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La guerre des Awans et des Waroux


 

 

 

Coussement
Résumé des guerres et description des batailles dont les provinces de la Belgique ont été le théâtre, depuis Jules César jusqu'à nos jours,
Imprimerie de E. Guyot, pp. 60
et suiv.  (Bruxelles, 1859)

Guerres féodales.

GUERRE DES AWANS ET DES WAROUX.
(1297.)


Elle eut lieu dans le pays de Liége et dura 38 ans.

   Humbert Corbeau, seigneur d'Awans, avait une jeune vassale nommée Adoule, laquelle passait pour riche. En sa qualité de seigneur, il avait le droit de la marier et il la destinait à un sien cousin, Gérard Pélage.

   Hanneceau, écuyer et parent du seigneur de Waroux, enleva Adoule et l'épousa. Humbert réclama sa vassale; le seigneur de Waroux ne voulut pas la lui rendre. Les Awans prirent les armes et ravagèrent les domaines de leurs ennemis; le sang coula ; la querelle fut une lutte générale entre les diverses familles alliées aux combattants. Les mœurs de l'époque obligeaient tout noble à venger ceux de ses parents qui succombaient dans une attaque de ce genre.

   Le seigneur d'Awans fut tué en 1298. Cette mort augmenta les forces de son parti, en contraignant tous ceux de son lignage à marcher contre les Waroux.

   Les Awans et les Waroux étaient eux-mêmes des cousins à un degré assez éloigné. Le nombre des champions devint bientôt si considérable que chacun avait des proches dans les deux armées. On convint d'une trêve de quarante jours, après chaque combat, pour que chacun pût reconnaître sous quelle bannière il devait se ranger. Les évêques s'étant quelquefois déclarés pour les Waroux, les Awans s'appuyèrent sur le peuple, et cette lutte intestine finit par embraser toute la province. Un nouvel incident vint compliquer cette guerre. Une querelle s'éleva entre les tisserands et les drapiers de Huy. Le mayeur de la ville, au lieu d'écouter les plaignants, maltraita les deux partis et se fit chasser par ses administrés. A la suite de ce tumulte, la populace de Huy se répandit dans les campagnes, pillant, ravageant, arrêtant les voyageurs.

   L'évêque, ayant rendu au duc de Brabant ses droits de suzeraineté sur la ville de Malines, se brouilla avec son chapitre, qui l'excommunia. Le souverain pontife, pour ramener la paix, l'envoya au siège épiscopal de Besançon et nomma évêque de Liége Adolphe de Waldeck.

   Au bout de dix-huit mois, une mort prématurée l'enleva. Thibaut de Bar, puis Adolphe de la Marck (1313) furent ses successeurs. Ce dernier prince, jeune et. intrépide, voulut faire cesser les meurtres et les brigandages qui s'étaient multipliés dans le pays à la faveur des troubles et des guerres privées. Mettant en usage un ancien droit, il fit démolir et brûler sous ses yeux, par ses gens de justice, les maisons des homicides et des pillards. Malheureusement il parut favoriser les Waroux, déjà odieux à la bourgeoisie, et les Awans se joignirent au peuple pour lui résister. Adolphe, irrité, quitta Liège et se retira à Dinant (1315). Ses ennemis nommèrent alors un mambour, et la guerre civile redoubla de fureur. L'épuisement des deux partis amena, le 18 juin 1316, la fameuse paix de Fexhe, qui reconnaissait et maintenait les droits du peuple.

   Les Awans et les Waroux ne cessaient pourtant pas d'être en armes.

   Après de longues escarmouches, ils se donnèrent un défi solennel, qui devait se vider, le 25 août 1325, dans les plaines de Dommartin, à 3 1/2 lieues de Huy. Les Waroux, au nombre de 350 chevaliers, dirigés par Henri II de Hermalle, furent défaits par les Awans, qui comptaient 270 chevaliers, à la tête desquels était Guillaume de Waremme. La paix fut signée à Vihogne, le 5 juin 1326. La guerre recommença deux ans après entre l'évêque et le peuple. L'évêque, s'étant allié aux comtes de Gueldre et de Berg, fut victorieux dans une suite de petits combats qui amenèrent la paix de Vottem en 1331.

   En 1335, le 15 mai , un arrangement fut conclu dans l'abbaye de Saint-Laurent, à Liége , entre les Awans et les Waroux. Cette paix mémorable interdit à toujours et sous peine de bannissement ces guerres où, pour une querelle privée, les parents d'un noble s'engageaient à le venger, à le défendre ou à le suivre.

   La guerre des Awans et des Waroux avait duré trente-huit ans; elle avait, coûté la vie à plus de trente mille hommes.

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De Gerlache :
Histoire de Liège depuis César jusqu'à Maximilien de Bavière 
Edition M. Hayez,  pp. 96 à 102; 104 à 110; 115 à 120.  (Bruxelles, 1843)

Guerres d'Awans et de Waroux (1)

   Les guerres d'Awans et de Waroux, dont je vais essayer de retracer quelques scènes ne forment pas seulement un des épisodes les plus piquants et les plus originaux de l'histoire de Liège, elles sont le récit en action, le tableau fidèle de nos mœurs et des mœurs de l'Europe au XIIIe et au XIVe siècle. Ces mœurs sont simples, rudes et souvent barbares; mais enfin ce sont celles de nos aïeux : l'auteur qui me sert de guide principal est un franc liégeois, et il écrit en liégeois. Sa langue n'est pas toujours facile à comprendre; mais il. faut songer que son livre a quatre siècles et demi d'existence. C'est sans doute le plus national de tous nos écrivains. Aussi je me garde bien de l'arranger à ma guise : je conserve fidèlement son esprit, et, autant que cela m'est possible, jusqu'à ses tours et à ses expressions, afin de rappeler comment on parlait jadis à Liège et comment on y agissait (2).

