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Saint Lambert




 

 

 

 

 

 


 

 

Sylvain Baleau :
Les sources de l'histoire de Liège au Moyen Age, Etude critique. 

Edition Henri Lamertin, T.I.,
pp. 33 à 40,  78 à 81, 300 à 302 et 308 à 309 (Bruxelles, 1903)

Chapitre premier

De l'origine à la fin du VIIIe siècle

14. Diverses rédactions de la vie de saint Lambert. - Un grand nombre d'écrivains du moyen âge nous ont successivement retracé, chacun suivant ce qu'on en pensait de leur temps, la vie du glorieux patron de l'église de Liége. Nous commencerons par dresser, suivant l'ordre chronologique, la liste de ces biographes de saint Lambert (1). Ce sont :

1. Un auteur anonyme de la première, moitié du VIIIe siècle :

 

A. - J. DEMARTEAU, Vie la plus ancienne de saint Lambert, 1890.
    -
DUCHESNEHisioriae Francorum scriptores, 1636 (extr.), t. I, p.674.

 

B. - MABILLON, AA. SS. 0. S. B., 1672, saec. III, pars I, p. 69 ; 2e éd., 1733, p. 61
     - A A, SS. sept. t. V, p. 574. = GHESQUIÈRE, AA. SS. Belqii,  t. VI, p. 130.
     -
BOUQUET, Rec. des hist. de Gaule, 1741 (extr.), t. III, p. 596.

 

C. - CANISIUS, Antiqua lectio, 1602, t. II, p. 172.

  D. - CHAPEAVILLE, Gesta pontificum Tongrensium, Trajectensium et Leodiensium, 1612, t. I,  p. 321.

2. Un anonyme, auteur d'une vie en vers, que M. Demarteau attribue à Hucbald de Saint-    
    Amand, mort en 930 :

 

- DE REIFFENBERG, Annuaire de la Bibliothèque royale de Bruxelles, 1847 (extr.), p. 103
- J. DEMARTEAU, Vie de saint Lambert écrite en vers par Hucbald de Saint-Amand, 1878
-
PAUL DE WINTERFELD, Carmen de sancto Lamberto, dans MGH. Poetae lat. medii aevi, 1899, t. IV, p. 141.

3. L'évêque Étienne, mort en 920 :

 

- CHAPEAVILLE, suprac., p. 351. = .4A. SS. suprac., p. 581. = MIGNE, Pair. lat.
 CXXXII, p. 643. = J. DEMARTEAU, Vie de saint Lambert en français du XIIIe    siècle traduite de la biographie écrite au Xe siècle par Étienne, évêque de Liège, 1890.

4. Le chanoine Anselme, dans Gesta pontificum Trajectensium et Leodiensium, écrit milieu
    du XIe siècle :

 

 - CHAPEAVILLE, suprac., t. 1, p. 106. - MARTÈNE et DURAND, Ampl. Coll., t. IV, p. 846
 - KOEPKE, MGH., SS., t. VII, p. 192. = MIGNE, Patr. lat., t. CXXXIX, col. 1070.

5. Sigebert de Gembloux, mort en 1112. Deux vies :

 

A. CHAPEAVILLE, suprac., p. 411 (sous le nom de Renier de Saint-Laurent). = MIGNE suprac., t. CLX, col. 159.
B. AA. SS., suprac., p. 589. = MIGNE, suprac., col. 781.

 6. Le chanoine Nicolas, entre 1143 et 1147 :

 

- CHAPEAVILLE, suprac., p. 371. = AA. SS., suprac., p. 602.

7. Gilles d'Orval, dans Gesta pontificum Leodiensium, écrit au XIIIe siècle

 

- CHAPEAVILLE, suprac., t. I, p. 106. - HELLER, dans MGH. SS., t. XXV, p. 38.

15. La vie primitive. -- D'après l'ensemble des documents jusqu'ici, la date de la mort de saint Lambert, souvent discutée par les érudits, doit être fixée aux environs de 705 (2). La translation de ses restes de Maestricht à Liège, par les soins de saint Hubert, eut lieu en 718. Les événements ne tardèrent pas à être racontés dans une biographie, composée primitivement pour servir de leçons à l'office du chœur (3). On y ajouta, peu de temps après, le récit de cinq miracles opérés par l'intercession du saint (4), puis celui de la translation de ses restes (5). La date de la composition de l'ouvrage doit être fixée vers 718 (6), un peu avant peut-être pour la biographie proprement dite, un peu après pour le récit de la translation. L'écrit a pour auteur un clerc du diocèse de Tongres, appartenant, selon toute probabilité, au clergé de Maestricht (7).

    Comme nous l'avons marqué ci-dessus, cette vie presque contemporaine de saint Lambert a été souvent publiée. Les fragments édités par Duchesne, et la biographie entière donnée par Mabillon (8), avec l'édition récente de M. Demarteau, nous fournissent le texte qui se rapproche le plus de la rédaction originale. L'édition de M. Demarteau a été faite d'après ce manuscrit du Vllle siècle, provenant de Saint-Germain, dont nous avons vu qu'on a tiré aussi le Gesta antiquissima Sancti Servatii  (9). Pour établir un texte définitif, il faudrait tenir compte, en outre, d'un autre manuscrit de la même époque, conservé à la bibliothèque du Vatican (cod. Palat. 216, fol. 52 v° (10).

   Dans cette rédaction primitive, les violations des règles de la déclinaison et de la conjugaison, l'oubli de la syntaxe et des lois de la construction latine se rencontrent à chaque pas. Mabillon est venu çà et là au secours du texte en corrigeant les fautes les plus grossières, mais dans les fragments édités par Duchesne et dans la version de M. Demarteau, c'est à peine si l'on retrouve encore la phrase latine sous l'amas des barbarismes. La rédaction tout à fait rude et barbare porte à l'évidence le caractère de la pire époque de la latinité.

   Pour suppléer à son insuffisance, le pauvre biographe glane abondamment dans le champ d'autrui. Il pille largement le Vita Eligii, attribué à saint Ouen, et s'approvisionne amplement de phrases et de tournures dans ce vaste magasin, non sans trahir parfois son ignorance par l'emploi malheureux qu'il fait d'expressions dont il a mal interprété le sens (11).

16. But de l'auteur. - L'auteur, écrivant pour fournir les leçons d'un office religieux, veut édifier plutôt que raconter. Il choisit dans la vie du saint les traits qui lui semblent le mieux conduire à ce but. Il omet tout le reste et y substitue de vagues louanges ou des considérations générales avec exubérance de citations et de tournures bibliques. C'est assez dire que la biographie est loin de nous fournir un récit complet de la vie du saint. Elle ne nous en retrace que quelques épisodes : son éducation à la Cour par saint Théodard (12), son élévation à l'épiscopat, son exil de sept ans à Stavelot, son retour, son apostolat en Taxandrie, sa mort. A l'occasion de ces faits, l'écrivain nous renseigne accidentellement sur quantité de détails intéressants, relatifs aux moeurs et aux choses religieuses, politiques, artistiques du VIIe siècle.

   Dans le développement qu'il donne à chacune des parties de son écrit, le biographe se laisse encore diriger par son point de vue d'édification. Il insiste de préférence sur les faits qui s'y rapportent le mieux, courant rapidement par-dessus les autres. Sur seize pages qu'occupe la vie proprement dite dans l'édition de M. Demarteau, trois à peine sont consacrées à toute la première moitié de la carrière du saint jusqu'à son exil à Stavelot. Il en faut tout autant pour retracer une scène après tout fort accessoire, mais de nature à faire impression sur les pieuses imaginations du moyen âge, la station nocturne devant la croix. L'histoire de la mort du saint évêque occupe près de cinq pages ; le tableau de ses vertus deux et demie. On voit que la partie bibliographique ne saurait être plus sacrifiée.

17. Valeur historique du « Vita Lamberli ». - Au moins l'auteur du Vita, dans le récit du petit nombre de faits qu'il raconte, nous offre toutes les garanties de véracité. Il est presque contemporain des événements qu'il retrace. Il ne tombe pas dans un excès de crédulité : nous ne le voyons attribuer aucun miracle à saint Lambert vivant. Il met dans son récit l'ordre chronologique d'un écrivain bien informé. Il désigne avec soin les personnages et les lieux où ils agissent. Il cite ses témoins. On a révoqué en doute l'exactitude des causes qu'il assigne à la mort du saint, et l'on a prétendu que la peur de déplaire au pouvoir lui avait fait garder le silence sur les reproches adressés par saint Lambert à Pepin et à Alpaïde (13). Le développement progressif des éléments de cet épisode chez les écrivains postérieurs nous porte à lui attribuer un caractère légendaire. M. Kurth est aujourd'hui revenu lui-même à cet avis, et le reproche adressé jadis au biographe tombe devant une meilleure étude comparative des textes (14).

   Nous pouvons donc conclure que la première biographie de saint Lambert est une oeuvre mal écrite et incomplète, mais néanmoins raisonnable, véridique et de bonne foi.

18. Premier remaniement du « Vita Lamberti ». - On dut songer de bonne heure à réviser un écrit de composition et de style aussi rudimentaires. Le premier remaniement que nous en ayons est celui que nous a conservé Canisius dans le recueil cité plus haut. Les principales fautes de grammaire sont corrigées ; les tournures les plus vicieuses ont disparu ; le style a plus d'aisance et de légèreté ; mais le fond du texte est rigoureusement conservé. Le remanieur suit pas à pas son modèle, se bornant à le corriger, phrase par phrase, sans ajoute ni amplification. Aussi la valeur historique de cette deuxième rédaction n'est-elle guère inférieure à la première.

19. Autre remaniement attribué à Godeschalc. - Une troisième rédaction du Vita Lamberti porte les traces d'un remaniement beaucoup plus profond. Cette fois le remanieur, sans avoir la prétention d'écrire une vie plus complète, ne se borne plus à s'emparer d'une phrase après l'autre, mais à partir du chapitre IV (15), il reprend le texte tout entier dont il fait une refonte générale.

   Ce nouveau remaniement, publié par Chapeaville sous le nom de Godeschalc, diacre de Liège, a été longtemps confondu avec la vie primitive. L'erreur provient d'un passage de Sigebert : « Vitam S. Lantberti primitus (var : primus) jussu Agilfridi episcopi scripsit Godescalcus, diaconus ipsius congregationis, qui fuit tempore Pippini tertii et Caroli Magni »

   Les auteurs de l'Histoire littéraire furent les premiers à s'apercevoir des difficultés que soulève ce texte. Si Godeschalc est l'auteur de la première vie de saint Lambert, il n'a pas écrit sous Agilfrid, dont l'épiscopat commence en 769, tandis que la première rédaction du Vita est certainement antérieure à cette date. Pour échapper à cette difficulté, les savants bénédictins rejetèrent la seconde partie du témoignage de Sigebert et prétendirent que Godeschalc avait écrit le remaniement qu'ils prenaient pour la vie primitive, mais longtemps avant l'épiscopat d'Agilfrid. M. Kurth le premier a distingué la vie primitive du remaniement postérieur ; il juge que ce qu'il faut rejeter du texte de Sigebert, c'est le mot primitus ; il fait remonter au commencement du VIIIe siècle la première rédaction du Vita, et laisse sur le compte de Godeschalc le remaniement que nous donne Chapeaville. La publication du texte primitif, d'après un manuscrit du VIIIe siècle, a rendu certaine la distinction des deux écrits.

   Mais nous croyons devoir aller plus loin, en éliminant dans son entièreté le témoignage de Sigebert. Godeschalc, diacre du temps d'Agilfrid, n'est pas plus l'auteur du remaniement que de la vie primitive. En effet, Agilfrid a régné jusqu'en 787 ; son épiscopat est antérieur à l'influence exercée par Charlemagne. Or le remanieur est un homme pourvu de culture littéraire, et les caractères que nous constatons dans son œuvre, dénotent une époque plus récente. Il y a plus : la présence de quelques expressions qu'il emploie, de certaines allusions qu'il fait (16), l'examen des ajoutes qu'il adapte au récit primitif, ajoutes que nous ne retrouvons pour la première fois que beaucoup plus lard (17), tout cela nous porte à rejeter jusqu'au XIIe siècle la date de ce remaniement, dans l'état tout au moins où nous le présente Chapeaville.

