|
|
|
J.-J. Thonissen
Biographie nationale T.IX, pp. 479 et suiv.
publiée par l'Académie royale des sciences, des lettres et des Beaux-arts de
Belgique,
Bruxelles, 1897. |
|
HORNE (Jean DE), nommé
tour à tour Jean de Wilde, Villanus, Sauvagius, de Ville, de Villers,
joua un rôle important dans les dissensions intestines et les guerres qui
désolèrent le pays de Liège sons le règne du prince-évêque Louis de Bourbon.
Il était fils d'Arnold de Horne, dit de Wilde, seigneur de Kessenich,
et d'Élisabeth, fille naturelle de Jcan de Looz, seigneur de Heinsberg et de
Juliers. Il était, par sa mère, le neveu du prince-évêque Jean de Heinsberg
qui, en 1455, avait résigné son évêché au bénéfice de Louis de Bourbon,
neveu du duc de Bourgogne Philippe le Bon.
Devenu seigneur
de Kessenich par la mort de son père, survenue entre 1435 et 1447, Jean de
Horne apparaît dans l'histoire de Liège en 1456, par la revendication du
fief de Bocholt, qui avait jadis appartenu à la seigneurie de Kessenich. Sa
tante Philippine, autre fille naturelle de Jean de Looz, avait épousé le
seigneur de ce village, Jean de Bunde. Celui-ci étant décédé sans laisser
d'enfants, Jean de Horne éleva des prétentions sur le fief, sous le prétexte
que celui-ci avait fait retour à sa famille ; mais, certain de ne Bocholt et en chassa les agents de sa
tante Philippine. Quelques jours plus tard, pour donner à son usurpation une
apparence de légalité, il alla faire relief de la seigneurie à la cour
féodale de Curange ; mais Philippine réclama comme usufruitière du fief,
intenta un procès à l'usurpateur, et, par sentence du 28 octobre 1457, la
cour de Curange lui donna gain de cause et la réintégra dans la possession
qui lui avait été violemment enlevée.
Un autre procès
ne tarda pas à surgir. Dix jours après le relief de Jean de Horne à la cour
de Curange, le 26 octobre 1458, Othon, frère de Jean de Bunde, s'était
également fait investir du fief de Bocholt, au palais de Liège, en alléguant
qu'il était le plus proche héritier du dernier seigneur. 11 en résulta une
seconde contestation judiciaire, au cours de laquelle Philippine,
usufruitière du fief, vint à mourir. Othon, moyennant des conditions que
nous ignorons, céda alors tous ses droits au comte Jacques de Horne et, le 7
mars 1464, Jean de Horne imita cet exemple (1).
A partir de ce
moment, Jean de Horne, débarrassé des soucis d'une longue et coûteuse
procédure, prit une part active à toutes les révoltes des Liégeois contre le
prince-évêque Louis de Bourbon. On prétend que, neveu de l'évêque Jean de
Heinsberg, il était indigné de l'ingratitude de Louis de Bourbon, qui
affectait de dédaigner son prédécesseur et de persécuter tous ceux qui
avaient joui de sa confiance. Il est plus probable que, réduit aux faibles
ressources que lui fournissait la modeste seigneurie de Kessenich, il
cherchait dans les dissensions civiles un moyen de s'enrichir et d'occuper
un rang distingué parmi ses contemporains.
Lorsque le pape
Paul II eut confirmé, en 1465, l'interdit que Louis de Bourbon avait lancé
sur sa ville épiscopale, Jean de Ilorne s'associa à Raes de Heers et à Baré
de Surlet, pour pousser le peuple à la révolte contre l'évêque et à la
guerre contre le duc de Bourgogne.
Nommé
commandant de la milice de Tongres, il assista en cette qualité, en 1467, au
siège de la ville de Huy, où Louis de Bourbon, déclaré rebelle par
ses propres sujets, avait cherché un refuge. Il y remplit, avec Vincent de
Bueren, Hubert Surlet et Eustache de Straile, les fonctions de lieutenant
des deux chefs populaires que nous venons de nommer. La ville fut prise,
mais l'évêque réussit à s'échapper avant l'entrée des vainqueurs.