   Je dirai d'abord quelques mots de ce Hemricourt auquel j'ai emprunté presque tous les faits de cet épisode et qui nous a transmis lui-même de curieux détails sur sa famille et sur sa personne. Par sa mère, il descendait de l'ancienne maison de Dammartin; mais du côté paternel, son origine n'était pas aussi relevée. Adam Tomboir, grand-père de l'historien, était fils d'un bon cultivateur du village de Hemricourt. Ayant été reçu dans la maison de son seigneur, Thomas de Hemricourt, il parvint à inspirer un sentiment tendre à l'une des filles de messire Thomas, nommée Marie. Ils furent si bien d'accord, dit notre auteur, qu'un jour ils s'enfuirent ensemble à St-Trond, où le dit Adam épousa Marie (3). Le seigneur de Hemricourt en étant courroucé outre mesure, le jeune homme demeura pendant deux années entières à St-Trond pour la sûreté de sa personne. Enfin voyant qu'il ne pouvait rompre ce mariage, messire de Hemricourt consentit à reprendre son jeune clercs (4) sur le même pied qu'auparavant, et il lui confia de nouveau l'administration de ses biens; mais il ne voulut jamais rien donner à sa fille. Adam quitta bientôt le nom de Tomboir pour prendre celui de Hemricourt, qui fut ainsi transmis à notre historien. Tout ce que nous savons de la vie publique de celui-ci, c'est qu'il fut secrétaire des échevins de Liège, et ensuite bourgmestre de cette ville, et qu'il se fit recevoir dans sa vieillesse chevalier de St-Jean de Jérusalem. Les deux ouvrages les plus connus de Hemricourt sont le Miroir des Nobles, et les Guerres d'Awans et de Waroux. Le premier renferme la généalogie de cette ancienne noblesse de Hesbaye qui avait été si nombreuse, si riche, si puissante, et qui du temps de Hemricourt était déjà si fort déchue. « On a vu dans ce pays, dit-il, c'est-à-dire dans la seule Hesbaye, jusqu'à cinq ou six cents chevaliers poursuivant la gloire des armes, et dont la réputation s'étendait an loin : aujourd'hui (il écrivait ceci en 1398), à peine en reste-t-il quarante. Tout honneur de chevalerie et de gendarmerie est annihilé; la force des villes franches s'est accrue de leurs débris.......... » Hemricourt signale ici avec une expression de regret, l'époque d'une importante révolution dont nous avons déjà indiqué l'origine, et dont nous aurons bientôt occasion de parler plus amplement.

   Les guerres d'Awans et de Waroux sont à proprement parler des mémoires sur le régime féodal et sur l'ancienne chevalerie, recueillis par un contemporain, non pas dans des romans, mais de la bouche même de ceux qui avaient pris part à ces fameux combats. Dans le Miroir des Nobles, qui sert en quelque sorte d'introduction aux Guerres d'Awans, Hemricourt en s'arrêtant avec complaisance sur les circonstances du mariage du chevalier de Dammartin et de la belle Alix, commence par rappeler que toute la noblesse de Hesbaye était sortie d'une tige unique. On pourrait croire que c'est pour en tirer cette conclusion philosophique et conforme à l'esprit de notre siècle, que rien n'était plus inhumain, plus impolitique que ces guerres de familles, puisqu'après s'être détruits réciproquement dans des combats cruels et insensés, les nobles devaient finir par perdre toute influence et laisser aux prises, sans aucun intermédiaire, le peuple et le prince.... Hemricourt ne voit pas les choses de si loin. Sans doute il aurait bien voulu que la noblesse ne fût pas si affaiblie; mais il ne s'en indigne pas moins qu'on ait prétendu lui ravir le droit immémorial de faire la guerre à plaisir et de venger elle-même ses propres injures. C'était attenter à son indépendance et à ses prérogatives et la ravaler à la condition de sujet. Aussi le tribunal des douze, qu'on érigea après la guerre d'Awans pour terminer les différends des nobles entre eux, n'obtint-il point son approbation. Et ne croyez pas qu'il manque de raisons à l'appui de son opinion. « Autrefois (dit-il) les riches recherchaient leurs parents pauvres parce qu'ils en avaient besoin pour la défense de leurs propriétés et de leurs châteaux ou pour mettre à fin quelque grande et glorieuse entreprise; et de leur côté les pauvres, quand ils étaient dans la gêne; recouraient avec confiance à leurs parents riches. » C'était le temps des dévouements généreux et des. amitiés héroïques. Hemricourt regrette ces caractères énergiques et francs, ces hautes vertus que la paix rend presque inutiles. En traçant leurs généalogies, son but évident est de rappeler aux nobles de son temps les hauts faits de leurs aïeux et les degrés de parenté ou d'affinité qui les unissaient entre eux : ce qui était très-conforme à l'esprit du gouvernement féodal où les liens de famille devaient être d'autant plus forts que les liens politiques étaient plus faibles (5).

   Ce ne sont point des généalogies que nous chercherons dans le Miroir des Nobles; mais il nous offrira sur les mœurs chevaleresques, sur les habitudes de la vie privée d'un seigneur châtelain, en paix et en guerre, sur l'éducation qu'on donnait à la jeunesse pendant le moyen âge, des détails piquants et de curieux points de comparaison. Le début de cette histoire forme un tableau plein de grâce et de fraîcheur encore dans le vieux langage de Hemricourt J'essaierai d'en copier quelques traits en les altérant le moins possible.

   Vers l'an 1102, du temps d'Obert, évêque de Liège, il y avait en Hesbaye un seigneur nommé Othon de Warfusée, homme fort riche, sage et bon chevalier, qui s'était voué à la profession des armes. Messire Othon eut deux fils, dont l'aîné se nommait Raes et l'autre Libert-Suréal. Raës fut chevalier comme son père : son frère se destina aux études et prit le parti de l'église. Mais messire Othon étant mort et Raes l'ayant suivi de près au tombeau, Libert se trouva seigneur de Warfusée : alors il renonça à l'église et prit l'ordre de chevalerie. Il y avait aussi alors à Awir, près de Warfusée, un seigneur, nommé Hugues, marié à la sœur du comte de Hozémont, qui avait une fille nommée Agnès. Libert-Suréal la rechercha en mariage et l'obtint; ils réunirent ensemble de très-grands héritages. Ils s'aimèrent loyalement, dit Hemricourt, et furent tellement fortunés qu'ils acquirent encore pendant leur mariage les villages et seigneuries de Geneffe, de Limont, de Lexhy, d'Awans, de Waroux, de Loncin et plusieurs autres : en sorte qu'ils se virent possesseurs d'une bonne partie de la Hesbaye liégeoise. L'unique fruit de leur union fut une fille, nommée Alix. Quelques années après la naissance d'Alix, Agnès trépassa. Le bon seigneur de Warfusée en ressentit une si grande tristesse qu'il en pensa mourir. Quand la violence de sa douleur fut un peu calmée par les instances de ses amis et par les caresses de sa fille, qu'il aimait outre mesure, et qui doucement le consolait, il jura qu'il ne porterait plus les armes; qu'il se consacrerait désormais à Dieu, et qu'il prierait tout le reste de sa vie pour le repos de celle qu'il avait perdue. Il se fit prêtre, et il célébrait souvent. lui-même la messe dans son château fort de Warfusée, ou dans ses autres châteaux quand il s'y trouvait. Toutefois ce changement d'état ne lui. fit rien diminuer du train de sa maison. C'était le rendez-vous de tous les chevaliers des environs parce qu'on le reconnaissait pour chef de sa race. Il tenait une grande quantité de chiens et d'oiseaux; on s'étonnait de voir tout ce qu'il dépensait pour Dieu et distribuait en aumônes. Il faisait élever sa fille conformément à sa condition : de sages maîtresses lui enseignaient tout ce qu'une noble demoiselle doit savoir : à travailler en or et en soie, à dire ses heures, à lire de beaux romans de chevalerie, à s'amuser à toutes sortes de divertissements honnêtes, comme à jouer aux échecs et aux dames; tellement qu'il eût été difficile de rencontrer ailleurs sa pareille : et avec cela elle était belle, et avait bonne grâce à tout ce qu'elle faisait. Tant de qualités et de vertus la rendaient de plus en plus chère au bon seigneur de Warfusée : c'était sa consolation et toute sa joie (6).

