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Baby Boom

La formidable croissance du XXe siècle ne se reproduira plus jamais

Analyse par Jacques Zeegers

La Libre Belgique

Supplément La Libre Entreprise, samedi 6 novembre 99

Le XXème siècle qui s'achèvera bientôt aura été absolument unique dans l'histoire démographique. Il a été le témoin d'une croissance exponentielle de la population mondiale, mais ce phénomène ne se reproduira plus jamais. De l'an 1900 à l'an 2000, la population de la planète sera passée, selon les estimations de la Division de la population des Nations unies de 1,65 à 6,06 milliards.1

Il y a quelques semaines, on s'en souvient, on a symboliquement fêté à Sarajevo la naissance du six milliardième habitant de la terre. Le nombre d'habitants de la Planète a donc augmenté de 4,41 milliards au cours du vingtième siècle alors qu'il ne s'était accru que de 280 millions d'unité au dix-neuvième.

Au XXème siècle, l'accroissement ne sera plus "que" de 3,4 milliards selon les prévisions de l'Onu et, au siècle suivant, la population mondiale aura atteint la stabilité après une augmentation de 540 millions d'unités seulement.

Les propos alarmistes de ces dernières années relatifs à la surpopulation mondiale n'étaient donc pas fondés. D'année en année, les projections démographiques sont revues à la baisse. La population continue à croître, certes, mais le taux de croissance diminue régulièrement: il est revenu de 2,04 pc (maximum jamais atteint) à la fin des années soixante à 1,3 pc aujourd'hui. Quant au nombre d'enfants par femme, il a aussi fortement diminué pendant la même période, venant de 5 enfants par femme en moyenne à 2,7.

Il apparaît donc qu'aujourd'hui, le principal facteur de croissance de la population doive bien davantage être trouvé dans l'augmentation de la longévité que dans la fertilité. La structure de la population mondiale par âge se modifie rapidement à l'échelle mondiale, dans le sens du vieillissement bien entendu. L'âge médian (c'est-à-dire l'âge pour lequel le nombre de personnes plus âgées est égal au nombre de personnes plus jeunes) est passé de 23,5 ans en 1950 à 26,4 ans en 1999. En 2050, il devrait atteindre 37,8 ans.

Quant aux proportions respectives de personnes âgées de moins de 15 ans et de plus de 60 ans, elles seront passées de 34 pc et 8 pc en 1950 à 20 et 22 pc en 2050.

Il faut donc se rendre à l'évidence: il n'y aura pas d'explosion démographique à l'échelle de la Planète et ce qui s'est passé au XXème siècle du point de vue de la démographie ne se répétera pas. La population mondiale se stabilisera à 10 milliards au XXIème siècle.

La population mondiale dans les principales régions du monde

1900

1950

1999

2050

2150

Population en millions

  • Monde
  • Afrique
  • Asie
  • Europe
  • Amérique latine
  • Amérique du Nord
  • Océanie

1.650

133

947

408

74

82

6

2.521

221

1.402

547

167

172

13

5.978

767

3.634

729

511

307

30

8.909

1.766

5.268

628

809

392

46

9.746

2.308

5.561

517

912

398

51

 

Population en pourcentage

  • Monde
  • Afrique
  • Asie
  • Europe
  • Amérique latine
  • Amérique du Nord
  • Océanie

100

8,1

57,4

24,7

4,5

5,0

0,4

100

8,8

55,6

21,7

6,6

6,8

0,5

100

12,8

60,8

12,2

8,5

5,1

0,5

100

19,8

59,1

7,0

9,1

4,4

0,5

100

23,7

57,1

5,3

9,4

4,1

0,5

 

Sans compter les progrès technologiques qui interviendront d'ici là, on peut dire que la terre sera toujours assez grande pour nourrir l'ensemble de ses habitants, pour autant bien entendu qu'on parvienne à répartir équitablement les ressources et, surtout, que chaque pays soit capable de les utiliser efficacement.

Ce constat qui peut apparaître rassurant d'un point de vue global, ne doit pas, bien évidemment, masquer les problèmes spécifiques de chacune des régions du monde. Dans les pays développés, les conditions sont réunies pour un véritable crash démographique à relativement courte échéance, alors que dans le tiers monde, les problèmes de surpopulation que connaissent encore certains pays n'empêcheront qu'ils devront faire face au problème du vieillissement. Les politiques démographiques malthusiennes menées par certains pays en voie de développement n'y changeront rien. Au contraire, elles risquent d'aggraver les problèmes.

