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Sylvain Baleau :
Les sources de l'histoire de Liège au Moyen Age, Etude critique.
Edition Henri Lamertin, T.I., pp. 88 et suiv. (Bruxelles, 1903)) |
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9. Lambert le Bègue. -- Dans la
seconde moitié du XIIe siècle vivait à Liège un prêtre du nom de Lambert,
qui s'attribua la mission de réformer les abus de son temps. Il était né de
parents pauvres, peu après 1131, et parvint au sacerdoce par des moyens
illicites, suivant ce qu'il avoue lui-rnême, sans nous éclairer davantage
sur la nature de ces moyens (1). Promu à la cure de Saint-Christophe, il
commença à déclamer contre les abus du clergé. Cité devant le synode, il eut
pour juges trois hommes vertueux : Herman, abbé de Floreffe (1174 -1194),
Heverlin de Fooz, abbé de Saint-Laurent (1161-1183), et Lucas, abbé de
Cornillon (1138-1178) (2). Sans égard pour l'appel au Saint-Siège déposé par
Lambert, Raoul de Zaehringen le fit emprisonner au fort de Revogne.
L'antipape Calixte III, que Raoul et Lambert avaient tous deux le tort de
reconnaître, reçut l'appel du curé de Saint-Christophe et ordonna sa mise en
liberté (3). Lambert se rendit lui-même à Rome pour présenter sa défense. Il
est probable que Calixte III n'a point terminé ce procès, car au mois de
juillet 1177, l'agitateur fut condamné par le concile de Venise et abandonné
de tous.
On lit quelques lignes sur Lambert le Bègue dans Albéric de
Troisfontaines (4) et dans le Magnum Chronicon belgicum (5).
La fameuse vie d'Odile en fait un portrait trop flatteur et raconte assez
inexactement ses prédications et ses malheurs (6). Ce récit a été à peu près
textuellement reproduit par Gilles d'Orval. L'auteur du Vita Odilae
appelle Lambert : « litterarum studiis parum instructus, rusticus, indoctus
» . Ses écrits prouvent au contraire qu'il avait de l'instruction et
possédait une assez forte connaissance de l'Écriture sainte, qu'il cite
surabondamment. Au témoignage d'Albéric, il a écrit un Antigraphum,
publié un Tabula Lamberti, et traduit en langue romane plusieurs
ouvrages, surtout des vies de saints et les actes des apôtres (7}. Nous
contrôlerons plus loin l'exactitude de ces renseignements.
D'autres documents peuvent actuellement nous aider à formuler un
jugement sur le prêtre agitateur. Dès 1879, Waitz signalait l'existence d'un
manuscrit du XIIIe siècle, conservé au Museum Hunterianum de Glasgow
(8) et contenant, avec l'Antigraphum, une série de lettres et de
mémoires échangés entre Calixte III, Raoul de Zaehringen, Lambert le Bègue
et ses partisans. Ces divers écrits ont été publiés, d'une manière plus ou
moins complète et exacte, par M.. Fredericq (9) et par M. Daris (10).
M. Arn. Fayen nous en a enfin donné une édition définitive, d'après le
manuscrit le plus ancien, copié par lui à Glasgow (11).
Pour éclairer, à l'aide de ces textes, la physionomie d'un homme
resté jusqu'ici à peu près légendaire, il faut tenir compte que tous les
documents que nous possédons, émanent de la même source et ne présentent
qu'un côté de son histoire, celui par lequel il a voulu lui-même être connu.
Ce sont des plaidoyers et des pamphlets, qui doivent être lus avec la plus
grande précaution, parce qu'ils ne font connaître que les choses favorables
à l'agitateur et les moyens de défense que lui-même ou ses partisans jugent
propres à leur justification, tandis qu'ils laissent dans l'ombre ce qui est
à leur charge. Il n'en est que plus remarquable d'avoir à constater qu'avec
toutes ces pièces de procès, exclusivement fournies par la défense, nous
sommes en état, si nous savons lire entre les lignes, de prononcer contre
Lambert une sentence motivée. Il nous apparaît comme un agitateur insoumis,
immodéré et imprudent, confondant dans ses violentes objurgations le clergé
tout entier (12), y compris les religieux les plus fervents, tels qu'étaient
les Prémontrés et les Cisterciens (13), et s'attribuant orgueilleusement à
lui seul et à quelques rares partisans le mérite de reproduire par ses
vertus l'image de Jésus-Christ (14).Certains de ses propos relatifs au
Jeûne(15), au travail du dimanche (16), aux sacrements de baptême et
d'eucharistie (17), à la légitimité de la juridiction ecclésiastique (18),
ont un incontestable relent d'hétérodoxie.
10.
Antigraphum Petri. -- Parmi les ouvrages qu'Albéric attribue à Lambert
le Bègue, le premier rang est occupé par l'Antigraphum. Le titre
complet de cet écrit est : Antigraphum Petri. C'est une réponse aux
observations que Lambert, curé de Theux, a adressées à un prêtre, désigné du
nom de Pierre, dans une lettre qui nous est conservée (19). Il
est loin d'être certain que Lambert le Bègue soit ce prêtre, auteur de la
riposte contenue dans l'Antigraphum. Il n'est appelé Pierre dans
aucun des écrits qui se rapportent à lui. On ne rencontre ce nom que dans la
lettre du curé de Theux et dans le bref de Calixte III à l'évêque Raoul.
Dans cette dernière pièce, Pierre est cité en tète des partisans de Lambert
le Bègue, privés de leurs prébendes par l'évêque (20). Il se peut qu'il
faille identifier l'auteur de l'Antigraphum avec ce personnage, qui
parait n'être pas l'un des moindres parmi les soutiens de l'agitateur.
Lambert le Bègue, citant lui-même l'Antigraphum, parait le
distinguer de ses propres écrits (21).
11.
Psautier de Lambert le Bègue : sa table; ses écrits en langue romane. -- M. Paul Meyer (22) compare
entre eux cinq manuscrits, formant un groupe de livres liturgiques, faits
pour les laïques plutôt que pour le clergé. De ces cinq manuscrits, deux ne
nous sont connus qu'indirectement; les trois autres reposent à la
Bibliothèque nationale de Paris, fonds latin, n° 1077; au British Museum, n° 21114.
add.; à la bibliothèque de l'Université de
Liège, n° 431 (catal. n° 10). Tous sont du XIIIe
siècle et d'origine liégeoise. Ils portent en tête le calendrier,
orné de miniatures représentant les occupations du mois. Ce calendrier est
suivi d'une table, formée de dix-neuf colonnes verticales se rapportant au
cycle lunaire, et de vingt-huit lignes horizontales correspondant au cycle
solaire. Cette table était destinée à
fournir la date de Pâques à partir de 1140 (23). Dans
les manuscrits du British Museum, la table pascale est: suivie d'une
image représentant un personnage à auréole, avec des inscriptions (24) d'où il ressort que ce
personnage est Lambert le Bègue, et que la table est le tabula Petri
dont parle Albéric. En regard d'autres miniatures, représentant des scènes
de l'histoire sainte ou de la vie des saints, viennent ensuite des prières
ou des poésies en langue romane, qui sont en partie les mêmes dans tous les
manuscrits (25). A la suite de ces premières
feuilles, commence le psautier, aussi en roman.
« Je n'oserais dire que les prières du psautier liégeois, dit .M.
P. Meyer, soient l'oeuvre de Lambert le Bègue; ce serait une conjecture que
ne pourrait appuyer aucune preuve. Cependant, si l'on considère que ce
psautier émane certainement de Lambert le Bègue, on ne jugera pas impossible
que ces diverses poésies soient aussi son oeuvre. Il paraît de plus en plus
probable que Lambert le Bègue a grandement aidé au mouvement en faveur de la
littérature pieuse en langue vulgaire, qui se manifesta dans le diocèse de
Liège dès la fin du XIIe siècle, et qui se continua jusqu'au delà du XIVe.
»
On trouverait sans doute une nouvelle confirmation
de cette conjecture dans le reste des oeuvres de Lambert le Bègue.
Malheureusement, nous ne possédons plus aucune traduction des actes des
apôtres ou des épîtres de saint Paul, ni aucune vie de saints, ou autre
écrit en langue romane, qui puisse avec probabilité lui être attribué (26).
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(1) Mémoire de Lambert le Bègue à Calixte III, dans CRH.,
5e série, t. IX, pp. 343-345.

