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Les événements de 1384 et de 1386
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Joseph Daris
Histoire du diocèse et de la principauté de Liège, T. II. XIIIe et XIVe siècle,
Edition Demarteau, pp. 657 et suiv. (Liège, 1890)
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Les élections communales à Liège qui étaient si souvent agitées, ne furent
pas sans causer des inquiétudes à Arnoul de Hornes. Depuis la Lettre de saint Jaeques du 1er juillet 1343, le Conseil communal était composé
de soixante-quatre conseillers plébéiens élus par les trente-deux métiers, et de
soixante-quatre conseillers patriciens élus par ]es patriçiens. Les conseillers
plébéiens nommaient un bourgmestre; les conseillers patriciens nommaient un second. Ces
élections étaient l'occasion de tant d'intrigues, de cabales et de corruption que, le 19
juin 1373, on institua le collège des trente-deux hommes (un de chaque métier) chargé
de sévir contre les coupables. L'action de ce collège prévint les brigues et les
fraudes; aussi déplut-il à tous les ambitieux. Ceux-ci parvinrent à le faire supprimer
au mois de décembre 1380, mais les intrigues et les désordres qui signalèrent les
élections de 1381 le firent rétablir, même avec des attributions plus étendues. Les
plébéiens ou membres des corps de métiers devinrent chaque jour plus nombreux et plus
influents. Leur ambition s'accrut avec leur influence. En 1384, ils exigèrent que les
métiers éliraient tous les conseillers communaux et pourraient les choisir librement
dans toutes les classes de la société; les conseillers élus pourraient choisir
librement les deux bourgmestres; c'était demander aux patriciens de renoncer à leurs
privilèges de choisir dans leur sein la moitié des conseillers communaux et de fournir
un bourgmestre à la magistrature. Les patriciens cédèrent, quoiqu'à regret, et se
firent inscrire dans les métiers, probablement à la demande du prince qui craignait la
guerre civile. Ce triomphe des plébéiens ne fut pas obtenu sans violence, car le 31
juillet 1384, le prince-évêque autorisa le clergé à sortir de la cité à cause des
désordres qui la troublaient. (V. Fisen, p. 144; Cart. de Sainte-Croix, t. I, fol.
372.)
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V. |
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L'Affaire des Échevins. |
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D'après les
dispositions de la paix de Fexhe de 1316, personne ne pouvait être privé de
son fief que par un jugement de la cour féodale et que pour les cas prévus par les lois.
Gérard de Seraing qui tenait en fief de la mense épiscopale l'office de
panetier du
prince-évêque, en fut privé par Arnoul de Hornes, sans un jugement de la cour, on
ignore pour quels motifs. Gérard s'en plaignit au prince lui-même et le pria de lui
rendre son fief. Sa plainte n'ayant pas été accueillie, il s'adressa au chapitre de la
cathédrale. Celui-ci pria le prince de lui exposer les motifs de sa conduite et de rendre
à Gérard son office de panetier. Comme Arnoul de Hornes ne lui répondit point; le
chapitre, après l'expiration des quinzaines légales, ordonna à toutes les cours de
justice du pays de ne plus rendre la justice, jusqu'à ce que le prince-évêque se fut
conformé à la loi dans l'affaire de Gérard de Seraing. L'ordre du chapitre qui est du
26 juin 1386, est adressé à la haute cour de Liège, aux cours de Huy, de Dinant, de
Tongres, de Saint-Trond, de Maestricht, de Fosses, de Couvîn, de Thuin, de Looz, de
Hasselt, de Herck, de Maeseyck, de Brée, de Bilsen, de Stockem, à la haute cour de
Vliermael et à toutes les autres. (V. Libr. III, n° 422.)
Cet ordre, parfaitement conforme à la paix de Fexhe, doit avoir été suivi
par les cours de justice et le prince doit être rentré dans la légalité, car les
héritiers de Gérard de Seraing ont encore possédé l'office de panetier pendant plus
d'un siècle.
Au pays de Liège, les échevins des cours de justice étaient inamovibles et
nommés à vie. Ils rendaient la justice en matière correctionnelle et criminelle, comme
en matière civile. Ils enregistraient, en outre, la plupart des actes touchant les
propriétés, comme le font, de nos jours, les receveurs dé l'enregistrement. Ils ne
percevaient rien du trésor public; leur traitement consistait dans une certaine part des
amendes, et dans les droits afférents aux actes de procédures, comme aux actes
d'enregistrement. Les procès aux XIVe, siècle coûtaient cher, comme de nos jours, et
ruinaient souvent les parties. Ceux qui perdaient leurs procès et surtout ceux qui s'y
étaient ruinés, ne manquaient pas de maudire leurs procureurs, leurs avocats et leurs
juges.
Gilles, seigneur de Lavoir, perdit devant la cour des échevins de Liège,
son procès contre le sous-maïeur, au sujet de certains biens. Il se mit aussitôt à
déclamer contre les échevins et à les accuser de vénalité. Il trouva des adhérents
à Liège et il se concerta avec eux pour porter cette affaire devant les bourgmestres,
les conseillers et les métiers. Le peuple étant réuni au palais pour délibérer sur
des affaires importantes en présence du prince et des échevins (août 1386), Gilles de
Lavoir et ses adhérents s'y rendirent également. Après les délibérations,
Gilles, ayant obtenu la parole, se mit à déclamer contre les échevins, à les accuser
de vendre la justice et à ne soigner que les intérêts de leur bourse. L'échevin Raes
de Waroux, ajouta-t-il, qui a épousé ma sur, n'avait à l'époque de son mariage
qu'un revenu de 105 muids d'épeautre, aujourd'hui il en a un de 2,500; l'échevin Gilles
Chabot qui a épousé ma nièce, a considérablement augmenté sa fortune qui était très
petite ; si les échevins sont inamovibles et si leurs jugements sont sans appel, il n'y a
pas de remède au mal; et cependant ils sont chargés de rendre la justice au nom du
prince et de la patrie. Les adhérents de Gilles de Lavoir applaudirent et entraînèrent
les applaudissements de la foule. L'échevin Raes de Waroux répliqua que les
prérogatives de l'inamovibilité des échevins et de l'inappellabilité de leurs
jugements étaient très anciennes et un honneur pour la cité, et que les échevins ne se
laisseraient point dépouiller de ces prérogatives. A ces paroles, les clameurs des
adhérents de Gilles de Lavoir devinrent formidables. Sur les instances de l'opposition,
les bourgmestre allèrent trouver, peu de temps après, le prince et le prièrent
d'ordonner une enquête sur les faits révélés par Gilles de Lavoir.
Les échevins que le prince aimait d'entendre d'abord, répondirent
qu'ils maintiendraient intactes leurs prérogatives qui étaient la garantie de leur
indépendance et de leur impartialité; ils ajoutèrent qu'ils ne se soumettraient point
à une enquête. Dès que Gilles eut appris cette réponse de la bouche du prince, il
insista près des bourgmestres pour que les métiers fussent réunis au palais, dès le
lendemain. Sa demande fut appuyée par plusieurs conseillers communaux et plusieurs
gouverneurs de métiers. Les bourgmestres réunirent les métiers. Gilles de Lavoir les
harangua et fit ressortir la portée de la réponse des échevins. Il proposa de
décréter une enquête qui serait faite par quatre députés du prince et par un député
de chaque métier. La proposition fut adoptée. Ce décret était certainement illégal,
car la cour du échevins ne dépendait ni du conseil, ni des métiers. Les échevins,
inquiets de cette décision, retournèrent près du prince et se montrèrent disposés à
se soumettre à son jugement. Il leur fit remarquer que les métiers ne reviendraient
point de leur décret. Dans ce cas, répondirent les échevins, il vaut mieux que le
prince n'intervienne point dans l'enquête. Le lendemain, le prince réunit les métiers
au palais et son grand maïeur, Jean de Vinalmont, leur exposa de sa part que les
échevins s'étaient soumis au jugement du prince. C'est trop tard, répondirent Gilles de
Lavoir et ses adhérents, il n'y a pas lieu de revenir sur le décret qui organise
l'enquête. S'il en est ainsi, répliqua le grand maïeur, le prince a résolu de n'y
prendre aucune part. Cette réplique déconcerta les métiers qui se séparèrent sans
prendre de résolution. Gilles de Lavoir et ses adhérents ne perdirent pas courage. Ils
se rendirent dans les bonnes villes et les engagèrent à envoyer des députés à Liège
pour se joindre à ceux de la cité. Les bonnes villes le firent peu de temps après. Ces
députés réunis qui constituaient le Tiers-Etat consentirent au projet d'enquête et
prièrent le prince d'y prendre part (2 sept. 1386). Arnoul de Hornes y délégua le grand
maïeur Jean de Vinalmont, Guillaume de Sainte-Marguerite, Jean d'Outremeuse (l'historien)
et Guillaume de Looz. Les bonnes villes, la cité et les métiers de la cité nommèrent
aussi des délégués. La commission entendit d'abord les quatorze échevins, puis les
bourgeois. Les échevins ayant été trouvés coupables, quelques membres de la commission
proposèrent de condamner quatre échevins à mort, savoir, Lambert de Liers, Raes de
Waroux, Lambert Leroux et Jean de Verseye et les autres à l'exil. D'autres membres
proposèrent de les condamner tous à l'exil. Arnoul de Hornes, dès qu'il eut reçu le
résultat de l'enquête et les propositions, fit citer tous les échevins devant le
tribunal de l'Anneau du palais. Le siège de ce tribunal était au palais; le prince en
était le président et ses hommes de fiefs en étaient les juges. Le 29 septembre 1386,
ils privèrent treize échevins de leurs fonctions et les condamnèrent à une amende; ces
échevins étaient Lambert de Liers, Raes de Waroux, Lambert Rossius, Jean de Vierset,
Guillaume de Horion, Gilles Chabot, Thierri de Moulant, Jean de Latour, Thierri de
Velroux, Guillaume Gyste, Guillaume de Vierset, Gérard de la Hamaide et Jean Freraul. Le
quatorzième, Guillaume de Proest, fut trouvé innocent. Le tribunal prohiba, en
même temps, sous peine de nullité, d'acheter les biens meubles ou immeubles des
condamnés. Le prince nommera immédiatement treize autres échevins.