   Il y avait aussi dans le même temps un noble chevalier nommé Raës à la barbe, frère du comte de Dammartin en Gaule, qui ayant encouru la disgrâce de Philippe Ier, roi de France, fut banni de ce royaume. En étant sorti avec beaucoup d'argent, de pierreries et une suite nombreuse, il vint s'établir à Huy, où il tenait un grand train de maison, ayant chiens, oiseaux, chasseurs et fauconniers. Tantôt il allait à la chasse et tantôt à la pêche pour se distraire de ses ennuis. Un jour qu'il chassait depuis le matin sur les terres de Warfusée, passant vers midi non loin de la chapelle du château, il entendit la clochette qui annonçait l'élévation. Il poussa son cheval de ce côté, mit pied à terre, entra dans la chapelle et se mit à prier dévotement. Le seigneur de Warfusée entendant quelque bruit, tourna la tête et aperçut le chevalier inconnu. La messe étant finie, il le fit convier à dîner par un de ses gens: Messire, Raës y ayant consenti, le seigneur de Warfusée prit son hôte par la main et lui fit grand accueil, en s'enquérant de la cause qui l'amenait dans cette contrée. Il commanda promptement le dîner et envoya prévenir la belle Alix pour qu'elle fît fête au chevalier étranger. Elle se rendit aux ordres de son père, et s'approchant de messire Raës d'un air honnête et gracieux, elle lui dit qu'il était le bienvenu. Le bon seigneur les fit asseoir l'un près de l'autre, et fit faire grande chère non-seulement au chevalier, mais à toute sa suite. Quand ils eurent longuement dîné, et qu'ils se furent bien divertis, Messire Raës remercia le seigneur de Warfusée et sa fille de la bonne réception qu'ils lui avaient faite, et prit. congé d'eux avec une parfaite courtoisie. De son côté le bon seigneur le pria, quand son chemin le dirigerait vers le château, d'y renouveler sa visite. Messire Raës, qui déjà se sentait épris d'amour pour la belle Alix, y consentit facilement. Il y revint tant et si. bien, dit Hemricourt, qu'après quelques informations prises réciproquement, le chevalier Raës à la barbe, de Dammartin en Gaule, épousa la belle Alix de Warfusée; et leur mariage fut tellement favorisé du ciel qu'ils devinrent les auteurs de cette innombrable lignée de chevaliers dont nous allons tout à l'heure raconter les exploits (7). Le sire de Warfusée qui s'était fait prêtre, ainsi que nous l'avons vu, ayant laissé à sa fille, parmi ses grands héritages, beaucoup de moulins, cela donna lieu de dire dans le commun peuple, que les nobles de Hesbaye étaient tous sortis d'un prêtre et d'un meunier.

   Depuis l'alliance du chevalier de Dammartin avec la famille de Warfusée, au commencement du XIIe siècle, jusqu'aux guerres d'Awans et de Waroux qui éclatèrent à la fin du Xllle, il s'écoula un espace d'environ 180 ans, pendant lequel les nobles acquirent une puissance qui contrariait singulièrement la suprématie que l'évêque croyait devoir exercer sur tous les ordres de l'état. J'ai expliqué déjà avec assez de détails les événements qui préparèrent l'élévation de la bourgeoisie et la chute des nobles et qui changèrent entièrement l'ancienne constitution liégeoise... ........

