|
|
 
 
|
RENIER DE SAINT-JACQUES (1157-1230),
contemporain de la bataille, dans Annales Sancti Jacobi Leodiensis,
traduction dans Liège à travers les âges de Théodore Gobert, t.1, pp.54 et suiv. |
|
"Notre armée consacra la journée du samedi (12 octobre) à se rapprocher de
l'ennemi; elle put, de la sorte, passer la nuit au village du nom de Lens sur Geer,
tandis que le comte de Looz avec les siens la passait encore à Brusthem.
Cette nuit même, des messages s'échangèrent entre le camp de l'évêque et celui du
comte, et l'on convint que vers minuit, on se lèverait de part et d'autre, de façon à
réunir au point du jour, les forces des deux années, en un lieu nommé Steppes.
Ainsi fut-il fait. Comme on se l'était promis, la jonction s'effectua dans cette
campagne.
"Un des nôtres s'élançant alors sur un cheval des plus
rapides, s'en fut sommer le duc de n'avoir pas à se retirer du lieu où il campait, mais
d'y attendre Monseigneur qui l'y voulait rencontrer pour le combattre. Le comte lui fit
tenir le même message et lui manda que, venu pour remplir son devoir de vassal, il ne
pouvait, sans trahir son souverain, manquer de l'assister dans ce juste combat.
"Nos divers corps de troupes ainsi réunis, les nôtres
rangèrent leurs bataillons; ils choisirent pour chef d'une aile de leur armée le comte
de Looz qu'appuyaient ses chevaliers. A la tête de l'autre aile, ils placèrent Thierry
de Rochefort avec les Dinantais, au milieu les Liégeois, les Hutois et toutes les milices
épiscopales.
"Le duc, si l'orgueil n'avait chez lui dominé la terreur,
eût dû chercher à battre en retraite. Il disposa pourtant ses troupes en bon ordre,
leur fit occuper un monticule qui dominait légèrement le reste de la plaine, plaçant
ainsi les nôtres dans la vallée de façon à ce que les rayons du soleil vinssent leur
donner dans les yeux. Il promit à ceux qui seraient les plus forts et les plus vaillants
chevaliers de son armée, une récompense inestimable, s'ils parvenaient, soit à
s'emparer du comte de Looz, soit à le frapper de mort. Puis, déposant son armure
ordinaire, il la fit revêtir à un chevalier appelé Henri de Holdenberg. Celui-ci devait
ainsi passer pour le duc, tandis que le duc lui-même, dépouillé de sa propre armure,
serait plus assuré de n'être pas reconnu.
"Petit à petit les deux armées s'étaient rapprochées. Un
assez faible espace les séparait. Nos fantassins, fichant alors en terre leurs lances, la
pointe inclinée en avant, avaient formé devant l'ennemi comme une muraille d'acier. Ils
avaient répondu à ses clameurs, par de plus vigoureuses; à la poussière qu'il leur
lançait dans les yeux, par de plus épais nuages de poussière.
"Ce fut à ce moment que l'évêque, arrivant au milieu de
ses hommes d'armes, les conjura de confesser leurs fautes et de faire leur acte de
contrition; puis leur donna l'absolution. Pour la recevoir, tous s'étaient profondément
inclinés;
"-Voyez", s'écriaient les Brabançons, en les
insultant, voyez comme ils demandent grâce, comme ils s'humilient pour que nous ayons
pitié d'eux".
"Mais déjà le comte de Looz, jugeant l'heure venue
d'engager la bataille, s'était jeté en avant suivi de sa phalange. Trois fois à haute
voix, trois fois il avait répété son cri de guerre, le nom de son comté : Looz !
et il s'était audacieusement lancé dans les rangs ennemis, invitant du geste les autres
corps d'armée à l'imiter.
