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Lambert le Bègue




 

 

 

 

 

 

 

 


Sylvain Baleau :
Les sources de l'histoire de Liège au Moyen Age, Etude critique. 

Edition Henri Lamertin, T.I., pp. 88 et suiv.  (Bruxelles, 1903))

9. Lambert le Bègue. -- Dans la seconde moitié du XIIe siècle vivait à Liège un prêtre du nom de Lambert, qui s'attribua la mission de réformer les abus de son temps. Il était né de parents pauvres, peu après 1131, et parvint au sacerdoce par des moyens illicites, suivant ce qu'il avoue lui-rnême, sans nous éclairer davantage sur la nature de ces moyens (1). Promu à la cure de Saint-Christophe, il commença à déclamer contre les abus du clergé. Cité devant le synode, il eut pour juges trois hommes vertueux : Herman, abbé de Floreffe (1174 -1194), Heverlin de Fooz, abbé de Saint-Laurent (1161-1183), et Lucas, abbé de Cornillon (1138-1178) (2). Sans égard pour l'appel au Saint-Siège déposé par Lambert, Raoul de Zaehringen le fit emprisonner au fort de Revogne. L'antipape Calixte III, que Raoul et Lambert avaient tous deux le tort de reconnaître, reçut l'appel du curé de Saint-Christophe et ordonna sa mise en liberté (3). Lambert se rendit lui-même à Rome pour présenter sa défense. Il est probable que Calixte III n'a point terminé ce procès, car au mois de juillet 1177, l'agitateur fut condamné par le concile de Venise et abandonné de tous.

   On lit quelques lignes sur Lambert le Bègue dans Albéric de Troisfontaines (4) et dans le Magnum Chronicon belgicum (5). La fameuse vie d'Odile en fait un portrait trop flatteur et raconte assez inexactement ses prédications et ses malheurs (6). Ce récit a été à peu près textuellement reproduit par Gilles d'Orval. L'auteur du Vita Odilae appelle Lambert : « litterarum studiis parum instructus, rusticus, indoctus » . Ses écrits prouvent au contraire qu'il avait de l'instruction et possédait une assez forte connaissance de l'Écriture sainte, qu'il cite surabondamment. Au témoignage d'Albéric, il a écrit un Antigraphum, publié un Tabula Lamberti, et traduit en langue romane plusieurs ouvrages, surtout des vies de saints et les actes des apôtres (7}. Nous contrôlerons plus loin l'exactitude de ces renseignements.

   D'autres documents peuvent actuellement nous aider à formuler un jugement sur le prêtre agitateur. Dès 1879, Waitz signalait l'existence d'un manuscrit du XIIIe siècle, conservé au Museum Hunterianum de Glasgow (8) et contenant, avec l'Antigraphum, une série de lettres et de mémoires échangés entre Calixte III, Raoul de Zaehringen, Lambert le Bègue et ses partisans. Ces divers écrits ont été publiés, d'une manière plus ou moins complète et exacte, par M.. Fredericq (9) et par M.  Daris (10). M. Arn. Fayen nous en a enfin donné une édition définitive, d'après le manuscrit le plus ancien, copié par lui à Glasgow (11).

   Pour éclairer, à l'aide de ces textes, la physionomie d'un homme resté jusqu'ici à peu près légendaire, il faut tenir compte que tous les documents que nous possédons, émanent de la même source et ne présentent qu'un côté de son histoire, celui par lequel il a voulu lui-même être connu. Ce sont des plaidoyers et des pamphlets, qui doivent être lus avec la plus grande précaution, parce qu'ils ne font connaître que les choses favorables à l'agitateur et les moyens de défense que lui-même ou ses partisans jugent propres à leur justification, tandis qu'ils laissent dans l'ombre ce qui est à leur charge. Il n'en est que plus remarquable d'avoir à constater qu'avec toutes ces pièces de procès, exclusivement fournies par la défense, nous sommes en état, si nous savons lire entre les lignes, de prononcer contre Lambert une sentence motivée. Il nous apparaît comme un agitateur insoumis, immodéré et imprudent, confondant dans ses violentes objurgations le clergé tout entier (12), y compris les religieux les plus fervents, tels qu'étaient les Prémontrés et les Cisterciens (13), et s'attribuant orgueilleusement à lui seul et à quelques rares partisans le mérite de reproduire par ses vertus l'image de Jésus-Christ (14).Certains de ses propos relatifs au Jeûne(15), au travail du dimanche (16), aux sacrements de baptême et d'eucharistie (17), à la légitimité de la juridiction ecclésiastique (18), ont un incontestable relent d'hétérodoxie.

10. Antigraphum Petri. -- Parmi les ouvrages qu'Albéric attribue à Lambert le Bègue, le premier rang est occupé par l'Antigraphum. Le titre complet de cet écrit est : Antigraphum Petri. C'est une réponse aux observations que Lambert, curé de Theux, a adressées à un prêtre, désigné du nom de Pierre, dans une lettre qui nous est conservée (19). Il est loin d'être certain que Lambert le Bègue soit ce prêtre, auteur de la riposte contenue dans l'Antigraphum. Il n'est appelé Pierre dans aucun des écrits qui se rapportent à lui. On ne rencontre ce nom que dans la lettre du curé de Theux et dans le bref de Calixte III à l'évêque Raoul. Dans cette dernière pièce, Pierre est cité en tète des partisans de Lambert le Bègue, privés de leurs prébendes par l'évêque (20). Il se peut qu'il faille identifier l'auteur de l'Antigraphum avec ce personnage, qui parait n'être pas l'un des moindres parmi les soutiens de l'agitateur. Lambert le Bègue, citant lui-même l'Antigraphum, parait le distinguer de ses propres écrits (21).

11. Psautier de Lambert le Bègue : sa table; ses écrits en langue romane. -- M. Paul Meyer (22) compare entre eux cinq manuscrits, formant un groupe de livres liturgiques, faits pour les laïques plutôt que pour le clergé. De ces cinq manuscrits, deux ne nous sont connus qu'indirectement; les trois autres reposent à la Bibliothèque nationale de Paris, fonds latin, n° 1077; au British Museum, n° 21114. add.; à la bibliothèque de l'Université de Liège, n° 431 (catal. n° 10). Tous sont du XIIIe siècle et d'origine liégeoise. Ils portent en tête le calendrier, orné de miniatures représentant les occupations du mois. Ce calendrier est suivi d'une table, formée de dix-neuf colonnes verticales se rapportant au cycle lunaire, et de vingt-huit lignes horizontales correspondant au cycle solaire. Cette table était destinée à fournir la date de Pâques à partir de 1140 (23). Dans les manuscrits du British Museum, la table pascale est: suivie d'une image représentant un personnage à auréole, avec des inscriptions (24) d'où il ressort que ce personnage est Lambert le Bègue, et que la table est le tabula Petri dont parle Albéric. En regard d'autres miniatures, représentant des scènes de l'histoire sainte ou de la vie des saints, viennent ensuite des prières ou des poésies en langue romane, qui sont en partie les mêmes dans tous les manuscrits (25). A la suite de ces premières feuilles, commence le psautier, aussi en roman.

