1


 

 

 


Sainte Julienne et la Fête Dieu




 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

Joseph Daris
Histoire du diocèse et de la principauté de Liège, T. II. pendant le XIIIe et le XIVe siècle,

Edition Demarteau, pp. 135 et suiv. (Liège, 1890)

La Fête du Saint Sacrement.

   Le plus bel acte de l'épiscopat de Robert de Langres fut l'institution de la Fête-Dieu. La Providence, pour amener l'institution de cette fête, se servit du ministère d'une pauvre religieuse de Cornillon, savoir, de sainte Julienne. Née à Retinne, en 1193, de parents fortunés, appelés Henri et Frescinde, Julienne eut le malheur de les perdre bientôt. Orpheline à l'âge de cinq ans, elle fut placée par ses tuteurs, avec sa sœur aînée Agnès, chez les religieuses augustines de Cornillon. La prieure du couvent chargea de leur instruction et de leur éducation la religieuse Sapience qui dirigeait une exploitation rurale de la communauté à la Boverie. Julienne habita la métairie et s'y initia aux travaux domestiques, en même temps qu'elle apprenait à lire et à écrire. Elle étudia même la langue latine sous la direction de Sapience et s'y rendit si habile qu'elle put comprendre les ouvrages de piété de saint Augustin et de saint Bernard. Ses progrès dans la vertu et la piété n'étaient pas moins remarquables. Appelée par Dieu à la vie religieuse, elle en prit l'habit en 1207 dans le couvent de Cornillon. A la vie active des soins à donner aux malades, elle joignait la vie contemplative. Sa dévotion envers la sainte Eucharistie était ardente. Peu de temps après sa profession, elle fut favorisée d'une vision dont elle ne comprit pas la signification. Elle vit la lune rayonnant de lumière et y remarqua une bande noire qui la divisait en deux parties égales. Croyant que ce n'était qu'une imagination ou une tentation, elle n'y eut d'abord aucun égard ; mais la vision se renouvela si souvent qu'elle finit par être inquiète à ce sujet. Elle consulta la prieure Sapience et lés plus vertueuses d'entre les religieuses, mais personne ne put lui en dévoiler le mystère. Dieu lui révéla enfin que la lune représentait l'église militante et que la bande noire qui la traversait, signifiait qu'il manquait une fête dans l'Église, la fête du saint Sacrement qui devrait être instituée pour ranimer la foi des fidèles et expier les fautes commises contre cet auguste Sacrement. Il la chargea, en même temps, d'amener l'institution de cette fête par l'autorité ecclésiastique.

   Cette révélation eut lieu vers l'an 1210. Julienne, dans sa profonde humilité, se croyait incapable de faire réussir cette affaire et s'en remit à la divine Providence. Elle continua, entre-temps, à soigner les malades avec la plus grande charité et à pratiquer la dévotion envers la Sainte Eucharistie. Après la mort de Sapience, qui eut lieu en 1222, elle fut nommée prieure. Pressée par la grâce, elle résolut, enfin, vers 1230, après une vingtaine d'années d'hésitation, de s'employer à l'institution de la fête. Après en avoir parlé à Ève, recluse à Saint-Martin, et à Élisabeth, vierge à Huy, et s'être recommandée à leurs prières, elle consulta Jean de Lausanne, chanoine de Saint-Martin, homme aussi savant que pieux. Le projet d'établir une fête spéciale en l'honneur du saint Sacrement fut très goûtée par le chanoine. Il en fit part aux plus grands théologiens de Liège pour avoir leur avis ; c'étaient Jacques Pantaléon de Troyes, archidiacre, Hugues de Saint-Cher, prieur des dominicains, à Liège, ses trois confrères Gilles, Jean et Gérard, professeurs de théologie, Gui de Laon (1 ), chancelier de l'Université de Paris, et plusieurs autres. Ils émirent tous l'avis que rien ne s'opposait à l'institution d'une telle fête et que plusieurs raisons militaient en sa faveur. Julienne, confirmée dans son projet par cet avis unanime, pria un clerc de Cornillon, nommé Jean, de composer un office du saint Sacrement. Il le composa sur ses instances et soutenu par ses prières. Cet office qui commence par tes mots animarum salus fut examiné et approuvé par tous les théologiens que nous venons de nommer.

   Il fallait encore l'institution canonique de la fête par l'autorité épiscopale. Julienne, pour obtenir cette faveur du Ciel par l'intercession des saints, fit trois pèlerinages : un à Cologne, un à Tongres et un à Maestricht, et invoqua les saints qui sont spécialement honorés dans ces villes. Une grande tempête se déchaîna contre elle, à cette époque. (1240). Le prieur Roger qui avait succédé à Godefroid, vers 1233, ne suivit pas les bons exemples de ce dernier. Repris par Julienne, il conçut des sentiments de haine et de vengeance contre elle ; il la calomnia au sujet de l'administration du temporel et suscita les bourgeois contre elle.

