Découvrir Haïti à travers ses écrivains

"L'identité culturelle haïtienne", conférence du 8 novembre 2000

 

Frankétienne

Enseignant, écrivain, dramaturge, peintre, chanteur, Frank Etienne est né en Haïti à Saint-Marc. Il fonde en 1968, avec René Philoctète et Jean Claude Fignolé, le mouvement littéraire le Spiralisme qui prône l'art total en mélangeant les genres romanesque, théâtral et poétique, et qu'il illustre avec Ultravocal (1972).Depuis la parution de Dezafi (1975), premier roman écrit en créole, il relie son prénom (Frank) à son nom (Etienne). Peintre, il expose dans de nombreuses villes (New York, Berlin, Stockholm, ...). Il écrit en français et en créole des romans, recueils de poésies et pièces de théâtre, dont Foukifoura qu'il donnera en représentation (une première en Europe), dans le cadre de cette activité "Découvrir Haïti à travers ses écrivains".

Photo ©Yvan Sainvil

 

« L'identité culturelle ne se trouve pas enfermée dans quelque boîte secrète qu'il s'agirait d'ouvrir et on dirait alors « ah voilà l'identité, voilà l'homme haïtien, voilà le belge, voilà le français, voilà l'Allemand, voilà l'Américain,... », avec des critères bien définis. L'identité est une quête, une construction. Il s'agit de construire à chaque instant un être, que ce soit à l'échelle individuelle, communautaire, sociale, humaine. C'est une quête qui ne s'arrête jamais. Il n'y a pas un homme haïtien avec des cheveux crépus, l'épiderme foncé, le créole comme langue de communication.

« Depuis quelques temps, de manière très négative, on est défini avec des références telles que « Haïti-misère », « Haïti-Sida », « Haïti-turbulences ». Mais il y a une construction qui se fait. Haïti, terre de violence, terre de turbulences, mais l'espoir est là. Il y a un chaos qui est fécond. Je me demande si le chaos n'est pas significatif et symbolique de vie. Car là où il n'y a pas de chaos, c'est le calme. Et le calme, c'est la mort. Haïti est un pays vivant. Haïti est une terre vivante. Ce qui se passe actuellement et qui déroute pas mal de chercheurs, d'analystes, de critiques, est porteur d'espoir. Bien sûr, il y a le phénomène de l'insécurité. On se plaint des zinglindos, des bandits qui tuent, qui pillent, qui assassinent, qui volent. Dans d'autres pays, au Brésil et en Colombie, ce qu'ils ont, nous l'avons chez nous. Je ne peux pas m'en réjouir. Mais c'est maintenant qu'on parle d'insécurité, alors qu'on a eu une insécurité pendant deux siècles. Il y a des gens qui n'ont jamais eu droit à la parole chez nous. On n'en a pas parlé. On n'en a jamais parlé. Il y a des gens qui n'ont jamais eu l'électricité, l'éclairage, l'eau potable, les installations les plus ordinaires, les plus frustres, les plus simples, les plus immédiates pour satisfaire leurs besoins. On n'en a pas parlé. C'était une insécurité institutionnalisée acceptée par tout le monde. Je ne dis pas que quelqu'un qui se fait braquer, tuer, violer en Haïti est quelque chose de bon. Mais je dis que c'est maintenant qu'on parle d'insécurité alors qu'on a toujours eu une forme d'insécurité inacceptable. Maintenant, toutes les classes sociales, les bons petits bourgeois, tout le monde dit que c'est inacceptable, que Haïti, c'est l'enfer. Mais l'enfer a existé pour 90% du peuple pendant deux siècles.

« C'est peut être encore un enfer, mais aujourd'hui, c'est un peuple qui bouge, qui dit « non, c'est pas possible ». Et, à bon entendeur salut, c'est pour tout le monde. Ce n'est pas seulement pour Duvalier, pour les militaires, pour Manigat, c'est aussi pour Aristide, pour Lavalasse. Que tout le monde prenne ses précautions avec ce peuple qui dit « non, je ne veux pas vivre comme auparavant ». Et c'est cela qui est important, qui est porteur de changement. Bien sûr, ça prend un côté brouillon, chaotique, mais c'est ça la vie. Dans deux siècles, dans un siècle, et je souhaite que ce soit dans un demi siècle, des chercheurs diront « Voilà, c'était cela la route vers la lumière ». Nous, maintenant, nous sommes déconcertés, déboussolés, meurtris, nous en souffrons. Mais demain, dans cinquante ans, dans soixante ans, les chercheurs diront : « ah, voilà, c'était ça la route ». Il faut que nous, les contemporains, nous qui traversons cette zone d'ombres, de chaos, de ténèbres, il faut que nous ayons ça en tête, surtout les créateurs, ceux-là qui sont les décideurs : il faut surmonter la désespérance et la détresse qui menace les gens.