(2) Seconde lettre des partisans de Lambert le Bègue à Calixte III,
ibid., pp. 339-340.

(3) Bref de Calixte III à Raoul de Zaehringen, ibid., pp.
328 et suiv.

(4) MGH. SS., t. XXIII, p. 855.

(5) PISTORIUS, Rerum germanicarum scriptores. Francfort,
1607, t. III, p. 193.

(6) AB,, t. XIII, p, 206.

(7)
« Magister Lambertus Leodiensis de Sancto
Christophoro, obiit, nove religionis que fervet in Leodio et circa partes
illas ferventissimus predicator. Iste antigraphum scripsit et tabulam que
Lamberti intitulatur edidit, sed et multos libros et maxime vitas sanctorum
et actus apostolorum de latino vertit in romanum. » ALBERICUS, suprac., ad a. 1177.

(8) NA., t. IX, p, 624.

(9) P.FREDERICQ,Corpus documentorum
inquisitionis neerlandicae, t. II, pp. 9 et suiv. Cf. Bult. de
l'Acad. roy. de Belgique, 3e série, t. XXIX, 1895, pp. 148 et
suiv., pp. 990 et suiv.

(10)
DARIS, Notices,
t, XVI, pp. 25
et suiv, Texte de l'Antigraphum, d'après une copie du XVIIIe siècle,
au Séminaire de Liège, suivi de la reproduction des lettres, d'après
l'édition de M, Fredericq. Cf. Ibid., t. V, pp. 187 et suiv.,
et Mémorial, revue des intéréts religieux, 1873, p, 659.
(11) CRH., 5e série, t, 1X, pp. 255 et suiv.

(12) CRH., suprac, pp. 270 et suiv., pp. 294 et suiv.

(13) Ibid., p. 290.

(14) Ibid., p. 351.

(15) 1bid., p. 290.

(16) Ibid., p. 349.

(17) Ibid., pp. 324-325, 353-354.

(18) Ibid., p. 287, ligne 20, et pp. 295-296.

(19) Ibid., pp. 267 et suiv.

(20) CRH., suprac., p. 329.

(21) Ibid., p. 354.

(22) PAUL MEYER, Le psautier de Lambert le Bègue, dans
Romania, t. XXIX, 1900, pp. 528 et suiv.

(23) M. Meyer pense que la date de 1240, indiquée dans le catalogue
de
l'université de Liège, est une erreur du rédacteur de ce catalogue. Nous
constatons que cette date est réellement celle que porte le manuscrit. Elle
provient sans doute d'une faute du copiste.

(24) Dans les deux coins supérieurs : « Sires Lambers »
Dans ta banderoles que porte le personnage :
« Ge suis ichis Lambers, nel tenez pas a fable
Ki funda sain Cristophle,
ki enscri ceste table. »
Dans ta marge supérieure :
« Cist prudom fist prumiers l'ordne de beginage
Les epistles sain Paul
mist en nostre langage. »

(25) Quelques-unes de ces poésies sont publiées
dans Bibliothèque de l'Université de Liège, Catalogue des manuscrits,
pp. 13 et suiv.