   Le couvent fut envahi et dévasté. Julienne, avec plusieurs religieuses, se réfugia près de la recluse Ève et du chanoine Jean de Lausanne. Leur exil ne dura que trois mois. Le prince-évêque Robert intervint et fit condamner par les tribunaux le calomniateur de Julienne. Roger fut destitué et enfermé à l'hôpital à Huy. L'évêque Robert, quoiqu'il estimât beaucoup Julienne, n'était pas très porté, dans le principe, à instituer la fête du saint Sacrement, parce qu'on en célébrait déjà une le Jeudi saint et que chaque jour on offrait dans les églises le saint sacrifice de la Messe. La nouveauté était une autre objection qu'une partie du clergé faisait à l'introduction de la fête. Vers l'an 1245, l'évêque reçut un bienfait signalé de la Providence, bienfait dont la nature n'est pas connue, et il résolut, dès lors, d'instituer la fête. Son vicaire-général, Jacques de Troyes, en rédigea le mandement que l'évêque se proposait de promulguer dans le synode général de 1246 ; chaque année, en effet, il célébrait un tel synode. II approuva l'office composé par le clerc Jean et en fit multiplier les exemplaires ; il fixa la fête au jeudi après l'octave de la Pentecôte avec l'obligation d'entendre la sainte Messe, de s'abstenir d'œuvres serviles et de jeûner la veille. Robert de Langres, tombé malade à Fosses, craignit de ne pouvoir exécuter son projet; il recommanda l'institution de la fête au clergé qui l'entourait et en fit célébrer l'office en sa présence, à Fosses même. Il y mourut, le 16 octobre 1246, sans avoir pu tenir un synode général et y publier son mandement. L'institution de la fête était donc restée à l'état de projet, par suite de la mort de l'évêque. Le chapitre de Saint-Lambert s'abstint de l'établir, pendant l'interrègne, parce que plusieurs de ses membres y étaient opposés. Le nouvel évêque, Henri de Gueldre, élu le 26 septembre 1247, s'en abstint également, absorbé qu'il était par les affaires politiques. Hugues de Saint-Cher, l'ancien prieur des dominicains qui avait conseillé d'établir la fête et approuvé l'office composé par le clerc Jean, arriva à Liège, en 1251 (2), en qualité de légat du Saint-Siège. Tous ceux qui s'intéressaient à la fête du Saint Sacrement, le sollicitèrent vivement de l'établir. Il accéda volontiers à leurs désirs. Le jeudi après l'octave de la Pentecôte, il chanta une Messe pontificale dans l'église de Saint-Martin, en l'honneur du saint Sacrement. Pendant la Messe, il fit un beau sermon sur l'objet de la fête et recommanda vivement à la nombreuse assistance la dévotion envers la Sainte Eucharistie. Par une circulaire du 29 décembre 1252, il rendit la fête obligatoire dans toute l'étendue de sa légation et ordonna au clergé de réciter l'office de neuf leçons composé par le clerc Jean. Il accorda, en outre, une indulgence de cent jours à ceux qui visiteraient dévotement l'église où la fête se célèbre (3). Ce décret du légat Hugues, cardinal du titre de Sainte-Sabine, fut approuvé et confirmé le 30 novembre 1254 par le légat Pierre Caputius, cardinal du titre de Saint-Georges au voile d'or.

   On peut conjecturer que ces actes des deux légats firent tomber ou diminuèrent du moins l'opposition de quelques-uns à la fête du saint Sacrement. Une plus haute approbation lui était encore réservée. L'archidiacre Jacques de Troyes qui avait quitté la cité de Liège vers l'an 1250, fut élu Pape, le 29 août 1261. Dès que la nouvelle en fut parvenue à Liège, la recluse Ève et les autres personnes qui s'intéressaient à la fête, prièrent l'évêque Henri de Gueldre de demander au Pape d'étendre la fête à tout l'univers. Urbain IV, se souvenant qu'il avait été révélé à plusieurs catholiques qu'une telle fête devait être instituée dans l'église universelle, révélation faite à l'époque où il était encore dans les fonctions inférieures (sans aucun doute à Liège (4), résolut d'exécuter la volonté divine. Il fit rédiger l'office du saint Sacrement par saint Thomas et il célébra lui-même solennellement la fête dans l'église de sa résidence, le jeudi après l'octave de la Pentecôte, en 1264, en présence de tout son clergé. Par la bulle Transiturus de la même année, il étendit la fête à tout l'univers avec l'office composé par saint Thomas et il accorda des indulgences de cent jours à ceux qui, contrits et confessés, assisteraient aux offices divins (5). Le 8 septembre 1264, il écrivit à la recluse Ève à Liège pour l'informer qu'il venait de célébrer la fête du saint Sacrement et de l'étendre à tout l'univers ; il lui envoya, en même temps, un exemplaire de la bulle Transiturus et deux de l'office composé par saint Thomas, avec prière d'en donner des copies (6). Il n'y a guère à douter que la fête ne fût célébrée dans tout le diocèse, au moins depuis cette époque ; aussi figure-t-elle parmi les fêtes dans les statuts diocésains de 1288. Le concile général de Vienne de 1311 confirma la bulle Transiturus d'Urbain IV et ordonna de l'observer. En 1318, le Pape Jean XXII, pour rendre la fête plus solennelle et ranimer la foi en la Sainte Eucharistie, prescrivit, disent Chapeaville et Bertholet, que le jour de la fête on ferait une procession solennelle avec le saint Sacrement par les rues et les places publiques. Toutefois le texte de cette prescription n'est pas connu.

