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Godefroid Kurth :
La Cité de Liège au Moyen-Age 
Edition L. Demarteau, T.I., pp. 183 et suiv.  (Liège, 1909)

   Le maïeur d'Awans (1), étant venu à Liège, avait rencontré sur le marché un sien ennemi personnel. Il l'avait tué, puis était remonté à cheval et avait regagné tranquillement son village sans être poursuivi. Cette fois, le peuple, qui avait assisté dans le passé à bien des scènes de ce genre, manifesta bruyamment son indignation. Il poussa de hauts cris et contre l'échevinage, qui laissait le criminel impuni, et contre le prince, qui tolérait une pareille manière de rendre la justice.

   Les protestations populaires traduisaient, en somme, des aspirations au progrès social contrariées par la trop longue durée d'une législation démodée. Si le prince avait su le comprendre et s'était préoccupé de donner satisfaction au peuple, nul doute que la démocratie liégeoise ne fût devenue, dès le berceau, une force au service de son autorité. Mais Henri de Gueldre ne portait pas son regard si loin. Très indifférent à l'aspect social et moral de la loi d'escondit, il ne vit dans l'incident qu'une occasion excellente à exploiter au profit de son despotisme. Il accourut à Liège, et convoqua toute la population à une assemblée au Pré l'Évêque, c'est-à-dire dans la cour intérieure du palais épiscopal (2).

   C'était la première fois, du moins à notre connaissance, que les petits étaient à pareil honneur. Le prince ne faisait pas de distinction entre eux et les grands : bien plus, en les réunissant avec ceux-ci dans une même assemblée où ils étaient l'écrasante majorité, il faisait d'eux, en quelque sorte, les arbitres de la situation. Devant cette multitude frémissante, qu'il devait s'être en grande partie conciliée par cet acte de déférence, le prince s'attacha à dégager sa responsabilité dans le scandale qui venait de se produire: Ce n'était pas lui, dit-il en substance, c'était l'échevinage qui rendait la justice selon la loi. Créé pour la conserver et pour l'appliquer, il en était le défenseur opiniâtre et on ne pouvait pas attendre de lui qu'il supprimât une législation surannée ni même qu'il l'amendât. Mais le prince, lui, placé au-dessus de l'échevinage et source de la juridiction de celui-ci, pouvait, en vertu de son haut domaine, pourvoir autrement à l'administration de la justice, et il se déclarait prêt à le faire de telle sorte que, selon la formule chère aux gens du Moyen-Âge, « les pauvres et les riches pussent vivre en paix les uns à côté des autres dans la même Cité (3) »

   A ces paroles, le peuple, novice en politique, applaudit avec enthousiasme, ignorant qu'un régime traditionnel, consacré par la coutume et appliqué par une autorité légale, si imparfait et si arriéré qu'il puisse être, est cent fois préférable à celui d'un despotisme sans contrôle. En défendant leur cause contre l'insidieuse proposition du prince, les grands défendaient en même temps celle de la liberté de tous, puisque, si la situation appelait un remède, celui que proposait l'élu était pire que le mal. Mais, comme il est facile de le comprendre, ils ne parvinrent pas à faire prévaloir leur avis dans une assemblée qu'enfiévrait on ne sait quelle chimérique espérance de réforme.

   Encouragé par l'aveugle adhésion de la foule, Henri de Gueldre aurait peut-être pris, dès lors, quelque mesure violente qui aurait abouti à la suppression des libertés communales, s'il ne s'était produit un incident trop favorable à l'échevinage pour qu'on puisse disculper celui-ci de l'avoir suscité. Un individu très turbulent, dont les vociférations troublaient l'assemblée, fut rappelé à l'ordre avec une certaine vivacité par un des archidiacres. Aussitôt il s'élance au dehors, criant que le clergé veut massacrer les bourgeois. La foule crédule s'attroupe autour de lui et fait écho à ses cris; l'émeute se répand dans les rues, l'élu et les chanoines sont obligés de s'enfuir de la ville. Il ne pouvait plus être question de suspendre la juridiction des échevins. Il ne restait à Henri de Gueldre qu'à se venger d'eux : c'est ce qu'il fit en les excommuniant et en jetant l'interdit sur la Cité (4).

   L'expédient imaginé par les échevins avait réussi au-delà de toute attente. Non seulement ils avaient paré le coup qui leur était destiné, mais ils avaient brouillé le prince avec les petits, et ils restaient les maîtres dans la Cité abandonnée par l'élu et par le clergé. Dans l'ivresse du succès, ils abusèrent de leur victoire et ne craignirent pas de s'attaquer de nouveau aux immunités ecclésiastiques, en condamnant le domestique d'un chanoine. Cet empiétement amena l'intervention du roi des Romains, qui cassa la sentence du tribunal échevinal, et il fallut bien que celui-ci se résignât à faire la paix avec le prince. Celui-ci revint à Liège le 18 novembre 1253; les citains firent amende honorable au Chapitre et le dédommagèrent des torts qu'il avait subis, puis tout rentra dans le statu quo (5).

   L'alerte, toutefois, avait été vive, et l'échevinage comprit toute la portée du danger momentanément conjuré. Étant donné le tempérament du prince et la mauvaise humeur de la population contre l'administration de la Cité, ne fallait-il pas craindre le retour des complications dont on venait de sortir ? Pour y parer, les échevins imaginèrent de se rapprocher du peuple et de se procurer son alliance en lui faisant une concession : ils lui offrirent d'abandonner désormais à l'élection populaire le choix des deux maîtres annuels, jusqu'alors choisis au sein des jurés par eux-mêmes (6).

   Cette tactique devait leur coûter cher. Dès que le public fut en possession de choisir les maîtres, il se trouva le maître lui-même : l'échevinage avait déchaîné une force qui ne devait plus se laisser comprimer. C'étaient les citains désormais qui allaient présider aux destinées de la ville. La faute était énorme au dire des historiens liégeois, et les chroniqueurs, si sobres de réflexions sur la portée des événements, ne manquent pas de remarquer que l'échevinage était pris à son propre piège (7).

   Il n'y a là probablement qu'une illusion d'optique. Rien ne nous autorise à croire que les échevins de Liège, hommes de sens rassis et habitués à manier les affaires, aient été assez peu intelligents pour ne pas entrevoir les conséquences probables de leur acte. Si donc ils s'y sont résolus néanmoins, c'est qu'ils avaient pour cela de bons motifs, dont le principal, apparemment, est qu'ils ne pouvaient faire autre chose. Les chroniqueurs auxquels nous devons la connaissance des événements sont eux-mêmes trop mal renseignés pour que nous puissions nous en rapporter aveuglément à leur appréciation. Et nous avons le droit de croire que l'acte par lequel les échevins se dépouillèrent de leur droit de désigner les maîtres de la Cité fut moins spontané et, partant, moins imprudent qu'on ne voudrait nous le faire croire. Peut-être, si nous étions mieux renseignés, verrions-nous dans l'émancipation du Conseil communal en 1253 la suite logique des événements qui se produisirent aux environs de 1184. Alors il naissait; maintenant il sortait de tutelle. Et, cette fois comme alors, les échevins auront fait de nécessité vertu, en concédant avec une générosité apparente ce qu'on était sur le point de leur enlever de force.

   Aussitôt qu'ils furent investis de leurs nouveaux droits, les Liégeois s'empressèrent de confier la maîtrise à un homme qui jouissait depuis longtemps de toute leur confiance.

   C'était un patricien du nom de Henri de Dinant, apparenté probablement au puissant lignage de Saint-Servais (8). Comme Louis Surlet, Henri de Dinant, soit par générosité naturelle, soit par calcul, témoignait du zèle pour les intérêts populaires. Les petits avaient fait de lui leur idole, au dire d'un chroniqueur, et lui obéissaient aveuglément (9).

   Si l'échevinage avait eu, au sujet du nouveau maître, les illusions que les chroniqueurs lui attribuent assez gratuitement, il n'aurait pas tardé à être cruellement détrompé.

   Henri de Dinant, à peine investi de la maîtrise, se fit le champion d'une politique nettement antiscabinale.

   Je dis antiscabinale, je ne dis pas démocratique. Le tribun ne pouvait penser à lever l'étendard de la démocratie au milieu d'un Conseil entièrement composé de patriciens, et dont l'autre maître appartenait, comme lui-même, aux lignages : il aurait été immédiatement paralysé dans son action, et probablement renversé avant l'expiration de son mandat. L'opposition à l'échevinage était, au contraire, faite pour rallier les suffrages de tout le monde; elle offrait, par suite, la meilleure forme de l'action démocratique, Il y avait longtemps que le Conseil aspirait à s'émanciper de la tutelle des échevins. Il n'est pas douteux que Henri se soit appuyé sur lui pendant toute la durée de son rôle politique. Patricien lui-même, il avait des relations d'amitié avec les gens de sa classe; trois de ceux-ci furent ses commensaux et ses collaborateurs pendant toute la durée de la guerre civile (10). L'un d'eux, Crékilhon, appartenait à la famille qui avait donné à la Cité l'un de ses plus anciens maîtres. L'autre, « le seigneur Tirebourse », a laissé son nom à un hospice fondé par lui. Tous trois étaient, selon toute apparence, investis, comme Henri de Dinant lui-même, d'un mandat public, et il n'y a aucune témérité à admettre qu'ils faisaient partie du Conseil communal.

