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Godefroid Kurth :
La Cité de Liège au Moyen-Age
Edition L. Demarteau, T.I., pp. 279 et suiv. (Liège, 1909) |
Les grands, toutefois, ne supportaient qu'avec impatience et
colère les progrès de la classe plébéienne. Et, comme il arrive en pareil cas, leur
ressentiment visait moins encore la plèbe que le Chapitre de Saint-Lambert, son allié.
L'attitude de ce dernier leur paraissait une trahison envers les intérêts de la classe
à laquelle ils appartenaient tous, tréfonciers et patriciens. Mais le Chapitre n'était
nullement disposé à modifier sa ligne de conduite. Le doyen Jean del Cange n'existait
plus, il est vrai, mais sa pensée politique survivait parmi ses confrères (1). Se venger des tréfonciers fut donc pour les patriciens une espèce
d'idée fixe. La mort de Thibaut de Bar, qui laissait le siège épiscopal vacant, leur
parut l'occasion. Thibaut était mort à Rome, le 13 mai 1312, et la nouvelle de son
décès avait été apportée par courrier spécial à Liège, le 15 juillet (2).
En attendant la nomination de son successeur par le pape (3), le Chapitre décida de créer un mambour. Aussitôt les
nobles, instigués par les patriciens, leurs alliés, firent entendre des protestations.
Il ne convenait pas, selon eux, que le Chapitre procédât seul à l'élection :
« c'est à nous,
disaient-ils, qu'incombe la défense du pays sous le commandement du mambour, et il est
juste que nous intervenions dans le choix de notre chef. » A quoi le Chapitre
répondait, non sans raison, qu'ayant le droit de choisir seul le prince-évêque, il
avait à plus forte raison celui de choisir le mambour (4). De
part et d'autre, on s'échauffa sur cette question, qui était soulevée pour la première
fois et qu'il eût peut-être convenu de résoudre d'après la prudence et l'équité
plutôt que d'après le droit strict. Mais les esprits étaient trop montés pour qu'on
pût espérer une solution transactionnelle. Le Chapitre alla de l'avant sans tenir compte
des prétentions de la noblesse, et il confia la mambournie à sou prévôt Arnoul de
Blankenheim. C'était un personnage qui eût pu sembler dépaysé dans un corps
ecclésiastique, si le Chapitre de Saint-Lambert n'avait compris à cette époque plus
d'un membre de la même trempe. Son esprit belliqueux, son énergie à toute épreuve, son
implacable sévérité promettaient un mambour qui saurait faire respecter ses droits :
aussi sa nomination fut-elle accueillie avec allégresse par les petits, toujours fidèles
à l'alliance avec les tréfonciers.
Les grands ne se tinrent pas pour battus. Ils convoquèrent
pour le 3 août une réunion à laquelle assistèrent un grand nombre de nobles et
plusieurs patriciens de Huy. On y voyait aussi le comte Arnoul de Looz, qui revendiquait
la mambournie comme un privilège héréditaire de sa famille, Il est vrai qu'en 1295,
devant le Chapitre réuni, il avait formellement reconnu n'y avoir aucun droit (5). Mais l'occasion était trop tentante pour qu'il se rappelât
ce fâcheux précédent Il se laissa faire violence par l'assemblée et accepta le titre
tant convoité. Se croyant désormais sûrs du succès, les grands décidèrent, séance
tenante, de passer dès la nuit même aux voies de fait. Leur intention n'était pas
douteuse : ils voulaient redevenir les maîtres exclusifs du Conseil et en exclure les
petits par un audacieux coup de main.
La nuit venue, des conjurés, ayant à leur tête les
échevins, se réunirent sur le Marché et mirent le feu à la halle des bouchers,
comptant évidemment sur le trouble causé par l'incendie pour réaliser plus facilement
leur projet. Mais la police du mambour était bien faite. Prévenu à temps, il avait fait
garder la halle par le peuple; lui-même veillait en armes sous les voûtes de la
cathédrale avec son frère, l'abbé de Prüm, et plusieurs autres chanoines entourés de
leurs maisnies. Aux cris poussés par les assaillants, auxquels répondent ceux du
peuple ameuté, les chanoines débouchent de la cathédrale, tenant en main des torches
allumées, et accourent à la rescousse des petits. Un combat furieux s'engage dans les
ténèbres. Un des tréfonciers, Gautier de Brunshoren, tombe mortellement frappé dès le
début de l'action sur les degrés de l'église. Les grands voient leur complot déjoué;
trop faibles pour tenir tête à la multitude des petits, ils battent en retraite du