"Ce fut sur lui aussitôt que se concentra toute l'ardeur du
combat. Les chevaliers du duc s'efforçaient, ainsi qu'ils se l'étaient promis, ou de le
saisir ou de l'immoler. Mais lui, pareil en vaillance à Olivier ou Roland, se défendait
du bouclier et du glaive. Voici pourtant qu'il se trouve à peu près seul, escorté au
plus de quelques-uns des siens, au milieu des rangs ennemis. Plus rapide que l'aigle,
Henri, le prieur de Maestricht, Henri son frère, vole à son aide avec le reste de ses
fidèles. Ce n'est plus un clerc, c'est un chevalier; ce n'est plus un prieur vous diriez
Hector ou Achille.
"Le cheval du comte avait eu une jambe coupée et son
maître était réduit à se défendre en fantassin. Les siens le hissèrent sur un autre
cheval, et, tous luttant avec une audace nouvelle abattirent le chevalier qui avait
revêtu les armes du duc de Brabant. A l'approche de la flamme, la cire ne se fond et ne
s'écoule pas plus rapidement que ne le firent, chassés ou décimés par le glaive, ceux
qui s'étaient flattés de s'emparer du comte.
"Or, pendant que, de ce côté, nos braves luttaient ainsi,
répandant le carnage dans les rangs ennemis, ceux qui combattaient à l'autre
extrémité, Thierry de Rochefort et ses compagnons, enfonçaient avec autant de vaillance
les bataillons en face d'eux, et n'en faisaient pas un moindre carnage. Les Liégeois et
les Hutois, toutes nos troupes auxiliaires enfin, s'étaient jetés avec une égale furie
sur ceux qui leur étaient opposés. Comme des loups rapaces mettent en fuite un troupeau
de brebis, ainsi les Liégeois, brûlant du désir de venger leurs injures, à coups de
haches, de poignards, d'épées et de couteaux, éventraient les Brabançons.
"Le duc et ses alliés constatant la tournure que prenait le
combat, se reconnurent hors d'état, incapables de soutenir plus longtemps le choc. Les
cavaliers prirent la fuite, et il ne resta aux fantassins qu'à se rendre ou à se laisser
tuer. Les nôtres, trait digne de remarque, ne se souciaient pas du butin; ils ne
songeaient qu'à abattre l'ennemi.
"Aussi, le duc d'Ardenne, voyant la cause de son parent
succomber si misérablement, feignit de fuir à son tour et, rencontrant les gens du comte
de Looz. "Fuyez, malheureux; fuyez", leur cria-t-il, "votre maître est
mort et l'évêque est prisonnier" !
"Epouvantés de cette nouvelle, ces hommes commençaient à
battre en retraite quand bientôt, au contraire, se firent entendre de bruyants cris de
victoire. Rapides comme l'aigle, ils revinrent prendre part à la mêlée.
"Notre armée, toujours abattant et tuant l'ennemi, avait
déjà fait un mille à sa poursuite. Quand ces troupiers rencontrèrent les morts, maints
d'entre eux les dépouillèrent et se mirent à enlever tout ce qui se trouvait dans les
bagages des vaincus. Ainsi se fit-il que les traînards tirèrent profit matériel de leur
espèce de désertion, tandis que les braves n'obtenaient rien.
"Les Brabançons cependant, -- grâces en soient rendues à
la justice divine et aux mérites de saint Lambert, -- continuèrent à s'enfuir. Ces
fuyards, nos chevaliers et tous ceux des nôtres qui se trouvaient montés sur des chevaux
bardés de fer, les renversaient sous le poitrail de leurs montures. Nos piétons,
aussitôt, cherchaient le défaut de la cuirasse de ces misérables, leur arrachaient leur
casque, les achevaient à coups de hache et de coutelas, puis sans s'inquiéter de
recueillir les dépouilles, ne se lassaient pas de reprendre la poursuite. Celle-ci ne
cessa que, quand, toujours frappant et toujours faisant des prisonniers, on fut arrivé
aux villages de Capendael et de Hallet. Là seulement nos gens s'arrêtèrent, accablés
sous les fatigues de ce long combat. L'orgueil du duc était abaissé, et lui-même, suivi
seulement de quelque-uns des siens, avait dû chercher un asile sur son propre territoire.
"Cette victoire avait été remportée à midi, le jour du
dimanche où la messe s'ouvre par ces paroles : "Vous êtes juste, Seigneur", le
trois des ides d'octobre.
