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"Tous les hommes méritent d'être respectés et aimés"

Entretien de Michel Schooyans avec Sabine Chevallier, publié dans le magazine français Famille Chrétienne, n°1019, du 24 juillet 1997.

Pourquoi ce cri?

Nous sommes en présence d’un projet de reformulation totale du monde, une vision fermée à la transcendance et à la Révélation. Nous sommes dans une Histoire qui tourne en rond, n’a plus ni eschatologie ni espérance. Une civilisation qui essaie de conjurer l’interrogation que nous adresse la mort, une civilisation de désespoir.

Les idéologies et pratiques antivie entraînent une perversion qui s’insinue à tous les niveaux de l’activité humaine: politique, droit, économie, médecine, démographie...

Dans une nation où sont admises, voire légalisées, des pratiques portant atteinte à la vie humaine dans son intégrité, les plus faibles sont exposés au pouvoir discrétionnaire des plus forts, et ne peuvent compter sur la protection que tout État épris de liberté se doit de leur offrir.

Dans la vie économique, le mépris de la vie humaine apparaît à la fois comme la condition et la conséquence d’une conception hyperindividualiste du marché: les improductifs et insolvables sont écartés.

Le plus grave est la perversion de la conscience morale, au niveau des individus comme des sociétés. Le mal est déclaré bien et perçu comme tel. La stérilisation, l’avortement et la mort sont présentés comme des "droits" et perçus comme tels. Les références morales les plus fondamentales sont ébranlées.

Cette culture de mort, qui hante notre société, se traduit par une mentalité conservatrice. Ayant peur de la mort, les hommes veillent à leur sécurité à tout prix. Ils voient dans les autres des rivaux; plutôt que de partager, ils accumulent.

Ce mépris de la vie humaine est révélateur de ce qu’on appelle les structures de péché, que l’on observe dans tous les domaines de l’activité humaine.

Le désordre mondial découle dans son intégralité de cette perte du sens de la vie?

On peut se divertir, manœuvrer de mille façons pour tenter d’oublier l’échéance de la mort, celle-ci est une réalité qui fait partie de la vie. Ne pouvant la nier, les hommes essaient de la conjurer en s’en appropriant la maîtrise, qui coïncide avec la tentative de maîtriser la vie.

Se donner la mort, c’est affirmer finalement que l’on ne dépend de personne, et surtout pas d’un Dieu créateur, qu’on est totalement maître de sa propre vie. Alors, pourquoi me priverais-je de maîtriser également la vie et la mort d’autrui, à travers l’avortement et l’euthanasie?

C’est le plus grand mensonge, la plus grande aliénation, le plus grand rejet pratique de Dieu.

Le point crucial -qui n’a rien de "politiquement correct"!- est la contraception. L’acte qui par sa nature même devrait être voué naturellement à la transmission de la vie est délibérément privé de sa fonction procréatrice. La vie est tarie dans ses sources; c’est un refus de l’homme de participer à l'œuvre créatrice de Dieu.

Le couple se recroqueville sur lui-même pour un plaisir individuel maximum, sans risque, sans responsabilité, sans avenir. Il détruit une dimension essentielle de la cellule conjugale, qui est, avec la finalité unitive des époux, la transmission de la vie. Et met ainsi en question l’institution matrimoniale elle-même.

La contraception fait chuter les taux de nuptialité. En outre, il y a une relation étroite entre contraception et divorce: à partir du moment où je ne trouve plus d’intérêt ou de plaisir dans l’autre, je le rejette.

A mon avis, la crise de la famille est née en grande partie de là. Et tout en découle: le mépris de la vie et le plaisir maximum dans le confort, la recherche immodérée du profit...

Votre analyse des raisons qui veulent "justifier" le contrôle de la vie humaine s'appuie sur deux thèmes. Et d'abord, la notion de "genre".

Cette notion de "genre" est issue d’une coalition idéologique dont les fondements sont à la fois socialistes et libéraux.

