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La paix de Wihogne




 

 

 

 

 


 

 

 

Joseph Daris
Histoire du diocèse et de la principauté de Liège, T. II. XIIIe et XIVe siècle,
Edition Demarteau, pp. 446 et 447.  (Liège, 1890)

   Les négociations de paix furent lentes, à cause de la haine qui divisait les Awans et les Waroux. Pierre Andricas, le chef des Liégeois, était également opposé à la paix. Les bourgeois de la cité, qui désiraient vivement la paix, firent prier les princes alliés d'intervenir. Ils se concertèrent avec Adolphe de Lamarck, à Moha, et dès lors les négociations se continuèrent à Wihogne. La paix y fut conclue le 11 novembre I328; elle porte dans l'histoire le nom de Paix de Wihogne. Les principales dispositions en sont : la transaction du 5 juin 1326 (qui y est textuellement insérée) sera observée; la prison sera sous le pouvoir du prince ; c'est dans elle que les bourgmestres feront enfermer les malfaiteurs ; pendant la vacance du siège, elle sera sous le pouvoir des bourgmestres ; la question de la propriété des revenus des biens communaux sera résolue par quatre arbitres, dont deux seront nommés par l'évêque et deux par la cité ; en cas de parité de suffrages entre ces quatre, Philippe abbé de Saint-Nicaise, décidera ; le droit de bourgeoisie demande une résidence de plus de six mois, chaque année, dans la cité; celui qui ne fait pas cette résidence, est censé forain ; les statuts de la cité, pour corriger les excès et les méfaits des bourgeois, seront  faits par elle et approuvés par le prince ; ils seront interprétés, étendus, restreints de commun accord ; ils dureront quinze ans (1); l'évêque nommera vingt-quatre juges dans les six quartiers, moitié parmi les patriciens, moitié parmi les plébéiens ; ils jugeront les excès et méfaits des bourgeois d'après les statuts ; la partie lésée pourra s'adresser aussi à la cour des échevins ; la cité aura une part dans les amendes qu'ils infligeront aux coupables ; les députés liégeois détenus en prison, en Westphalie, seront remis en liberté par le comte de Berg ; les prisonniers seront élargis de part et d'autre, hormis ceux que le comte de Gueldre a faits à la bataille d'Oreye; l'interdit sera levé ; les indemnités de la guerre seront fixées par six arbitres, Libert de Langdries vice-doyen, François de Milan coste, Jean de Cadesant official de Liège, Jean d'Oreye sire de Velroux, André de Ferier et Colin de Sanson, qui se réuniront à Maestricht (2). Le traité fut scellé par Adolphe comte de Berg, Adolphe comte de la Marck, Godefroid de Juliers seigneur de Berg, et Jean de Bailleul seigneur de Morialmé. (V. Cout. de Liège, t. I, p. 514.)


(1) Ces statuts criminels ou code pénal se trouvent dans les Coutumes, t. I, p. 495.  backtopp.gif (65 octets)

(2) Ces indemnités furent fixées par la paix de Flône, à 57,000, livres à donner au prince. backtopp.gif (65 octets)

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C. de Borman :
Les Echevins de la souveraine justice de Liège 

Imprimerie L. Grandmont-Donders, T. I., pp. 130 et suiv.  (Liège, 1892)

   Il n'entre pas dans notre cadre de relater par le menu toutes les péripéties de la lutte que les gens de la Cité, secondés par la plupart des villes du pays et par le parti d'Awans, soutinrent contre leur évêque. Ces faits sont d'ailleurs assez connus. Il nous suffira de rappeler que, battus au thier d'Airbone, près de Huy (27 mai 1328), écrasés à la bataille de Hoesselt (25 septembre), ils furent trop heureux d'accepter la paix qu'il plut au prince vainqueur de leur imposer.

   Les bases de celle-ci furent arrêtées à Wihogne, le 4 octobre 1328 (1)  : dans l'ordre politique, c'était l'adoption pure et simple de l'accord proposé en 1326 par l'abbé de Saint-Nicaise. Quant à tous les autres points, les contractants s'en remettaient à l'arbitrage de six preudhommes, nommés de part et d'autre, qui auraient à prononcer leur sentence avant l'Épiphane prochaine.