"Rien n'est aussi prompt que la renommée : dès trois
heures, Liége apprenait l'heureuse nouvelle. Aussitôt les cloches, longtemps muettes,
sonnèrent à toutes volées; les femmes, les jeunes filles, les veuves décorèrent de
lampes innombrables et de nombreux cierges la façade de la cathédrale. La harpe sacrée,
qui n'avait plus laissé entendre que les chants de deuil sur les douleurs de la patrie,
se répandit en accents de joie et d'actions de grâces.
"On sait que le soleil, aux rayons d'un éclat des plus
brillants, devait donner en plein dans les yeux de nos soldats. Mais à l'heure de la
bataille il était voilé par l'effet d'un épais nuage et ne causait pas la moindre gêne
aux nôtres.
"La nuit tombait quand l'évêque, les principaux chefs et
l'armée entière abandonnèrent enfin le massacre des Amalécites, je veux dire des
Brabançons : comme les gerbes jonchent la terre au temps des moissons, ainsi dans les
champs où repassaient les vainqueurs, les cadavres des vaincus gisaient, tristes restes,
dépouillés de tout vêtement, mains, pieds et têtes coupés, et ce qui est plus honteux
à dire déshonorés par de plus abjectes mutilations. C'était l'oeuvre à laquelle
s'étaient livrés, pendant que les autres luttaient au fort de la mêlée, ces gens qui
d'abord avaient pris la fuite au cri poussé par le duc d'Ardenne...
"C'est le moment maintenant de parler du nombre des morts et
des prisonniers d'après la relation véridique que nous ont donnée des gens mêmes qui
ont enterré les cadavres. Le chiffre des tués s'élève donc à deux mille cinq cents, y
compris ceux qui ont péri dans l'aller et le retour de l'expédition de Tongres. Quant au
nombre des captifs, il a été si considérable qu'on ne peut l'indiquer. Ceux-là seuls
l'ont bien connu qui en ont tiré de très fortes rançons...
"De notre côté, 27 braves ont succombé; parmi ceux-ci le
chevalier Anselme de Fléron, notre voisin et notre parent. Nous croyons cependant que la
plupart n'ont péri que sous les coups des nôtres; par suite des erreurs causées par la
diversité des langues romanes et teutoniques, on ne se reconnaissait pas les un les
autres. Nos gens achevaient indistinctement ceux qu'ils voyaient renversés. Quelques-uns
des nôtres aussi furent faits prisonniers et les Brabançons en tirèrent une forte
rançon (1)" |
|
|
(1)
Annales Sancti-Jacobi, éd. SBL, pp. 104 et suiv. -- J. Demarteau, Le
Chroniqueur Reiner.
 |
|
 |
|
Coussement
Résumé des guerres et description des batailles dont les
provinces de la Belgique ont été le théâtre, depuis Jules César jusqu'à nos jours,
Imprimerie de E. Guyot, pp. 53 et suiv.
(Bruxelles, 1859) |
Guerres
féodales.
BATAILLE DE
STEPPES.
(13 octobre 1213.)
|
|
LIMBOURG. Steppes, nom d'une plaine
devant Montenaken, village de 1,OO0 habitants, à 14 kilomètres de Saint-Trond,
arrondissement administratif de Hasselt. |
|
Henri Ier le Guerroyeur, duc de Brabant, voulant
se venger du prince-évêque de Liège, Hugues de Pierrepont,
qui lui avait disputé avec succès
la possession des seigneuries de Moha et de Waleffes, situées au nord de Huy, vint fondre
à l'improviste sur la ville de Liége, où l'on n'avait pris aucune mesure pour résister
à cette attaque inattendue. Les habitants s'enfuirent de l'autre côté de la Meuse;
leurs maisons furent livrées aux soldats
et le pillage dura quatre jours.
