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La paix de Waroux




 

 

 

 

 


   

 

 

Joseph Daris
Histoire du diocèse et de la principauté de Liège, T. II. XIIIe et XIVe siècle,
Edition Demarteau,  pp. 556 et suiv.  (Liège, 1890)

   Pendant que le duc de Brabant dévastait la Hesbaye, Englebert de Lamarck alla assiéger la ville de Tongres qui refusa de lui ouvrir ses portes. Le siège ne dura que jusqu'au 24 juillet. Ce jour il fut levé, parce qu'on venait d'apprendre que les délégués des villes avaient conclu la paix avec ceux du prince au château de Waroux.

   La Paix de Waroux qui fut solennellement promulguée au Perron à Liège, le 28 juillet 1347, renferme les dispositions suivantes : les rentes seront payées, comme des temps passés, d'après la loi du pays; les échevins demeureront en leur état; ils jouiront de leurs biens et jugeront d'après la loi du pays; la loi du pays sera mise par écrit et amendée, s'il y a lieu, par les députés du prince et des trois Etats; la lettre de la cité qui prive le prince des amendes est annulée; les privilèges et les libertés que la cité et les bonnes villes se sont octroyés sont annulés; le prince-évêque jouira de son pouvoir spirituel et temporel, comme anciennement; les villes conserveront aussi leurs privilèges et libertés; la cité ne lèvera plus la fermeté ou impôt sur les comestibles et elle observera la paix des clercs, la paix de Wihogne, la paix de Flône et les autres; la cité nommera quatre députés et le prince quatre; ces huit se réuniront au Val-Saint-Lambert pour réviser le régime communal de Liège; l'alliance faite entre les bonnes villes reste en vigueur, comme avant la paix. (
V. BORMANS, Recueil, p. 279.)

   L'historien Hocsem raconte que les bonnes villes s'engagèrent, en outre, à payer au prince la somme de 100,000 écus d'or pour indemnité de guerre et à servir le duc de Brabant à leurs frais, pendant quarante jours, avec six cents piétons, chaque fois qu'il le demanderait (1). (
V. LEWIS, p. 121; BORMANS
p. 279.)

   Peu de jours après la promulgation de la paix de Waroux, le prince fit son entrée solennelle à Liège par la porte de Saint-Martin et y fut reçu, comme une divinité, avec le plus grand enthousiasme. D'où provenait cet enthousiasme? Etait-ce de la versatilité des Liégeois ? Etait-ce de ce que la grande majorité de la bourgeoisie était restée fidèle au prince et avait subi le joug d'une minorité hardie et entreprenante?   


(1)  Il paraît que les villes rachetèrent cette charge par une somme capitale de 30,000 écus. (V. SCHOONBROODT, n° 659.)   backtopp.gif (65 octets)

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C. de Borman :
Les Echevins de la souveraine justice de Liège 

Imprimerie L. Grandmont-Donders,  T. I., pp. 145 et suiv. (Liège, 1892)

   Huit jours après, la paix fut signée à Waroux et publiée au Péron, le soir même. Pour indemniser les seigneurs de Hamal et d'Argenteau de la destruction de leurs forteresses, les Liégeois eurent à payer une somme de 40,000 florins.

   La Paix de Waroux stipulait avant tout le maintien des échevins dans la plénitude de leurs droits (1).

   Elle décrétait ensuite l'institution d'une Commission, à désigner par l'évêque et les trois États, et qui serait chargée de mettre par écrit toute l'ancienne législation coutumière, avec pouvoir de l'amender (2).

  
Entre-temps, la cour échevinale continuerait à appliquer la coutume (3).

   Ces mesures législatives sont remarquables. « A une époque, dit Poullet, où dans la plupart des provinces belges, on suivait encore avec une sorte d'indifférence l'ornière traditionnelle antique, les Liégeois fixaient les points principaux de leur législation et procédaient déjà d'une main ferme à une réforme juridique et juridictionnelle. ».

