Extrait de : FOREIGN RELATIONS (Revue du Gouvernement américain), Volume I, 1948, pages 510-545. Voir le texte original américain : KENNAN-eng.

 

TOP SECRET  PPS/23

 

REVUE DES TENDANCES ACTUELLES DE LA POLITIQUE ETRANGERE DES  ETATS-UNIS

 

VII.   EXTRÊME-ORIENT  (P. 523)

 

   Mon impression générale en ce qui concerne la position de notre gouvernement à propos de l'Extrême-Orient est que nous voyons beaucoup trop grand dans notre conception globale sur ce que nous sommes en mesure d'accomplir, et ce que nous devrions essayer d'accomplir, dans cette région. Cela s'applique malheureusement aux Américains aussi bien qu'à leur gouvernement.

   Il faut que nous reconnaissions, au plus vite, nos propres limites en tant que force morale et idéologique à l'égard des peuples d'Asie.

   Notre système politique et notre mode de vie sont difficilement applicables aux masses asiatiques. Ils peuvent bien convenir à nos traditions politiques sophistiquées remontant aux siècles passés et à notre exceptionnelle situation géographique ; mais ils ne sont ni adaptés, ni utiles, pour la plupart des peuples asiatiques.

   Cela étant, nous devons être très prudents lorsque nous parlons d'exercer un "leadership". Nous nous trompons nous-mêmes et les autres quand nous prétendons que nous avons les réponses aux problèmes qui secouent nombre de ces peuples de l'Asie.

   En outre, nous possédons 50% des richesses mondiales, mais nous ne constituons que 6,3 % de la population du globe. Cette disparité est particulièrement importante entre nous-mêmes et les peuples d'Asie. Pour cette raison, nous ne pouvons qu'être l'objet d'envie et de haine. Ce que nous devons faire dans la période qui vient, c'est de concevoir un mode de relation qui nous permettra de perpétuer cette position de disparité sans mettre en péril notre sécurité nationale. Si nous voulons atteindre ce but il nous faut nous débarrasser de toute sentimentalité et ‘rêve éveillé’ ; et quel que soit le lieu nous devrons concentrer notre attention sur nos objectifs nationaux immédiats. Ne nous mentons pas à nous mêmes en pensant que nous pouvons nous offrir le luxe aujourd'hui d'être des altruistes et des bienfaiteurs du monde.

   C’est pour cela que nous devons observer une attitude très prudente vis-à-vis des zones d'Extrême-Orient. Les peuples d'Asie et de la zone du Pacifique vont, quoi que nous fassions, continuer à développer leurs propres systèmes politiques et leurs relations multilatérales comme ils l'entendront. Ce processus ne peut être, ni démocratique, ni pacifique. Les deux plus grands peuples d'Asie: les Chinois et les Indiens,  n'ont même pas encore commencé à trouver la solution au problème démographique fondamental impliqué dans la relation entre leurs ressources alimentaires et leur taux de natalité. Tant qu'ils n'auront pas trouvé une solution à ce problème, faim, détresse et violence se perpétueront. Tous les peuples d'Asie sont confrontés à la nécessité d'élaborer de nouveaux modes de vie qui tiennent compte de l’impact de la technologie moderne. Ce processus d'adaptation sera lui aussi long et violent. Il est non seulement possible, mais probable, qu’au cours de ce processus, beaucoup de peuples tomberont, pour des périodes plus ou moins longues, sous l’influence de Moscou, dont l'idéologie est de loin plus séduisante, et sans doute plus réaliste, pour ces peuples, que tout ce que nous pouvons y opposer. Et cela aussi est probablement inévitable ; nous ne pourrions espérer le combattre sans détourner pour cela une part de notre effort national beaucoup plus importante que ce que nos concitoyens seraient prêts à sacrifier de bon gré.

   Compte tenu de cette situation nous aurions intérêt à écarter un certain nombre de concepts qui ont été à la base de notre réflexion sur l'Extrême-Orient. Il faudrait nous débarrasser du désir “d'être aimés” ou d'être considérés comme des gens investis d'une haute mission d'altruisme international. Nous devrions cesser de nous mettre dans la situation de ‘gardiens de nos frères’, et éviter de donner des conseils moraux ou idéologiques. Nous devrions cesser de parler d'objectifs vagues, et –en ce qui concerne l'Extrême-Orient–, irréalistes, comme les droits de l'homme, la croissance du niveau de vie et la démocratisation. Le jour n'est pas loin où nous aurons à intervenir en termes stricts de pouvoir ; et à ce moment là, moins nous serons gênés par les slogans idéalistes, mieux cela vaudra.