Un mois plus
tard, le 28 octobre, il commandait le contingent de Tongres à la funeste
bataille de Brusthem, où plus de trois mille hommes de l'année liégeoise
perdirent la vie. Il parait même que, malgré sa valeur et sa prudence
habituelle, on doit lui imputer une part de ce désastre. Les autres chefs de
l'armée voulaient remettre le combat au lendemain, parce que les soldats
étaient fatigués par une longue marche et que les milices du comté de Looz
n'étaient pas arrivées ; ruais les Tongrois, qui avaient réclamé et obtenu
l'honneur de combattre en première ligne, cédant à une impétuosité
irréfléchie, se ruèrent avec fureur sur les soldats de Charles le Téméraire.
Ils furent repoussés, et jetèrent le désordre dans les premiers bataillons
des Liégeois. La seconde et la troisième ligne, attaquées par des troupes
déjà victorieuses, plièrent à leur tour après avoir vaillamment combattu, et
Charles le Téméraire obtint une victoire complète.
On
connaît les tristes conséquences de ce désastre.
Quelques jours
après la bataille, le duc de Bourgogne, accompagné de Louis de Bourbon, fit
son entrée à Liège, par une brèche de quarante toises, pratiquée à côté de
la porte Sainte-Marguerite. Il imposa de dures conditions au peuple
liégeois. Les habitants qui avaient participé aux troubles des années
précédentes s'empressèrent de quitter la ville, au nombre de plus de cinq
mille. Une sentence rendue au nom du duc et de l'évêque infligea l'exil
perpétuel et la confiscation des biens à tous ceux qui avaient pris la
fuite. Jean de Horne fut du nombre
et chercha un asile en France.
L'un des articles du traité imposé aux
Liégeois portait que, chaque année, les échevins prêteraient au duc et à ses
successeurs le serment «
de lui être bons et obéissants, sans entreprendre sur lui ou sur ses pays,
et qu'ils le reconnaîtraient comme souverain avoué et gardien de la cité ».
Un autre article ajoutait que le duc et ses successeurs seraient gouverneurs
et avoués souverains des villes et et des églises du pays de Liège et du
comté de Looz. Un capitaine bourguignon, le sieur de Humbercourt, qui, en
qualité de lieutenant général du Térnéraire, résidait à Liège, pour
surveiller l'exécution de ces clauses blessantes, gouvernait le pays avec
une rigueur inexorable, multipliant les supplices, confisquant les biens,
démolissant les remparts des villes de la principauté et augmentant chaque
jour le nombre des proscrits.
Ceux-ci,
instigués par les agents de Louis XI, toujours prêt à susciter des embarras
au duc de Bourgogne, prirent une résolution audacieuse. Séparés de leurs
familles, réduits au désespoir, résolus à braver tous les périls pour sortir
de leur misérable condition, ils envahirent le pays de Liège, sous la
conduite de Jean de Horne. Ils commencèrent par se répandre en bandes plus
ou moins nombreuses dans le Condroz et le marquisat de Franchimont ; puis,
se rencontrant et profitant d'une absence momentanée de Humbercourt, appelé
à l'armée de son maître, ils se dirigèrent vers la capitale, où, grâce au
désarmement du peuple et à la démolition des remparts, ils entrèrent sans
résistance, le 9 septembre 1468. Un nombre considérable de mécontents
étaient venus grossir leurs rangs. Tous portaient la croix droite de France
par opposition à la croix en sautoir des Bourguignons.
Après avoir placé les armes de France
dans tous les carrefours de la ville, Jean de Horne, devenu l'idole de ses
soldats, et son lieutenant Vincent de Bueren, que nous avons vu figurer au
siège de Huy, s'installèrent sans façon dans les appartements du palais
épiscopal.