   « Je n'oserais dire que les prières du psautier liégeois, dit .M. P. Meyer, soient l'oeuvre de Lambert le Bègue; ce serait une conjecture que ne pourrait appuyer aucune preuve. Cependant, si l'on considère que ce psautier émane certainement de Lambert le Bègue, on ne jugera pas impossible que ces diverses poésies soient aussi son oeuvre. Il paraît de plus en plus probable que Lambert le Bègue a grandement aidé au mouvement en faveur de la littérature pieuse en langue vulgaire, qui se manifesta dans le diocèse de Liège dès la fin du XIIe siècle, et qui se continua jusqu'au delà du XIVe.
» On trouverait sans doute une nouvelle confirmation de cette conjecture dans le reste des oeuvres de Lambert le Bègue. Malheureusement, nous ne possédons plus aucune traduction des actes des apôtres ou des épîtres de saint Paul, ni aucune vie de saints, ou autre écrit en langue romane, qui puisse avec probabilité lui être attribué (26).
 


(1) Mémoire de Lambert le Bègue à Calixte III, dans CRH., 5e série, t. IX, pp. 343-345.

(2) Seconde lettre des partisans de Lambert le Bègue à Calixte III, ibid., pp. 339-340.

(3) Bref de Calixte III à Raoul de Zaehringen, ibid., pp. 328 et suiv.

(4) MGH. SS., t. XXIII, p. 855.

(5) PISTORIUS, Rerum germanicarum scriptores. Francfort, 1607, t. III, p. 193. 

(6) AB,, t. XIII, p, 206.

(7)
  « Magister Lambertus Leodiensis de Sancto Christophoro, obiit, nove religionis que fervet in Leodio et circa partes illas ferventissimus predicator. Iste antigraphum scripsit et tabulam que Lamberti intitulatur edidit, sed et multos libros et maxime vitas sanctorum et actus apostolorum de latino vertit in romanum. » ALBERICUS, suprac., ad a. 1177.

(8) NA., t. IX, p, 624.

(9) P.FREDERICQ,Corpus documentorum inquisitionis neerlandicae, t. II, pp. 9 et suiv. Cf. Bult. de l'Acad. roy. de Belgique, 3e série, t. XXIX, 1895, pp. 148 et suiv., pp. 990 et suiv.

(10)
DARIS, Notices, t, XVI, pp. 25 et suiv, Texte de l'Antigraphum, d'après une copie du XVIIIe siècle, au Séminaire de Liège, suivi de la reproduction des lettres, d'après l'édition de M, Fredericq. Cf.  Ibid., t. V, pp. 187 et suiv., et Mémorial, revue des intéréts religieux, 1873, p, 659.

(11) CRH., 5e série, t, 1X, pp. 255 et suiv.

(12) CRH., suprac, pp. 270 et suiv., pp. 294 et suiv.

(13) Ibid., p. 290.

(14) Ibid., p. 351.

(15) 1bid., p. 290.

(16) Ibid., p. 349. 

(17) Ibid., pp. 324-325, 353-354.

(18) Ibid., p. 287, ligne 20, et pp. 295-296.

(19) Ibid., pp. 267 et suiv.

(20) CRH., suprac., p. 329.

(21) Ibid., p. 354.

(22) PAUL MEYER, Le psautier de Lambert le Bègue, dans Romania, t. XXIX, 1900, pp. 528 et suiv.

(23) M. Meyer pense que la date de 1240, indiquée dans le catalogue de l'université de Liège, est une erreur du rédacteur de ce catalogue. Nous constatons que cette date est réellement celle que porte le manuscrit. Elle provient sans doute d'une faute du copiste.

(24) Dans les deux coins supérieurs : « Sires Lambers »
Dans ta banderoles que porte le personnage :
     « Ge suis ichis Lambers, nel tenez pas a fable
   Ki funda sain Cristophle, ki enscri ceste table. »
Dans ta marge supérieure :
     « Cist prudom fist prumiers l'ordne de beginage
   Les epistles sain Paul mist en nostre langage. » 

(25) Quelques-unes de ces poésies sont publiées dans Bibliothèque de l'Université de Liège, Catalogue des manuscrits, pp. 13 et suiv. 

(26) Sur les oeuvres de Lambert le Bègue, comparez aux deux textes précédents (p. 329, n. 4; p. 331, n. 5) les passages que voici : « Actus apostolorum de latino in gallicum transtulit ; cui etiarn scribenti Paulus apostolus... quem... diligebat... apparuisse dicitur ». Vita Odiliae dans AB., t. XIII, p. 208. C'est sans doute ce texte qui a fait croire que Lambert avait traduit les épîtres de saint Paul -- « Virginibus vitam et passionem beate Virginis et Christi matris agnetis, omnibus vero generaliter Actus apostolorum rithmicis concrepantes modulis, ad linguam sibi notiorem a latina transfuderam, multis loco congruo insertis exhortationibus... » Lambert le Bègue à Calixte III, dans CRH, suprac., p. 352.

 

 

 


 

Henry Delvaux
Biographie nationale  T. XI
publiée par l'Académie royale des sciences, des lettres et des Beaux-arts de Belgique
Bruxelles, 1897.

   Lambert LE BEGUE prêtre liégeois du XIIe siècle, ainsi surnommé par ce qu'il souffrait d'une difficulté de prononciation. C'était, disent les historiens, un homme très riche, peu instruit mais animé d'un grand zèle envers Dieu. Il fit construire sur ses propriétés, vers 1179, une église en l'honneur de saint Christophe. Autour de celle-ci il édifia de petites habitations à l'usage de femmes et de jeunes filles dévotes, qui voulaient renoncer au mariage et vivre dans la tranquillité et le culte de la vertu. Ces personnes, furent appelées béguines, du surnom de bègue donné à Lambert. D'aucuns ont attribué la fondation des béguines à sainte Begge, au VIIe siècle. De nombreux témoignages historiques prouvent que cette opinion est erronée. Cette institution, si modeste à son berceau, prit bientôt en Belgique, en France et aux Pays-Bas, un développement considérable.