« Il n'y a pas une identité donnée, toute faite, d'autant plus qu'Haïti est un exemple, comme beaucoup d'autres communautés, de ce métissage, de ce marronnage comme on dit chez nous. Un enchevêtrement qui est une expression profonde de nos richesses. Une pluralité culturelle du point de vue anthropologique, social, linguistique. Ce carrefour qu'Haïti a été et qu'elle est encore, ce tournant, ce lieu de brassage, ce lieu d'entremêlements, c'est cela le destin de ce petit peuple, de ce petit pays qui pour moi porte déjà les germes d'un monde nouveau. C'est le monde qui nous refuse. Mais nous, nous sommes là. Nous disons : « nous sommes là », mais on nous refuse.

« On essaye de gommer, d'évacuer, d'occulter notre présence. La générosité elle, est là chez nous. L'Haïtien n'a jamais considéré l'étranger avec suspicion. C'est malheureusement trop souvent le contraire : les communautés étrangères nous considèrent comme le peuple à plumer ou à déplumer, à abîmer, à piétiner. Mais la générosité est là dans notre culture. Le paysan, c'est « Honneur et respect » même si quelque part, dans le plus profond de cette crise, il y a bien sûr des choses qui se sont modifiées, qui ont changé.

« Il n'est pas question pour moi de représenter Haïti comme une terre peuplée d'anges ou de saints. Il est question de vous donner plus ou moins une idée de cette terre qui est à 2000 ou 3000 miles de la Belgique, de vous en donner l'essentiel avec des variantes, peut être avec quelques erreurs, mais d'essayer, dans ma sincérité de vous présenter ce qu'est cette terre où j'ai vécu et où je vis encore.

« C'est à cinquante ans que j'ai quitté pour la première fois mon pays pour aller voir ce qui se passait ailleurs. Je n'avais pas pu le faire avant à cause de la dictature, parce qu'on aurait pu me fermer la porte du retour, m'empêcher de rentrer en Haïti. Sous Duvalier, ce n'était pas possible. J'ai essayé, mais on ne m'a pas permis de sortir. J'aurais pu voyager sous Jean Claude Duvalier, dans les années 76, 77, mais j'ai refusé par prudence. Ils auraient pu profiter de mon départ pour me mettre à la porte définitivement, parce que j'étais devenu quelque part un « emmerdoir » avec mes œuvres théâtrales surtout.

« Haïti est un pays qui à la fois existe et n'existe pas. Il n'y a pas de frontières étanches entre le rêve et la réalité dans notre culture. Ce que l'on voit en rêves, c'est aussi vrai que ce que l'on regarde les yeux ouverts en plein jour, en plein midi. Cela vient, quelque part, du vaudou, ce monde à la fois mythique et réel, pesant, quotidien, à la fois proche et lointain. Pas de frontières étanches entre la vie et la mort. La communication avec les morts se fait en pleine nuit, en plein jour, en songes. Pas de frontières non plus entre le Blanc et le Noir. Le nègre, c'est l'homme, c'est l'être humain. Nègre blanc, Nègre noir, ce sont des êtres humains. Nous tombons ainsi dans la multipolarité, dans la « pluridimensionnalité » d'une culture totale. Cette « pluridimensionnalité » est à l'encontre de la vision binaire que l'on retrouve surtout en Occident. Ce qui est jour ne peut pas être nuit dans l'approche occidentale. Ce qui est blanc ne peut pas être noir. Ce qui est faux ne peut pas être vrai. On a appelé cela la rationalité, la raison. Mais nous, sans rejeter la raison, nous sommes des intuitifs. Nous sommes munis de ces antennes invisibles qui nous permettent de saisir à la fois le proche et le lointain. C'est la multipolarité qui nous rapprocherait plutôt de la structure de l'étoile de mer. Rien n'est pas tout à fait vrai ni tout à fait faux. Il y a les nuances entre le jour et la nuit, entre le blanc et le noir, les nuances entre le oui et le non. C'est cela cette richesse fondamentale qui caractérise la culture haïtienne.