Mais l'ivresse de la victoire fut de
courte durée. Après avoir délivré la ville du joug des Bourguignons et
rétabli les corporations de métiers avec leurs privilèges traditionnels, les
proscrits se mirent à songer sérieusement à leur situation. Celle-ci était
désespérée. Charles le Téméraire était à la veille de conclure un traité de
paix avec Louis XI ; les soldats de Jean de Horne, armés de bâtons et de
piques grossièrement fabriquées, allaient se trouver en présence de toutes
les forces du redoutable duc d'Occident, et le roi de France, cet éternel
fauteur de troubles, n'était pas homme à se compromettre pour les sauver.
Justement alarmés de l'avenir, les proscrits se rendirent en masse au
monastère de Saint-Jacques, pour y implorer la protection de l'évêque de
Tricarie, que le pape avait envoyé à Liège, avec le titre de légat, pour
lever l'interdit et rétablir la paix entre Louis de Bourbon et son peuple. A
genoux, la tête inclinée, les mains jointes, dans l'attitude la plus humble,
ils crièrent merci et supplièrent le prélat de les réconcilier avec leur
maître légitime, protestant que jamais ils n'avaient eu l'intention de le
dépouiller de sa souveraineté (2). A la vue de
cette foule amaigrie par la misère et couverte de haillons, le coeur du
légat fut ému ; il promit d'implorer le pardon du prince et se rendit, le 14
septembre 1468, à Maestricht, accompagné d'une députation des proscrits.
Louis de Bourbon, qui résidait momentanément dans cette ville, les
accueillit avec bienveillance. Il consentit à les recevoir en grâce, à
condition qu'ils vinssent à sa rencontre, sans armes et dans l'attitude de
suppliants, pour demander leur pardon. Ils acceptèrent cette condition, mais
ne voulurent pas donner leur assentiment à la dissolution des métiers exigée
par le prince, et les négociations furent rompues.
Elles ne tardèrent pas â être reprises,
et, grâce aux efforts généreux du légat, elles obtinrent le résultat désiré.
Le 30 septembre, ce haut dignitaire de l'Eglise marchait, à la tête des
Liégeois, à la rencontre du prince-évêque, arrivant de Tongres, accompagné
d'une partie de la noblesse du pays. L'espoir était dans tous les coeurs, la
joie rayonnait dans tous les yeux. Encore une heure, et la réconciliation
allait être un fait accompli, quand un cavalier arrivant à bride abattue
remit à Louis de Bourbon un message du duc de Bourgogne. Celui ci faisait
savoir à son cousin qu'il envoyait Humbercourt à Tongres avec un corps de
Bourguignons. Il lui ordonnait de ne pas entrer en négociation avec les
brigands qui avaient méconnu son autorité, en ajoutant qu'il arrivait
lui-même sur les lieux pour châtier les rebelles. L'évêque, habitué à obéir
aux ordres du duc, rebroussa chemin, et les Liégeois apprirent avec stupeur
que leur sort était remis en question.
Louis de Bourbon retourna à
Tongres, accompagné du légat, et y fut bientôt rejoint par Humbercourt, qui
avait devancé les troupes annoncées.
Alors Jean de Horne et les autres chefs
des proscrits conçurent un projet d'une audace extrême. Sachant qu'ils
n'avaient aucune pitié à attendre du Téméraire, ils résolurent de s'emparer
du prince-évêque et de l'amener à Liège, afin de conclure la paix avec lui
ou, au besoin, de le faire servir d'otage. Le 8 octobre, entre six et sept
heures du soir, ils se divisèrent en trois corps, sortirent par trois portes
différentes et se dirigèrent, par des chemins détournés, vers Tongres. A
onze heures, ils se rencontrèrent à l'entrée de la ville, au nombre de plus
de deux mille. Jean de Horne, Goswin de Strailhe et Jean de Lobos, chef
populaire du comté de Looz, se trouvaient à leur tête.