   A cette époque, le siège épiscopal de Liège était occupé par Raoul ou Radulphe de Zäringhen, fils de Conrad, duc de Zäringhen et de Clémence, fille de Godefroid de Namur. Barons féodaux plutôt que pasteurs, les princes de Liège avaient alors plus souci de maintenir ou. reculer les limites de la principauté, que d'y faire respecter l'ordre et les bonnes mœurs. Le clergé de Liège et ses ouailles, éloignés de la salutaire influence du pape Grégoire VII, s'abandonnaient à une licence effrénée. Le célibat était lettre morte pour les ecclésiastiques; le peuple s'abandonnait en pleine rue à la débauche, et le temple lui-même n'avait su se garder contre une profanation trop fameuse, connue sous le nom de
 « culte de la Reine ». La simonie ne le cédait en rien à la dépravation des mœurs. Les sacrements et la messe étaient devenus des objets de trafic. L'évêque Raoul, au rapport d'un historien liégeois, faisait mettre les prébendes à l'encan sur le même étal où son ami, le boucher. Udelin, dépeçait les boeufs. Une voix devait s'élever pour rappeler le peuple à la loi, pour faire rentrer le clergé dans l'ordre : ce fut celle d'un simple prêtre, de Lambert le Bègue. Bien que timide, peu instruit et parlant mal, il résolut, sans autre arme que son zèle pour le bien, d'attaquer de front les vices de son temps. Il se prit à prêcher en public contre la corruption et la simonie, réprimandant le peuple, le clergé et l'évêque. Il en fut bientôt bruit par toute la ville, et le monde accourut en foule pour entendre des sermons d'un genre si peu accoutumé. Bien des gens, touchés par la parole de l'apôtre, furent pris de repentir et revinrent à une meilleure vie. Mais les déclamations de Lambert s'attaquaient surtout au clergé, et c'est dans les rangs de celui-ci qu'il rencontra la plus violente opposition. -  « Quel est, » disaient les prélats, « cet homme grossier et sans instruction qui, sans mission,  s'arroge ainsi le droit de prêcher ? »

  
Cependant le peuple ne cachait pas son enthousiasme pour le réformateur, et l'opposition fomenta quelque temps dans l'ombre. Mais un jour, le 6e des ides de juin de l'an 1180, tandis que Lambert prêchait ave plus de véhémence que de coutume, il se produisit un mouvement contre lui, qui l'obligea de fuir. Ne se croyant en sûreté qu'à l'ombre des voûtes du sanctuaire, il se réfugia dans la cathédrale, et là, au pied de l'autel de la Vierge, il se jeta par terre les bras étendus en croix, voulant ainsi rappeler à tous saint Lambert, de glorieuse mémoire, qui, à cette même place et dans cette même position, avait subi le martyre quelques siècles auparavant. Levant ensuite les yeux sur l'autel de la Vierge, il s'écria : « Hélas, hélas! voici que vient le jour, où sous ton sol  les pourceaux fouilleront la terre, où ton autel édifié à l'honneur des saints deviendra une étable pour les animaux immondes ». - Il n'eut pas plus tôt achevé ces paroles, rendues prophétiques par les événements, que des prêtres, oubliant le respect qu'ils devaient tant à eux-mêmes qu'au lieu où ils se trouvaient, le frappèrent à coups de poing et de bâton, lui lacérant le visage de leurs ongles et lui arrachant la barbe et les cheveux. Bien plus,. ils prièrent l'évêque de faire incarcérer Lambert, et Raoul, cédant à leurs instances, ordonna qu'on s'emparât de lui et qu'on l'emprisonnât au château de Rivogne près Rochefort. C'est dans cette prison que Lambert traduisit du latin en français les actes des apôtres. Fisen et Foullon se font l'écho d'une légende qui assure que saint Paul serait venu miraculeusement, à diverses reprisés, consoler Lambert dans son isolement, causer familièrement avec lui et lui apporter même ce qui était nécessaire à son travail.

   Mais le peuple de Liège s'indignait qu'on lui eût enlevé celui qu'il considérait comme un saint et un prophète. Raoul se vit contraint, vers la fin de l'année 1180, d'envoyer Lambert à Rome, afin que le pape le convainquît de folie. Le pape, bien loin de le trouver fou découvrit en lui, sous des apparences grossières, des vues simples, pures et droites. Il jugea même qu'il pouvait faire grand bien au peuple de Liège et le renvoya avec autorisation de prêcher. Ce seul fait nous semble devoir mettre à néant l'hypothèse que Lambert le Bègue aurait eu de l'affinité avec la secte hérétique connue sous le nom de Vaudois. On ne peut nier qu'il y ait eu entre la théorie de Pierre de Vaud et celle de Lambert une certaine analogie, notamment en ce qui concerne la pauvreté évangélique et la lecture de la Bible, auxquelles tous deux voulaient ramener les fidèles, ainsi que le trafic des choses saintes qu'ils réprouvaient également. Cette analogie provient de ce que, vivant à la même époque, ils se sont attaqués aux mêmes vices. Mais il y a, entre les deux théories, un écart considérable : les Vaudois dénient toute autorité à l'Église, rejettent les cérémonies du culte et prétendent que chacun peut administrer les sacrements. Lambert n'a jamais soutenu rien de pareil.

   Suivant l'opinion émise par M. Daris, dans son savant ouvrage sur les églises du diocèse de Liège, Lambert aurait été l'auteur d'un petit opuscule intitulé Petri antigraphum, qui se trouvait en manuscrit, au siècle dernier, à la Bibliothèque royale de Paris. Cette assertion n'est pas sans reposer sur une certaine vraisemblance. En effet, le chroniqueur de Neufmoustier nous affirme que Lambert écrivit un antigraphum D'autre part, le nom de Pierre n'est qu'un pseudonyme, ainsi que l'auteur l'avoue lui-même dans son prologue, quand il dit : Quod antigraphum Petri nominari placuit. Enfin, il ressort du texte même de cet opuscule qu'il a été écrit à Liège et qu'il renferme bien les déclamations de Lambert contre les vices de son époque. L'auteur y soutient notamment que, dans l'Église, il n'y a plus, de son temps, d'hommes spirituels et saints, pas plus parmi les prêtres que dans les rangs des laïques. Aussi les fidèles doivent-ils éviter leurs pasteurs, comme des brebis fuient les loups. Lui-même se sépare de l'Église pour se ranger du côté de Jésus-Christ. Il ne veut pas non plus du repos du dimanche, parce que les fidèles l'emploient. à tout autre chose qu'à glorifier Dieu. On le voit, ces idées reflètent une âme froissée par les désordres de ses contemporains. Il y a donc tout lieu de croire que cet antigraphum a réellement été écrit par Lambert, sans qu'on puisse cependant en être absolument certain.

