L'apport des chrétiens

Face à la question de l'euthanasie, que peut-on dire du point de vue chrétien? Tout d'abord, il faut constater une fois de plus que les chrétiens n'ont nullement le monopole du respect de la vie humaine. En matière de respect de la vie, les lois en vigueur en Europe n'ont pas été "imposées" sous une quelconque pression cléricale. En France, les lois condamnant l'avortement remontaient à Napoléon (code pénal de 1810); cette condamnation a été reprise et précisée dans les lois de 1920, 1923, 1951, 1967. C'est aussi le moment de rappeler que, de Descartes à Napoléon, en passant par Diderot, Rousseau et Kant, la condamnation du suicide est constante.

Quant à la banalisation et à la légalisation de l'euthanasie, elle fait toujours surgir dans nos sociétés le spectre de la première pratique banalisée par les nazis. Dans les attendus du procès des médecins à Nuremberg, les juges se sont constamment référés à l'euthanasie et ont reconnu en celle-ci un des motifs majeurs de condamnation. Le silence qui a entouré le cinquantenaire de ce procès suggérerait-il que les juges de Nuremberg ont eu tort de requérir les peines à raison de ce grief d'accusation?

Toutes les législations qui autorisent l'avortement et l'euthanasie sont à contre-courant des leçons que la Déclaration de 1948 tire de l'expérience du totalitarisme, en particulier nazi. Il fallait, en déclarant et en protégeant les droits de tous les hommes, au plan international, barrer la route au retour d'un État qui, au nom de l'"intérêt supérieur", avait bafoué ces droits.

On ne saurait trop recommander aux chrétiens d'aujourd'hui d'être attentifs à un précédent dans lequel la responsabilité de certains des leurs a été engagée. On ne saurait perdre de vue que tout affaiblissement, aujourd'hui, de la Déclaration de 1948 risque de laisser la voie libre à quelque machine totalitaire qui, au nom d'intérêts supérieurs -par exemple les impératifs économiques- violera ces droits.

Faisant explicitement écho à ce passé gênant qu'on voudrait effacer, l'Académie des sciences morales et politiques de Paris adoptait, le 14 novembre 1949, une Déclaration où on lisait :

"L'Académie des sciences morales et politiques :

"1) Rejette formellement toutes méthodes ayant pour dessein de provoquer la mort de sujets estimés monstrueux, malformés, déficients ou incurables, parce que, entre autres raisons, toute doctrine médicale ou sociale qui ne respecte pas de façon systématique les principes mêmes de la vie aboutit fatalement, comme le prouvent les expériences récentes, à des abus criminels."

"2) Considère que l'euthanasie et, d'une façon générale, toutes les méthodes qui ont pour effet de provoquer par compassion, chez les moribonds, une mort "douce et tranquille" doivent être également écartés […]. Cette opinion catégorique repose […] sur le fait que […] de telles méthodes auraient pour effet d'octroyer au médecin une sorte de souveraineté sur la vie et la mort." 1

L'Église souscrit fondamentalement à cette répulsion que l'euthanasie inspire naturellement à toute société civilisée. Mais elle ajoute, avec l'ensemble de la tradition judéo-chrétienne, que la vie doit être accueillie comme un don. Nous la recevons de nos parents et, au-delà de nos parents, nous la recevons de Dieu lui-même. Malheureusement, il n'est pas rare qu'en raison de blessures dues à l'éducation ou aux circonstances de la vie, certains refusent d'accueillir ce don pour ce qu'il est: un don merveilleux. Ce sont ces blessures qui amènent à des révoltes bloquant le chemin de l'espérance.

Ce que font ici les chrétiens? Ils invitent à oser l'espérance de la résurrection.

Le grand clivage entre, d'une part, les chrétiens et, d'autre part, les déistes, les agnostiques et les athées, c'est que les chrétiens croient fermement que Jésus est mort et ressuscité. Des témoins, des disciples du Christ ont risqué leur vie pour nous transmettre ce message. Et parmi ces témoins figuraient des disciples qui, comme saint Pierre, avaient renié le Christ au moment de sa passion, et l'avaient abandonné alors qu'il mourait sur la croix. Or ceux-là mêmes qui l'avaient lâché vont, après la Résurrection, s'exposer à tous les dangers pour proclamer partout dans le monde que celui qui avait été mis à mort est vivant et qu'ils ont "mangé et bu avec lui après sa résurrection d'entre les morts" (Ac 10, 41).

Ce pari des chrétiens sur la résurrection a été décrit en une page somptueuse que l'Église propose à l'Office des lectures en la fête de saint Barthélemy. Voici cette page. Elle date de la fin du IVe siècle. Nous la devons à saint Jean Chrysostome:

"Eux [les Apôtres] qui n'avaient jamais fréquenté les villes et leurs assemblées, comment ont-ils pu songer à se mobiliser contre la terre entière? Ils étaient craintifs et sans courage: celui qui a écrit sur eux le montre bien, lui qui n'a voulu ni excuser ni cacher leurs défauts. C'est là une preuve très forte de vérité. Que dit-il donc à leur sujet? Quand le Christ fut arrêté, après avoir fait d'innombrables miracles, la plupart s'enfuirent, et celui gui était leur chef de file ne resta que pour le renier."

"Ces hommes étaient incapables de soutenir l'assaut des Juifs quand le Christ était vivant. Et lorsqu'il fut mort et enseveli, alors qu'il n'était pas ressuscité, qu'il ne leur avait donc pas adressé la parole pour leur rendre courage, d'où croyez-vous qu'ils se seraient mobilisés contre la terre entière? Est-ce qu'ils n'auraient pas dû se dire: "Qu'est- ce que cela? Il n'a pas été capable de se sauver lui-même, et il nous protégerait? Quand il était vivant, il n'a pas pu se défendre, et maintenant qu'il est mort, il nous tendrait la main? Quand il était vivant, il n'a pu se soumettre aucune nation, et nous allons convaincre la terre entière en proclamant son nom? Comment ne serait-il pas déraisonnable, non pas même de le faire, mais seulement d'y penser?"

"La chose est donc évidente: s'ils ne l'avaient pas vu ressuscité et s'ils n'avaient pas eu la preuve de sa toute-puissance, ils n'auraient pas pris un risque pareil."2

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1. Cité par Maurice Torelli dans Le Médecin et les droits de l'homme, Paris, Berger-Levrault, 1983, pp. 235 s.

2. Fête de saint Barthélemy, Office des lectures. Ce texte provient de l'Homélie sur 1 Co 4.3.4, dans la Patrologie grecque, 61, 34-36.

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