côté du Mont Saint-Martin, serrés de près par la cohue furieuse, qui s'attache à
leurs pas et ne veut pas lâcher sa proie. Semblable à une meute, elle recule quand ils
se retournent, mais elle se remet à les poursuivre dès qu'ils se retirent.
C'est ainsi que, perdant des leurs à chaque pas, les
grands gagnent péniblement la hauteur de Sainte-Croix. Arrivés là, ils font un
vigoureux retour offensif parviennent à arrêter quelques instants l'ardente poursuite :
c'est là que succombe les armes à la main limpétueux grand-prévôt, le plus
redoutable de leurs adversaires. Mais sa mort ne fait qu'augmenter lacharnement des
siens, qui brûlent de le venger. Des renforts arrivent d'ailleurs au parti populaire : du
faubourg Sainte-Marguerite accourent les houilleurs; d'autres arrivent de Vottem, portant
des chemises blanches sur leurs habits en signe de ralliement. Le jour qui commence à
poindre laisse voir aux patriciens leur petit nombre et la multitude de leurs ennemis :
ils essayent de gagner la porte Saint-Martin, ouverte pour laisser entrer les houilleurs,
et de fuir dans la campagne. Mais Jean du Pont, le maître plébéien, fait fermer cette
porte (6). Traqués de toutes parts, coupés de leur retraite
et sur le point d'être cernés, ils se jettent alors dans la tour de l'église
Saint-Martin, qu'ils ferment derrière eux. Mais telle est la fureur du peuple que le
respect du lieu saint ne l'arrête plus : il amoncelle contre la tour quantité de
matériaux combustibles et il y met le feu. Un immense incendie éclate, remplissant de
ses rouges lueurs la ville épouvantée; il dévore l'édifice sacré avec les malheureux
qui s'y étaient réfugiés, et qui périrent suffoqués ou brûlés.
Quelques-uns, pour échapper à cette mort, en trouvèrent
une non moins cruelle en se précipitant du haut de la tour sur les armes de leurs
impitoyables ennemis. Quant aux autres, on leur donna la chasse partout, on les abattit
comme des bêtes fauves, dans les rues, dans les cloîtres de Saint-Martin, dans les
maisons (7). Il est difficile d'évaluer le nombre total des
grands qui périrent dans cette nuit funeste; ils avaient donné en masse, et très peu
échappèrent (8).
Sur douze échevins dont les noms nous sont connus, dix
restèrent parmi les morts (9).
« Le 4 août, dit en termes
saisissants un érudit liégeois, Liège se trouva sans évêque, sans mambour, sans
maïeur, sans échevins (10)
». Tout ce qui restait du
patriciat avait fui de la Cité.
Telle fut la tragique nuit du 3 août 1312, que les
chroniqueurs ont appelé le Mal Saint-Martin (11). Ce fut le
plus terrible épisode des luttes communales de Liège, le plus sanglant, le plus grave
aussi par ses conséquences. Le patriciat perdait à jamais toute chance de redevenir le
maître du Conseil. Ce corps, hier encore si puissant et si hautain, se trouva tellement
épuisé qu'il ne lui restait plus qu'à traiter. C'est ce qu'il fit sans trop attendre.
Dès le 11 novembre, le mambour de son choix, le comte Arnoul de Looz, venait faire amende
honorable au Chapitre de Saint-Lambert et reconnaissait, pour la seconde fois, qu'il
n'avait aucun droit à la mambournie (12). Les pourparlers de
paix furent ouverts dans les premiers jours de 1313 (13).
Huit arbitres, choisis moitié par le Chapitre et par la Cité « son alliée », moitié
par le Comte de Looz pour lui et pour les patriciens bannis, se réunirent à Angleur et
élaborèrent un instrument de paix qui fut publié le 14 février 1313 (14). Lue d'abord devant la porte et sous les tilleuls de l'abbaye de
Saint-Gilles en Publémont dont la tour antique domine encore aujourd'hui le panorama de
Liège apaisée, la Paix d'Angleur fut ensuite proclamée solennellement au Perron du
Marché, devant la multitude assemblée.
La Paix d'Angleur fut naturellement le triomphe du parti
populaire (15). Le résultat immédiat de la journée du 3
août avait été l'exclusion totale des grands du conseil communal. Elle consacra ce
résultat en décidant que « le gouvernement de la Cité demeurerait en son état jusqu'à ce
qu'il plairait à la ville de l'amender » et que les grands ne pourraient faire partie du
Conseil qu'à la condition de se faire inscrire dans un des métiers(16). C'était déclarer que le patriciat cessait d'exister comme ordre,
avec sa représentation spéciale et ses privilèges anciens, Après cela, il n'en devait