Chapitre III

Le Xe siècle jusqu'au règne de Notger

2. Poème sur saint Lambert. -- Le Père Suyskens fut le premier à faire connaître cette oeuvre dont il cite quelques extraits (18). En 1847, le baron de Reiffenberg la publia d'après le manuscrit lacéré du Xe siècle qui repose à la Bibliothèque royale de Bruxelles sous le n° 14650-59, pp. 127-140 verso (19). En 1878, M. Demarteau en compléta le texte d'après un manuscrit du Xe ou du XIe siècle, provenant de Malmédy, n° 8565 de la Bibliothèque vaticane, et il attribua à Hucbald de Saint-Amand la paternité de cet écrit. En 1899, une édition critique du poème fut publiée par les soins de M. A. de Winterfeld (20), d'après les mêmes manuscrits, plus un troisième aussi du Xe ou du XIe siècle, autrefois à Stavelot, aujourd'hui au British Museum, n° 18627 add. L'éditeur n'est pas convaincu par les arguments de M. Demarteau. Tout ce qu'on sait, c'est que l'œuvre doit être attribuée à un clerc, comme le démontrent les nombreux textes qu'il imite de la Bible.

   La vie métrique est suivie dans les manuscrits de Bruxelles et de Londres d'une hymne à saint Lambert et d'un court poème intitulé : Versus in laude beati Lamberti. Le manuscrit de Rome ne renferme que cette dernière pièce. Toutes deux sont publiées par les mêmes éditeurs à la suite de la vie métrique.

   L'ouvrage n'a guère de mérite littéraire. « Il ne manque à l'auteur, dit M. Demarteau, ni l'abondance des mots, ni les connaissances littéraires, ni l'image, ni parfois certaines tournures pittoresques, mais l'œuvre est déparée par des fautes grossières contre les règles de la prosodie, ou l'agencement naturel de la phrase latine. Ainsi versifierait un prosateur, homme de style, pour qui le langage poétique consisterait à briser, n'importe de quelle façon, les mots, afin de les faire entrer dans le moule du rythme hexamétrique. »

   Le poème ne vaut guère davantage comme œuvre historique. L'auteur utilise la biographie primitive et non le remaniement publié par Chapeaville, ce qui nous confirme dans l'opinion que celui-ci n'existait pas de son temps. Hucbald n'ajoute des détails nouveaux que sur quatre points. La première addition est une explication étymologique donnée au nom du saint ; elle est tirée de la langue thioise et vaut autant que beaucoup d'étymologies de l'espèce. C'est ensuite l'affirmation qu'Amalgésile reçut de saint Lambert la mission d'avertir de son châtiment prochain le meurtrier Dodon, qui voulut, ajoute le poète, immoler le porteur de ce sinistre message : on ne peut voir dans ce fait, ignoré de tous les autres biographes, qu'un développement fantaisiste du texte primitif. Un troisième détail, ajouté par l'auteur du poème, concerne la promesse que le saint aurait faite d'expier, par sept années de pénitence, la vivacité avec laquelle il avait d'abord saisi des armes pour se défendre, promesse qu'il aurait tenue, après sa mort, en attendant sept ans pour châtier ses bourreaux et révéler le destin de ses glorieuses dépouilles : étrange conception, dérivant du goût de l'auteur pour les observations numérales et de son affection particulière pour le nombre sept. Enfin, en quatrième lieu, le poète attribue la mort du saint à des motifs non relatés par le premier biographe : la manière dont il entremêle les deux versions, prouve que celles-ci sont puisées à des sources différentes, et qu'il emprunte l'une à la biographie primitive, l'autre sans doute à une tradition légendaire en voie de formation.

   Le poème n'eut qu'une vogue fort restreinte. Ni Anselme, ni Sigebert, ni Gilles d'Orval, ni Jean d'Outremeuse, le grand collectionneur de légendes, ne rapportent rien des trois premiers détails fournis par le poète. Celte omission atteste que ces auteurs ne connaissaient point la poésie écrite sur saint Lambert. Étienne est le seul écrivain qui paraisse l'avoir utilisée. D'après ce que nous lisons dans les trois derniers vers qui terminent le poème, celui-ci fut d'ailleurs composé sur l'ordre de l'évêque, dont l'auteur chante la louange dans ce court épilogue.

3. Office et vie de saint Lambert par Étienne. - Les manuscrits renfermant la vie métrique contiennent aussi les deux œuvres d'Étienne que nous avons citées : l'0ffice et la Vie de saint Lambert.

   L'auteur dédie ces deux écrits à l'archevêque Herman de Cologne (890-925) et déclare les avoir composés parce que les barbarismes de la biographie primitive excitaient les rires indécents de ceux qui lisaient cette vie dans l'office du saint : preuve nouvelle que le remaniement attribué à Godeschalc n'existait pas à cette époque.

   Comme source historique, la biographie rédigée par l'évêque Étienne n'a d'autre valeur que celle de la vie primitive, dont elle n'est que la traduction en un latin pompeux et affecté, conforme au goût de l'époque et souvent entremêlée de vers. Ceux-ci ne sont qu'une fois sur douze extraits du poème examiné plus haut (21). D'autres sont extraits ou imités de Virgile (22), de Lucrèce (23), d'un poème composé à la louange des vierges par saint Adhelme, évêque de Scbrewsbury (24), d'un récit en vers du martyre de saint. Quentin (25), d'un autre poème en l'honneur du même saint (26), peut-être d'une vie métrique de saint Cassien (27) et d'un récit en vers sur le martyre de sainte Benoîte (28). Aucun incident n'est relaté dans la version révisée qu'on ne le trouve dans la biographie originale. Elle retrace avec beaucoup moins de précision que celle-ci le récit de la mort du saint. L'œuvre d'Étienne s'arrête aux funérailles de saint Lambert et ne raconte ni les miracles, ni la translation dont le récit est ajouté à la vie primitive. Divisée en neuf chapitres, elle servit de leçons pour l'office du patron national et se répandit bientôt aux dépens de l'ancienne biographie. Elle fut l'objet, au début du XIIIe siècle, d'une traduction en français de l'Ile de France, que M. Demarteau a publiée d'après un manuscrit du British Museum.

   C'est à ce remaniement, ainsi qu'à la vie métrique de saint Lambert, qu'Étienne emprunta la plupart des textes qui composent les répons et les antiennes formant le complément de son œuvre liturgique. Telle que celle-ci nous apparaît dans le manuscrit de Bruxelles, elle ne constitue pas un office complet ; on n'y trouve que la partie nocturne et matinale, canticum nocturnum, comme le note fort exactement Sigebert, c'est-à-dire les antiennes et les répons des vêpres, des matines et des laudes. L'antienne à Magnificat : Magna vox, a été jusqu'au XVIIIe siècle une sorte d'hymne national liégeois. L'office est noté en neumes sur une seule ligne ; la notation musicale n'a jamais été publiée ; le texte seul nous est donné par M. Demarteau. Il se retrouve dans d'anciens bréviaires liégeois et est utilisé dans le Vita Odiliae (29).

Chapitre VI

Annalistes et chroniqueurs

 II Sigebert de Gembloux

39. Vita S. Lamberli. -  Sigebert nous décrit les deux vies de saint Lambert qu'il a composées : « Vitam quoque sancti Lantberti cum in primis urbane meliorassem, postea rogatu Henrici archidiaconi et decani ecclesiae sancti Lantberti, defloravi comparationibus antiquorum, juxla consequentiam rerum, quamvis priorem, utpote simplicern, quidam magis amplectantur et curiosius transcribant ; est enim sensu apertior et verbis clarior. »

   Le Père Suyskens a démontré que la vie de saint Lambert, publiée par Chapeaville (30), sous le nom de Renier de Saint-Laurent, n'est autre chose que la première biographie du saint composée par Sigebert. Il publie la seconde dans les Acta Sanctorum  (31). Toutes deux sont identiques, mot pour mot, avec cette différence que la seconde est allongée de nombreuses comparaisons tirées de l'histoire sacrée ou profane : comparaison de saint Lambert et de saint Théodard à Élie et Élisée, à Josué et Moïse ; du règne de saint Lambert à celui de David ; de Faramond, qui a chassé le saint du siège de Liége, à Absalon révolté contre son père ; de la croix apparue au-dessus de la maison de saint Lambert, à celles qui brillèrent aux yeux de Constantin et de saint Benoît. Dans cette seconde biographie est délayé en outre un long discours du saint, exposant aux habitants de la Taxandrie le résumé de la foi chrétienne. Ces oripeaux, dont l'auteur enveloppe la vie de saint Lambert, sont d'assez pauvre valeur, et l'on ne peut que louer le goût des contemporains de Sigebert, qui ont préféré la première biographie à la seconde.

   Il n'y a, dans l'une et l'autre, ni beaucoup de discernement dans le choix des faits, ni une critique fort avancée. Sigebert raconte tout ce qu'il croit savoir sur saint Lambert. Il ne se contente pas de puiser ses renseignements dans la vie primitive ou dans ses divers remaniements, dans la chronique d'Anselme, dans la vie de saint Hubert, dans celle de saint Théodard, mais il adopte, avec une égale confiance, les détails que lui fournissent des sources plus suspectes, telles que la vie de saint Landoald. Il expose, en un mot, le développement légendaire de l'histoire de saint Lambert, comme il s'était formé à l'époque où il écrivait. Le même caractère se manifeste dans le long récit où Sigebert raconte les faits qui amenèrent la mort du saint. Nous y avons le développement complet de la légende populaire, y compris la scène dramatique du festin de Jupille, que l'auteur est le premier à nous décrire. Il y a un meilleur fonds historique dans le récit du meurtre de Grimoald, raconté aussi dans le Liber historiae, dans Frédégaire, dans Heriger et dans les Annales de Metz. Seulement, là encore, Sigebert, en voulant dire plus qu'il ne sait, commet des erreurs justement relevées par le Père Suyskens.

   Pour amplifier son récit, Sigebert recourt au procédé suivi dans la vie de saint Théodard, et il entremêle à la biographie de saint Lambert quantité de faits empruntés à l'histoire générale. Dès le début, d'après un calcul basé sans doute sur la vie de saint Landoald, il place la naissance du saint au temps où, sous le roi Dagobert, son fils Sigebert gouvernait l'Austrasie. Dans ce travail d'adaptation, l'auteur ne sait pas toujours se mettre en garde contre les écarts de son imagination. Le biographe primitif s'était contenté de dire succinctement que le roi Childéric, connaissant la sainteté et la sagesse de saint Lambert, l'estimait plus que tous les évêques et que tous les grands de son royaume. Sigebert développe richement ces quelques mots et nous montre toute l'Austrasie sous la dépendance du saint, dont le monarque a fait son secrétaire et son chancelier (32). L'autorité de Lambert s'étend jusqu'en Neustrie, où Thierri ne fait rien sans l'avoir consulté(33). Plus loin, l'auteur énumère les saints évêques et les abbés, contemporains de saint Lambert ; il commet plusieurs anachronismes, en citant parmi eux saint Austrégésile, évêque de Bourges, saint Éloi, évêque de Noyon, et saint Wandrille, abbé de Fontenelle, qui tous vécurent avant l'épiscopat de saint Lambert. Sigebert ne manque pas l'occasion de raconter les troubles qui agitèrent la Neustrie et aboutirent d'abord à l'éloignement de Thierri III, puis au meurtre de Childéric Il et à la vengeance exercée par Ebroïn. Il met sur le compte du maire de palais l'exil de saint Lambert, el, sur la foi de nous ne savons quel récit, il fait de l'archevêque de Cologne le complice des ennemis du saint évêque. Ne pouvant se résoudre à rien ignorer, il place le rétablissement de saint Lambert sur son siège épiscopal à l'époque où Pepin de Herstal gouvernait, sous Thierri, toute la Gaule pacifiée. On voit que, dans ces développements, Sigebert fait une large part à la conjecture, et si son oeuvre dénote, pour cette époque, une vaste érudition, elle est loin d'avoir l'autorité d'une source historique.

Chapitre VII

Le XIIe siècle

2. Le chanoine Nicolas. - Les œuvres théologiques d'Alger, avec un prologue consacré à son éloge, furent publiées par le chanoine Nicolas, alors que l'ancien secrétaire d'Otberl était encore en vie à l'abbaye de Cluni (34). Nicolas est cité comme chanoine de Saint-Lambert en 1136 (35), comme prévôt de Saint-Denis en 1118 (36) et 1140 (37). L'abbé Rodulf de SaintTrond lui envoya la Chronique de ce monastère, entre l'année 1136, où s'arrêta le premier continuateur de cet écrit, et l'année 1138, date de la mort de Rodulf (38). Il s'adresse à lui en des termes qui témoignent de son amitié : « Dilecte mi et semper diligende preposite sancti Dyonisii ».

