A quoi joue l'ONU?

 

Entretien avec Michel Schooyans

Propos recueillis par Loïc Joncheray

 

Il est vivant!, décembre 2000 (n° 167)

 

Michel Schooyans vient de publier La face cachée de l'ONU, livre dans lequel il dénonce le totalitarisme juridique et politique de l'ONU qui étend inexorablement son pouvoir. Son analyse met à jour la logique inhérente à une culture totalitaire, dénoncée comme étant "la pensée unique". Le seul chemin pour inverser ces errances de l'humanité n'est-il pas la nouvelle évangélisation? Alors, soyons remplis d'espérance!

 

Vous parlez de l'échec de l'ONU? Constat un peu paradoxal, vous ne trouvez pas. L'ONU en général a plutôt bonne presse…

C'est vrai. L'ONU a été fondée à l'origine, suite au désastre de la seconde guerre mondiale, avec des objectifs précis: promouvoir la paix dans le monde et favoriser le développement et la justice; bâtir les conditions nécessaires à une meilleure entente entre les peuples et mettre en place un nouveau type de relations internationales basées sur la reconnaissance universelle des Droits de l'homme. La déclaration des droits de l'homme en 1948, synthèse remarquable de tous les meilleurs acquis de l'histoire, la charte de San Francisco en 1945 dans une moindre mesure, charte plus floue, voulaient contribuer à poser les fondements anthropocentriques d'un monde de paix et de développement dans la solidarité.

 

Dans les années 1960-70, s'est opéré insidieusement un glissement grave du rôle de l'ONU. Au lieu d'être une assemblée de nations souveraines, au service de la paix, l'ONU s'est investie d'un projet de gouvernement mondial sous l'égide des superpuissances, principalement les États-Unis, qui tendent à utiliser l'ONU au gré de leurs intérêts. D'ailleurs, quand les désaccords existent, comme pour la guerre contre l'Irak, ou dernièrement encore lors de la conférence d'Amsterdam sur l'environnement, ceux-ci ne se gênent pas pour ridiculiser l'ONU. Le bilan de l'ONU est donc un échec en soi puisque la souveraineté des nations n'est plus respectée et que le principe de subsidiarité, droit fondamental des nations, est bafoué. Il serait d'ailleurs éclairant de procéder à un audit sur son action: échecs impressionnants en faveur de la paix dans un nombre important de pays - Bosnie, Somalie, Angola, Rwanda, Kosovo, les Moluques, le Timor, Israël, etc. - échecs retentissants, reconnus par ses propres dirigeants, dans les domaines du développement et de la lutte contre la faim dans le monde.

 

Comment expliquer le glissement que vous évoquez?

 

Déjà par le simple fait que l'ONU, comme toute bureaucratie ou technocratie, tend sans cesse à élargir son pouvoir, en s'affranchissant de toute forme de régulation. Mais les vraies raisons sont plus profondes. Ce glissement n'est pas surprenant. Dès sa fondation, l'ONU est face à une dualité d'inspiration, source inévitable de conflits. La charte de San Francisco de 1945 hérite d'une certaine conception juridique du droit, très éloignée et différente, dans ses fondements mêmes, de la déclaration de 1948, promulguée à Paris. Cette déclaration est fondée sur l'héritage romain et judéo-chrétien. La conception de la charte de San Francisco est très différente et c'est elle qui prédomine aujourd'hui dans les relations internationales.

 

Quelle est cette conception?

 

Elle provient d'un juriste, méconnu du grand public, Kelsen (1881-1973), très connu dans tous les milieux juridiques. Il a écrit un livre sur La théorie pure du droit. Cet ouvrage a eu un succès extraordinaire et a influencé considérablement le droit international. Pour lui, ce qui est essentiel dans le droit, c'est la norme juridique: les normes des droits étatiques ne sont valables que si elles sont validées par le droit super-étatique. Le pouvoir de l'ONU se concentre au sommet d'une pyramide et c'est de lui que découle la norme juridique suprême. Cette théorie va avoir une audience importante dans les milieux autrichiens et allemands du début du siècle à tel point qu'il en sera lui-même victime. Le droit nazi trouvera dans cette théorie une sorte de justification inespérée, et Kelsen devra fuir son pays et s'installera en Californie où il continuera d'enseigner ses convictions. C'est là qu'il sera invité à contribuer à la charte de San Francisco.

 

Ce qui est dangereux dans cette théorie, c'est le fait que tous les États doivent accepter de se soumettre à ce droit supra-national et devenir ainsi des relais consentants de ce pouvoir. La Pologne, par exemple, a subi de fortes pressions pour légiférer en faveur de l'avortement; des aides financières sont accordées aux pays qui acceptent de se soumettre aux "normes" définies par l'ONU. Cette conception de l'internationalisation est incompatible avec la déclaration des Droits de l'homme de 1948, qui valorise les corps intermédiaires, la famille, les nations, les personnes, c'est-à-dire qui respecte le principe de subsidiarité défendu notamment par l'enseignement social de l'Église.