(26) Sur les oeuvres de Lambert le Bègue, comparez aux
deux textes précédents (p. 329, n. 4; p. 331, n. 5) les passages que voici :
« Actus apostolorum de latino in gallicum transtulit ; cui etiarn scribenti
Paulus apostolus... quem... diligebat... apparuisse dicitur ». Vita
Odiliae dans AB., t. XIII, p. 208. C'est sans doute ce texte qui a fait
croire que Lambert avait traduit les épîtres de saint Paul -- « Virginibus
vitam et passionem beate Virginis et Christi matris agnetis, omnibus vero
generaliter Actus apostolorum rithmicis concrepantes modulis, ad linguam
sibi notiorem a latina transfuderam, multis loco congruo insertis
exhortationibus... » Lambert le Bègue à Calixte III, dans CRH,
suprac., p. 352.
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Henry Delvaux
Biographie nationale T. XI
publiée par l'Académie royale des sciences, des lettres et des Beaux-arts de
Belgique
Bruxelles, 1897. |
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Lambert LE BEGUE prêtre liégeois du XIIe
siècle, ainsi surnommé par ce qu'il souffrait d'une difficulté de
prononciation. C'était, disent les historiens, un homme très riche, peu
instruit mais animé d'un grand zèle envers Dieu. Il fit construire sur ses
propriétés, vers 1179, une église en l'honneur de saint Christophe. Autour
de celle-ci il édifia de petites habitations à l'usage de femmes et de
jeunes filles dévotes, qui voulaient renoncer au mariage et vivre dans la
tranquillité et le culte de la vertu. Ces personnes, furent appelées
béguines, du surnom de bègue donné à Lambert. D'aucuns ont attribué la
fondation des béguines à sainte Begge, au VIIe siècle. De nombreux
témoignages historiques prouvent que cette opinion est erronée. Cette
institution, si modeste à son berceau, prit bientôt en Belgique, en France
et aux Pays-Bas, un développement considérable.
A cette époque, le siège épiscopal de Liège était occupé par Raoul
ou Radulphe de Zäringhen, fils de Conrad, duc de Zäringhen et de
Clémence, fille de Godefroid de Namur. Barons féodaux plutôt que pasteurs,
les princes de Liège avaient alors plus souci de maintenir ou. reculer les
limites de la principauté, que d'y faire respecter l'ordre et les bonnes
mœurs. Le clergé de Liège et ses ouailles, éloignés de la salutaire
influence du pape Grégoire VII, s'abandonnaient à une licence effrénée. Le
célibat était lettre morte pour les ecclésiastiques; le peuple s'abandonnait
en pleine rue à la débauche, et le temple lui-même n'avait su se garder
contre une profanation trop fameuse, connue sous le nom de
«
culte de la Reine ». La simonie ne le cédait en
rien à la dépravation des mœurs. Les sacrements et la messe étaient devenus
des objets de trafic. L'évêque Raoul, au rapport d'un historien liégeois,
faisait mettre les prébendes à l'encan sur le même étal où son ami, le
boucher. Udelin, dépeçait les boeufs. Une voix devait s'élever pour rappeler
le peuple à la loi, pour faire rentrer le clergé dans l'ordre : ce fut celle
d'un simple prêtre, de Lambert le Bègue. Bien que timide, peu instruit et
parlant mal, il résolut, sans autre arme que son zèle pour le bien,
d'attaquer de front les vices de son temps. Il se prit à prêcher en public
contre la corruption et la simonie, réprimandant le peuple, le clergé et
l'évêque. Il en fut bientôt bruit par toute la ville, et le monde accourut
en foule pour entendre des sermons d'un genre si peu accoutumé. Bien des
gens, touchés par la parole de l'apôtre, furent pris de repentir et
revinrent à une meilleure vie. Mais les déclamations de Lambert
s'attaquaient surtout au clergé, et c'est dans les rangs de celui-ci qu'il
rencontra la plus violente opposition. - «
Quel est, » disaient les prélats,
« cet homme grossier et sans instruction
qui, sans mission, s'arroge ainsi le droit de prêcher ? »
Cependant le peuple ne cachait pas son enthousiasme
pour le réformateur, et l'opposition fomenta quelque temps dans l'ombre.
Mais un jour, le 6e des ides de juin de l'an 1180, tandis que Lambert
prêchait ave plus de véhémence que de coutume, il se produisit un mouvement
contre lui, qui l'obligea de fuir. Ne se croyant en sûreté qu'à l'ombre des
voûtes du sanctuaire, il se réfugia dans la cathédrale, et là, au pied de
l'autel de la Vierge, il se jeta par terre les bras étendus en croix,
voulant ainsi rappeler à tous saint Lambert, de glorieuse mémoire, qui, à
cette même place et dans cette même position, avait subi le martyre quelques
siècles auparavant. Levant ensuite les yeux sur l'autel de la Vierge, il
s'écria : « Hélas, hélas!
voici que vient le jour, où sous ton sol les pourceaux
fouilleront la terre, où ton autel édifié à l'honneur des saints deviendra
une étable pour les animaux immondes ». - Il n'eut
pas plus tôt achevé ces paroles, rendues prophétiques par les événements,
que des prêtres, oubliant le respect qu'ils devaient tant à eux-mêmes qu'au
lieu où ils se trouvaient, le frappèrent à coups de poing et de bâton, lui
lacérant le visage de leurs ongles et lui arrachant la barbe et les cheveux.
Bien plus,. ils prièrent l'évêque de faire incarcérer Lambert, et Raoul,
cédant à leurs instances, ordonna qu'on s'emparât de lui et qu'on
l'emprisonnât au château de Rivogne près Rochefort. C'est dans cette prison
que Lambert traduisit du latin en français les actes des apôtres. Fisen et
Foullon se font l'écho d'une légende qui assure que saint Paul serait venu
miraculeusement, à diverses reprisés, consoler Lambert dans son isolement,
causer familièrement avec lui et lui apporter même ce qui était nécessaire à
son travail.
Mais le peuple de Liège s'indignait qu'on lui eût enlevé celui
qu'il considérait comme un saint et un prophète. Raoul se vit contraint,
vers la fin de l'année 1180, d'envoyer Lambert à Rome, afin que le pape le
convainquît de folie. Le pape, bien loin de le trouver fou découvrit en lui,
sous des apparences grossières, des vues simples, pures et droites. Il jugea