   On a, sans preuves suffisantes, attribué au chanoine Nicolas un écrit intitulé : Triumphus S. Lamberti de Castro Bullonio, dont nous nous occuperons plus loin (39). On sait avec plus de certitude qu'il composa une vie de saint Lambert, à la suite de l'élévation des reliques du saint en 1143 (40). Wideric, abbé de Liessies, assista à la cérémonie et emporta pour son église un os de saint Lambert. Le chanoine Nicolas, pressé depuis longtemps, par des amis, de rédiger une nouvelle vie du saint, finit par se rendre à leurs vœux et adressa son ouvrage à l'abbé de Liessies (41). Cet écrit fut donc composé entre l'année 1143, date de l'élévation des reliques, et l'année 1147, où Wideric devint abbé de Saint-Vaast (42). Le but de l'auteur est de suppléer à ce qu'il croit insuffisant dans les biographies précédentes (43). Il fait entrer dans son récit tous les détails qu'il peut recueillir. Il emprunte les miracles de l'enfance du saint au Vita landoaldi et raconte sa mort d'après Sigebert. Il cite aussi parmi ses sources : Reginon, le Gesta regum Francorum, des lettres de divers évêques, la vie de sainte Landrade par Thierry de Saint-Trond et d'autres récits, transmis soit par écrit, soit par tradition orale (44). Il a lu probablement le fabuleux ouvrage de Joconde sur saint Servais (45). Il est le premier à faire mourir saint Lambert dans l'oratoire où il priait (46).  Il  raconte aussi pour la première fois la vision du pape Sergius ; on ignore où il a puisé cette légende (47). Il va sans dire que l'œuvre du chanoine Nicolas n'a d'autre valeur historique que de nous faire constater quel était, à son époque, le développement des notions légendaires que la suite des temps avait rassemblées autour de la vie du saint patron de l'église de Liège.


(1) Il faut signaler en outre un récit complètement indépendant, tiré de l'ouvrage intitulé : De virtutibus et miraculis Macarii areopagitae Dionysii, par un moine anonyme de Saint-Denis du IXe siècle, au temps de Charles le Chauve. Ce passage, spécialement étudié par M. Kurth, CRH., 5e série, t. III, pp. 414 et suiv., raconte la pénitence à Saint-Denis d'un des meurtriers de saint Lambert, Godobald, du village d'Avroy en Hesbaie, qui, entré au monastère sous l'abbé Chilla rd, gouverna lui-même pendant vingt ans cette abbaye. 

(2) Parmi les travaux récents sur cette question, voir : MONCHAMP, La date du martyre saint Lambert, dans BSAH., t. X, pp. 315 et suiv., et la critique consacrée à cette dissertation dans AB., t. XVI, p. 525. 

(3) Voir p. 20, note 1.  

(4) Les quatre premiers miracles manquent dans le texte de Canisius, et le récit reprend avec le cinquième. 

(5) La soudure de cette partie à ce qui précède est évidente. Après la finale : exultat cum cunctis per secula, le récit reprend : Suffragante Domino, illud narrare credimus quod nuper...  

(6) Voir G. KURTH, Saint Lambert et son premier biographe. 

(7) L'auteur n'est pas un étranger ; il possède sur le pays des notions géographiques très précises et connaît exactement la disposition des bâtiments servant à saint Lambert de maison et d'oratoire. Il est probablement du clergé de Maestricht, car il écrit pour fournir des leçons à l'office du saint ; on sait d'ailleurs que les églises aimaient à faire consigner par écrit la vie de leur patron. On ne peut pas objecter, pour en faire un étranger, la manière dont il parlé de Liège : villa cujus vocabulum est Leodius, sita super fluvium qui vocatur Mosa. Liège n'était alors qu'un petit village où l'évêque ne résidait que quelquefois. 

(8) La biographie, disons-nous, et non le récit de la Translation, car cette dernière partie n'est plus dans Mabillon qu'une version remaniée à peu près semblable à celle de Canisius.  

(9) Voir p. 29. 

(10) En comparant avec le Vita Eligii, le texte de Saint-Germain et les autres éditions du Vita, on constate qu'en général, c'est le manuscrit du VIIle siècle qui se rapproche le plus du modèle suivi par le biographe. Parfois cependant, c'est le contraire qui se présente.
Même il y a une ligne entière, omise à la page 52 de l'édition de M. Demarteau : « Cum vero Dodo et plurima multitudo sodalium ejus cum eo adpropinquasset et intrare cepissent [januis fractis, ostiis et sepibus disruptis desuper adscendere coeperunt]. » Ce passage se trouve dans toutes les autres éditions et aussi, à peu près sous les mêmes termes, dans le manuscrit du Vatican. La comparaison suivante fera apparaître l'omission d'un autre bout de phrase dans le même texte :

VITA ELIGII,
liv. II, chap. 3.
MABILLON, n° 44. CANISIUS. Ms. DU VATICAN. ED. DEMARTEAU.
Fidem servando,
cursum consum-
mando, repositam
sibi a Christo jus-
titiae coronam
quotidie expecta-
bat restitui.
Fidem servabat, cursum consummationis et coronam justitiae expectabat ; ante oculos ejus... Cursum consummans et coronam justitiae expectans. Fidem servabat cursum consummationis et coronam justitiae sperabat ; ante oculos ejus... Fidem servabat, cursum consummabat ; ante oculos ejus...  

 

(11) Par exemple, appliquant à saint Lambert seul ce qu'il a lu de saint Éloi et de saint Ouen, il dit que le saint revint de son exil « sub unius diei articulo » (Cf. Vita Eligii, liv. II, chap. II ;  Vita Lamiberti, n° 10). Il applique au diocèse de Tongres, qui ne possédait plus de villes ni de municipes, l'expression « lustravit urbes et municipia (Cf. Vita Eligii, liv. II, chap. III ; Vita Lamberti, n° 13). Il traduit : « partis illius barbariem illustraret » (Vtla Eligii, liv. II, chap. III) par cette expression qui n'a plus de sens : « partes illius barbarorum inlustrabat » (Vila Lamberti, éd. DEMARTEAU, p. 49). 

(12) « Supradicto antistiti (Theodardo) divinis dogmatibus et monasticis disciplinis in aula regia erudiendum. » Ce aula regia a fort embarrassé les critiques. Le divina dogmata et le mouasticae disciplinae indiquent uniquement que saint Lambert durant son séjour à la Cour, se préparait par des études spéciales, sous la direction de Théodard, à la carrière ecclésiastique. Voir : VACANDAR, La scola du palais mérovingien, dans REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES, avril 1897, t. LXI, p. 496. 

(13) G. KURTH, Saint Lambert et son premier biographe. 

(14) Voir Chronique de la Société d'art et d'histoire du diocèse de Liège, 1897, pp. 37 et 45. 

(15) Chap. IV de CHAPEAVILLE, correspondant au chap. II, n* 10, de MABILLON

(16)  Il parle de la grande renommée réservée au hameau de Liège avec une certitude qu'on ne pouvait pas avoir avant le règne de Notger : « Villam parvi adhuc nominis, nec minoris vero meriti, sed magnum nomen, et magnum meritum, ex triumpho et corpore S. Lamberti, paulo plus promerituram » (chap. VII, dans CHAPEAVILLE, p. 336). Dans ce passage, on peut voir une allusion à un écrit du XIIe siècle, le Triumphus S. Lamberti, allusion que l'on trouve répétée en un autre endroit (chap. XIV, p. 348). Ailleurs la comparaison que l'auteur établit entre les petits oratoires et les grandes églises, trahit l'époque de nos collégiales romanes (chap. XII, pp. 344, 345). 

(17) Une première ajoute attribue au père du saint le nom d'Aper (chap. X, dans CHAPEAVILLE, p. 342). Cette mention pourrait bien être simplement le résultat d'une interpolation. S'il n'en est pas ainsi, le remanieur a sans doute emprunté le nom d'Aper au Vita Landoaldi de HERIGER, qui le cite pour la première fois. On le rencontre dans les Annales Laubienses ; mais l'annotation semble provenir de Sigebert (voir Chap. VI, § 5). Le chroniqueur de Gembloux a probablement lui-même puisé son renseignement dans la Vie de saint Landoald. Il ne l'a pas pris dans la biographie remaniée ; car, en ce cas, il aurait emprunté du même coup à celle-ci la mention de l'oratoire des Saints-Cosme-et-Damien chap. VII, dans CHAPEAVILLE, p. 336). 
   Cette seconde ajoute ne se retrouve pour la première fois qu'à la fin du XIe siècle, clans la
Vie de saint Servais par JOCONDE, puis au siècle suivant chez le chanoine Nicolas, lequel a sans doute emprunté ce renseignement au fabuleux biographe.
   En troisième lieu, la confusion que fait le remanieur entre la maison et l'oratoire, où il fait erronément mourir le saint (chap. VIII, dans
CHAPEAVILLE, pp. 339, 340), dénote une époque postérieure au bouleversement des lieux par de nouvelles constructions. Le récit du martyre, tel qu'il est ainsi présenté, se retrouve aussi pour la première fois dans la biographie de Nicolas.
   On ne peut pas faire remonter le remaniement au IXe siècle, en prétendant que ce seraient Joconde et Nicolas qui lui auraient emprunté ces renseignements, au lieu de les lui fournir, car en ce cas les mêmes détails se retrouveraient aussi ailleurs : chez Étienne, dans le poème attribué à Hucbald, chez Anselme et Sigebert.  

(18) AA. SS., sept., chap. V, pp. 519 et Suiv. ; CHESQUIÈRES, t. VI, pp. 25 et suiv.  

(19) Annuaire de la Bibliothèque royale de Bruxelles, t. VIII, 1847, pp. 106 et suiv. 

(20) MGH., Poetae latini, t. IV, pp. 141 et suiv. 

(21) Vie métrique de saint Lambert, vers 430-439 ; cf. les derniers vers d'ÉTIENNE, chap. IX, dans CHAPEAVILLE, p. 370' : « ut subtilis erat... »  

(22)  Enéide I, 371 ; cf. ÉTIENNE, chap. VI, dans CHAPEAVILLE, p. 360 : « suspirans imoque trahens a pectore vocem. » - Énéide V, 465 ; cf. CHAPEAVILLE, ibid. : « Heu nimis infelix, quae te dementia coepit. » - Énéide Vl, 672 ; cf. chap. VII, dans CHAPEAVILLE, p. 361'  : « ad quae hoc responsum ita reddidit heros. » 

(23) LUCRÈCE I, 934 ; cf. ÉTIENNE, Epist. dedic., dans CHAPEAVILLE, p. 352, : « Cantica quapropter, musae decompta lepore. »  

(24) MIGNE, P. L., t. LXXXIX, col. 237 et suiv. Les premiers vers introduits par Etienne dans sa dédicace : « Non Dryades... » sont imités de ce poème. Comparez ÉTIENNE, vers 1-3, avec ADHELME, liv. I, vers 23-26 ; puis le vers 8 avec 1 ; vers 10 avec 36 ; vers 11-12 avec 38-41; vers 15 ou dernier avec 37. 

(25) MGH., Poetae latini, t. IV, pp. 197 et suiv. : vers 199 ; cf. ÉTIENNE, chap. VIII, dans CHAPEAVILLE, p. 363 : « altius ecce gemens responsum hoc reddidit heros ». 

(26) AB., t. XX, pp. 37 et suiv. : vers 169 ; cf. ÉTIENNE, chap. VII, dans CHAPEAVILLE, p. 362 : « 0 Deus omnipotens, coelestia lumine complens ». Vers 176 ; cf. ibid. : « Ut sint cuncta tuis in tempore subdita votis ». 

(27) MGH., Poetae latini, t. IV, pp. 181 et suiv. : vers 330 ; cf. vers 8 de la dédicace d'ÉTIENNE déjà comparé ci-dessus avec ADHELME. 

(28) MGH., Poetae latine, t. IV, pp. 209 et suiv. : vers 345-346 ; cf. ÉTIENNE, chap. VIII, dans CHAPEAVILLE, p. 365 : « ipse unum de se genuit sine tempore verbum per quod... »
   Sur ces diverses dérivations, voir P. de WINTERFELD, dans MGH., Poetae latini, t. IV, p. 232, et AB., t. XX, p. 158. 

