L'Onu agit contre la famille, contre la vie et contre la Déclaration de 1948, dénonce Mgr Michel Schooyans

 

"Le culte de la Terre-mère, religion des Nations Unies"

 

Entretien

Par Paul Vaute

La Libre Belgique, mardi 27 mars 2001

 

"L'Onu et certaines de ses agences se comportent (…) de plus en plus ouvertement comme si elles avaient reçu mandat pour élaborer une conception radicalement différente de celle qui s'exprimait en 1948". 

A l'appui de ce constat, un dossier complet et une analyse détaillée, fruits de trois années de recherches, constituent le dernier livre de Mgr Michel Schooyans, professeur émérite à l'UCL et membre de l'Académie pontificale des sciences sociales, auteur d'une vingtaine d'ouvrages traitant des questions éthiques, de la philosophie politique, des idéologies contemporaines, des politiques de population. Nous l'avons interrogé, alors que son étude (La face cachée de l'Onu) se trouvait en tête des ventes du département "Le Sarment" des éditions Fayard. 

 

Il y a un lien visible entre cette enquête sur les Nations unies et vos travaux antérieurs consacrés à l'avortement, à la bioéthique, à la population, au désordre mondial… Dans tous ces domaines, l'Onu apparaît comme un acteur central.

Oui, c'est un peu le "résidu de la recherche" dont parle Paul Ricoeur, et qui stimule le désir de poursuivre. Mon point de départ a été l'avortement, dont on ne parlait alors que du point de vue de la morale personnelle et conjugale. Philippe Delhaye m'avait demandé d'approfondir ce que je lui avais dit, au cours d'une conversation, sur le processus totalitaire où s'engage une nation qui légalise cette pratique. Ensuite sont venues les questions de la bioéthique, de la population, aujourd'hui du génome humain.

La médecine, la biologie, la démographie… peuvent être utilisées à des fins politiques. Il en va de même du droit et du droit international, qui sont devenus le lieu d'un affrontement philosophique majeur entre une conception réaliste, où l'on constate ce qu'est l'homme - comme c'est le cas dans la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948 -, et un système de droit purement positif, où il n'y a plus de norme objective et où tout est objet de négociations, y compris le droit à la vie des handicapés et des vieillards, l'eugénisme, etc.

 

Ce glissement est-il vraiment récent? N'était-il pas inscrit dans les structures même de l'Organisation des Nations unies?

La Charte de San Francisco, adoptée en 1945 - donc dès l'origine -, fait effectivement apparaître la possibilité d'une double lecture. Un des inspirateurs de cette Charte, Hans Kelsen, est d'ailleurs l'auteur d'une théorie pure du droit, que les juristes étudient toujours maintenant. Cette théorie est à l'opposé de la conception que la tradition judéo-chrétienne exprimait dans la Déclaration de 1948, en réaction contre les totalitarismes.

 

La tradition réaliste peut-elle survivre alors qu'une bonne partie de la société ne fonctionne plus sur le socle judéo-chrétien?

Il s'agit d'une tradition qui doit beaucoup au christianisme mais qui exprime aussi une perception que l'homme a de lui-même, y compris en dehors du christianisme. L'Antigone de Sophocle, par exemple, exprime la dignité indiscutable de l'homme. On trouve des contestations de l'esclavage déjà au temps d'Aristote, même s'il a fallu que tout cela s'affine et se développe ultérieurement.

S'il y a aujourd'hui une occlusion, une fermeture, c'est à la suite d'une évolution où l'homme a cessé d'être au centre de la société. L'Onu est ainsi marquée par l'influence du holisme, caractéristique du New Age, selon lequel il n'y a qu'une réalité, la "grande mère nature" à laquelle l'homme doit accepter sa sujétion. C'est le culte néopaïen de la Terre-mère. Et comme l'homme est un prédateur, il faut le contrôler. La Charte de la Terre, en voie finale d'élaboration, est explicite à cet égard.

 

Il est aussi question d'une religion syncrétique mondiale, préparée notamment par le sommet des responsables religieux, l'automne dernier dans le cadre du "Millenium".

Il s'agissait de déclarer que toutes les religions se valent, ce qui est la meilleure manière de démobiliser et désactiver celles qui risquent de faire obstacle à l'action de l'Onu. Le cardinal Arinze, qui représentait le Saint-Siège, ne pouvait évidemment signer un document d'un relativisme et d'un agnosticisme intégraux. Je crois que c'est en écho à cette discussion que la Congrégation de la doctrine de la foi a publié sa déclaration "Dominus Iesus", qui est une réaffirmation de la foi de l'Église.

 

Vous dénoncez comme un piège la notion de "partage des responsabilités" apparue lors du récent Sommet du millénaire des Nations unies. L'Onu ne se contente plus de jouer un rôle subsidiaire…

Le "partage des responsabilités" conduit en fait à la limitation de la souveraineté des nations, comme on le perçoit aussi au niveau de l'Europe elle-même. Je ne dis pas qu'il faut s'opposer aux accords entre nations mais ici, on tend à imposer une législation unique, avec tout ce que cela comporte d'appauvrissement. Ainsi, il sera possible de traduire devant une cour internationale des personnes ou des institutions qui s'opposent à l'avortement ou à l'euthanasie parce que l'Onu en aura fait des droits, et non plus seulement des dérogations à un principe général qui veut qu'on respecte la vie.

 

Quelle pourrait être la réponse de ce qu'on appelle la "société civile"? Faut-il une mobilisation internationale, un "Porto Alegre" familial et éthique?

Il faut certainement agir pour empêcher que s'impose un système de pensée unique. Il y a énormément à faire sur le plan des médias. L'opinion est matraquée, déprogrammée-reprogrammée pour accepter les nouveaux droits de l'homme, les nouvelles conceptions de la famille, la stérilisation des pauvres… On devrait aussi pouvoir discuter de ces choses dans les universités. Malheureusement, les universitaires veulent plaire au monde, au pouvoir politique.

 

La décision de l'administration Bush de suspendre le soutien financier des États-Unis aux organisations internationales proabortives, c'est un pas dans la bonne direction?

Certainement. Cela rejoint ce que dit l'encyclique "Evangelium vitae" de la possibilité pour l'homme politique d'intervenir pour diminuer les effets mauvais d'une loi inique. Quand le pays le plus puissant du monde adresse un tel signal et dit qu'il y a un problème moral grave, cela peut inciter les autres à la réflexion. C'est une mesure importante pour les femmes qui seront moins soumises à des pressions insidieuses. Il faut espérer que la même attitude sera élargie à d'autres domaines, comme les campagnes de stérilisation que la politique américaine a souvent soutenues…

ph20

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