« Au niveau du vaudou, de la matrice culturelle haïtienne, très souvent, on parle de crise de possession. On dit que celui qui est possédé devient le cheval d'un esprit, d'un loa, d'un dieu. La crise de possession est sauvage, brutale, aveugle, quand on n'a pas encore fait le chemin, l'itinéraire de l'initiation. On les appelle des « loas sauvages ». La personne non initiée qui entre en transe vaudou est la manifestation d'un loa sauvage. On dit alors que le cheval n'est pas encore dompté. Le cheval n'a pas encore trouvé la lumière qui lui permettrait de chevaucher vers les zones lumineuses de la vérité. Lorsqu'on est initié, la crise de possession devient « prise de possession ». C'est la chute qui devient un cheval. On tombe, mais la chute devient cheval et à ce moment l'initié chevauche sa propre chute qui est maîtrisée. Ce n'est pas la dégringolade. Ce n'est pas la dérive. C'est le chemin vers la lumière, vers les révélations. C'est pour cela que la personne chevauchée par le loas dit la vérité, apporte un message à la communauté. C'est « prise de possession » et non « crise de possession ».

« J'ai vécu dans un milieu vaudou. Ma grand mère a été une prêtresse vaudou, une Mambo. Je suis né et j'ai grandi dans un péristyle, un humfort, un temple vaudou. Je ne suis pas initié et, quelque part, je le regrette. Ma mère et ma grand mère ont été possédées par les loas en ma présence. J'ai vécu cela dans ma famille qui a servi des esprits, des dieux. Quand j'ai laissé la province, j'ai vécu dans un quartier populaire, le Bel'air où, à l'époque (cela fait déjà 60 ans), ma maison était entourée de péristyles, de temples vaudou. J'étais toujours là, assistant à la manifestation de Gèdè, le dieu de la mort. Toutes ces divinités me sont familières. J'ai vécu dans cette ambiance. Bien sûr, avec l'expérience, avec l'âge, avec une réflexion continue, je suis parvenu à articuler ces remarques que je viens de vous faire. Elles ne traduisent pas une recherche exhaustive du phénomène. Pas mal de chercheurs se sont cassé le nez sur la crise de possession en parlant de conditionnement psycho-social, de vibrations, etc. Ce sont des approches, bien sûr, mais moi, j'ai ma petite vision de ce phénomène qui a marqué mon enfance.

« L'une des défaillances de nos intellectuels, c'est de s'être toujours servi de l'instrument ou de la démarche des autres qui ne nous ont en fait jamais bien compris. C'est une démarche erronée, illogique, de vouloir utiliser l'instrumentation, les outils de quelqu'un qui me regarde mal et qui se dit : « je vais comprendre le peuple haïtien ». Elle explique cette coupure qui a toujours existé entre l'intelligentsia, les intellectuels haïtiens et les masses haïtiennes. On ne nous comprend pas, on ne nous a jamais compris. On nous considère comme « anormaux », comme des malades de la Caraïbe, comme des schizophrènes, comme des fous. On nous considère comme des gens qui prennent plaisir à vivre dans le malheur.

« J'ai compris que la pire des catastrophes qui puisse arriver à un être humain, à une communauté, à un peuple, mais aussi à un individu, c'est de traverser la vie sans un naufrage, sans un malheur. Marguerite Yourcenar a dit : « que ce serait fade de vivre une vie heureuse à 100% ». Je ne suis pas un masochiste. Je ne souhaite pas le malheur pour moi-même encore moins pour vous, pour mon pays. Mais, quelque part, le malheur, les tâtonnements, la douleur, sont une forme de richesse excellente. Quelle catastrophe serait de vivre sans un petit malheur ! Quelle catastrophe serait de vivre sans un naufrage ! Cela, quelque part, nous permet de comprendre la créativité haïtienne.

« Pourquoi cette peinture, pourquoi cette richesse au niveau de la création picturale, artisanale, musicale, littéraire, dans un pays où il y a l'analphabétisme ? Pourquoi une littérature vigoureuse dans un pays où il n'y a pas de structures d'encadrement ? C'est là le miracle. Et le miracle c'est surtout au niveau de la création populaire, au niveau de la musique, de la danse, de la chanson, de la peinture. Il y a une explication à cela. C'est cet ensemble de traumatismes qui nous ont marqués, toute une succession, toute une série de traumatismes : traumatisme du déracinement de l'Afrique, qui aussi existé dans d'autres communautés noires de l'Afrique. Elles aussi, elles ont été déracinées. Traumatisme dans le ventre de la bête immonde qui s'appelait le bateau négrier. Débarquer sur des terres montagneuses comme Haïti, la Martinique, la Guadeloupe, où les vallées sont trop étroites pour des Africains qui avaient devant eux un espace infini, c'est un traumatisme. Traumatisme de la surpopulation servile d'esclaves pendant la période coloniale.