(29) A. B., t. XIII, p. 252.  

(30) CHAPEAVILLE, t. I, pp. 411 et suiv.  ; MIGNE, P. L., t. CLX, col. 759 et suiv. 

(31) AA. SS., sept., t. V, pp. 589 et suiv. ; MIGNE, P. L., t. CLX, col. 781 et suiv. 

(32) « Eumque sibi a secretis fecerat, qui, ut fertur, erat ei etiam a commentariis. » Vita Lamberli, chap. VII. 

(33) « Et si quid in regno suo auctorizandum erat, (Theodericus) non putabat satis ratum fore, nisi etiam Lantberti approbatum esset consilio. » Ibid., in fine. 

(34) « Feliciorem vitam sub sancti Benedicti regula aggressus est in Cluniacensi coenobio, ubi nunc usque superesse dicitur. » Algeri Elogium, suprac. 

(35) BORMANS et SCHOOLMEESTERS, Cartul. de Saint-Lambert, t. I, p. 63.  

(36) Ibid., p. 55. 

(37) Ibid., p. 65.  

(38) Voir § 38. 

(39) Voir § 7. 

(40) Publiée par CHAPEAVILLE, t. I, pp. 371 et suiv., et dans AA. SS., sept., t. V, pp. 602 et suiv. 

(41) Epistola dedicatoria. 

(42Gallia christiana, t. III, col. 124.  

(43) « Quia nihil penitus ex hoc inveniri poterat in libris eorum qui prius vitam et martyrium Beati Lamberti conscripserunt... mirandum valde est cur gloriosam et tanto sacerdote dignam martyrii ejus causam silentio praeterierint : conscribentes ea, quae et gloriam videntur obscurare martyris, et subsannandi occasionem praebere calumniatoribus et incredulis (?) » Ep. dedic. 

(44) « Haec equidem partim ex gestis regum Francorum, partim ex chronicis Reginonis Pruniacensis abbatis, et Sigeberti venerabilis monachi de coenobio Gemblacensi, partim ex epistolis diversorum episcoporum, partim ex vita beati Landoaldi presbyteri, seu sanctae Landradae virginis, partim ex relatione majorum et scriptis virorum fidelium excerpere curavi. » Ep. dedic. 

(45) Voir p. 40, note 1. 

(46) Ibid. 

(47) Voir chap. VIII, §17, note. 

 

 


 

 

Godefroid Kurth
Biographie nationale T. IX pp. 143 et suiv.
publiée par l'Académie royale des sciences, des lettres et des Beaux-arts de Belgique
Bruxelles, 1897.

 
LAMBERT
(Saint) , LANDBERTUS, LANTPERTUS, LANDEBERTUS, naquit à Maestricht pendant le second quart du VIIe siècle. Ses parents, qui étaient riches et chrétiens de longue date, semblent avoir fait partie de l'aristocratie de cette ville. Un remaniement de sa première biographie donne à son père le nom d'Aper, et à sa mère celui de Herisplendis ; mais le texte primitif de ce document ne nous a pas conservé leurs noms.

   Lorsqu'il eut atteint l'âge des études, son père le confia aux soins de saint Théodard, alors évêque de Maestricht, qui, comme tous les prélats de l'époque, dirigeait l'éducation des jeunes clercs de son diocèse. La cour royale siégeait parfois à Maestricht. Lambert eut l'occasion d'y vivre dans l'entourage du roi et d'y être remarqué de lui. On ne sait ce qu'il faut croire de l'assertion d'un écrivain du Xe siècle, d'après lequel son premier maître aurait été un prêtre romain du nom de Landoald (voir ce nom), qui aurait vécu quelque temps avec son disciple à Wintershoven, dans une ferme de ses parents, où des miracles auraient fait éclater les vertus de l'enfant. Ce qui est certain, c'est que, de bonne heure, Lambert paraît avoir eu un rang élevé dans le clergé de Maestricht, et y avoir rallié, grâce à sa famille et à ses qualités personnelles, un grand nombre, de sympathies. Lorsque, en 668 ou 669, saint Théodard périt assassiné dans le pays de Spire, ce fut Lambert qui, au dire de la Vita Theodardi, alla redemander ses ossements aux habitants de cette contrée. Son premier voyage fut infructueux, mais il en fit un second ; et, cette fois, grâce à son éloquence et aussi à l'argent qu'il distribua, il obtint la permission de rapporter les cendres du saint dans son diocèse. Il les fit enterrer à Liège, nous dit le même document, sans nous faire connaître les raisons qui déterminèrent ce choix. Liège n'était encore à cette époque qu'une modeste bourgade ; mais il y existait, du moins à partir de cette date, un oratoire des saints Cosme et Damien. C'est probablement avant ces deux voyages que Lambert avait été nommé évêque de Maestricht, à la grande satisfaction du public, dont les voeux et les acclamations avaient devancé le choix fait par le roi Childéric II. Il était fort jeune encore, et tout au plus peut-on admettre qu'il avait atteint l'âge canonique de trente ans. On vivait à cette époque dans des troubles continuels : le conflit entre l'Austrasie et la Neustrie avait atteint sa phase la plus aiguë. Devenu maître du pays pour peu de temps, Childéric II tomba, dès 673, sous le poignard d'un assassin. Aussitôt Ebroïn redevint le maître de la Neustrie, poursuivit jusqu'en Austrasie les partisans du roi défunt, et contraignit à la fuite tous ceux qui lui avaient été attachés. Parmi les victimes de sa vengeance se trouva naturellement saint Lambert, qui dut abandonner son siège épiscopal, où la faction d'Ebroïn fit monter un prêtre du diocèse de Cologne, l'intrus Pharamond. Son exil dura sept années ; il les passa dans la méditation et dans la prière au monastère de Stavelot, où il s'était retiré accompagné seulement de deux des siens, et où il s'acquittait, comme un simple moine, de tous les devoirs de la vie monastique. Son biographe ne nous a conservé de cette période de son existence qu'un seul épisode, mais i1 est caractéristique: c'est l'histoire d'une pénitence que le saint fit en pleine neige, pendant une nuit d'hiver, au pied d'une croix où il avait été envoyé par l'abbé, qui ne savait pas à qui s'adressait son ordre. La consternation de ce dernier et de ses moines, lorsqu'ils s'en aperçurent, et les excuses qu'on lui fit, attestent que le saint était à Stavelot un hôte respecté, et non qu'il avait, comme quelques-uns l'ont cru, embrassé la vie monastique.

   La mort d'Ebroïn et le triomphe de l'Austrasie avec Pépin d'Herstal permirent à saint Lambert de remonter sur son siège, vers 681 ; il fut accueilli avec enthousiasme. Nous avons peu de renseignements sur sa carrière sacerdotale ; nous savons seulement qu'il remplissait scrupuleusement tous ses devoirs pastoraux, et qu'il visitait fréquemment les villes et les monastères, distribuant partout la parole évangélique. Son zèle pour le salut des âmes allait de pair avec sa ferveur dans la prière et la simplicité austère de ses habitudes. Il a été l'apôtre de la Taxandrie, c'est-à-dire de la Campine, alors encore en grande partie païenne ; il est donc le père de la civilisation dans une bonne partie de la Belgique. Il semble avoir couru plus d'une fois des dangers de la part des habitants de cette sauvage contrée ; mais, à force de douceur et de charité, il parvint à les gagner à la vraie foi. Quant à son administration épiscopale, elle ne cessa d'être pénible. L'église de Maestricht était, comme la plupart des églises à cette époque, à la merci de tous les violents qui convoitaient ses biens, et déjà le prédécesseur de saint Lambert avait péri victime des déprédateurs qu'il allait dénoncer au roi. Sous Lambert, le brigandage continua, et nous savons qu'à la fin, perdant patience, les gens de l'évêque s'armèrent et repoussèrent la force par la force. Au nombre des pillards se trouvaient deux frères nommés Gall et Riold, qui périrent dans la mêlée. Ils étaient parents de Dodon, personnage qui occupait dans le pays les importantes fonctions de domesticus, et dont le ressentiment devait être fatal à saint Lambert. C'est, en effet, sous les coups des sicaires de Dodon que le saint périt, pendant un des fréquents séjours qu'il faisait dans la bourgade de Liège ; et son premier biographe nous dit formellement que Dodon voulait par ce meurtre venger la mort de ses deux parents. Mais il existe une autre version qui explique le fait d'une manière beaucoup plus dramatique. Saint Lambert aurait à plusieurs reprises reproché à Pépin d'Herstal ses amours adultères avec Alpaïde, et aurait été sur le point de faire chasser la concubine, lorsque celle-ci, qui était sœur de Dodon, poussa son frère à massacrer l'importun conseiller. Cette version, de bonne heure accueillie par les historiographes liégeois, et accréditée partout jusqu'au XVIIe siècle, fut alors vigoureusement attaquée par la critique et finit par être abandonnée de tout le monde, y compris les Bollandistes ; elle fut même, exclue du bréviaire liégeois. Cependant une étude attentive de la question est faite pour modifier un peu la sévérité qu'on a montrée envers la tradition liégeoise. Une des principales raisons qui la faisaient rejeter, c'est qu' Anselme, qui la rapporta au XIe siècle, semblait l'attribuer à Réginon de Prüm, qui n'en parle pas : on s'autorisait de cela pour accuser Anselme de supercherie. Mais le texte d'Anselme, rectifié par moi d'après un manuscrit resté inconnu (Bulletins de la Commission royale d'histoire, 4e série, t. II), dit simplement qu'il y avait de son temps une version écrite qui contenait déjà la tradition liégeoise sur la mort du saint. A cet important témoignage vient s'ajouter celui d'un poète anonyme qui écrivait au commencement du Xe siècle, et que M. Demarteau, qui a le premier publié son poème en entier, croit pouvoir identifier avec Hucbald de Saint-Amand. Selon cet écrivain, la tradition liégeoise était fort répandue de son temps (fertur enim trito multis sermone). Enfin, Adon de Vienne, qui écrivait son martyrologe vers le milieu du IXe siècle, la reproduit également et en fait, par conséquent, remonter l'existence à une époque assez rapprochée de la mort du saint. Si l'on considère qu'il y a là trois sources indépendantes l'une de l'autre et s'accordant sur le même fait, on ne pourra pas refuser à la tradition une autorité considérable. Cela ne veut pas dire qu'il soit nécessaire d'admettre aussi les détails dramatiques dont elle a été ornée ensuite par le chanoine Nicolas et par Sigebert de Gembloux. Selon ces deux écrivains, c'est dans un banquet donné à Jupille par Pépin d'Herstal que le saint aurait refusé de bénir 1a coupe de la concubine ; irritée, celle-ci aurait alors dépêché son frère pour le tuer dans sa retraite de Liège. C'est là, en effet, qu'il fut massacré, au moment où, revenu de la chapelle dans laquelle il avait prié avant le jour, il cherchait un peu de sommeil sur sa couche. Au premier moment de l'agression, par un mouvement instinctif, il saisit son épée et fit mine de vouloir se défendre ; mais bientôt il la jeta, déclarant qu'il s'en remettait à Dieu, et exhorta les siens à se préparer à la mort. La plupart, furent, en effet, immolés ; lui-même, pendant qu'il était prosterné en oraison, fut percé d'un trait par un individu qui avait escaladé le toit de sa demeure. Lorsque les assassins se furent retirés, ceux de ses disciples qui avaient échappé à la, mort transportèrent ses restes dans une barque à Maestricht, où, au milieu du deuil de la population, il fut enterré dans l'église Saint-Pierre hors la ville, aujourd'hui démolie.

   On ne sait au juste la date de sa mort ; et on a discuté sur ce point autant que sur les causes qui l'ont amenée ; les uns la placent dans les dernières années du VIIe siècle, les autres la font descendre jusqu'en 707, 708 et même 709. Enfin, le R. P. Desmedt a établi qu'on ne peut plus la fixer postérieurement à 706, date à laquelle saint Hubert signe, comme évêque, un diplôme de Pépin d'Herstal ; il admet, comme date approximative, les quatre dernières années du VIIe siècle.