guère coûter aux vainqueurs de laisser rentrer les bannis, de leur rendre leurs droits
de citains et de leur restituer leurs biens confisqués. Toutes ces stipulations furent
ratifiées, grâce à l'intervention du Chapitre, par le nouveau prince-évêque Adolphe
de La Marck, avant même qu'il eût mis le pied sur le sol de la principauté. Il se
contenta d'exiger du peuple la reconstruction de la basilique de Saint-Martin et pour le
reste lui accorda une amnistie plénière, dont il eut soin d'excepter formellement les
grands (17).
Le gouvernement de la Cité était devenu une démocratie
pure (18). Au lendemain du 3 août, tous les patriciens du
Conseil étaient morts ou en fuite : les jurés plébéiens y restaient seuls avec le
maître plébéien (19). Sans tarder, ils y introduisirent
les gouverneurs des métiers, alors au nombre de vingt-cinq, qui vinrent siéger de plein
droit à côté d'eux. Mais ce n'est pas tout. Allant d'un seul bond jusqu'à
l'application la plus radicale du principe démocratique, le parti populaire appela tous
les Liégeois, sans exception, à l'assemblée générale de la Cité, à qui était
réservé le dernier mot dans toutes les questions importantes (20).
Au milieu de l'effervescence révolutionnaire dans laquelle se firent ces grandes
transformations, personne, cela va sans dire, ne songea à prendre des précautions contre
les abus inévitables que devait entraîner ce régime. La représentation des métiers
créait un conseil au sein du Conseil et devait fatalement aboutir à l'absorption de
celui-ci par celui-là. On en eut tout de suite un avant-goût dans la reproduction d'un
phénomène dont on avait été témoin lors de la naissance du Conseil. De même qu'au
XIIe siècle les jurés, quand ils vinrent siéger à côté de l'échevinage, calquèrent
l'organisation de ce dernier corps en mettant à leur tête deux maîtres de la Cité pour
faire pendant aux deux maîtres des échevins, de même les gouverneurs, quand ils vinrent
siéger à côté des jurés, mirent à leur tête deux maîtres des gouverneurs pour
faire pendant aux deux maîtres de la Cité (21). Il est
manifeste qu'en se constituant ainsi à l'état de groupe organiquement distinct, les
gouverneurs préparaient au reste du Conseil la destinée que les jurés y avaient faite
précédemment aux échevins : l'effacement dabord, la disparition ensuite.
D'autre part, l'assemblée générale des bourgeois, sous
sa forme élargie, dut paraître aux multitudes plébéiennes la plus précieuse conquête
de la révolution de 1312, était une conception d'autant plus dangereuse qu'elle manquait
davantage de limites et de contrepoids Il ne paraît pas qu'on se soit préoccupé de
restreindre sa compétence, comme le bon sens politique le demandait, aux questions les
plus essentielles; elle fonctionnait à tout propos, et le premier venu pouvait en
provoquer la réunion, ou, comme on disait,
« mettre la Cité ensemble.» Dans ces réunions, qui se tenaient en
général dans la cour du palais épiscopal et qui sont connues sous le nom de Palais (22), on ne votait pas. Les maîtres se bornaient à faire
connaître à leurs auditeurs l'objet de la convocation, ensuite ils prononçaient la
formule sacramentelle : « Allez vous consulter ». Aussitôt les métiers - qui seuls
désormais constituaient la commune - se réunissaient chacun dans son local et
délibéraient (23). Cétait la résolution de la
majorité des métiers qui liait la Cité. D'emblée, la révolution de 1312 était
arrivée aux plus extrêmes conséquences de son principe : le gouvernement direct par le
peuple lui-même.
Tels sont les traits principaux du régime quau
lendemain de leur triomphe les petits imposèrent à la Cité. Conçu dans la fièvre
d'une lutte furieuse, il se ressentait de ses origines, et, par son caractère excessif,
il n'était pas fait pour durer. Au lieu de pacifier, il aigrissait. Si le patriciat,
saigné à blanc, n'était pas en état de reconquérir de haute lutte sa situation
antérieure, le prince, lui, n'entendait pas permettre à la Cité démocratique de
prendre un essor trop hardi. Non moins fier et non moins tenace qu'elle, il s'apprêtait
à défendre contre les entreprises des Liégeois les droits de son
« haut domaine ». |
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(1) Sur ce personnage, v. de Theux, t. I, p. 331.