« Avant la révolte, il y avait plus d'un demi million d'esclaves. C'est beaucoup. A l'époque, 500.000 esclaves au minimum, peut-être 650 à 700.000. Les statistiques révélaient 500.000 parce que les colons cachaient des esclaves pour ne pas payer les taxes. Il y avait donc des dénombrements qui n'avaient pas été faits. 500.000 ! Et dans certains ateliers, dans certaines plantations, on comptait jusqu'à 3.000 esclaves parqués sur quatre ou cinq carreaux de terre, 6 ha de terre. Un rapprochement au niveau humain qui nous fait bondir du quantitatif au qualitatif. Nul n'est la même personne dans un stade, une église, une salle de conférence. C'est ce qui est arrivé à 200, 400, 500 personnes parquées dans des situations de sous-humanité, d'horreur. Dans le cas d'Haïti, le vaudou a pris une tonalité particulière. Le créole a pris une tonalité particulière. C'est cela la spécificité culturelle haïtienne.

« Même si les colons, les maîtres, ont participé au début à la formation du créole, ce n'est pas de manière scolaire, académique. Cette langue est née spontanément des rapports entre les maîtres et les esclaves eux-mêmes. Le maître, le Blanc a participé à la formation du créole. C'était sa façon à lui de communiquer avec l'esclave en utilisant un français « petit nègre », en excluant des mots sans importance. Ainsi, la terre haïtienne est devenue un laboratoire particulier à cause du nombre d'esclaves africains qui apportaient leurs dialectes, et le blanc qui apportait cette sève des langues européennes. Tout cela a contribué à faire d'Haïti une terre particulière.

« Mais on ne peut contrôler facilement 500.000 individus. Cela a conduit au miracle que fut la libération d'Haïti. Voilà les masses qui sont quelque part engagées dans ce combat pour la liberté, et 1804 arrive. Et c'est encore, comme on dit chez nous, « bec sec » le bec sec, c'est à dire celui qui ne reçoit absolument rien.

« Les traumatismes continuent. Les malheurs s'accumulent. Aucune porte, aucune fenêtre. On a cru qu'avec 1804 on était arrivés au bout du tunnel. Cela ne s'est pas produit. On est en présence d'un peuple traumatisé au niveau de son histoire, au niveau de sa vie quotidienne. Que lui est-il resté de ce moment là ? Il lui est resté les grandes portes de l'imaginaire. Les grandes portes de l'imaginaire qui, à l'intérieur du vaudou, allait ouvrir le monde merveilleux. Ce sont ces portes ouvertes de l'imaginaire qui lui ont permis de faire tous les voyages. Ce traumatisme de 1804 fut l'une des sources de la créativité haïtienne que l'on regarde souvent, du dehors et même parfois du dedans, comme un miracle.

« En ce qui concerne ma manière de travailler, je travaille à partir des mots. Ce sont les mots qui sont les éléments générateurs, dans mon travail, de thèmes et d'anecdotes. Pourquoi ? C'est parce que, avant de passer au créole, j'ai d'abord été un écrivain francophone.

« Je suis d'une famille d'analphabètes du côté de ma mère. Mon père, un Blanc qui m'a eu avec une paysanne haïtienne, je ne l'ai pas bien connu. J'ai vécu dans un quartier où l'on ne parlait que le créole. Et voilà qu'on me place dans une bonne école de religieux, « le Petit séminaire - Collège saint Martial » où je me trouve privé de langue de communication parce qu'on ne pouvait pas s'y exprimer en créole. C'était une école fréquentée par les enfants de la bourgeoisie haïtienne, de la bourgeoisie traditionnelle, par des gens au teint clair. J'ai fréquenté une école que socialement, je n'aurais pas dû fréquenter, parce que je suis issu d'une famille pauvre.

« La bonne sœur Félicienne m'accueille le premier jour de l'école. J'avais alors 5 ans. Elle passe sa main sur ma tête en me disant : « Comment t'appelles-tu, petit ? » Et j'ai souri comme un imbécile parce que je ne comprenais pas. Elle a répété plusieurs fois « comment t'appelles-tu, petit ? », et elle a cru avoir affaire à un enfant difficile. Elle est repartie. C'est un camarade de classe bilingue (il parlait le français et le créole et moi j'étais monolingue), qui m'a dit en créole : « imbécile, on t'a demandé ton nom ». Je suis rentré chez moi traumatisé. J'ai pleuré. Je n'ai rien dit à ma mère. J'ai compris que j'avais un compte à régler avec cette langue là et j'ai commencé à étudier le français à 6 ans dans les livres. J'ai appris le dictionnaire Larousse par cœur. Il y avait des mots qui avaient des odeurs pour moi, il y avait des mots qui étaient savoureux, il y avait des mots qui exhalaient un certain parfum. J'ai eu un contact à la fois abstrait et tout à fait sensuel avec les mots. C'est pourquoi mon écriture, jugée d'une approche difficile par plus d'un, est basée sur cette aventure avec les mots. Je n'ai pas attendu le nouveau roman. Tout jeune, j'ai eu l'habitude de jouer avec les mots, de casser les mots avant la Lettre.