   Les fidèles entourèrent d'un culte le lieu où avait péri le saint ; ils convertirent en chapelle l'endroit où il avait péri ; et, dès 714, cette chapelle était devenue une basilique. Grâce aux miracles qui s'y produisaient et à l'affluence des pèlerins, Liège devint bientôt une localité importante ; elle s'éleva même au rang de capitale du pays après que saint Hubert y eut transporté, avec les reliques du saint, le siège de l'autorité épiscopale. Cette translation eut lieu le 17 septembre et son anniversaire est encore célébré aujourd'hui.

    Saint Lambert est le patron du diocèse de Liège. Une partie de ses reliques est conservée, à la cathédrale de Liège, dans son buste de grandeur naturelle, oeuvre d'art superbe du temps d'Erard de la Marck ; d'autres localités, comme Rome, Fribourg en Bade et Berbourg, dans le grand-duché de Luxembourg, disputent à la ville de Liège l'honneur de posséder sa tête.

Godefroid Kurth

Les quatre biographies de saint Lambert, assez mal éditées par Chapeaville, au t. Ier de ses Gesta. Pontificum Tungrensium. La 1re a été éditée plus correctement par Mabillon, Acta SS. ord. S. Bened., t. III, et par les Bollandistes, t. V, de septembre --  Le Commentarius praevius, de Suyskens, dans ce dernier recueil, loc. cit. -- G. Kurth, Etude critique sur saint Lambert et son premier biographe (Annales de l'Acad. d'archéol. de Belgique, t. XXXIII, 1876. -- Demarteau, Vie de saint Lambert, écrite en vers par Hucbald de Saint-Amand, et documents du Xe siècle (Bulletin de l'Institut archéol. liégeois, t. XIII, 1879) -- Ch. Desmedt, l'Année de la mort de saint Lambert (Précis historiques, f. XXVI, 1877 Cf. la polémique, Ibid. t.. XXVII). -- Scheibelberger, Die  aelteste Vita  S. Lantperti (Oesterreichische Vierteljahrschrift fûr Katholische heologie. Vienne, 1871, t. X.) -- Goffinet, Une remarquable relique à Berbourg (Public. de l'Institut de Luxembourg, t. XXIX).

 

 

 


 

Joseph Daris
Histoire du diocèse et de la principauté de Liège, T. I. depuis leur origine jusqu'au XIIIe,
Edition Demarteau,
pp. 100 et suiv.  (Liège, 1890)

Saint Lambert

   Saint Lambert naquit à Maestricht de parents riches et nobles. Son père s'appelait Aper et sa mère Herisplinte. Doué d'heureuses dispositions, il fit de grands progrès dans la vertu et la piété, que ses parents ne cessèrent de lui inculquer. Dès qu'il eut atteint l'âge où l'on commence les études littéraires, il fut confié à la direction de saint Landoald. Ce saint et ses compagnons Amand, Adrien et Julien avaient reçu d'Aper son domaine de Wintershoven et s'y étaient établis. Saint Lambert fit, sous leur direction, ses études moyennes ou d'humanités. Heriger lui attribue deux miracles opérés à Wintershoven. Comme le domaine d'Aper, à Wintershoven, était marécageux et ne fournissait pas d'eau potable, saint Landoald et son disciple se mirent à prier et, par le signe de la croix, ils firent jaillir une source d'eau limpide qui existe encore aujourd'hui (1). Un autre jour, saint Landoald ordonna à son disciple de lui apporter du combustible ; comme celui-ci hésitait, n'ayant ni seau, ni panier pour l'y mettre, le saint lui ordonna de le mettre dans les pans de son habit. Saint Lambert obéit et apporta des braises ardentes, sans que son habit en fut brûlé. (V. Gesta (prima) et HERIGER.)

   Après avoir achevé ses études moyennes, saint Lambert retourna à la maison paternelle. Ses parents, qui le destinaient à de hautes fonctions ecclésiastiques ou civiles, le confièrent à la direction de l'évêque Théodard (660-668) sous lequel il ferait ses études supérieures et se formerait au sacerdoce. Par sa vertu et son application, saint Lambert gagna l'estime et l'affection de son évêque. Il n'y a point à douter qu'il ne l'assistât dans l'administration du diocèse, car saint Théodard désirait l'avoir un jour pour successeur. (V. Gesta (prima).

   Après la mort de saint Théodard, les nobles et le peuple prièrent le roi Childéric II de conférer le siège épiscopal à saint Lambert. Le roi accueillit leurs prières et nomma saint Lambert évêque de Maestricht. C'était en l'année 668 ou 669 ou 670.

   Saint Lambert, dit son premier biographe, était d'une belle taille et d'un extérieur avenant. Son regard était vif et pénétrant. Sa sagesse et ses autres vertus le firent aimer du roi Childéric II qui le préférait à tous les grands de sa cour. (V. Gesta (prima).

   Childéric II, fils de Clovis II et de Batilde avait été élu roi d'Austrasie en 660 par les soins de sa mère, quoiqu'il n'eût alors que l'âge de sept à huit ans. Il avait pris le duc Wulfoald pour maire de palais. A la date du 6 septembre 667, il se trouvait à Maestricht. Son séjour dans cette ville fut-il de longue durée et saint Lambert fut-il au nombre des seigneurs de la cour ? on ne peut faire que des conjectures à cet égard. En 668 ou 669, Childéric II épousa Blichilde, fille de Sigebert II et d'Himnechilde. Dès ce moment Himnechilde devint régente du royaume et elle donna à saint Léger, évêque d'Autun, une grande part au gouvernement. Ce fut entre les années 668 et 670 que le siège épiscopal de Maestricht tomba vacant et qu'il fut conféré à saint Lambert. Il n'y a point à douter que Childéric II, Wulfoald, Himnechilde et saint Léger n'y aient eu une grande part. 

Exil de saint Lambert.

   Saint Lambert s'appliqua immédiatement à l'accomplissement de ses devoirs épiscopaux, mais ses travaux furent interrompus par les troubles politiques qui surgirent en 673.

   Childéric Il, qui était roi d'Austrasie, devint aussi, en 670, roi de Neustrie et de Bourgogne, par le choix des grands de ces deux royaumes. Ceux-ci avaient enfermé leur roi Thierri au monastère de Saint-Denis, à Paris, et Ebroïn, son maire de palais, au couvent de Luxeu, à cause de la tyrannie de ce dernier.

   Childéric II régit d'abord ses trois royaumes d'après les conseils de saint Léger ; ce fut sur les conseils de ce saint qu'il s'abstint même de faire mettre Ebroïn à mort, quoiqu'il en eût pris la résolution. Bientôt, en suivant de perfides conseils, il prit saint Léger en aversion et le relégua au monastère de Luxeu. Depuis ce moment, Childéric se livra sans retenue à toutes ses passions et souleva tous les grands contre lui par l'atrocité de sa conduite. Un jeune seigneur, Bodillon, qu'il avait fait fouetter comme un esclave, résolut de se venger de cet. affront. Il assassina Childéric II dans une forêt en Vexin, et son épouse Blichilde au palais, au mois de septembre 673. Childéric fut enterré dans l'église de Saint-Vincent, à Paris.

   Wulfoald , maire de palais, dès qu'il apprit la mort de Childéric II, s'enfuit en Austrasie, sa patrie. Soutenu par les grands de ce pays, il rappela d'Angleterre Dagobert II, fils de Sigebert II, et le fit proclamer roi d'Austrasie, au mois d'août 674. Ce Souverain avait alors environ vingt-deux ans. Wulfoald garda sous lui la fonction de maire du palais.

   En Neustrie, à la nouvelle de la mort de Childéric II, les adhérents de Thierri III le tirèrent du monastère de Saint-Denis et le reconnurent de nouveau pour leur roi (673). Ce Souverain prit pour maire de palais Leudèse. Ebroïn, qui avait également quitté le monastère de Luxeu , fut vivement mécontent de ne pas recouvrer sa fonction de maire du palais. Il résolut de la recouvrer de vive force. II se rendit en Austrasie, prés de Wulfoald, et fit une alliance avec lui. Avec le secours que Wulfoald lui donna, il fit la guerre à Thierri III ; il se saisit, par trahison, de son maire de palais, Leudèse, et le fit mettre à mort. Il éloigna saint Léger de son église d'Autun, après lui avoir fait crever les yeux et, en 675, il contraignit Thierri III à lui rendre la fonction de maire du palais de la Neustrie.

   Saint Lambert, évêque de Liége, fut destitué en 674 et remplacé par un intrus, nommé Pharamond. Pour quels motifs fut-il destitué et par qui ? Il fut destitué pour motif de fidélité au roi Childéric II et il le fut, sur les instances d'Ebroïn, par Wulfoald et Dagobert II. C'est la conjecture qui nous parait la mieux fondée. Les historiens liégeois disent qu'il fut exilé par Ebroïn, maire de palais, mais il est à remarquer qu'Ebroïn était maire de palais en Neustrie, et non pas en Austrasie où, par conséquent, il ne pouvait exercer aucun pouvoir. Aussi les premiers biographes du saint ne nomment point Ebroïn ; ils se bornent à dire que saint Lambert avait des adversaires qui le firent exiler, après la mort de Childéric II.

   Quant à Pharamond, on peut conjecturer qu'il était soit un proche parent, soit une créature d'Ebroïn.

   Saint Lambert se retira à l'abbaye de Stavelot, accompagné dé deux domestiques, dont l'un s'appelait Théoduin. C'est de celui-ci que son premier biographe tenait plusieurs détails de sa vie. Dans l'abbaye de Stavelot, saint Lambert vécut en religieux et en porta probablement le costume. Il assistait à tous les offices du choeur et dormait au dortoir commun. Il observait les jeûnes et les abstinences prescrits par la règle, comme les autres religieux. Ses biographes rapportent, avec édification, un bel exemple d'humilité et d'obéissance qu'il donna à la communauté : Saint Lambert avait coutume de se lever pendant la nuit pour se livrer à la prière, mais il le faisait sans causer le moindre bruit, pour ne pas déranger les religieux dans leur repos. Un jour, il laissa tomber, par mégarde, ses sandales dont le bruit éveilla les religieux. L'abbé ordonna immédiatement à l'auteur du bruit d'aller prier devant la croix qui se trouvait, en plein air, devant la porte de l'abbaye. Saint Lambert s'y rendit et resta à genoux devant la croix en priant. Le matin, après l'office de matines, l'abbé s'enquit du religieux qui avait troublé le repos pendant la nuit. Comme on ne le trouva point, on finit par s'apercevoir de l'absence de saint Lambert. L'abbé envoya un religieux à sa recherche. Il le trouva, à genoux, devant la croix, grelottant de froid et couvert de neige. C'était, en effet, en hiver. L'abbé se jeta aux genoux du saint et se répandit en excuses. (V. Gesta (prima).

   Saint Lambert resta, sept ans, à Stavelot, édifiant les religieux par la sainteté de sa vie.

   Pendant tout ce temps, le diocèse souffrit de l'intrusion de Pharamond. La division se mit parmi le clergé et les fidèles, car la plupart refusaient de le reconnaître pour leur évêque légitime.

Rappel de saint Lambert.

   Le roi Dagobert II fut assassiné en 679, probablement le 23 décembre, ne laissant qu'une fille, Irmine, abbesse d'Oeren, près de Trèves. Son maire de palais, Wulfoald, mourut peu de temps après. Les grands de l'Austrasie, ne voulant point se soumettre à Thierri III, roi de Neustrie, ni surtout à son maire de palais, Ebroïn , résolurent de se donner un autre gouvernement. Ils choisirent pour leurs chefs Martin, petit-fils de saint Arnoul par Chlodulphe, et Pepin, petit-fils du même, par Ansegisèle.

    La guerre fut la suite naturelle de ce choix. Thierri et Ebroïn attaquèrent les Austrasiens, à Lifou près de Toul (680) et les défirent complètement. Martin se sauva à Laon ; mais Ebroïn se saisit, par trahison, de sa personne et le fit mettre a mort. Quant à Pepin il était rentré en Austrasie. La cruauté d'Ebroïn révolta ses sujets, aussi fut-il assassiné en 681. Un certain Warotton le remplaça dans la fonction de maire du palais pour la Neustrie.

   Les Austrasiens reconnurent, dès lors, Thierri III pour leur roi, mais sous la condition que Pepin resterait maire du palais pour l'Austrasie.

   Les deux maires de palais s'entendirent si bien que Warotton donna sa fille aînée en mariage à Drogon, fils aîné de Pepin.