Ferrand, comte de Flandre et de Hainaut, venu au
secours de l'évêque, força Henri à faire la paix. Peu après, Ferrand étant occupé
à combattre les Français, le duc de Brabant entra sur les terres de l'évêque, brûla
Tongres et toute la Hesbaye. Le prélat sortit de Liège, conduisant sous l'étendard de
saint Lambert tous les bourgeois de la ville. Il fut rejoint par Louis,
comte de Looz, par Henri, comte d'Ardenne, et par les milices de Dinant et de Huy. Le duc
de Brabant, voyant qu'il allait devoir livrer bataille, s'arrêta dans les plaines, alors
incultes, de Steppes.
Bientôt les deux armées furent en présence. Les Brabançons, animés par
les exemples et les exhortations de leurs chefs, attaquèrent vigoureusement leurs
ennemis, qui plièrent. On apporta sur le champ de bataille la châsse de saint Lambert.
Les Liégeois, ranimés, poussent aussitôt des cris de vengeance et enfoncent les
Brabançons, qui sont mis bientôt en une déroute complète. La mêlée devint horrible,
deux mille hommes, de Louvain et de Lierre, qui formaient le front de l'armée
brabançonne, restèrent presque tous sur le champ de bataille. Les vainqueurs
massacraient impitoyablement les fuyards. La mort de leurs ennemis, dit Chapeauville , ne
suffisait même pas à leur vengeance ; ils s'acharnaient avec tant de fureur sur leurs
malheureuses victimes, qu'ils coupaient par morceaux leurs membres palpitants, et ces
plaines infortunées, continue le même historien, n'offraient aux regards effrayés que
les horreurs d'une vaste boucherie.
L'évêque porta le ravage et la désolation dans le Brabant; il incendia
tous les villages du territoire de Tirlemont, ainsi que Léau, Landen et Hannut. Henri,
menacé de nouveau par le comte de Flandre, demanda la paix, qui lui fut accordée en
1214. |
|
 |
|
De Gerlache :
Histoire de Liège depuis César jusqu'à Maximilien de Bavière
Edition M. Hayez, pp. 82 et suiv. (Bruxelles, 1843) |
|
Le
duc s'avançant vers le Geer, dévasta Waleffes, Tourinne et Waremme, emporta Tongres où
il mit le feu, et s'approcha de la ville de Liège dans l'espoir de s'en emparer une
seconde fois; mais étonné de la voir si bien défendue, il s'éloigna; prit position à
Xhendremael, et puis, comme s'il craignait l'ennemi qu'il avait cherché, il se retira
jusque près de Montenaken, dans la plaine de Steppes. C'est là que les Liégeois le
rencontrèrent. Le comte de Looz, qui avait
rejoint l'armée de l'évêque, suivi des Limbourgeois, commandait l'aile droite; le comte
de Rochefort, ayant sous ses ordres les Dinantais, dirigeait l'aile gauche, et Hugues se
tenait au centre avec les Liégeois et les Hutois. Le duc de Brabant occupait une hauteur
d'où il dominait l'ennemi. Il avait divisé son. monde en quatre corps, commandés par
Guillaume longue Épée, son. frère, par le comte Thibaut de Bar et par le comte de
Clèves : quant à lui, il s'était réservé le 4me- corps, prêt à se porter partout
où le danger l'appellerait. Cependant Hugues parcourut les rangs de son armée, et pour
exciter son courage, il lui rappela comment l'ennemi s'était conduit envers les Liégeois
: leurs propriétés dévastées, leurs femmes déshonorées, leurs temples profanés.