« Je suis allé au créole douze, quinze ans après mes premières œuvres écrites en français, à une époque où il y avait un conflit aigu entre le français et le créole. J'ai été encouragé en particulier par le célèbre journaliste, Jean Dominique, mort cette année. Je l'avais rencontré un dimanche, sur une plage, accompagné de son épouse Michèle Montasse. J'étais aussi accompagné de ma femme qui, à ce moment, était contre le créole. Jean Dominique me dit: « Frank, tu es le seul à pouvoir nous donner un roman en créole. Il faut un roman créole » Je suis rentré l'après-midi, bouleversé. Ma femme m'a dit : « mais attends, Frank, tu ne vas pas gaspiller tes talents !  Tu ne vas pas écrire en créole ! » J'ai passé un mois sans pouvoir écrire une ligne dans ma propre langue, la langue de mon enfance, le créole. Un mois ! Un créateur ! Et j'avais déjà écrit « Mûr à crever », « Ultravocal » qui est une de mes œuvres majeures. J'ai passé un mois sans pouvoir écrire une ligne en créole ! J'avais écrit deux manuscrits en français et je les ai brûlés, un certain dimanche, le 23 février 1975. J'étais profondément meurtri. Le lendemain, vers 4h et demi du matin, ça a été le début de « Dézafi » que j'ai écrit en trois mois.

« J'ai senti la valeur et l'importance du créole au niveau théâtral. Seul le théâtre pouvait réaliser ce miracle de la communication immédiate avec le public. Si je suis connu dans mon pays, ce n'est pas pour les tonnes de livres que j'ai écrits. C'est à partir de mon théâtre. Vous savez, tous les Haïtiens sont des hommes de théâtre, même ceux qui n'en font pas de manière académique. Nous sommes habités par la mimique, la gestuelle, le mensonge. Le mensonge constitue parfois le chemin le plus court pour atteindre la vérité !

« Après avoir écrit Troufauban, Pélentèt est venu. Il a été joué à l'époque plus de trente fois à l'intérieur de pays, à guichets fermés. Cela fut une colique, un mal de tête pour la dictature de Duvalier ! Il y a des gens qui avaient vu Pelentèt dix, quinze, vingt fois, et qui, pendant que les acteurs étaient sur le plateau, récitaient les répliques. Pélentèt fut une sorte de fête du théâtre, un miracle.

« Il se développe pour le moment un terrorisme créole en Haïti. Un terrorisme folklorique et réducteur. On ne peut pas dire « vertical ». On doit dire « Droit debout » ! Parce que si vous dites « vertical », c'est du français, c'est du latin ! Ce terrorisme là vous oblige à parler par circonvolutions, par définitions ! Si vous dites « droit couché », c'est une définition ! Un autre exemple est qu'on ne peut pas dire « psychiatre » parce que le peuple haïtien ne saurait prononcer le « PS ». Or, ce n'est pas vrai car pour appeler quelqu'un les Haïtiens disent : « Pss, pss ! » Mon point de vue est qu'il faut « dé-folkloriser » le créole et lui donner un champ ouvert au niveau de la culture. Mais il y a aussi la tendance contraire. Des intellectuels s'amusent à parler un créole où il y a toute une abondance de mots français. Cette langue là n'est ni le créole, ni le français ! Il faut qu'il y ait une politique d'éducation, une politique d'enrichissement du créole, d'adaptation du créole dans le contexte moderne. Une des étapes serait l'adaptation, la traduction des chefs d'œuvre de l'humanité (Racine, Shakespeare, ...) en langue créole pour ouvrir le champ d'expression du créole.

« Le créole donne actuellement l'exemple de ce que l'on appellerait un « work in progress ». Le créole est une langue qui se constitue et construit chaque jour et à chaque minute. Les gens du peuple créent les mots avec une facilité, une vitesse extraordinaire. Dès qu'un événement se produit, le peuple l'utilise. Il y a une plasticité dans le créole. Dans certains cas, le verbe est à la fois adjectif et en même temps substantif. Ceci fait que la matrice du créole est une matrice plastique capable de tout englober. C'est une langue merveilleuse. »

© Frankétienne, novembre 2000

 

http://easyasbl.be