même qu'il pouvait faire grand bien au peuple de Liège et le renvoya avec
autorisation de prêcher. Ce seul fait nous semble devoir mettre à néant
l'hypothèse que Lambert le Bègue aurait eu de l'affinité avec la secte
hérétique connue sous le nom de Vaudois. On ne peut nier qu'il y ait eu
entre la théorie de Pierre de Vaud et celle de Lambert une certaine
analogie, notamment en ce qui concerne la pauvreté évangélique et la lecture
de la Bible, auxquelles tous deux voulaient ramener les fidèles, ainsi que
le trafic des choses saintes qu'ils réprouvaient également. Cette analogie
provient de ce que, vivant à la même époque, ils se sont attaqués aux mêmes
vices. Mais il y a, entre les deux théories, un écart considérable : les
Vaudois dénient toute autorité à l'Église, rejettent les cérémonies du culte
et prétendent que chacun peut administrer les sacrements. Lambert n'a jamais
soutenu rien de pareil.
Suivant l'opinion émise par M. Daris, dans son savant ouvrage sur
les églises du diocèse de Liège, Lambert aurait été l'auteur d'un petit
opuscule intitulé Petri antigraphum, qui se trouvait en manuscrit, au
siècle dernier, à la Bibliothèque royale de Paris. Cette assertion n'est pas
sans reposer sur une certaine vraisemblance. En effet, le chroniqueur de
Neufmoustier nous affirme que Lambert écrivit un antigraphum D'autre
part, le nom de Pierre n'est qu'un pseudonyme, ainsi que l'auteur l'avoue
lui-même dans son prologue, quand il dit : Quod antigraphum Petri
nominari placuit. Enfin, il ressort du texte même de cet opuscule qu'il
a été écrit à Liège et qu'il renferme bien les déclamations de Lambert
contre les vices de son époque. L'auteur y soutient notamment que, dans
l'Église, il n'y a plus, de son temps, d'hommes spirituels et saints, pas
plus parmi les prêtres que dans les rangs des laïques. Aussi les fidèles
doivent-ils éviter leurs pasteurs, comme des brebis fuient les loups.
Lui-même se sépare de l'Église pour se ranger du côté de Jésus-Christ. Il ne
veut pas non plus du repos du dimanche, parce que les fidèles l'emploient. à
tout autre chose qu'à glorifier Dieu. On le voit, ces idées reflètent une
âme froissée par les désordres de ses contemporains. Il y a donc tout lieu
de croire que cet antigraphum a réellement été écrit par Lambert,
sans qu'on puisse cependant en être absolument certain.
Il est curieux de remarquer que la cathédrale de Saint-Lambert fut
détruite par un incendie quelques années après les prédictions de Lambert.
Que cet événement soit arrivé en 1183, comme le veulent les chroniques de
Zantfliet et de Tongres, ou en 1185, comme le disent Gilles d'Orval, Lambert
le Petit, Jean le Prêtre et Sigebert de Gembloux, peu importe; ce qui. seul
nous intéresse, c'est qu'au 4e jour des calendes de mai, l'édifice fut
détruit par le feu et qu'il ne resta debout que l'autel de la Vierge. Le
peuple ne manqua pas de voir dans cet événement l'accomplissement de la
prophétie de Lambert, et ce fait contribua à faire de lui un héros
populaire. Il arriva alors que la foule, racontant la vie du héros avec
commentaires et légendes, finit par confondre si bien la vérité historique
avec l'allégation mythique, qu'il devint impossible, de discerner l'une de
l'autre.
Les historiens ne sont pas d'accord sur la date de la mort de
Lambert. Suivant Chapeaville et la chronique de Neufmoustier, il mourut en
1177. Suivant Fisen, il mourut en 1187 et aurait assisté à l'incendie de la
cathédrale, que cet auteur reporte également à l'an 1185. Nous croyons
plutôt, avec Bouille, qu'il décéda en 1182, non, comme le dit Foullon, en
retournant à Liège, mais dans cette ville même, où il était revenu et où il
avait été malade quelques semaines. Il fut inhumé à Saint-Christophe, dans
l'église qu'il avait bâtie, au milieu des béguinages qu'il avait créés.
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Joseph Daris
Histoire du diocèse et de la principauté de Liège, T. I. depuis leur origine jusqu'au
XIIIe,
Edition Demarteau, pp. 600 et suiv. (Liège, 1890)
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Lambert le
Bègue et le clergé de Liège. |
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Le biographe
d'Odile donne, à leur sujet, un récit qui mérite d'être soumis à un examen
critique.
Du temps que la simonie régnait à Liège, dit-il, Dieu suscita un
saint prêtre qu'on nommait Lambert le Bègue, parce qu'il était réellement
bègue. Son nom passa aux béguines dont il fut le fondateur. Quoique
peu instruit, il commença à prêcher et il s'éleva avec force contre la
simonie et les mœurs dépravées du clergé. Les laïques coururent en foule à
ses sermons. Plusieurs se convertirent. Comme il prêchait sans autorisation,
les ecclésiastiques le dénoncèrent à l'évêque qui le fit arrêter par des
soldats. Lorsque ceux-ci le conduisaient à travers de l'église de
Saint-Lambert, il y fut maltraité par quelques clercs. Lambert leva alors
les yeux vers l'autel de la Vierge et s'écria : « Le jour viendra où les
pourceaux fouilleront la terre en cet endroit. » Raoul le fit enfermer au
château de Revogne où Lambert traduisit les Actes des Apôtres en
langue romane. On dit que saint Paul lui apparut dans la prison et lui
fournit ce qui était nécessaire pour écrire. L'évêque l'envoya ensuite à
Rome près du Pape pour y être jugé. Le Souverain Pontife approuva sa
conduite, loin de la condamner ; il lui accorda la faculté de prêcher et le
renvoya à Liège. Lambert mourut en revenant dans son pays. Tel est le récit
du biographe d'Odile, reproduit par Gilles d'Orval et tous les historiens
subséquents. (V. CHAPEAVILLE, t. Il, P. 126.)
Le second continuateur des
Gestes des abbés de Saint-Trond qui écrivit vers 1180, ne parle pas de
Lambert le Bègue. Lambert le Petit, religieux de Saint-Jacques qui mourut en
1194 ne parle pas de lui non plus dans sa chronique. Ce silence donne lieu à