On trouve chez les socialistes, venant de Feuerbach, l’idée d’"humanité générique": seul compte le "genre humain"; l’homme individuel n’en est qu’une manifestation éphémère vouée à la mort.

L’idéologie libérale, avec sa conception utilitaire de l’homme, très marquée par le malthusianisme, rejoint cette vision. Notamment dans sa conception globaliste du marché, auquel doivent être subordonnées la politique et la production des hommes: l’individu est réduit à l’exercice d’une simple fonction.

Or, cette notion de "genre" a été promue par l’ONU lors de la Conférence de Pékin de 1995 sur la famille.

Intervient aussi dans la "justification" de l’idéologie du "genre" un apport du structuralisme, qui affirme que nous entrons dans une nouvelle culture, nécessitant de nouvelles règles qu’il revient à l’homme de créer.

Ainsi, le mariage hétérosexuel monogamique, avec la fonction de la maternité qui l’accompagne, appartiendrait à la culture antérieure. Entrant dans une nouvelle culture, nous devons balayer ces références "périmées". Désormais, il faut considérer que la règle qui doit prévaloir est l’interchangeabilité des rôles de l’homme et de la femme.

Pour que la femme puisse devenir membre à part entière de la société de production, elle doit prendre en main sa propre libération, en se dégageant du "fardeau" de la procréation et de sa condition aliénante d’épouse.

D’où une révolution sexuelle très profonde: abolition de la maternité et de la famille monogamique; attribution au mot "famille" de sens multiples; instauration d’innombrables modalités de pratiques sexuelles: homosexualité masculine ou féminine, famille monoparentale, etc., avec "père" biologique, ou non géniteur, "mère" biologique, porteuse... Tous les cas de figures sont envisageables dans les documents de l’ONU.

Il convient de souligner par ailleurs une certaine superposition entre la diffusion de cette coalition idéologique du "genre" et les réseaux de diffusion de la mentalité New Age.

N'est-ce pas cette coalition idéologique qui se traduit dans ce que l'ONU appelle -et c'est le second thème- le "nouveau paradigme" de la santé?

C’est l’objectif prioritaire entre tous de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Ce nouveau modèle de santé subordonne le droit à la vie et à la santé à des considérations économiques. Il met toute la médecine sous le contrôle des lois du marché. Le médecin va devoir traiter les patients en fonction des critères économiques d’utilité, de solvabilité, de probabilité de guérison. Un cancéreux non solvable n’est pas "intéressant", il vaut mieux l’euthanasier, ça revient moins cher à la société.

Non! ces projets n’émanent pas de l’imagination fertile de certains romanciers! Cela se passe aujourd’hui.

Dans cette nouvelle conception, la priorité des priorités est la "santé reproductive", en d’autres termes, la nécessité d’une liberté totale de l’individu en matière de sexualité, de transmission de la vie et d’avortement. D’où l’importance donnée aux recherches financées par l’OMS en matière de sexualité humaine.

Un rapport sur la reproduction humaine sort tous les deux ans, et indique comme essentiel de divulguer tous les moyens possibles et imaginables de contrôle de la transmission de la vie pour que, assure-t-on, les pays pauvres puissent avoir accès au développement.

La mise en œuvre de ce vaste projet correspond à l’application d’une nouvelle éthique. C’est ce qui me préoccupe. L’OMS, qui à l’origine devait être une agence de l’ONU au service de la communauté médicale, et surtout des malades (et qui a d’ailleurs fait des choses excellentes), se pose désormais en magistère moral.

Ainsi, elle dicte une nouvelle typologie dans la manière de traiter les malades, définie en fonction de critères venant du Programme des Nations unies pour le développement, et de la Banque mondiale.

Il faut dénoncer ce grave abus de pouvoir de l’ONU. Cette assemblée d’États souverains se comporte de plus en plus comme un gouvernement supranational. En face, nos gouvernements sont d’une complaisance, d’une connivence ou d’une ignorance extraordinaires...