   Quant à sainte Julienne, la promotrice de la fête, sa vie ne fut plus qu'une suite de tribulations après la mort de l'évêque Robert de Langres. Les religieux augustins de l'hôpital destituèrent le prieur Jean, l'auteur de l'office du saint Sacrement et rappelèrent Roger de son exil à Huy. Le nouveau prieur contraignit Julienne, par ses vexations, à s'éloigner du couvent. Elle se retira, en 1248, avec trois sœurs, lsabelle, Agnès et Ozile, successivement à Robermont, à Val-Benoît, à Val-Notre-Dame, près de Huy, à Namur et enfin à Salzinnes, où elle fut accueillie par l'abbesse Imaine, fille de Henri, comte de Looz, vers l'année 1253. La paix dont elle jouissait dans ce séjour, ne fut pas de longue durée. L'abbaye fut envahie par la populace, en 1256, et les religieuses furent obligées de chercher ailleurs un abri. Sainte Julienne se réfugia à Fosses où elle mourut le 5 avril 1258. Elle fut enterrée dans l'abbaye de Villers où elle avait choisi sa sépulture. (V. Acta Sanct., 5 april ; CHAPEAVILLE, t. II, p. 641; FISEN, Flores, 5 april).


(1) Il devint évêque de Cambrai en 1238 et mourut en 1247. backtopp.gif (65 octets)

(2) II date une charte de Liège du 18 octobre 1252, une de Cologne du 5 novembre 1252, une de Liège du 29 décembre 1252, une du 16 février 1253, une du 30 avril 1253, et une du 21 juin 1253. (V. Cart. da Val, 212; Cart.de Solière; Cart. de Saint-Lambert; Cart.de Saint-Martin; Cart.de Diest.)
  
Pierre, évêque d'Albano, légat à Liège, a donné des chartes datées des 12 août, 15 octobre et 9 novembre 1250. Le 13 novembre 1250, il consacra l'église de Floreffe.
backtopp.gif (65 octets)

(3) Centum dies de injunctis sibi paenitentiis misericorditer relaxamus. (V. CHAPEAVILLE, t. II, p. 650.)  backtopp.gif (65 octets)

(4) Intelleximus autem olim, dit-il dans la bulle Transiturus, dum in minori essemus officio constituti, quod fuerat quibusdam catholicis divinitus revelatum, festum hujusmodi generaliter in ecclesia celebrandum.
  
Onuphrius Panvini, historien du XVIe siècle, raconte qu'un miracle arrivé à Wolsenee au diocèse d'Orvietto, sous le pontificat d'Urbain IV, fut l'occasion de l'institution de la fète par la bulle Transiturus. Un prêtre qui s'était mis à douter de la présence réelle pendant la sainte Messe, vit, tout à coup, le sang découler de la sainte Hostie sur le corporal. Urbain IV se fit apporter le corporal à Civitta-Vecchia pour l'examiner, puis il le fit conserver pieusement dans l'église d'Orvietto.
backtopp.gif (65 octets)

(5) Le Pape énumère les offices divins pour chacun desquels il accorde une indulgence, savoir : Matines, la sainte Messe, Vêpres avec Complies, petites heures. La procession n'est pas mentionnée. backtopp.gif (65 octets)

(6) On a mal interprété le récit de Hocsem en lui attribuant la pensée qu'en 1262 la fête fut étendue à tout le diocèse de Liège par le Pape et 1264 à toute l'Église. Il n'y a pas de traces d'un acte pontifical de 1262. La bulle Transiturus et la lettre à Ève, du 8 septembre 1264, n'en supposent pas non plus. backtopp.gif (65 octets)

backtop.gif (83 octets)

 

12/01/2013