conjecturer que le public ne s'est guère occupé de Lambert le Bègue.
La chronique de Neufmoustier, à Huy, mentionne Lambert à l'année
1177 : en cette année, dit-elle, mourut maître Lambert de Saint-Christophe
qui fut le fervent promoteur du nouvel institut qui fleurit à Liège et dans
les environs. Il a écrit un Antigraphum, publié une Tabula
Lamberti et traduit en langue romane plusieurs ouvrages, surtout des
vies de saints et les Actes des apôtres. Ce récit du chroniqueur de
Neufmoustier ne contient rien, comme on le voit, touchant les déclamations
de Lambert contre l'évêque et le clergé, ni touchant ses prophéties.
L'Antigraphum
de Lambert est une réponse aux
reproches qu'on lui faisait de porter atteinte à la considération du clergé,
de détourner le peuple de l'obéissance et de compromettre ainsi son salut
éternel. Dans cette réponse, Lambert se livre à des déclamations
passionnées, entremêlées d'un grand nombre de textes de l'Ecriture Sainte.
Il ne raisonne point, il ne produit pas de preuves; il n'allègue pas de
faits positifs, mais il déclame.
La plupart des
déclamations de Lambert recèlent des erreurs doctrinales qui ont de grandes
analogies avec celles des Vaudois. Les pasteurs, dit-il, qui cherchent leurs
propres intérêts, ne sont plus des pasteurs légitimes ; il n'y a plus de
sainteté dans l'Église, ni parmi les laïques, ni parmi les ecclésiastiques ;
il n'y a plus d'hommes spirituels. L'honoraire que les prêtres reçoivent à
l'occasion de l'administration des Sacrements est, aux yeux de Lambert, le
prix de vente des choses saintes.
Il y a de
grandes analogies entre les idées et les actes de Lambert et ceux des
Vaudois. Ces hérétiques prêchaient sans autorisation de l'évêque ; ils
voulaient rétablir le règne de la pauvreté évangélique ; ils déclamaient
contre le clergé et ses biens ; ils traduisaient la Bible en langue
vulgaire. Lambert fit exactement la même chose. Son Antigraphum
révèle un homme exalté et exigeant qui voit partout des abus, un esprit
chagrin qui est mécontent de tout le monde et de toute chose, et qui est
poussé par l'ambition de se produire comme réformateur. (V. Notices,
t. IV et V.)
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De Gerlache :
Histoire de Liège depuis César jusqu'à Maximilien de Bavière
Edition M. Hayez, pp. 70 et suiv. (Bruxelles, 1843) |
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Radulphe
succéda à Alexandre II. Sous son gouvernement, la simonie, protégée,
disait-on, par l'évêque, l'usure, l'impudicité et une foule d'autres vices,
régnaient impunément parmi le peuple et le clergé. Alors vivait à Liège un
prêtre d'origine obscure, nommé Lambert-le-Bègue, qui avait bâti sur son
propre fonds une église en l'honneur de saint Christophe, et quelques
maisons à proximité pour y loger un certain nombre de filles dévotes, que
l'on appela Béguines à cause de leur patron (1).
Cet homme, qui n'occupait aucun rang dans le clergé, qui avait même de
la peine à s'exprimer parce qu'il était en effet bègue et à peu près
illettré, s'enflamma d'un saint zèle à la vue des désordres qui affligeaient
l'église, et se mit à déclamer avec violence contre les mœurs dissolues du
siècle et contre l'infâme trafic des bénéfices. Comme il n'épargnait
personne et qu'il attaquait surtout les prêtres, le peuple recueillait ses
paroles avec avidité, admirait sa hardiesse et le louait comme le défenseur
de l#1a religion. Il opéra d'éclatantes conversions : cependant quelques
courtisans de l'évêque, indignés de son audace, s'écrièrent :
«
Quel est donc ce rustre, cet ignare, qui s'arroge sans mission le droit de
blâmer publiquement des hommes que tout le monde devrait respecter ? (2) »
Et ils le dénoncèrent à Radulphe, qui était le plus irrité contre lui,.
parce que ses censures l'atteignaient plus directement. Radulphe le fit
saisir dans l'église de St-Lambert, tandis qu'il y prêchait. Traîné avec
violence hors du temple, et accablé de coups par de méchants clercs que sa
parole avait blessés, le pauvre prêtre s'écria, en jetant ses regards vers
l'autel de la vierge et en poussant de profonds gémissements :
«
Hélas! hélas! le jour n'est pas loin où ces autels consacrés aux saints
deviendront le repaire des pourceaux! (3)
»
L'évêque fit conduire Lambert au château de
Revogne, où il employa les loisirs de sa captivité à traduire en français
les épîtres du grand apôtre saint Paul pour lequel il avait toujours eu une
dévotion particulière. Cependant le peuple, le considérant comme un martyr,
se mit à murmurer, et une partie. même du clergé qui avait été fort touchée
de ses prédications, demanda qu'on lui rendit la liberté. Radulphe regardait
Lambert comme un insensé ; il soumit sa cause au pape et le fit partir pour
Rome, où il avait eu soin de le peindre d'avance sous des couleurs peu
avantageuses. Mais le pape, sachant que la sainteté et la vertu passent
aisément pour folie aux yeux de ceux qu'elles offusquent, et instruit
d'ailleurs que depuis longtemps le clergé de Liége avait besoin d'une
réforme, écouta Lambert avec attention et ne le trouva nullement fou. Il le
renvoya à Liège avec la permission de prêcher, en lui recommandant toutefois
de ménager les personnes en démasquant les vices. Le pieux missionnaire
recommença à parler en public avec plus de zèle que jamais ; on en attendait
de grands fruits, mais il mourut peu après son retour et fut vivement regretté du peuple. Il avait à peine
quitté la terre depuis deux ans, lorsque le feu prit à la cathédrale qui fut
presque entièrement détruite, ainsi que le vieux palais épiscopal. Les
peintures, qui étaient d'un prix inestimables, et les chartres de la
cathédrale, périrent dans les flammes. C'est ainsi que fut accomplie la
prophétie de Lambert le Bègue dont chacun avait gardé le souvenir à Liège. |
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(1)
Leur institut s'étendit plus tard dans une grande partie des Pays-Bas.

