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Les 4 paix des Vingt-Deux
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Joseph Daris
Histoire du diocèse et de la principauté de Liège, T. II. XIIIe et XIVe siècle,
Edition Demarteau, pp. 616 et suiv. (Liège, 1890)
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VI. |
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Guerres et les quatre Paix des XXII. |
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Les privilèges dont jouissaient les
corps de métier, de pouvoir seuls fabriquer et vendre les objets se
rapportant à leurs métiers, étaient parfois de nature à nuire au public.
Pour obvier à certains inconvénients, les Liégeois réunis au palais, le 24
mars 1370, portèrent un règlement appelé Lettre du commun profit. Afin que nous puissions dorénavant,
disent-ils, vivre en accord l'un près de l'autre, et que toutes choses soient belles et
profitables à chacun et égales, aussi bien aux pauvres qu'aux riches, toutes denrées
dont l'on doit vivre et prendre substance de corps, pourront dorénavant venir et être
amenées par tous ceux qui amener les voudront, de jour en jour, en vente à la cité,
sans être contraints de se faire recevoir dans un métier et les habitants de la cité
pourront les acheter librement. La Lettre du commun profit règle aussi « comment
on peut acquérir, entrer et user d'elle frairie de chambge de Liège » ; « comment ceux
qui sont de frairie et compagnons d'un ou plusieurs métiers peuvent acquérir autres
métiers » ; « comment des étrangers peuvent acquérir droit de bourgeoisie. »
Les fonctions communales étaient à Liège l'objet de nombreuses convoitises
qui faisaient employer les moyens les moins honnêtes. Pour prévenir les intrigues, les
cabales et la corruption, les bourgmestres, le conseil et toute la communauté portèrent,
le 13 août 1371, un règlement intitulé, la Lettre des offices : aucun candidat
à un office, y est-il dit, ne pourra rien donner, ni offrir, ni promettre pour l'obtenir;
celui qui l'aura fait, encourra une amende de 10 marcs, ou sera banni de la cité ; les
élus affirmeront sous serment n'avoir rien donné, ni promis, ni offert; les jurés (les
patriciens aussi bien que les plébéiens) promettront de choisir les plus dignes pour
bourgmestres ; quand les métiers seront réunis dans leurs chambres pour délibérer,
celui qui se rendra dans leurs chambres pour les influencer, sera puni de 10 marcs.
Ce
règlement n'éteignit pas les ambitions et n'empêcha pas les ambitieux d'employer les
moyens habituels.
Aussi deux années plus tard, fut établi le tribunal des XXXII (un de chaque métier) qui
jugeraient les infractions à ce règlement et appliqueraient la peine aux coupables. Ces
XXXII étaient élus, chaque année, par les métiers (26 juin 1373).
Les cours de justice, au pays de Liège, comme partout ailleurs, rendaient la
justice au nom du souverain. Les échevins dont elles étaient composées, étaient
nommés à vie par le seigneur ; ils étaient indépendants des conseils communaux.
Les échevins de la cour de Thuin avaient été nommés par le prince. Jean
d'Arkel conféra la fonction de maïeur de la cour de Thuin à Gilles Chabot, chevalier.
Le conseil communal prétendait que le maïeur, avant d'entrer en fonction, devait lui
demander d'être admis à la bourgeoisie et lui prêter le serment de respecter ses
franchises et de faire rendre la justice à tous d'une manière impartiale.
Le maïeur, alléguant l'indépendance de la cour de justice, s'y refusa. Les
bourgmestres Englebert Latour et Jean Harchies se rendirent à Liège pour s'en plaindre
au prince. Jean d'Arkel, pour les calmer, leur promit que son maïeur prêterait le
serment dans quelques jours. Cette promesse fut probablement improuvée par le conseil
privé du prince et par les membres des cours de justice, comme constituant un
antécédent dangereux et une dérogation à l'indépendance des cours ; car Gilles Chabot
persista dans son refus de prêter le serment. Les deux bourgmestres de Thuin revinrent à
Liège et parvinrent à faire réunir le peuple au palais. Jean Harchies y déclama contre
le prince et ses fonctionnaires et représenta les libertés et franchises des villes
comme compromises. Ses déclamations éveillèrent des sympathies, mais elles ne
tardèrent pas à être réfutées par les défenseurs du prince et des cours. Retournant
à Thuin (avril 1372), les deux bourgmestres furent attaqués près de Fosses par quatre
individus. Jean Harchies fut tué et son compagnon qui ne fut que blessé, parvint à
s'enfuir. Ce meurtre mit le comble à l'indignation des Thudinois.
Pour soulever les populations des villes contre le prince et ses
fonctionnaires, ils portèrent le cadavre de Jean Harchies à Dinant, à Huy et à Liège
et s'y livrèrent aux plus véhémentes déclamations (1).
Les bourgmestres, le conseil et la communauté de Liège prononcèrent la peine de l'exil
perpétuel contre les auteurs du crime et leurs complices et ils députèrent trente-deux
membres des métiers (un de chaque métier) à Thuin pour y faire une enquête sur toute
l'affaire. Par la médiation de ces députés, un accord fut conclu entre Gilles Chabot et
la ville de Thuin, accord dont les dispositions ne sont pas connues. Les bourgmestres, le
conseil et les métiers de Thuin, soupçonnant que les échevins de la cour de justice
étaient les auteurs ou les complices du crime, les bannirent de leur ville et
confisquèrent leurs biens qu'ils firent vendre, en même temps. C'était là une
usurpation de pouvoir et une violation de la constitution du pays qui n'admettait pas la
confiscation des biens.
A Liège, l'émotion était assez grande pour que le prince ne s'y crût plus
en sécurité. Il se retira à Maestricht. Les trois Etats convoqués se réunirent
néanmoins dans la cité. Ils demandèrent que les coupables fussent punis et ils
décidèrent qu'on ferait même la guerre au prince, s'il s'y opposait. Ils nommèrent
entre-temps Walter de Rochefort mambour du pays. Il y a lieu de douter que
l'État-primaire et l'Etat-noble aient pris part à ces actes illégaux. Les
chanoines-tréfonciers et les nobles se portèrent immédiatement, comme médiateurs, et
prièrent Wenceslas duc de Brabant de venir seconder leurs efforts. Le duc qui venait
d'être mis en liberté par Guillaume VI de Juliers, grâce en partie à l'intervention du
prince de Liège, arriva bientôt dans la cité. Les médiateurs tombèrent d'accord sur
le moyen à employer pour empêcher les fonctionnaires d'abuser de leur pouvoir; ce moyen
était le rétablissement du tribunal des XXII. Le duc Wenceslas a-t-il dit, dans cette
occasion, au peuple que Jean d'Arkel était venu à Bruxelles pour faire une alliance avec
lui et lui restituer les 16,000 florins perçus de la duchesse, que, lui, duc de Brabant,
avait refusé de faire une alliance avec le prince et qu'il lui suffisait que les 16,000
florins lui fussent restitués sur les revenus de la mense épiscopale? Fisen l'affirme,
probablement d'après le récit de Jean d'Outremeuse qu'il avait sous les yeux. Le peuple
agréa le projet de paix. Une députation de chanoines-tréfonciers et de nobles parmi
lesquels il y avait Guillaume Volen vice-doyen, Antoine de Fiez, Jacques de Langdries,
Walter de Charneux et le bourgmestre Bernard de Liers, se rendit à Maestricht, pour
engager le prince à accepter le projet de paix. Jean d'Arkel finit par y consentir,
quoiqu'il portât une grave atteinte à ses prérogatives de souverain. Le traité porte
dans le cartulaire de Saint-Lambert la date du 2 décembre 1372 (2).