   Messire Humbert Corbeau, seigneur d'Awans, et messire Guillaume le Jeune, seigneur de Waroux, étaient proches voisins et même assez proches parents, car ils étaient cousins au 6e ou 7e degré. Messire d'Awans, riche, puissant et orgueilleux, voulait être maître de toute la Hesbaye. Le seigneur de Waroux n'était pas homme à lui céder, et il n'attendait qu'une occasion de rabattre l'arrogance de son voisin; il n'eut garde de laisser échapper celle qui se présenta bientôt. Messire Humbert avait parmi ses sujets, dans le village d'Awans, une jeune serve (8), nommée Adoule, riche en meubles et en héritages, et que son maître affectionnait particulièrement. Le jeune Hanneceau, parent du sire de Waroux, rendait de fréquentes visites à la jeune Adoule et en était bien reçu. Toutefois le sire d'Awans voulait disposer de sa main en faveur d'un de ses amis. Hanneceau ayant appris ce projet qui renversait toutes ses espérances, certain de la protection du sire de Waroux, enleva la jeune fille et l'épousa. Le seigneur d'Awans, blessé au vif de cette atteinte portée à sa juridiction par un rival qui affectait depuis longtemps de le braver, fit sommer le seigneur de Waroux de lui renvoyer sur-le-champ son esclave, en le menaçant de tirer satisfaction des coupables et même de leurs amis, en cas de refus. Celui-ci répondit que l'esclave en question prétendait n'être point esclave, et que c'était au sire d'Awans à justifier de ses droits sur sa personne.. Après plusieurs pourparlers et d'inutiles tentatives d'accommodement, le seigneur d'Awans envoya défier le seigneur de Waroux, et manda un grand nombre de ses amis, qu'il pria de se trouver au lieu qu'il leur assignait. Ils résolurent ensemble d'aller reprendre la jeune serve, et s'ils ne pouvaient la saisir, de s'en venger sur les propriétés du sire de Waroux. Hanneceau et son épouse en ayant été avertis se réfugièrent dans le château de Waroux. Alors les Awantois allèrent abattre le moulin de messire Guillaume et ravagèrent ses champs et ses moissons. Celui-ci convoqua à son tour ses parents et ses amis qui lui conseillèrent de demander réparation de ces dommages à monsieur Jean de Châlons, protecteur de l'Évêché de Liège, en l'absence de son frère. Monsieur Jean de Châlons appela en justice messire Humbert d'Awans et ses adhérents; mais ils ne comparurent point. Le seigneur de Hozémont se moqua même publiquement de la justice de monsieur de Châlons, qui en fut indigné. Ce dernier réunit ses forces à celles des Warousiens; ils se dirigèrent ensemble vers Hozémont pour en abattre le château, qui était moins fort que celui d'Awans; mais ils trouvèrent le châtelain sur ses gardes, et ils revinrent sans avoir rien entrepris. Les Warousiens, mécontents de leur auxiliaire, monsieur de Châlons, se mirent à dévaster à leur tour les propriétés du seigneur d'Awans, démolirent ses moulins et foulèrent ses moissons. La guerre étant ainsi déclarée des deux côtés, les uns se retranchèrent dans leurs châteaux, s'entourèrent de fossés, de murailles et de tourelles crénelées, les autres bâtirent des forteresses et y mirent garnison. Aucune journée ne se passait sans combat, et l'on ne faisait point de prisonniers. Si quelqu'un tombait dans les mains de son ennemi, quoique proche parent, c'était sans merci; il n'y avait d'autre rançon que la mort. Les seigneurs d'Awans et de Hozémont avaient réuni beaucoup de monde pour assiéger la tour de Slins : voyant qu'ils ne pouvaient l'emporter, ils y mirent le feu et la brûlèrent avec ceux qui s'y trouvaient renfermés. Or il faut savoir que ceci était un cas énorme; car les mêmes lois qui permettaient à ces braves chevaliers de dévaster, de démolir et de tuer, ne leur permettaient pas de brûler. Aussi l'évêque, vivement irrité, fit-il marcher les corps de métiers, et poursuivit à outrance les Awantois qu'il contraignit à implorer sa clémence. Il leur fit grâce de la peine capitale, en y substituant toutefois une peine infamante plus terrible que la mort pour des gens d'honneur. Il condamna messire d'Awans à se rendre, avec douze de ses plus proches parents, de l'église de St-Martin au palais épiscopal, en chemises, à pieds nus, portant sur leurs têtes découvertes, en guise de chaperons, les selles de leurs chevaux qu'ils devaient offrir au prince, à genoux, en lui faisant amende honorable. Ils accomplirent cette pénitence au. milieu d'une foule innombrable, à laquelle s'étaient mêlés beaucoup de chevaliers warousiens qui ne leur épargnèrent pas les plaisanteries sur la singularité de leur équipage. Ce châtiment ignominieux et bizarre loin d'éteindre les ressentiments des Awantois ne fit que les irriter; et d'un autre côté il ne réparait point le tort souffert par ceux de Waroux; de sorte que la guerre reprit une nouvelle activité.

   Il y avait un célèbre bâtard dans la famille d'Awans, nommé Ainechon, qui appartenait à la branche de Hognoul; homme hardi, courageux et entreprenant; qui s'était déjà distingué en maintes occasions, soit en batailles rangées, soit dans les embuscades et les escarmouches, soit dans l'attaque et la défense des places et des châteaux : aussi l'appelait-on le bon bâtard de Hognoul. On le redoutait plus qu'aucun autre, et quoiqu'il fût presque toujours en campagne, il n'avait jamais reçu de blessures. Ledit Ainechon faisait alors la guerre à ceux: de Hamale : il demeurait au milieu d'eux, dans une maison plate; mais il s'y était pratiqué une caverne sous terre où il se retirait en cas de besoin. L'évêque de Liège avait proclamé entre lui et ceux de Hamale une quarantaine, qui devait durer jusqu'à certain jour au lever du soleil. La nuit d'avant l'expiration, au clair de la lune, Ainechon s'étant mis en campagne avec quelques amis, courut sus à un habitant de Hamale et le tua. On en adressa plainte à monsieur de Liège, et l'on voulut traiter cette action comme de trêve rompue. Ainechon prétendit que ce n'était pas la lune, mais le soleil qui luisait (9). L'affaire semblait assoupie, lorsqu'un damoiseau de la famille de Waroux, nommé Falloz, l'envoya défier devant monsieur de Liège, le traitant d'assassin et de félon, et voulant le lui prouver, disait-il, les armes à la main. Falloz était grand et fort, habitué aux armes, et très-renommé aussi dans son lignage. Le jour du combat étant arrivé, il y eut à Liège un si grand concours de chevaliers et d'écuyers, qu'à peine pouvait-on passer dans les rues; car tous ceux du parti d'Awans accompagnaient Ainechon, et tous ceux de Waroux et de Hamale avaient suivi Falloz. Chacun se hâta de prendre les meilleures places autour de la lice. Ainechon vint s'armer chez messire Arnould d'Awans, son parent, chanoine de St-Lambert, qui demeurait dans une maison, située Place Verte, près du beau portail en face du palais, précisément vis-à-vis du lieu désigné pour le combat. Falloz s'y était rendu de bonne heure avec les siens. Le seigneur de Hamale portait son écu où l'on voyait peintes les armes de sa famille. Le champ du combat étant ouvert, le héraut appela Ainechon, une, deux et trois fois, en laissant toujours un assez grand intervalle entre chaque appel : mais Ainechon ne vint point.