(2) C'est la date donnée par Warnant, p 262.

(3) Cette nomination appartenait de plein droit au pape, parce que
Thibaut de Bar était mort en cour de Rome.

(4) Hocsem, pp. 355 et 356; Warnant, p. 262.

(5) Acte du 2 novembre 1295 dans Bormans et Schoolmeesters, t. Il,
p. 527.

(6) Cum quidam ex eis per portam civitatis effugere niterentur,
Joannes de Ponte, magister civitatis electus a populo, qui prevaricator se cum
majoribus junxerat, portam hoc non sustinens obseravit. Hocsem p. 356. Il y a là une
énigme comme Hocsem en propose plus d'une fois au lecteur grâce à son mauvais style.
Notre chroniqueur veut dire évidemment que Jean Du Pont, bien qu'élu du peuple, avait
trahi la cause de celui-ci en s'alliant aux grands, mais qu'à l'heure suprême de la
lutte mortelle, il se souvint de ses devoirs envers son parti et coupa la retraite aux
grands en faisant fermer la porte.

(7) Hocsem, pp, 355-356; Warnant, pp. 263-264; Chron. Trud.
Contin., III, pp. 245-246.

(8) Le Chron. S. Trud. Contin., III, p.
246, évalue le nombre des grands qui ont péri à 120, sans compter les échevins et
celui des petits à soixante. Ce chiffre semble plutôt rester en-dessous de la réalité.
Hocsem ne donne aucun chiffre.
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| (9) Ceciderunt --------omnes scabini, quatuor exceptis, dit avec une
remarquable exactitude le Chron. S. Trud. Contin.., III, p. 246. |
ECHEVINS QUI ONT PERI AU MAL SAINT~MART1N
(3 août 1312). |
Jean de Saint
Martin
Jacques de Coir,
Jean Surlet,
Henri de Saint-Servais
Baudouin de Dinant,
Lambuche d' Upigny,
Gérard Skilhet,
Jean d'Avennes,
Jean de Binche,
Henri de Lardier, mort de ses blessures le 5 août,
|
de Borman, t.
I,
Id.
Id.
Id.
Id.
Id.
Id.
Id.
Id.
Id.
|
p.
93
p. 96
p. 97
p. 98
p. 103
p. 106
p. 107
p. 107
p. 108
p. 108 |
ECHEVINS SURVIVANTS. |
Gilles le Bel
(1307- 1316)
Fastré Baré (1301-1332)
Pierre Boveal (1313- 1321)
Nicolas de Charneux, |
de
Borman,
Id.
Id.
Id.
|
p.
105
p. 101
p. 109
p. 114. Ce dernier est douteux.
 |
|
(10) De Borman, t. I, p. 111.

(11) Pour les contemporains, ce lugubre événement était le Mal
ou les Mals. C'est ainsi qu'il est régulièrement appelé dans la Paix d'Angleur qui est
du 14 février 1313.
« Sachent tuis que nos de nostre common accord disons et
ordinons que de tous tes mals qui avinrent le jeudi à la nuit après la feste
saint Pire awost entrant de.rainement passée - - - soit fait compensation, etc.
». Bormans, Ordonnances, t I, p. 142.
« Après nos disons que tous cheaz qui ont esteit hors de
Liège cuy ons at osteit de leur borgesie et fais albains al ocquison des dis mals revenront
à Liège salvement, etc. » Ibid.., p. 144, c. 14.
- - « demander alcun chose pour les mals deseurdis. » Ibid.., p 145, c.20.
« al ocquison des dis mals.. » Ibid., p. 145, c.21.l
« de mal qui avenus est à Liège ors derainement et dict lait
qui touche et desquende del dit mal. » Ibid, p. 146. c. 23.
Les échevins de Liège ne parlent pas un autre langage :
pour eux aussi, la tragique aventure du 3 août s'appelle purement et simplement le
mal; v. le Paweilhar aux articles, art. 171, p. 125 : « se fut ensengné par
nos devantrains devant le mal » et art. 208, p. 138: « il advint l'an 1312 anchois le
mal »
Plus tard, les chroniqueurs se crurent obligés de
spécifier et ajoutèrent un déterminatif; c'est ainsi que Jean d'Outremeuse écrit : Et
dix ains après si comme je diray, avient li mals de Saint-Martin. T. VI, p. 32; cf. VI, p
190).
Le sens est donc parfaitement clair, et Polain a rendu un
mauvais service à l'historiographie, en faisant le premier du Mal Saint-Martin « la
Male-Saint Martin » (1). Ce mot ne pourrait signifier en français que la mauvaise
fête de Saint-Martin (11 novembre) et n'aurait aucun sens quelconque, l'événement
en question étant du 3 août et non du 11 novembre. Polain s'en est aperçu lui-même
d'assez bonne heure, mais au lieu de se corriger, il s'est fourvoyé davantage en
transformant sa male Saint-Martin en un mâl Saint-Martin qu'il essaie de justifier
par cette note : « Le mot mal (mallum), avons-nous dit, signifia d'abord une
assemblée de justice; ou s'en servit ensuite pour désigner toute espèce de grande
réunion populaire (!). On l'employait encore chez nous, dans ce sens, au XVIle
siècle. V. la Mal Saint-Jacques et la Mal Saint-Gilles dans mes Récits
historiques ». Cet argument de Polain est inouï : la mal Saint~Jacques et la mal
Saint-Gilles sont des appellations inventées par lui; quant aux paroles que j'ai
soulignées, il aura suffi de cette opération pour en faire justice. Et dire que sur la
foi de Polain, tous les historiens liégeois ont admis, qui la « male Saint-Martin »,
qui la « Mâl Saint-Martin »! M. de Borman a, cette fois encore, le mérite d'avoir le
premier relevé l'erreur (t.1, p. 69, note 1). Si j'ai développé sa démonstration,
c'est dans l'espoir de faire désormais disparaître de nos manuels une appellation aussi
erronée au point de vue historique qu'à celui de la philologie.
(1) Dans ses Esquisses historiques de
lancien pays de Liège 1837, puis dans son Histoire de lancien pays de
Liège, t.II, p. 82.,

(12) Fisen,Il, p.
52, parlant sans doute d'après une charte. Cf. ci-dessus, p. 281. Il n'est pas
impossible, toutefois, qu'il y ait ici une erreur de date, mais je ne suis pas en mesure
de la vérifier.