L'État-noble intervint à ce traité par ses représentants Everard de
Lamarck avoué de la Hesbaye, Jean de Condé sire de Morialmé, Jean sire d'Agimont, et
Gérard sire de Heers. Les principales dispositions du traité sont : les libertés et
franchises des bonnes villes et du pays seront respectées, et en particulier celles de la
ville de Thuin telles qu'elles ont été examinées et vérifiées par les députés de la
Cité ; l'accord fait par ces députés entre Gilles Chabot et la ville de Thuin sera
observé ; les quatre individus qui ont assassiné Jean Harchies resteront à tout jamais
hors du pays ; s'ils satisfont un jour les héritiers de Jean Harchies et le prince, ils
ne pourront néanmoins rentrer dans le pays, à moins qu'ils n'y soient autorisés par
quatre chanoines, quatre nobles, quatre bourgeois de la cité, deux de Huy et deux de
Dinant qui seront élus à cet effet ; les échevins de Thuin qui seront convaincus par
bonnes preuves d'être les auteurs ou les complices du meurtre de Jean Harchies resteront
bannis ; les autres échevins pourront rentrer et recouvrer leurs biens, mais s'il est
prouvé, devant le tribunal des XXII, qu'ils ont abusé de leur pouvoir judiciaire, ils
seront privés de leurs fonctions et resteront privés de leurs biens ; les échevins
réintégrés jureront de garder les franchises de Thuin ; le prince ne nommera
châtelains des châteaux et forteresses que des gens du pays et fortunés ; il ne nommera
aux autres fonctions publiques que « bonnes gens et sages, nés et ayant des biens au
pays ; » (3) il ne prendra pour conseillers « que bonnes
gens et sages de la nation du pays, avec lesquels il gouvernera le pays ; » il y
aura un tribunal de vingt-deux hommes sages et originaires du pays, quatre seront élus
chaque année par le chapitre, quatre par les nobles, quatre par la cité, deux par Huy,
deux par Dinant, un par Tongres, un par SaintTrond, un par Fosses, un par Thuin, un par
Looz et un par Hasselt; ils prêteront serment devant le chapitre; sur la plainte des
parties, ils devront, sans délai, « enquérir sur tous officiers et jugeurs et autres
sujets du prince qui iront ou agiront contre la paix de Fexhe ou contre la loi, qui
prendront lowiers pour faire jugement, qui extorqueront, par force ou contre raison de
l'argent ou qui méferont d'une autre manière; ils pourront raisonnablement juger les
officiers, les jugeurs et autres sujets du prince qui seront convaincus par bonnes preuves
d'avoir empêché la loi ou d'avoir extorqué de l'argent à tort et à male raison , ou
d'avoir pris lowiers pour rendre jugement; ceux qu'ils condamneront, perdront le pays
(seront bannis) jusqu'à ce qu'ils aient obéi à la sentence, sans qu'ils puissent
obtenir grâce, soit du prince, soit d'une bonne ville et sans qu'ils puissent alléguer
franchises ou libertés. »
Après la conclusion de ce traité de paix, le prince rentra à Liège. Il
s'y concerta avec son chapitre pour donner une satisfaction aux Thudinois. Le 14 décembre
1374, il déclara, avec son consentement, que le bailli, nommé par le prince pour la
ville de Thuin, devait demander au magistrat le droit de bourgeoisie, droit qui ne pourra
lui être refusé et qu'il devait ensuite lui prêter serment de respecter ses franchises
et de faire rendre la justice à tous d'une manière impartiale. (V. Recueil des
édits.)
Le tribunal des XXII était rétabli par ce traité de paix et était
chargé de punir les délits d'abus de pouvoir de la part des fonctionnaires publics. La
réflexion fit surgir les questions qui sera chargé d'exécuter les condamnations
prononcées par ce tribunal et qui jugera les XXII eux-mêmes, s'ils commettent des abus
de pouvoir. Les trois États se concertèrent à ce sujet avec le prince et convinrent
d'un traité qui porte le nom de deuxième paix des XXI I. Ce traité
porte dans le cartulaire de Saint-Lambert la date du 1er mars 1373 et dans les pavillards
celle du 1er mars 1374. Les nobles qui y intervinrent au nom de leur État, sont Éverard
de Lamarck, avoué de la Hesbaye, Jean do Morialmé, Jean d'Agimont, Jean de Rochefort,
avoué de Dinant, Arnoul de Steyne, Jean, sire deWesemal et de Fallais, Godefroid, sire de
Harduemont et de Hollogne, Jean, sire de Hamal et de Grevenbroeck, Thierry de Seraing,
Henri de Diepenbeeck, avoué de Liège, Gérard de Heers, Jean de Pietersem, Lambert
d'Oupeye et Gilles de Jauche, sire de Hierges. Par ce traité, le prince et les États
garantissent les parties et les juges contre tout empêchement et tout acte de vengeance ;
le prince et ses fonctionnaires feront exécuter les jugements portés par les XXII,
c'est-à-dire, qu'ils feront prendre et saisir ceux qui seront rebelles à la sentence
prononcée contre eux par les XXII; s'ils ne le font point, les trois États s'en
chargeront; les jugements des XXII seront toujours exécutés; il n'y aura point d'appel,
ni contre leurs jugements du chef d'erreur, ni contre leurs personnes du chef d'abus de
pouvoir.
Herman Wisselaer de Saint-Trond avait commis un grand crime, sans doute, le
crime d'homicide, du chef duquel le prince de Liège pouvait exercer contre lui son droit
de feu et de chasse, c'est-à-dire, qu'il pouvait incendier sa maison et le
faire arrêter partout. Wisselaer fut arrêté et enfermé en la forteresse de Moha. Il
racheta sa maison de l'incendie et obtint du prince des lettres de rémission du crime
d'homicide, pour la somme de 1,700 florins d'or. Cet acte était parfaitement légal, à
cette époque. Wisselaer, sous le prétexte de sauver son honneur, pria les officiers de
lui procurer une attestation qui le déclarât innocent du crime qui lui était imputé.