   Si la Cité de Liège ne respectait pas la paix susdite ou la sentence des six preudhommes, elle encourait une peine de 5o,ooo livres tournois au profit de l'évêque; et si cette somme n'était pas soldée, l'évêque pouvait appeler à son aide quatre princes terriens, à son choix, lesquels forceraient le peuple à payer l'amende et toucheraient, pour leurs peines, 4,000 livres chacun.

   Une clause finale stipulait la réouverture du tribunal des échevins (2). Cette paix humiliante, qui attendait encore sa consécration définitive, déplut à bon nombre de Liégeois, instigués par Pierre Andricas; ils mirent tout en œuvre pour l'entraver.


(1) L'un des textes originaux de la Paix de Wihogne faisait partie des pièces restituées en 1409 et a été égaré depuis. Une bonne transcription en existe dans le Liber Chartarum. Le meilleur imprimé se trouve dans les Ordonnances du pays de Liège, t. I, p. 194. Celui des Coutumes du pays de Liège, t. I, p. 514. a été erronément daté du 11 novembre. backtopp.gif (65 octets)

(2) « Item est accordeit que loys et justiche par maieur et esquevins doient corir et eistre overtes à cascon dedens Liége et dehors, par tout où ilh at cesseit jusqu'à ors. » backtopp.gif (65 octets)

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Ferd. Henaux
Histoire du pays de Liège, 3e édition,
Imprimerie J. Desoer, Liège, 1874, T.I, pp. 384 et suiv.

   Une trêve fut proclamée le mercredi 28 septembre (1328).

   Le lendemain, des arbitres entrèrent en conférence à Wihogne, et, le mardi 4 octobre, on publia la Paix dite de Wihogne (1). Ses principales dispositions avaient trait à la juridiction que l'Évêque prétendait exercer dans la Cité : c'étaient celles que les Liégeois avaient rejetées en 1326. Par une clause nouvelle, on cassait les ligues offensives et défensives des Bonnes Villes, et l'on déclarait qu'il n'y avait qu'une Ligue légale, celle des trois États agissant comme Sens du Pays, conformément à la Paix de Fexhe (2).

   Sur ces points généraux de la négociation, les arbitres avaient réussi à s'accorder; mais ils n'avaient pu s'entendre sur les articles relatifs aux indemnités qu'exigeait le Prince, et au renvoi des prisonniers.

   Bien que les hostilités n'eussent point été reprises, la bonne intelligence était loin d'être rétablie (3).


(1) Tunc in Wihonia per quosdam inceptum est tractari de pace, etc. [Northof, dans les Rerum Germ. Script. de Meibomiusn t. I, p. 400.]
   La Paix de Wihogne débute ainsi :
   "A tous chiaus qui ches presentes Lettres veront et oront. Nous li Mestre, Jureit, Governeur, Consel et toutes les Universitez et Comunitez de la Citeit de Liege et des Boines Villes de Dynant, de Fosses, de Tungres, de Sainteron et de Thuin, recognissons et faisons savoir. Ke Noble Home Mesire Adolf, Coens des Mons, Mesires..., et plusour autre, desirans la pais et le profit del Pays del Eveschiet de Liege comunalement, par lor grant diligence ont fait et ordeneit, en la ville de Wihogne, une Pais et un Acord de toutes les guerres, questions, rancours et controversies qui ont esteit entre nostre reverent peire et signeur Monsigneur Adolf, par la grace de Dieu Evesque de Liege, et tous ses Aidans et Aherdans, Clers et Laïs..." [Dans le Liber Cart. Eccl. Leod., fol. 318.]  backtopp.gif (65 octets)

(2) "Item. Toutes les Alloiances qui ont esteit entre nous, nos Aidans et Aherdans, Clers et Laïs, doivent estre nulles, cassees et rappellees à tous jors mais, hors mis le Pais de Fehe, ensi ke elle est juree communement." [Id., ibid.]  backtopp.gif (65 octets)

