La situation démographique en Europe

et spécialement en Roumanie

 

 

Michel Schooyans

International Congress 

Family and Life

at the beginning of a New Christian Millennium

Bucarest 25-27 septembre 2001

 

 

1. UN PANORAMA PRÉOCCUPANT

 

Victime de la "culture de la mort", la population de l'Europe est un motif de graves préoccupations pour les raisons suivantes:

La fécondité est partout en baisse. Par fécondité, on entend le nombre moyen d'enfants par femme en âge de transmettre la vie (15-44 ans). Pour qu'une population se maintienne, il faut que l'indice synthétique de fécondité soit de 2,1 enfant par femme, dans les pays jouissant des meilleures conditions sanitaires. Dans les autres cas, cet indice doit donc être plus élevé.

La fécondité de l'Europe est estimée aujourd'hui à hauteur de 1,4; celle de l'Allemagne: 1,3; l'Espagne: 1,13; la France: 1,7; l'Italie: 1,3; la Roumanie: 1,4; la Russie: 1,2. Notons que le phénomène de la baisse de la fécondité est mondial, puisque sur les 180 pays que compte l'ONU, 68 ont une fécondité égale ou inférieure à 2,1.

Le vieillissement de la population s'accentue. Actuellement, 7% de la population mondiale a plus de 65 ans. Mais en Europe ce pourcentage s'élève à 15% de la population européenne. On prévoit qu'en 2050 44% de la population espagnole aura plus de 60 ans.

Le vieillissement est dû surtout au manque d'enfants, mais il résulte aussi de l'augmentation de l'espérance de vie à la naissance. En Europe, cette espérance de vie est de 74 ans; en Roumanie, elle est de 71 ans.

Pour faire saisir le phénomène du vieillissement, on peut aussi se reporter à l'âge médian, qu'il ne faut pas confondre avec l'âge moyen. L'âge médian est celui qui divise une population en deux parties égales: ceux qui ont plus et ceux qui ont moins qu'un nombre déterminé d'années. L'âge médian des pays européens peut actuellement être situé à 38 ans. En Roumanie, il est de l'ordre de 34 ans. A l'horizon de 2050, l'âge médian en Europe pourra se situer à hauteur de 47 ans. En Italie et en Espagne, il pourrait être de l'ordre de 55 ans. D'où des questions: combien y aura-t-il de femmes en âge de fécondité et quel sera leur niveau de fécondité?

Pour illustrer cette situation, on recourt à des graphiques appelés pyramides des âges. Ces graphiques représentent la structure d'une population, c'est-à-dire sa distribution par âge et par sexe à un moment donné. Ces pyramides nous apprennent avec certitude des perspectives d'avenir. En effet, en l'absence de toute migration, l'effectif de chaque tranche d'âge (représentées par des rectangles) ne peut en aucun cas augmenter; il ne peut au contraire que diminuer, puisque la population de chaque tranche d'âge est affectée par un certain taux de mortalité (pyramide de la Roumanie + données démographiques).

Notons que la chute de la fécondité et le vieillissement sont des phénomènes observés pratiquement partout dans le monde. Mais ils affectent surtout l'Europe où la situation est la plus préoccupante. La gravité de cette situation répercute sur l'évolution du pourcentage de la population européenne par rapport à la population mondiale. En 1950, ce pourcentage était de 22%; en 2000, de 12% et on prévoit qu'en 2050 il sera de 7%.

 

 

2. QUELQUES CAUSES DE CETTE Situation

 

1.   Le mariage est de plus en plus tardif. Donc, l'âge de la première maternité augmente.

2.   Les gens se marient moins qu'avant: c'est la chute de la nuptialité.

3.   Beaucoup de femmes travaillent hors du foyer.

4.   Le nomadisme professionnel: les cadres de grandes entreprises sont souvent envoyés loin de leur foyer et parfois ils s'intéressent plus à leur firme qu'à leur famille.

5.   Le style de vie change lorsqu'on passe de la vie rurale à la vie urbaine.

6.   Pressions politiques et/ou médicales pour recourir à l'avortement: eugénisme, choix du sexe.

7.   Absence ou déficience des législations favorables à la famille.

8.   Rôle désastreux de la TV qui détruit l'image de la famille.

9.   Les politiques de crédit: les couples s'endettent pour consommer et l'enfant est perçu comme un obstacle à la consommation à laquelle on accède par l'endettement.

10.                       Critique de la famille selon Marx et Engels: Le prototype de la lutte des classes, ce n'est pas l'exploitation du prolétaire par le capitaliste; c'est l'exploitation de la femme par l'homme dans le cadre de la famille fondée sur le mariage et de la maternité. Il faut donc détruire la famille; libérer la femme du fardeau de la maternité. Ainsi "libérée", la femme pourra prendre sa place dans la société de production.