Les officiers lui procurèrent une telle attestation munie du sceau du prince. Wisselaer
fit un grand abus de cet acte de complaisance (4). Il
s'adressa au tribunal des XXII et se plaignit de ce que, quoique innocent, il eût été
contraint de payer 1,700 florins au prince. Les XXII, se fondant sur les actes produits,
citèrent le prince à leur tribunal. Jean d'Arkel refusa de reconnaître l'autorité de
ce tribunal sur sa personne. Il convoqua le peuple au palais et lui manifesta sa pensée.
Comme elle ne fut point approuvée, il quitta Liège et se rendit à Maestricht. Le
chapitre, craignant de graves complications, fit prier plusieurs fois le prince de
restituer la somme à Wisselaer ou de le satisfaire d'une autre manière ; il le cita
même de quinzaine en quinzaine ; enfin, le 20 mars 1375, il employa le moyen auquel
l'autorisait la paix de Fexhe ; il ordonna à toutes les cours de cesser de rendre la
justice jusqu'à ce que le prince eut satisfait à son décret ou jusqu'à décision
ultérieure (5). Dans cette pièce, le chapitre dit que la
somme en question a été violemment et injustement extorquée à Wisselaer par les
officiers du prince et il ne fait pas la moindre mention du crime commis par Wisselaer, ni
de la supercherie qu'il avait employée. Le prince fut vivement affecté de la
condamnation que les XXII avaient prononcée contre lui et de la suspension des cours de
justice ordonnée par le chapitre. Après avoir évoqué la cour de l'official et le
vicariat général à Maestricht, il se rendit à la cour du Pape, à Avignon. Sa cause
fut confiée à l'examen du cardinal de Florence. Ce prélat prononça contre la cité la
peine de l'interdit le plus sévère, si dans les vingt-quatre jours, les condamnations
prononcées contre l'évêque et le clergé n'étaient pas retirées par un acte public.
Ce décret du cardinal fut lu, le 10 août 1375, aux trois États réunis au palais. Le
doyen, Jean Blanchard, chercha à calmer l'émotion produite par ce décret et conseilla
d'envoyer une députation à Avignon. Son conseil fut goûté.
Entre-temps le tiers État se réunit le 27 août et nomma Walter de
Rochefort mambour du pays, avec la faculté de percevoir les revenus de la mense
épiscopale et de se faire prêter le serment de fidélité par les baillis et les
châtelains. L'État-noble et le clergé qui tenaient le parti du prince, n'avaient pris
aucune part à cette nomination. Les anciens bourgmestres Jean de Bernalmont chevalier et
Jean Lecoq furent députés à Avignon par la cité; ils devaient y faire valoir
vingt-quatre griefs contre le prince, parmi lesquels les principaux étaient d'avoir été
l'auteur ou le complice de trois homicides, d'un prêtre, d'un forestier du chapitre tués
par ceux du prince et de Jean Harchies bourgmestre de Thuin. Il fut décidé en même
temps, que le clergé pourrait observer l'interdit. Les XXII (à l'exception des quatre
chanoines qui en faisaient partie) refusèrent de révoquer les condamnations qu'ils
avaient prononcées contre l'évêque et le clergé. Dès lors, les offices divins
cessèrent dans toutes les églises de la cité et tout le pays (2 septembre). Les
députés liégeois arrivèrent à Avignon, le 5 novembre, et firent une visite au
cardinal Guillaume d'Aigrefeuille, archidiacre du Brabant et au cardinal Simon archevêque
de Milan, grand-prévôt de Liège. Admis en audience le 7 novembre, par le pape Grégoire
XI, Jean de Bernalmont, lui demanda de pouvoir défendre la cause de la cité dans un
Consistoire des cardinaux, comme le prince avait pu défendre la sienne. Le Pontife y
consentit. Dans le consistoire du 17 novembre, Jean de Bernalmont, exposa les vingt-quatre
griefs de la cité et présenta la défense du tribunal des XXII. Les orateurs du prince y
répliquèrent. Jean de Bernalmont demanda enfin que l'interdit fût suspendu et qu'un
légat fût envoyé à Liège pour y faire une enquête et porter une décision. Le Pape,
de son côté, proposa que le tribunal des XXII fût d'abord supprimé et qu'ensuite un
légat serait envoyé au pays de Liège. Les députés liégeois demandèrent du temps
pour y réfléchir. A peine étaient-ils de retour à leur hôtel, qu'ils furent mandés
chez le cardinal de Florence pour être entendus sur la plainte de Lambert de Fexhe. Cet
ecclésiastique, pour n'avoir pas obéi aux XXII, avait vu sa maison à Fexhe pillée et
saccagée par ordre des États. Le vice-doyen Guillaume Volen et d'autres chanoines du
chapitre qui défendaient la cause des Liégeois à Avignon, firent comprendre aux
députés qu'ils ne pouvaient rien espérer et qu'ils feraient bien de retourner à
Liège. De retour dans la cité, De Bernalmont fit un rapport au peuple de sa légation
près du Pape (18 décembre). Il fut décidé dans cette réunion que les trois Etats
seraient convoqués pour le 20 décembre. Les États primaire et noble comparurent-ils? Il
y a lieu d'en douter. Les députés au tiers États contraignirent l'État primaire par
des menaces à nommer ses quatre membres au Tribunal des XXII et ils conseillèrent de ne
pas observer l'interdit. Le mambour fit célébrer la messe, le jour de Noël, au palais
par le desservant de l'église de Herstal, mais il n'y assista qu'un seul ecclésiastique;
tous les autres observèrent l'interdit.
Les députés du chapitre furent de retour d'Avignon au commencement du mois
de janvier 1376. Ils rapportèrent des lettres par lesquelles le Pape recommandait de
respecter les pouvoirs du prince-évêque et de bien accueillir le légat qu'il allait
envoyer. Ces lettres furent lues au peuple, le 11 janvier.
En attendant l'arrivée du légat, on prit de part et d'autre, ses moyens de
défense.
Le commandant du fort d'Eycke refusa de prêter le serment de fidélité au
mambour et pourvut son fort de munitions et de vivres avec le concours du prince qui se
tenait à Maestricht. Les soldats placés par le mambour à Maeseyck, bien loin de pouvoir
s'emparer du fort, furent eux-mêmes mis en fuite, le 1er février 1376, par Robert
d'Arkel neveu du prince et Jean de Ravenstein. C'étaient les deux commandants des troupes
que le prince avait fait recruter dans la principauté, comme en Allemagne et en Hollande.
La nouvelle de la prise de Maeseyck causa une assez forte émotion à Liège.
Le peuple réuni par le mambour et les bourgmestres résolut de fortifier la ville de
Visé et d'y placer une garnison aux frais du clergé, pour la défendre contre les
troupes du prince. Il résolut, en outre, d'appeler les milices urbaines sous les armes
pour aller reprendre Maeseyck. Les chanoines tréfonciers, réunis de force par le
mambour, refusèrent tout subside et tout concours. Toutefois Gilles de Rochefort, frère
du mambour, lui remit l'étendard de saint Lambert, contre le gré de ses confrères. Les
nobles refusèrent également de servir la cause des bonnes villes contre leur prince.