Les échevins destitués refusèrent de payer l'amende. Dès lors, à la
demande des intéressés, le tribunal de l'Anneau du palais les condamna à l'exil
jusqu'à ce qu'ils eussent réparé les injustices qu'ils avaient commises. Les exilés se
rendirent à Prague près de l'empereur Wenceslas. Ils se plaignirent d'avoir été
destitués sans motifs et malgré leur inamovibilité. L'empereur écrivit au prince de
les rétablir dans leurs fonctions, si leurs plaintes étaient fondées. Il envoya, en
même temps, deux nobles à Liège pour y prendre des informations. Ces envoyés
impériaux, après avoir lu les dossiers du procès, confirmèrent la condamnation
prononcée contre les échevins. Ceux-ci se retirèrent, les uns à Maestricht, les autres
dans d'autres endroits. Après avoir payé l'amende, ils revinrent à Liège, à
l'exception de Jean de Vierset qui ne put revenir qu'en 1391, sous Jean de Bavière.
(V. FISEN.)
Les échevins déposés insistèrent auprès de l'empereur pour être
réintégrés dans leurs fonctions. Wenceslas donna, en 1389, des lettres de
rétablissement, mais le prince s'y opposa et appela au Saint-Siège. Il cita même cinq
des déposés à l'Anneau du palais. (V.
ZANTFLIET.)
L'historien Hemricourt, qui était à cette époque du conseil dArnoul de
Hornes, fait, sur l'affaire des échevins, les réflexions suivantes : on a durement
abusé des ajournements devant l'Anneau du palais sous Arnoul de Hornes et Jean de
Bavière, mais ce n'a été que par faveur du prince; car les délits pour lesquels les
échevins furent déposés, n'étaient point de la compétence de l'Anneau du palais ; le
prince, en sa qualité de seigneur suzerain, aurait dû faire l'enquête par ses hommes
(de fiefs) et il aurait dû faire punir les coupables par le ministère de ses hommes de
fiefs, en les privant de leurs fonctions, et en les condamnant à des dommages-intérêts
et à d'autres peines ; en cas de refus de subir et d'exécuter ces peines, il aurait dû
les faire priver de leur honneur. Si l'on avait suivi cette voie que j'avais conseillée,
les échevins coupables auraient été mieux punis et les plaignants mieux indemnisés. Si
les échevins coupables avaient été bourgeois citains de Liège, on n'aurait pas pu les
traduire devant l'Anneau du palais, parce que les bourgeois citains n'y sont pas soumis.
(V. Patron de la temporalité, p. 276.)
Les délits commis par les échevins étaient de la compétence du tribunal
des XXII. Pourquoi ne furent-ils pas traduits devant ce tribunal ? Probablement, parce
qu'il n'était pas organisé en ce moment. |
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C. de Borman :
Les Echevins de la souveraine justice de Liège
Imprimerie L. Grandmont-Donders, T. I., pp. 151 et suiv. (Liège, 1892) |
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Sous le règne de l'évêque Arnold de Hornes, vers la
fin du mois d'août 1386, des bruits étranges se répandirent dans la Cité
: la haute justice était faussée, les échevins se laissaient gagner à prix
d'argent ! Et pourtant le corps échevinal ne comptait alors que des hommes
aussi distingués par leur naissance que par leur fortune; c'étaient Thierry
de Moilant, Guillaume Proest de Melin, Gilles Chabot, Bertrand de
Liers, Guillaume de Horion, Jean de Coir, Lambert Rosseal, Raes de Waroux, Thierry de
Berlo, Gérard delle Hamaide, Jean et Guillaume de Bierset, Jean de Frères et Guillaume
de Graaz (1). Les cinq premiers étaient chevaliers.
Chacun nommait l'auteur de ces rumeurs : c'était un Grand de la Cité,
Gilles de Lavoir, demeurant à la Porte rouge, en Féronstrée (2). On savait qu'il venait de perdre devant les échevins un procès
important, et non content de maudire ses juges, il parcourait la ville en les
représentant comme des hommes vénaux qui s'engraissaient aux dépens des pauvres
plaideurs. A l'entendre, c'étaient de véritables voleurs !
Excités par ces propos, tous ceux qui avaient perdu des procès firent
chorus avec lui et convinrent de faire entendre leurs plaintes dans la première
assemblée du peuple qui se tiendrait au palais. Les rôles furent distribués. Gilles de
Lavoir prendrait le premier la parole; tous ses partisans l'acclameraient ensuite en
accentuant encore ses accusations. Déjà les maistres et le Conseil de la Cité étaient
gagnés à ce complot et conspiraient sourdement contre les échevins.
Au jour fixé, Gilles de Lavoir monte à la tribune et prend la parole en ces
termes (3) :
« Bonnes gens, citoyens perspicaces, personne de vous n'ignore, sans doute,
combien le pays est exploité par les iniquités de nos échevins.Il est de
notoriété que chaque jour la justice est mise à l'encan par ces scélérats qui puisent
dans nos bourses, sans plus de vergogne que des voleurs de profession.
Ce ne sont plus la Loi ni l'équité qui dictent leurs sentences, mais la
faveur ou les présents.
Combien de procès n'ont-ils pas traînés en longueur, jusqu'à ce que
l'enjeu fût mangé par les frais ?
Cette pauvre veuve, que j'aperçois dans l'assemblée, n'a-t-elle pas été
forcée récemment de donner 100 florins d'or aux échevins pour qu'ils daignassent
s'occuper de l'action qu'elle avait introduite devant eux. Mais comme elle avait pour
adversaire un homme opulent, elle a succombé, malgré la justice de sa cause, perdant à
la fois son argent et son bien. Qu'est-il besoin d'insister davantage ? Faites appel à
vos souvenirs et vous trouverez une foule de faits de l'espèce qui se sont passés dans
la Cité ou dans les communes du pays.
Rien d'étonnant d'ailleurs à ce que de tels abus aient pu se produire : les
échevins sont sûrs de l'impunité, eux qui se targuent de juger sans appel ! Pourtant,
ce sont vos concitoyens, ils ont juré obéissance à l'évêque; s'ils sont coupables,
pourquoi ne pourrait-on les châtier ? Voyez Raes de Waroux, mon beau-frère : lors de son
premier mariage il n'avait en tout que cent muids de rente, et voici qu'il en possède
plus de deux mille cinq cents. Voyez encore messire Gilles Chabot, l'oncle de ma femme,
quand a-t-il commencé à regorger de richesses; n'est-ce pas depuis qu'il a obtenu son
échevinage, lui qui, jusque-là, n'était qu'un pauvre petit chevalier.
Dites-moi, je vous prie, comment vous expliquerez ces fortunes rapides, si ce
n'est par l'exploitation du faible et le trafic de la justice. Croyez-moi, il faut
instituer une vaste enquête : quatre délégués de l'évêque s'adjoindront aux maistres
de la Cité, aux députés des métiers et des bonnes villes; et devant cette imposante
Commission chacun viendra dévoiler tous les cas de concussion remontant à moins de vingt
ans. Vous verrez que mes paroles n'auront été que l'expression atténuée de la
vérité. »
Frémissant de colère à ces accusations infamantes, Raes de Waroux,
s'écria d'une voix courroucée : « Gardez-vous, citoyens, d'ajouter la moindre foi aux
mensonges de ce fou furieux. Je proteste, dès à présent, que tout ce qu'on entreprendra
contre nous, est nul et de nulle valeur. Nous ne relevons pas de votre assemblée ! »
Mais ces exclamations ne font qu'exciter davantage la fureur du peuple. Il presse les
maistres de la Cité de se rendre auprès de l'évêque pour obtenir l'enquête.
Le prince à son tour, mande les échevins et leur fait part de son intention
de les mettre en jugement : « Révérend père, lui fut-il répondu, oubliez-vous que
notre tribunal ne relève pas de Votre Grâce (4) ?