   Telle est donc l'explication du rôle d'Henri de Dinant : il n'a pas débuté comme adversaire du patriciat, mais de l'échevinage, et il a été, dans l'origine, l'expression de la rivalité entre ce dernier et le Conseil communal.

   Si cette hypothèse est fondée, l'attitude prise par le tribun apparaît à première vue comme bien logique. Il est l'organe de la Cité entière, groupée autour de lui sans distinction de classes, pour secouer le joug d'une institution vieillie et tyrannique. Les patriciens, qui aspirent à intervenir avec plus d'énergie dans les affaires communales, adhèrent à lui parce qu'il est le défenseur de leur politique d'émancipation. Les petits, qui ne sont encore rien, mais sur lesquels le joug des échevins pèse plus lourdement que sur les grands, acclament avec enthousiasme l'homme dont l'initiative hardie leur ouvre les portes de l'avenir. Ce n'est pas une classe, c'est la Cité tout entière qui fait de Henri de Dinant son chef.

   Henri de Dinant ne devait pas tarder à inaugurer la politique antiscabinale qu'il a poursuivie pendant toute sa carrière. Voici à quelle occasion se produisit la rupture entre lui et les échevins.

   Dans le comté de Hainaut, qui était, depuis 1071, un fief de l'église de Liège, la comtesse Marguerite était en guerre ouverte avec les enfants issus de son premier mariage. Pour dépouiller son aîné, Jean d'Avesnes, de son droit héréditaire, elle avait offert le comté à Charles d'Anjou, frère de saint Louis. Alors Jean d'Avesnes vint à Liège implorer le secours de Henri de Gueldre, son suzerain. Celui-ci ne pouvait qu'accueillir favorablement cette requête, car Jean était un parent du roi Guillaume de Hollande et un partisan de la politique royale dans les Pays-Bas, tandis que la comtesse Marguerite et ses enfants du second lit appartenaient au camp opposé. L'élu s'adressa donc, selon la tradition, à l'échevinage, et le pria de mettre les milices communales à sa disposition. Heureux peut-être, en ce moment, de désarmer le prince ou d'ajourner l'explosion d'une nouvelle querelle avec lui, les échevins obtempérèrent à sa demande (11)

   Ce simple récit est bien instructif. Le prince demande aux échevins les milices communales et les échevins les lui accordent, tout comme si la question devait se régler entre eux et lui, tout comme s'il n'y avait pas dans la Cité un Conseil communal ayant seul le droit de prononcer une parole décisive. Pour faire abstraction avec un pareil sans gêne des volontés de ce corps, il fallait que l'échevinage fût habitué à le considérer comme une quantité négligeable; il fallait que le Conseil lui-même, par son inertie et par son manque d'initiative, eût encouragé l'échevinage à ne tenir aucun compte de lui.

   Mais il en devait être autrement cette fois. Au moment où le départ des milices liégeoises semblait chose décidée, il se produisit brusquement un vrai coup de théâtre. A la grande stupeur des échevins, Henri de Dinant déclara s'opposer à ce que les citains fussent emmenés dans le Hainaut. Cela était contraire, disait-il, aux privilèges de la Cité; elle ne devait marcher que pour la défense de la patrie, pour celle des droits du prince et de l'Église de Liège. La raison était contestable : il était facile de répondre au maître de la Cité que les droits de l'Église de Liège étaient engagés dans une lutte qui avait pour enjeu un de ses fiefs, et il est probable qu'on n'aura pas manqué de le faire. Mais ces considérations importaient peu. Du moment qu'il s'agissait de faire échec aux échevins, Henri, selon toute apparence, était l'organe du Conseil tout entier, qui trouvait ici l'occasion de s'affirmer vis-à-vis de l'outrecuidance scabinale. S'il n'avait eu derrière lui l'autre maître, ainsi que le gros des jurés, son opposition eût été impuissante et stérile. Elle ne pouvait avoir cet éclat et cette portée que parce qu'elle donnait une voix à l'opposition latente et unanime de tout le Conseil.

   On s'est demandé si, dans le rôle joué par Henri de Dinant, il ne fallait pas reconnaître la main de la comtesse Marguerite de Flandre, dont la diplomatie artificieuse aurait ainsi mis en échec la combinaison de son fils et de Henri de Gueldre (12). Et, à la vérité, en empêchant les Liégeois d'aller au secours de Jean d'Avesnes, Henri de Dinant servait trop bien la politique de la comtesse pour qu'on doive s'étonner que la conjecture ait été faite. Mais elle devient oiseuse en présence de la situation telle qu'on vient de l'expliquer. Henri de Dinant n'a été que l'interprète du Conseil de Liège. Il importe peu que les intérêts du Conseil se soient identifiés avec ceux de la comtesse : il n'y a là qu'une coïncidence et rien de plus. De toute manière, la réputation du tribun échappe au soupçon de s'être laissé acheter par la politique étrangère. Toute sa carrière atteste qu'il a obéi à un principe et non à un intérêt personnel. Émanciper le Conseil de la tutelle des échevins, et empêcher les pauvres gens des métiers d'aller se faire rompre les os en Hainaut pour une querelle dynastique, c'étaient là des mobiles suffisamment sérieux pour déterminer son attitude, et le caractère fondamental de son opposition à l'échevinage ne saurait être altéré par sa rencontre fortuite avec les combinaisons de la diplomatie flamande.

   Il est facile de se figurer l'indignation du prince et des échevins devant l'audacieuse attitude du maître de la Cité. Henri de Gueldre, furieux, quitta la ville en faisant entendre des menaces, et courut se plaindre au roi des Romains. Le.8 janvier 1254, celui-ci, par un édit daté d'Anvers, déclara que les milices liégeoises devaient le service (13). Mais la sentence royale resta lettre morte, et les métiers de Liège ne bougèrent pas de leurs ateliers. Il fallut bien que le prince en prît son parti; le premier moment de colère passé, il rentra dans la Cité, où nous le trouvons à la date du 12 mars (14).

   En prenant si nettement position en face du prince et des échevins, Henri de Dinant les réconciliait dans une hostilité commune à sa politique. Pour tenir tête à leur coalition, il ne lui fallait rien moins que les talents de l'organisateur et de l'homme d'initiative, et il montra qu'il les possédait à un haut degré. Pendant la courte durée de sa carrière publique, qui ne compte pas plus de deux ans, il a fait de grandes choses, et est parvenu à réaliser les principaux articles de son programme politique, comme nous dirions aujourd'hui. Il vaut la peine d'examiner cela de près.

   Henri de Dinant commença par grouper les bourgeois de Liège en une de ces associations jurées qui étaient la forme la plus redoutable de l'organisation des forces populaires. Ce sont ces associations que l'on désignait sous le nom de communes, et que les féodaux anathématisaient comme des innovations révolutionnaires. Tout indique que Henri de Dinant a fondé à Liège une commune au sens médiéval de ce mot. Le serment exigé de tous les bourgeois nous révèle le trait caractéristique de l'institution (15), et une lettre du pape Alexandre IV, datée du 11 avril 1255, en prononce formellement le nom (16) Le silence de nos sources ne nous permet pas, malheureusement, d'en dire davantage sur un sujet d'un si haut intérêt.

   L'association constituée, Henri de Dinant passa au second article de son programme. Ces multitudes, qu'il avait désormais sous la main et qui étaient liées à lui par la fois du serment, il en fit une véritable armée groupée territorialement, selon les quartiers et les rues qu'elles habitaient, sous les ordres de chefs désignés par l'autorité communale, c'est-à-dire par lui. Les six quartiers de Liège eurent chacun son capitaine ayant sous ses ordres un certain nombre de vingteniers qui, comme l'indique leur nom, commandaient chacun vingt habitants de sa rue ou de son voisinage (17). De la sorte, il devenait facile aux maîtres de réunir presque en un clin d'œil les forces populaires, chaque fois qu'ils en avaient besoin, et cette ébauche d'une armée municipale constituait certainement la mesure la plus dangereuse pour tous ceux qui rêvaient de dominer la ville. Avec elle, le Conseil communal était le maître de la rue, le véritable souverain de la Cité : ni le prince, ni le chapitre, ni l'échevinage, tous également désarmés, ne pouvaient tenir tête à cette puissance qui sortait de terre et se dressait devant eux (18).

   Restait à trouver les ressources nécessaires pour faire les frais de cette organisation et pour affronter l'éventualité d'une lutte à main armée. Henri de Dinant les demanda à la forme classique de l'impôt communal, c'est-à dire à une fermeté sur les objets de consommation. Cette fois, autant que nous sommes en état d'en juger, il versait dans une illégalité manifeste : en vertu des conventions de
1249, confirmées par l'autorité du souverain pontife, il ne pouvait plus être levé de fermeté à Liège depuis le 25 décembre 1251. Ce fut l'objet d'une contestation entre Henri de Dinant et un tréfoncier de Saint-Lambert, dans une séance capitulaire où le Chapitre et la Cité devaient fixer de commun accord le prix semestriel du vin (19). Il paraît bien d'ailleurs que le tribun se laissa convaincre, car rien ne montre que la fermeté ait été levée en effet. Et s'il est vrai qu'il en ait appelé à Rome, c'est qu'il entendait respecter, du moins provisoirement, la décision du Chapitre qui condamnait son entreprise (20).