Le mambour se rendit à Huy pour demander le concours des habitants, concours
qui lui fut promis; mais les Hutois craignant d'être inquiétés par Hubet Fanchon,
commandant de la forteresse de Moha, lui firent demander, le 11 février, de confier la
forteresse à leur garde. Le commandant, voulant rester fidèle à son prince, le refusa.
Dès lors, les Hutois jetèrent ses parents et amis en prison et commencèrent le siège
de la forteresse. Ils appelèrent, en même temps, les Liégeois à leur secours. Le
mambour, les deux bourgmestres et quelques chanoines-tréfonciers s'y rendirent et les
engagèrent à lever le siège. Les Hutois le refusèrent sous le faux prétexte que les
chefs des troupes du prince, Robert d'Arkel, Jean de Ravenstein, Gilles Chabot et Jean
Denville bailli du Condroz s'y trouvaient et qu'ils désiraient les faire tous
prisonniers. Comme il n'y avait pas d'espoir de s'emparer de la forteresse par un assaut
ou un siège régulier, on eut recours à la fraude. Le commandant fut prié de remettre
les clefs de la forteresse entre les mains des délégués du chapitre de la cathédrale
qui y veilleraient jusqu'à la conclusion de la paix. Le commandant le fit, mais avec les
chanoines-tréfonciers y entrèrent aussi les Hutois qui s'en mirent en possession et en
expulsèrent Hubert Fanchon avec ses soldats. Les Hutois auraient même démoli
immédiatement la forteresse, s'ils n'avaient été retenus par le mambour et les
bourgmestres de Liège.
La grande masse de la population désiait la paix. Le prince qui partageait
le même désir écrivit, le 9 février 1376, au clergé qu'en s'emparant de Maeseyck il
n'avait pas eu l'intention de faire la guerre aux États et qu'il était disposé à en
retirer ses troupes. Cette lettre fut lue aux trois États réunis, le 15 février.
L'État primaire députa le doyen Jean Blanchart; l'Etat noble Jean de Hamal, Gérard de
Heers, Guillaume d'Odeur et Jean de Vinalmont ; l'Etat tiers plusieurs bourgmestres, pour
se rendre à Maestricht et conclure la paix avec le prince. Le doyen proposa, au nom de
tous, l'adhésion aux deux paix des XXII, comme condition préalable du rétablissement de
la concorde. Le prince répondit que cette question serait traitée à Tongres on
présence du légat du Saint-Siège et il assura qu'il n'avait pas l'intention de causer
du tort à sa principauté, quoiqu'il eût des troupes bien armées.
L'abbé de Saint-Bavon, à Gand, qui était le légat du Saint-Siège, arriva
à Tongres, le 24 février. L'évêque, le clergé les trois États s'y rendirent
immédiatement. Le doyen Jean Blanchart demanda de nouveau que les deux paix des XXII
fussent maintenues ; le prince, après l'avoir interrompu plusieurs fois, fit ressortir
l'inviolabilité de sa personne de souverain et l'exemption des clercs des tribunaux
civils. Le légat prit connaissance des deux paix des XXII et il conseilla de retirer la
mambournie à Walter de Rochefort, comme préliminaire à la concorde. Le peuple liégeois
la lui retira.
Cette satisfaction donnée au prince n'était pas suffisante et ne pouvait
pas le décider à renoncer aux deux principes qu'il avait soutenus jusqu'ici. Le clergé
et les bourgmestres retournèrent à Liège et les nobles allèrent rejoindre le prince à
Maestricht.
Le prince conféra avec les nobles et après avoir pris leur avis, il demanda
que les forteresses lui fussent remises, que ses châtelains et ses baillis pussent
librement remplir leurs devoirs, que les dommages lui causés fussent réparés et que le
tribunal des XXII fût suspendu jusqu'au dimanche des Rameaux.
Le peuple liégeois auquel ces demandes furent communiquées, bien loin d'y
consentir, rétablit Walter de Rochefort dans sa fonction de mambour; il maintint le
tribunal des XXII dans ses attributions et il ordonna de communiquer au légat du
Saint-Siège l'écrit des griefs contre le prince.
Après cette décision du peuple, les chanoines-tréfonciers Jacques de
Langdries et Herman de Xanctis avec les abbés des monastères de la cité, se rendirent
à Maestricht pour parler au prince en faveur d'un accommodement. Jean d'Arkel leur
répondit qu'il ne pouvait se soumettre à vingt-trois maîtres, le mambour et le tribunal
des XXII et que tant qu'ils seraient maintenus, il n'y avait pas de paix à espérer.
Cette réponse du prince déplut tellement au parti dominant qu'il prohiba
aux bourgeois de se rendre à Maestricht et qu'il leur ordonna de se tenir prêts pour la
guerre. Une lettre écrite de Thuin vint encore augmenter l'animosité du peuple (5 mars
1376); elle annonçait que Robert d'Arkel, Jean de Ravenstein, Gilles Chabot et Jean
Denville avaient gagné un bourgeois de Thuin pour tuer Gérard de Rochefort, frère du
mambour et maïeur de Thuin. Aussitôt le peuple bannit les deux premiers à perpétuité
et il ordonna au mambour et aux deux bourgmestres de démolir la maison de Gilles Chabot,
près de Saint-Léonard. La maison de Denville, à Havelange, fut démolie par les Hutois.
Le légat du Saint-Siège qui était à Maestricht, près du prince, y
convoqua deux chanoines de chaque collégiale et leur expliqua que l'intention principale
du prince était de sauvegarder son inviolabilité de souverain et l'exemption du clergé
des tribunaux civils; sauf ces deux points, il était prêt à se soumettre à des
arbitres choisis par les deux partis. Ces propositions furent agréées par tous les
chanoines, à l'exception de Gilles de Rochefort, frère du mambour.
Au retour des chanoines, tout le clergé de la cité et les trois États
furent réunis pour délibérer sur les propositions du prince (20 mars). Le mambour
conseilla de rejeter les propositions et de commencer la guerre; il se fonda
principalement sur la prétendue conspiration ourdie à Thuin. Guillaume Boileau,
chanoine-tréfoncier, recommanda vivement de faire la paix et il fit, à ce sujet, la
lecture d'une lettre du légat qui menaçait de sévir contre le mambour et ses adhérents
et d'évoquer le clergé de la cité. Gilles de Rochefort opina dans le sens de son
frère.
Pendant ces délibérations survint Robert, frère du comte de Namur, qui
conseilla aussi de recommencer les négociations de paix et il offrit, à cet effet, sa
médiation et celle du duc de Brabant. Leur médiation fut acceptée et des trêves furent
accordées. Toutefois le peuple liégeois exclut de ces trêves les assassins de Jean
d'Harchies et les quatre chefs bannis, Robert d'Arkel, Jean de Ravenstein, Gilles Chabot
et Jean Denville. Outre la noblesse et le clergé, la plus grande partie des Liégeois se
prononcèrent pour la paix et la cause du prince et ils en seraient venus aux mains avec
les adversaires de la paix, si les bourgmestres n'avaient commandé des trêves.