   Il est curieux de remarquer que la cathédrale de Saint-Lambert fut détruite par un incendie quelques années après les prédictions de Lambert. Que cet événement soit arrivé en 1183, comme le veulent les chroniques de Zantfliet et de Tongres, ou en 1185, comme le disent Gilles d'Orval, Lambert le Petit, Jean le Prêtre et Sigebert de Gembloux, peu importe; ce qui. seul nous intéresse, c'est qu'au 4e jour des calendes de mai, l'édifice fut détruit par le feu et qu'il ne resta debout que l'autel de la Vierge. Le peuple ne manqua pas de voir dans cet événement l'accomplissement de la prophétie de Lambert, et ce fait contribua à faire de lui un héros populaire. Il arriva alors que la foule, racontant la vie du héros avec commentaires et légendes, finit par confondre si bien la vérité historique avec l'allégation mythique, qu'il devint impossible, de discerner l'une de l'autre.

   Les historiens ne sont pas d'accord sur la date de la mort de Lambert. Suivant Chapeaville et la chronique de Neufmoustier, il mourut en 1177. Suivant Fisen, il mourut en 1187 et aurait assisté à l'incendie de la cathédrale, que cet auteur reporte également à l'an 1185. Nous croyons plutôt, avec Bouille, qu'il décéda en 1182, non, comme le dit Foullon, en retournant à Liège, mais dans cette ville même, où il était revenu et où il avait été malade quelques semaines. Il fut inhumé à Saint-Christophe, dans l'église qu'il avait bâtie, au milieu des béguinages qu'il avait créés.

 

 

 


 

Joseph Daris
Histoire du diocèse et de la principauté de Liège, T. I. depuis leur origine jusqu'au XIIIe,
Edition Demarteau,
pp. 600 et suiv.  (Liège, 1890)

  Lambert le Bègue et le clergé de Liège.

   Le biographe d'Odile donne, à leur sujet, un récit qui mérite d'être soumis à un examen critique.

  Du temps que la simonie régnait à Liège, dit-il, Dieu suscita un saint prêtre qu'on nommait Lambert le Bègue, parce qu'il était réellement bègue. Son nom passa aux béguines dont il fut le fondateur. Quoique peu instruit, il commença à prêcher et il s'éleva avec force contre la simonie et les mœurs dépravées du clergé. Les laïques coururent en foule à ses sermons. Plusieurs se convertirent. Comme il prêchait sans autorisation, les ecclésiastiques le dénoncèrent à l'évêque qui le fit arrêter par des soldats. Lorsque ceux-ci le conduisaient à travers de l'église de Saint-Lambert, il y fut maltraité par quelques clercs. Lambert leva alors les yeux vers l'autel de la Vierge et s'écria : « Le jour viendra où les pourceaux fouilleront la terre en cet endroit. » Raoul le fit enfermer au château de Revogne où Lambert traduisit les Actes des Apôtres en langue romane. On dit que saint Paul lui apparut dans la prison et lui fournit ce qui était nécessaire pour écrire. L'évêque l'envoya ensuite à Rome près du Pape pour y être jugé. Le Souverain Pontife approuva sa conduite, loin de la condamner ; il lui accorda la faculté de prêcher et le renvoya à Liège. Lambert mourut en revenant dans son pays. Tel est le récit du biographe d'Odile, reproduit par Gilles d'Orval et tous les historiens subséquents. (V. CHAPEAVILLE, t. Il, P. 126
.)

   Le second continuateur des Gestes des abbés de Saint-Trond qui écrivit vers 1180, ne parle pas de Lambert le Bègue. Lambert le Petit, religieux de Saint-Jacques qui mourut en 1194 ne parle pas de lui non plus dans sa chronique. Ce silence donne lieu à conjecturer que le public ne s'est guère occupé de Lambert le Bègue.

   La chronique de Neufmoustier, à Huy, mentionne Lambert à l'année 1177 : en cette année, dit-elle, mourut maître Lambert de Saint-Christophe qui fut le fervent promoteur du nouvel institut qui fleurit à Liège et dans les environs. Il a écrit un Antigraphum, publié une Tabula Lamberti et traduit en langue romane plusieurs ouvrages, surtout des vies de saints et les Actes des apôtres. Ce récit du chroniqueur de Neufmoustier ne contient rien, comme on le voit, touchant les déclamations de Lambert contre l'évêque et le clergé, ni touchant ses prophéties.

   L'Antigraphum de Lambert est une réponse aux reproches qu'on lui faisait de porter atteinte à la considération du clergé, de détourner le peuple de l'obéissance et de compromettre ainsi son salut éternel. Dans cette réponse, Lambert se livre à des déclamations passionnées, entremêlées d'un grand nombre de textes de l'Ecriture Sainte. Il ne raisonne point, il ne produit pas de preuves; il n'allègue pas de faits positifs, mais il déclame.

   La plupart des déclamations de Lambert recèlent des erreurs doctrinales qui ont de grandes analogies avec celles des Vaudois. Les pasteurs, dit-il, qui cherchent leurs propres intérêts, ne sont plus des pasteurs légitimes ; il n'y a plus de sainteté dans l'Église, ni parmi les laïques, ni parmi les ecclésiastiques ; il n'y a plus d'hommes spirituels. L'honoraire que les prêtres reçoivent à l'occasion de l'administration des Sacrements est, aux yeux de Lambert, le prix de vente des choses saintes.

   Il y a de grandes analogies entre les idées et les actes de Lambert et ceux des Vaudois. Ces hérétiques prêchaient sans autorisation de l'évêque ; ils voulaient rétablir le règne de la pauvreté évangélique ; ils déclamaient contre le clergé et ses biens ; ils traduisaient la Bible en langue vulgaire. Lambert fit exactement la même chose. Son Antigraphum révèle un homme exalté et exigeant qui voit partout des abus, un esprit chagrin qui est mécontent de tout le monde et de toute chose, et qui est poussé par l'ambition de se produire comme réformateur. (V. Notices, t. IV et V.)