   Mais les esprits étaient trop montés pour que le moindre incident ne fît éclater des violences. Dans cette même réunion dont il vient d'être parlé, un patricien s'emporta contre Henri de Dinant et alla jusqu'à le menacer de son couteau. Le bruit de l'incident se répandit au dehors; on raconta que Henri venait d'être tué, la plèbe furieuse s'ameuta et brisa les portes du local où siégeait le Chapitre : il fallut que le tribun se montrât pour apaiser ses amis. Les chanoines firent condamner les coupables à réparer leurs portes enfoncées et à leur faire amende honorable à genoux et nu-pieds, après quoi ils se tinrent pour satisfaits. Mais Henri de Gueldre ne se montra pas de si bonne composition. Croyant trouver ici une occasion propice pour se venger du tribun qui lui avait refusé les milices communales, il mit la Cité sous interdit et ordonna aux chanoines de se retirer à Namur.

   De son côté, Henri de Dinant voulut resserrer les liens qui unissaient tous les membres de la commune contre le despotisme du prince, et il exigea que les échevins prêtassent, comme tout le monde, le serment requis. Ils refusèrent et, en conséquence, furent obligés de s'exiler (21). C'était assurément un spectacle nouveau pour les Liégeois de voir fuir devant le Conseil communal ces hommes qui, naguère encore, tenaient le Conseil en laisse et lui imposaient ses chefs annuels. La situation avait fait un pas de géant depuis le jour où, pour leur malheur, les échevins avaient appelé Henri de Dinant à la maîtrise de la Cité. En quelques mois de temps, grâce à l'activité entreprenante du tribun, il s'était créé un courant qu'il n'était plus possible de remonter. Le Conseil communal était émancipé définitivement. L'échevinage, par contre, était rejeté dans les bras du prince et se voyait obligé de lier sa cause à celle du pouvoir personnel.

   Dans ce groupement nouveau des partis, quelle fut l'attitude du Chapitre de Saint-Lambert ? Aucun de ses intérêts n'était engagé, aucun lien particulier de sympathie ne le rattachait à l'un des deux groupes plutôt qu'à l'autre. Tous les deux, il le savait, étaient également opposés à l'extension des privilèges de cléricature, également prêts à les combattre avec la dernière énergie, le cas échéant.   Mais devant l'ordre formel du prince, le Chapitre n'avait qu'à s'incliner et à quitter la ville. Et si, malgré cela, six de ses membres les plus influents, parmi lesquels le prévôt et le chantre, refusèrent d'obéir, en appelèrent à Rome de la sentence d'Henri de Gueldre et voulurent partager les destinées de la Cité mise sous interdit, nous avons là une preuve non équivoque de la vigueur avec laquelle une grande partie de ce corps avait embrassé la cause du Conseil contre l'échevinage (22).

   La situation de la Cité, cependant, restait grave. Pour la première fois depuis son existence, elle se voyait en guerre avec son souverain légitime. Et celui-ci n'était pas pour elle le premier adversaire venu, car il maniait avec une égale énergie les armes spirituelles et les armes temporelles. Mais Henri de Dinant se montra à la hauteur du danger. Reprenant dans l'héritage politique du patriciat une pensée hardie et féconde, il entreprit de remettre sur pied la fédération interurbaine de 1229, et il y parvint, du moins en partie. Les deux principales bonnes villes du pays, Huy et Saint-Trond (23), s'allièrent à Liège, élurent des maîtres (24), organisèrent les vingtaines et se donnèrent une milice communale. On voudrait savoir ce qui se passa dans ces villes et dans quelles conditions elles répondirent à l'appel du tribun liégeois, mais nous ne sommes un peu renseignés que sur Saint-Trond. Là, comme à Liège, c'était un membre du patriciat, Jourdain Van den Poel, qui menait la lutte à la fois contre l'évêque, contre l'abbé et contre l'échevinage. Comme à Liège, le meneur de Saint-Trond groupait derrière lui, dans cette campagne pour l'émancipation de la commune, toutes les classes de la bourgeoisie (25). Le mouvement, encore une fois, était un mouvement communal et non un mouvement démocratique, il ne s'agissait pas de conquérir l'émancipation d'une classe, mais celle de la ville entière. L'ennemi, ce n'était pas le patriciat, c'était l'échevinage et voilà pourquoi, peut-être à quelques exceptions près, les patriciens marchaient avec les petits sous les ordres du tribun. Grâce à la fédération reconstituée, la lutte prenait des proportions qui dépassaient l'enceinte d'une ville et revêtait le caractère d'une vaste démonstration nationale. Et Liège, investie pour la seconde fois d'une espèce d'hégémonie politique sur le reste du pays, devenait la tête de la nation qu'elle entraînait à sa suite.

   Commencée vers la mi-mai, la guerre de Liège et de ses alliés contre Henri de Gueldre se prolongea jusque dans les derniers jours de l'année. Ce ne fut, à proprement parler, qu'une guérilla; de part et d'autre, on se contenta de piller ou de détruire les biens de l'adversaire, de s'emparer de ses troupeaux ou de faire prisonniers des individus isolés. Le maréchal de l'évêché, Gérard de Hérant, ne laissa pas de harceler les Liégeois à plus d'une reprise. Pour se venger de lui, ils coururent détruire son château de Sclessin, aux portes de leur ville. Ils allèrent même attaquer le puissant château d'Amblève, où il avait mis en lieu sûr ses prisonniers et son butin, mais ils furent repoussés, et la Cité se vit menacée un moment par un retour offensif du maréchal. Alors les Hutois accoururent à la rescousse : ils s'installèrent dans les maisons des chanoines émigrés et les livrèrent au pillage (26).

   Enfin, après une demi année d'escarmouches infructueuses, le légat du pape, Pierre Capocci, parvint à ménager une paix, qui fut conclue à Maestricht le 11 décembre 1253. C'était une transaction qui remettait toutes les choses dans le statu quo. Les villes renonçaient à leur fédération et à leurs vingtaines et payaient une amende au prince; celui-ci levait l'interdit et amnistiait ses sujets rebelles. Il est vraisemblable, au surplus, que la question des élections magistrales ne fut pas soulevée, et il est certain que Henri de Dinant ne fut pas dépouillé de la maîtrise. Le Chapitre seul fit des difficultés, alléguant qu'on ne tenait guère compte du tort qui lui avait été fait, mais le légat fut assez heureux pour l'apaiser, et pour réconcilier avec leur prince les quelques tréfonciers qui avaient fait partie de l'opposition (27).

   La paix de Maestricht ne fut en réalité qu'une trêve. Les passions de parti s'étaient exaspérées au cours de la lutte; l'intervention du légat avait pu les calmer pendant quelque temps, elle ne les avait pas éteintes, et le moindre incident devait servir de prétexte à l'explosion d'un nouveau conflit. Ce fut la question du payement de l'amende due au prince qui en fournit l'occasion. Ne pouvant recourir à la fermeté, qui restait décidément interdite, la Cité imagina de lever un impôt sur le revenu en fixant à un marc par personne la contribution des riches. Aussitôt les échevins protestèrent : ce n'était pas à eux, disaient-ils, de payer les frais d'une guerre qu'ils n'avaient pas voulue et que d'autres avaient faite malgré eux. Il faut avouer que ces plaintes ne manquaient pas de fondement, mais on doit reconnaître en même temps les difficultés presque inextricables au milieu desquelles se débattait la Cité, obligée de trouver de l'argent à tout prix et ne pouvant puiser à aucune source sans soulever aussitôt les réclamations de quelque intéressé.

   L'affaire prit bientôt des proportions énormes comme les maîtres ne voulaient et peut-être ne pouvaient renoncer à leurs prétentions, les échevins finirent par quitter de nouveau la ville, suivis par un bon nombre de leurs amis qu'atteignait sans doute comme eux le nouvel impôt (28). Cet exode entamait l'unanimité morale de la Cité en rejetant une partie du patriciat dans l'opposition au tribun : il faut que l'affaire ait eu de l'importance, puisque nous voyons qu'elle ralluma la guerre.

   Aussitôt, avec une infatigable ardeur, Henri de Dinant se remit à l'œuvre. Il s'attacha tout d'abord à renouer les liens de la fédération interurbaine, relâchés ou plutôt rompus depuis la paix de Maestricht. Sa première visite fut pour Huy, où, comme à Liège, les bourgeois étaient de nouveau brouillés avec les échevins. Ceux-ci avaient condamné quelques jeunes gens pour désordres nocturnes, sans avoir respecté les formalités légales. Sommés par le peuple de révoquer leur sentence, ils s'y étaient dérobés. Henri de Dinant essaya vainement de les faire revenir sur leur décision. Alors il prit parti ouvertement contre les échevins. Ceux-ci furent chassés et Huy renouvela l'alliance avec la Cité. De là, le tribun courut à Dinant, où il semble que, comme à Huy, les partis aient été aux prises; il parvint à les pacifier et à faire entrer la ville dans la fédération interurbaine. Saint-Trond, toujours tenu en haleine par le remuant Jourdain Van den Poel, ne tarda pas à accéder également à la ligue reconstituée.