-- Préférez-vous donc, reprit le prince, avoir pour juges le peuple et
l'évêque, plutôt que l'évêque seul ! »
Instruit par le prince lui-même que les échevins persistaient dans leur
attitude hautaine et dédaigneuse, Gilles de Lavoir provoque une réunion des métiers, et
y expose son plan d'enquête, dont il offre de payer seul les frais, certain, disait-il,
de se faire rembourser sur les amendes qui allaient inévitablement frapper les coupables.
« Il est temps, ajouta-t-il, de relever aussi le gibet, que
les échevins ont laissé pourrir en même temps que la loi (5),
on y pendra les grands comme les petits. »
Bien que l'enquête eût été votée à la grande majorité de l'assemblée,
Arnold de Hornes parut hésiter un instant sur le parti à prendre; non qu'il doutât de
la culpabilité des échevins, celle-ci ne lui paraissait que trop évidente; mais leur
condamnation, dont les annales du pays n'offraient aucun précédent, pouvait être
diversement appréciée. Si elle allait être réformée par l'empereur ? Cette
perspective n'était guère rassurante. Néanmoins, l'ordonnance d'enquête parut le 2
septembre (6). L'évêque déclare qu'il veut y être
représenté par quatre de ses conseillers assistés d'un clerc; il prie la Cité et les
bonnes villes d'y envoyer des délégués en nombre suffisant; il assure de sa protection
tous les témoins et plaignants, leur accorde des sauf-conduits, et dégage de leurs
serments ceux qui ont donné de l'argent sous promesse de ne rien révéler. Enfin,
l'information se fera dans toutes les villes de la principauté, à commencer par Liége,
Huy, Dinant; elle sera close le 27 décembre.
Cette Commission d'enquête tint ses séances dans la maison de Guillaume de
Hemptinne, chanoine de la Cathédrale; l'évêque s'y fit représenter par Jean de
Bernalmont, son grand mayeur, Guillaume de Sainte-Marguerite, son receveur général,
Guillaume Toussaint d'Amangne et Jean d'Outremeuse (le chroniqueur); les villes y
comptaient chacune deux délégués, outre leurs maistres en exercice; la Cité y envoya,
de plus, un représentant de chacun des trente-deux métiers; en tout, plus de soixante
personnes (7).
Plusieurs jours furent consacrés à l'audition des témoins qui se
présentèrent en foule. Les échevins, questionnés séparément et sur chaque fait
articulé à leur charge, ne purent qu'en reconnaître l'exactitude. Tous furent
déclarés coupables, à l'exception de Guillaume Proest, chevalier, contre lequel aucune
charge ne fut relevée. Il restait à prononcer le châtiment. Certains membres de la
Commission étaient d'avis de condamner à mort Bertrand de Liers, Raes de Waroux, Lambert
Rosseal et Jean de Bierset, les quatre échevins les plus compromis, et de bannir les neuf
autres à perpétuité. Le plus grand nombre opina pour les envoyer tous en exil, sans
distinction. L'évêque se rangea à cet avis. Le 29 septembre, les treize coupables
furent criés au Péron, déchus de leur office et condamnés à de fortes sommes, à
titre de restitutions et d'amendes.
Ils ne se tinrent pas pour battus. Aucun d'eux ne voulant s'exécuter, un
nouveau décret fut promulgué le 22 octobre, leur enjoignant de solder le montant de
leurs amendes, à peine de confiscation de tous leurs biens. Bertrand de Liers et Jean de
Bierset n'avaient pas attendu cet ordre pour faire retirer subrepticement de leurs hôtels
les objets les plus précieux.
Les échevins persistant dans leur attitude insubordonnée, l'évêque prit
le parti de consulter le pays. Une grande réunion des États se tint le 10 novembre au
chapitre de la Cathédrale, et mit en délibération quelle serait la voie à suivre pour
forcer les échevins à s'exécuter. L'assemblée fut unanimement d'avis qu'il fallait
confisquer leurs biens jusqu'à concurrence des sommes nécessaires pour indemniser les
victimes et solder l'amende à l'évêque. Ce dernier néanmoins pourrait les admettre à
composition. Cinq échevins seulement se soumirent, à savoir : Thierry de Moilant, Gilles
Chabot, Jean de Coir, Gérard delle Hamaide et Guillaume de Bierset; les six autres,
Horion, Rosseal, Waroux, Berlo, Frères et Graaz, partirent pour Prague et se pourvurent
en appel auprès de l'empereur (8).
Ils en obtinrent un rescrit adressé à l'évêque et au peuple de Liège,
ordonnant le rétablissement des échevins dans leurs dignités (9).
Deux chevaliers de Bohême furent chargés de porter ce rescrit à la connaissance des
intéressés : mais quand ils arrivèrent à Liège et qu'ils apprirent la gravité des
charges qui pesaient sur les appelants, ils trouvèrent même trop légère la peine dont
on les avait frappés. Si des faits de l'espèce s'étaient produits à Prague, les
coupables, disaient-ils, n'auraient pu éviter le supplice capital. Les envoyés
impériaux, se conformant sans doute à leurs instructions, reprirent le chemin de
l'Allemagne, et les échevins en furent pour leurs frais.
Entre-temps, l'évêque voulant épuiser toutes les voies judiciaires, au
risque même de froisser la légalité, fit citer les récalcitrants à l'Anneau
du palais, tribunal plutôt féodal, qui n'avait pas à connaître de ces
sortes de causes. Il eût été mieux inspiré si, dès le principe, il avait écouté
l'avis de Jacques de Hemricourt, son conseiller, prétendant qu'il fallait
procéder contre les accusés sur leur honneur (10)
: ceux-ci auraient été « plus fort travaillés » et les plaignants y eussent
trouvé leur profit; car en fin de compte, bien peu d'entre eux obtinrent des réparations
équitables.
Ainsi se termina ce regrettable incident qui laisse une impression pénible
sur l'histoire des échevins de Liége au moyen âge (11).
Quelques-uns d'entre les coupables moururent en exil, d'autres revinrent dans la Cité
après la mort de l'évêque Arnold de Hornes, arrivée en 1389. |
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(1)
JEAN D'OUTREMEUSE (La geste de Liége, p. 703, vers 12747 à 12757), donne
exactement les noms de ces échevins, sans toutefois observer leur rang, à cause des
besoins de la versification. ZANTFLIET (p. 331) les cite irrégulièrement, mais
correctement, à cela près qu'il fait de Raes de Waroux un chevalier. FOULLON (Historia
Leodiensis, t. 1, p. 450) est exact aussi. Quant à FISEN (Historia
ecclesiae Leodiensis, t. II, p. 145), suivi malheureusement par M. le chanoine DARIS (Histoire
du diocèse et de la principauté de Liège, pendant le XIIIe et le XIVe siècle, p.
661), son énumération ne contient pas moins de huit erreurs. Nous rangeons nos
échevins par ordre d'ancienneté, les chevaliers en tête, selon l'usage invariable.

(2) Acte du 27 mai 1385 (Chartes du
Val-Notre-Dame).

(3) Nous
traduisons aussi fidèlement que possible le discours que ZANTFLIET (p. 329) met dans la
bouche de Gilles de Coir et qui réflète bien les moeurs du temps.

(4) « Responderum, Episcopo tribunal suum nequaquam subesse » (FISEN, t. II, p.
145).

(5) « Qua
pariter ratione tempus, aiebat, esse restaurandi nobilissimum patriae monumentum, jam una
cum legibus collapsum : Leodiense patibulum intelligebat, ex quo magni aeque fures
ac parvi suspenderentur » (FISEN, Ibidem).
(6) Nous en donnons le texte
aux Pièces justificatives.

(7) On trouve
les noms de tous les membres de 1a Commission d'enquête dans un acte inédit du 28
novembre 1386, par lequel l'évêque leur assure sa protection spéciale. Ce document,
dont l'original restitué en 1409 était conservé dans le coffre de Saint-Jacques, est
transcrit dans le Paweilhars Jamar (Bibliothèque de l'Université, n° 482, fol. 733).
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(8) |
Cheaus qui
se vorent acordeir,
Faire le puelent, mais qu'il li plaise :
Et bien poioit à chescun plaire;
Ils furent VI qui point acordeir,
Je les nomeray sans gabeir :
Sire Giele de Horion,
Et Rause de Warous li secons,
Thiri de Beirlouz fut li tiers
Lambier Rossias, chi fut drappirs,
Wilhem de Graus, si fut cangiers,
Johans de Freres fut meircheniers;
Ichis ne sunt point accordeis
Unc grant plais ils ont enleveit
Devant le roy dit d'Allemangne
. |
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(9) « Quod visis ipsis,
eosdem scabinos ad pristinas honores et officia restituerent sine mora, cum recompensa
damnorum quae per haec fuerant perpessi, alioquin regiam majestatem offenderent, quod
oculo conniventi dissimulare nequiret » (ZANTFLIET, p. 331).