11.                       Le matraquage médiatique divulguant l'idéologie malthusienne et néo-malthusienne. A cet égard, doit être souligné le rôle désastreux de certaines agences de l'ONU (FNUAP) ou de certaines organisations non gouvernementales (IPPF).

12.                       Divulgation, à partir de l'ONU, de l'idéologie du genre qui prétend que la différenciation des rôles de l'homme et de la femme dans la société est purement culturelle et non naturelle. D'où des mots comme maternité, famille. mariage etc. sont dépourvus de sens.

13.                       Avec l'appui d'agences de l'ONU, de l'IPPF et de multiples organisations non gouvernementales, divulgation massive des techniques antinatalistes. Celles-ci sont provisoires: contraception, avortement (en ce sens que la femme qui a avorté peut encore devenir mère); ou définitives: stérilisations. Concernant l'Europe, on estime que 75% des femmes mariées utilisent une méthode de contraception. Pour la Roumanie, cette proportion est de 64%. En Russie, on estime qu'il y a actuellement 2 millions d'avortements par an, pour l,7 million de naissances.

14.                       Rejet pratique, dans beaucoup de pays de tradition catholique, de l'enseignement de l'encyclique Humanae Vitae (1968). Ce rejet apparaît dans les pourcentages élevés d'utilisatrices de méthodes contraceptives, dans des pays comme l'Espagne: 72%; la France: 80% ; l'Italie: 91%!

 

 

3. QUELQUES ConsÉquences

 

Il y a un enchaînement redoutable entre la chute de la fécondité, le vieillissement et la dépopulation ou décroissance démographique. Dans 15 pays d'Europe, dont la Russie, l'Allemagne et la Roumanie, la population décline: plusieurs autres pays européens sont sur le point de rejoindre ce groupe. En l'an 2000, la population de l'Europe était estimée à 729 millions; on estime qu'elle pourrait être de 628 millions en 2050.

Le poids des personnes âgées augmente. Actuellement, il y a en Europe 3,7 travailleurs pour 1 pensionné; en 2050, on prévoit 1,5 travailleur pour un pensionné. Pour 2050 encore, on prévoit 2 vieillards pour un enfant. D'où des tensions entre générations. En outre, si l'espérance de vie s'allonge, les personnes âgées demandent de plus en plus de soins et des soins de plus en plus coûteux. D'où le spectre de l'euthanasie. Plus de 20% des décès recensés en Hollande sont provoqués par euthanasie.

         Collapsus prévisible du système actuel de sécurité sociale: pensions, mutuelles, chômage, etc.

        Crise du système éducatif, car, à la différence des personnes âgées, les enfants n'ont aucun poids électoral.

Chômage: dans une société sans enfant, la vie économique s'installe dans la récession. Les usines sont surdimensionnées. On "restructure": euphémisme pour dire qu'on ferme, faute de demande. D'où un chômage encore accentué par l'augmentation de la productivité.

        Pressions migratoires prévisibles et massives.

1.                     Tensions politiques prévisibles au plan national et à celui des relations internationales. Exemples: pression démographique exercée sur l'Europe par la Turquie ou l'Algérie.

2.                     Affrontement de cultures très différentes.

3.                     Défis religieux nouveaux. Certaines personnes hostiles à l'Église vont jusqu'à suggérer que l'immigration est recommandée pour que l'Europe cesse d'être un "club chrétien".

4.                     Nécessité, en vue d'accueillir des immigrants, de prévoir pour eux des infrastructures sociales (logements, écoles, soins médicaux, etc.) et des infrastructures économiques (usines, formation professionnelle, systèmes de transport et de communication, etc.). A cela vient s'ajouter un accroissement des problèmes administratifs, eux-mêmes de plus en plus complexes.

Le nombre d'habitants d'un pays ne suffit certes pas à affirmer la souveraineté de ce pays, mais il est une composante nécessaire et ostensible de la souveraineté de tout pays. Que l'on songe au contraste entre le Chili et la Chine. On estime qu'en 2000 la population de la Roumanie était de 22,4 millions; en 2050, elle serait de l'ordre de 18,3 millions, soit 18% de moins qu'au début du siècle.

 

 

4. De la culture de la mort À la culture de la vie

 

L'Europe, comme communauté, et chacune de ses nations membres, ont un besoin urgent d'une culture de la vie. Celle-ci passe incontournablement par la revalorisation de la famille.

La revalorisation de la famille est entreprise par les études d'économistes et démographes prestigieux, comme Gary Becker (Chicago, Prix Nobel 1992). Gérard-François Dumont (Paris-Sorbonne), Jean-Didier Lecaillon (Paris-Dauphine), etc. Leurs études convergent vers une conclusion d'importance fondamentale: Ce qui risque de manquer le plus, c'est le capital humain, c'est-à-dire une population instruite, qualifiée, physiquement saine, éduquée moralement. Ce capital humain représente 80% de la richesse d'une nation moderne; le capital physique (ressources naturelles, installations, etc.) ne représente que 20% de cette richesse. Or on ne peut avoir de capital humain qui ne soit fondé sur la famille et formé d'abord au sein de celle-ci. Bien plus: la croissance des inégalités vient de la crise de la famille.