  
« On a dit, ajoute le même auteur, que l'évêque voulait tâcher de rendre la législation uniforme pour agrandir son pouvoir en le concentrant. C'est possible. Mais c'est voir les choses par leur petit côté. Les justiciables avaient au moins autant d'intérêt que l'évêque lui-même à voir écrire, fixer et corriger ce droit général du pays, jusque-là abandonné presque entièrement à la mémoire des tribunaux. Quant à l'ensemble des bonnes villes, elles n'avaient pas lieu de se plaindre, tant s'en faut, si l'on mettait des bornes précises à l'action absorbante des échevins de Liège (4). »

  
Le triomphe de l'évêque eut donc pour résultat immédiat de raffermir l'institution, un instant ébranlée, de nos échevins. De beaux jours devaient encore luire pour eux. Il est même permis d'affirmer que la longue quiétude où ils vont être plongés, deviendra fatale à leur dignité, à leur indépendance, à leur intégrité. La suite de cette étude ne tardera pas à le montrer.


(1) « Item sumes nos accordé et accordons à ce que li esquevins de Liège soyent et demeurent de ce jour en avant en leur estaut, et goissent de lour paisiblement, et k'il jugent selon le loy du pays sans nul empechement » (Ordonnances du pays de Liège, t. I, p. 279). backtopp.gif (65 octets)

(2) « En après que la dite lettre (lisez loy) soit mise en escrit, en le meilleure forme et manire que se porat faire, par les bonnes personnes qui seront à ce députées par nos l'evesque, nostre capitle, les chevaliers du pays, et de part nos cheaux de la Citeit desseurditte et les autres bonnes villes del eveschiet, par si que se lesdits deputeis treuvent en laditte loy aucuns  points qui fucent à amender, que ledit deputeis les puissent selon la bonne foid corrigiez et amendeir. » backtopp.gif (65 octets)

(3) « Et cependant, c'est à savoir jusque à tant que la ditte loy serat mise en escrit, laditte loy du pays courrat, et devront et porront jugier li dit esquevin selon la ditte loy, jusque à tant qu'il serat escritte. » backtopp.gif (65 octets)

(4) POULLET, Essai sur l'histoire du droit criminel dans l'ancienne principauté de Liège, pp. 254 et 255. backtopp.gif (65 octets)

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Ferd. Henaux
Histoire du pays de Liège, 3e édition, 
Imprimerie J. Desoer, Liège, 1874, pp. 456 et suiv.

  Ainsi les Bonnes Villes succombèrent, le samedi 21 juillet, après un an d'efforts et de succès (1).

   Le Prince compléta, à sa manière, cette victoire inespérée. Il livra la Hesbaye au pillage. Il réduisit en cendres Waleffe, Meeffe, Waremme, et nombre de villages et hameaux. Il fit égorger leurs manants, riches ou pauvres, jeunes ou vieux (2).

   Il s'avança ainsi vers Liège, pillant, tuant, incendiant.

   Les Petits étaient atterrés, par cette immense défaite. Ils songeaient à peine à défendre la Cité (3). On sut tirer avantage de ce moment de stupeur. Les traîtres et les timides s'empressèrent d'envoyer vers le Prince douze députés, munis des pouvoirs les plus étendus (4). Une courte explication eut lieu au Château de Waroux, le samedi 28 juillet (1347), et le même jour, dans la soirée, la Paix de Waroux était publiée (5).

   Avant d'accorder sa merci  (6), Englebert avait stipulé que le Pays lui payerait, en différents termes, la somme de cent et quarante mille écus d'or. C'était à ce prix, qu'il mettait l'oubli du passé, le renvoi des prisonniers, l'amnistie générale (7).