(10) « Ly cas pour
lyqueis ly esquevins de Liége furent deposeiz à vivant del evesque Arnult n'estoit nient
pour appelleir al Anneal de palais, mains, sorlonc le fame que laboroit encontre eauz, ly
sire de sa haulteur, que avoit l'accord del Citeit et de pays, devoit faire l'enqueste par
ses hommes, et, sorlonc leurs démérites, ilh les devoit et pooit corregier par
l'ensengnement de ses hommes, tant par privation et restitution, comme de penanche de
corps; et se ly esquevins fuissent inobedienz de celi jugement a acomplyr, on procedast
sour leur honeur; et que awyst ce chemin tenut, ensi que je le dis a dit evesque comme
hons de son conseilhe, lydis esquevins troveis coupables awysent esté plus fort
travelhyes, et ly plaindeurs miez restitués à leurs profis qu' il n'avent esté; car
assez pou on troveroit à jour d'uy desdis plaindeurs qui granment en fuissent amendeis;
et si lesdits esquevins astoyent borgois citains, jà fuist chouse que ons les awyst
dekachyé, et astoit ly fait avenut de temps qu'ils astoyent borgeois citains et
sorséans, si que nus appeauz ne soy pooit faire al anneal de palaix, partant que on ne
puet le borgois citain appeleir al Anneal de palais ne al paix à Liége, de nul terme
qu'il ayet fait en temps de sa borgoisye » (Patron de la Teniporalité, p. 276).
-- Nous avons dit un mot de la procédure sur l'honneur, p. 57. On avait recours
à ce moyen, même pour le recouvrement des amendes et des réparations civiles.

(11) S'il
faut en croire ZANTFLIET (p. 335), les échevins déposés auraient fait en 1389 une
nouvelle tentative auprès de l'empereur Wenceslas, pour obtenir l'annulation des
sentences portées contre eux, et y auraient réussi. Mais Fisen, qui doit pourtant avoir
eu sous les yeux le quatrième livre de Jean d'Outremeuse, n'en dit mot. Il semble donc
que Zantfliet ait fait erreur.
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Ferd. Henaux
Histoire du pays de Liège, 3e édition, T.I.
Imprimerie J. Desoer, Liège, 1874, pp. 520-521 et 541-550. |
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En 1384, la question de l'égalité politique fut de nouveau soulevée (1).
Le vendredi 22 juillet, trois jours avant la rénovation magistrale, les
Petits s'assemblèrent dans le Palais, revendiquant hautement le droit exclusif de
gouverner la Cité. Après un court débat, les Grands cédèrent à la volonté populaire
: ils renoncèrent à leurs prérogatives de Lignage, et se déclarèrent prêts à vivre
sous une loi commune à tous les Bourgeois (2).
Désistement inouï, justement célèbre.
Ce fut ainsi que l'antique Noblesse Urbaine disparut comme classe distincte,
et comme pouvoir héréditaire (3).
Avec elle disparaissaient aussi les anciennes dénominations de Grands ou
Gens de Lignage, et de Petits ou Petites Gens, car il n'y avait plus
de privilèges de naissance, et pour jouir des franchises de la Cité, il suffisait
d'être affilié à l'un des Trente Deux Bons Métiers (4).
La justice appartenait aux
Echevins.
Les Echevins étaient restés ce qu'ils étaient autrefois une judicature
puissante, permanente, obstinément conservatrice. Ils étaient seuls à faire obstacle au
régime démocratique. Ils se recrutaient d'eux-mêmes, dans le sein des Grands. Ils
prétendaient ne relever que de l'Empereur; et ils affirmaient que leurs sentences, si
arbitraires qu'elles fussent, échappaient à toute censure, à tout appel, à tout
recours.
Depuis cinquante ans, bien des lois avaient été publiées, qui leur
conseillaient de refréner leur hauteur. Ils n'en avaient tenu nul compte; et ils avaient
continué, par leurs dérèglements, à révolter l'opinion publique.
Il fallait abaisser ce sénat redoutable, et en faire un simple corps
judiciaire.
Ce coup lui fut porté en 1385 (5).
En cette année, un ex-Grand, nommé Gilles de Laveux (6), avait été condamné par les Echevins à se dessaisir d'un
héritage (7). Il soutint que ce jugement était
inique, qu'il avait été rendu par haine; et il se mit publiquement à dévoiler les
malversations de ses juges (8).
Cet incident agita la Cité (9).
En 1386, le dimanche 19 août, une réunion populaire avait lieu au Palais,
pour traiter différentes affaires. Tout à coup, De Laveux tint ce discours (10) :
"Respectables et Bons Bourgeois. Vous savez tous combien notre
République est honteusement tyrannisée par les Échevins. C'est bien notoire qu'ils
trafiquent de la Justice, qu'ils disposent sans scrupule de la vie, de la fortune, de la
réputation de leurs concitoyens, et qu'ils puisent dans nos bourses comme n'oseraient le
faire les plus effrontés larrons (11).
"Pour rendre leurs sentences , ils n'ont point égard au bon
droit, mais à la position des personnes. Une cause n'est juste, que selon les épices
qu'elle leur vaut. Ils prolongent indéfiniment les procès, jusqu'à ce que le bien
litigieux leur soit délaissé pour le payement des frais. La Justice étant pour eux
chose qui se vend et qui s'achète, les lois du Pays sont constamment
sacrifiées à leur désastreuse cupidité (12).
"De fait, c'est connu de tous que celui-là qui a le plus d'argent
à dépenser, est certain de gagner sa cause. Demandez à cette pauvre veuve que voilà,
si, de prime abord, on ne lui a pas extorqué cent florins d'or; puis son adversaire
survenant, et offrant le double, c'est lui qui a obtenu l'héritage, sur lequel il
n'avait nul droit. Mais à quoi bon entrer dans des détails, alors que tous les plaideurs
ont à se plaindre? Car les Echevins sont impudents avec tous, parce qu'ils sont
forts de leur inamovibilité, parce qu'ils savent qu'on ne peut les punir de leurs
méfaits, alors cependant que le moindre Bourgeois et le plus humble agent du Prince sont
responsables de leurs actes (13).
"On me dit de donner des preuves de cette incroyable volerie.... Voilà
l'Echevin Rase de Waroux, mon beau-frère. Quand il a épousé ma sur, il avait à
peine cent muids d'épeautre de rente, et aujourd'hui il en a plus de deux mille cinq
cents (14). Voilà aussi Gilles Chabot, l'oncle de
ma femme. Avant d'être Echevin, c'était un petit compagnon ; maintenant, il regorge de
biens (15).
"D'où leur sont venues ces richesses, si ce n'est en trafiquant de la
Justice, et en dépouillant les honnêtes gens (16)?
"Je ne finirais point, si je voulais énumérer toutes les turpitudes
des Echevins. Ordonnez une enquête, et vous serez effrayés de voir comment ils
ont abusé de la Justice depuis vingt ans (17)."
A ces accusations d'infamie, l'Echevin Rase de Waroux répondit en
frémissant de colère :
"Ça, Bourgeois, allez-vous rien croire de ce que vient de vous débiter ce
sot fantasque, ce bourdeur?... Mais n'importe; si vous prenez quelque résolution
préjudiciable à notre office, je vous avertis que nous la tiendrons pour indue, pour
nulle, et que nous n'y obéirons jamais (18).
"
Ces hautaines paroles révoltèrent les assistants, qui demandèrent avec des
cris furieux l'enquête.
Elle fut ordonnée (19).
On accueillit avec joie dans le Pays entier, la nouvelle de cette sorte de
mise en accusation des Echevins de la Cité. Le Prince fut forcé d'agir contre eux. Pour
savoir ce que réclamait l'intérêt public, il assembla les Députés des Bonnes Villes,
le dimanche 2 septembre (1386). Après une courte information, ils se rallièrent, à
l'unanimité, au décret d'une enquête (20).
Une commission de députés de la Cité et des Bonnes Villes (21), se mit sans délai à l'uvre, sous la présidence du
Prince. Elle recueillit avec soin les dépositions d'une foule de plaideurs, qui
révélèrent des faits accablants pour les quatorze Échevins. Tous, à l'exception d'un
seul, furent reconnus coupables de concussions et de dénis de justice (22).
L'embarras fut grand, lorsqu'il fallut statuer sur le châtiment à infliger
aux Echevins, qui relevaient de l'Empereur (23).
Ne se trouvant lié vis à vis d'eux par aucune loi, le Prince se soumit à l'avis de la
Commission : il les déclara déchus de leurs Echevinages, et les condamna à de
nombreuses restitutions (24).
Le samedi 29 septembre, le Peuple fut convoqué au Palais, pour ouïr la
sentence rendue par le Prince et les Enquêteurs. Pas une voix ne s'éleva en faveur des
accusés. L'indignation était générale (25).
Le Prince appela aux Échevinages vacants les Petits qui passaient pour être
les plus instruits, les plus intègres, les plus désireux de rendre une bonne justice (26).
