Causerie sur un fait de société

 

Louis Debarge

Esprit et Vie n°14 - juillet 2000

 

Le crash démographique

 

Le "crash démographique", c'est-à-dire la chute accélérée de la fécondité, s'observe non seulement, dans les pays riches, mais partout dans le monde. Cette affirmation liminaire s'appuie sur les données officielles de l'ONU, sur de nombreux ouvrages et articles de presse (américains et européens), ainsi que sur les Actes des conférences internationales concernant la population et le développement. Pour Michel Schooyans, philosophe et théologien, prêtre de l'archidiocèse de Bruxelles et professeur émérite à l'université de Louvain, le phénomène est incontestable.

 

En son chapitre premier, pyramides des âges et tableaux statistiques établissent l'université de la "chute de l'indice de fécondité".

 

Au deuxième chapitre des éléments d'explication sont avancés: environnement défavorable, baisse de la nuptialité, accès des filles à l'enseignement, travail des femmes, soif de consommation, passage du style "rural" au style de vie "urbain", carence de politique familiale, fiscalité parfois dissuasive, émergence d'un certain eugénisme et diffusion des techniques antinatalistes (stérilisation, contraception, avortement, infanticide, etc.).

 

Le troisième chapitre s'interroge sur les conséquences du déclin démographique: le vieillissement de la population, la dépopulation, l'augmentation de la proportion des personnes âgées dépendantes, la menace sur les pensions et l'augmentation du coût de la santé, l'incertitude sur l'avenir de la sécurité sociale, la compression des budgets de l'éducation, les dysfonctionnements du système éducatif, les distensions et les fissures entre les générations, l'affaiblissement de la mémoire collective privée de ses supports et la baisse de la culture, les difficultés de l'épargne, l'abus du crédit, la chute des investissements productifs et la baisse de l'activité par déficit du potentiel humain, le déséquilibre dans les structures par âge, cause de tensions entre générations, nations et régions, démographiques dynamiques ou séniles (concrètement entre le "Sud" et le "Nord" de la planète).

 

Si la marge de manœuvre est réduite face au chômage dans les pays de l'Union européenne, fait remarquer Michel Schooyans, n'est-il pas à craindre qu'elle le soit tout autant face au différentiel de la fécondité entre les pays membres, et ne faut-il pas s'attendre dans un futur proche à une pression migratoire de plus en plus forte des populations jeunes venant des pays dits du "Sud"? La chute de la fécondité et, corollairement, le déséquilibre Nord/Sud dans les structures par âge, devraient entraîner des conséquences très graves dans les relations internationales.

 

Les chapitres IV et V sont consacrés plus particulièrement aux conférences de l'ONU sur les politiques de la population. Trois courants idéologiques s'y manifestent: le malthusianisme, le néomalthusianisme et l'écologisme.

§         Les thèses malthusiennes s'inquiètent de l'insuffisance prévisible des ressources alimentaires face à la rapidité de la croissance démographique.

§         Les thèses néomalthusiennes, au nom de postulats hédonistes et utilitaires, préconisent le "contrôle démographique" en ses divers poncifs: contraception, eugénisme, racisme, rejet du mariage, amour libre, etc.

§         Les thèses écologistes, plutôt floues, stigmatisent la mauvaise gestion du "jardin de la planète", invitant à ajuster la population aux possibilités du "milieu ambiant", vu sous l'angle d'un "espace vital".

 

Subtilement l'auteur traque ces trois composantes idéologiques dans les discours et les pratiques aussi bien privés que publics. Il s'efforce de caractériser l'esprit et l'apport des conférences internationales tenues par l'ONU ces dernières décennies: Rome (1954), Belgrade (1965), Rio de Janeiro (1992), Vienne (1993), Le Caire (1994), Copenhague et Pékin (1995), Istanbul et Rome (1996), Rio de Janeiro et New York (1997), La Haye (1999), en attendant "la grande session spéciale de l'an 2000".

 

Partant de l'idéologie et des pratiques des technocrates militaires du temps des affrontements entre l'Est et l'Ouest, l'auteur s'interroge sur le rôle de l'ONU et de ses agences dans le nouvel antagonisme entre pays riches du Nord et pays pauvres du Sud. Dans le noyau sur des discours divulgués par l'ONU et les pays riches, il retrouve les trois référents classiques: malthusianisme, néomalthusianisme, sauvetage écologique de l'espace vital. Il estime en devoir de mettre en garde contre certaines dérives, telles que chantage, menace, "subordination de l'aide", corruption des leaders nationaux des pays pauvres, subordination du personnel médico-hospitalier pour l'exécution des programmes de stérilisation ou de contraception, etc. Les conclusions qu'il tire sont, premièrement, de proclamer la vérité sur l'importance du capital humain, deuxièmement, d'organiser la résistance aux programmes de "contrôle de la population", troisièmement, de démasquer les abus de pouvoir en matière de contrôle de la population en soulignant la gravité extrême des coups ainsi portés à l'être humain, "créature façonnée à l'image de Dieu".

 

Le chapitre VI propose comme "remède à l'implosion démographique": 

§         une révision des mythes (malthusien, néomalthusien et pseudo-écologique), une plus grande lucidité face aux pratiques néfastes inspirées, comme le dit Jean-Paul II d'une "culture de mort", d'un hédonisme débridé et d'un utilitarisme à tout crin;

§         des politiques familiales plus courageuses, impliquant une revalorisation de la maternité, au double niveau du foyer et de la société;

§         une "prise en compte de la contribution décisive que peut apporter la communauté catholique à la crise mondiale de la fécondité".

 

Le chapitre VII, intitulé "Le lobby du pauvre", prêche la mobilisation générale pour une "culture de la vie", sous forme de vigilance, de diffusion de l'information d'entraide, de pression exercée sur les représentants et les instances politiques à tous les niveaux, selon un plan d'action, détaillé au chapitre VIII, comprenant entre autres choses la précision de l'objectif, la définition du message, la désignation des destinataires, le choix des canaux de communication, la mise en forme des messages et le passage planifié à l'action.

 

Constat lucide d'un péril pour l'humanité, le "crash démographique" est aussi un appel à la croisade. C'est tout à l'honneur de l'auteur, car il est hors de doute qu'un tel phénomène mérite plus d'un simple discours, fût-il intellectuellement d'un haut niveau.

 

Ajoutons qu'en annexe le livre offre un inédit d'Alfred Sauvy, une sélection d'ouvrages sur les "organisations de contrôle des populations", les coordonnées des sites Internet des organismes concernés par les problèmes de population, une abondante et précieuse bibliographie, ainsi que des index des noms propres et des thèmes et une table des illustrations, des tableaux et des pyramides des âges des différents pays.

 

On ne peut que recommander ce livre qui réaffirme la valeur absolue de toute vie humaine, qui insiste sur l'importance économique et sociale du capital humain et nous convie à un monde de solidarité et d'amour, affranchi des égoïsmes et des exclusions insidieusement diffusés sous le couvert d'idéologies prétendument généreuses.

ph20