Face à ce "désordre mondial", la seule réponse est celle de l’Évangile.

Le message de l’Église a la simplicité et la radicalité de l’Évangile: c’est un appel au bonheur. Et le vrai bonheur, c’est d’aimer.

La Bonne Nouvelle que transmet l’Église à propos de la vie en société consiste à annoncer que le bonheur est à chercher dans la solidarité: entre les contemporains et entre les générations. La solidarité ne pourra jamais s’épanouir dans une société où des groupes privés s’obstinent à faire triompher leur bien particulier au détriment du bien de la communauté.

La solidarité implique aussi que chaque homme puisse faire bénéficier la communauté humaine de toute la richesse de sa personnalité. Sauf à être aveuglé par la pesanteur de ses instincts, l’homme perçoit avec une grande clarté que son avenir est ouvert, qu’il n’est pas programmé, qu’il est à inventer. L’avenir doit être construit parce que l’amour est invention créatrice et parce que le bonheur lui-même se construit.

Les éthiques utilitaristes et hédonistes au contraire, sur lesquelles se fondent nos sociétés, tendent à réduire l’homme à sa dimension purement corporelle, voire animale. C’est pourquoi, plutôt que de faire fond sur les ressources qu’offrent à l’homme sa raison et sa volonté, elles tablent sur les déterminismes instinctifs et se disposent à les satisfaire.

Dans les pays du Tiers-Monde jouent d’autres mécanismes. Ces pays n’ont pas les moyens d’exercer leur souveraineté. Dépendant des organisations internationales, ils sont prêts à toutes les concessions, toutes les humiliations, pour recevoir diverses subventions.

Une aide qui les asservit, les corrompt, et les stérilise dans tous les sens du mot.

Le bonheur... cela paraît trop simple!

Il y a comme un refus de la lumière: les gens ne veulent pas être heureux; ils préfèrent l’esclavage du péché, et un usage pervers de la liberté, plutôt que d’accepter la dépendance d’un Dieu créateur.

Et comme beaucoup refusent cette dépendance, ils refusent d’aimer autrui. Parce qu’aimer suppose toujours une dépendance acceptée. C’est ce qui a fait le plus souffrir le Christ en croix: le rejet des hommes, de ceux-là mêmes qui avaient été préparés à recevoir le don de son amour.

Il y a aussi à la base une erreur anthropologique. Une conception réductrice de la raison ramène cette faculté à la capacité de mesurer, calculer, comparer. Les questions sur l’origine et le sens de la vie deviennent alors sans intérêt: c’est le triomphe du "libre examen". On perd le sens de l’amour lorsque l’on recherche le bonheur en soi-même. Tout ce qui conditionne l’existence humaine est perçu comme grevant l’autonomie de l’homme.

On en voit la conséquence dans la vie des couples: l’idée même de fidélité est hypothéquée, et le mariage détruit. Au terme de cette anthropologie, l’homme ne se reçoit plus de personne: ni d’autrui ni de Dieu.

Or, ce qui fait progresser les civilisations, ce ne sont pas d’abord les réalisations matérielles, si prodigieuses soient-elles. C’est la prise de conscience de plus en plus nette que tous les hommes méritent d’être respectés et aimés.

L’aspiration persistante au bonheur est donc la meilleure pierre d’attente sur laquelle on puisse se fonder pour écarter les menaces qui pèsent actuellement sur la vie humaine.

Et l’échec actuel dans la quête du bonheur appelle aujourd’hui une authentique conversion des personnes et des sociétés.

Mais comment cela peut-il se faire?

L’acte le plus important que l’on puisse attendre du pouvoir politique, national ou international, c’est qu’il respecte et fasse respecter cette égale dignité de tout homme. Ce en quoi consiste précisément la tolérance civile.