   Pepin (dit le forestier, le gros, de Herstal), se voyant en paisible possession du gouvernement d'Austrasie , rappela saint Lambert de l'exil (681). C'était une oeuvre de justice et de sage politique (2). Tous les diocésains éprouvèrent la plus vive joie du retour de l'évêque à Maestricht.

   Un des premiers soins de saint Lambert fut de faire la visite pastorale de son diocèse, car, pendant les sept années de son exil, ses diocésains avaient beaucoup souffert des troubles civils, de l'intrusion de Pharamond et des superstitions païennes. La Taxandrie surtout fut le théâtre de son zèle. L'idolâtrie n'y était pas encore extirpée et des superstitions païennes y avaient repris le dessus. Saint Lambert y porta les lumières de la foi au péril de sa vie et détruisit les temples des idoles. (V. Gesta (prima).

   Les habitants des pays voisins, appelés plus tard Gueldre, Juliers et Clèves, furent évangélisés vers le môme temps par trois saints venus d'Écosse, Wiron, Plechelm et Otger. Arrivés en Gaule pour y convertir les idolâtres, ils s'étaient adressés à Pepin, qui les envoya évangéliser les habitants de la Gueldre. Il leur donna, pour s'y fixer, un terrain appelé plus tard Mont-Saint- Pierre ; ils s'y construisirent une habitation, près de l'oratoire dédié à la Vierge. Par leurs travaux apostoliques, ils convertirent les habitants de la contrée et construisirent partout des églises, qu'ils consacrèrent eux-mêmes, étant évêques. Pepin avait une si grande vénération pour ces missionnaires que, chaque année, au commencement du carême, il se rendait, pieds nus, au Mont-Saint-Pierre, pour se confesser à Wiron ou à Plechelm et leur demander conseil sur l'administration du pays. Ces deux saints moururent à Mont-Saint-Pierre, Wiron vers l'an 700 et Plechelm vers l'an 713, dans un âge avancé. (V. Acta Sanct. mai, t. II, jul., t. IV ; Acta Sanct. Belgii, t. V et VI (3) ; Publications, t. XXII).

   Saint Willibrord, missionnaire anglais, évangélisa les Frisons, de 690 à 739 et fut le premier évêque d'Utrecht. Son diocèse touchait à celui de Tongres. Il est donc très probable que saint Lambert et saint Willibrord se sont plus d'une fois rencontrés dans leurs travaux apostoliques et qu'ils se sont concertés sur la conversion des infidèles. (V. NICOLAS.)

   Saint Lambert aurait aussi exercé son zèle apostolique dans le pays de Malines qui n'était pas encore entièrement converti à la foi. Il aurait prêché à Hofstade, du haut d'une colline qui porte encore le nom de sint Lambrechtsberg, mais on n'en a aucune preuve certaine.

   Le saint s'intéressa vivement à toutes les institutions religieuses de son diocèse. Il donna le voile de consécration à Landrada et consacra l'église qu'elle avait construite dans son domaine de Munsterbilsen. Cette sainte, née de parents nobles et élevée dans la vertu, avait résolu de consacrer sa virginité à Dieu. Après avoir refusé un brillant mariage, elle s'était retirée à Munsterbilsen pour vivre dans la solitude et les exercices de piété. Elle s'associa des filles pieuses et commença avec elles une nouvelle communauté religieuse. Saint Lambert fut et son évêque et son directeur. Dès qu'elle se sentit gravement malade, elle l'appela près d'elle, mais elle mourut avant son arrivée. Saint Lambert voulut la faire enterrer à Wintershoven, près de saint Landoald, mais, sur les instances des religieuses, il consentit à ce qu'elle fut inhumée à Munsterbilsen. Peu de jours après cependant, elle fut exhumée et transportée à Wintershoven pour y être enterrée (V. Act. Sanct., 8 julii.)

   Saint Lambert dirigea aussi dans les voies de la perfection, ainsi que dans les bonnes oeuvres, sainte Ode, veuve, dit-on, de Boggis, duc d'Aquitaine. Après la mort de son époux, elle avait quitté, ajoute-t-on, l'Aquitaine, peut-être à cause du règne tyrannique d'Ebroïn, et s'était retirée dans l'Austrasie où elle avait beaucoup de biens. Elle s'y adonna aux bonnes oeuvres ; elle se montra si charitable envers les pauvres, qu'elle mérita un jour de donner l'aumône à JésusChrist lui-même qui s'était présenté à elle sous la forme d'un pauvre. Elle trouva, en même temps, ses provisions qui étaient épuisées, entièrement refournies. Sainte Ode fit aussi construire des églises et elle fonda à Amay un établissement religieux qu'elle dédia à saint Georges. C'était soit un monastère, soit un chapitre de chanoines. Sainte Ode mourut vers la fin du VIIe siècle et fut enterrée à Amay. (V. Acta Sanct., Oct., t. X.)

   Une troisième sainte illustra l'épiscopat de saint Lambert. C'était sainte Begge, fille de Pepin de Landen et épouse d'Ansegisèle. Elle éleva son fils Pepin, dit de Herstal, dans des sentiments de dévouement à la religion et à l'Église. Après la mort de son époux (673), assassiné à la chasse par Godwing, son filleul et protégé, elle s'adonna exclusivement aux bonnes oeuvres. Il n'y a point à douter qu'elle n'ait prié son fils de rappeler saint Lambert de l'exil (681). Sainte Begge, après avoir fait un pèlerinage à Rome, fonda un monastère dans son domaine d'Andenne, entre Huy et Namur. Les premières religieuses lui vinrent de l'abbaye de Nivelles, fondation de sa soeur Gertrude et de sa mère Itta. Les services divins furent célébrés par des religieux établis près de l'abbaye, comme à Nivelles. Sainte Begge elle-même y embrassa la vie religieuse et y passa treize ans dans la pénitence et la piété. Les uns fixent sa mort à l'année 689, les autres à l'année 694 ou 695. (V. Acta Sanct., Belg., t. V, p. 85).

   Pepin de Herstal qui gouvernait l'Austrasie, se montra le protecteur de la religion et des institutions religieuses. Il fonda sur la montagne de Chèvremont une abbaye et la dota généreusement. Il fit aussi des donations à l'abbaye de Stavelot, savoir, il lui donna le village de Lierneux avec ses dépendances, Braz, Feron et Odeigne.

   L'abbaye de Stavelot, depuis la mort de saint Remacle, n'avait eu que des saints pour abbés, saint Babolin qui mourut vers 670, saint Sigolin qui mourut avant 677, saint Godwin qui reçut, de Dagobert II vers 677 et de Thierri III vers 681, un diplôme de confirmation des biens de l'abbaye. Saint Godwin mourut vers 685 et eut pour successeur Papolin qui obtint un diplôme de Clovis III le 25 juin 692. Tous ces abbés paraissent avoir été évêques, sans avoir eu un diocèse à régir, ce qui était un usage assez général dans les abbayes qui suivaient la règle de Saint-Columban. (V. Acta Sanct., Oct., t. XII, p. 706).

Première cause du martyre de saint Lambert.

   Deux riches et puissants seigneurs, Gallus et Rioldus, se conduisirent en véritables brigands en s'emparant des biens des églises et en persécutant le clergé. Personne n'osait leur résister. Les amis de l'évêque résolurent à son insu, de refréner leur audace. Ils prirent les armes et les attaquèrent si vivement qu'ils les tuèrent. La mort de ses proches parents irrita vivement Dodon, seigneur également riche et puissant. Il résolut de venger leur mort sur l'évêque et sa suite. Il arma, à cet effet, ses serviteurs et ses vassaux.

    Saint Lambert se trouvait à Liège, petit village à cette époque. Son habitation était simple et sans étage. Elle se trouvait près de l'oratoire dédié aux saints Côme et Damien. Il se leva, comme de coutume, vers minuit pour vaquer à la prière. Puis il se rendit, avant l'aurore, à l'oratoire, avec ses chapelains pour y psalmodier matines. Après avoir achevé cet office nocturne, ils retournèrent tous à la maison pour y reprendre leur repos.

   Le domestique Baldovée qui avait été chargé de veiller cette nuit à la sécurité de l'évêque et de sa suite, sortit un peu avant l'aurore. Il aperçut dans le lointain une troupe nombreuse de gens armés, conduits par Dodon. Il rentra aussitôt, éveilla l'évêque et l'avertit de l'approche de Dodon. Saint Lambert se leva en sursaut et par un mouvement irréfléchi, il saisit un glaive pour se défendre. La réflexion lui fit immédiatement déposer cette arme pour ne s'armer que de prières et pour faire le sacrifice de sa vie à Dieu.

   Entre-temps, la troupe armée était arrivée à la porte de la maison. Elle l'enfonça à coups de lance. Les neveux de l'évêque, Pierre et Andolet, avec les autres serviteurs, refoulèrent de la maison ceux qui y étaient déjà entrés. Le saint évêque les arrêta dans leur impétuosité pour éviter tout combat sanglant. N'entendez-vous point, lui dit alors son neveu Audoenus, que les ennemis parlent de mettre le feu à la maison et de nous brûler vifs ? Dieu sera notre refuge, répliqua l'évêque, et il punira nos ennemis du feu éternel de l'enfer ; puis s'adressant à ses neveux : rappelez-vous, leur dit-il, que vous êtes cause de ces attaques, parce que vous avez tué Gallus et Rioldus ; recevez maintenant la mort de la main de vos ennemis, en expiation de votre faute. Quelle est la volonté de Dieu, lui demandèrent-ils ? Ouvrez le volume du Seigneur pour le savoir. Le saint évêque ouvrit le psautier et les premiers mots de la page furent : quoniam requiret Dominus sanguinem servorum. Après avoir fait sortir ses neveux et ses serviteurs de sa chambre ; il se mit à genoux, pour prier, les bras étendus.

   Dodon et ses gens pénétrèrent dans la maison et tuèrent tous ceux qui n'étaient point parvenus à s'enfuir, entre autres, Pierre et Andolet. Un homme armé grimpa sur la toiture au-dessus de la chambre de saint Lambert, et, après y avoir fait une ouverture, il le tua d'un trait. C'était le 17 septembre.

   Quand Dodon se fut retiré avec ses gens armés, les amis et serviteurs de l'évêque revinrent à la maison. Ils prirent le corps du saint et le chargèrent sur une barque, en toute hâte, pour le porter à Maestricht, dans sa ville épiscopale. Ils l'y déposèrent dans l'église de Saint-Pierre et veillèrent près de lui pendant toute la nuit, en psalmodiant l'office des morts. Le lendemain, ils le déposèrent, précipitamment, dans le caveau de son père, la crainte les empêchant de lui préparer une sépulture spéciale plus digne. Le meurtre du saint évêque se répandit bientôt dans tout le diocèse et y excita la plus vive douleur. (V. Gesta (prima).

Seconde cause du martyre.

   Le chanoine Anselme qui écrivit vers l'an 1050, expose une seconde cause du martyre de saint Lambert, d'après une relation écrite par les anciens.

   Pepin de Herstal, maire du palais, avait épousé Plectrude fille de Hugobert, dont il avait deux fils Drogon et Grimoald. A une certaine époque qu'on ne peut déterminer, il conçut une passion pour Alpaïde et eut d'elle deux enfants illégitimes Charles-Martel (né vers 689) et Childebrand. Saint Lambert avertit plusieurs fois Pepin de ces fautes et l'engagea vivement à se séparer d'Alpaïde. Tantôt il employa les moyens de douceur, tantôt il le menaça des châtiments de la Providence et des censures ecclésiastiques. Pepin fut ébranlé par les exhortations du saint. Alpaïde qui s'en aperçut, en fut vivement mécontente. Elle engagea son frère Dodon à fermer la bouche à l'évêque par un assassinat. Dodon l'exécuta de la manière exposée ci-dessus. Cette cause du martyre de saint Lambert, ajoute le chanoine Anselme, est passée sous silence par le biographe du saint pour ne pas blesser les descendants de Pepin qui gouvernaient le pays. (V. Patrol, t. CXXXIX, p. 1074.)

   Cette seconde cause du martyre de saint Lambert est-elle vraie ? Il y a, sur cette question, deux sentiments que nous allons exposer.