   Un bruit courut sourdement qu'il avait pris la fuite. Falloz requit aussitôt le mayeur de condamner Ainechon, aux termes des lois, comme défaillant à l'appel. Mais ceux du parti d'Awans s'écrièrent qu'il n'était point midi, qu'on le voyait bien au soleil; qu'on calomniait leur cousin qui n'était pas homme à fuir; qu'ils s'en rendaient tous garants. Il y eut grand débat entre les échevins, dont les uns voulaient condamner Ainechon comme ne comparaissant point, tandis que les autres s'y opposaient. Enfin midi sonnant, on entendit crier : Hognoul ! Hognoul ! C'était Ainechon. Ce cri fut répété par tous ceux d'Awans et par une multitude de peuple impatiente et avide de voir le combat qu'elle craignait déjà de manquer. Les échevins se hâtèrent de reprendre leurs places, et le signal fut donné. Falloz, fier de sa vigueur et de sa haute stature, ardent et intrépide, attaque son ennemi avec impétuosité. Celui-ci, plus faible, mais plus adroit, ne cherchait d'abord qu'à esquiver ses coups. Falloz, irrité et impatient d'une lutte prolongée, le presse avec vivacité; tout l'avantage semblait être de son côté aux yeux des spectateurs immobiles d'attente et d'effroi. Cependant, peu à peu il se ralentit. Ainechon l'attaque à son tour, et l'on voit couler le sang de Falloz, qui ne tarda point à blesser aussi son adversaire : les coups se succèdent avec rapidité; mais Falloz en reçoit un qui le fait chanceler : alors son ennemi redouble, le heurte, le renverse, lui met le pied sur la gorge, et l'achève avec le même sangfroid qu'il avait montré en se présentant au combat. Ainechon fut reconduit au milieu des acclamations du peuple et des Awantois chez le prévoyant chanoine, qui l'avait retenu jusqu'à midi pour fatiguer, dit-on , son adversaire par une si longue attente; il y trouva un bain préparé dont il avait grand besoin, car il était tout brisé et tout couvert de sang et de poussière. C'est ainsi que se termina le célèbre duel judiciaire de la Place Verte, dans lequel le vainqueur, dit Fisen, innocentiam suam probavit, si superis placuit.... Certes une telle justice n'était guère propre à calmer les ressentiments. Aussi, peu après, y eut-il un grand combat dans les plaines de Loncin, où presque tout le parti d'Awans fut aux prises avec celui de Waroux. La victoire s'était d'abord déclarée pour les Awantois; mais messire Corbeau, le chef des Awantois, le premier auteur de cette guerre, l'un des plus braves chevaliers de son temps, ayant été jeté par terre avec son cheval et ses panonceaux, et la pesanteur de son armure l'empêchant de se relever, il perdit la vie dans la mêlée; alors les siens prirent la fuite, et la victoire passa du côté opposé.

   Je passe sous silence une foule de sièges et de rencontres particulières pour ne pas fatiguer par la description trop répétée de ces scènes de combats. Cependant je dois rappeler ici que tandis que les familles d'Awans et de Waroux, et presque toute la noblesse de la campagne cantonnée dans ses châteaux; se détruisaient par leurs propres mains, les nobles de la ville, jaloux des corps de métiers qui commençaient à rendre redoutable la puissance du peuple; imaginèrent de les attaquer à l'improviste et sans aucun motif plausible.

   Pendant une nuit du mois d'août 1312, 500 d'entre eux mirent le feu aux loges de la boucherie. Les bouchers, qui étaient regardés comme le plus terrible de tous les métiers et comme le plus insolent, furent les premiers attaqués; mais bientôt renforcés par une multitude de peuple, ils firent reculer leurs adversaires jusqu'à l'église de St-Martin, à laquelle ils mirent le feu; et 200 nobles qui s'étaient retirés dans cet édifice, y furent brûlés vifs. L'attaque avait été perfide et inopinée, la vengeance fut cruelle et le ressentiment de longue durée. Chacun guerroyait alors, nobles et roturiers, gens d'église et gens de justice. Dans cette action, 14 échevins périrent du côté des nobles; et du côté du peuple, un chanoine de St-Lambert et le mambourg nommé par le chapitre demeurèrent sur le champ de bataille. L'évêque de Liège lui-même, Thibaut de Bar, venait d'être tué à Rome, où il se battait pour l'empereur.

   Au milieu de ces désordres et de ces scènes de carnage, on pourrait croire que la sécurité et la paix devaient être à jamais bannies de la société. Néanmoins il ne faut pas juger du droit public de ce temps-là d'après les idées du nôtre. Les nobles avaient l'antique et incontestable privilège de se faire justice les armes à la main; et la loi du pays défendait au seigneur (c'est-à-dire au prince) de se mêler de leurs différends, dit Hemricourt. Toutefois ce que le seigneur ne pouvait faire comme prince, il le pouvait comme évêque, en ordonnant des suspensions d'armes au nom de la religion : c'est ce qu'on appelait quarantaines (espèces de trêves de Dieu). Ces quarantaines avaient lieu afin qu'on eût le temps de prier pour ceux qui avaient péri dans les combats. Et comme une trêve de 40 jours était ordonnée pour la mort de chaque chevalier, il arrivait qu'on se reposait quelquefois l'espace d'un an ou davantage. Durant ces quarantaines les familles ennemies se visitaient les unes les autres; allaient de compagnie aux assemblées,. aux divertissements, aux fêtes de village, aux cavalcades et aux tournois, sans se quereller : ce dont plusieurs s'étonnaient aussi bien que moi, dit le bon Hemricourt; et cependant on se tuait sans miséricorde des que la guerre recommençait. Souvent la paix se rétablissait plus solidement encore par des mariages. Les veuves se hâtaient de sécher leurs larmes et de prendre un 2° , 3° ou 4° mari,. car ils se succédaient rapidement dans ce temps-là. On voyait plus d'une Chimène surmonter courageusement sa répugnance à unir sa main à celle du meurtrier de son père ou de son époux; mais on le faisait pour l'amour de la paix. Tel était l'entraînement de la vie chevaleresque, que le bruit d'un brillant tournoi chez quelque nation étrangère suffisait pour faire subitement cesser toutes les hostilités particulières. Alors les ennemis devenus rivaux de gloire, quittaient leurs foyers de concert pour aller au loin chercher des aventures. Ceux qui n'étaient point encore chevaliers se hâtaient de recevoir l'armure des mains de l'évêque; ils juraient de combattre jusqu'à la mort pour défendre les droits de l'église et de l'état, et de protéger les faibles et les orphelins (10). Ce serment renfermait presque toute l'essence de la chevalerie : malheureusement on ne le tenait pas toujours.
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   Après les combats de Loncin et de Waremme, et après quelques meurtres qui se commirent encore, la guerre devint générale entre toutes les familles. Henri de Hermalle d'une part, et le châtelain de Waremme de l'autre, alors chefs des partis opposés, ennemis jurés et rivaux, firent si bien par leurs sollicitations et leurs intrigues qu'ils ne permirent à personne de demeurer neutre. C'était une maxime reçue, qu'un brave chevalier ne pouvait sans se déshonorer, lorsque deux de ses parents étaient aux prises, refuser de se déclarer pour le plus proche : on ne s'inquiétait point s'il avait tort ou raison. Ainsi le bon Thomas de Hemricourt, oncle de l'historien et homme fort avisé, eut beau représenter à messire Guillaume de Cossent, son cousin, qu'en sa qualité de marchand de vins, il devait tâcher de vendre à tout le monde et de ne se battre avec personne; il fallut que le bon Thomas entrât dans la folie avec les autres, comme le disaient ceux-là même qui étaient possédés de cette fureur de guerroyer. Il y avait une formule d'association terrible, qu'on employait à l'égard de ceux dont la simple parole n'offrait pas assez de garantie : l'on retrouve cette espèce de serment chez les peuples barbares, et nos aïeux en avaient sans doute hérité des Germains : elle consistait à prononcer certaines imprécations, à se faire tirer du sang de compagnie, et à le mêler pour établir ainsi une confraternité d'armes à la vie et à la mort.