L'ardeur de la vengeance animait tellement ses soldats, qu'ils voulaient courir sus aux
Brabançons avant que le signal fût donné; mais l'évêque les retenait. « Il n'est pas encore temps, leur
disait-il; commencez par demander à Dieu pardon de vos pêchés; ensuite demandez-lui
humblement, par l'intercession de la sainte Vierge Marie et du bienheureux saint Lambert,
patron de notre cité; de vous accorder la victoire.» Les Brabançons voyant les
Liégeois agenouillés, dirent : « Oh les pauvres gens, comme ils ont peur ! les voilà
qui nous crient merci ! » (1) Cependant l'évêque, élevant
la voix, bénit les siens, leur donna l'absolution générale, et puis il s'écria : «
Mes amis, partez maintenant ! Dieu vous livre vos ennemis ! Je vous ordonne pour
pénitence de vous montrer fermes et intrépides dans l'action ! Souvenez-vous de la cause
pour laquelle vous combattez ! Quant à celui qui succombera dans
cette lutte, non pas en lâche, mais en homme de cur et en chrétien, je lui
promets, sur le salut de mon âme, devant Dieu, l'absolution de ses fautes; et nous tous,
nous nous souviendrons de lui dans nos prières; nous garderons sa mémoire, et nous
célébrerons son glorieux trépas avec toutes les solennités de l'église ! » Le premier choc fut
terrible. Le duc de Brabant, qui en voulait particulièrement au comte de Looz, avait
recommandé à quelques hommes déterminés de tâcher de l'envelopper et de le prendre
mort ou vif. Ils se précipitèrent sur lui, et l'ayant renversé de son cheval, ils
allaient le tuer, lorsque Henri, son frère, grand prévôt de la collégiale de
Maestricht, accourut, le dégagea et lui fournit une autre monture. Le duc, plein
d'activité et d'audace, se multipliait et animait les siens par son exemple : il culbuta
et mit dans une déroute complète le corps qui lui était opposé; mais les Liégeois et
les Hutois, qui se battaient avec une fureur inouïe, rétablirent le combat et
écrasèrent le centre de l'armée brabançonne. En vain le duc revint différentes fois
à la charge, la confusion se mit dans ses rangs, et ce ne fut plus qu'une boucherie. La
cavalerie liégeoise poursuivait les ennemis et les abattait à coups de lance : les
fantassins les achevaient avec leurs haches d'armes. 2000 brabançons restèrent sur le
champ de bataille ou périrent dans la fuite, et le nombre des prisonniers fut encore plus
considérable. Les Liégeois perdirent peu de monde, ce qui prouve que la lutte, quoique
très-acharnée, n'avait pas été longue. Le due de Brabant emprunta, dit-on, l'armure
d'un de ses chevaliers pour n'être pas reconnu;. et s'enfuit avec une telle vitesse qu'il
arriva presque seul à Tirlemont. Les Liégeois couchèrent sur le champ de bataille, qui
retentit durant toute la nuit de leurs chants de victoire. Le lendemain de bonne heure ils
atteignirent les terres du Brabant et rendirent avec usure aux malheureux habitants de
cette contrée toutes les horreurs de la guerre que le duc avait fait. peser sur leur
pays: Ils pillèrent et brûlèrent Hannut et la forteresse de Leeuwes; puis, pendant dix
jours de suite, et sans rencontrer aucune résistance, ils dévastèrent une quantité de
bourgs et de villages, tant du Brabant wallon que du Brabant flamand.
Cependant le duc, qui était menacé tout à la fois par les Liégeois et par
le comte de Flandre jusque dans sa capitale, fut contraint de fléchir; il demanda une.
trêve, et pour l'obtenir il dut donner ses deux fils en otages : cette trêve fut suivie
d'une paix dont les conditions étaient bien humiliantes pour une âme aussi fière. On
lui prescrivit de se rendre à Liège en personne, et là, à genoux devant Hugues, il
demanda pardon à l'église et à l'évêque, et reçut dans cette posture l'absolution
des censures ecclésiastiques; il fut ensuite conduit à St-Lambert, où le Christ était
demeuré gisant sur le pavé depuis le commencement de la guerre : il le releva avec
respect et le remit aux mains de l'évêque, qui le replaça au lieu qu'il occupait
habituellement. C'était pourtant ce même homme qui, entrant à l'église de Waleffes peu
de temps auparavant, et trouvant un crucifix couché par terre, entouré d'épines, le
brisa avec sa hache d'armes, en s'écriant : « L'évêque de Liège pense-t-il donc
m'effrayer avec de pareilles momeries ! » Henri
ne savait pas à quel homme il avait affaire. Hugues suivit avec une persistance
incroyable ses desseins jusqu'au bout, et le comté de Moha lui resta. Gertrude étant
morte vers 1225 sans laisser d'héritiers, il se mit en possession de cette partie de son
héritage, malgré les nouvelles réclamations du duc de Brabant. |
|
|
(1) Jean
d'Outre-Meuse.