(13) V. l'acte du 20 janvier 1313 n. st. dans Jean
dOutremeuse, VI, p 175, et dans Bormans, Ordonnances, t. I, p 141, note.

(14) Bormans, Ordonnances, t. I, p. 141.

(15) Henaux, I, p 313, écrit : « L'irritation produite par une
lutte cruelle et la confiance née du succès rendirent les Petits intraitables ». Cette
appréciation, en somme exacte, n'empêche pas le même auteur d'écrire un peu plus loin,
p. 320 : « Ils (les Petits) y apportèrent l'esprit de gens qui ont longtemps souffert,
c'est-à dire, la ferme résolution de n'user du pouvoir que pour le bien de tous. »
Voici comment se compose le dossier de la Paix d'Angleur,
tel qu'il nous a été conservé par Jean d'Outremeuse, t. VI, pp. 175-185.
1. 20 janvier 1313.
Le Chapitre de Saint-Lambert pour lui et « por cheaz de la communiteit de Liège nos
aidans » et le comte Arnoul de Looz pour lui et « por cheaz de Liège qui sont hours de
Liège et nos aloiés » désignent chacun quatre arbitres qui se réuniront à Angleur
pour élaborer la paix. (Jean d'Outremeuse, t. VI, p. 175; Bormans, Ordonnances, t.
1, p 141, note).
2. 6 février 1313.
Le Chapitre de Saint-Lambert et le comte Arnoul de Looz prorogent de huit jours la
mission des arbitres chargés de faire la paix. (Jean d'Outremeuse t. VI, p 177 infra; Bormans,
p. 142, note, où par erreur lacte est mis sous la date du i6 février).
3. Le Chapitre de
Saint-Lambert désigne des procureurs chargés d'agréer et de ratifier la paix arrêtée
par les arbitres réunis à Angleur. (Jean d'Outremeuse, p. 178; Bormans, p. 141, note).
4. Les maîtres, les
jurés, les gouverneurs des métiers et toute la communauté de la Cité de Liège
désignent pour leur procureur, aux mêmes fins, Jean de Ville, clerc de la Cité. (Jean
d'Outremeuse, p 179; Bormans, p. 142, note).
5. 14
février 1313. Procès-verbal de la proclamation de la Paix d'Angleur, faite devant la
porte et sous les tilleuls de l'abbaye de Saint~Gilles. (Jean d'Outremeuse, p. 185;
Bormans, p. 145).
6. 14 février
1313. Paix d'Angleur (Jean d'Outremeuse. p. 179; Bormans, p. 141).

(16)
« Et ne seront point cheaz qui revenront en la vilhe de conselhe de la de la vilhe,
sille ne veulent eistre de mestier ou de leur xxv ». Dans Jean d'Outremeuse, t. VI,
p.181i. Ce texte semble corrompu : il veut dire évidemment que le patricien qui veut
être du conseil doit être d'un des xxv métiers, et il nous fait connaître, pour la
date de 1312, le chiffre de ceux-ci, si toutefois ce chiffre lui-même n'est pas altéré.

(17) Acte du 9 janvier 1314. Bormans. Ordonnances, t. I,
p. 147; Bormans et Schoolmeesters, t III, p. 128; de Borman, t. I, p. 448.
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| (18) A en croire Jean d'Outremeuse, t. VI, p. 190, Adolphe de La Marck
aurait poussé plus loin la partialité en faveur des petits; il aurait remplacé les
échevins tués au Mal Saint-Martin par des plébéiens. « Et aussi ai supplication
del capitle, il mist des esquevins à Liège de commun peuple, en restitution de cheaz qui
mors estoient à Mal de Saint Martin : si translatat le grant sanc (sauc = sceau?) el
nation des gens de mestiers; Hanoseais en f ut un, et Gerars Nadon de Votem un, et des
altres teis. » Cette affirmation, bien que reproduite par tous nos historiens,
n'est autre chose qu'une légende. Nous possédons la liste complète de l'échevinage de
1317; la voici : |
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Gilles de
Charneux.
Fastré Baré.
Jean de Lardier.
Guillaume de Flémalle.
Gérard de Vottem.
Gilles de Mouchet.
Henri Zutemine. |
Eustache de
Crisnée.
Pierre Boveal.
Baudouin de Hollogne.
Gosuin de Warzée.
Jean de Thines.
Jacques de Florence.
Gilles Bécheron. |
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(de
Borman, t. 1, p. 450). |
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Il n'y a guère là que des noms de patriciens, et M. de Borman, t.I.p.114, est bien bon
d'admettre, sur la foi de Jean dOutremeuse, que Gérard de Vottem (= Gérard Nadon)
et peut-être Gilles de Mouchet et Jacques de Florence appartiennent aux petits. Il
faudrait une autre autorité pour nous le faire admettre.
En ce qui concerne Jean Hanoseal, le boucher, qui est, lui, un
plébéien avéré (v. Hocsem, p. 380), il n'apparaît sur nos listes scabinales qu'en
1325. (de Borman, t. I, p. 451; cf. p. 163). Il est vrai que, selon M. de Borman, il
s'appelait aussi de Thions ou de Thienes, et il faudrait alors l'identifier avec le Jean
de Thines de notre liste de 1317. Je ne suis pas en état de me prononcer, n'ayant pas
sous les yeux quelques chartes inédites qui ont servi à M. de Borman pour la composition
de sa notice, et j'avoue que j'ai un certain doute au sujet du scabinat de notre
personnage. La Lette aux assailles est un document suspect à plus d'un titre. Dans
tous les cas et même en admettant que le plébéien Hanoseal ait fait partie du tribunal
des échevins dès 1313, il y aurait été une exception unique, faite pour confirmer la
règle, et l'affirmation de Jean d'Outremeuse n'en reste pas moins une bourde.
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(19) Les jurés étaient auparavant au nombre de quarante, vingt de chacune
des deux classes. Ne furent-ils plus que vingt après le 3 août, ou bien parfit-on
l'ancien nombre en appelant au conseil vingt nouveaux jurés plébéiens? Je
lignore; toutefois, l'entrée des gouverneurs, au nombre de cinquante, pourrait
donner à croire qu'on leur aura opposé un nombre égal de jurés électifs.