(3) L'Évêque ne put rentrer à Liège et il alla résider en Westphalie, dans le château de Blankensteyn. C'est de ce lieu que, le 11 novembre 1328, il adressa au Chapitre Cathédral, qui continuait à résider à Huy, une circulaire, par laquelle il annonçait cette retraite forcée.   "Et por che que nous ne savons quant ne coment nos porons revenir quant à ore, et si ne volons mie lessier nostre Terre et Paiis seins Governement et seins Garde, nos constituons et faisons nostre ameit et feauble Monsangnor Johan de Hers, Chevalier, Mambour en Temporaliteit par toute nostre Terre et Eveschiet de Liege, de, por nous et en liu de nous, par ches presentes Lettres,  et lui donons plain pooir, auctoriteit et mandement special de faire et ordiner, de par nous, toutes choses apartenans à Mambour et al office de Mamburnie, ensi quil est acostumeit par les Mambours et nostre Eveschiet les tens passeis jusques à ore. Si vous mandons, prions et requerons, etc." [Dans le Liber Cart. Eccl. Leod., fol. 360.]  backtopp.gif (65 octets)

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Godefroid Kurth :
La Cité de Liège au Moyen-Age 
Edition L. Demarteau, T.II., pp. 35 et suiv.  (Liège, 1909)

Finalement, les princes alliés d'Adolphe eux-mêmes le forcèrent à traiter (1) il pouvait y consentir d'autant plus facilement qu'il dictait les conditions.

      Le compromis de 1326 fut pris comme base : inséré textuellement dans l'instrument de paix il constitue la partie substantielle de l'acte que l'on connaît sous le nom de Paix de Wihogne (4 octobre 1328)
(2).

     On se souvient de quelle manière le compromis de 1326 avait tranché les quatre questions principales en litige entre Adolphe et ses sujets. Ils pouvaient avoir une prison, mais seulement pour y enfermer provisoirement les coupables qu'ils devaient livrer à la juridiction du maïeur; ils pouvaient se donner des statuts, mais à condition de les faire ratifier par l'autorité épiscopale; ils gardaient leurs afforains bourgeois, mais ceux-ci devaient résider la moitié de l'année au moins pour jouir de leurs droits de citains ; enfin, quant aux aisemences, ils en partageaient le produit avec le prince. Comme en 1255, les Liégeois, après une lutte acharnée, subissaient les conditions qu'ils avaient refusées peu auparavant, aggravées, il est vrai, de certaines clauses nouvelles. L'une de celles-ci, bien que dissimulée en quelque sorte au beau milieu de l'acte, n'en est que plus significative : elle enlève la garde de la Cité au Conseil pour la restituer au maïeur, c'est-à-dire au pouvoir central
(3). De plus, la Cité se voyait condamnée à payer de lourdes amendes au prince, ainsi qu'au Chapitre de Saint-Lambert et à ceux des collégiales.

      Sur la somme globale de 57.000 livres tournois qui représente le montant de l'amende collective des villes confédérées, la part de Liège se montait à 2.000
(4). A bout de ressources, la Cité vendit des rentes (5), mais c'était un remède insuffisant et il fallut recourir à l'impôt. De l'impôt direct il ne pouvait être question, le peuple refusant de se laisser taxer, comme dit avec une brièveté expressive un contemporain (6). Restait l'éternel expédient de la fermeté. Cette fois, le Chapitre ne paraît pas y avoir fait opposition, puisqu'il n'y avait pas d'autre moyen de le dédommager lui-même, mais il fallut demander une dispense au pape pour pouvoir la lever malgré les serments échangés en vertu de la Paix des Clercs. Le souverain pontife accorda la dispense jusqu'à concurrence de l'amende à payer (7).


(1)  Principes autem attaediati, festinantes, episcopum quasi constringunt ad pacem. Hocsem p. 404. Chron.   S. Trud. Contin. III, pp. 262-263.   backtopp.gif (65 octets)

(2)  Voir le texte dans Bormans et Scholmeesters, t. III, p. 312.   backtopp.gif (65 octets)

(3)  Item nous disons et prononchons que cil de la Citeit oistent les varles quil ont deputeis pour la Citeit à gardeir, s'il ne sont osteis, et que li maires le saingnour deverat d'ors en avant ladicte Citeit gardeir ensi que anchienement est accoustumeit. Bormans, Ordonnances, t. I, p. 205, art. 17; Bormans et Schoolmeesters, t.III, p. 344.   backtopp.gif (65 octets)