   Nous devrions admettre que notre influence en Extrême-Orient dans la période qui vient, va être avant tout de type militaire et économique. Nous devrions procéder à une étude soigneuse pour savoir quelles régions d'Extrême-Orient et du Pacifique sont absolument vitales pour notre sécurité, et notre politique devrait être concentrée sur ceci : veiller à ce que ces régions restent dans des mains que nous pouvons contrôler ou sur lesquelles nous pouvons compter. Mon intuition est que, compte tenu de l'analyse que nous avons faite jusqu’ici du problème, ce sont le Japon et les Philippines qui seront la pierre d'angle de ce système de sécurité dans le Pacifique. En outre, si nous parvenons à maintenir un effectif contrôle sur ces zones, il ne peut y avoir de menace sérieuse de sécurité venant de l'Est, du moins pour le temps d'une génération.

   Ce n'est que lorsque nous aurons atteint ce premier objectif, que nous pourrons nous permettre le luxe d'aller plus loin dans notre réflexion et nos projets à long terme.

   Si ces idées de base sont admises, alors nos objectifs pour l’immédiat devraient être:

 

   a) Mettre fin, aussi vite que possible, à nos déraisonnables engagements en Chine et renouer, vis à vis de ce pays, avec une attitude de détachement et de liberté d'action.

   b) Mettre au point des stratégies politiques, concernant le Japon, qui protégeraient ces îles de toute pénétration et domination communistes ainsi que de toute attaque militaire soviétique, tout en permettant au potentiel économique de ce pays de devenir à nouveau une force importante en Extrême-Orient, propre à tenir compte des  intérêts de la paix et de la stabilité de cette zone du Pacifique.

   c) Organiser notre relation vis à vis des Philippines de telle manière que le Gouvernement Philippin puisse conserver toute indépendance dans les affaires intérieures, mais que l'archipel reste un rempart de notre sécurité dans cette zone.

 

   De ces trois objectifs, c'est celui concernant le Japon qui a le plus besoin de mobiliser l'attention immédiate de notre gouvernement et qui présente les plus grandes possibilité d’action immédiate. Il devrait donc devenir l'élément essentiel de notre politique en Extrême-Orient dans l’avenir proche.

 

...(VIII. International Organization) (P. 526)

...(IX. DEPARTMENT AND FOREIGN SERVICE) (P. 528)

 

X. CONCLUSIONS  (P. 528)

 

   ... En Extrême-Orient, notre position n’est pas mauvaise ; et nous avons encore une maîtrise suffisamment ferme sur la plupart des problèmes stratégiquement essentiels pour nous. Mais notre présent contrôle est temporaire et ne peut pas perdurer longtemps ; et nous n’avons pas encore programmé des plans réalistes pour le remplacer par une structure permanente. Pendant ce temps, notre propre peuple a été sérieusement égaré par les ‘personnes sentimentales’ sur la signification de cette région pour nous : et nous commençons seulement le processus, long et sujet à controverse, de rééducation, qui sera nécessaire avant qu’une politique réaliste sur l’Extrême-Orient puisse recevoir l’assentiment populaire qu’elle mérite.

   Partout dans le monde, nous sommes encore les victimes de beaucoup des concepts romantiques et universalistes avec lesquels nous sommes sortis de la récente guerre. La mise en place initiale des Nations Unies dans l’opinion publique américaine a été si puissante qu’il est peut-être vrai –comme on l’affirme souvent– que nous n’avons pas d’autre choix que d’en faire la pierre d’angle de notre politique dans cette période de l’après-guerre. Elle a été de temps en temps  utile. Mais dans l’ensemble elle a créé plus de problèmes qu’elle n’en a résolus,  et a conduit à une dispersion considérable de nos efforts diplomatiques. Et dans nos efforts pour utiliser la majorité à l’ONU pour servir des buts politiques importants, nous jouons avec une arme dangereuse qui peut quelque jour se retourner contre nous. Il s’agit ici d’une situation qui demande de notre part une étude très soigneuse et de la perspicacité.