Dans les pays développés, le remplacement des générations n'est plus assuré depuis de nombreuses années déjà: alors qu'il faut 2,1 enfants par femme pour assurer ce remplacement, on n'en est plus aujourd'hui, en moyenne qu'à 1,6 enfant (1,15 en Espagne, 1,20 en Italie et 1,30 en Allemagne). La conséquence de cette évolution est inéluctable: d'abord une forte baisse de la croissance démographique (plus que 0,3 pc par an actuellement) suivie d'une diminution en chiffres absolus. En 2050, l'Europe aura une population de 628 millions d'habitants contre 729 millions actuellement. Elle ne représentera plus que 7 pc de la population mondiale contre 12,2 pc aujourd'hui et 24,7 pc en 1900.

Ceci n'ira pas sans conséquence, naturellement, tant du point de vue de l'équilibre interne que de l'équilibre externe de notre continent. Sur le plan interne, le vieillissement de la population posera de sérieux problèmes du point de vue du financement de la sécurité sociale, plus particulièrement dans les secteurs des soins de santé et des pensions. Le nombre de bénéficiaires ne cessera d'augmenter tandis que celui des contributeurs se rétrécira. Certains imaginent que la croissance économique permettra de résoudre ce problème, mais c'est évidemment une illusion. Le poids que devront supporter les jeunes générations actives doit être mesuré en termes relatifs et non en termes absolus. Ce qui importera, ce n'est pas le montant absolu des prélèvements, mais ce qu'ils représentent par rapport au revenu des actifs.

Les petites pensions actuelles permettent aux retraités d'aujourd'hui d'avoir un niveau de vie largement supérieur à celui des ouvrier du XIXème siècle, mais cela ne suffit naturellement pas à faire leur bonheur. Encore faut-il d'ailleurs que les taux de croissance actuels puissent être maintenus. Car le dynamisme d'une population vieillissante, ou son taux d'épargne, n'égalent pas nécessairement celui d'une population jeune.

D'autre part, on peut penser qu'une population où la majorité du corps électoral est relativement âgée privilégiera les dépenses de santé ou de sécurité plutôt que celles d'éducation ou d'investissement. Le choix sera vite fait entre un relèvement des pensions ou un relèvement des allocations familiales. Il serait intéressant à cet égard d'analyser les derniers programmes électoraux.

D'un point de vue externe, la baisse de la part de l'Europe dans la population mondiale diminuera son influence relative dans le monde. Ce sera dommage pour les valeurs qu'elle représente. De quel poids pèseront encore dans le monde les discours vieillissants et moralisateurs d'une population en déclin? Il ne faut pas, bien sûr, mépriser la vieillesse. Elle porte en elle beaucoup de valeurs qui ne sont sans doute pas assez reconnues. Mais elles n'ont pas de sens que si elles peuvent être transmises, que si elles sont orientées vers l'avenir. D'autre part, un continent qui se vide devient naturellement une cible pour l'immigration en provenance des pays les plus pauvres, avec tous les problèmes qui y sont liés.

En ce qui concerne les pays du tiers monde, la situation démographique n'est pas encore stabilisée, bien entendu, et la croissance restera encore importante pendant les cinquante dernières années. La population de l'Afrique passera ainsi de 767 millions à 2,3 milliards et celle de l'Asie de 3,6 à 5,3 milliards. Ces pays auront donc besoin d'une importante croissance économique pour libérer leurs populations de la misère. Toute la question est de savoir si les mesures draconiennes préconisées par un certains nombre de spécialistes éclairés militant dans les organismes spécialisés de l'Onu ou de la Banque mondiale sont vraiment indiquées, compte tenu des dernières prévisions. Celles-ci indiquent en effet on ne peut plus clairement une forte décélération de la croissance et une baisse importante de la fécondité.

Le professeur Michel Schooyans a donné une interview très éclairante à ce sujet dans "La Libre Belgique" du 12 octobre et il s'en explique longuement dans son livre "Le Crash démographique" (éditions Fayard) qui constitue un cri d'alarme aussi salutaire que passionné. La structure de la population des pays du tiers monde dans les prochaines décennies importe sans doute davantage que le nombre de leurs habitants. On peut en tout cas douter de ce que le vieillissement de la population constitue un bon moyen pour accélérer le développement. Or tout indique dès à présent qu'en 2050, plus de 20 pc de la population des pays en développement sera âgée de plus de 60 ans en 2050 (23,5 pc en Asie).

On doit toujours se préoccuper des conséquences à long terme des politiques démographiques que l'on mène. Et en aucun cas, ces politiques "démographiques", surtout si elles sont malthusiennes, ne peuvent servir de substitut à des politiques de développement.

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  1. Pour des statistiques détaillées, voir le site de cette institution: http://www.popin.org/.

ph20

Si vous désirez télécharger ce texte, cliquez ici: "Démographie: l'explosion a pris fin" (fichier pdf)