Les négociateurs de la paix se réunirent à Tongres, le 30 avril. Du côté
du prince, c'etaient Waleran de Borne et plusieurs conseillers privés; de l'autre côté,
c'étaient le mambour, les bourgmestres, des clercs et des nobles. La veille de
l'expiration de la trêve, les conditions imposées par le mambour et son parti furent
portées à Maestricht. Le prince les rejeta et en même temps près de trois cents noble
envoyèrent un défi au mabour (4 mai 1376). C'était une déclaration de guerre.
Le mambour et ses adhérents acceptèrent le défi et se préparèrent à la
guerre. Pour obtenir le concours des Hutois, ils leur permirent de démolir la forteresse
de Moha, ce qui fut fait immédiatement (6 mai), au grand préjudice de la principauté.
Les Liégeois et les Hutois armés s'avancèrent jusqu'à Millen et Bilsen et y restèrent
quatre jours sans rien entreprendre contre leurs adversaires et, pendant ces jours, ils
vécurent aux dépens des populations rurales. De retour à Liège, ils délibérèrent et
résolurent d'aller assiéger la ville de Maestricht pour empêcher la cavalerie du prince
de ravager le pays.
Les cavaliers et les piétons du prince qui étaient en garnison à
Maestricht, faisaient chaque jour des excursions dans le voisinage et s'avancèrent
jusqu'à Brée en dévastant le pays et en rançonnant les habitants. Le 10 mai, ils
tentèrent de s'emparer de la ville de Visé. Ils y rencontrèrent une vive résistance.
Les Visétois et les arquebusiers de Liège qui y étaient arrivés la veille, se
défendirent vaillamment sous le commandement de Risake maïeur de la ville. Les
assaillants furent repoussés avec pertes et obligés de se retirer. Une femme leur
arracha même l'étendard du prince. Ce succès fut célébré avec enthousiasme à Visé
et à Liège; l'étendard avec d'autres trophées fut appendu dans l'église de
Saint-Lambert.
Le mambour, n'ayant pas de cavalerie, ne pouvait lutter avantageusement
contre le prince. Il résolut de recruter des cavaliers et de se procurer l'argent
nécessaire à cet effet. Le peuple établit un impôt sur le revenu présumé dans la
proportion d'un florin d'or par cent muids. Le mambour réunit ensuite le clergé et lui
demanda un subside pour la défense de la patrie. Le clergé le refusa et fit de vives
reproches au mambour de violer ses immunités et d'être infidèle aux garanties de
sécurité données par le peuple, dès le commencement du conflit. Les métiers réunis
au réfectoire des mineurs, dès qu'ils furent informés de ce refus, donnèrent ordre
d'employer la violence. Le mambour réunit une seconde fois le clergé à la cathédrale
sous de spécieux prétextes et l'y tint enfermé jusqu'à ce qu'il eût payé les sommes
demandées (16 mai 1376). Le clergé de la cathédrale paya 500 florins d'or, celui de
chacune des sept collégiales 200, l'abbé de Saint~Jacques 200, celui de Beaurepart 100,
celui de Saint-Gilles 50, etc.
Les déprédations continuaient de part et d'autre. Le prince cependant
n'avait pas cessé de recommander à ses cavaliers d'épargner ses fidèles sujets et de
ne nuire qu'à ses adversaires, mais ses recommandations ne furent pas toujours
fidèlement suivies. Ses cavaliers brûlèrent Haccourt, Hallebaye et plusieurs villages
près de Tongres. Des délégués de la Hesbaye et du comté de Looz se rendirent à
Liège, le 18 mai, pour se plaindre de l'inaction du mambour qui ne les protégeait point.
Walter de Rochefort tâcha de s'excuser, mais en vain. Le peuple décréta que Raes de
Laminne et Jean Polain d'Alleur seraient préposés à la Hesbaye et que le mambour à la
tête de sa cavalerie se porterait partout où il y avait du danger, pour protéger les
habitants. Le 27 mai, ils incendièrent quelques villages, après en avoir expulsé les
soldats du prince.
Les trois États réunis, le 25 mai, reçurent, par Jean de Kemexhe, envoyé
près du duc de Brabant par le mambour, la nouvelle que ce souverain n'était pas disposé
à se prononcer contre Jean d'Arkel, ni surtout à le faire sortir de la ville de
Maestricht. Waleran de Borne, un des conseillers du prince, et Bertrand de Liers
proposèrent en même temps de reprendre les négociations de paix. Leur proposition fut
accueillie, malgré l'opposition du mambour. Les négociateurs se réunirent à Castert
près de Maestricht, le 13 juin et la paix y fut conclue dès le lendemain. On reconnut
l'inviolabilité de la personne du souverain et l'exemption du clergé des tribunaux
civils. Cette troisième paix des XXII, renferme les dispositions suivantes : ni la
personne du prince-évêque, ni les biens de sa mense, ni les ecclésiastiques ne sont
soumis aux jugements des XXII; toutefois le clerc qui exerce une fonction laïque y sera
soumis du chef de cette fonction; les XXII ne pourront juger d'aucuns héritages, mais ils
laisseront ces causes civiles aux cours ordinaires de justice; le prince ne nommera
commandants des forteresses que des gens nés au pays et y ayant des biens; il ne
demandera rien à ceux de Huy pour avoir démoli la forteresse de Moha; les frais faits et
les dommages soufferts par l'évêque ne lui seront point indemnisés ; les prisonniers
seront remis en liberté de part et d'autre; on payera au prince 16,000 vieux écus au
moyen desquels il pourra indemniser ceux qui ont souffert pour lui; Walter de Rochefort et
ses adhérents sont admis à la paix ; mais les adhérents du prince le sont aussi et
nommément Jean de Ravenstein, Robert d'Arkel, Gilles Chabot et Jean de Denville; Gilles
Chabot accomplira la sentence des XXII; et s'il a commis un autre abus ou délit, il se
soumettra à la justice du pays ; les rémissions d'homicides et d'autres crimes faites
par le mambour sont valables; les revenus qu'il a perçus de la mense épiscopale, lui
resteront; la mambournie cesse; la justice est de nouveau ouverte; l'interdit sera levé,
le chant repris, l'excommunication levée; les bonnes villes n'interviendront pas dans le
payement des 16,000 vieux écus. Cette troisième paix des XXII fut publiée à Liège, le
17 juin devant le Péron.