   La Paix de Waroux reconnaît au Prince tous ses droits de suzeraineté et de juridiction, et anéantit les actes qui peuvent y avoir porté atteinte (8);

   Elle maintient expressément les Échevins dans leurs offices de juges, et les absout ainsi des partialités qu'on leur reprochait (9). Toutefois, elles promet la révision prochaine des lois en vigueur, et la mise par écrit de leurs textes (10);  ---

   Elle ordonne que les monnaies aient dans tout le Pays le même taux, le taux légal, notamment pour le payement des cens et des rentes aux Églises collégiales et aux Monastères (11); --

   Elle casse et annule les accords et les actes par lesquels la Cité et les Bonnes Villes se sont octroyé des franchises et des libertés nouvelles, et elle fait défense à leurs Bourgeois de les invoquer et de s'en aider (12); ---

   Elle restitue aux Grands les Privilèges Lignagers, et elle les réintègre dans le Gouvernement de la Cité en partage avec les Petits, conformément à la Paix de Wihogne, à la Paix de Flône, et à la Lettre de St-Jacques (13); ---

   Elle institue huit arbitres, qui seront nommés par le Prince et la Cité, et qui auront pour mission de restreindre l'intervention des Petits dans le gouvernement de la Cité, et d'édicter des peines (hors la mort) contre ceux qui, par leurs discours ou autrement, troubleront la tranquillité publique, mais sans porter atteinte aux prescriptions de la Lettre de St-Jacques relatives aux émeutes (14); ---

   Enfin, elle exige pour gage de soumission, la personne et les biens de tous les Bourgeois (15).

   La Paix de Waroux était désastreuse pour les Petits.

   Elle leur ravissait l'omnipotence qu'ils avaient acquise depuis deux ans, et pour la conservation de laquelle ils avaient si vaillamment combattu (16). Elle rendait aux Grands une part d'influence politique, en reconstituant le gouvernement mixte de la Cité.

   Quant au Prince, elle en faisait un Seigneur tout puissant, disposant à sa guise de la vie et des biens des Liégeois, ses sujets (17)


(1)  Sic Communitas Leodiensis, quae per annum et diem victrix fuerat, in vigilia Magdalenae Dei judicio victa fuit. [Hocsem, ibid., p. 492.] --- Sic tandem Leodienses, qui toto hoc anno pluribus in praeliis victores fuerant, ab Episcopo victi fuere. [Radulphe ibid., p. 2.]  backtopp.gif (65 octets)

(2)  Les mercenaires du Prince livrèrent la Hesbaye à d'affreux ravages. Stipendarii Episcopi totim victoriaelucrum portant. [Hocsem, ibid., p. 493]  --- Interim victor exercitus, quamvis invito Praesule, Hasbaniam devastat, domos concremat, omnia longe lateque depopulatur. [Radulphe ibid., p. 2.]  backtopp.gif (65 octets)

(3)  Le Prince avait eu l'idée de donner l'assaut à la Cité : Volens obsidere Leodium [Albertus Argent., ibid., p. 140.]  backtopp.gif (65 octets)

(4Eadem septimana, Leodienses duodecim personis electis, potestatem dederunt pacem faciendi cum Episcopo; sicut fecerunt. [Hocsem, ibid., p. 492.]  backtopp.gif (65 octets)

(5Et ista Pax fuit Leodii sequenti sabbatho post bellum de sero publice proclamata. [Id., ibid. backtopp.gif (65 octets)

(6)  Les Petits s'étaient mis à la merci du vainqueur : Et erunt in Episcopi potestate. [Hocsem, ibid., p. 492.] backtopp.gif (65 octets)