   Henri de Dinant se voyait plus puissant que jamais. Les milices des quatre premières villes du pays marchaient sous ses ordres. Le maître de la Cité se dressait en face du prince, et l'on pouvait se demander lequel des deux Henri serait le vrai souverain de la patrie.

   Mais Henri de Gueldre ne se laissa point intimider par le formidable appareil des forces que maniait son rival. De nouveau, il lança l'interdit sur la Cité et ordonna au Chapitre d'en sortir Ce qui prouve l'état d'exaspération des esprits, c'est qu'il ne se trouva pas un homme qui osât porter aux Liégeois la sentence du prince : il fallut la leur faire signifier par une femme et par un enfant. Ce n'étaient là que des formalités préparatoires à la vraie guerre : celle-ci, le prince la mena avec une vigueur décisive. Donnant à ses successeurs un exemple dont ils devaient s'inspirer plus d'une fois après lui, il opposa l'alliance des forces féodales à celle des forces urbaines, et groupa ses puissants voisins dans une ligue formidable qui comprenait le duc de Brabant, les comtes de Looz, de Gueldre et de Juliers (29).

   Pour payer le concours du duc de Brabant, il ne craignit pas de lui engager des domaines de l'Église de Liège, malgré l'énergique opposition du Chapitre de Saint-Lambert. Celui-ci, n'ayant pu empêcher une aliénation qu'il réputait illicite, après avoir vainement sommé le duc de Brabant d'évacuer les terres de Hougaerde, de Bauvechain et de Malines, recourut finalement aux moyens suprêmes. Comme en 1212, l'excommunication fut lancée contre le duc, et le crucifix déposé à terre (30). Ces mesures eurent raison du duc, qui promit de restituer les terres engagées, si l'élu lui versait les 13000 marcs qu'il lui avait promis. De telles alliances, contractées dans de telles conditions, faisaient apparaître sous son plein jour le vrai caractère du conflit entre l'élu et la Cité; c'était l'opposition des deux forces qui se sont disputé la société du Moyen-Âge : l'arbitraire féodal et la liberté communale. L'ennemi national de 1212 marchait maintenant sous la bannière du prince contre les bonnes villes unies : la cause de la Cité devenait celle de la nation, et le Chapitre lui-même, tout en s'abstenant de participer à la lutte, attestait, par l'énergie désespérée de ses mesures de défense, la réprobation que lui inspirait la politique du prince.

   Du nouveau conflit dont nous venons de raconter l'explosion, nous ne connaissons guère que quelques épisodes isolés, grâce à un chroniqueur hutois qui s'est attaché surtout à marquer la part qu'y a prise sa ville. Les princes confédérés semblent avoir voulu suivre une tactique nouvelle : sans s'attaquer directement aux villes, qui sont trop bien défendues pour pouvoir être emportées de vive force, il les harcèlent, troublent leur commerce et leurs relations avec l'extérieur, les empêchent de se ravitailler, et lorsque, réduites à la famine, elles ont perdu patience et sont devenues capables de toutes les témérités, ils les attirent dans des rencontres en rase campagne où leur supériorité militaire leur assure l'avantage. De leur côté, les villes s'attachent à démolir les châteaux forts qui servent de refuges à l'ennemi; c'est ainsi que les Hutois vont incendier Waremme, et s'attaquent ensuite à Moha qui, d'ailleurs, tient bon.

   Mais la lutte n'est pas égale. Les princes concentrent tous leurs efforts contre les alliés de la Cité; Saint-Trond se voit bientôt obligé de traiter et doit sortir de la ligue; Liège, dégarnie du côté de la Hesbaye, barricade les chemins au moyen d'arbres abattus et démolit une partie de l'abbaye de Saint-Laurent, pour enlever un abri à l'ennemi qu'elle attend sous ses murs. Déjà à moitié bloquée, la ville est ravitaillée pendant quelque temps par les barques des Hutois (31), jusqu'au jour où un coup terrible mit ces derniers hors combat. Ils étaient allés, pour la seconde fois, livrer un assaut infructueux au château de Moha. Comme ils rentraient chez eux en désordre,
le 10 août 1255,  ils furent assaillis à l'improviste, entre Antheit et Vinalmont, par le comte de Juliers, qui leur tua deux cents hommes, et leur fit de nombreux prisonniers. Après ce désastre, Huy ne comptait plus comme force militaire. Dinant, soit intimidé, soit épuisé, ne tarda pas à sortir de la fédération (32). Liège resta abandonné à ses propres forces et exposé à la vengeance d'un maître irrité. L'investissement se resserrait autour de la Cité : déjà les éclaireurs du prince apparaissaient dans la banlieue, plus personne ne pouvait s'aventurer hors de Liège sans périr sous leur coups, et l'on prévoyait le jour où les citains seraient obligés de se rendre à merci.

   Énervés par la longueur de la lutte, exaspérés par les coups que leur portait tous les jours un ennemi qui avait décidément l'avantage, les Liégeois finirent par se laisser entraîner à d'irréparables violences. Parmi les patriciens émigrés qui se montraient les plus acharnés contre eux, il y avait Jacques et Maurice de Saint-Martin, l'un maïeur et l'autre échevin. On se vengea d'eux en démolissant leurs maisons, avec les matériaux desquelles on en construisit une nouvelle pour Henri de Dinant (33). Or, le « bris de maison » était un droit que la coutume de Liège réservait expressément au prince, et, en l'usurpant, le tribun se rendait coupable d'une violation flagrante du droit. C'était une faute énorme. Le respect superstitieux du droit formel est un des traits caractéristiques de la psychologie sociale du Moyen-Âge, et la « desmesure » du tribun paraissait un de ces attentats sacrilèges qui appellent impérieusement une réparation éclatante. Le prince allait se charger d'offrir cette satisfaction à la. conscience publique, en tuant civilement le coupable.

   La stupeur et l'inquiétude se répandirent dans la Cité lorsqu'on vit le prince venir camper avec son armée sur la colline de Vottem, presque aux portes de la ville, et qu'on apprit qu'il se proposait d'y faire juger les deux maîtres séditieux et leurs complices par le tribunal des échevins, pour délit de bris de maison.

   Le délit était manifeste et la sentence ne pouvait pas être douteuse, mais les coupables se croyaient à l'abri, puisque c'était à Liège seulement, au Détroit ou à la Chaîne en Gérardrie, que les échevins pouvaient rendre une sentence valable. Car tel était le formalisme de la coutume : l'exercice du droit de juger paraissait indissolublement lié à certains endroits consacrés. Et puis, le Liégeois ne pouvait être attrait devant aucune juridiction extérieure, et, en siégeant hors de l'enceinte urbaine, l'échevinage semblait perdre son caractère de juge naturel des citains. Si subtiles que puissent paraître aujourd'hui ces exceptions de droit, les hommes d'alors leur attribuaient une valeur capitale, et l'historien est tenu de se placer à leur point de vue pour apprécier équitablement leur attitude (34).

   Mais le prince n'était pas homme à se laisser arrêter par de pareils scrupules, et les échevins eux-mêmes, parmi lesquels les Saint-Martin étaient les plus ardents, furent les premiers à lui suggérer l'expédient auquel il recourut en vertu de son « haut domaine. » Il décida que le sol de Vottem avait la même valeur juridique que celui de Liège, et les échevins y vinrent siéger au milieu du village pour juger les coupables déférés à leur tribunal. Du haut des marches d'un perron improvisé, le crieur public, au son de la cloche, cita le tribun et ses complices à comparaître, après quoi, jugeant à la semonce du maïeur, les échevins condamnèrent par contumace et proscrivirent comme « briseurs de maison » les deux maîtres et leurs complices (35).

  
La sentence de Vottem fut, pour la cause communale, un coup aussi rude qu'inattendu. Dans les groupes les plus respectables de la bourgeoisie, elle produisit un effet terrible. Henri de Dinant se sentit atteint au cœur. Il eut beau contester, assez faiblement d'ailleurs, la légalité de la sentence : la conscience publique ne s'y laissa pas tromper. Les maîtres désormais n'étaient plus à ses yeux des citains comme les autres : ils étaient des « forjugés » des « hors la loi », et tout le zèle de leurs plus chauds partisans fut impuissant à faire disparaître cette tare fatale. Les plus intimes amis du tribun le jugèrent perdu et le lâchèrent (36). Seul, le petit peuple tint bon avec cette foi intrépide qui considère le doute comme un crime, et qui fait au chef populaire un crédit illimité. Dans ce sens, on peut dire que, sur la fin de sa carrière, Henri se trouva être le chef de la démocratie liégeoise, mais il le fut par la défection de ses anciens partisans, qui ne lui laissa que la plèbe pour toute armée.

   On s'aperçut bientôt de son isolement : des pourparlers de paix furent échangés par dessus sa tête entre la Cité et le prince. Celui-ci exigeait la suppression des vingtaines, de la ligue interurbaine et des élections magistrale par le peuple. Les Liégeois, de leur côté, demandaient la révocation de la sentence de Vottem et voulaient voir comprendre dans la paix les deux maîtres ainsi que les membres du clergé restés fidèles à la cause populaire.