(4)  V. l'acte du 1 juin 133o dans Bormans et Schoolmeesters, t. III, p. 337. Cet acte, qui répartit l'amende à payer entre les différentes localités en cause, et qui ne contient, en somme, que les mesures exécutoires de la paix de Wihogne, est connu généralement sous le nom de Paix de Flône. Déjà Levold, p 400, écrit: « Anno Domini MCCCXXIX in Flonis tractatur de pace, et ibidem consummatur inter episcopum Leodiensem et cives Leodienses et corum adhaerentes ». Il y a lieu de renoncer à ce nom, qui est mal choisi et fait pour induire en erreur. L'acte est caractérisé exactement, bien qu'en termes obscurs, dans le passage suivant de Hocsem, p. 405 : Cumque post modum super pace apud Wihoniam concordatâ fuisset diutius disceptatum, cum propter festiinationem fuisset quibusdam obscuritatibus involuta, tandem calendis junii declaratur.Warnant, par contre pp. 3o5-3o6, en exagère la portée.  backtopp.gif (65 octets)

(5)  Par exemple, Gérard de Dinant rachète la rente qu'il devait pour une maison sur le Pont d'île. V. BCRH, t. IX, p. 62.  backtopp.gif (65 octets)

(6) Quia populus se non patitur collectari. Hocsem, p. 404.  backtopp.gif (65 octets)

(7) V. l'acte du 20 avril 133o dans Bormans et Schoolmeesters, t. III, p. 333.  backtopp.gif (65 octets)

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F. Magnette :
Précis d'histoire Liégeoise,
1re éd., Vaillant-Carmanne, p. 104

Paix de Wihogne.          Cependant, ce fut beaucoup plus par suite de la lassitude des princes alliés que par leur propre affaiblissement que les villes se virent forcées d'accepter les conditions que leur imposa leur vainqueur par la paix de Wihogne du 4 octobre 1328 : les bourgeois de Liége purent se donner des statuts, mais sous la condition expresse de leur ratification par l'autorité épiscopale ; quant aux « aisemences », ils auraient à en partager le produit avec le prince. Mais le Conseil communal se voyait, d'autre part, enlever la garde de la ville pour la restituer au maïeur, c'est-à-dire au représentant le plus autorisé du pouvoir central. Bien plus, les dirigeants de la Commune furent forcés d'accepter deux réformes de caractère nettement antidémocratique « qui attestent le chemin que le prince avait fait en arrière depuis le jour où, nouveau venu pour le pays, il avait consacré pleinement toutes les conquêtes populaires ».

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H. Pirenne :
Histoire de Belgique,
Edition Henri Lamertin  t..II, pp. 40-41 (Bruxelles, 1903).

   Les sentences qui frappèrent les révoltés et qui sont connues dans l'histoire sous les noms de paix de Wihogne, de paix de Flône et de paix de Jeneffe (1), méritent de nous arrêter un instant. Elles abolirent naturellement les usurpations commises par Liége au détriment des « hauteurs » épiscopales; elles lui enlevèrent la haute justice, l'obligèrent à abandonner les  « wérixhas », restreignirent les privilèges exorbitants attribués au droit de bourgeoisie et rendirent plus difficile à l'avenir la  création de bourgeois forains Mais si elles trahissent ainsi très nettement le but de réduire la ville an degré d'autonomie compatible avec la souveraineté du prince, il ne faudrait pas croire que l'on y trouve la. moindre velléité de restaurer l'ancien régime aristocratique, de satisfaire aux prétentions surannées du patriciat, de replacer purement et simplement les « petits » sous la tutelle des « grands ». On ne songea point à faire disparaître l'égalité des droits civils; on ne rétablit aucune des prérogatives économiques ou juridiques de la haute bourgeoisie. Mais en revanche on abolit complètement le gouvernement direct de la ville par les métiers. Ceux-ci subsistèrent comme corporations industrielles, mais ils cessèrent de former des groupements politiques et des collèges électoraux; leurs gouverneurs ne siégèrent plus dans le magistrat.


(1)  Bormans, Ordonnances, t. I, pp. 194, 200, 210.  backtopp.gif (65 octets)

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15/01/2013