(20) Il faut remarquer que l'entrée des gouverneurs de métier
au Conseil et la transformation de l'assemblée générale des bourgeois ne nous sont
connus que par l'acte du 23 juin 1330, révoquant la première et limitant la compétence
de la seconde.

(21) Aucun texte ne nous parle de la création des deux maîtres
des gouverneurs, qui est évidemment contemporaine des événements de1313. Mais le
règlement communal du 23 juin 1330, connu sous les noms abusifs de Paix de Geneffe ou de
Saint-Nicolas en Glain, art. 10 et 11, reconnaît leur existence tout en restreignant
leurs attributions; voici ces deux articles :
10. « Item que cascons mestiers devrat avoir d'ors en
avant deux governeurs pour governeir leur mestier, sauf tant que ilh ne poront riens
ordineir qui soit ou yestre puist contre le commun profit. Et pour ousteir les perilhs
et discors qui avenir puelent entre les dis mestiers le temps avenir, li dit governour
poront entre eaus enlire dois principaux governoirs, d'an en an, 'pour eauz garder des dis
perilhs ».
11. « Mais li dis governous ne soie poront et ne
devront meleir de governement ne delle conseilhe de la Citeit, ne aussi corrigier,
declareir ne radrechier nulle chose qui soit fait par le conseilhe ou par les jugeors de
la Citeit etc. ». (Bormans, Ordonnances, t. I, p. 211).
Donc, d'après le règlement de 1330, les deux maîtres
des gouverneurs ne doivent plus intervenir au Conseil, mais ils gardent une
compétence professionnelle. Le règlement du 10 juillet 1331 la leur enlève en les
supprimant purement et simplement : « Partant que li dois maistres, li quarante jureis et
li quatre-vingt conseilleurs deseurdis puelent et doient suffire pour governeir ledite
Citeit, et que dois governours ne puelent estre bons ne profitant en une ville, avons
ordineit que 1i dois maistres governours qui suelent estre en la dite Citeit ne soient
plus d'ors en avant ». (Bormans, Ordonnances, t. I, p.218).
Lexistence précaire des maîtres des gouverneurs
sest donc écoulée de 1313 à 1331; ils nont plus jamais reparu après cette
dernière date. Mais il était intéressant dobserver au passage cette curieuse
modalité dorganisation démocratique, reproduisant à trois reprises le même type
dinstitution communale dans trois couches politiques différentes.
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(22) Par la suite, on verra, par métonymie, employer l'expression « mettre
le Palais ensemble » même pour des réunions qui ne se tiendront pas au Palais.

