Éclairage du débat à la lumière d'expériences contemporaines

"Dieu a créé le monde mais les Hollandais ont créé la Hollande", dit, paraît-il, un proverbe hollandais. Cette boutade un rien caustique suggère pourquoi les Hollandais, qui ont conquis la majeure partie de leur territoire sur la mer, pourraient avoir, selon certains, une conscience affirmée de leur supériorité. Peut-être partagent-ils même avec d'autres le sentiment d'être appelés à jouer un rôle messianique au niveau de la société européenne et mondiale.

Terre traditionnelle d'accueil, la Hollande et les Hollandais ont eu pendant longtemps au moins une référence commune: le Décalogue. Toutefois, à partir de Grotius et surtout de Spinoza (XVIIe siècle), cette référence commune s'est progressivement émoussée. Cette évolution a même affecté la tradition calviniste, originairement très rigoureuse. Actuellement, les Hollandais en sont arrivés à pousser la tolérance jusqu'à rejeter pratiquement tout principe commun.

Une statistique officielle provenant du rapport Remmelink1 fait état d'environ 15% de décès par euthanasie chaque année en Hollande, En chiffres absolus, cela donne un peu moins de 20.000 personnes, dont 9% seraient euthanasiées sans leur consentement. La situation est d'autant plus étonnante que l'euthanasie n'est pas légalisée dans ce pays; elle est simplement tolérée jusqu'à présent, ce qui prouve que le débat mérite d'être repris.

Quoi d'étonnant? Dans une société où il n'y a effectivement plus de principes, plus de références fondamentales, toutes les dérives deviennent possibles. Nous en avons eu un exemple dans la Chronique d'une mort annoncée, téléfilm programmé naguère sur plusieurs chaînes européennes. Ce qui y est particulièrement désolant, c'est que le médecin euthanasiant, qui apparaît dans le film, n'a rien d'autre à proposer à son patient qu'une injection létale. Or, n'y avait-il rien d'autre à faire pour soigner la douleur? Sans doute y avait-il aussi beaucoup plus à faire pour soulager la souffrance morale de celui qui allait faire tôt ou tard le grand voyage.

Quant aux "indications" invoquées en Hollande pour justifier l'euthanasie, on constate qu'elles suivent une évolution semblable à celle des "indications" relatives à l'avortement: leur liste ne cesse de s'allonger, de se diversifier. Désormais, il ne s'agit plus seulement de malades en stade terminal. Il est de plus en plus question d'autoriser ou de tolérer l'euthanasie pour des enfants atteints de malformations, des handicapés, des malades mentaux, etc. À quand l'euthanasie des mongoliens ou des malades atteints du sida?

Nous l'avons déjà relevé: certains sont irrités par le rappel de pages particulièrement sombres de l'histoire contemporaine. Pourtant, plutôt que de crier à l'"amalgame", il faut être attentif à la mise en garde d'un des plus grands historiens de notre siècle, Toynbee, qui disait en substance que "ceux qui ignorent l'histoire sont prêts à en répéter les erreurs".

Sait-on, par exemple, que le téléfilm hollandais présentant la Chronique d'une mort annoncée n'est qu'un remake du film Ich klage an commandé par Goebbels en 1941? La seule différence avec le film hollandais est que la personne euthanasiée est ici une femme. Le message que le film voulait faire passer était simple: au nom des intérêts de l'État, des impératifs de la Race, de considérations "philosophiques", etc., il devait être permis d'éliminer des gens jugés inutiles ou nuisibles.

L'ouvrage considéré comme fondamental sur la question fut publié à Leipzig en 1920 par Binding, juriste, et Hoche, médecin. Cet ouvrage est devenu introuvable, mais une traduction anglaise en a été publiée en 1992 aux USA2. Ces deux auteurs ont été souvent invoqués aux procès des médecins de Nuremberg, en particulier à propos du célèbre Dr Brandt, l'un des maîtres d'œuvre du programme nazi d'euthanasie et de génocide juif. L'ouvrage de Binding-Hoche énonce déjà point par point tous les arguments avancés aujourd'hui en faveur de l'euthanasie, et plus précisément le suicide assisté, la compassion et l'utilité sociale.

Même si l'évocation du précédent nazi est dérangeante, sa mise en rapport avec les pratiques recommandées ou observées aujourd'hui ne saurait être taxée d'amalgame. Hier comme aujourd'hui, à la racine de ces pratiques, on trouve des théories inspiratrices très concordantes, et celles-ci doivent être examinées de très près. Car, si les mêmes théories conduisent aux mêmes effets, nous sommes fondés à penser que nous sommes, nous aussi, engagés sur une pente extrêmement dangereuse. Qu'importerait, du reste, que les "justifications» avancées soient différentes si les pratiques mortifères sur lesquelles elles débouchent sont les mêmes?

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  1. Voir le dossier du Dr Philippe Schepens, L'Euthanasie. Pourquoi en Hollande?, Ostende, World Federation of Doctors who Defend Human Life, 1995; sur le rapport Remmelinck, voir pp. 29 s. et 42.
  2. Un des ouvrages de référence sur l'euthanasie est dû à Karl Binding et Alfred Hoche, Permitting the Destruction of Unworthy Life, ouvrage rare dont la traduction a été publiée dans Issues in Law and Medicine, vol. 2, n° 8, 1992, Reprint series, P.O. Box 1586, Terre Haute, IN, pp. 231-265.

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