Il en résulte qu'il faut réaffirmer les rôles bénéfiques joués par:

1.     L'enfant: élément actif dans la société; il stimule la vie de la société.

2.     L'activité des parents, dont l'apport est très supérieur à son coût;

3.     L'apport décisif de la mère à la formation du capital humain. Les mesures économétriques précises ont conduit G. Becker à constater que l'activité de la mère représente au moins 30% du Produit Interne Brut (PIB) d'une nation.

4.     Donc: l'enfant est certes un bien pour les parents: mais il est aussi un bien pour la société. D'où la nécessité d'une politique familiale.

Cette politique familiale. doit s'assigner plusieurs objectifs:

1.     Faciliter l'accès à des allocations familiales substantielles. Encourager les jeunes couples à se marier et à avoir des enfants. Lutter contre les discriminations fiscales.

2.     Donner un statut à la mère au foyer. Le travail de la mère au foyer a au moins autant de valeur économique que le travail rémunéré des puéricultrices dans les crèches.

3.     Révoquer les lois anti-vie et anti- famille.

4.     Ne pas confondre politique familiale et politique sociale (par exemple la lutte contre le chômage): les objectifs sont différents.

Une bonne politique familiale contribue efficacement à résoudre ou à prévenir des problèmes sociaux:

1.     La famille forme des citoyens responsables capables de résister aux totalitarismes.

2.     La famille prévient l'insécurité, la délinquance, la criminalité.

3.     La famille favorise la réussite scolaire.

4.     La famille prévient l'exclusion et la marginalisation. Lorsque le lien familial est précaire, les êtres les plus fragiles sont exposés à la marginalisation.

 

 

5. PROCLAMER ENSEMBLE L'Évangile de la vie

 

Un magnifique programme œcuménique en faveur de la vie s'offre à nous.

S'unir pour moraliser la politique: soutenir les hommes politiques et les candidats qui ont un programme pro-vie et pro-famille.

          Annoncer le Dieu trinitaire de la Vie: en Dieu l'Unique lui-même, il y a place pour l'Autre. Au cœur de la Sainte Trinité, le Père, le Fils, l'Esprit se font place; les trois Personnes divines se reconnaissent. C'est pourquoi il y a, dans la Trinité, relation entre les Personnes divines. Le péché des hommes consiste en un refus de leurs limites, celle de la mort en particulier, et en conséquence, de leur relation au Créateur. Beaucoup d'hommes d'aujourd'hui veulent donc être "comme des dieux"; ils ne veulent pas faire place aux autres. Ils ne veulent pas reconnaître qu'ils ont besoin du Tout Autre et des autres. La logique de Dieu, c'est de faire place à l'autre, y compris les créatures. Telle est la divine logique de la vie: une logique de la Vie en abondance. La logique de l'homme pécheur, c'est de se prendre pour dieu, un dieu qui n'a nul besoin d'un autre que lui-même, et qui confond relation et domination. Le drame qui apparaît dans la chute sans précédent de la fécondité et dans le vieillissement, c'est le drame des hommes qui prennent le risque de faire le désert autour d'eux, de chasser l'amour et la vie de l'existence humaine. Le rejet de la vie a sa racine dans le refus de rendre grâce au Créateur pour le don des choses visibles, des créatures, dans lesquelles l'homme est invité à reconnaître la marque du Dieu Invisible (cf. Epître aux Romains, 2-3). Le regard obscurci par l'orgueil et le mensonge, les hommes se tournent vers leurs idoles. Tel est le noyau dur de la "culture de la mort".

Dans un avenir qui n'est point lointain, la grande division qu'il y aura dans le monde sera celle qu'on observera entre les pays qui ont des enfants et les pays qui n'en ont pas. Les défis démographiques actuels sont uniques dans l'histoire du monde, mais aussi dans l'histoire de l'Église. Jamais les chrétiens n'ont eu autant de raisons de s'unir dans la commune louange de la Famille Trinitaire et dans la proclamation joyeuse de l'Évangile de la Vie.[1]

 

[1]        Voir World Population Data Sheet 2001, Washington DC, Population Reference Bureau, 2001.

         World Population Prospects. The 2000 Revision. Highlights, Document coté Draft. ESA/P/WP.165, 28 February 200 l, New York, United Nations, Population Division, Department of Economic and Social Affairs.

         SCHOOYANS, Michel, Le crash démographique. De la fatalité à l'espérance, Paris, Éd. Le Sarment/Fayard, 1999.