Par cet événement, le Tribunal des Échevins perdait son indépendance : il
ne se recrutait plus lui-même; les membres étaient nommés par le Prince. Il était
dépouillé de sa forte influence, comme de sa supériorité héréditaire (27).
La victoire des Petites Gens était complète. En expulsant les Grands de
leur dernier refuge, de la Judicature, ils allaient assurer le triomphe du nouveau
régime. |
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(1) Agitata haec diu
multumque per ora Vulgi, Patriciis minime ignorantibus [Id., ibid., p.144.]
(2) "Lan 1384, al sainct Jacque devant faire election, les Nobles y
renuncherent, et furent adoncque esleux les Maistres par les Mestiers. [Chronique de
Liège.] --- Cum aliquando Populus in comitium convenisset, publicè
denuntiârunt Patricii sua se Jura abdicare, omniumque Magistratuum creandorum Plebi
relinquere potestatem. [Fisen, Historia Ecclesiae Leodiensis, t. II, p.
144.]
(3) Jacques de Hemriconrt rappelle incidemment ce fait, lorsqu'il dit que la
Bourgeoisie de la cité était jadis divisée en Grands et en Petits, et
que cette division dura jusqu'à son temps. "Et encors faisoit-on al temps quy
ly Gens de Lynage avoyent le moitie de Gouvernement delle Citeit, alle queil ilh
renonchont lan 1384, alle Saint Jake, que Badewiens de Saint Servais estoit Maistre de
Liege por les Grans, et Pirons le Robier pour les Petits."[Miroir
des Nobles de Hesbaye, p. 209.]
La Paix des seize, du 28 août 1403, mentionne ainsi cette
révolution, qu'elle ratifie : "Les Gens de Linages, par le tenure de la Lettre
de Saint Jake, avoient election de eslire unc Maistre et unc nombre de
jureis...: comme à chu ont renunchiet, quils nayent nulle election, mais
la ditte Citeit fache dors en avant le election des dois Maistres et des quatres Rentyrs
delle Citeit, et des Jureis et Gouvernus de la dite Citeit et des Mestiers de la ditte
Citeit." [Dans le Pâwelhâr; et dans le Recueil des Edits du Pays de
Liège, t. I, p. 17.]
(4) Bien probablement, de semblables réformes politiques s'accomplirent
dans les Bonnes villes; mais quand et comment, c'est ce que leurs Historiens ne nous ont
pas encore dit.
(5)
Les quatorze Échevins, alors en fonctions, appartenaient aux Lignages les plus influents.
Dans les documents du temps, ils sont qualifiés de Monsengnor, de Messire. La
plupart des Chroniques de Liège, à l'an 1386, donnent ainsi leurs noms : Jehan
de Biersez; Bietran de Liers, Sire d'Émale, Chevalier; Rase de Waroux, Seigneur
de Voroux, Chevalier; Lambert de Rosseal; Gerard delle Hamaide; Thiri de Moilant, Chevalier;
Gilles Chabot, Seigneur de Semeries, Chevalier; Guillaume de Horion, Chevalier;
Johan del Coir; Thiri de Berlo, Écuyer; Guillaume de Biersez; Jehan de Freres;
Guillaume Proest, Chevalier; Guillaume de Graes.
(6) "Gilhon de Lavoir, manant defour Casteal," lit-on dans
Hemricourt, Miroir des Nobles de Hesbaye, p. 194, 220.
(7) Nam quidam egregius Civis Leodiensis, ex Militari stirpe procreatus,
dictus Aegidius de Lavatorio, dum eo tempore litem haberet, pro certis hereditatibus,
contra Parvum Villicum, coram Judicio Scabinorum Leodiensium : illi, auditis
allegationibus partium, finaliter contra dictusn Aegidium sententiam dictaverunt, et
cessit hereditas suo adversario. [Zantfliet, Chronicon Leodiense, dans l'Amplissima
Collectio, t. V, p. 329.]
(8) Cet épisode nous apprend comment la population était informée
des faits qui l'intéressaient, et comment on la mettait à même d'organiser une
uvre de politique. Des Bourgeois parcouraient les Villes et les Villages, et
formaient l'opinion publique dans les cabarets, sur les places, dans les rues. Quamobrem
dictus Aegidius nimia succensus iracundia, per forum, per tabernas, per compita, per
plateas, per oppida, per villas, et ubicumque poterat, omnes Scabinos diffamabat, tamquam
Justitiae venditores, falsos Judices, et fures pessimos. [Id., ib.]
(9) Quod audientes plurimi, similia per prius passi, consenserunt dictis
ejus, et inter se pepigerunt, etc. [Id., ibid., p. 329.]
(10) Igitur paulo post, Populo in Palatio congregato pro alienis
causis, idem Aegidius memor compromissi, locum eminentiorem ascendit, et contra Scabinos
sic exorsus est. [Zantfliet, ibid., p. 329.]
Un auditeur a du relater, dans une Chronique de Liège, la vive
improvisation de De Laveux. En la traduisant, Zantfliet, bien probablement, l'a tronquée,
mais sans trop la dépouiller de sa rudesse originelle.
Ce curieux discours, que nous abrégeons, prouve que dans les assemblées
populaires il y avait des luttes dites parlementaires.
(11) Viri Perspicaces, Cives Egregii, peroptime nostis et dietim oculata
fide conspicitis, quantis heu nostra Respublica malis atteratur et damnis afficiatur per
Scabinos hujus Civitatis, qui quotidie justitiam vendunt pro pecunia, et iniqua dictant
judicia, multosque exheredant, nostraque exhauriunt marsupia, velut fures pessimi et
praedones scelerati. [Id., ibid.]
(12) Scabini non attendunt merita causarum, sed favores
personarun; non jura, sed munera; non justitiam, sed pecuniam; non quod ratio dictet, sed
quod voluntas affectet; non quod Lex Patriae contineat, sed quod libet, hoc licere sibi
putant. Interdum justitiam in tantum prolongant, etc. [Zantfliet, ibid., p.
329.]
(13) Nam quantumquisque sua nummorum servat in arca, vel in eorum
propinat palma, tantum habet juris in causa, et pro ipso dictatur sententia. Ut autem ad
particularia descendam. Vidua, quam hic astare videtis, nuper pro causae suae
justificatione, Scabinis centum florenos auri propinavit, etc. [Id., ibid.]
(14) En astat vestris conspectibus Razo de Warous, sororius meus,
qui dum suam conjugem traduceret, vix centum speltae modios possidebat in annuis
reditibus, nunc vero amplius quam duo millia quengentos habet dictae speltae modios. [Zantfliet,
ibid., p. 330.]
En évaluant à 18 francs le muid d'épeautre, Rase de Waroux avait, à
l'époque de son mariage, 1800 francs de rente; en 1386, ses revenus s'élevaient à
38,000 francs, au pouvoir acquisitif de plus de 150,000 francs de notre monnaie.
(15) Pariformiter
dominus Aegidius Chabot, cujus mea conjux est neptis; post susceptun Scabinatum,
magnis coepit redundare divitiis, qui prius fuit Miles pauper et tenuis. [Id.,
ibid.]
(16)
Unde hoc quaeso, nisi per Pauperum oppressiones, et Justitiae venditiones?... [Id.,
ibid.]
(17)
...Coram quibus et per quos fiant scrutinia et inquestae, super praemissis causarum
venditionibus quae, citra viginti annos, factae sunt ab his praedonibus.... [Id.,
ibid. ]
(18) Cessante
paulisper rumore, Dominus Razo, tumida mente ac voce indignabunda, respondit :
"Nolite, inquit, o Cives, fiden adhibere huic fabuloso fatuo et mendaci! Immo si
quippiam per vos, in praejudicium nostri fuerit attentatum Officii, protestamur nullius
esse valoris aut momenti, nec nos vestris subjacere decretis." [Id., ibid.]
(19) His magis efferati Cives, jusserunt ut fieret inquisitio super
praemissis, etc. [Id., ibid.]