Le 19 juin, le prince rentra à Liège entouré de Robert d'Arkel, de Jean de
Ravenstein et de toute la noblesse. Il fut reçu avec enthousiasme. Le lendemain les
chanoines du chapitre, le magistrat de Liège, celui de Huy et une foule de bourgeois
furent admis en audience dans la salle capitulaire par le prince. Une réconciliation
générale y eut lieu de la manière la plus affectueuse. Le 30 juin, le prince réunit
les Liégeois au palais et leur déclara qu'il n'avait soutenu la guerre qu'à regret; il
ordonnait, disait-il, l'oubli du passé et il promettait de gouverner son pays en bon
prince. Cette allocution du prince fut bien accueillie et lui gagna l'affection de la
foule. Walter de Rochefort parla aussi au peuple dans le sens de la réconciliation et
demanda les 9,000 florins d'or qu'on lui avait promis. Les trois États réunis, le
lendemain, lui allouèrent cette somme et ils conseillèrent à Gilles Chabot de prêter
le serment de fidélité à la ville de Thuin, si elle consentait à le recevoir ; dans le
cas contraire, il ferait bien de patienter et d'attendre de meilleurs temps. Le légat du
Saint-Siège, Albert, abbé de Saint-Bavon, leva solennellement l'interdit, dans la
cathédrale de Saint-Lambert, le 25 juin 1376.
Pour compléter la réconciliation et prévenir toute cause de conflit, les
trois États et le prince donnèrent une interprétation de la paix des XXII : si le sire
de Heinsberg et de Dalemhroeck réclame le comté de Looz soit devant les XXII, soit
devant un autre tribunal, les trois États se rangeront du côté du prince-évêque et de
son église ; dans le cas où le prince manque à un de ses devoirs, le chapitre pourra
l'y ramener d'après la teneur de la paix de Fexhe ; le prince ne pourra point couvrir ses
fonctionnaires pour les soustraire à l'action des XXII; les clercs qui remplissent une
fonction laïque sont, de ce chef, justiciables des XXII; les fonctionnaires nommés par
des ecclésiastiques dans les seigneuries ecclésiastiques sont aussi justiciables des
XXII; les habitants de Maestricht, sujets du prince de Liège, ne sont point justiciables
des XXII. Cette paix qui porte le nom de quatrième paix des XXII, n'est point
datée. Il est très probable qu'elle est du mois de juin 1376.
Pour se procurer la somme de 16,000 vieux écus qu'on devait au prince, en
vertu de la troisième paix des XXII, quelques laïques en imposèrent un tiers au
clergé et un second tiers aux hommes des terres et seigneuries du clergé. Le
prince-évêque protesta vivement contre cette violation du traité de paix et cette
infraction aux immunités ecclésiastiques. Sa protestation est du 19 décembre 1376.
(V. Cart. de S. Larnb., 1. Il, n° 253 ; Cart. de S. Denis, n°
158.) |
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(1) Le corps de Jean Harchies
fut enterré au couvent des dominicains à Liège.
(2)
Dans les pavillards, il porte la date du 2 décembre 1373.

(3) Le
prince était accusé, d'après Mathias de Lewis, de conférer les principales fonctions
à des étrangers de sa parenté ou de ses bonnes connaissances.

(4)
Les auteurs contemporains Raoul de Rivo, Jean d'Outremeuse et Zantfliet racontent que
Wisselaer avait commis un grand crime et que c'est par supercherie qu'il s'était procuré
une attestation d'innocence.

(5)
V. Notice, t. V, p. 129.
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Godefroid Kurth :
La Cité de Liège au Moyen Age
Edition L. Demarteau, T.II., pp. 100 et suiv. (Liège, 1909) |
Au surplus, les commissaires et le Chapitre,
aidés du duc Wenceslas de Brabant (1),
s'employèrent louablement à pacifier le pays, si bien que le 2
décembre
1373
fut signée la paix. C'est ce qu'on a appelé la première Paix des
Vingt- Deux. Elle consacrait d'une manière définitive la garantie constitutionnelle
vainement réclamée en 1324
et vainement accordée en 1343. Il était créé un
tribunal chargé de juger tous les officiers du prince qui iraient contre la paix de Fexhe
ou qui auraient reçu ou extorqué de l'argent pour rendre jugement. Ce tribunal était
composé de vingt-deux membres dont quatre étaient nommés par le Chapitre, quatre par la
noblesse, quatre par la Cité, deux par Huy, deux par Dinant, et respectivement un par
chacune des villes de Tongres, Saint-Trond, Fosse, Thuin, Looz et Hasselt (2). Les sentences étaient valables dès qu'elles étaient
rendues par la majorité du tribunal; les condamnés « perdaient le pays » jusqu'à ce qu'ils eussent
obéi à la sentence, et l'évêque s'engageait à,ne pas leur faire grâce tant qu'ils
n'auraient point satisfait.
Ainsi fut définitivement introduite dans le droit
liégeois cette belle et féconde institution qui couronnait en quelque sorte l'édifice
des libertés publiques et qui en était la garantie générale. Le tribunal des
Vingt-Deux a été entouré de la juste admiration des siècles. Non qu'il soit aussi
original que l'ont cru les historiens liégeois au contraire, il ressemble singulièrement
à plus d'une institution médiévale, et il n'est pas douteux qu'il faille en chercher le
prototype dans le Conseil de Cortenberg, créé en 1312
par le duc de Brabant à la demande de son peuple. Déjà. en 1315,
le Charte de Cortenberg avait exercé une
influence sérieuse sur la Paix de Fexhe (3). La
part prise par Wenceslas, duc de Brabant, à la création des Vingt-Deux ne permet pas de
douter que, cette fois encore, ce soit le Brabant qui a donné au pays de Liège une
leçon de vie politique. Mais, si l'idée du tribunal des Vingt-Deux a été trouvée par
les Liégeois à l'étranger, il faut leur rendre cette justice que c'est chez eux qu'elle
a été réalisée avec toute sa fécondité. Tandis qu'en Brabant le Conseil de
Cortenberg passait par les vicissitudes les plus variées pour disparaître sans gloire
dès la fin du siècle qui l'avait vu naître, le Tribunal des Vingt-Deux s'est en quelque
sorte identifié avec la patrie liégeoise et a duré aussi longtemps qu'elle, léguant au
monde moderne le souvenir de la forme la plus parfaite sous laquelle la protection des
libertés constitutionnel les ait été assurée dans une société.
Il pouvait sembler qu'après la création des Vingt-Deux
l'idéal était atteint, et que l'État liégeois allait enfin trouver son équilibre.
Mais, en matière politique, l'équilibre n'est pas dû à la modération des partis : il
résulte de leur impuissance à s'entre-détruire et de la nécessité où ils sont
malgré eux de se faire des concessions. Victorieux, ils sont incapables de s'arrêter;
ils continuent d'aller de l'avant et ils dépassent le but.
Ce fut le cas des Liégeois. Après .avoir conquis, en 1373,
toutes les garanties compatibles avec l'existence
du principe monarchique, ils ne s'en contentèrent pas. Et, il faut bien l'avouer, la
manière dont ils prétendirent appliquer l'institution nouvelle ne fait pas honneur à
leur sens politique.