(7)  Et Leodienses pro se et suis Adjutoribus omnibus qui contribuent, CXL millia scutorum aureorum Episcopo solvere promiserunt, liberatis hinc inde Captivis.  [Hocsem, ibid., p. 492.]
   La Poix conclue à Waroux ne dit mot de ces indemnités, qui furent, sans doute, l'objet d'un traité particulier. Au surplus, la Cité ne fut obligée que pour quarante mille écus, comme le prouve (s'il n'est pas fautif) un document du 15 décembre 1355, lequel débute ainsi : « Nous Engelbert, par le grasce de Dieu Evesque de Liege, faisons savoir à tous, que comme noz ameis et feables, les Maistres et le Conseaulz de nostre Citeit de Liege, se soiient oblegies envers nous, alle ocquison del Paix faite derainement à Waroux, entre nous et eauz, on le somme de XL mille escus viez, lesqueis ilhs nous doiient paiier, etc, » [Dans le Pâwelhâr.]
   L'écu valant environ 15 francs, les 140,000 écus importeraient ainsi environ 2 millions de francs, au pouvoir acquisitif de plus de 10 millions on 1347.
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(8)  Voici le commencement de la Paix de Waroux :
   « Nous Engelbert, par le grasce de Dieu, Evesque de Liege, dune part, ---- et Nous li Maistres, li Jureis, li Gouvernenrs et toute li Universiteit delle Citeit de Liege, des Bonnes Villes et do nostres Commun Pays, daultre part, sommes accordeit par commun assent en la maniere chi dessous escritte...--- Item. Sommes nous les dites parties accordeit, et nous accordons, à che que nous Evesque, et nous Successeurs Evesques de Liege apres nous, goissent, et goyr puilent dors en avant pasiulement, de toute nostre Jurisdiction et Haulteur Spiritueile et Temporeile, frankement et ligement, sens nul empeschement, ensi que nous devantrains en ont goy et useit anchenement, sauves les Franchieses, Previleiges et Liberteis et Usaiges Anchiens de la dite Citeit et Bonnes Vilhes deseurdites. --- Avons accordeit et accordons, que les ordenances et les lettres faites et saielees par nos la Citeit et les aultres Bonnes Villes, de nient faire amende pecuniaire al Seingnor por nul meffait que on feroit dore en avant, soiient de tout cassees et anihelees. » [Dans le Pâwelhâr.
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(9) « Item.  Summes nous accordeit, et nous accordons, à ce que li  Eschevins de Liege soiient et demeureut de ce jor en avant en leur estaut, et goyssent de lour pasilement, et que ilhs jugent selon la Loy de Pays sens nul empeschement. » [Ibid.]  backtopp.gif (65 octets)

(10)  « En apres, que la dite Loy soy miese en escript, en le meilheur fourme et maniere que ce porat faire, par bonnes persones, qui seront à ce deputeis par nos Levesque, nostre Capitle, les Chevaliers du Pays, et de part nos, cheaus de la Citeit, etc. » [Ibid.]  backtopp.gif (65 octets)

(11)  « Des descors et debas qui astoient entre nos alle ocquison des cens, summes nons accordeit, et nos accordons, à ce quilhs soiient payez des en avant, por le tens passeit et avenir, en la dite Citeit et defours, solon le Loy de Pays... Et que toutes Lettres faites et saielees par nous, cheaus de la Citeit et les Bonnes Villes deseurdites, de payer les dis cens altrement que selonc le Loy deseurdite, soiient cassees et anihilees. » [Ibid.]   backtopp.gif (65 octets)

(12) « Item. Summes nos acordeit, et nos acordons, que toutes Liberteis, Franchises et autres Noveliteit que nos, li Citeit et les aultres Bonnes Villes, avons donnees, otriees et saeilees, asavoir li une à lautre, en queile maniere que che soit, soiient de nul valur et ossi cassees et annihilees; et se nos, li Citeit, et acunes des dites Bonnes Villes, et les Manans, se volsissent aidier et useir des dites Liberteis, Franchizes et Noveliteis ensi concedees, ottroees et saielees, nous les aultres ne les porons ne devrons en maniere que soit de rin aidier ne confortier. » [Ibid. backtopp.gif (65 octets)

(13)  « Item. Avons acordeit, et nos accordons, que nous la dite Citeit cesserons et deverons cesseir dez maintenant, et à tous jour mais, de leveir Fermeteit en la dite Citeit, e que li Pais que on dit des Clers, li Pais de Wihongne, li Pais de Flones, et les aultres Pais faites de tens monsengnor Adolf delle Mark, ja dis Evesque de Liege, soient entirement wardees et maintenues tout en teil maniere come elles sonr ordenees, saves les Moderations que li dit monsengnor Adof Eveske et ses Capiltes octroiierent puiscedi ale Citeit, savee ausi le Lettre qui fait mention delle Murmure. » [Ibid. backtopp.gif (65 octets)

