Histoire

 

La traduction et l'analyse d'un texte fondateur paru en 1920 en Allemagne

 

Les précurseurs de l'euthanasie

 

Paul Vaute

La Libre Belgique, 10 avril 2002

 

Juriste respecté, Karl Ludwig Binding (1841-1920) fut notamment professeur aux Universités de Bâle, Strasbourg et Leipzig. Médecin renommé, Alfred Erich Hoche (1865-1943) enseignait à l'Université de Fribourg-en-Brisgau où il dirigeait l'Institut psychiatrique. Ensemble, ils ont écrit un texte fondateur de la théorie justificative de l'euthanasie, surtout celle des malades mentaux "incapables d'un consentement libre et éclairé".

 

Leur livre, "Die Freigabe der Vernichtung lebensunwerten Lebens" (littéralement "La libéralisation de la destruction de la vie qui ne vaut pas d'être vécue"), publié à Leipzig en 1920 et 1922 (première et deuxième éditions), exerça une influence majeure en son temps avant de sombrer dans un étrange oubli. L'en faire émerger est le but de la traduction française et de l'analyse que proposent Klaudia Schank, juriste spécialisée dans le champ épineux de la médecine allemande au XXe siècle, et Mgr Michel Schooyans, professeur émérite à l'UCL, dont les recherches marquantes sur les questions éthiques et les idéologies contemporaines trouvent ici un éclairage en amont.

 

 

Guérir la société malade

 

De fait, le dossier d'actualité prend un singulier coup de vieux. Au regard du lecteur du début du XXIe siècle, les propos des disciples de Thémis et d'Esculape au lendemain de la Grande Guerre apparaîtront, tout à la fois, des plus archaïques dans certaines de leurs formulations et résolument émancipateurs, permissifs ou "progressistes" dans d'autres. L'imbrication est presque parfaite entre Binding, le nationaliste pour qui l'autorité de l'État supplante les droits de l'individu, et Hoche, marqué par le pessimisme de Schopenhauer, convaincu que "ce que nous appelons morale ne reste heureusement pas toujours la même chose".

 

Ainsi les deux auteurs glissent-ils aisément de la conception qui fait mesurer la valeur d'une vie à son utilité pour la collectivité (le Volk), considérée comme la réalité transcendante, au plaidoyer pour les pratiques visant à "délivrer" ceux qui souffrent et le demandent, par compassion - une compassion qui n'est toutefois plus de mise lorsqu'il s'agit des "imbéciles incurables", des individus qui "sont l'affreuse image inversée d'un être humain authentique". De la souveraineté de l'être humain sur sa vie - au nom de laquelle le suicide ne doit pas être interdit -, on passe à celle de l'État dont les "comités de libéralisation" et les fonctionnaires accompliront la volonté afin de guérir la société malade de ceux qui la contaminent, l'exemption de toute poursuite étant prévue en cas d'erreur…

 

Binding est mort trop tôt pour connaître la révolution nationale-socialiste. Hoche, dont la femme était juive, n'y adhéra pas et selon son amie Tilde Marchioni-Soetbeer, qui postfaça son autobiographie, il "aurait récusé ses thèses s'il avait eu connaissance de la barbarie dont sont capables des médecins qui, temporairement, ont le droit de décider de la vie et de la mort". Mais l'enseignement des deux savants n'avait plus besoin d'eux pour faire son chemin. Quand Hitler arriva au pouvoir, c'est leur définition de l'euthanasie qui figurait dans le "Brockhaus", l'encyclopédie allemande de référence.

 

Extrait

 

"Il y eut une époque, considérée aujourd'hui comme barbare, où l'élimination de ceux qui étaient nés non viables ou qui l'étaient devenus allait de soi. Puis vint le stade, auquel nous nous trouvons actuellement, où le maintien en vie de toute existence, de la moindre valeur qui soit, était érigé en postulat moral le plus élevé. Un temps nouveau viendra où, d'un point de vue moral plus élevé, on cessera de mettre en pratique, au prix de lourds sacrifices, les postulats exigés par une conception excentrique de l'homme et tout simplement par une surestimation de la valeur de l'existence humaine." (Alfred Erich Hoche, 1922)

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