   Pendant que les négociations suivaient leur cours, plusieurs escarmouches achevèrent d'énerver les Liégeois. Tantôt, c'était le frère de Henri de Dinant qui était fait prisonnier, tantôt, c'était une douzaine de citains qui étaient massacrés aux portes mêmes de la ville, sans que les maîtres, au grand scandale de la population, osassent sortir pour les venger. Puis arriva la nouvelle de la paix séparée que Huy et Dinant venaient de faire avec le prince au prix de leurs franchises.

   Abandonnés de tout le monde, les Liégeois poussèrent plus vivement les négociations, mais elles échouèrent devant le refus du prince de comprendre les maîtres dans la paix (37). Ce fut seulement lorsque la famine se fit sentir dans la ville de plus en plus étroitement investie qu'on se décida à passer par toutes les exigences du prince et à sacrifier les maîtres proscrits. En vain Henri de Dinant essaya de détourner les citains de leur résolution en leur rappelant le dévouement qu'il avait toujours témoigné à leur cause : l'excès de la détresse avait mis fin à l'empire qu'il exerçait sur eux. Ils lui promirent seulement de faire tout ce qui était possible pour qu'il rentrât par la suite. Ce ne furent pas seulement les deux maîtres, mais aussi le clergé paroissial et les membres du Chapitre favorables à la cause populaire qui se virent sacrifiés à la vengeance de l'élu (38). Par la paix de Bierset, signée le 17 octobre 1255, la Cité se rendait littéralement à merci (39).

   Henri de Gueldre ne se contenta pas de briser la fédération de la Cité et des bonnes villes; il leur infligea encore de lourdes amendes et, surtout, il exigea des garanties pour l'avenir. Chacune des villes rebelles dut lui livrer une des portes de son enceinte, qu'il se réserva le droit de garder jusqu'à complète exécution des clauses du traité de paix. Liège livra la porte Sainte-Walburge.

   Accablée d'amendes et de dommages intérêts - au seul élu, elle devait verser l'énorme somme de 2500 marcs - la Cité ne trouva d'autre moyen de s'acquitter que l'éternel expédient de la
fermeté. Henri de Gueldre n'avait pas fait difficulté d'en autoriser la perception, tenant avant tout à être payé par ses sujets. Mais le clergé et les nobles, unis cette fois par la communauté d'intérêts, réclamèrent avec une mauvaise humeur assez naturelle. Ils invoquaient les actes par lesquels, en 124.9, le prince et la Cité avaient promis solennellement de ne plus lever la fermeté après 1251. On ne tint aucun compte de leurs protestations. Le clergé recourut à son arme ordinaire et lança l'interdit. La Cité s'adressa au prince, qui le leva. Le Chapitre resserra son alliance avec les chevaliers, et ceux-ci menacèrent le prince de lui refuser tout service tant qu'il n'aurait pas aboli la fermeté.

  
Henri de Gueldre crut prudent de céder devant cette opposition. Non seulement il défendit de lever la fermeté, mais il ordonna de restituer au clergé les sommes déjà perçues (40). Il fallut que la Cité demandât à un impôt sur le revenu le reste de la somme qu'elle devait au prince, à savoir deux mille livres. Cette fois, ce fut le petit peuple qui protesta, alléguant l'iniquité de la répartition.

   A la faveur du mécontentement populaire, les partisans de Henri de Dinant formèrent un complot pour rappeler leur chef. Il fallait que le tribun eût bien peu d'esprit politique ou que l'exil lui pesât bien lourdement pour qu'il se laissât séduire par ces avances et se persuadât que, dans de pareilles conditions, il pouvait soulever une troisième fois la Cité. Accueilli avec enthousiasme par les affidés, qui coururent en armes au devant de lui et qui l'acclamèrent comme le père de la patrie, il rentra à Liège le 17 mars 1256 et fut conduit par la foule jusqu'au Marché, pendant que les échevins se réfugiaient Outre-Meuse, où ils ralliaient leurs partisans.

   Le gros de la population ne s'était pas prononcé pour le tribun et gardait une inquiétante neutralité; d'autre part, les échevins se préparaient à prendre, le lendemain, une vigoureuse offensive. Il était impossible au maître de leur tenir tête avec le petit nombre de plébéiens groupés autour de lui. C'est ce que des négociateurs députés auprès d'Henri de Dinant par le Chapitre de la cathédrale parvinrent à lui faire comprendre. Il consentit donc à se retirer dès le lendemain, disant un adieu éternel à cette ville dont il avait été l'idole et où il n'était plus qu'un intrus (41). Pendant qu'il prenait tristement le chemin de l'exil, l'élu accourait à Liège et se mettait à sévir. Les principaux, fauteurs d'Henri de Dinant furent jetés dans les fers; sa maison, par un juste retour de la fortune, fut démolie et les poutres servirent à la construction d'une potence sur les hauteurs qui dominaient la place du Marché, au-dessus du couvent des Mineurs. Là, le 21 mars, les Liégeois virent, à leur grande douleur, se balancer le corps du sellier Gérard Bassier, l'un des plus fidèles partisans du tribun (42).

   L'équipée de Henri de Dinant n'eut d'autre résultat que de fournir à l'élu un prétexte pour ne pas restituer aux Liégeois la porte Sainte-Walburge. Il se hâta d'y édifier un château fort où il mit garnison, et il en confia la garde à Arnoul de Rixingen, assisté de quatre chevaliers hesbignons. Il tenait ainsi la ville sous la main, pouvait surveiller tous ses mouvements et les réprimer dès qu'ils paraissaient devenir dangereux (43). L'argent de la
fermeté qui devait être restitué aux chanoines fut, avec leur consentement, employé à élever cette bastille. La massive construction surgissait au-dessus des hauteurs de Pierreuse, assombrissant comme une menace d'orage l'horizon de la ville qu'elle dominait pour ainsi dire d'aplomb, et avec laquelle elle communiquait au moyen d'un pont-levis.

   Les citains de Liège se voyaient surveillés jour et nuit, de là-haut, par les hommes d'armes du prince, qui tenaient en quelque sorte à leur merci la Cité jusqu'alors si indépendante et si fière. Le petit peuple n'était pas seul à frémir sous l'affront; l'échevinage et le patriciat se sentaient atteints également par une mesure qui, sous prétexte de refréner les émeutes populaires, enchaînait la liberté de tous. Les conquêtes pacifiques réalisées par trois générations de Liégeois étaient compromises et peut-être à jamais perdues (44).

   Ainsi se terminait la carrière d'Henri de Dinant. Le rêve généreux qu'il avait essayé de réaliser lui coûtait son foyer et sa patrie. Au moyen âge, l'exil ne valait guère mieux que la mort. L'exilé perdait tout en perdant le seul milieu dans lequel la vie eût quelque valeur pour lui. Désormais, il traînait sur tous les chemins une existence déracinée, sans but et sans joie, car, comme l'a dit le
plus illustre des proscrits, le pain d'autrui est amer et l'escalier de l'étranger dur à monter. Henri de Dinant dut en faire le douloureux apprentissage. On apprit un jour qu'il vivait retiré à Namur : c'était aux portes de la patrie aimée, sur ce fleuve dont les ondes pouvaient porter à Liège le souvenir du banni. Alors le maréchal de la principauté, Gérard de Hérant, imagina de s'emparer de lui par un coup de main. Au dernier moment, la tentative échoua, et les amis du tribun, ne le jugeant plus en sûreté à Namur, le conduisirent à Valenciennes, où la comtesse Marguerite, se souvenant de l'obligation qu'elle lui avait, lui accorda une généreuse hospitalité. A partir de ce jour, l'histoire ne sait plus rien de lui, et il est probable qu'il s'éteignit dans cette retraite obscure mais tranquille (45). En 1269, il n'était plus de ce monde, et son fils jouissait paisiblement à Liège de l'héritage paternel.

   Si, comme c'est probable, Henri de Dinant a continué, dans son exil, de s'intéresser aux destinées de sa patrie, il a dû mourir satisfait. Il pouvait se dire qu'il n'avait pas traversé comme un brillant météore les annales de la Cité, mais qu'il y laissait une trace durable de son passage. Avec lui, Liège avait fait une de ses étapes les plus importantes sur le chemin de l'émancipation. Affranchie de la tutelle de l'échevinage, elle était arrivée à la majorité politique, et pouvait désormais commencer une carrière autonome. C'était là, de toutes les conquêtes du tribun, la plus importante et la plus durable. Sans doute, le reste de son œuvre semblait crouler sur lui. La fédération interurbaine était supprimée; l'organisation militaire des forces communales n'existait plus; l'association jurée des citains disparaissait. Mais la pensée féconde qui avait inspiré ces innovations restait vivante dans l'âme des Liégeois, et l'avenir devait se charger de l'incorporer, sous la forme de réalités tangibles, dans la constitution politique de la Cité. Les vingtaines, première ébauche d'un groupement des forces populaires, ne disparurent que pour être remplacées bientôt par un organisme beaucoup plus perfectionné, c'est-à-dire les métiers. Quant à la fédération interurbaine, elle reprendra corps, elle aussi, et viendra se concrétiser dans le Tiers-État, organe autorisé de la démocratie nationale.