 

 

 


 

De Gerlache :
Histoire de Liège depuis César jusqu'à Maximilien de Bavière 

Edition M. Hayez,  pp. 70 et suiv.  (Bruxelles, 1843)

   Radulphe succéda à Alexandre II. Sous son gouvernement, la simonie, protégée, disait-on, par l'évêque, l'usure, l'impudicité et une foule d'autres vices, régnaient impunément parmi le peuple et le clergé. Alors vivait à Liège un prêtre d'origine obscure, nommé Lambert-le-Bègue, qui avait bâti sur son propre fonds une église en l'honneur de saint Christophe, et quelques maisons à proximité pour y loger un certain nombre de filles dévotes, que l'on appela Béguines à cause de leur patron (1). Cet homme, qui n'occupait aucun rang dans le clergé, qui avait même de la peine à s'exprimer parce qu'il était en effet bègue et à peu près illettré, s'enflamma d'un saint zèle à la vue des désordres qui affligeaient l'église, et se mit à déclamer avec violence contre les mœurs dissolues du siècle et contre l'infâme trafic des bénéfices. Comme il n'épargnait personne et qu'il attaquait surtout les prêtres, le peuple recueillait ses paroles avec avidité, admirait sa hardiesse et le louait comme le défenseur de l#1a religion. Il opéra d'éclatantes conversions : cependant quelques courtisans de l'évêque, indignés de son audace, s'écrièrent : « Quel est donc ce rustre, cet ignare, qui s'arroge sans mission le droit de blâmer publiquement des hommes que tout le monde devrait respecter ? (2) » Et ils le dénoncèrent à Radulphe, qui était le plus irrité contre lui,. parce que ses censures l'atteignaient plus directement. Radulphe le fit saisir dans l'église de St-Lambert, tandis qu'il y prêchait. Traîné avec violence hors du temple, et accablé de coups par de méchants clercs que sa parole avait blessés, le pauvre prêtre s'écria, en jetant ses regards vers l'autel de la vierge et en poussant de profonds gémissements : « Hélas! hélas! le jour n'est pas loin où ces autels consacrés aux saints deviendront le repaire des pourceaux! (3) »  L'évêque fit conduire Lambert au château de Revogne, où il employa les loisirs de sa captivité à traduire en français les épîtres du grand apôtre saint Paul pour lequel il avait toujours eu une dévotion particulière. Cependant le peuple, le considérant comme un martyr, se mit à murmurer, et une partie. même du clergé qui avait été fort touchée de ses prédications, demanda qu'on lui rendit la liberté. Radulphe regardait Lambert comme un insensé ; il soumit sa cause au pape et le fit partir pour Rome, où il avait eu soin de le peindre d'avance sous des couleurs peu avantageuses. Mais le pape, sachant que la sainteté et la vertu passent aisément pour folie aux yeux de ceux qu'elles offusquent, et instruit d'ailleurs que depuis longtemps le clergé de Liége avait besoin d'une réforme, écouta Lambert avec attention et ne le trouva nullement fou. Il le renvoya à Liège avec la permission de prêcher, en lui recommandant toutefois de ménager les personnes en démasquant les vices. Le pieux missionnaire recommença à parler en public avec plus de zèle que jamais ; on en attendait de grands fruits, mais il mourut peu après son retour et fut vivement regretté du peuple. Il avait à peine quitté la terre depuis deux ans, lorsque le feu prit à la cathédrale qui fut presque entièrement détruite, ainsi que le vieux palais épiscopal. Les peintures, qui étaient d'un prix inestimables, et les chartres de la cathédrale, périrent dans les flammes. C'est ainsi que fut accomplie la prophétie de Lambert le Bègue dont chacun avait gardé le souvenir à Liège.


(1) Leur institut s'étendit plus tard dans une grande partie des Pays-Bas.

(2) Fervore Dei armatus, coepit contra ecclesiasticorum depravatos mores praedicare, erroresque eorum palam refutare... Videntes ecclesiarum praelati prédicationis hujus opinionem invalescere, indignati sunt, dicentes : quis est iste vir rusticus qui auctoritatem, officiumque praedicationis sibimet usurpare indoctus praesumit ?  Gilles d'0rval, apud Chapeav:

(3)
Heu! heu! ecce dies veniunt cum subtus te terram effodient porci, et quae in honorem sanctorum ara dedicata es, hara porcorum efficieris ! ibidem.

 

 

 


 

Théodore Gobert
Liège à travers les âges : les rues de Liège.
Editions Culture et Civilisation,  pp.  et suiv.  :

  Lambert le Bègue est un prêtre liégeois de la seconde moitié du XIIe siècle, qui s'attribuait la mission d'extirper les abus de son époque. Dix lustres après son trépas, un écrivain anonyme, désigné le Biographe d'Odile, consigna à sa façon les prouesses de Lambert, en le qualifiant de saint ecclésiastique. Il le montra doué d'une très faible instruction, mais prêchant néanmoins contre les irrégularités de tous genres dont il accusait ses frères du sacerdoce. Il prophétisait, comme châtiment de ces fautes, la destruction par le feu de la cathédrale Saint-Lambert, ce qui arriva l'an 1185. Le même auteur attribue à Lambert des visions et des prodiges.

Ces assertions ont été reprises peu après par le moine Gilles d'Orval, amplifiées, naturellement, et vulgarisées par le légendaire Jean d'Outremeuse au siècle suivant, puis reproduites sans examen aucun par des chroniqueurs vulgaires subséquents. Au fond, aucun historien liégeois sérieux des âges anciens ne s'est attaché à contrôler la véracité de l'ensemble des faits qu'on dit avoir caractérisé la vie de Lambert le Bègue. Remarquons que le récit de l'auteur de la vie d'Odile est la source unique à laquelle tous les autres chroniqueurs ont puisé. Remarquons, en outre, que les diverses relations de cet auteur sont parsemées de faits merveilleux et d'autres invraisemblables qui l'ont discrédité complètement. Quel degré de confiance pouvait-on, dès lors, accorder à ce qu'il rapportait de Lambert le Bègue ?

   Dans ces derniers temps, la critique historique s'est efforcée de jeter la lumière sur ce passé ténébreux. Ses tentatives multiples ont été couronnées d'un réel succès. Elles ont fini par dégager en grande partie l'histoire du personnage des brouillards de la légende.