En 1374,
un
individu de Saint-Trond, Herman Wisseleer condamné à une amende de 17,000 livres, avait
obtenu des lettres d'amnistie. Fort de ce document, qui proclamait son innocence, il
s'avisa de réclamer au prince l'amende qu'il avait versée et, sur son refus, le cita
devant le tribunal des Vingt-Deux (4). Ceux-ci ne
surent pas résister à la tentation d'étendre leur pouvoir en se faisant les juges de
leur propre souverain ils condamnèrent l'évêque à restitution. Jean d'Arckel protesta
et « mit le Palais
ensemble », mais la Cité était avec les Vingt-Deux. Alors il se retira à Maestricht,
d'où il partit pour Avignon après avoir lancé sur le pays un interdit sévère. La
Cité riposta par un des plus audacieux attentats qu'elle pût se permettre contre
l'autorité princière. Sous prétexte que, par son départ, le prince laissait la patrie
sans défense, elle fit procéder illégalement à l'élection d'un mambour, comme si l'on
était en pleine régence (5).
A ce manque de mesure, à ce recours irréfléchi aux plus
extrêmes violences, on reconnaît l'action du parti populaire toujours excessif et livré
aux impulsions de son humeur. Le patriciat était resté étranger à l'initiative
révolutionnaire des petits; un chroniqueur nous apprend qu'il ne voulut pas reconnaître
l'intrus. Au surplus, il est intéressant de constater le chemin fait par la Cité en
trois quarts de
siècle alors qu'en 1302
elle laissait le Chapitre et la noblesse se
disputer le choix du mambour, en 1343 elle imposait son élu au Chapitre et, en 1375,
elle le choisissait elle-même.
Le débat se poursuivit en cour de Rome. La Cité y envoya
une légation chargée de développer vingt-quatre chefs d'accusation contre le prince. Le
pape confia l'examen de l'affaire à l'abbé de Saint-Bavon, de Gand (6), mais la mission de celui-ci resta infructueuse. Jean
d'Arckel avait déclaré qu'il ne rentrerait pas dans la Cité tant qu'elle aurait «
vingt-trois évêques à sa tête » (7) Bientôt le
conflit passa de-la phase diplomatique à la phase militaire. La Cité, abandonnée par
les chevaliers qui formaient son patriciat, enrôla des mercenaires et se procura de
l'argent en rançonnant les ecclésiastiques. Les tréfonciers et les membres des autres
chapitres se virent enfermés dans leurs cloîtres et ne furent mis en liberté qu'après
avoir versé des sommes importantes; les maîtres de la Cité firent le tour des
monastères de Liège et de la banlieue avec des hommes d'armes et forcèrent les moines,
par les menaces, à passer par leurs exigences (8).
Il y aurait peu d'intérêt à relater même, Si on les
connaissait (9), les épisodes de cette nouvelle
lutte entre le prince et ses sujets. Le plus grave fut assurément la destruction, par les
Hutois, du château de Moha, boulevard éprouvé du pays du côté du Brabant (10). La Paix de Caster, signée le 14 juin
1376 (11), mit fin aux hostilités. La paix
était, cette fois, un triomphe pour le prince : il restait, avec le clergé, indépendant
de la juridiction des XXI I, et il se faisait payer par la Cité, à titre de
dommages-intérêts sinon d'amende, une somme de 16.ooo écus. Quelques jours après, il
rentrait à Liège, acclamé par le peuple avec l'enthousiasme qui règne dans toutes les
réconciliations (12). Le lendemain, il était
salué au seuil de la cathédrale par le Chapitre et par les maîtres de la Cité; ce
furent, encore une fois, des scènes d'attendrissement avec des embrassades et des pleurs
de joie. Le surlendemain eut lieu la réconciliation du prince et des Hutois à
Notre-Dame-aux-Fonts. L'interdit est levé, les offices religieux reprennent, les
tribunaux se rouvrent, la vie publique commence son cours régulier sous l'autorité
souveraine du prince (13). Celui-ci ne la laissa
pas méconnaître la Cité ayant essayé de faire contribuer le clergé pour un tiers au
payement de l'indemnité de 16.ooo écus, il cassa aussitôt cette décision par un acte
qui porte la date du 19 décembre (14). Ainsi se
terminait le long conflit occasionné par l'institution des Vingt-Deux. Si, dans la
dernière phase de la lutte, c'est le prince qui est resté victorieux et qui est parvenu
à protéger son inviolabilité contre des prétentions outrecuidantes, il n'en reste pas
moins vrai que. pris dans son ensemble, l'épisode des Vingt-Deux est avant tout un
nouveau succès pour la Cité, qui avait été à la tête du mouvement et qui recueillait
les fruits de ses tenaces efforts. |
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(1) V. le préambule de la première Paix des XXII dans Bormans, Ordonnances,
t I, p 329.
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(2) Tandis que la représentation de la Cité, de Huy et de Dinant
reste la même, les six autres sièges sont répartis comme suit |
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1343 :
1374 : |
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Saint-Trond
2
Tongres
2
Fosse
1
Bouillon
1 |
Saint-Trond
1
Tongres
1
Fosse
1
Thuin
1
Looz
1
Hasselt
1 |
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Cette modification s'explique, si l'on voulait garder le chiffre de 22 Deux nouvelles
villes, Looz et Hasselt, étaient venues depuis l'annexion du comté Looz, grossir le
nombre des bonnes villes et devaient être représentées dans le tribunal. Quant à la
substitution de Thuin à Bouillon. elle s'explique par les circonstances mêmes dans
lesquelles fut créé le tribunal.
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(3) V. ci-dessus, p. 11l.

(4) Sur cet incident,, v. Raoul de Rivo, pp. 25-27; Chronique de
1402, pp. 366-72; Zantfliet, col. 302-307.
(5) Chronique de 1402, p. 370.

(6) Raoul de Rivo, p. 26, écrit : abbati S. Bavonis oppidi
Remensis, mais c'est une méprise manifeste pour Gandensis. V. aux pièces justificatives
la bulle de Grégoire XI à l'abbé de Saint-Bavon, qui est du 18 décembre 1375.

(7) C'est-à-dire lui-même et les Vingt-Deux. Jean d'Arckel parle
comme Hocsem, et c'est ne pas le comprendre que de lui faire dire, comme Zantfiiet, et
Fisen, Il, p. 34, suivi par Daris, p. 628, « qu'il ne pouvait pas se soumettre à vingt-trois maîtres, le mambour
et le tribunal des XXII. »

(8) Raoul de Rivo, pp. 26 et 27.

(9) Fisen, II pp. 131-137, les raconte comme Jean dOutremeuse :
c'est assez dire qu'on trouve chez lui un bizarre mélange de faits réels, bien que peu
intéressants, et de faits inventés.

(10) Raoul de Rivo, p. 26.

(11) C'est ce qu'on appelle la troisième paix des Vingt-Deux.
Texte dans Bormans, Ordonnances, t. I. p. 336, et dans Louvrex, t. Il, p. 150.