(20) Voici les passages essentiels de la Lettre qui fut dressée le 2
septembre 1386 :
"Arnuls, par la grace de Dieu Evesque de Liege et Conte de Looz, faisons
savoir à tous cheauz qui ces presentes Lettres veront ou oront. Que pour obvier et
pourveoir de remede convenable sour les exces et fourfais tres grans et horribles dont
fame court et at long temps corrut en nostre Citeit et Pays de Liege et en autres lieux
usans de nostre Loy, que nous Esquevins de nostre dite Citeit ou alcuns diceaux
devoient avoir fait et perpetré, à savoir, de prendre et extordre argens et lowiers,
soit par Loy ou encontre Loy, Droit ou Raison, et al encontre lours serimens quils font à
nous et ont fait dedans nostre Capitle : pour lesqueils lowiers et extortions, la Loy de
nostre Pays astoit astargie et ne povoit avoir son cours deutement, dont plusieurs gens
ont esteit tres granmeut travillies, raenchoneis et endomaigies, et ne povoient avoir la
dite Loy de nostre Pays... Pour scavoir des chouzes deseurdites la pure veriteit,... avons
priie et requis, prions et requerons alle Universiteit de nostre dite Citeit et à nous
autres Bonnes Villes, que deleiz nous et nostre dit Conseilh vueillent eslire et ordiner
certaines persones... pour nous aidier et consellier à la dite enqueste... --- Lesqueis
esleus deveront et poront de part nous prendre et recevoir dedens nostre Citeit toutes
plaintes et querimonies que toutes manieres de gens voront faire et mettre avant al
encontre de nous dis Esquevins... ---- Ausqueils plaintes nous dis Esquevins... poront et
devront respondre et aligier lours raison, se bon lour semble, cascon por ly. En apres, si
avant que deutement serat proveit que nous dis Esquevins ou alcons deaux auroit ou
auroient meffait, ou eoupavles seroient atroveis, il deverat ou deveront rendre tout
premierement les extortions et lowiers que pris aroyent, et nientmoins restituer de lour
propre chu que ils aroient jugiet encontre la Loy de nostre Pays, et yestre priveis de
lours Esquevinaiges à tous jours, et awec che amendeir à nous Levesque desusdit, selon
le quantiteit des meflais, par le regard de nous, de nostre Conseil, et par le plus grant
sens et siete des esleus de nostre Citeit et de nous aultres Bonnes Villes, etc."
[Dans le Pâwelhâr.]
(21) Cette Commission fut composée de cent-dix-hui députés, dont
quatre étaient nommés par le Prince, et tous les autres par les Bons Métiers de la
Cité et des Bonnes Villes de Huy, de Dinant, de Tongres, de Saintron, de Fosses, de Thuin
et de Couvin. [Dans le Pâwelhâr.]
(22) On n'eut pas à sévir contre l'Échevin Guillaume Proest, opulent
Seigneur qui ne siégeait jamais, et qui se trouva ainsi, tout fortuitement, innocent. Uno
solo demto, scillicet Domino Wilhelmo Proost, Milite, qui rarissime eorum intererat
judiciis ac contuberniis. [Zantfliet, ibid., p. 330.]
(23) Les Echevins étant Bourgeois, ne pouvaient, en aucun cas, être
jugés par le Prince, d'après les Privilèges de la Cité; d'autre part, relevant de
l'Empereur, ils n'étaient point, pour cause d'infamie, justiciables des Vingt Deux. ----
Les Echevinages de la Cité, en effet, étant des Offices Féodaux, relevant directement
de l'Empereur, celui-ci seul pouvait prononcer la déposition des Echevins. Cum
Scabinatus Leodienses sint Feuda Imperii, Scabinique tanquam Supremi Patriae Judîces, à
nemine unquam dignitate moti fuerint. [Dans les Gesta Pontificum Leodiensium, t.
III, p.60.]
(24) On lit, dans une Lettre du 28 novembre 1386, que ce fut on
qualité do Chef légal du Pays, que le Prince prononça les condamnations :
"Comme Sires Soverains et Singuleirs Correcteurs des Esquevins." Il
croyait, nonobstant, avoir outrepassé tellement son Pouvoir, qu'il dut déclarer s'être
conformé, en portant sa sentence, à la volonté expresse du Pays. Le Prince, la Cité et
les Bonnes Villes furent amenés ainsi à en assumer solidairement la responsabilité. A
cet effet, ils formèrent "Une vraye Alliganche et Confederation, que
nos, comme un Corps et un Membre, sens division ny separation, nos ayderons, à bien et à
mal, à peril et à damaige, à plait et à werre, et en toutes aultres manieres, sens nus
contredit, dont nos, ensembles, ou aucuns ou plusseurs de noz separement, poroit ou
pouroyent estre, en corps ou en biens, spirituelment ou corporelment, presseiz ou
endomagiez; et chu qui fait ou forfait serat à lun de nos, sera fait et fourfait à nos
tous, et laiderons vengier et radrechier sens finction encontre tous, etc." [Dans le Pâwelhâr.]
(25) Les Echevins se rendirent auprès de l'Empereur, pour demander
l'annulation de la sentence du Prince et de la Commission d'enquête. Quamobrem
praecipui inter Scabinos Pragae ad praesentiam Romanorum Regis profecti sunt, querelam
longam texentes super injuriis sibi factis per Episcopum Leodiensem et suam Civitatem,
quae in offensam Regiae Majestatis, contra omnem Consuetudinem et Legem Patriae, ipsos a
Scabinatu praesumsissent amovere, quod numquam per prius visum aut auditum fuerat, cum
ipsi perpetui fore deberent. [Zantfliet, i1bid., p. 331.]
L'Empereur délégua deux Seigneurs de sa Cour pour venir rétablir les
Échevins dans leurs fonctions. Après avoir pris connaissance de l'enquête, ces
Commissaires comprirent que la sentence était fondée; et ils l'approuvèrent. Sicque
veteribus Scabinis spe sua frustratis, Milites per viam qua venerant, redire festinabant. [Id.,
ibid.]
(26) Et confestim novi sunt Scabini per Episcopum in primorum locum
subrogati. [Id., ibid.]
(27) Les Légistes, les Hommes de loi, furent ainsi substitués aux
Chevaliers, aux Seigneurs. C'était là toute une révolution judiciaire. Les suites en
furent assez tristes. Les nouveaux Juges se montrèrent fonctionnaires, servilement
dévoués au Prince, qu'ils essayèrent d'élever, croyant s'élever eux-mêmes.
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Godefroid Kurth :
La Cité de Liège au Moyen Age
Edition L. Demarteau, T.II., pp. 118 et suiv. (Liège, 1909) |
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La sollicitude extrême avec laquelle, en 1371 et en 1373, Liège se préoccupa
du recrutement de son Conseil nous rendra peut-être compte d'un événement
considérable qui a passé totalement inaperçu jusqu'à présent : je veux dire
la sortie des échevins du Conseil communal. Ce corps si puissant qui, à
l'origine, avait été lui-même le Conseil et qui, par la suite, avait
longtemps encore exercé une espèce de suzeraineté sur lui, n'y était plus
représenté depuis 1253, ce semble, que par quelques-uns de ses membres;
encore le nombre de ceux-ci parait-il avoir été fixé au chiffre maximum de
quatre. Malgré cette diminution de leur rôle, les actes émanés du Conseil
gardaient toujours la vieille formule imposante : « Nous, les maîtres, les
échevins, les jurés, etc. », tant l'étiquette et le protocole sont
conservateurs ! Brusquement, après 1369, les échevins cessent d'être
mentionnés et disparaissent définitivement du Conseil. Qu'est-ce à dire,
sinon qu'ils en auront été exclus par un règlement électoral connexe à la Lettre des Offices ou à la Lettre
des Trente-Deux hommes? (1).
Cela est d'autant plus vraisemblable que là seconde moitié du XIVe
siècle est remplie, on l'a vu plus haut, de mesures prises contre l'échevinage par le
prince, à l'instance de la Cité. Il suffit de rappeler ici la Loi Nouvelle de
1355 et la Lettre aux Article, de 1361, et d'indiquer dès maintenant la
flétrissure qui allait lui être infligée pour concussion en 1386.
Replacé entre ces diverses mesures de défiance et de répression, le fait que nous
constatons à partir de 1369 cesse d'être une énigme et apparaît comme la continuation
d'une politique parfaitement consciente de la Cité.
Il ne faut pas s'étonner que l'événement n'ait pas laissé de trace
dans l'historiographie. Nous allons avoir a en raconter un autre, le plus important de
l'histoire constitutionnelle de la Cité, et qui a passé tout aussi inaperçu : c'est la
suppression, en 1384, de la parité, c'est-à-dire de la représentation spéciale du
patriciat dans le Conseil communal. Combien on voudrait disposer ici des renseignements
fournis par quelque acte officiel ! Mais non : le verbeux chroniqueur qui a la prétention
de nous raconter l'histoire de son temps, jour par jour, n'a pas même daigné mentionner
la révolution la plus profonde de la vie communale liégeoise. Avec un laconisme bien
fait pour désespérer l'historien, nos sources se bornent à nous apprendre qu'en cette
année, à la veille des élections du 25 juillet, les nobles renoncèrent à leur
représentation spéciale, laissant au peuple le droit de choisir tous les membres du
Conseil comme il voulait. Cette abdication extraordinaire n'était ni plus ni moins que
l'acte du décès politique du patriciat de Liège (2).
Comment y a-t-il été amené ?
Essayons de le dire.
Le patriciat, comme parti politique, avait reçu le coup de mort dans la nuit
du 3 août 1312 : jamais il ne s'était relevé. Le lecteur qui a suivi avec attention
l'histoire de la commune de Liège au XIVe siècle aura pu constater que, dans la longue
série des conflits de cette époque, toute la vitalité politique de la Cité a passé du
côté des petits. Le peuple est au premier plan; c'est lui qui mène la lutte contre
l'arbitraire princier, lui qui a l'initiative de progrès comme la paix des Douze Lignages
ou la paix des Vingt-Deux, lui qui prend en mains les intérêts de la patrie comme dans
l'affaire du comté de Looz.