   Les premières éclaircies ont été produites au dernier quart du XIXe siècle. Un savant français, Ulysse Robert, débuta par la publication de quelques pièces relatives à Lambert dans le Bullaire du pape Calixte III. Déjà en 1879, Waitz signalait l'existence d'un manuscrit conservé au Museum Hunterianum, de Glascow, manuscrit qui renfermait, avec des lettres de Lambert le Bègue et de ses partisans adressées à l'antipape Calixte III, un mémoire intitulé Antigraphum Petri, ayant trait au même sujet. Le professeur Paul Frédéricq, de l'Université de Gand, eut la faveur d'une transcription des lettres sans l'Antigraphum. Il les reproduisit dans son Corpus documentorum inquisitionis neerlandicae (1), ensuite les commenta à l'Académie royale de Belgique (2). En 1897, le chanoine Daris les imprima à son tour, en les accompagnant de renseignements qu'il avait été possible de découvrir sur la vie du personnage liégeois (3) . Il y joignit l'Antigraphum Petri, d'après une copie que le religieux Stephani avait tirée au XVIIIe siècle d'un manuscrit de la bibliothèque royale de Paris, copie conservée présentement à la bibliothèque du séminaire épiscopal de Liège. Enfin, depuis cette publication, A. Fayen a donné une édition définitive de tous ces documents, d'après les deux manuscrits de Glascow et de Paris (4).

   Au fond, l'Antigraphum est un plaidoyer de Lambert le Bègue rédigé par lui au sortir d'une audience pontificale, au cours de laquelle il n'avait pas réussi à se justifier comme il l'avait espéré. C'est là qu'il a consigné avec âpreté ses accusations contre le clergé liégeois de son temps.

   Mais, dans tous les textes imprimés, on n'entend que la cloche la plus favorable au réformateur ; on n'y peut distinguer ce que lui reprochaient ses adversaires qu'à travers la défense qu'il oppose à ces reproches. On aimerait entendre l'autre cloche, et retrouver quelques documents émanant des accusateurs de Lambert, auxquels l'autorité épiscopale et princière, voire de plus hautes encore ont donné nettement raison (5). Peut-être l'avenir fera-t-il surgir ces éléments d'appréciation.

   En attendant, une conclusion ressort des renseignements et textes acquis : Le rôle joué par cet homme, resté à peu près légendaire jusqu'ici, n'a pas eu l'importance lui prêtée généreusement par des chroniqueurs trop complaisants et nullement éclairés. Sylvain Balau ne s'écartait nullement de la vérité quand, en 1909, il énonçait cette déduction des dernières découvertes de la science historique, concernant ce "protestant" du XIIe siècle :

   "On s'est souvent mépris - et même des écrivains récents sont retombés dans cette erreur - sur la personnalité de Lambert le Bègue au XIIe siècle. A la suite d'une lecture superficielle des documents qui nous le révèlent, on a entouré ce personnage d'une auréole de sainteté, alors qu'un examen attentif des écrits mêmes rédigés pour sa défense nous le fait apparaître comme un agitateur insoumis, immodéré et imprudent, dont les propositions avaient un incontestable relent d'hétérodoxie et qui confondait bons et mauvais dans les mêmes objurgations violentes  (6) ".

   Sous l'inspiration de Jean d'Outremeuse surtout, la croyance populaire s'est plu à voir en son héros, le fondateur de l'église Saint-Christophe. Celle-ci existait avant qu'il s'en occupât. On l'a pris également pour un gros propriétaire foncier de Saint-Christophe même. Or, il conste de ses propres écrits qu'il n'était nullement dans l'aisance, mais qu'il est sorti d'une humble famille rurale, vers l'an 1131, qu'il est fils d'un simple charpentier.

   Le sens donné généralement à son nom semble aussi être erroné. Le Bègue pourrait bien être celui de sa famille  (7) . On ne trouve nulle part qu'il ait jamais bégayé ; au contraire, lui-même se vante de prêcher les foules avec succès. Il était lettré d'ailleurs et s'il avoue être entré dans le sacerdoce d'une manière illicite, de quoi plus tard il dut réclamer l'absolution de son évêque, il possédait à fond le texte de l'Ecriture Sainte.

   Ne se bornant pas à écrire en latin, il prit l'initiative d'employer chez nous le langage vulgaire dans les ouvrages de piété. Pour les béguines sans doute, il rédigea en notre patois local une vie de sainte Agnès (8). Pour tous il traduisit du latin en roman liégeois les Actes des apôtres en les accompagnant de commentaires moins sûrs peut-être que le texte. Un auteur récent s'est demandé, avec beaucoup de perspicacité, si les instructions du nonce du pape qui, peu après la mort de Lambert, interdit de garder à Liège, des traductions de l'Ecriture, en langue vulgaire, ne visaient pas ces publications de l'agitateur (9).

   Grâce au chapitre collégial de Saint-Paul, une cure, celle de Saint-Martin en Ile, vraisemblablement, lui échut. Il ne la garda que trois ans. Elle lui fut enlevée parce qu'il ne serait refusé de payer à la collégiale, dont il relevait, une augmentation du taux de la dîme due. Serait-ce là le point de départ de son rôle de redresseur de torts ? En tout cas, il obtint de l'abbé de Saint-Laurent une autre cure, celle de Saint-Christophe, église qui était déjà debout, nous l'avons dit. Il conquit là plus de succès oratoires auprès des groupes de pieuses femmes éparpillées dans tout le quartier environnant. Il parvint à en réunir une grande partie, à les faire vivre en commun sous sa direction et à leur faire accepter des règlements spéciaux. Ainsi est-il considéré comme le fondateur des béguinages dont les membres héritèrent de son nom. Ce dernier, dans le principe, était pour elles, de la part de la populace, un sobriquet injurieux, destiné à jeter la dérision sur leur mode d'existence pieuse et retirée. Trois témoignages du XIIIe siècle même font apparaître Lambert le Bègue comme le patriarche des béguines : 1° Gilles d'Orval affirme catégoriquement que ce pasteur fut le premier qui leur prêcha le prix de la chasteté, et ajoutait que la qualification de béguines leur est venu du nom de leur fondateur ; 2° Albéric de Troisfontaines, du même temps, appelle "Lambert de Saint-Christophe" ferventissimus predicator du nouvel institut religieux qui fleurissait à Liège et dans les régions voisines (10) ; 3° un manuscrit du XIIIe siècle, du British Museum, décrit par P. Meyer, en 1900 (11), déclare que Lambert "fist prumiers l'ordre de béguinage".