(2) Fervore Dei armatus, coepit contra ecclesiasticorum
depravatos mores praedicare, erroresque eorum palam refutare... Videntes
ecclesiarum praelati prédicationis hujus opinionem invalescere, indignati
sunt, dicentes : quis est iste vir rusticus qui auctoritatem, officiumque
praedicationis sibimet usurpare indoctus praesumit ? Gilles
d'0rval, apud Chapeav:

(3)
Heu! heu! ecce dies veniunt cum subtus te terram effodient porci, et quae in
honorem sanctorum ara dedicata es, hara porcorum efficieris !
ibidem.

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Théodore Gobert
Liège à travers les
âges : les rues de Liège.
Editions Culture et Civilisation, pp. et
suiv. : |
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Lambert
le Bègue est un prêtre liégeois de la seconde moitié du XIIe siècle, qui
s'attribuait la mission d'extirper les abus de son époque. Dix lustres après
son trépas, un écrivain anonyme, désigné le Biographe d'Odile,
consigna à sa façon les prouesses de Lambert, en le qualifiant de saint
ecclésiastique. Il le montra doué d'une très faible instruction, mais
prêchant néanmoins contre les irrégularités de tous genres dont il accusait
ses frères du sacerdoce. Il prophétisait, comme châtiment de ces fautes, la
destruction par le feu de la cathédrale Saint-Lambert, ce qui arriva l'an
1185. Le même auteur attribue à Lambert des visions et des prodiges.
Ces assertions ont été reprises peu après par
le moine Gilles d'Orval, amplifiées, naturellement, et vulgarisées par le
légendaire Jean d'Outremeuse au siècle suivant, puis reproduites sans examen
aucun par des chroniqueurs vulgaires subséquents. Au fond, aucun historien
liégeois sérieux des âges anciens ne s'est attaché à contrôler la véracité
de l'ensemble des faits qu'on dit avoir caractérisé la vie de Lambert le
Bègue. Remarquons que le récit de l'auteur de la vie d'Odile est la source
unique à laquelle tous les autres chroniqueurs ont puisé. Remarquons, en
outre, que les diverses relations de cet auteur sont parsemées de faits
merveilleux et d'autres invraisemblables qui l'ont discrédité complètement.
Quel degré de confiance pouvait-on, dès lors, accorder à ce qu'il rapportait
de Lambert le Bègue ?
Dans ces
derniers temps, la critique historique s'est efforcée de jeter la lumière
sur ce passé ténébreux. Ses tentatives multiples ont été couronnées d'un
réel succès. Elles ont fini par dégager en grande partie l'histoire du
personnage des brouillards de la légende.
Les premières
éclaircies ont été produites au dernier quart du XIXe siècle. Un savant
français, Ulysse Robert, débuta par la publication de quelques pièces
relatives à Lambert dans le Bullaire du pape Calixte III. Déjà en
1879, Waitz signalait l'existence d'un manuscrit conservé au Museum
Hunterianum, de Glascow, manuscrit qui renfermait, avec des lettres de
Lambert le Bègue et de ses partisans adressées à l'antipape Calixte III, un
mémoire intitulé Antigraphum Petri, ayant trait au même sujet. Le
professeur Paul Frédéricq, de l'Université de Gand, eut la faveur d'une
transcription des lettres sans l'Antigraphum. Il les reproduisit dans
son Corpus documentorum inquisitionis neerlandicae (1),
ensuite les commenta à l'Académie royale de Belgique (2).
En 1897, le chanoine Daris les imprima à son tour, en les accompagnant de
renseignements qu'il avait été possible de découvrir sur la vie du
personnage liégeois (3) . Il y joignit l'Antigraphum
Petri, d'après une copie que le religieux Stephani avait tirée au XVIIIe
siècle d'un manuscrit de la bibliothèque royale de Paris, copie conservée
présentement à la bibliothèque du séminaire épiscopal de Liège. Enfin,
depuis cette publication, A. Fayen a donné une édition définitive de tous
ces documents, d'après les deux manuscrits de Glascow et de Paris (4).
Au fond, l'Antigraphum
est un plaidoyer de Lambert le Bègue rédigé par lui au sortir d'une
audience pontificale, au cours de laquelle il n'avait pas réussi à se
justifier comme il l'avait espéré. C'est là qu'il a consigné avec âpreté ses
accusations contre le clergé liégeois de son temps.
Mais, dans tous
les textes imprimés, on n'entend que la cloche la plus favorable au
réformateur ; on n'y peut distinguer ce que lui reprochaient ses adversaires
qu'à travers la défense qu'il oppose à ces reproches. On aimerait entendre
l'autre cloche, et retrouver quelques documents émanant des accusateurs de
Lambert, auxquels l'autorité épiscopale et princière, voire de plus hautes
encore ont donné nettement raison (5).
Peut-être l'avenir fera-t-il surgir ces éléments d'appréciation.
En attendant,
une conclusion ressort des renseignements et textes acquis : Le rôle joué
par cet homme, resté à peu près légendaire jusqu'ici, n'a pas eu
l'importance lui prêtée généreusement par des chroniqueurs trop complaisants
et nullement éclairés. Sylvain Balau ne s'écartait nullement de la vérité
quand, en 1909, il énonçait cette déduction des dernières découvertes de la
science historique, concernant ce "protestant" du XIIe siècle :
"On s'est
souvent mépris - et même des écrivains récents sont retombés dans cette
erreur - sur la personnalité de Lambert le Bègue au XIIe siècle. A la suite
d'une lecture superficielle des documents qui nous le révèlent, on a entouré
ce personnage d'une auréole de sainteté, alors qu'un examen attentif des
écrits mêmes rédigés pour sa défense nous le fait apparaître comme un
agitateur insoumis, immodéré et imprudent, dont les propositions avaient un
incontestable relent d'hétérodoxie et qui confondait bons et mauvais dans
les mêmes objurgations violentes (6) ".
Sous
l'inspiration de Jean d'Outremeuse surtout, la croyance populaire s'est plu
à voir en son héros, le fondateur de l'église Saint-Christophe. Celle-ci
existait avant qu'il s'en occupât. On l'a pris également pour un gros
propriétaire foncier de Saint-Christophe même. Or, il conste de ses propres
écrits qu'il n'était nullement dans l'aisance, mais qu'il est sorti d'une
humble famille rurale, vers l'an 1131, qu'il est fils d'un simple
charpentier.
Le sens donné
généralement à son nom semble aussi être erroné. Le Bègue pourrait
bien être celui de sa famille (7)
. On ne trouve nulle part qu'il ait jamais bégayé ; au
contraire, lui-même se vante de prêcher les foules avec succès. Il était
lettré d'ailleurs et s'il avoue être entré dans le sacerdoce d'une manière
illicite, de quoi plus tard il dut réclamer l'absolution de son évêque, il
possédait à fond le texte de l'Ecriture Sainte.
Ne se bornant
pas à écrire en latin, il prit l'initiative d'employer chez nous le langage
vulgaire dans les ouvrages de piété. Pour les béguines sans doute, il
rédigea en notre patois local une vie de sainte Agnès (8).
Pour tous il traduisit du latin en roman liégeois les Actes des apôtres
en les accompagnant de commentaires moins sûrs peut-être que le texte.
Un auteur récent s'est demandé, avec beaucoup de perspicacité, si les
instructions du nonce du pape qui, peu après la mort de Lambert, interdit de
garder à Liège, des traductions de l'Ecriture, en langue vulgaire, ne
visaient pas ces publications de l'agitateur (9).
Grâce au chapitre collégial de
Saint-Paul, une cure, celle de Saint-Martin en Ile, vraisemblablement, lui
échut. Il ne la garda que trois ans. Elle lui fut enlevée parce qu'il ne
serait refusé de payer à la collégiale, dont il relevait, une augmentation
du taux de la dîme due. Serait-ce là le point de départ de son rôle de
redresseur de torts ? En tout cas, il obtint de l'abbé de Saint-Laurent une
autre cure, celle de Saint-Christophe, église qui était déjà debout, nous
l'avons dit. Il conquit là plus de succès oratoires auprès des groupes de
pieuses femmes éparpillées dans tout le quartier environnant. Il parvint à
en réunir une grande partie, à les faire vivre en commun sous sa direction
et à leur faire accepter des règlements spéciaux. Ainsi est-il considéré
comme le fondateur des béguinages dont les membres héritèrent de son
nom. Ce dernier, dans le principe, était pour elles, de la part de la
populace, un sobriquet injurieux, destiné à jeter la dérision sur leur mode
d'existence pieuse et retirée. Trois témoignages du XIIIe siècle même font
apparaître Lambert le Bègue comme le patriarche des béguines : 1°
Gilles d'Orval affirme catégoriquement que ce pasteur fut le premier qui
leur prêcha le prix de la chasteté, et ajoutait que la qualification de
béguines leur est venu du nom de leur fondateur ; 2° Albéric
de Troisfontaines, du même temps, appelle "Lambert de Saint-Christophe"
ferventissimus predicator du nouvel institut religieux qui fleurissait à
Liège et dans les régions voisines (10) ; 3° un
manuscrit du XIIIe siècle, du British Museum, décrit par P. Meyer, en
1900 (11), déclare que Lambert "fist prumiers
l'ordre de béguinage".
Il faut voir son unique et légitime
mérite. Ajoutons que, d'après les dires du personnage, il se bâtit une
maison à côté de l'église qu'il desservait. On s'explique ainsi le motif qui
a porté Jean d'Outremeuse à le faire passer pour le donateur de tout
l'enclos du vaste béguinage de Saint-Christophe (12).
C'est à côté de cette église que Lambert le Bègue est mort, l'an 1177,
d'après Albéric de Troisfontaines, le seul auteur ancien qui mentionne son
trépas, qu'on peut fixer vers l'an 1187 suivant certaines supputations (13).
C'est à Saint-Christophe, peut-on penser,
qu'il reçut la sépulture, dans le choeur, en face de l'autel majeur; c'est
là qu'on célèbre encore de nos jours son anniversaire le 15 mars (14).
Aussi ne peut-on trop louer la pensée
d'avoir transmis, à l'une des principales rues ouvertes à travers
l'emplacement du béguinage Saint-Christophe, le nom du principal bienfaiteur
de celui-ci, Lambert le Bègue (15). |
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(1)
T. II, pp. 9 et suiv.