Sans doute, après la paix de Wihogne, on a rétabli en faveur des patriciens
la parité de 1303, et on leur a rendu comme un bienfait une situation politique que
quarante ans auparavant ils jugeaient indigne d'eux.
Mais il faut remarquer que Cette réforme, ce n'est pas eux qui l'ont conquise, c'est le
prince qui l'a imposée au peuple à la suite d'une guerre victorieuse, et pour donner un
contrepoids aux forces démocratiques.
Dans cette ville où on leur rend l'égalité, quel est désormais le rôle
des grands ? Il est entièrement effacé, et ils ne sont quelque chose qu'à condition de
ne pas paraître s'en douter. Pendant le demi-siècle qui s'écoule de 1328 à 1384, il
n'est guère parlé d'eux qu'à propos de leur stérile opposition à la politique de la
Cité dans l'affaire du comté de Looz. Et quelle opposition ! Timide, sournoise, pleine
de dissimulation, elle n'ose plus s'affirmer au grand jour; sa ressource principale, c'est
de corrompre quelques plébéiens influents pour les opposer aux autres. Le patriciat a
conscience de son impopularité; il se rend compte qu'il ne défend plus que des
intérêts de classe, et il devient étranger à une ville dont il ne peut plus être le
maître.
Cette déchéance politique du patriciat s'explique. Son influence et son
prestige reposaient avant tout, pour ne pas dire exclusivement, sur la richesse; or, la
divisibilité des patrimoines dans des familles d'ordinaires nombreuses ne permettait pas
aux grandes fortunes de se maintenir longtemps dans les mêmes mains, et l'on a déjà vu
que patriciens et nobles de Hesbaye retombaient facilement, par le jeu naturel des choses,
au rang de « gens laburans de communs mestiers ». Sans doute, quelques lignages
échappèrent à l'appauvrissement, mais ils furent l'exception et, d'ailleurs, ils se
détachèrent du patriciat pour se confondre plutôt avec la noblesse. La classe du
patriciat se raréfia donc de plus en plus et cessa de former un corps compact et nombreux.
D'autre part, les petits arrivaient souvent, par leur travail, à une
condition économique égale et même supérieure à celle de beaucoup de patriciens.
Ceux-ci se voyaient peu à peu débordés par une nouvelle catégories de riches. Dès
lors, la seule raison d'être de leur représentation spéciale au sein du Conseil
disparaissait. Bien plus, on peut dire que la parité devenait pour les patriciens un
leurre. Elle masquait mal la supériorité du parti populaire, force d'irrésistible
entraînement qui savait, au besoin, détacher du groupe patricien lui-même les voix
nécessaires pour constituer au Conseil une majorité favorable aux intérêts de la
plèbe. Elle ne pouvait se maintenir qu'à la condition de ne jamais servir à contrarier
la volonté des petits, c'est-à-dire, en d'autres termes, d'être inutile. Elle pouvait
même être fort dangereuse pour les grands, s'ils voulaient la prendre au sérieux et
l'utiliser comme instrument de résistance aux volontés populaires, car alors elle les
désignait à la vindicte publique. Dans ces conditions, elle n'était plus qu'un
archaïsme pur et simple, et il n'est pas étonnant que les patriciens eux-mêmes l'aient
compris. Leur désistement fut une abdication résignée et raisonnée.
Voilà comment, s'il est permis de suppléer par des conjectures au silence
des documents, se consomma sans violence, sans convulsion, sans bruit, la plus profonde
révolution que l'histoire constitutionnelle de Liège ait eu à enregistrer. Elle fut
définitive. Le patriciat, une première fois exclu du Conseil comme corps pendant les
années 1312 à 1328, en sortait cette fois pour toujours. Comme pour imprimer à son
abdication le cachet des choses irrévocables, un gros scandale qui éclata deux ans
après vint consommer l'anéantissement de son prestige.
Un certain Gilles de Laveux, qui avait perdu un procès devant le tribunal
des échevins, ameuta l'opinion publique contre eux, les accusant de vendre la justice et
de s'enrichir des dépouilles des plaideurs. Ses paroles trouvèrent de l'écho, et,
encouragé par ses adhérents, il put monter une de ces mises en scène qui produisaient
toujours un effet infaillible sur la multitude populaire. Un jour que le
prince évêque
avait réuni l'assemblée des citains au Palais, Gilles de Laveux, entouré de ses
nombreux partisans, prit la parole et prononça un discours qui doit avoir eu un
retentissement extraordinaire, puisque trois chroniqueurs ont voulu nous en conserver la
teneur textuelle (3).
« Bonnes gens, lui font-ils dire, vous savez, par les plaintes et les
clameurs quotidiennes du peuple, combien la Cité et tout le pays ont à souffrir des
jugements iniques de nos échevins. Il n'y a là-dessus qu'un cri, et je ne crains pas de
dire que je parle en votre nom à tous. Vous êtes tous convaincus avec moi que, dans
leurs sentences, ils ne regardent pas à la justice de la cause, mais uniquement aux
personnes : ils font triompher non pas ceux qui ont le meilleur droit, mais ceux qui
apportent le plus d'argent. Ils font durer les procès à l'infini, et ne les terminent
que lorsque la bourse des plaideurs est à sec. Dira~t-on que je les calomnie en les
accusant d'être des voleurs, ces hommes qui, par la fraude et par le dol, s'engraissent
de la sueur et du sang de leurs concitoyens ? Vous allez en juger. Cette pauvre veuve que
je vois là en larmes avait à défendre son patrimoine contre un injuste envahisseur :
elle comptait sur une sentence favorable, parce qu'elle avait payé cent florins aux juges
à titre d'épices. Son riche adversaire l'apprit; il paya davantage et gagna son procès,
tandis que la pauvre veuve se voyait dépouillée à la fois de son patrimoine et de son
argent. Des exemples de ce genre, on en pourrait citer à foison, non seulement dans cette
Cité, mais dans toutes les villes et dans tous les villages de la principauté. Et les
coupables se flattent de l'impunité, parce qu'il n'y a pas d'appel de leurs sentences,
quelles qu'elles soient, et qu'ils jouissent de l'inamovibilité, étant cependant nos
concitoyens et les officiers de notre prince, envers lequel ils sont responsables.
« Pardonnez-moi, chers concitoyens, de vous citer encore un ou deux
exemples, puisque les intéressés sont là sous nos yeux. Voilà, dans cette assemblée,
Raze de Waroux, échevin. Lorsqu'il y a peu de temps il épousa ma sur, il n'avait
pas un revenu de cent muids : aujourd'hui il en a deux mille cinq cents. Vous connaissez
Gilles Chabot, qui était dernièrement encore un tout petit chevalier : aujourd'hui, quel
n'est pas le chiffre de sa richesse? D'où leur vient à eux et à leurs collègues cette
opulence? Poser la question c'est la résoudre.
« Il vous appartient, honorés conseillers de la Cité et honnêtes
concitoyens, d'apporter un prompt remède au mal. Si vous voulez savoir mon avis, je vous
le dirai franchement. Que le prince nomme parmi vous quatre gens de bien, que chaque
métier de son côté désigne un de ses membres, que chaque bonne ville nomme le sien, et
que cette commission soit chargée de faire enquête en votre nom sur les sentences que le
tribunal des échevins a rendues depuis vingt ans, puis prenne les mesures requises par le
bien public pour mettre un terme à leurs concussions ».
Un tonnerre d'applaudissements couvrit ces paroles. Raze de Waroux,
l'échevin mis personnellement en cause, ne sut répondre que par quelques paroles
irritées et menaçantes, qui ne réussirent qu'à exaspérer le public. Cédant aux
réclamations universelles, l'évêque nomma la commission d'enquête (4), dans laquelle la Cité et chacune des bonnes villes furent
invitées à se faire représenter, si bien qu'elle se composa de plus d'une soixantaine
de membres. L'un des quatre délégués du prince était le chroniqueur Jean d'Outremeuse,
auquel nous devons une relation versifiée de l'incident (5). Il ne fut pas facile de triompher de la terreur qu'inspirait
toujours le redoutable tribunal; parmi les commissaires eux-mêmes, il y en eut qui
tremblaient d'accepter leur fonctions, et il fallut, pour les décider, que, par un acte
nouveau, le prince leur garantît sa protection spéciale (6).
L'enquête dura plusieurs jours : elle établit à l'évidence la
culpabilité des échevins, à l'exception d'un seul, Guillaume Proest de Melin, qui fut
reconnu innocent. En conséquence, les treize coupables furent cités à l'Anneau du
Palais, condamnés à de fortes amendes et à restitution et déchus de leurs offices.
Ils ne voulurent pas s'exécuter, mais les États, réunis le 10 novembre, décidèrent de
confisquer leurs biens jusqu'à concurrence des sommes nécessaires pour indemniser les
victimes. Quelques~uns se soumirent; les autres partirent pour Prague et obtinrent
subrepticement de l'empereur Charles IV un édit qui les rétablissait dans leurs
fonctions. Mais lorsque les agents impériaux chargés de l'exécution de l'édit
arrivèrent à Liège et qu'ils se rendirent compte des faits, ils repartirent en
déclarant que la peine était trop légère (7).