   Il faut voir son unique et légitime mérite. Ajoutons que, d'après les dires du personnage, il se bâtit une maison à côté de l'église qu'il desservait. On s'explique ainsi le motif qui a porté Jean d'Outremeuse à le faire passer pour le donateur de tout l'enclos du vaste béguinage de Saint-Christophe (12). C'est à côté de cette église que Lambert le Bègue est mort, l'an 1177, d'après Albéric de Troisfontaines, le seul auteur ancien qui mentionne son trépas, qu'on peut fixer vers l'an 1187 suivant certaines supputations (13).

   C'est à Saint-Christophe, peut-on penser, qu'il reçut la sépulture, dans le choeur, en face de l'autel majeur; c'est là qu'on célèbre encore de nos jours son anniversaire le 15 mars (14).

   Aussi ne peut-on trop louer la pensée d'avoir transmis, à l'une des principales rues ouvertes à travers l'emplacement du béguinage Saint-Christophe, le nom du principal bienfaiteur de celui-ci, Lambert le Bègue  (15).


 

(1)  T. II, pp. 9 et suiv. 

(2)  BARB, 3e s., t. XXIX, 1895.

(3Notices historiques, t. XVI. - Cf, Ibid., t. V, pp. 187 et suiv.; t. IV, p. 180; - Mémorial, revue des intérêts religieux, 1873, p. 659. 

(4)  BCRH, 5e s., t. IX, 1899, pp. 255-356.

(5) L'antipape Calixte III, que Raoul de Zaehringen et Lambert reconnurent, reçut l'appel de ce dernier. L'accusé se rendit à Rome pour plaider sa cause, mais, au mois de juillet 1177, l'agitateur fut condamné par le Concile de Venise et abandonné de tous. (Balau, Les Sources de l'hist. liég. p.328) 

(6) Rapport sur l'état de nos connaissances relatives à l'histoire du mouvement intellectuel au pays de Liège, dans Annales du 21e congrès d'archéologie, tenu à Liège en 1909. - V. aussi Balau, Les Sources de l'histoire du pays de Liège, p. 328. 

(7) Dans un registre des Pauvres en Ile, datant de 1337, on trouve la mention d'un Lambert le Bègue, rue des Carmes. La note est ainsi conçue : "Maison Lambier le Begghe ki fut fis dame Marron Rene Hoorde, en le rue des Carmes". 

(8)  Kurth, De l'Origine des béguines, dans BARB. 1912, p. 452. 

(9) Gazette de Liège, du 24 août 1897. 

(10) MGH, t. XXIII, p. 855. 

(11) Romania, t. XXIX, pp. 528-545. 

(12) Tome IV, p. 455. 

(13) Kurth, Op. cit., p. 451, n. 3. - Schoolmeesters, Lambert le Bègue et  l'Origine des béguines, dans Leodium, 1912, p. 130. 

(14) V. article place Saint-Christophe, pour renseignements à ce sujet. - V. aussi .Kurth, Op. cit., p. 461. - p. 27 du tiré à part.
   Pour la biographie même du personnage, voir également H. Delvaux, Biographie nationale, t. XI, 1890-1891. - Haupt, Wallonia, t. XI (1903), pp. 5 et 34. - Enfin, citons à titre d'indication, les deux derniers travaux sur Lambert le Bègue : lo R. P. J. van Mierlo, De Bijnaam van Lambertus Li Beges en de vroegste beteekenis van het woord Begijn (Gand 1925) avec réponse du R. P. Callaey, O.M. Cap. dans la Revue d'histoire ecclésiastique (1926), t. XXII, pp. 184-185. 

(15) Le 12 juin 1857, le Conseil communal décida que "la rue entre la rue Sur la Fontaine et la place créée au centre du béguinage" prendrait le nom de Lambert le Bègue. "A la demande d'habitants", le 2 mai 1873, la même assemblée admit que l'impasse Tirebourse serait adjointe nominalement à la rue Lambert le Bègue. 

 

 

 


 

Godefroid Kurth :
La Cité de Liège au Moyen-Age 

Edition L. Demarteau , T.I., pp. 88 et suiv.  (Liège, 1910)

    Liège souffrait encore, dans la seconde moitié du XIIe siècle, des abus contre lesquels s'était élevé avec tant de vigueur le grand pape Grégoire VII. Ce n'est pas impunément que cette ville avait été le dernier refuge d'Henri IV et avait eu pour pasteur Otber Les simoni aques et les concubinaires restaient nombreux dans son clergé. On vendait sans scrupule les dignités ecclésiastiques, et ceux qui les avaient acquises à prix d'argent ne craignaient pas de vendre leur tour les sacrements pour rentrer dans leurs frais. Le prêtre marié ne se considérait pas comme un sujet de scandale; il ignorait tranquillement les canons qui interdisaient son genre de vie (1). Tenus en bride par les bons évêques, comme Albéron 1 ou comme Henri II, les abus s'étalaient impunément quand le siège épiscopal était occupé par des prélats qui avaient eux-mêmes obtenu leur dignité grâce à la simonie, comme, par exemple, Alexandre II ou Raoul de Zähringen. La partie saine du clergé était impuissante à enrayer le mal; les honnêtes gens s'indignaient ou gémissaient silencieusement, le peuple s'habituait à mépriser, avec le clergé, la religion même dont il était le ministre, et l'action de l'Église sur les masses populaires allait en s'affaiblissant.

   C'est dans ces conjonctures qu'apparaît la figure du réformateur Lambert le Bègue. C'était un simple prêtre, de petite naissance, mais fort éloquent et d'une érudition remarquable, qui, seul et sans appui, eut le courage de s'opposer au torrent de la corruption. Ce Savonarole du XIIe siècle avait, comme l'autre, le zèle sincère et l'indignation ardente; mais, comme à l'autre, il lui manquait la mesure et le tact, et il était d'ailleurs dépourvu de toute mission excepté celle qu'il s'était donnée lui-même. Le résultat de son action populaire fut ce qu'on pouvait prévoir. Le menu peuple se passionna pour le nouvel apôtre; lui-même nous apprend qu'il trouva ses principaux adhérents parmi les ouvriers tisserands et pelletiers (2), mais la majorité du clergé et surtout les hauts dignitaires de celui-ci lui vouèrent une hostilité déclarée. Ils le firent suspendre d'abord, emprisonner ensuite, et il fallut l'intervention du pape pour les déterminer à lui rendre la liberté afin qu'il pût aller se défendre en cour de Rome, où il en avait appelé: Nous ignorons la suite de l'histoire de Lambert le Bègue, qui paraît être mort peu de temps après ces débats. Sa mémoire resta chère au peuple de Liège, et le courant d'idées qu'il a créé au sein des masses n'a pas peu servi à épurer la vie religieuse dans la Cité. Mais Lambert le Bègue a été un apôtre et non un tribun. Son rôle a été exclusivement religieux et social, et rien ne permet de croire qu'il se soit intéressé aux formes politiques de la vie urbaine. D'ailleurs, la commune de Liège est l'oeuvre de la haute bourgeoisie, et Lambert, on l'a vu, n'a guère agi que sur la petite. Il est possible qu'il soit le créateur des béguines; il n'est nullement vraisemblable qu'il ait contribué en quoi que ce soit à la naissance de la commune de Liège.