   Enfin, les deux partis se donnèrent rendez-vous dans les plaines de Dammartin pour le jour de la St-Barthélemi (11). Adolphe de la Marck fit de vaines exhortations aux chefs des principales familles pour prévenir de nouvelles effusions de sang : il avait perdu une. grande partie de son influence comme prince et comme évêque en se déclarant ouvertement pour les Warousiens; le peuple, par esprit d'opposition, s'était déclaré pour les Awantois. On comptait, du côté d'Awans, 270 chevaliers ou écuyers, accompagnés de leurs vassaux, et 350 au moins du côté de Waroux : dans l'une et l'autre armée se trouvaient en outre une foule de paysans qui marchaient à la suite de leurs seigneurs. Les chevaliers et les écuyers étaient montés sur de grands chevaux de bataille, parfaitement dressés et d'une vigueur éprouvée. Ils avaient des selles fort hautes, sans étriers; les caparaçons de leurs chevaux, tout couverts de broderies, étaient décorés de leurs armoiries richement et artistement travaillées; des cottes de mailles en fer, sur lesquelles on adaptait encore des plaques de fer poli, rendaient presque. invulnérables leurs corps, leurs bras et leurs jambes. Un heaume, surmonté d'un bassinet avec un joli timbre, protégeait leur tête, et plusieurs avaient en outre sous leurs caparaçons, une couverture en mailles de fer pour garantir leurs destriers. Cent hommes d'armes, montés de la sorte, dit Hemricourt, paraissaient plus que 200 cavaliers vulgaires. Faut-il nommer maintenant quelques-uns de ces preux ? On comptait parmi ceux d'Awans, les Surlet, de Liège; les Ruse-Muse, d'Herstal; messire Jean Desprez et ses frères; le seigneur de Rummen, et les fils de messire Jean d'Oreye. Le seigneur de Clermont et le vieux Wilkar d'Awans, quoique aveugles, avaient aussi voulu prendre part à ce fameux combat. Par une espèce de compensation, on vit parmi les Warousiens messire Alexandre de Saint-Servais, qui était estropié des deux mains et d'un pied. Quel honneur pour ces braves chevaliers, qui s'exposaient ainsi pour servir ceux de leur lignage ! dit notre historien. Il est vrai (ajoute-il) qu'ils furent si bien gardés pendant la bataille, qu'il ne leur arriva rien.

   Dans le parti de Waroux, on distinguait entre tous les autres, les Gaillard de Chênée, les Desprez de Neuvice, les Decerf, les Chabot, les Julemont, les Colonster, les Charneux, les Chantémerle.

   Le terrible châtelain de Waremme commandait en chef ceux d'Awans : c'était l'homme de la plus forte et de la plus haute stature qu'il y eût dans le pays. Lorsqu'il fut armé de toutes pièces, il se trouva si chargé de fer qu'il pouvait à peine se mouvoir. On lui amena Moreau de Dave, dont l'histoire a soigneusement conservé le nom, et qui eut une part importante aux exploits de cette journée : c'était le plus grand et le plus solide cheval de bataille de l'armée. Il fallut deux hommes vigoureux pour aider le bon chevalier à se mettre en selle. « Par saint Georges, dit-il aux assistants qui en étaient tout émerveillés, je vous jure que s'il en a fallu deux pour m'y mettre, quatre ne m'en feront pas descendre ! » On confia la garde de sa personne à Robert de Trugnée et à Thomas de Hemricourt, le marchand de vin ::ils eurent ordre de ne pas quitter la bride de son cheval. Jehain et Butoir, ses deux frères, devaient combattre à ses côtés. Dans les deux armées on voyait flotter les bannières des bannerets et les pennons des chevaliers garnis de leurs longues banderoles. Les cavaliers étaient développés sur une seule ligne de front et en avant, et les fantassins étaient rangés assez mal en ordre derrière les cavaliers, selon la tactique de ce temps-là. Enfin tout étant prêt, le signal allait être donné, lorsqu'on vit paraître tout haletants et couverts de sueur, Gérard Sougnet et Goffin de Fétinne, deux braves bourgeois de la cité, qui se mirent à crier Trêve ! Trèves ! de par Monseigneur de Liège ! A ces paroles il s'éleva une grande rumeur dans les deux armées : puis tout à coup se couvrant de leurs heaumes, qu'ils avaient pendus aux arçons de leurs selles, les chevaliers s'élancèrent les uns contre les autres avec une telle impétuosité que les porteurs de la trêve eurent à grand' peine le temps de se mettre en sûreté. Ce fut alors qu'on put juger de l'adresse et du courage des hommes, et surtout de la force de chevaux. Les grands renversaient les petits; et après les avoir culbutés, ils se précipitaient au travers des fantassins qui, ne pouvant opposer qu'une faible résistance, étaient misérablement foulés aux pieds (12). Mais bientôt les chevaliers revenaient les uns contre les autres, et quoiqu'ils eussent leurs heaumes baissés, comme ils se reconnaissaient facilement aux blasons, chacun choisissait son ennemi dans la mêlée. Le châtelain de Waremme et Henri de Hermalle avaient déjà eu affaire l'un à l'autre : celui-ci se ressouvenait qu'il n'avait échappé aux sanglantes mains de son ennemi, dans une embuscade auprès de Herck, que par une espèce de miracle : ils se cherchèrent avec empressement et ne tardèrent point à se rencontrer. D'abord ils se menacent et s'injurient comme deux héros de l'Iliade; puis ils courent l'un sur l'autre. Le sire de Hermalle, couvert d'une armure brillante, montait un cheval magnifiquement équipé : comparé à son adversaire, il semblait de force inégale parce qu'il était de petite taille; mais il était hardi à l'excès. Son adresse et son courage l'avaient déjà sauvé des plus grands périls, et dans cette fatale journée, l'honneur ne lui laissait d'autre refuge qu'une valeur désespérée. On lui avait donné pour gardes deux intrépides chevaliers, messires Raës et Eustache de Chantemerle, ses cousins germains. Un combat terrible s'engage entre Henri de Hermalle et le châtelain; mais bientôt le cheval du premier tombe percé de coups et entraîne son cavalier. Cet événement causa beaucoup de rumeur et d'agitation dans les deux partis, les uns s'élançant pour tuer Henri de Hermalle, et les autres pour le secourir. Arnould de Jehain, pendant ce tumulte , se rue sur son ennemi qui était renversé; jure que pour cette fois il ne lui échappera point, cherche à travers son armure un endroit par où il puisse entamer le vif, et le perce enfin de son épée. Mais presque au même instant le cruel Jehain, et Butoir, son frère, sont tués par les Chantemerle. Le châtelain voyant ses deux frères morts entre dans des accès de rage. Il pousse Moreau de Dave au travers des rangs ennemis, et une quantité de guerriers sont tués de la main du châtelain, renversés ou écrasés par Moreau; messire de Langris entre autres, l'un des chefs du parti de Waroux, fut frappé des premiers. Au milieu de cette affreuse mêlée, on vit deux frères opposés l'un à l'autre et prêts à en venir aux mains, s'ils n'eussent été séparés par un troisième frère qui leur offrit son sein à percer pour satisfaire leur soif de sang. Le combat se soutenait encore sur différents points avec des chances variées, lorsque ceux de Ville et de Berlo se retirèrent du champ de bataille en bon ordre, et abandonnèrent les Warousiens. Cette défection augmenta la confiance des Awantois et consterna leurs adversaires, qui dans une dernière charge furent mis en pleine déroute. Soixante-cinq braves chevaliers ou écuyers tombèrent du côté des Warousiens, et en outre une quantité de piétons que l'on ne compta point... L'honneur de la chevalerie perdit beaucoup par cette déconfiture (dit Hemricourt), et le pays en fut fort affaibli. Les seigneurs des deux partis se renfermèrent depuis dans leurs châteaux; ils n'envoyèrent plus aucun mandement général à leurs amis pour s'assembler et se battre à jour nommé, comme ils faisaient ci-devant. Seulement il y eut encore de temps en temps quelques escarmouches, et quelques hommes tués isolément de.part et d'autre.
   L'évêque venait de gagner à Nyerborne une. grande bataille où il avait eu soin de faire épargner le sang de ses sujets rebelles; son autorité s'en trouvait raffermie, et il était résolu d'employer désormais les moyens les plus énergiques pour pacifier ses états. Les campagnes étaient ravagées, les châteaux déserts, toutes les familles dans le deuil. Des historiens portent le nombre des hommes tués dans les seules guerres d'Awans, à trente deux mille. Tout le monde enfin désirait du repos. Quand les hommes ont été matés par l'infortune, ils détestent leurs propres excès et reviennent s'offrir d'eux-mêmes au joug de l'autorité.