   Henri de Dinant a donc posé les jalons de l'itinéraire que Liège devait mettre plus d'un siècle à parcourir dans son développement politique. En appelant tout le peuple de la Cité au combat pour les libertés communes, en brisant l'oligarchie scabinale, en faisant place aux petits dans les groupements divers qu'il créait, il a frayé la voie par laquelle la démocratie devait s'acheminer à ses futurs triomphes. Il serait excessif de voir en lui le créateur de la démocratie liégeoise, mais il en a été, dans tous les cas, le précurseur, et il en a rendu possible l'avènement. Cela suffit pour le désigner à l'attention de l'histoire. Sans doute, il n'y sera jamais qu'une silhouette qu'on voit se remuer au milieu d'obscurités crépusculaires, mais la grandeur tragique de son geste a droit au respect et à la sympathie de la postérité.


(1) Et non d'Aix-la-Chapelle, comme dit Daris, t. II, p. 159. backtopp.gif (65 octets)

(2) Les historiens liégeois, à la suite de Fisen, II, p. 3, identifiaient le Pré l'Évêque avec le Vieux Marché. M. Gobert, t. I, p. 486, propose de l'identifier avec la cour du palais. Je crois pouvoir transformer sa conjecture en certitude. Déjà en 1071, on voit le roi Henri IV dîner dans le pomarium du palais (Triumphus S. Remacli, II, c. 8, p. 452). Et la Chronique de 1402, p, 179, reproduisant Warnant, nous dit que Henri de Gueldre convoqua les Liégeois in orto episcopi. Jean d'Outremeuse ne fait que traduire Warnant. backtopp.gif (65 octets)

(3) Quod in unum simul dives et pauper possint convivere civitatem. Hocsem, p. 281.
 « Nec parcet oculus meus quemquam, non divitem nec pauperem, quia volo quod pauper in pace queat stare cum divite. » Warnant, p. 179. backtopp.gif (65 octets)

(4) Hocsem, pp. 280, 281; Warnant, p. 179. backtopp.gif (65 octets)

(5) Hocsem, p. 280; Warnant p. 178. Ces deux auteurs ont interverti par erreur l'ordre chronologique des deux épisodes rapportés ci-dessus;. cf. G. Kurth, Henri de Dinant et la démocratie liégeoise, à l'Appendice. backtopp.gif (65 octets)

(6) Hocsem, p. 286, Warnant, p. 181. backtopp.gif (65 octets)

(7) Et sic evenit ut dum insignes suos excedunt terminos principando, a non suis terminis excedantur. Hocsem, p, 286.
   Hoc scabini ad conculcandum clerum faciebant, sed retortum est in caput eorum. Warnant, p. 181. backtopp.gif (65 octets)

(8) Sur Henri de Dinant, je me borne à renvoyer le lecteur aux trois mémoires que j'ai consacrés à ce personnage, et dont on trouvera les titres dans la liste bibliographique placée à la tête de ce volume. backtopp.gif (65 octets)

(9) Nos sources ne connaissent pas le nom de l'autre maître, et il est à regretter que les historiens liégeois, pour ne pas l'ignorer, aient consenti à le demander à Jean d'Outremeuse, qui l'a inventé selon son habitude. backtopp.gif (65 octets)

(10) Petrus Tereburse, Grifardus et Renerus Cicada, qui tempore belli Leodiensis in urbe cum Heinrico Dyonensi in sede, cibo et potu communicaverant. Warnant, p. 203. backtopp.gif (65 octets)

(11) Hocsem, p. 286; Warnant, p. 182. On est étonné de lire dans Hocsem que les échevins se montrèrent si complaisants parce qu'ils espéraient obtenir des prébendes pour leurs fils : ils pouvaient avoir mille bonnes raisons pour déférer à la demande du prince, et la première, c'était peut-être la légitimité de celle-ci. backtopp.gif (65 octets)

(12) Foullon, t. I, p. 350. backtopp.gif (65 octets)

(13) Hocsem, p. 286; Warnant, pp. 181-182. Le diplôme du roi des Romains est dans Bormans et Schoolmesters, t. II, p. 64. backtopp.gif (65 octets)

(14) Delescluse et Brouwers, Catalogue des actes de Henri de Gueldre, p. 46. backtopp.gif (65 octets)

(15) Duos constituere magistros, qui libertatem civium tuerentur et hoc se jurarent fideliter effecturos, et a scabinis exigunt consimile juramentum. Hocsem, p. 286. Tunc idem Henricus praeceptum scabinis iterat, quatenus jurent servare civium libertatem. Id., p. 287. Magistrum super populum constituerunt ut eum compellat libertatem servare urbis, cohercentes ipsum Henricum jurare eamdem libertatem firmiter tenere. Warnant, p. 181. backtopp.gif (65 octets)

(16) Accepimus cives leodienses communiam, firmitatem de cerevisiâ et confraternitates in civitate leodiensi facere ac magistratus creare. Lettre du 11 avril 1255 dans Piot, Cartulaire de Saint-Trond, t. I, p. 266. Cf. la Chronique de Saint-Trond, éd. de Borman, t. II, p.199 : Eodem anno Leodienses levaverunt communitatem et facta est gravis discordia. backtopp.gif (65 octets)

(17) Sur cette question, je renvoie à mes Recherches sur Henri Dinant, p. 493  note 2. backtopp.gif (65 octets)

(18) Sait-on ce que l'institution des vingteniers devient sous la plume de Henaux ? qu'on lise ce qu'il écrit t. I, p. 219 :
   « Les six Vinâves furent organisés politiquement. Chaque Vinâve élut vingt Citains, et la réunion des cent vingt élus forma le Conseil commun. Ce conseil délibérait et agissait au nom de tous».C'est du roman tout pur. backtopp.gif (65 octets)

(19) V. ci-dessus, pp. 139 et 140. backtopp.gif (65 octets)

(20) Hocsem, p. 287; Warnant, p. 183. backtopp.gif (65 octets)

(21) Hocsem, p. 287; Warnant, p. 182. backtopp.gif (65 octets)

(22) Hocsem, p. 287, dit : Praepositus et cantor cum quinque canonicis. Warrant, p. 184, écrit avec plus de précision et, ce semble, d'exactitude : Praepositus, cantor, Guido, Johannes, Heinricus et Symon, isti sex. backtopp.gif (65 octets)

(23) Hocsem, p, 287; Warrant, p. 186. Ce dernier ajoute Dinant, qui n'entra dans la fédération qu'un peu plus tard. backtopp.gif (65 octets)

(24) Ce détail, omis par Hocsem, est donné par Warnant, 1. c. : Quilibet eorum in suo opido consilio Heinrici, prout civitas fecerat, constituit duos magistros. Cela veut dire évidemment, non pas que ces villes se sont donné des maîtres pour la première fois (car elles en avaient depuis longtemps), mais que, pour la première fois, les bourgeois ont voulu les choisir eux-mêmes, au lieu de se les laisser imposer par les échevins. Si les paroles de Warnant devaient s'interpréter autrement, il faudrait les considérer comme exprimant une simple conjecture. backtopp.gif (65 octets)

(25) Plures de magnatibus et melioribus opidanis et plures de mansionariis, comme dit le chroniqueur local. Chronic. S. Trudonis contin. III, éd. de Borman, t. II, p. 2o3. backtopp.gif (65 octets)

(26) Hocsem, p. 287 et surtout Warnant, pp. 184-186. backtopp.gif (65 octets)

(27) Hocsem, p, 287, Warnant, pp. 186-187. Celui-ci est plus exact que Hocsem dans l'indication des dates. Le 13 décembre 1254, l'élu rentré dans la Cité, et c'est quelques jours après, et non ce jour-là, qu'eut lieu la réconcillation totale du Chapitre. backtopp.gif (65 octets)

(28) Warnant, p 187, est seul à nous apprendre cela : Quod scabini intelligentes, contradicunt, mallentes ante exire ab urbe quam talis exactio ipsos comprimat. Itaque exeuntes ab urbe plures amici eorum insequuntur. backtopp.gif (65 octets)

(29) Hocsem, p. 288; Warnant, p. 189. backtopp.gif (65 octets)

(30) Hocsem, p. 288; Warnant. p 189. Les actes relatifs à cet épisode manquent naturellement au Cartulaire de Saint-Lambert. backtopp.gif (65 octets)

(31) Hocsem, p. 288; Warnant, p.190. backtopp.gif (65 octets)

(32) Hocsem, p. 288; Warnant, p. 191.backtopp.gif (65 octets)

(33) Tunc populus instinctu Dionantensis domos funditus destruit scabinorum, de quarum trabibus et lapidibus Dionantensis sibi novam fabricat mansionem. (Hocsem, p. 288). Tunc villicus Leodiensis Jacobus de Sancto Martino et Mauritius scabini existentes pro parte electi insidiantur urbi, perimentes pueros et viros quos inveniebant, nec est qui audeat propter eos exire ab urbe, idcirco edes eorum in urbe a civibus devastantur et funditus dejiciuntur. Warnant, p. 190.backtopp.gif (65 octets)