Les sociétés qui ont légalisé l’avortement peuvent bien se proclamer démocratiques, elles ne le sont plus vraiment. Elles ont en effet introduit dans leur structure intime un principe de discrimination injustifiable, et de ce fait, se trouvent déjà engagées sur la pente glissante du totalitarisme.

La caractéristique essentielle d’une société démocratique, celle pour laquelle ont lutté et luttent des peuples entiers, c’est la reconnaissance de la même dignité pour tous. La règle de la majorité ne peut pas être valablement invoquée en cette occurrence, car elle n’est qu’une règle fixant un moyen de fonctionnement, et non la juste fin que se propose la société, à savoir la reconnaissance égale pour tous. Il ne suffit pas qu’une loi procède d’un consensus pour que cette loi soit juste.

Quant à la tolérance mal comprise, elle conduit au relativisme général, et finalement au cynisme: elle ruine alors la tolérance civile.

Cette tension entre la morale et la loi positive est le principal moteur de l’histoire des sociétés politiques et de celle du droit. Mais lorsqu’on pose en principe qu’est juste seulement ce que définit la loi positive, alors cette tension dynamique est éliminée, et la loi positive ne tire son autorité que de la force de ceux qui l’imposent.

Dès lors que l’État cesse d’être promoteur et gardien vigilant des conditions fondamentales rendant possible la convivialité dans la justice, la force devient la seule source du droit. Les droits des plus faibles ne bénéficient plus d’aucune protection.

C’est la même chose dans l’ordre économique: il est par exemple inadmissible que des pays riches se servent de leurs excédents alimentaires pour peser sur les prix mondiaux et freiner l’intégration des pays pauvres dans un marché international plus équitable.

Enfin, le partage du savoir est sans doute la nécessité la plus pressante. Plutôt que d’affecter d’énormes moyens financiers et humains à des programmes moralement inadmissibles de contention de la natalité, il faudrait encourager toutes les initiatives privées et publiques portant sur l’éducation de base, dans une optique accordée à la dignité de l’homme.

Il est scandaleux de voir financer plus facilement, notamment par des subventions et des bourses, les recherches portant sur la planification démographique, que celles portant sur l’éducation, l’hygiène, l’agronomie, l’aménagement du territoire, etc.

Mais c’est surtout dans la famille que se joue le combat le plus décisif pour la société.

Malgré des lois iniques, malgré un pouvoir usurpé exerçant un contrôle direct sur le comportement sexuel des époux et leur fécondité, la famille a été, et reste, le bastion imprenable de la résistance au pouvoir injuste.

Aujourd’hui, la résistance aux pouvoirs qui tuent l’amour et prétendent légaliser le mépris de la vie passe par une revitalisation de la famille.

La réponse est entre les mains de ceux qui ont le moins de pouvoir... La lutte est inégale!

Oui, la lutte est inégale. Et c’est ce qui, paradoxalement, me donne beaucoup de confiance et d’espérance. Parce que si l’on devait mesurer tous ces enjeux à l’échelle de nos seules forces, nous serions très pauvres et démunis. Toute cette machine onusienne est un rouleau compresseur; et les puissances du mal sont d’une puissance extraordinaire.

C’est ce qui me donne la conviction que c’est un combat religieux. Nous luttons pour Dieu et en son nom. Et l’Esprit agit.

Il faut dire aux gens une chose très simple, à laquelle ils ont peur de croire: Dieu nous a faits à son image, et nous a spécialement donné un cœur à l’image du sien, qui est fait pour aimer. Et Dieu a eu besoin d’un couple, de deux êtres différents et féconds, pour dire sa richesse créatrice et aimante. On retrouve là les deux finalités du mariage.

Puisque la famille est la cellule de base de la société, et qu’elle est par excellence le foyer du bonheur humain, il est urgent que tous les hommes de bonne volonté s’appliquent à la revaloriser.

Une société bâtie sur ces foyers d’amour sera une société où il fera bon vivre ensemble. Et où la joie du couple accueillant la vie retentira sur l’ensemble de la communauté.

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