Premier sentiment. -  Cette cause est bien vraie. Adon, archevêque de Vienne, en Provence, qui écrivit son martyrologe vers l'an 858, insinue cette seconde cause : saint Lambert, dit-il, après avoir réprimandé la maison royale, par zèle pour la religion, fut assassiné après son retour et pendant qu'il était en prière, par des hommes pervers envoyés du palais. Ces réprimandes données à la maison royale ne sont autres que les réprimandes données à Pepin sur son concubinage-adultère avec Alpaïde et ces hommes pervers envoyés du palais ne sont autres que Dodon et ses serviteurs envoyés par Alpaïde (4). Le texte d'Adon a été reproduit par Reginon dans sa chronique et par Notker dans son martyrologe.

   Le poète anonyme du Xe siècle qui a écrit en vers la vie de saint Lambert dit que ce saint était indigné du concubinage de la soeur d'Odon avec Pepin et qu'il était, pour ce motif, devenu odieux aux amis d'Odon. Celui-ci résolut de le tuer et en chercha l'occasion.

   Le chanoine Anselme qui écrivit vers l'an 1050, attribue le martyre de saint Lambert aux deux causes réunies. Son récit a été suivi par Sigebert de Gembloux, Nicolas, chanoine de saint Lambert, et Reinier de Saint Laurent au XIIe siècle, par Gilles d'Orval au XIIIe et, par tous les écrivains liégeois des temps suivants.

   Il est certain que Pepin a vécu en concubinage avec Alpaïde et qu'il résidait souvent au diocèse de Liège, surtout à Herstal ou à Jupille. Saint Lambert ne pouvait tolérer ce scandale en silence. Il n'y a point à douter qu'il n'ait fait des réprimandes aux coupables.

    Le premier biographe de saint Lambert, le premier biographe de saint Hubert et. Godeschalck ne font pas la moindre mention de la seconde cause ; ils ne parlent ni d'Alpaïde, ni des réprimandes faites par saint Lambert. Mais ce silence n'est qu'un argument négatif. La crainte de blesser la famille régnante leur a fermé la bouche ; le premier écrivait sous Charles-Martel, fils d'Alpaïde, le second sous Pepin le Bref, fils de Charles-Martel et le troisième sous Charlemagne, fils de Pepin le Bref (5).

Second sentiment. -  Saint Hubert et ses diocésains ont eu une vénération spéciale pour le lieu où saint Lambert a souffert le martyre ; ils l'y ont invoqué et ils y ont bâti une église pour honorer sa mémoire. Grimoald, fils de Pepin de Herstal, est même venu invoquer saint Lambert à Liège, dans la nouvelle église, pour obtenir la guérison de son père.

   La même vénération s'est manifestée à Saint-Pierre, près de Maestricht, au tombeau du saint. La treizième année après la mort du saint, l'évêque a fait la translation de ses reliques de Maestricht à Liège et a autorisé, en même temps, un culte public en son honneur. Il est même probable que Charles-Martel a assisté à cette translation avec son fils Carloman. Tous ces faits rappelaient constamment le martyre de saint Lambert et par conséquent la cause du martyre. On peut en déduire ou bien que cette cause n'était pas considérée comme déshonorante pour la famille régnante ou bien que la crainte de blesser la famille régnante dans son honneur, n'existait pas.

  Si la crainte de blesser la famille régnante dans son honneur n'existait pas, le silence des trois premiers biographes devient un argument positif. Ils connaissaient la véritable cause du martyre de saint Lambert ; en n'exposant que la première, ils disent implicitement que la seconde n'existait pas, car celle-ci, c'est-à-dire, la réprimande faite à Pepin sur ses relations illicites avec Alpaïde eût été une cause plus glorieuse pour saint Lambert que la défense des biens ecclésiastiques.

   La publicité d'un écrit, au VIIIe siècle, était bien restreinte, car il n'y avait d'autre moyen d'en multiplier les exemplaires que par des transcriptions. Il ne pouvait guère y avoir de grands sujets de crainte, surtout pour un écrivain anonyme.

   D'ailleurs, même d'après le récit d'Anselme et de ses successeurs, ce n'est pas Pepin qui a fait assassiner saint Lambert. Le fait eut lieu probablement à son insu.

   Quant au déshonneur d'être un enfant illégitime, il n'existait guère au moyen âge parmi les princes. Ceux-ci avouaient publiquement leurs enfants illégitimes et les élevaient même aux plus hautes dignités.

   La crainte qu'on prête aux premiers biographes de saint Lambert, n'avait donc aucun fondement.

   Nous citons un exemple pour confirmer ces appréciations. Sous le règne de Sigebert II, roi d'Austrasie, et de Clovis II, roi de Neustrie et de Bourgogne, l'historien Frédégaire raconte en détail, dans sa chronique, la polygamie de leur père Dagobert Ier. Ce souverain, après avoir répudié son épouse légitime Gomatrude, en 628, prit trois épouses-reines à la fois et plusieurs concubines. Il eut Sigebert de la concubine Regnatrude et Clovis de l'épouse-reine Nantechilde.

   Pepin de Herstal appartient-il au diocèse de Tongres par son origine ?

   Pepin naquit d'Ansegisèle et de Begga, très probablement en Austrasie, mais on ignore en quel diocèse. L'Austrasie comprenait, à cette époque, plusieurs diocèses, entre autres, ceux de Cologne, de Trèves, de Tongres, de Metz, de Cambrai, de Toul, de Verdun, de Mayence, de Strasbourg, de Laon.

   Pepin de Herstal a-t-il résidé habituellement au diocèse de Tongres ?

   L'administration d'un pays, à cette époque, n'était pas centralisée dans une capitale, comme de nos jours. Le souverain, (ou son ministre), devait se rendre successivement dans toutes les provinces où son intervention était nécessaire ou utile, soit pour régler les affaires, soit pour assurer le repos public. En temps de guerre, il devait se mettre à la tête de son armée. Or, Pepin de Herstal a été maire d'Austrasie de 679 à 714, et de Neustrie de 687 à 714. Il a dû, en outre, soutenir ou entreprendre un grand nombre de guerres. Il est donc assez probable qu'il n'a point résidé souvent, ni longtemps au diocèse de Tongres et qu'il n'appartenait pas plus à ce diocèse qu'à tout autre de son royaume. Il y a lieu, par conséquent, de douter si saint Lambert lui a fait des réprimandes sur sa conduite.

   En 680, Pepin perd la bataille de Lafau.

   En 683, il remporte une victoire à Namur sur  Gislemar, fils du maire de Neustrie.

   En 687, il remporte une victoire à Testri, sur le roi Thierri III et son maire, Berthaire.

   Le 13 novembre 687, Pepin et Plectrude datent un diplôme de Jupille, si toutefois ce diplôme est authentique.

   En 689, Pepin fait la guerre à Radbod, duc de Frise, et le soumet à son pouvoir.

   Le 20 novembre 691, Pepin et Plectrude datent un diplôme de Nielsio en faveur de l'église des SS. Apôtres, près de Metz.

   Le 15 novembre 691, Pepin date un diplôme de Lestines et, la même année, un autre de Cambrai, si toutefois ces deux diplômes sont authentiques.

  En 694, il donne à son fils aîné, Drogon, le duché de Champagne.

   En 695, il donne à son fils puîné, Grimoald, la mairie de palais de Neustrie, sous Childebert III.

   En 695, il fait de nouveau la guerre à Radbod, duc de Frise, et le soumet.

   Le 17 novembre 697, Pepin et Plectrude datent un diplôme de Lestines, si toutefois ce diplôme est authentique.

   Le 20 janvier 702, Pepin et Plectrude donnent un diplôme en faveur de l'église de Saint-Viton, à Verdun.

   Le 13 mai 706, ils datent un diplôme de Sarguemine.

   En 708, mourut Drogon, fils aîné de Pepin, laissant deux fils : Hugues et Arnoul. Il fut enterré dans l'église de Saint-Arnoul, à Melz. Grimoald, son frère, lui succéda dans son duché de Champagne, tout en conservant la mairie de palais de Neustrie. Grimoald eut d'une concubine, dit le continuateur de Frédégaire, un fils nommé Theudoald.

   En 709, Pepin fait la guerre en Souabe et soumet ce pays.

   En 710, Grimoald épouse Teutsvinde, fille de Radbod, duc de Frise.

   En 712, Pepin passe de nouveau le Rhin, ravage la contrée révoltée et la ramène à son obéissance.

   En 714, Grimoald est assassiné dans l'église construite à Liège, en l'honneur de saint Lambert, laissant de son épouse Teutsvinde, un fils nommé Theudoald.

   Le 2 mars 714, Pepin et Plectrude datent un diplôme de Bakel (Bagoloso).

   Le 16 décembre 714, Pepin meurt à Jupille, laissant d'Alpaïde deux fils illégitimes : Charles-Martel et Childebrand (6).

   On ignore pendant combien d'années Pepin a eu des relations illicites avec Alpaïde, et on ignore également si pendant ces années il a résidé au diocèse de Tongres. On sait seulement que ces relations existaient en 688, 689 et 690, années de naissance de Charles-Martel et de Childebrand. On sait, en outre, que le 20 février 691, Pepin et Plectrude paraissent réconciliés, car ils font une donation à l'église des SS. Apôtres, près de Metz, le 20 février de la douzième année du règne de Thierri III, c'est-à-dire de 691. (V. BRÉQUIGNY, Diplom., t. I, p. 212).

   Étienne, qui fut évêque de Liège de 903 à 920, et qui était un des hommes les plus instruits de son temps, écrivit aussi une vie de saint Lambert. Dans cet écrit, il passe sous silence la seconde cause du martyre du saint. Ce silence prouve ou bien qu'il ignorait cette seconde cause ou bien que, la connaissant, il ne la jugeait pas vraie ; car on ne peut pas soutenir que la crainte lui ait fermé la bouche.

   Cet évêque connaissait très bien les martyrologes d'Adon, et de Notker, et la chronique de Réginon ; il y avait lu le passage touchant le martyre de saint Lambert. L'a-t-il compris dans le sens d'une réprimande faite à Pepin et à Alpaïde sur leurs relations illicites ou bien dans le sens d'une réclamation touchant les usurpations des biens ecclésiastiques ; car ce passage est susceptible des deux interprétations. L'écrit d'Étienne montre suffisamment qu'il ne l'a pas interprété dans le premier sens.

   Comment expliquer l'origine de la seconde cause assignée au martyre de saint Lambert ? Les écrivains liégeois, à partir du Xe ou du XIe siècle, ont établi des relations de cause et d'effet entre les trois faits fournis par l'histoire, savoir, les relations illicites de Pepin avec Alpaïde, les réprimandes faites par saint Lambert à la cour et l'assassinat de saint Lambert perpétré par la vengeance (7).

Année du martyre de saint Lambert.

   Saint Théodard, évêque de Maestricht, était encore en vie à la date du 6 septembre 667, car il est témoin à un diplôme de cette date que Childebert II donna, à Maestricht, en faveur de l'abbaye de Stavelot. (MIRAEUS, t. III, p. 282.) Ce saint évêque fut assassiné en 668 ou 669, près de Spire. C'est donc en 668 ou 669 que saint Lambert lui a succédé sur le siège épiscopal.

   Le premier biographe de saint Hubert dit que saint Lambert a été évêque du diocèse pendant quarante ans. Son martyre a donc eu lieu en 708 ou 709. Quelle confiance mérite cet écrivain ? A l'époque de la mort de saint Lambert, cet écrivain devait déjà être entré dans l'âge de l'adolescence, et treize ans plus tard il assista à la translation de ses reliques de Maestricht à Liège. Dans ces deux circonstances, il doit avoir entendu répéter cent fois que saint Lambert avait été évêque du diocèse pendant quarante ans. Cet écrivain a été chapelain de saint Hubert et il a pu apprendre de lui pendant combien d'années son prédécesseur avait régi le diocèse. A l'époque où il écrivait la vie de saint Hubert, vivaient encore plusieurs clercs ordonnés prêtres par saint Lambert ; il pouvait, par conséquent, s'informer près d'eux de la durée de l'épiscopat de ce saint. Les moyens de connaître l'exacte vérité ne lui faisaient pas défaut. Il est vrai qu'il ne savait pas bien la langue latine et qu'il a omis beaucoup de faits dans son récit ; mais les discours qu'il met dans la bouche de saint Hubert, montrent qu'il avait de l'intelligence et même de l'éloquence. D'ailleurs une grande intelligence n'était pas requise pour savoir et retenir la durée de l'épiscopat de saint Lambert.