(34) Un épisode où ce formalisme du droit apparaît avec tout son cachet pittoresque nous est fourni par l'histoire des troubles communaux de Saint-Trond en 1303. Cette commune avait chassé ses échevins et était en pleine révolte contre l'abbé et le prince-évêque. Ceux-ci convoquèrent les échevins d'Aix-la-Chapelle, chefs de ceux de Saint-Trond, et comme Henri de Gueldre à Vottem, vinrent siéger in loco campestri sito inter opidum et Brusthemium super stratam. Après avoir entendu l'accusation, les échevins firent placer leurs sièges sur la route, sic ut partim in districtu episcopi et partim in districtu jurisdictionis abbatis, eo quod limites amborum dominorum ibidem se contingerent, sisterentur  Mais il manquait une formalité essentielle sans laquelle on ne pouvait sentencier : la cloche banale ne sonnait pas. Un individu consentit, pour la somme énorme de cent livres tournois, à aller, au péril de sa vie, sonner la cloche dans le beffroi de Saint-Trond aussi longtemps qu'il le fallait (diu), et les échevins, campane sono auditu, forjugèrent alors les rebelles. V. Chron. S. Trond, Contin. éd. de Borman, III, p. 236.
   Voir un point de vue semblable à Strasbourg en 1129, à Osnabrück en 1171, à Cologne en 1269 (Keutgen, pp. 8 et 10). A Strasbourg, la coutume précisait l'endroit de la ville où devaient rendre la justice respectivement l'écoutète et l'avoué, et déclarait que le justiciable assigné à comparaître dans un autre endroit n'était pas tenu d'y aller. (Wiegand, Urkundenbuch der Stadt Strassburg, t. I, p. 468).
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(35) Hocsem, p. 288, semble placer le « bris des maisons » des échevins après la sentence de Vottem : Tunc populus instinctu Dionantensis domos funditus destruit scabinorum, etc. Mais Hocsem ne sait pas écrire, et je crois pouvoir dire, m'étant familiarisé avec son style, que dans sa pensée l'attentat est antérieur à la sentence et explique celle-ci, Le tunc populus - - --destruit équivaut donc à : populus enim - - - destruxerat. Naturellement, Jean de Warnant, p. 192,qui copie Hocsem, a été induit en erreur par cette gaucherie de style, et il place, lui aussi, la destruction des maisons des échevins par les Liégeois après la sentence de Vottem, bien que lui-même, à la suite de leur source commune, l'ait racontée plus haut (p. 190) à sa vraie place. On a là une idée des difficultés que rencontre à chaque pas celui qui explore dans les sources les annales de la Cité de Liège.  backtopp.gif (65 octets)

(36) Petrus Tereburse, Grifardus et Renerus, Cicada - - - in fine prodentes eum et populum communem. (Warnant, p 203.) backtopp.gif (65 octets)

(37) Hocsem, p. 288; Warnant, p. 102.backtopp.gif (65 octets)

(38) Hocsem, pp. 289-290; Warnant, pp. 194-195.backtopp.gif (65 octets)

(39) Nous ne possédons pas le texte des conditions de la paix de Bierset, mais seulement celui de l'acte de Henri de Gueldre annonçant que la paix est faite et que les villes se soumettent à la sentence qui sera rendue par quatre commissaires. Cet acte, qui est du 17 octobre 1255 (le dimenge après l'octauve Sains Denis) se trouve dans Henaux, t. I, p. 227 et dans Bormans. Ordonnances, t. I, p. 5o.
   Il faut remarquer que nos auteurs donnent de la paix les dates les plus divergentes, sans doute parce que chacun pense à une phase différente des négociations. La Chronique de 1402 dit : in die triumphi beati Lamberti (5 octobre), p. 195. Hocsem, p. 290, dit : II idus octobris (4 octobre). Quant à Jean d'Outremeuse, t. V, p. 336, il écrit : le jour Saint-Denis (9 octobre), prouvant par là qu'il a lu l'instrument de paix, mais avec beaucoup d'étourderie. Ce qui ne l'empêche pas d'être suivi par Fisen, t. II, p. 10 et par Daris, II, p. 171, qui semble d'ailleurs essayer de concilier Hocsem avec Jean d'Outremeuse.
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(40) Hocsem, p. 290; Warnant, pp. 198-199. L'acte de Henri de Gueldre, daté du 26 février 1256, est dans Bormans et Schoolmeesters, t. II, p. 85. backtopp.gif (65 octets)

(41) Hocsem, pp. 290-291; Warnant; p 200.backtopp.gif (65 octets)

(42) Hocsem, p. 291; Warnant, p. 200. backtopp.gif (65 octets)

(43) Hocsem, p. 290; acte du 4 juin 1260 dans Bormans et Schoolmeesters, t., II, p.117.backtopp.gif (65 octets)

(44) Hocsem, p. 291 ; de quo scabini non immerito doluerunt. Warnant, p. 201 backtopp.gif (65 octets)

(45) Warnant, pp. 201-202. backtopp.gif (65 octets)

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F. Magnette :
Précis d'histoire Liégeoise, 1re éd.,
Vaillant-Carmanne, pp. 78 et suiv..

§ 2. -- Henri de Gueldre et Henri de Dinant.

  Avec ce prélat va s'ouvrir une phase, l'une des plus mouvementées, des luttes du parti populaire pour la conquête du pouvoir communal.

 CARACTÈRE DU
 NOUVEAU PRINCE.

Le nouveau chef de l'État, très jeune encore, avait été désigné sous l'influence du légat pontifical pour renforcer le parti du roi de Germanie, Guillaume de Hollande, dont il était

le cousin germain. Il arriva chez nous non pas avec le titre d'évêque, mais avec celui d'Élu, parce que le pape l'avait dispensé, vu son âge, de l'obligation de prendre les ordres majeurs. Henri de Gueldre était un homme violent et débauché à l'excès, chevalier plutôt que prêtre, ayant surtout des qualités de chef d'armée. Quant à son attitude en face des partis, elle n'eut jamais pour mobile que le désir d'exploiter leurs dissensions au profit de son despotisme, pour but que de régner en maître dans la cité. Avec un tel souverain, il fallait s'attendre à ce que la discorde éclatât à la première occasion.

INCIDENT DU
MAÏEUR D'AWANS
.

Celle-ci se présenta, en 1253, à la suite d'un incident où s'était révélée toute la partialité des échevins à l'égard des Petits. Le maïeur du village d'Awans, ayant tué en plein marché

un de ses ennemis personnels, avait pu tranquillement quitter la ville sans être l'objet de la moindre poursuite judiciaire. Le populaire protesta avec indignation, se souvenant qu'un droit criminel suranné permettait à la justice de sévir avec vigueur contre lui, alors que l'exercice du droit de vengeance privée, sans intervention du pouvoir répressif, était toujours permis aux puissants. Les gens du peuple s'élevèrent contre l'Échevinage qui laissait le criminel impuni, et contre le prince qui tolérait de pareilles injustices.

L'ÉLU FAIT APPEL AUX
 PETITS CONTRE LES
 ECHEVINS.

L'élu vit dans cette affaire un moyen d'abaisser le corps des échevins dont l'autorité contrariait trop la sienne. Il eut l'idée de convoquer à une assemblée toute la population : pour la première fois les gens du commun, qui représentaient l'immense majorité, étaient

appelés à donner leur avis dans une affaire publique et à prendre position entre le pouvoir central et l'un des grands corps de l'État ! Ils devenaient en quelque sorte les arbitres de la situation !

   Le chef de l'État prit nettement position contre l'Échevinage, se déclarant disposé, en vertu de son pouvoir souverain, source de toute juridiction, à rendre la justice lui-même, de telle sorte que, selon le vrai idéal démocratique, « le pauvre pût vivre en paix à côté du riche dans la même cité ». Le peuple enthousiasmé allait unir sa cause à celle du prince, quand un incident de séance fit croire, sans raison, à la foule du dehors que le clergé était d'accord avec l'élu pour tromper la confiance populaire. Une véritable émeute parcourt alors les rues; le prélat et les chanoines se voient, pour leur sécurité, forcés de quitter la ville. Henri de Gueldre, pour se venger, excommunia les échevins et jeta l'interdit sur la Cité.
   Les échevins, qui avaient imaginé cette diversion, restaient maîtres du terrain. Peu après, cependant, ils durent bien faire leur paix avec le prince et avec le Chapitre, dont ils avaient, en condamnant indûment le domestique d'un chanoine, violé les privilèges, et Henri était bientôt de retour dans sa « bonne ville». Les membres de l'Échevinage comprirent toutefois que pour se garantir à l'avenir contre toute atteinte nouvelle de la part du prince, il fallait s'appuyer sur la masse populaire et s'en faire une alliée contre lui.

LES ECHEVINS SE
TOURNENT
A LEUR TOUR DU COTE
DU PEUPLE.

Ils se résolurent donc à une concession qui fut énorme : ils offrirent d'abandonner au peuple l'élection des deux maîtres annuels, jusqu'alors recrutés dans le corps même des jurés. Ils se mirent dans ce dessein en rapport avec un patricien du nom de Henri de Dinant, qui, par son vif et sincère intérêt pour la cause démocratique,  par son éloquence

chaleureuse, était devenu le chef aimé et écouté, dit un chroniqueur, du peuple liégeois (1).

HENRI DE DINANT
ÉLU MAITRE.

L'accord fut naturellement conclu, l'occasion étant trop belle pour le Conseil de sortir de tutelle et pour les Petits de prendre enfin part à la direction des affaires.