(23) La plus ancienne trace de ce vote par métier me semble
être dans l'article 47 des statuts de 1329, qui dit : « Item, quiquionques irat de
mestier à mestier quant la commoniteit serat ajournée ou assemblée après chu que li
maistres aront dit et proposeit chu pour quois ajournée serat et assemblée, et les
enformera contre les dits maistres, cent sols de turnois paierat sour estre banis cinq ans
hours del Citeit et franchise si que dit est », Bormans, 0rdonnances, t.
I, p. 188.
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F. Magnette :
Précis d'histoire Liégeoise,
1re éd., Vaillant-Carmanne, pp. 93 et suiv.. |
Le
Chapitre
contre les grands
A. de B1ankenheim
et A. de Looz.
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Le Chapitre, prétendant
user d'un droit, désigna son propre grand-prévôt, Arnoul
de Blankenheim, homme énergique, connu pour son implacable
sévérité. Les Grands, que poussait aussi l'envie de se venger des
tréfonciers trop favorables depuis longtemps à la classe populaire, lui opposèrent
aussitôt le comte Arnoul de Looz. Forts de cet appui féodal et de la complicité d'une
grande partie des nobles, ils se résolurent à un coup de main sur la Cité. |
Tentative désespérée
du patriciat,
le mal Saint-Martin. |
Il eut lieu dans La nuit
du 3 au 4 août 1312
En voici un récit succinct : |
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« L'incendie allumé par les Grands dans la halle aux viandes devait indiquer à
leurs complices postés en dehors des murailles le moment de s'introduire dans la ville.
Au bruit, à la lueur des flammes, les habitants s'éveillent. Les artisans courent au
Marché pendant que le prévôt rassemble et équipe dans la cathédrale quelques
chanoines et les gens de sa maison. L'arrivée de ce renfort inattendu décida de la
victoire. Parmi les chanoines, beaucoup appartenaient à quelque famille noble et
connaissaient le métier des armes. Ils se mirent à la tête des bandes populaires qui
peu à peu refoulèrent les gens de lignage et les nobles sur la colline de Publémont.
Arrivés devant Saint-Martîn, ceux-ci épuisés, serrés de tous côtés, assaillis par
les paysans des alentours et les houilleurs de Sainte-Marguerite accourant à la rescousse
des bourgeois, cherchent un asile dans. l'église. Mais la fureur a rendu le peuple
inaccessible à la pitié. Le feu est mis à l'édifice, et, au moment où le soleil se
lève sur ces « matines liégeoises », l'incendie achève de dévorer la nef avec les
malheureux qui s'y sont réfugiés. » (Pirenne, d'après l'historien Hocsem) (1). |
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Cette tragique
nuit est connue dans les annales de la cité sous le nom de Mal Saint-Martin ou de Mâl
ou Mâle Saint-Martin, (et non la Male Saint-Martin) (2).
Ce fut le plus terrible épisode des luttes communales de Liége : ce fut aussi 1e plus
fécond en résultats. |
Défaite des grands;
la paix d'Angleur. |
Les Grands
furent frappés de stupeur devant le désastre que subissaient à la
fois les nobles et les lignages de la haute bourgeoisie. Encore quelques
années et les luttes sanglantes entre Awans et Waroux auront achevé, en la décimant
complètement, de rendre la noblesse un parti politique impuissant. Quant aux patriciens
de la Cité, il ne leur restait plus qu'à traiter et à s'humilier. Des conférences
eurent lieu à Angleur entre des arbitres choisis par tous les partis en conflit, et elles
eurent pour résultat la signature, le l4 février 1313, du traité célèbre, connu dans
l'histoire liégeoise sous le nom de paix d'Angleur ou de paix Saint-Martin. |
Sa clause
essentielle. |
Une
clause doit en être retenue ; à elle seule, elle prouvait
l'immense progrès que venaient d'accomplir les classes populaires, dont
elle consacrait le triomphe politique. C'est celle qui stipulait que, désormais, nul
ne pourrait faire partie du Conseil de la commune à moins de se faire inscrire dans l'un
des vingt-cinq métiers (3)
« C'était déclarer que le patriciat cessait d'exister
comme ordre avec sa représentation spéciale et ses privilèges anciens ; » c'était
aussi assurer aux Petits non seulement l'égalité politique; mais de plus la
prépondérance, car, par le nombre, ils avaient toujours la certitude d'enlever la
majorité dans les élections au corps communal.
Cette révolution dans la situation respective des partis
politiques, qui se confondaient ici avec les classes sociales, faisait de la constitution
municipale une démocratie pure. |
Essai de
gouvernement direct
par le peuple |
Devant la mort
et la fuite des conseillers patriciens, les jurés plébéiens restèrent
seuls
au Conseil. Hardiment ils innovèrent :
ils introduisirent au sein de
leur corps les deux gouverneurs de chacun des 25 métiers ; puis, allant encore plus loin,
ils décidèrent que, dans les questions importantes, tous les Liégeois seraient
convoqués à des assemblées générales qui décideraient en dernier ressort. On
organisait ainsi un véritable gouvernement direct par le peuple : c'était presque
déjà de la démagogie, parce qu'à ces réunions populaires où dominèrent les
éléments les plus incultes et par conséquent les plus facilement excitables de la
population il devait manquer de contrepoids et qu'à leur compétence il n'était
mis aucune limitation. Chacun même pouvait en requérir la convocation, ou, comme l'on
disait, « mettre la Cité ensemble
», (4)
La puissance du peuple menaçait donc de devenir du coup
absorbante, exclusive; les classes dirigeantes se trouvaient dangereusement atteintes dans
leur hégémonie politique traditionnelle. Ce résultat doit apparaître comme fatal, et
cette décadence n'était que la manifestation d'un phénomène général en Europe. |
Le pouvoir du
prince mis en
danger |
Mais une autre
puissance allait se sentir menacée à son tour par l'avènement de la
démocratie
liégeoise : celle du chef de l'État lui-même, du Prince. Où s'arrêterait en effet
l'ingérence des représentants légaux du peuple ? Où se trouvait la limite qui
séparait le domaine propre des intérêts communaux et celui des droits souverains ? De
graves problèmes allaient donc se poser ; de non moins graves conflits ne pouvaient
manquer d'éclater non plus seulement à Liége, mais entre toutes les villes de la
principauté et le pouvoir princier, pour peu que celui-ci fût représenté par des
évêques décidés à maintenir intacte leur autorité et à se mettre en travers de la
démocratie grandissante. C'est précisément ce qui va se produire et donner aux
prochaines luttes intestines une allure, un caractère de nouveauté ; c'est ce qui doit
faire dès à présent apparaître la paix de Fexhe comme une tentative extraordinairement
intéressante de transaction en vue d'équilibrer les droits de la
nation liégeoise, sans distinction de classes sociales ou de partis politiques, et ceux
du pouvoir central. |
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(1) On peut lire un récit très vivant de la nuit du 3-4 août dans Polain,
Récits historiques sur l'ancien pays de Liége (p 122-126), résumé dans
Hanus, Histoire populaire des libertés liégeoises, p. 97~99.