   Un troisième document a été produit pour résoudre la question de l'année de la mort de saint Lambert, c'est un diplôme de Pepin et de Plectrude, daté du 13 mai 706. Ce diplôme est signé de Pepin, de Plectrude et de leur fils Drogon ; viennent ensuite Chuchobertus, évêque ; Garebaldus, évêque ; Bernarius, évêque ; Constantinus, évêque ; Josephus, évêque ; Winitharius, évêque (8).

   Le R. P. De Smedt et M. Joseph Demarteau pensent que ce Chuchobertus, évêque, n'est autre que saint Hubert, évêque de Liège, et ils en concluent que saint Lambert a été martyrisé avant l'année 706 et que son épiscopat n'a pas duré quarante ans. Ils ajoutent que les plus anciennes chroniques fixent la date de la mort de saint Lambert à une année antérieure ; par exemple, les Annales Leodienses la fixent à l'année 701, Sigebert de Gembloux à l'année 698, Ekkehard d'Aurach à l'année 700.

   On ne trouve point sur les autres sièges épiscopaux de l'Austrasie, de la Neustrie et de la Bourgogne un évêque du nom d'Hubert pendant les dix premières années du VIIIe siècle ; de là, la conjecture que le Chuchobertus, évêque, du diplôme de 706 n'est autre que saint Hubert, évêque de Liège, qui mourut en 727.

   Cette conjecture, quoique fondée, présente cependant des difficultés et n'exclut pas toute autre conjecture.

   D'abord, il y a fort peu de diocèses dont on connaisse la série exacte et complète des évêques au VIIe et au VIIIe siècle. Le diplôme de Pepin et de Plectrude est daté du château de Sarguemine, au diocèse de Trèves. Il est donné en faveur de l'abbaye d'Echternach, situé au diocèse de Trèves et placée sous la juridiction de l'évêque de Trèves ; le bien qui est donné à l'abbaye est également situé au diocèse de Trèves. L'évêque de Trèves était le métropolitain des évêques de Metz, Toul et Verdun. A cause de ces quatre circonstances, on s'attend à voir l'évêque de Trèves intervenir dans ce diplôme et y occuper la première place parmi les six évêques présents. Ce Chuchobertus, qui occupe la première place dans le diplôme, n'est-il pas évêque de Trèves ?

   Basinus, évêque de Trèves, figure pour la première fois dans un diplôme du 26 août 675 (si toutefois il est authentique). On le voit avec Leotwinus, évêque, dans un diplôme du ler novembre 698, dans un autre du 1er décembre 698 et dans un troisième du 1er juillet 699, Basinus episcopus, Leotwinus episcopus. Basinus est cité seul et pour la dernière fois dans un diplôme du 8 mai 704. Leotwinus qu'on lui donne pour successeur immédiat n'est plus cité dans aucune charte après le 1er juillet 699, ni dans aucun autre document de ce temps. (V. HONTHEIM, t. I.)

   Il est vrai que trois écrivains de la seconde moitié du XIe siècle disent que Leotwinus était, par sa mère, neveu de Basinus et qu'il lui a succédé immédiatement sur le siège épiscopal de Trèves, mais ils pourraient bien être dans l'erreur sur ce dernier point, comme ils le sont sur un autre ; ils racontent, en, effet, aussi que Leotwin était, en même temps, évêque de Rheims et de Laon (ce qui est certainement faux) et que, le même jour, il conférait les Ordres sacrés à Rheims et à Laon. Ces écrivains du XIe siècle sont Nizo, moine de Mediolacum (Mithlac) dans la vie de S. Basin, l'auteur des Gesta Treverorum et Theofride, dans la vie de Leotwin (9).

   Rien n'empêche de conjecturer que le Chuchobertus de 706, était évêque de Trèves, qu'il a succédé à Basinus, vers 705, et qu'il a eu pour successeur soit Leotwin, soit Milon, le fils de celui-ci. Saint Leodwin avait été duc ou gouverneur dans la Gaule-Belgique et avait fondé l'abbaye de Mithlac, près de Trèves. Après la mort de sa femme, il avait pris l'habit religieux dans cette abbaye. Il est bien certain qu'il a été évêque, mais on ne sait s'il a été évêque de Trèves, ou bien évêque-coadjuteur de Basin, ou bien évêque régionnaire. On ignore également la date exacte et la durée de ses fonctions épiscopales.

   Il est bien étonnant que ni saint Basin, ni saint Leodwin (s'ils vivaient encore) ne sont présents au diplôme du 13 mai 706.

  On fixe ordinairement la mort de saint. Leodwin à l'année 713, mais sans preuve certaine. On suppose qu'il a eu pour successeur immédiat son fils Milon et comme celui-ci a régné pendant 40 ans, de 713 à 753, on conjecture que saint Leodwin est mort en 713. Saint Leodwin mourut à Rheims et son corps fut transféré à l'abbaye de Mithlac. Sa vie a été écrite par saint Theofride, abbé d'Echternach, vers la fin du XIe siècle. (V. Acta SS., sept., t. VIII.)

   Des six évêques qui sont présents au diplôme du 13 mai 706, on ne connaît les diocèses que de trois ; Garebald était évêque de Toul, Bernaire de Paris et Constantin de Beauvais. Du moins ces trois diocèses avaient, à cette époque, pour évêques des prélats qui portaient ces noms. Quant à Joseph et à Winitaire, on se demande si c'étaient des évêques régionnaires ou bien des évêques titulaires de diocèses déterminés ?

   Dans le diplôme de 698 par lequel Irmina, abbesse d'Oeren, fonde et dote l'abbaye d'Echternach figurent comme témoins Basinus episcopus, Leodwinus episcopus, Hudobertus presbyter. Ce Hudobertus prêtre était, sans doute, un prêtre du diocèse de Trèves, comme Basin et Leodwin en étaient évêques. Dans une charte de la même abbesse Irmina, du 8 mai 704 figurent comme témoins Basinus episcopus, Radobertus (Hudobertus?) presbyter. N'est-ce pas le même Hudobertus prêtre du diocèse de Trèves ? N'a-t-il pas succédé à Basinus sur le siège épiscopal de Trèves ? N'est-ce pas lui qui parait dans le diplôme du 13 mai 706 sous le nom de Chuchobertus episcopus? Il y a lieu de le conjecturer.

   Ces conjectures sont aussi fondées que celle qui voit dans Chuchobertus episcopus du diplôme du 13 mai 706, saint Hubert, évêque de Liège.

   On peut encore faire une troisième conjecture, à savoir, que les six évêques qui sont témoins au diplôme du 13 mai 706, sont pour la plupart des évêques régionnaires, c'est-à-dire, sans siège épiscopal et sans diocèse. Dans les couvents d'Irlande où l'on suivait la règle de saint Columban, il y avait ordinairement un ou deux religieux sacrés évêques sans siège épiscopal et sans diocèse. Saint Columban qui avait passé dans les Gaules vers l'an 590 y avait fondé plusieurs couvents. Sa règle avait été adoptée, en outre, dans plusieurs autres institutions monastiques. La coutume de faire sacrer un ou plusieurs religieux évêques avait passé avec sa règle dans les monastères de la Gaule. On en trouve plusieurs exemples. Les religieux, saint Amand et saint Remacle, étaient déjà évêques avant leur promotion au siège épiscopal de Maestricht. Martène pense que les successeurs de saint Remacle dans la prélature de Stavelot jusqu'au Xe siècle étaient tous évêques. Saint Ursmer ( 713) et saint Ermin (737), abbés de Lobbes, l'étaient aussi. Saint Wiron et saint Plechelm apôtres de la Gueldre, de Juliers et de Clèves l'étaient également ( 700 et 713). Dans le diplôme du 13 mai 706, il s'agit de confirmer la fondation de l'abbaye d'Echternach avec ses biens. Il n'est donc pas étonnant qu'il y ait des religieux-évêques qui assistent à l'acte, comme témoins.

   Nous concluons qu'il est bien incertain si le Chuchobertus episcopus du diplôme du 13 mai 706 est saint Hubert, évêque de Liège.

  Le témoignage du biographe de saint Hubert que saint Lambert a eu un épiscopat de 40 ans, doit donc être adopté, jusqu'à ce qu'on ait des preuves plus certaines du contraire.


 (1) Ce miracle fait conjecturer que le domaine donné à saint Landoald était celui de Dessener qui est encore aujourd'hui marécageux. La source, dite de saint Lambert, se trouve à l'extrémité orientale de ce domaine entre la Herck et le chemin qui conduit à Vliermaelrooth.
   Le séjour de saint Lambert, à Wintershoven, quoiqu'il soit raconté par Heriger, est révoqué en doute, parce que les trois premiers biographes de saint Lambert n'en parlent pas et parce que saint Landoald n'est, venu de Rome en notre diocèse qu'en l'an 651. Le silence des premiers biographes n'est qu'un argument négatif qui n'a pas grande valeur. L'objection, tirée de la chronologie, se résout facilement. D'abord on ne sait pas en quelle année saint Lambert est né. Sa promotion à l'épiscopat n'eut pas lieu avant l'année 669. Puis saint Landoald fut amené de Rome en Austrasie par saint Amand , à l'époque du second pèlerinage de celui-ci à Rome, qui eut lieu avant l'année 647. On peut très facilement placer, entre les années 647 et 669, le séjour de saint Lambert de quatre à cinq ans à Wintershoven pour y faire ses études moyennes.
 

(2) Le bollandiste, Victor de Buck, adopte une autre chronologie. Il pense qu'Ebroïn, par sa victoire de Lifou (680) est devenu maître de l'Austrasie et qu'il a exilé saint Lambert, en 680 ou 681. II pense, en outre, que Pepin n'a rétabli son pouvoir, en Austrasie, que par sa victoire de Testri, en 687, et qu'il n'a rappelé saint Lambert qu'après cette victoire. Ce système chronologique concorde moins bien avec les événements politiques. (V. Act. Sanct., oct., t. XII, p. 708.) 

(3) Wiron et Plechelm, originaires d'Écosse, avaient été élus, chacun, à un siège épiscopal dans leur pays et ils s'étaient rendus en pèlerinage à Rome pour s'y faire consacrer évêques et recevoir leur mission. De retour dans leur pays, ils y gouvernèrent quelque temps leurs diocèses, puis ils renoncèrent à leurs sièges épiscopaux pour aller sur le Continent convertir les infidèles. Leur biographe dit qu'ils étaient nés in Scotiâ. Rien n'indique, dans son récit, qu'ils étaient des religieux, ce qui est cependant très probable. Il n'y a guère à douter qu'au Mont-Saint-Pierre, près de Ruremonde, ils n'aient établi un monastère dédié à saint Pierre, dont ils furent les premiers supérieurs. Plus tard, ce monastère a reçu le nom d'Oditienberg. (Ibidem.) 

(4) Tungrensi dioecesi, in Leodio villa publica, natalis Sancti Lamberti Episcopi, qui, dùm regiain domum zelo religionis accensus increpasset cùm rediens orationi incumberet , ab iniquissimis viris de palatio missis, improvisè, conclusus, intra domum ecclesiae occiditur. 

(5) Ce premier sentiment est longuement défendu par M. KURTH et M. Joseph DEMARTEAU ; par le premier dans son Étude critique sur saint Lambert, par le second dans son écrit, Vie de saint Lambert. 

(6) V. pour ces faits et ces chartes, FRÉDÉGAR. Chron. contin. ; Gesta regum Francorum apud BOUQUET, t. III ; BREQUIGNY, Diptomata, t. I. 

(7)  Ce second sentiment est défendu par les Bollandistes du XVIIIe siècle (V. Acta SS., 17 sept. et Acta SS. Belgii, t. VI.) 

(8) Actum Gaimundas publicè, sub die III idus Maias, anno XII regni domni nostri Childeberti gloriosissimi regis, Pipinus et conjux ejus Plectrudis ; Drogo ; Chuchobertus, episcopus ; Garebaldus, episcopus ; Bernarius, episcopus ; Constantinus, episcopus ; Josephus, episcopus ; Winitharius, épiscopus ; Chariganto ; Agione ; Grodobaldus ; Cardinus ; Remedius ; Raimingus ; jussus à Pepino et Plectrude scripsi et Harduino. (V. MIRAEUS, t. II, p. 805 ; HONTHEIM, t. I, p. 103.) 

(9) V. Vita S. Basini dans les Acta SS. Mart., t. I ; Gesta dans la Patrologie, t. CLIV, p. 1150 ; Vita S. Leodwini dans les Acta SS., sept., t. VIII. 

 

23/01/2013