 |
|
 |
|
H. Pirenne :
Histoire de Belgique, 5e Edition,
Edition Henri Lamertin t. I, pp. 236-238 (Bruxelles, 1929). |
|
Henri de Brabant n'avait pu aider Philippe-Auguste dans son expédition de Flandre. La
guerre contre le pays de Liège l'occupait alors de nouveau. Dès le mois d'octobre son
armée pénétra en Hesbaye. Cette fois il se trouva en présence d'un mouvement général
de résistance. Peu à peu, en effet, le sentiment du patriotisme local se développait
dans les territoires. Les guerres ne se faisaient plus seulement entre les princes, mais
entre les populations qui se groupaient autour d'eux. On venait de voir la Flandre,
surprise par l'invasion de Philippe-Auguste, se ressaisir et secouer le joug. De leur
côté, les Liégeois se levèrent en masse contre les Brabançons. Dans les églises des
villages que traversait le duc, excommunié depuis l'année précédente, il trouvait le
crucifix gisant, entouré d'épines, sur les dalles du chur. Le chant des offices
était suspendu, les cloches restaient muettes. Lorsqu'il parvint devant la cité, il la
vit en état de défense, close de bonnes murailles et flanquée de tours. Ne pouvant la
surprendre par un coup de main, il se retira dans la direction de Montenaeken. C'est là
que l'armée liégeoise renforcée des contingents flamands du comté de Looz (1) vint lui offrir la bataille dans les plaines de Steppes (14
octobre 1213). Elle consistait surtout en milices communales. Des cinq cents chevaliers
que comptait alors la Hesbaye, une quinzaine seulement avaient répondu à l'appel de
l'évêque (2), les autres étant partis pour la Flandre à
la solde de l'Angleterre. Pour la première fois dans les Pays-Bas, des troupes urbaines
allaient combattre une armée féodale. Elles subirent brillamment l'épreuve et l'élan
de la cavalerie brabançonne vint se briser sur les lances fichées en terre des bourgeois
de Liège, de Huy et de Dinant.
Sur un théâtre plus modeste et à cent ans de distance, la journée de
Steppes annonce celle de Courtrai. Elle ne révéla pas seulement la force de l'infanterie
urbaine lorsqu'elle est commandée par des chefs habiles et sait se tenir sur la
défensive; le triomphe de l'armée liégeoise fut dû, avant tout, à des causes morales.
On surprend clairement, dans les traditions légendaires qui se développèrent à son
sujet, l'expression d'un véritable sentiment patriotique, et le ton de l'auteur du Triumphus Sancti Lamberti n'est
guère moins vibrant que celui de van Velthem, le futur chantre de Courtrai. On racontait
que des présages et des apparitions avaient révélé la victoire, et les voyageurs qui,
la nuit, traversaient le champ de bataille, croyaient entendre les âmes des morts
continuer le combat (3). La bannière de Saint-Lambert qui
avait flotté au-dessus des rangs liégeois devint depuis lors l'étendard national du
pays, et pendant longtemps un anniversaire solennel fut célébré à Liège en mémoire
de la journée.
Pendant que les Liégeois, poursuivant leur avantage, s'avançaient dans le
Brabant, brûlaient les villages, pillaient la ville de Léau, Ferrand, combinant ses
mouvements avec les leurs, envahissait à son tour le duché et pénétrait jusqu'aux
portes de Bruxelles. Le duc fut contraint de traiter. Il dut s'humilier devant Hugues de
Pierrepont, paraître en suppliant dans sa capitale, implorer à genoux d'être relevé de
l'excommunication (28 février 1214). |
|
|
(1) Le comté de Looz
était inféodé depuis 1181 à l'église de Liège.

(2) De triumpho S. Lamberti in Steppes. Mon. Germ. Hist.Script., t.
XXV, p. 183.

(3) Césaire et Heisterbach, Dialogus
Miraculorum, éd. J. Strange, I. XII, c.16 (Cologne, 1851).
 |
|
 |
 
|