   Il y avait dans le pays de Liège une prétendue loi, appelée la Caroline, parce qu'on l'attribuait à Charlemagne, mais qui était réellement née au milieu des désordres de l'anarchie féodale :cette loi barbare permettait à un homme accusé de meurtre, de se purger par serment, lorsqu'il était noble, eût-il commis le crime devant mille spectateurs; eût-il été tout couvert encore du sang de sa victime. On n'admettait la preuve par témoins que contre ceux qui ne pouvaient réclamer les privilèges de la chevalerie. Rien n'était plus contraire à l'esprit de la religion et aux maximes de l'église que de semblables abus, qui mettaient la force à la place du droit, qui servaient de sauvegarde aux assassins puissants et tenaient la société dans une alarme continuelle. Adolphe de la Marck réunit tous les ordres de l'état et manifesta avec tant de véhémence l'intention d'étendre désormais l'action des tribunaux ordinaires à tous les criminels, quelles que fussent leur condition et leur puissance, que les plus obstinés virent bien qu'il fallait plier. Le seul Wathy de Warfusée, après avoir entendu les paroles impératives de l'évêque, s'écria : Que nous demande-t-on ? Quoi ! je laisserais anéantir les libertés et l'antique dignité de notre ordre, et je me soumettrais aux jugements de ces bourgeois de Liège ! J'aimerais mieux pardonner à ceux qui ont tué mes deux frères dans la dernière guerre ! A ces mots les nobles se retirèrent à part, et tout à coup, Awantois et Warousiens se rapprochèrent, déposèrent leurs vieilles haines, convinrent entre eux d'une trêve de trois ans, et choisirent dans les deux partis opposés, douze juges (six de chaque côté), pour préparer les articles d'une paix définitive. Ces douze juges se constituèrent plus tard en tribunal, pour connaître les différends qui pourraient s'élever entre les familles qui descendaient de Raës de. Dammartin; mais cette nombreuse lignée s'étant presque entièrement éteinte dans les deux siècles suivants, le tribunal des douze tomba avec elle.

   Cette guerre avait commencé par un enlèvement : un mariage entre les deux principales familles d'Awans et de Waroux cimenta leur réconciliation. Le fils de Thiry de Haneffe épousa la fille de Wathy de Warfusée. Comme les dommages causés de part et d'autre étaient irréparables et que les voyages d'outre mer que l'on avait d'abord proposés, étaient dangereux et coûtaient beaucoup, on convint d'ériger une église en l'honneur des douze apôtres, où l'on se contenterait de prier pour ceux qui étaient morts.

   Ainsi se termina (13) la célèbre guerre d'Awans et de Waroux, qui avait duré près de trente-huit ans. Le lecteur serait sans doute curieux de savoir ce que devinrent Hanneceau et son Hélène : l'histoire a dédaigné de nous l'apprendre. Peut-être Hanneceau ne brillait point par les vertus militaires; peut-être aura-t-il préféré les douceurs du toit conjugal aux périlleux travaux de Mars; peut-être aussi est-ce par un injuste oubli qu'il est retombé sitôt et si complètement dans l'obscurité; mais comme nous n'avons pas les privilèges du roman, il nous est défendu de suppléer ici au silence de l'histoire.