(1) Daris (t. I, pp. 598 et suivantes; Notices, t. IV et V) nie la gravité du mal, qu'il s'efforce de ramener à des proportions insignifiantes, Mais Daris est un esprit prévenu, incapable de parler avec indépendance du clergé, surtout quand il s'agit de reconnaître ses fautes. Ce qu'on peut accorder à Daris c'est que le tableau tracé par le Vita Odiliae 1, 1 et 3 pp. 202, 203, 206 et reproduit par Gilles d'Orval III, 29, p. 101 et par Albéric de Troisfontaines, p. 861, est singulièrement exagéré, voire même en partie légendaire. Mais les écrits émanés de Lambert le Bègue et de ses partisans (BCRH, t. 68, 1899) sont des témoignages contemporains et irrécusables Voir d'ailleurs Anselme de Gembloux, a. 1131, p. 383, relatant qu'Innocent II condamna à Liège les prêtres mariés, et les Annales Rodenses, année 1131 (Ernst VII p. 42). Encore en 1203. les statuts de Gui de Préneste, légat pontifical, supposent le concubinage des prêtres toujours pratiqué à cette date à Liège : Priventur etiam beneficiis suis clerici in sacris ordinibus constituti et sacerdotes si, postquam ter ammoniti fuerint, focarias quas habent in domibus suis non abjecerint etc. (Bormans et Schoolmeesters, t I, p.134).

(2) Improperatur enim mihi - -- - quod predicationen meam textores et pellifices, et non aliquis ex principibus receperit. Mémoire de Lambert le Bègue à l'antipape Calixte III, dans BCRH, t. 68, p. 344.

 

Godefroid Kurth :
La Cité de Liège au Moyen-Age 

Edition L. Demarteau , T.I., (Appendices III), pp. 344 et suiv.  (Liège, 1910)


DE L'ORIGINE. LIÉGEOISE DES BÉGUINES.

   On a discuté à l'infini sur l'origine des béguines, et tout semble avoir été dit. En somme, je ne vois pas la moindre raison pour contester la paternité de l'institution à Lambert le Bègue.

   D'abord, la tradition liégeoise qui la lui attribue est ancienne. Elle a été consignée avant le milieu du XIIIe siècle par le Vita Odiliae, puis vers 1250 par Gilles d'Orval, p. 110, par Albéric dé Troisfontaines, p, 855, par le manuscrit Paul Meyer :

Cist prudom fist premier l'ordre de béguinage,
Les epistles sain Paul mist en nostre langage,

et. enfin, en 1266, par Henri de Gueldre lui-même, exprimant évidemment ici l'opinion unanime de l'Église de Liège : « Hec sancta religiosarum puellarum et matronarum que béguine vocantur, plantatio, hec vinea Domini Sabaoth fructifera, jamdudum in civitate Leodiensi et diocesi prima pullulavit et palmites suos longe lateque producens, pene per totum orbem flores protulit et suavissimos profudit odores; gaudemus in Domino dictas nostras civitatem et diocesim propter hoc ubique locorum magnis laudum preeoniis attolli, etc. » (AHEB, t. XX, 1886, p. 125-126).

   Quand on réfléchit que le fondateur était mort depuis un peu plus d'un demi-siècle avant 1250, et que, parmi les vivants d'alors, plus d'un pouvait l'avoir connu, beaucoup devaient avoir assisté à la naissance de l'institution, on se dérobe difficilement à la force probante de ces témoignages, d'autant plus autorisés qu'ils ne sont contestés par aucun autre.

   Il y a plus, et nous avons presque le témoignage de Lambert le Bègue lui-même. Dans sa troisième lettre au pape Calixte III, parlant des reproches qu'on a faits à ses sectateurs, il montre ceux-ci pleins d'une ardente piété, recevant le corps du Seigneur avec la plus touchante dévotion, menant une vie toute remplie par le travail, par la prière et par le chant des hymnes. Puis il continue : Unde et ego bonis eorum studiis cooperans, virginibus vitam et passionem beate Virginis et Christi matris agnetis, omnibus vero generaliter Actus apostolorum rithmicis concrepantes modulis ad linguam sibi notiorem a latinà transfuderam, etc. BCRH, 1899, p. 352. Ces vierges pour lesquelles il écrit, qui donc serait-ce sinon celles qui, pour avoir suivi ses instructions, ont reçu le nom de béguines?

    Car le nom de béguines vient positivement de celui de Lambert-le-bègue. Les philologues : M. Vercoullie, Woordenboek der nederlandsche taal, art. begijn et mon ami M. Bang, professeur à l'université de Louvain, dans une note manuscrite qu'il a bien voulu me remettre, ont montré l'impossibilité de dériver le mot du germanique beggen, to beg. M. Pirenne, t. 1, p. 339 note, tout en faisant cette constatation, croit que si les béguines avaient pris le nom du réformateur liégeois, elles se seraient appelées Lambertines et non béguines. Et cela serait vrai si elles avaient elles-mêmes choisi leur nom; mais. tout au contraire, il leur a été infligé comme un sobriquet par ceux qui n'aimaient pas leur institution : c'est ce que nous apprend en termes exprès Jacques de Vitry dans sa lettre à Foulques de Marseille : Vidisti etiam et miratus es, quosdam impudicos et totius religionis inimicos homines praedictarum mulierum religionem malitiose infamantes, et caninà rabie contra mores sibi contrarios oblatrantes, et cum non haberent amplius quod facerent, nova nomina contra eas fingebant sicut Judaei Christum Samaritanum et Christianos Galilaeos appellabant (Dans AA. SS, 19 février, t. III, p. 100-101). Ainsi, d'après notre auteur, les béguines sont les disciples du bègue comme les chrétiens sont les disciples du Galiléen ; il serait difficile d'être plus clair.

 

 

12/01/2013