(2) La Mâle Saint-Martin signifie la malheureuse journée de
la Saint-Martin.

(3) Cette clause était en réalité contenue dans l'article suivant
: « Les proscrits qui reviendront en ville ne seront point admis au Conseil de la
Cité, s'ils ne veulent point faire partie d'un corps de métier ».
Voir le texte dans le recueil de Lallemand et de Vreese (p. 8-11).

(4) Les assemblées se tenaient en général dans la cour du palais
épiscopal et sous le nom simple de Palais. Les maîtres se bornaient, car on n'y
votait pas, à faire connaître à leurs auditeurs l'objet de la convocation ; ensuite ils
prononçaient la formule sacramentelle : « Allez vous consulter. » Aussitôt les
métiers, qui - seuls désormais constituaient la Commune - se réunissaient chacun dans
son local et délibéraient C'était la résolution de la majorité des métiers qui liait
la Cité (Kurth).
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H. Pirenne :
Histoire de Belgique,
Edition Henri Lamertin t..II, pp. 35 (Bruxelles, 1903). |
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La mort de
Thibaut de Bar (mai 1312) fit surgir, quelques mois après, la lutte suprême si longtemps
retardée D'après la coutume, elle rendait nécessaire la nomination d'un « mambourg »
chargé d'administrer le pays jusqu'à l'élection du nouvel évêque. Le chapitre de
Saint-Lambert désigna pour ces fonctions son grand prévôt, Arnoul de Blankenheim; les
nobles se prononcèrent en faveur du comte Arnoul V de Looz. Ni la conduite du « commun
» ni celle du patriciat dans ces conjonctures ne pouvaient être douteuses. Le premier se
déclara avec d'autant plus d'énergie pour le prévôt qu'il voyait le second lier plus
étroitement sa cause à celle d'Arnoul de Looz. Ce dernier n'eut pas de peine à faire
décider de commun accord par la chevalerie hesbignonne, les « grands » de Liége et
ceux de Huy, un coup de main sur la « cité ». Il eut lieu dans la nuit du.3 au 4 août
1312. L'incendie allumé par les « grands » dans la halle aux viandes
devait indiquer à leurs complices postés en dehors des murailles, le moment de
s'introduire dans la ville. Au bruit, à la lueur des flammes, les habitants s'éveillent.
Les artisans courent au marché pendant que le prévôt rassemble et équipe dans la
cathédrale quelques chanoines et les gens de sa maison. L'arrivée de ce renfort
inattendu décida de la victoire. Parmi les chanoines, plus d'un, comme le fameux
Guillaume de Juliers, appartenaient à quelque famille noble et connaissaient le métier
des armes (1). Ils se mirent à la tête des bandes populaires qui peu
à peu refoulèrent les gens de lignage et les nobles sur la colline de Publémont.
Arrivés devant Saint-Martin ceux-ci épuisés, serrés de tous côtés, assaillis par les
paysans des alentours et les houilleurs de Sainte-Marguerite accourant à la rescousse des
bourgeois, cherchent un asile dans l'église. Mais la fureur a rendu le peuple
inaccessible à la pitié. Le feu est mis à l'édifice, et, au moment où le soleil se
lève sur ces « matines liégeoises », l'incendie achève de dévorer la nef avec les
malheureux qui s'y sont réfugiés (2).
Cette catastrophe frappa de stupeur le parti des « grands
». Il renonça à tirer vengeance de la mort des siens, et, pour le moment du moins, à
combattre encore ce « commun » :qui venait de se révéler si redoutable. La paix
d'Angleur, scellée le 14 février 1313, abolit le pouvoir politique des lignages (3). Désormais, pour faire partie du magistrat, il fallut
s'inscrire dans un métier. Liége connut alors, pendant quelques années, une
constitution purement populaire.
La paix d'Angleur précéda de peu l'avènement d'Adolphe
de La Marck, Rien ne nous permet de croire que l'évêque n'ait pas été sincère en s'y
ralliant,.... |
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(1)
Voy. le tome I de cet ouvrage (2e édit.), p. 387.

(2) Hocsem, loc. cit., pp, 356, 357.

(3) St. Bormans, Recueil des ordonnances de la principauté de
Liége, t, I, p. 141 (Bruxelles, 1878).
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