(1) Ce morceau a paru dans le procès-verbal de la Société d'Emulation de Liège, en. 1828. backtopp.gif (65 octets)

(2) Hemricourt était né en 1333,deux ans avant la fin de la guerre d'Awans; il mourut en 1403. backtopp.gif (65 octets)

(3) Cette Marie était nièce du fameux Malclerc de Hemricourt, dont
nous parlerons ci-après, et bisaïeule de l'historien. backtopp.gif (65 octets)

(4) Apparemment qu'Adam Tomboir  avait fait quelques études. backtopp.gif (65 octets)

(5) Hemricourt décrit avec un soin particulier les armes de chaque maison, parce que l'analogie des blasons était un des moyens d'établir la filiation des familles. « Il n'y a pas 200 ou 240 ans, dit-il, que la plupart des nobles de ce pays s'avisèrent de prendre certaines armes ou blasons fixes, qu'ils ont transmis à leurs successeurs. Anciennement ils avaient des armes faites à plaisir, peintes de diverses couleurs, et ils en changeaient à chaque instant. De sorte que dans une guerre ou un tournoi, ils paraissaient tantôt avec une sorte de blason, tantôt avec une autre : ils se méconnaissaient   ainsi entre eux; ils oubliaient leur parenté et ils perdaient les secours qu'ils avaient droit de réclamer de leurs proches. »  backtopp.gif (65 octets)

(6) Il se fit ordiner, et célébroit en sa chapelle de Warfezée dedens sa forterece, et priat continuelement tot son vivant pour l'ame de sa jadite femme. Ne porce n'avoit il nint amairit l'estat de son osteit, ainchois y avoit si grand repaire, comme à cely qui astoit chief et souverain de son lynage, et assy teile carge de chiens et d'oiseaz, que chiestoit merveilhe de ce qu'il despensoit, et donnoit pour Dieu. ll faisoit sa dite fille, par ses maîtres, nourir en grand estat, apprendre et. ensengner tos ébattements que nobles damoiselles doivent savoir, de overeir d'or et de soie, de lire ses hoyres, romans de batailhes, joweir as eskas et as. tables; et en toutes autres bonnes vertus estoit elle endoctrinée et ensengnée : telement que on ne pouwist aisément trouveir sa pareilhe; et avoec ce, elle estoit belle et gratieuse en tous estatz. Si l'aimoit ly peire tenrement, et avoit entour lee grant récréation de ses doleurs. (Miroir des Nobles de Hesbaye, p. 6. backtopp.gif (65 octets)

(7) A cely tems estoit un noble chevalier, nommei Rasse alle barbe, frère al comte de Domartin en Goyelle, quy portoit en son escu ou gonfanon à trois pendans, et al desoir trois aneles.
   Chis chevalier cheyt, ne say pour queil forfait, en l'indignation de roy Philippe de Franche... et fust chi chevalier banni et dekachiez du royalme. Sy soit partit à très grant avoir et warniz de grant nombre de joweaz, de chevaz et de mayniez, vint sorjorneir à Huy; là il tenoit grant hosteit et avoit brakeniers, chiens et oiseaz à planteit, et sy aloit sovent en rivière, en gibier por ly solassier.
   Si avint une fois qu'il estoit de matin aleys en gibière en la terre de Warfezée et environ l'eure de dynier, il oyt sonier la clokette delle l'évation en la capelle do chasteal de Warfezée; si cbevauchat telle part par veyor le sacrament; et luy deskendut, il entrat en ly capelle, en laquelle ly capelain de dit seignor de Warfezée célébroit la messe, et ly sires estoit moult révérement en sa fourme en grand dévotion : quant ly lévation fut faite, il regarda de costé ly, sy parchut le chevalier estrangne et l'envoyat tantost prier à dynier deleis ly, et chil l'otroyat. Sy que après la messe ly sire de Warfezée le prit par la main et le rechuyt moult honnorablement, en ly demandant de son estat, et tout parlant il le conduisit en la salle de sa forteresse, sy commandat à drechier les tables, et que ly belle Alys, quy estoit tous ses déduys, fuist aminnée pour ly chevalier estrangne à fiester. La damoiselle vient tantost al commandement son peire, et comme bien ensengnie, elle s'adrechat vers le chevalier gratieusement le fit bien vengnant et s'acointat de ly meurement et sagement comme bien endoctrinée. Ly bon sire de Warfezée les assiet ensemble, et fiestyat grossement de ses provisions et de grand lyéche de cuer l'estrangne chevalier et sa maynye, tant qu'il en fust tot merveilhez.
   Quand ils furent sortis de dyneir et ils furent esbanoyes à plusieurs ébatements, ly ledit messire Rasse remerciat le saingnor de Warfezée et sa fille delle honneur et bonne compaignie qu'ils ly avoient faite; sy prit congié et soy partit déaz mult courtoisement, et al départir ly sire ly priat mult à certes qu'il le visentat toutefois que ses chemiens le porteroient celle part : car
on. ne ly pooit fair mielz à plaisier que de ly visentier et fair bonne compaignie. Et il qui ja estoit sopris del amor ladite damoiselle Alys, ly ottroyat bonnement; et tant y repairat, que quand ils furent infourmeis ly uns del atre, que mariage soy fist entre le dit mons Rasse alle barbe de Domartin en Goyelle et la dite damoiselle Alys; et asseit tost preis de Warfezée, une tour et bon démorage environ et le fist appeler, en remembrance de ses prédécesseurs et de son lynage, Domartin. (Hemricourt, Miroir des Nobles, p. 8.) backtopp.gif (65 octets)

(8) Serva, sive potius glebae adscripta: quia proprie servitus recessit ab aula, dit Hocsem, auteur contemporain. Il semble qu'à cette époque, les gens de la campagne vivaient encore pour la plupart dans l'esclavage de la glèbe. Ils devaient faire des corvées pour leur seigneur, le suivre à la guerre, lui payer certaines tailles et certaines redevances. Mais les bourgeois de Liège, en vertu des privilèges accordés à la cité par Albert de Cuick, étaient libres, et leurs biens aussi; ils n'étaient soumis qu'aux lois et aux tribunaux du pays; et ils ne dépendaient point de la justice d'un seigneur, qui n'était le plus souvent qu'un appel à la force brutale ou au hasard. backtopp.gif (65 octets)

(9) Mais il alligat que ly beateit estoit ly soleaz quy luisait. backtopp.gif (65 octets)

(10) Voyez Bouille, t. I., p. 270. backtopp.gif (65 octets)

(11) En l'année 1325. backtopp.gif (65 octets)

(12) Furent fort presseis ly bas monteis, dit Hemricourt; et il y en eut plusieurs jus cuckiés et reverseis par la force des grands chevaz. backtopp.gif (65 octets)

(13) En l'année 1335. backtopp.gif (65 octets)

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09/01/2013