 

Finalement, si on suit votre raisonnement, on devient esclave d'un droit positif qui prend la forme d'un totalitarisme sans précédent…

On est face à une forme radicale de positivisme juridique. Il n'y a de loi que celle qui procède de la volonté du législateur sans référence à la vérité. Cette conception, comme on l'a déjà expérimenté dans l'histoire, est "la litière" de toutes les formes de totalitarismes, ou de régimes absolutistes, le nazisme par exemple. Le droit est asservi aux détenteurs du pouvoir et en justifie les abus. D'ailleurs Kelsen reconnaît explicitement comme un droit légitime le droit soviétique en vigueur à l'époque des années noires du communisme.

 

Pourtant ces évolutions observées à l'ONU se font au nom des "nouveaux droits" de l'homme, au nom du progrès du l'humanité… Comment peut-on cautionner alors votre hypothèse?

 

Peut-on dire que le droit à l'avortement, le droit à l'euthanasie, la possibilité pour des homosexuels de contracter un "mariage" et d'adopter des enfants soient des conditions favorables au développement de l'humanité? Un philosophe en vogue aujourd'hui, Peter Singer, prétend qu'un nouveau-né porteur d'un handicap a moins de dignité qu'un chien bien-portant. Derrière cette conception se profile une idéologie dénoncée plusieurs fois par le pape Jean-Paul II, l'utilitarisme. En fait, les "nouveaux droits de l'homme" se construisent sur l'impérialisme du consensus, qui tend à devenir la seule source du droit. Des gens de différentes catégories sont réunis autour d'une table, chacun donne son opinion, le médecin, le juriste, le sociologue et l'on construit une décision par mode procédural, en dehors de toute référence à la vérité. S'il est difficile d'arriver à ce consensus, on se rallie à la majorité du moment. Les droits de l'homme sont ainsi l'objet d'une négociation permanente, et la dignité de l'homme tend à être mesurée selon le seul critère de l'utilité économique ou sociale. L'homme n'est plus considéré comme un bien en soi, comme sujet de droit par excellence; il est paradoxalement à la merci de ceux qui ont la force d'imposer leur vérité et de présenter celle-ci comme le droit.

 

En vous écoutant parler, on a l'impression que vous évoquez une logique réfléchie voire même orchestrée?

 

Je suis convaincu qu'on veut détruire l'Église. Il suffit de regarder les campagnes de critiques visant les papes Paul VI, Jean-Paul II, le cardinal Ratzinger; d'observer comment certains évêques en Europe ou des chrétiens sont tournés en dérision. Tout cela n'est pas le fruit du hasard mais résulte bien d'une maturation idéologique qui, selon moi vise la destruction de l'Église et par voie de conséquence celle de l'humanité, comme le nazisme et le communisme.

 

Ne croyez-vous pas qu'un tel discours risque de décourager les gens? Beaucoup de chrétiens perçoivent bien certaines des évolutions négatives de la culture occidentale. Mais que faire? Où mettre notre espérance?

 

Tout d'abord, il faut ouvrir les yeux, regarder la vérité en face. Jésus lui-même nous reproche de ne pas faire attention aux signes des temps. Il faut regarder sans avoir peur. Pourquoi? Parce que notre espérance est le Christ. Si l'on regarde les évangiles, on peut s'inspirer du témoignage courageux de Jean-Baptiste. Il a proclamé la vérité et est mort martyr. Le Christ est la vérité, il est le signe de contradiction. Le langage de la vérité conduit au martyre. Nous ne pouvons plus aujourd'hui nous contenter d'"entourloupettes sémantiques", de concessions sulfureuses, de tricheries avec la vérité de l'homme. Nous devons témoigner du Christ, être les apôtres de la joie et de la vérité. À partir du moment où l'homme est méprisé, surtout le petit sans défense, le pauvre, nous devons redoubler de courage, comme Jésus montant à Jérusalem, pour annoncer cette bonne nouvelle de Dieu pour l'homme: sur l'amour, la vie, la famille. Ne flirtons pas avec le compromis: que notre oui soit oui, que notre non soit non. Quand on tolère l'insoutenable, on ne tarde pas à le légitimer. Il n'y a pas pire démission.

 

C'est surtout dans les communautés nouvelles que je retrouve ce dynamisme de l'évangélisation. En les voyant vivre, on est plein d'espérance pour le monde. La nouvelle évangélisation est la seule réponse pertinente aujourd'hui aux déviances de ce monde. Cette année du Jubilé, les grands rassemblements des J.M.J. et celui des familles, témoignent de la vitalité de l'Église et sont les signes d'une grande espérance pour le monde.

ph20

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