(14)   « Mais portant que Nos, de la dite Citeit, avons foruseit des dittes Lettres et Moderations, dont moult de maulz et de damages sont avenus en la dite Citeit et on Commun Pays, nous li Evesque, pour mettre à ce remede convenable, deverons enliere et enlierons... quatre Bonnes Persones raisonables; et nous ausi la dite Citeit, de part nous, quatre Bonnes Persones et raisonables, aus queiles nous donnons plein pooir quils facent et puilent faire Status et Ordenances por restraindre et amendeir le Gouvernement de la dite Citeit et des Borgesies Afforaines, et de faire ausi Status et Ordenances, sour teiles poines que bon lor seùblerat (honnour dome forsmise), sur tous cheaus qui feront et diront reprouvier des maulz qui sont avenus, et qui semeront ou caceront discors et emotion, de quoi mauls puet avenir en la Citoit, et ensi sor tous Eschevins, Jugeurs et Officiiens qui prendront louier dore en avant, et en tous aultres cas desqueis les semblerat proufitavle por nostre pais et acort en la dite Citeit, sauve toudis la Lettre de sains Jakemes que on dit dele Murmure. » [Ibid.]   backtopp.gif (65 octets)

(15) « Et por tontes ces chozes qui deseur sont dites pleinement acomplir, tenir et wardeir à perpetuiteit, nous la dite Citeit por nos et nos Aidans, obligons à nostre dit Sangnor et ses successeurs Evesques de Liege, nous, nos hoirs et successeurs et tous nos bins presens et à venir, à champ et al ville, par teil que nos dis Sires puet nous et nos dis bins, se nous astiens defallans en chozes desoirdites, arresteir, saisir et leveir par ly ou par altrui jusques à pleine amendiese, etc. » [Ibid.]   backtopp.gif (65 octets)

(16)   Ita quod quasi omnibus renunciaverunt, pro quibus guerra fuerat inchoata. [Hocsem, ibid., p. 492.]  backtopp.gif (65 octets)

(17) Sicque, Episcopus Leodiensis de Populo Leodiensi disposuit ut volebat. [Albertus Argent., ibid., p. 140.]  backtopp.gif (65 octets)

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Godefroid Kurth :
La Cité de Liège au Moyen Age 
Edition L. Demarteau,
T.II., pp. 85 et suiv.  (Liège, 1909)

    La Cité dut se résigner à traiter, comme, vingt-neuf ans auparavant, elle l'avait fait au lendemain de Hoesselt. Dès la même semaine, elle faisait choix de douze négociateurs chargés de la réconcilier avec l'évêque, et, le 28 juillet, huit jours après la bataille, la paix de Waroux était signée (1). Rien ne montre mieux l'étendue du désastre subi par la Cité et la dépression du moral des Liégeois (2). La paix de Waroux fut d'ailleurs le pendant de celle de Wihogne :  « Les Liégeois, écrit Hocsem, renoncèrent à toutes les choses pour lesquelles ils avaient fait la guerre  » (3). Cette appréciation d'un contemporain ne manque pas de justesse; il importe cependant de signaler une ressemblance plus essentielle entre la paix deWihogne et celle de Waroux. Celle-ci, comme celle-là, respecta la liberté et la dignité des vaincus : elle se borna à les renfermer dans les limites qu'ils avaient essayé de franchir. Elle décida que les rentes continueraient d'être payées comme d'ancienneté, elle maintint les échevins en possession de leur juridiction, que la Cité avait essayé de leur ravir, elle stipula que l'évêque jouirait de ses droits de hauteur, que la Cité ne lèverait plus de fermeté et que toutes les  « nouvelletés » révolutionnaires imaginées pendant le conflit par les Liégeois et par leurs alliés étaient abolies. Par contre, elle conserva à la Cité et aux bonnes villes leurs franchises anciennes, elle leur garantit expressément le bénéfice de la Lettre de Saint-Jacques et, chose remarquable, elle décida que la fédération interurbaine, condamnée à tant de reprises par le prince, par l'empereur et par le pape, demeure en teil valeur et en teile vertu comme astoit devant le paix (4). Elle stipula même une clause qui devait singulièrement réjouir les citains : désormais,. la loi selon laquelle jugeaient les échevins devait être mise par écrit, et cet important travail était confié à une commission choisie au sein des trois États (5). Sans un article qui instituait une commission chargée de prendre des mesures  « pour restrendre et amendeir le gouvernement de la ditte Citeit  » et sans une amende de 45.000 écus que la Cité s'engageait à payer, on eût pu se demander de quel côté était le vaincu.