Tel fut le triste dénouement d'une affaire dans laquelle sombra l'honneur de
la plus ancienne comme de la plus puissante institution civile de Liège. Le triomphe de
la Cité était complet elle portait le dernier coup à l'échevinage. Elle l'avait
humilié en 1361; aujourd'hui, elle le plongeait dans l'opprobre. Henri de Dinant était
vengé. La honte rejaillissait sur le patriciat lui-même, duquel sortaient les échevins
condamnés, et l'on peut dire qu'il ne s'en releva pas. La sentence de 1386 consacrait
l'abdication de 1384 et la transformait en destitution.
Quant au parti populaire, il arrivait au terme de ses longs efforts.
L'uvre ébauchée en 1303 recevait son couronnement après quatre-vingts ans
d'efforts laborieux et de luttes opiniâtres. Le peuple supprimait l'aristocratie comme
corps politique et inaugurait dans la Cité le règne de l'égalité absolue. |
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(1) Sur les relations entre
l'échevinage et le conseil, v. l'Appendice.
(2)
A proprement parler, un seul chroniqueur liégeois a raconté le désistement des
patriciens, encore est-il inédit; c'est un abréviateur de Jean d'Outremeuse écrivant :
« L'an susdtt XIIIc IIIIxx et IIII aI Saint-Jacques s'ensuyt novelle élection. Les
nobles renoncherent à leur élection des maistres, et furent alors eslus non
obstant par les mestiers saigneur Bairé de Lardier et Jehan le Cok. » MS.
de la Bibliothèque royale de Belgique, II, 2754, p. 202. Le fait est rappelé
incidemment par voie de prétérition dans Jacques d'Hemricourt (« al tems que ly gens
de linage avoient le moitieit de gouvernement delle Citeit, alle queil ilh renonchont l'an
1384 alle Saint Jake », Miroir des nobles de Hesbaye, p. 209) et par la Paix de
Tongres 1403 (Salveit que des gens de linaiges qui, par la tenure de la lettre de
Saint-Jaqueme avoient élection de eslyre unc maistre et unc nombre de jureis et qui a ce
ont renonchiet, n'aront nulle élection, Bormans, Ordonnances, t. I, p. 303).
C'est absolument tout. Foullon, t. 1, p. 448, croit savoir qu'en l'année 1384, Arnoul de
Homes enleva le droit d'élire les maîtres et le Conseil aux douze familles nobles qui
l'exerçaient et le donna au peuple : je ne sais d'où est tiré ce renseignement, et il
serait curieux de savoir ce qu'il y a de fondé quant à ces douze familles. Daris, t. Il,
p. 658, écrit : « Ce triomphe des plébéiens ne fut pas obtenu sans violence, car, le
31 juillet 1384, le prince-évêque autorise le clergé à sortir de la Cité à cause des
désordres qui la troublaient. » Et, sur la foi de Daris, M. Joseph Demarteau ajoute : «
La démocratie célébrait son triomphe de telle façon qu'une pièce du temps nous a
conservé l'autorisation délivrée le 31 juillet par l'évêque au clergé, de sortir de
la Cité, à cause des troubles qui la désolaient. C'était l'immédiat et premier
résultat du triomphe de la démocratie. » (La Démocratie liégeoise, p. 51.) Il
y a là une erreur facile à dissiper. La charte invoquée par Daris, et que cet auteur
croit du 31 juillet 1384, est en réalité du 30 juillet 1284 et a pour auteur Jean de
Flandre; on la trouve dans Bormans et Schoolmeesters, t. Il, p 384. Cf. ci-dessus, t. I,
p. 232, où l'on a imprimé par erreur 1286 au lieu de 1284.
(3) Raoul de Rivo, p. 58; chronique de 1402, p. 400; Zantfliet, col.
329.
(4) L'acte instituant la commission d'enquête est du 2 décembre 1380; on en
trouve le texte dans de Borman, t. I, p. 472.
(5) Jean d'Outremeuse, t, VI, pp. 702-706.
(6) V. l'acte du 28 novembre 1386, à l'Appendice.
(7) V. le détail dans de Borman, t I, pp. 151-155.
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F. Magnette :
Précis d'histoire Liégeoise,
1re éd., Vaillant-Carmanne, pp. 115 et suiv. |
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Affaiblissement de
l'autorité du corps
des échevins. |
En présence de cette politique agissante et absorbante
des représentants de la masse populaire, en présence aussi de
nombre de mesures prises contre l'Echevinage dans la
seconde moitié du XIVe siècle, ce corps de magistrats, autrefois et pendant
si longtemps seuls chefs de la commune, sentit qu'il n'y avait plus d'espoir pour lui de
pouvoir contrebalancer l'influence absolument prépondérante qu'avaient prise au sein du
Conseil les délégués des métiers. Depuis 1253, les échevins ne s'y trouvaient déjà
plus qu'au nombre de quatre. Après 1369, brusquement, leurs noms n'y sont plus
mentionnés et disparaissent des listes des membres du Conseil communal. Cette disparition
est tout un événement. |
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Ils
renoncent à
toute représentation
spéciale au Conseil. |
Mais il y eut davantage, et ceci était encore plus symptomatique des temps
nouveaux.
En 1384 se produisit
ce qu'un auteur a appelé, avec un peu d'exagération « la révolution la plus
profonde de la vie communale liégeoise » (Kurth). En effet, à la veille
des
élections pour le renouvellement du corps des maîtres et des jurés, les patriciens
prenant, eux aussi, conscience de l'inutilité de leurs efforts à vouloir lutter
d'importance politique avec les Petits et à remonter le courant populaire, atteints
déjà terriblement dans la nuit du Mal Saint-Martin, renoncèrent d'eux-mêmes au
privilège que leur avait encore solennellement octroyé et confirmé la Lettre de
Saint-Jacques de 1343 (1). En déclarant qu'ils abandonnaient toute représentation
spéciale, ils laissaient au peuple le droit de choisir tous les membres du
Conseil, où et comme il le voulait. « Cette abdication extraordinaire n'était ni plus
ni moins que l'acte du décès politique du patriciat de Liége » (Kurth).
Et comme si cela n'était pas encore suffisant, des incidents ayant éclaté
deux ans après (1386), qui avaient contribué à jeter la plus grave suspicion sur
l'intégrité des membres du tribunal des échevins, au point qu'une sentence des plus
sévères dut être comminée contre eux par le prince et par les Etats, les Grands
perdirent le dernier monopole qu'ils conservaient encore, celui de l'Echevinage.
Arnoul de Homes crut en effet pouvoir éviter la répétition des abus en appelant pour la
première fois des hommes sortis des rangs de la bourgeoisie à siéger à côté des
juges aristocrates de la Haute et Souveraine Cour de justice de Liège ! |
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Disparition de
l'aristocratie urbaine
comme corps
politique. |
Ainsi se trouvait consommée la suppression de
l'aristocratie urbaine comme corps politique et social et s'inaugurait le règne de l'égalité absolue des classes devant
les fonctions publiques. L'uvre,
préparée en 1313 par la paix d'Angleur, continuée et
raffermie par la paix de Fexhe, par la Lettre de Saint-Jacques et les paix des XXII,
achevait son évolution fatale en 1384 et 1386. |
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Conclusion. |
A partir du
règne d'Arnoul de Homes, les institutions liégeoises furent donc fixées dans leurs grandes lignes, tant dans la Cité que dans la
principauté. Ce qui les caractérise d'un mot, c'est que, grâce à la domination devenue
prépondérante des métiers, qui seuls jouirent des droits politiques et à qui les
questions importantes devaient être soumises, grâce aussi à la représentation de
toutes les villes dans l'assemblée des Etats (le Sens du Pays), elles firent de la
constitution nationale liégeoise l'organisation la plus purement démocratique que les
Pays-Bas aient connue au moyen âge (Pirenne).
« Cette constitution, unique en Europe, a pu écrire un auteur (Hanus),
donnait au monde le merveilleux spectacle d'un petit peuple arrivé par son ardent amour
de la liberté et au prix des plus persévérants efforts, à un degré de puissance
politique qui n'a jamais été dépassé nulle part.
» C'était la nation représentée par les trois ordres qui faisait
la loi. Celle-ci ne pouvait être scellée et promulguée que si elle avait réuni le
consentement unanime des trois ordres... Et puis, comme gardien vigilant de la
constitution, des libertés et des lois, Liège possédait la plus originale, la plus
populaire, la plus remarquable des institutions, le célèbre Tribunal des XXII où les
villes avaient une prépondérance écrasante. Dans aucune autre contrée de la Belgique
ni de l'Europe, jamais peuple n'a joui d'une autorité plus grande ; jamais petite
bourgeoisie n'a joué un rôle plus considérable dans le gouvernement du pays et celui de
la Cité ». |
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(1) Voir page 108.
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