(12) Raoul de Rivo, p. 27, dit circa festum dlvi Joannis
Baptistae. Zantfliet, col. 308, écrit le 19 juin.

(13) Raoul de Rivo, pp 26-28; Chronique de 1402, p. 372;
Zantfliet, col. 305-307.

(14) Dans BCRH, III, 14, p. 140. Analyse dans Bormans et
Schoolmeesters, t. IV, p. 529.
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F. Magnette :
Précis d'histoire Liégeoise,
1re éd., Vaillant-Carmanne, pp. 113-114 |
|
Jean
d'Arckel. |
Jean d'Arckel (précédemment évêque d'Utrecht)
venait à
peine d'être nommé (1364-1378)
que de graves incidents surgirent à Thuin, qui mirent aux prises les échevins et les
maîtres de la petite ville. Les Liégeois furent amenés a s immiscer dans le conflit et
la question de la remise en vigueur d'une institution d'arbitrage, pouvant solutionner de
pareils débats, revint brusquement sur le tapis. Des commissaires furent chargés de
pacifier le pays de nouveau en effervescence, et le résultat de leurs efforts fut la
signature de ce qu'on a appelé la Première paix des XXIl, du 2 décembre 1373. |
|
Rétablissement
définitif du Tribunal
des XXII |
Date mémorable : cet acte consacrait définitivement la garantie constitutionnelle qu'on avait
cru obtenir en 1343 et dont la brutale et rapide disparition avait si profondément déçu
le peuple. |
|
Son organisation
et
son rôle. |
Il était créé un tribunal chargé, on l'a dit,
d'entendre les plaintes portées contre les officiers publics, de faire des enquêtes contre les magistrats soupçonnés ou
accusés
de corruption ou de malversation. Ce tribunal devait se composer définitivement de 22
membres, dont 4 seraient nommés par le Chapitre, 4 par la noblesse, 4 par la Cité
(Liége), 2 par Huy, 2 par Dinant, 1 par chacune des villes de Tongres, Saint-Trond,
Fosses, Thuin, Looz et Hasselt. Les sentences étaient rendues à la majorité des voix,
et les condamnés
« perdaient le
pays » (1), jusqu'à ce qu'ils eussent obéi à la sentence;
l'évêque ne pouvait leur faire grâce tant qu'ils n'y auraient point satisfait.
Tel était ce corps judiciaire, à juste titre
célèbre dans l'histoire des institutions liégeoises. Sa création couronnait
l'édifice des libertés publiques péniblement acquises au prix d'un siècle de luttes et
de discordes civiles. Le tribunal des XXII eut désormais sa place à côté de
l'Echevinage, à côté du tribunal de la Cité et à côté du Sens du Pays, et cette
place, elle ne lui fut plus jamais disputée, tant que dura la principauté même. Il a
été un modèle de juridiction protectrice des libertés publiques, et l'on comprend que
les Vingt-Deux aient été l'objet de la constante vénération de nos ancêtres à
l'égal de la Charte d'Albert de Cuyck et de la paix de Fexhe. |
|
La paix de Caster
règle la
situation
du prince-évêque |
Un point n'avait cependant pas été réglé par la paix de 1373 : Quelle
serait la situation
du prince souverain, du premier
magistrat du pays
devant les « 22 évêques », comme Jean
d'Arckel appela un jour les juges nouveaux? Il fallut que des excès de la part de ces derniers provoquassent des
difficultés avec le chef de l'Etat, pour que cette question importante et délicate fût
résolue : la paix de Caster, de juin 1376 (ou la troisième paix des
Vingt-Deux)
(2) consacra un
avantage indéniable pour le prince, en décidant que lui et tous les membres de son
clergé qui n'exerçaient aucune fonction publique seraient exempts de la juridiction du
tribunal. Le chancelier de l'évêque restait toutefois responsable des ordonnances du
souverain. D'un autre côté, par le fait que les officiers exécuteurs de ses ordres
ou instruments de ses volontés pouvaient être attraits devant les XXII, ceux-ci
possédaient ce pouvoir énorme de faire à l'occasion échec aux desseins arbitraires du
gouvernement. Il est donc bien exact que cette institution contentieuse et répressive
devenait la garantie des libertés publiques. |
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|
(1)
Cela veut dire qu'ils devaient quitter le pays et perdaient le droit d'y
séjourner.

(2) Une autre paix, dite aussi des XXII, stipula à la même
époque que tous les fonctionnaires et conseillers épiscopaux devaient à l'avenir être
du pays de Liège ou du comté de Looz.
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H. Pirenne :
Histoire de Belgique,
éd. Henri Lamertin t..II, p. 142 (Bruxelles, 1903). |
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Les officiers épiscopaux dont un grand nombre, venus d'Allemagne
avec l'évêque, lui étaient d'autant plus dévoués qu'ils se sentaient isolés au
milieu d'une population hostile, excitaient surtout leur mécontentement.. Elles (les
villes) trouvaient intolérable de ne pouvoir les soumettre à leur juridiction et à leur
contrôle, et, faute de mieux, au grand détriment de la bonne administration du pays,
elles entravaient dans tous les domaines l'exercice de leurs fonctions.
Tenues en échec tant que dura l'épiscopat d'Englebert,
elles l'emportèrent enfin sous son successeur Jean d'Arkel, prélat pacifique et
débonnaire et qui, moins bien apparenté que les la Marck ne trouvait pas comme eux, dans
les ressources de sa famille, les moyens de résister à une opposition toujours plus
audacieuse. Le 2 décembre 1373, il accepta la paix des XXII (1). Elle stipulait que tous les fonctionnaires et conseillers
épiscopaux devaient à l'avenir être originaires du pays de Liége ou du comté de Looz,
et elle les soumettait à la surveillance d'un tribunal de vingt-deux personnes, quatre
chanoines, quatre chevaliers et quatorze bourgeois qui se réuniraient mensuellement pour
enquérir sur leur conduite et dont les sentences seraient souveraines.
L'acceptation de cette paix par l'évêque équivalait à
peu de chose près à une abdication. Abandonnant sans réserve les agents de son
autorité à la juridiction du pays, il ne conservait plus en réalité que les apparences
du pouvoir. L'interprétation de la paix de Fexhe qui sous les règnes précédents avait
donné lieu à tant de luttes, était désormais fixée, et elle l'était contre le
prince. En fait d'ailleurs, c'était beaucoup moins le pays que les villes qui
triomphaient. La prépondérance écrasante qu'on leur attribuait dans le tribunal des
XXII montre quel ascendant leur appartint dès lors dans la principauté. |
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(1)
Bormans, Ordonnances, t. I, p. 338. - Trois autres paix des XXI I, modifiant
légèrement cel1e-ci, se suivirent pendant 1es. trois années suivantes : le 1er mars 1374 (Bormans, loc. cit.,
p. 334), 1e 14 juin 1376 (Ibid., p. 336) et à une date inconnue, probablement la
même année (Ibid., p. 338).
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