      Encore faut-il remarquer que les réformes annoncées dans le régime de la Cité n'eurent pas lieu, et que, pour ménager la susceptibilité des Liégeois apparemment, l'instrument de paix ne fit pas mention de l'amende, laquelle devint l'objet d'une convention spéciale. On peut donc dire que la paix de Waroux fait honneur à la modération du prince victorieux.

      La paix de Waroux, si elle n'atteignait pas la Cité dans son développement interne, n'en marquait pas moins une halte dans le mouvement qui entraînait le pays, sous les auspices de la ville de Liège, à la conquête de la liberté constitutionnelle plénière. Le but poursuivi n'était pas atteint. La Lettre des Vingt-Deux, déchirée par les mains irritées d'Adolphe, restait en pièces; l'arbitraire princier continuait de ne connaître aucune limite, les libertés les plus précieuses étaient à la merci du pouvoir ou de ses officiers. La Paix de Waroux ne fermait pas l'ère des revendications populaires; tout permettait de prévoir de nouveaux conflits (6).
 


(1)  Bormans, Ordonnances, t. I, pp 279-282.  backtopp.gif (65 octets)

(2)  Henaux, t. I, p. 457, écrit à ce sujet les choses que voici : « Les Petits étaient atterrés par cette immense défaite. Ils songeaient à peine à défendre la Cité. On sut tirer avantage de ce premier moment de stupeur. Les traîtres et les timides s'empressèrent d'envoyer, vers le prince, douze députés », etc. En d'autres termes, la Cité était incapable de se défendre; néanmoins, c'était la trahir que de faire la paix avec l'ennemi victorieux.  backtopp.gif (65 octets)

(3)  Ita quod quasi omnibus renunciaverunt pro quibus guerra fuerat inchoata. Hocsem, p. .494, copié par Zantfliet, 248. Et Raoul de Rivo, p. 2, fait écho à Hocsem : Leodienses duodecim primores e populo nominarunt qui cum episcopo de pace tractarent, quam non ita honoratis, ut ante facile potuissent, conditionibus obtinuerunt. .Cf. Levold, p. 404.  backtopp.gif (65 octets)

(4)  Bormans, Ordonnances, t. I, p. 282,  backtopp.gif (65 octets)

(5)  Une erreur grave, et de nature à rendre inintelligible le texte, s'est glissée dans l'art. 3 de la paix de Waroux (Bormans, Ordonnances, t. I, p. 280) Après avoir accordé dans l'art. 2 que les échevins de Liège demeurent en leur état et « k'il jugent selon la loy du pays sans nul empêchement », 1'acte continue disant art. 3 : « En après que la dite lettre soit mise par écrit » etc. Or, le texte imprimé porte actuellement : « en après, que la dite lettre soit mise par écrit  » ce qui n'a aucun sens, et a amené M. Bormans à écrire dans le résumé qu'il place en tête de l'article : « La présente loi sera mise par écrit pour être suivie. »
     
Henaux, t. I, p. 459, donne le texte exact d'après un Paweilhar manuscrit, et M. de Borman, t. I, p. 145, note, a relevé l'erreur avec sa sagacité ordinaire. Au surplus, M. Bormans lui-même, dans l'introduction du tome I des Ordonnances. p. LXXXVI, semble avoir lu correctement le texte : « Une commission, écrit-il en le résumant, sera nommée de commun accord par l'évêque, le Chapitre, les chevaliers, la Cité et les bonnes villes, pour réviser la loi du pays et la fixer par écrit. »   backtopp.gif (65 octets)