(2)
BARB, 3e s., t. XXIX, 1895.

(3)
Notices historiques, t. XVI. - Cf, Ibid., t. V, pp. 187 et
suiv.; t. IV, p. 180; - Mémorial, revue des intérêts religieux, 1873,
p. 659.

(4)
BCRH, 5e s., t. IX, 1899, pp. 255-356.

(5)
L'antipape Calixte III, que Raoul de Zaehringen et Lambert reconnurent,
reçut l'appel de ce dernier. L'accusé se rendit à Rome pour plaider sa
cause, mais, au mois de juillet 1177, l'agitateur fut condamné par le
Concile de Venise et abandonné de tous. (Balau, Les Sources de l'hist.
liég. p.328)

(6)
Rapport sur l'état de nos connaissances relatives à l'histoire du mouvement
intellectuel au pays de Liège, dans Annales du 21e congrès d'archéologie, tenu à Liège en 1909. - V.
aussi Balau, Les Sources de
l'histoire du pays de Liège, p. 328.

(7)
Dans un registre des Pauvres en Ile,
datant de 1337, on trouve la mention d'un Lambert le Bègue,
rue des Carmes. La note est ainsi conçue : "Maison Lambier le Begghe
ki fut fis dame Marron Rene Hoorde, en le rue des Carmes".

(8) Kurth,
De l'Origine des béguines, dans BARB. 1912, p. 452.

(9)
Gazette de Liège, du 24 août
1897.

(10) MGH,
t. XXIII, p. 855.

(11)
Romania, t. XXIX, pp. 528-545.

(12) Tome
IV, p. 455.

(13) Kurth,
Op. cit., p. 451, n. 3. - Schoolmeesters, Lambert le Bègue et
l'Origine des béguines, dans Leodium, 1912, p. 130.

(14) V.
article place Saint-Christophe, pour renseignements à ce sujet. - V.
aussi .Kurth, Op. cit., p. 461. - p. 27 du tiré à part.
Pour la biographie même du personnage, voir également H. Delvaux,
Biographie nationale, t. XI, 1890-1891. - Haupt, Wallonia, t.
XI (1903), pp. 5 et 34. - Enfin, citons à titre d'indication, les deux
derniers travaux sur Lambert le Bègue : lo R. P. J. van Mierlo, De
Bijnaam van Lambertus Li Beges en de vroegste beteekenis van het woord
Begijn (Gand 1925) avec réponse du R. P. Callaey, O.M. Cap. dans la
Revue d'histoire ecclésiastique (1926), t. XXII, pp. 184-185.
(15) Le 12
juin 1857, le Conseil communal décida que "la rue entre la rue Sur la
Fontaine et la place créée au centre du béguinage" prendrait le nom de
Lambert le Bègue. "A la demande d'habitants", le 2 mai 1873, la même
assemblée admit que l'impasse Tirebourse serait adjointe nominalement à la
rue Lambert le Bègue.

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Godefroid Kurth :
La Cité de Liège au Moyen-Age
Edition L. Demarteau , T.I., pp. 88 et suiv. (Liège, 1910) |
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Liège
souffrait encore, dans la seconde moitié du XIIe
siècle, des abus contre lesquels s'était élevé avec tant de vigueur le grand
pape Grégoire VII. Ce n'est pas impunément que cette ville avait été le
dernier refuge d'Henri IV et avait eu pour pasteur Otber Les simoni aques et
les concubinaires restaient nombreux dans son clergé. On vendait sans
scrupule les dignités ecclésiastiques, et ceux qui les avaient acquises à
prix d'argent ne craignaient pas de vendre leur tour les sacrements pour
rentrer dans leurs frais. Le prêtre marié ne se considérait pas comme un
sujet de scandale; il ignorait tranquillement les canons qui interdisaient
son genre de vie (1). Tenus en bride par les
bons évêques, comme Albéron 1 ou comme Henri II, les abus s'étalaient
impunément quand le siège épiscopal était occupé par des prélats qui avaient
eux-mêmes obtenu leur dignité grâce à la simonie, comme, par exemple,
Alexandre II ou Raoul de Zähringen. La partie saine du clergé était
impuissante à enrayer le mal; les honnêtes gens s'indignaient ou gémissaient
silencieusement, le peuple s'habituait à mépriser, avec le clergé, la
religion même dont il était le ministre, et l'action de l'Église sur les
masses populaires allait en s'affaiblissant.
C'est dans ces conjonctures qu'apparaît la figure du réformateur
Lambert le Bègue. C'était un simple prêtre, de petite naissance, mais fort
éloquent et d'une érudition remarquable, qui, seul et sans appui, eut le
courage de s'opposer au torrent de la corruption. Ce Savonarole du XIIe
siècle avait, comme l'autre, le zèle sincère et l'indignation ardente; mais,
comme à l'autre, il lui manquait la mesure et le tact, et il était
d'ailleurs dépourvu de toute mission excepté celle qu'il s'était donnée
lui-même. Le résultat de son action populaire fut ce qu'on pouvait prévoir.
Le menu peuple se passionna pour le nouvel apôtre; lui-même nous apprend
qu'il trouva ses principaux adhérents parmi les ouvriers tisserands et
pelletiers (2), mais la majorité du clergé et
surtout les hauts dignitaires de celui-ci lui vouèrent une hostilité
déclarée. Ils le firent suspendre d'abord, emprisonner ensuite, et il fallut
l'intervention du pape pour les déterminer à lui rendre la liberté afin
qu'il pût aller se défendre en cour de Rome, où il en avait appelé: Nous
ignorons la suite de l'histoire de Lambert le Bègue, qui paraît être mort
peu de temps après ces débats. Sa mémoire resta chère au peuple de Liège, et
le courant d'idées qu'il a créé au sein des masses n'a pas peu servi à
épurer la vie religieuse dans la Cité. Mais Lambert le Bègue a été un apôtre
et non un tribun. Son rôle a été exclusivement religieux et social, et rien
ne permet de croire qu'il se soit intéressé aux formes politiques de la vie
urbaine. D'ailleurs, la commune de Liège est l'oeuvre de la haute
bourgeoisie, et Lambert, on l'a vu, n'a guère agi que sur la
petite. Il est possible qu'il soit le créateur des
béguines; il n'est
nullement vraisemblable qu'il ait contribué en quoi que ce soit à la
naissance de la commune de Liège. |
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(1)
Daris (t. I, pp. 598 et suivantes; Notices, t. IV et V) nie la
gravité du mal, qu'il s'efforce de ramener à des proportions insignifiantes,
Mais Daris est un esprit prévenu, incapable de parler avec indépendance du
clergé, surtout quand il s'agit de reconnaître ses fautes. Ce qu'on peut
accorder à Daris c'est que le tableau tracé par le Vita Odiliae 1, 1
et 3 pp. 202, 203, 206 et reproduit par Gilles d'Orval III, 29, p. 101 et
par Albéric de Troisfontaines, p. 861, est singulièrement exagéré, voire
même en partie légendaire. Mais les écrits émanés de Lambert le Bègue et de
ses partisans (BCRH, t. 68, 1899) sont des témoignages contemporains
et irrécusables Voir d'ailleurs Anselme de Gembloux, a. 1131, p. 383,
relatant qu'Innocent II condamna à Liège les prêtres mariés, et les
Annales Rodenses, année 1131 (Ernst VII p. 42). Encore en 1203. les
statuts de Gui de Préneste, légat pontifical, supposent le concubinage des
prêtres toujours pratiqué à cette date à Liège : Priventur etiam beneficiis
suis clerici in sacris ordinibus constituti et sacerdotes si, postquam ter
ammoniti fuerint, focarias quas habent in domibus suis non abjecerint etc. (Bormans
et Schoolmeesters, t I, p.134).