Henri de Dinant fut élu maître : il était le premier bourgmestre nommé par un suffrage vraiment populaire (2).

   Les échevins avaient pensé dominer par l'appui du peuple : ils furent pris à leur propre piège. Henri de Dinant ne voulait qu'affaiblir l'une par l'autre les deux classes dominantes, le Clergé et l'aristocratie urbaine, et en abaissant les Grands élever les Petits. Il n'attendit que l'occasion de rompre avec les échevins.

   Elle se présenta, quand la comtesse de Flandre, Marguerite de Constantinople, voulut dépouiller son fils, issu de son premier mariage, Jean d'Avesnes, de son droit héréditaire sur le Hainaut. Jean, auquel l'arbitrage de saint Louis avait dévolu ce comté, réclama contre sa mère l'appui de Henri de Gueldre, son suzerain (3).

   L'élu accueillit favorablement cette requête. Le corps échevinal, consulté selon la coutume, donna également son approbation. Les milices communales furent invitées à se préparer à entrer en campagne.

RUPTURE ENTRE
HENRI DE DINANT
ET LES ECHEVINS.

C'est alors que Henri de Dinant prit nettement position et se dressa seul en quelque sorte, en face des pouvoirs établis. Se rendant au Destroit, le local des échevins, il osa déclarer à ceux-ci que le départ des citains pour le Hainaut était contraire aux prescriptions de la

charte d'Albert de Cuyck. A la grande stupeur des magistrats, il annonça qu'il s'opposait, en sa qualité de maître de la Cité, à l'enrôlement des gens de métier. Les communiers ne partirent point.

   Le prince, furieux, quitta la ville, plein de menaces, et se tourna vers l'empereur. Celui-ci eut beau, par un édit spécial (janvier 1251), ordonner aux Liégeois d'avoir à concourir à la défense du Hainaut, fief de l'Église de Liège. Les gens de métier ne bougèrent pas davantage. Henri de Gueldre dut ronger son frein et il rentra dans la cité, dépité et la rancune au cœur. Oubliant alors le passé, il se rapprocha des échevins.

IL ORGANISE ALORS LES
FORCES POPULAIRES :
LES VINGTENIERS DES
VINAVES.

C'est dans ces circonstances que le tribun, Henri de Dinant, sentant que la lutte entre Grands et Petits était proche et inévitable, et voulant s'y préparer soigneusement, songea à organiser les forces populaires, politiquement et militairement : politiquement, en groupant les bourgeois en une de ces associations jurées qui furent dans les villes du

moyen âge la forme la plus redoutable de la résistance des citains à leur prince, et auxquelles, on l'a vu, les textes contemporains donnèrent le nom désormais connu de communia, c'est-à-dire de commune jurée ou plus simplement de commune; militairement, en divisant Liège en six vinâves ou quartiers : le Marché, Neuvice ou Souverain-Pont, Saint-Servais, Saint-Jean Strée, l'lle et Outre-Meuse. A la tête de chaque quartier fut préposé un capitaine, ayant sous ses ordres un certain nombre de vingteniers ; chaque vingtenier commandait vingt hommes habitant des rues proches l'une de l'autre ou la même rue. Au premier signal et en peu d'instants, toutes les forces populaires pouvaient de la sorte se trouver réunies à l'appel des maîtres.

IMPRUDENCES
DU TRIBUN.

Mais il fallait trouver des ressources pour couvrir les frais considérables de cette mise sur pied armé de toute une population et s'assurer le moyen d'affronter une lutte éventuelle

avec les privilégiés. Henri de Dinant pensa les trouver en recourant à la taxe, dite de la fermeté, si impopulaire dans toutes les classes de la société. Elle devait naturellement, dans l'esprit du tribun, atteindre chacun. Ici l'on versait dans une illégalité, car la fermeté avait été formellement supprimée en 1251, au début du règne.

INTERDIT JETÉ PAR
L'ÉLU SUR LA CITE..

Une scène de violence ayant éclaté entre un tréfoncier et Henri, on crut à tort au meurtre de ce dernier. Des désordres s'ensuivirent. Le souverain en profita pour abandonner de

nouveau sa résidence, suivi de la grande majorité des chanoines, puis des échevins qui voulaient ainsi échapper aux exigences tracassières du chef du parti populaire.

GUERRE ENTRE
PRINCES ET VILLES.

La guerre civile éclata. Le prince trouva aisément des alliés dans la noblesse des campagnes et chez les seigneurs voisins.

   Henri de Dinant, lui, remit sur pied la fédération interurbaine de 1229 et sut attirer dans l'alliance de la capitale les « bonnes villes » de Huy et de Saint-Trond, qui avaient aussi établi chez elles l'organisation militaire des gens de métier. Les hostilités durèrent toute l'année. Les milices communales surent résister, quoique avec peine, aux bataillons bien équipés de la noblesse féodale.

TREVE SIGNEE
A MAESTRICHT.

Une paix fut conclue à Maestricht, le 11 décembre 1253 : les villes accordèrent de renoncer à leur fédération et à leurs corps de milice et de payer une amende.

Le prince, d'autre part, leva l'interdit et pardonna aux chanoines qui n'avaient pas fait cause commune avec le Chapitre.

   Ce ne fut là toutefois qu'une transaction momentanée, aucune solution n'ayant été donnée à la question, cause du conflit. Les passions étaient trop surexcitées encore, pour que du moindre incident ne sortissent de nouvelles causes de rupture. En effet, pour payer l'amende, la Cité avait décidé, sur l'initiative de Henri de Dinant, resté le maître adoré de la population, de lever un impôt sur le revenu, fixé à un marc par personne pour les citoyens réputés riches. Bourgeois, échevins, chanoines, tous les gens atteints protestèrent. Un grand nombre quittèrent la ville. La taxe fut néanmoins perçue envers et contre tous. Mais c'était la discorde rallumée.

NOUVELLE RUPTURE.
ÉCHEC POPULAIRE :
  PAIX DE BIERSET.

La ligue des villes mosanes se renoue aussitôt; la coalition des princes se reforme de son côté. Cette fois, les communes eurent le dessous finalement. Des défections, résultat d'échecs militaires, se produisirent parmi elles. Henri de Dinant était proclamé banni par

la  « sentence de Vottem » ; la famine commençait à sévir dans la capitale. Le prince n'écouta aucune proposition d'accommodement : le peuple dut, plein de douleur, abandonner son chef vénéré et se soumettre aux dures conditions que l'élu lui imposa par la paix de Bierset, du 17 octobre 1255 : exil de son chef, suppression de l'organisation politique et militaire des vinâves, restitution aux échevins de l'élection des maîtres, défense aux villes de contracter des alliances sans le consentement du prince, imposition de lourdes amendes, destinées à couvrir les frais de guerre. Comme garantie, chacune des villes devait livrer une de ses portes, que l'élu pourrait fortifier. Liège livra ainsi la porte Sainte-Walburge.

DESTINEE DE
HENRI DE DINANT.

Le tribun de Liége ne disparut cependant pas de la scène publique. Rappelé de l'exil, l'année suivante, par ses concitoyens qui songeaient à reprendre la lutte pour n'avoir pas

à se soumettre à certaines taxes sur le revenu, décrétées par le prince-évêque en vue de payer les dommages causés par la guerre, il fut reçu triomphalement (mars 1256). Mais la situation n'était plus la même. Henri de Dinant ne se voyait plus assuré de réussir, le nombre de ses partisans décidés à tout tenter s'étant singulièrement restreint. Aussi, reprit-il sagement, cette fois sans rémission, le chemin de l'étranger. Il alla chercher et trouva un asile à la cour de la comtesse Marguerite de Constantinople. ll y termina dans le calme et dans l'obscurité une carrière qui, si elle n'a pas abouti au résultat rêvé par lui, a cependant valu à Henri une mémoire impérissable au sein de la démocratie liégeoise. Cet ami du peuple, ce héros et martyr, victime de son ardent attachement à la cause de l'émancipation populaire, mérite bien d'être apprécié avec la même sympathie équitable et le même respect qu'un Jacques Van Artevelde, cet autre tribun de la grande cité gantoise.

APPRECIATION
DES EVENEMENTS.

L'œuvre de Henri de Dinant n'a pourtant pas été tentée en vain : il a semé un grain qui devait bientôt germer. Les « vingtaines » prirent après lui la forme définitive et reconnue

des métiers, unités militaires autant qu'économiques. Les grandes paix de 1303, de 1307, de 1313, la paix de Fexhe de 1316 n'ont été que l'aboutissement d'un mouvement de revendications populaires qui prit naissance en 1253 ; elles n'ont été que des victoires successives, dont la première en date, quoique restée sans résultat immédiat, fut due à l'énergique initiative de Henri de Dinant.


(1) D'Awans et Lameere, I, pp. 342.349. (D'après Pirenne, Henri de Dinant). backtopp.gif (65 octets)

(2) Avec lui aurait été choisi, - mais le fait est fort peu sûr - un de ses amis, Jean le Germeau. backtopp.gif (65 octets)

(3) On a vu précédemment que le Hainaut était inféodé, depuis l'évêque Théoduin, à l'Église de Liège. Voir page 45. backtopp.gif (65 octets)

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09/01/2013