(6)  Le jugement que Henaux, t. I, pp. 458 et suivantes, porte sur la paix de Waroux dépasse en extravagance les pires imaginations qu'il se soit permises. D'abord, il y introduit un article qui n'existe pas en disant qu' « elle restitue aux grands les privilèges lignagers et les réintègre dans le gouvernement de la Cité en partage avec les petits, conformément à la Paix de Wihogne, à la Paix de Flône et à la Lettre de Saint-Jacques; » le passage souligné est une invention de Henaux, ou plutôt une conjecture fausse partant de l'absurde interprétation donnée par lui au texte de Hocsem relatif aux faits de 1345. (V. ci-dessus, p. 71, note 2)
      En second lieu, il interprète de travers l'article instituant la Commission des huit « pour restraindre et amendeir le gouvernement de la dite Citeit », en disant qu'ils  « auront pour mission de restreindre l'intervention des petits dans le gouvernement de la Cité »; les mots soulignés sont encore une fois de l'invention de Henaux et ont pour origine la même conjecture vicieuse de tantôt.
      Enfin, mettant le comble à la mésinterprétation du texte, il ajoute: « Quant au prince, elle (la paix de Waroux) en faisait un seigneur tout-puissant, disposant à sa guise de la vie et des biens des Liégeois, ses sujets ». Le lecteur comprendra que je ne veuille pas gaspiller son temps et le mien à discuter ces insanités; il suffira de faire remarquer qu'elles faussent radicalement, une des pages les plus importantes de l'histoire de Liège et rendent inintelligible la suite des événements.
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F. Magnette :
Précis d'histoire Liégeoise,
1re éd., Vaillant-Carmanne,  pp. 111-112

Hostilités nouvelles;
défaite des villes.

Paix de Waroux  

Une trêve n'ayant pu se prolonger, une bataille s'engagea à Waleffe, en juillet :1347, elle fut un désastre pour les citadins de Liège. Ceux-ci durent traiter, comme après la défaite de Hoesselt, et à la paix de Wihogne correspondit la paix de Waroux,  signée le 28. Remettant les choses en l'état, elle déclarait nulles toutes les initiatives politiques et financières qu'avaient prises les dirigeants de la Cité, et maintenait ainsi l'évêque dans toutes ses « hauteurs  », c'est-à-dire ses droits de haut seigneur. Mais, - et ceci montre qu'on ménagea néanmoins les vaincus -, elle conserva à la Cité et aux autres villes leurs anciennes libertés et franchises ; elle leur garantit expressément le bénéfice de la Lettre de Saint-Jacques. Avantage plus réel encore, le traité de paix décida que la ligue des villes, qui avait cependant été condamnée par le prince, l'empereur et le pape, serait maintenue.

La Loi nouvelle et  
la Lettre aux articles.

 Enfin, une dernière clause allait réaliser un progrès des plus sensibles pour la chose publique : désormais la Loi selon laquelle jugeaient les échevins devrait être mise par écrit. Une commission spéciale se mit incontinent à la besogne. C'est de là que sont sorties, quelques années plus tard, la Loi nouvelle de 1355, qui codifia toutes les règles de droit civil, de police, de justice observées de temps immémorial dans le pays, et la Lettre aux articles ou modifications de la Loi nouvelle, de 1361, qui régla les formes dans lesquelles les lois devraient être appliquées, en même temps qu'elle précisa sur foule de points les confins de la juridiction des Echevins. C'étaient là autant de limitations à l''omnipotence de ce collège qui, avec les siècles, avait pris un caractère de plus en plus conservateur et aristocratique, sans rien perdre de son arrogance.

   
   Toutefois la paix de Waroux ne fermait pas encore l'ère des revendications populaires, car la Lettre des XXII restait déchirée et l'on en était toujours à désirer la pleine garantie des droits consacrés en principe par la paix de Fexhe.

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15/01/2013