(2)
Improperatur enim
mihi - -- - quod predicationen meam textores et pellifices, et non
aliquis ex principibus receperit. Mémoire de Lambert le Bègue à l'antipape
Calixte III, dans BCRH, t. 68, p. 344.

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Godefroid Kurth :
La Cité de Liège au Moyen-Age
Edition L. Demarteau , T.I., (Appendices III), pp. 344 et suiv. (Liège, 1910)
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DE L'ORIGINE. LIÉGEOISE DES
BÉGUINES.
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On
a discuté à l'infini sur l'origine des béguines, et tout semble avoir été
dit. En somme, je ne vois pas la moindre raison pour contester la paternité
de l'institution à Lambert le Bègue.
D'abord, la tradition liégeoise qui la lui attribue est ancienne.
Elle a été consignée avant le milieu du XIIIe siècle par le
Vita Odiliae, puis vers 1250 par Gilles d'Orval, p. 110, par Albéric dé
Troisfontaines, p, 855, par le manuscrit Paul Meyer :
Cist prudom fist premier l'ordre de béguinage,
Les epistles sain Paul mist en nostre langage,
et. enfin, en 1266, par Henri de Gueldre lui-même, exprimant
évidemment ici l'opinion unanime de l'Église de Liège : « Hec sancta
religiosarum puellarum et matronarum que béguine vocantur, plantatio, hec
vinea Domini Sabaoth fructifera, jamdudum in civitate Leodiensi et
diocesi prima pullulavit et palmites suos longe lateque producens, pene
per totum orbem flores protulit et suavissimos profudit odores; gaudemus
in Domino dictas nostras civitatem et diocesim propter hoc ubique locorum
magnis laudum preeoniis attolli, etc. » (AHEB, t. XX, 1886,
p. 125-126).
Quand on réfléchit que le fondateur était mort depuis un peu plus
d'un demi-siècle avant 1250, et que, parmi les vivants d'alors, plus d'un
pouvait l'avoir connu, beaucoup devaient avoir assisté à la naissance de
l'institution, on se dérobe difficilement à la force probante de ces
témoignages, d'autant plus autorisés qu'ils ne sont contestés par aucun
autre.
Il y a plus, et nous avons presque le témoignage de Lambert le
Bègue lui-même. Dans sa troisième lettre au pape Calixte III, parlant des
reproches qu'on a faits à ses sectateurs, il montre ceux-ci pleins d'une
ardente piété, recevant le corps du Seigneur avec la plus touchante
dévotion, menant une vie toute remplie par le travail, par la prière et par
le chant des hymnes. Puis il continue : Unde et ego bonis eorum studiis
cooperans, virginibus vitam et passionem beate Virginis et Christi matris
agnetis, omnibus vero generaliter Actus apostolorum rithmicis
concrepantes modulis ad linguam sibi notiorem a latinà transfuderam, etc.
BCRH, 1899, p. 352. Ces vierges pour lesquelles il écrit, qui donc
serait-ce sinon celles qui, pour avoir suivi ses instructions, ont reçu le
nom de béguines?
Car le nom de béguines vient positivement de celui de Lambert-le-bègue. Les philologues : M. Vercoullie, Woordenboek der
nederlandsche taal, art. begijn et mon ami M. Bang, professeur à
l'université de Louvain, dans une note manuscrite qu'il a bien voulu me
remettre, ont montré l'impossibilité de dériver le mot du germanique
beggen, to beg. M. Pirenne, t. 1, p. 339 note, tout en faisant cette
constatation, croit que si les béguines avaient pris le nom du réformateur
liégeois, elles se seraient appelées Lambertines et non béguines.
Et cela serait vrai si elles avaient elles-mêmes choisi leur nom; mais.
tout au contraire, il leur a été infligé comme un sobriquet par ceux qui
n'aimaient pas leur institution : c'est ce que nous apprend en termes exprès
Jacques de Vitry dans sa lettre à Foulques de Marseille : Vidisti etiam et
miratus es, quosdam impudicos et totius religionis inimicos homines
praedictarum mulierum religionem malitiose infamantes, et caninà rabie
contra mores sibi contrarios oblatrantes, et cum non haberent amplius quod
facerent, nova nomina contra eas fingebant sicut Judaei Christum
Samaritanum et Christianos Galilaeos appellabant (Dans AA. SS, 19
février, t. III, p. 100-101). Ainsi, d'après notre auteur, les béguines
sont les disciples du bègue comme les chrétiens sont les
disciples du Galiléen ; il serait difficile d'être plus clair. |
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