Avec son insouciance et sa légèreté
habituelles, Louis de Bourbon vivait à Tongres comme il avait vécu à Liège,
avant le commencement des troubles. Les banquets, les tournois, les chasses
et les comédies absorbaient ses journées. Sa présomption était telle qu'il
n'avait pas même permis à Humbercourt de placer des sentinelles aux portes
de la ville, entièrement démantelée par les Bourguignons après la bataille
de Brusthem.
Jean de Horne, qui avait commandé la
milice de Tongres et qui connaissait parfaitement les lieux, divisa ses
soldats en trois détachements. Le premier s'élança vers la maison du
prince-évêque, contiguë à celle du légat. Le second courut à la maison de
Humbercourt, et le troisième se chargea de la garde des avenues. Humbercourt,
réveillé en sursaut, revêtit rapidement son armure, saisit ses armes, et,
pendant que ses gens luttaient contre les assaillants, franchit la haie du
jardin et se réfugia chez l'évêque, lequel, à son tour, avait cherché un
asile dans la demeure du légat, en passant par une ouverture pratiquée dans
le mur mitoyen. Le plus grand désordre régnait dans la ville. Des
gentilshommes et six chanoines de Saint-Lambert, qui avaient voulu s'enfuir,
furent mis à mort. Quelques serviteurs de Humbercourt s'étaient fait tuer
pour donner à leur maître le temps de s'habiller et de rejoindre l'évêque.
Aux premières lueurs du jour, Louis de
Bourbon parut à une fenêtre et dit aux groupes armés qui cernaient la maison
:
«
Qui êtes-vous et que voulezvous? » Jean de Horne s'avança et répondit :
«
Nous sommes les exilés et nous ne demandons qu'une seule chose, c'est que
vous, notre prince, soyez reconduit par nous à Liège. Ce sera un avantage
pour nous, et vous ne vous en repentirez pas. » L'évêque ayant demandé s'il
lui serait permis d'emmener les hommes de sa suite et si ceux-ci se
trouveraient en sûreté, Jean de Horne lui donna l'assurance qu'aucun d'eux
ne serait molesté, excepté les traîtres. --
«
Quels sont, lui dit alors l'évêque, ceux que vous appelez les
traîtres? » --
«
Ce sont, lui répondit aussitôt son interlocuteur, ceux que la cité a
proscrits, tels que Jean de Seraing et quelques autres individus de la même
espèce. » A l'instigation de Humbercourt, qui se trouvait à côté de lui, le
casque eu tête et la visière baissée, l'évêque dit encore :
«
Dans quelle classe placez-vous Humbercourt? Le comptez-vous parmi
les traîtres? » -- Non, répondit Jean de Horne, celui-là est un noble et
vaillant soldat. Est-il ici? » A ces mots, Humbercourt leva sa visière ,
s'avança lui-même au bord de la fenêtre et dit à Jean, qui, le casque à la
main et avec toutes les marques extérieures du respect, le sommait de se
rendre :
«
Je suis votre prisonnier, sous la condition
que j e ne serai ni conduit à Liège, ni forcé de porter la croix droite du
roi de France. Vous m'accorderez, en outre, un délai de quarante
jours, à l'expiration desquels je me constituerai votre prisonnier au
lieu que vous me désignerez. Jurez d'observer ces engagements en présence du
légat et de l'évêque. » Jean de Horne consentit à tout, sans exiger d'Humbercourt
d'autre promesse que celle de prier le duc de Bourgogne d'accorder la paix
au peuple de Liège.
A neuf heures du matin, l'évêque, cédant
aux cris de la foule, se mit en route vers Liège. Il venait de monter à
cheval, lorsque Strailhe aperçut Humbercourt qui semblait vouloir se cacher
derrière les gens de la suite de l'évêque. Strailhe s'empara de lui, et,
malgré ses protestations, le capitaine bourguignon fut obligé de prendre
place dans le cortège. Heureusement, au sortir de la ville, il
rencontra Jean de Horne et lui rappela ses promesses.
«
Je ne demande pas mieux que de tenir ce que j'ai promis, répondit le chef
des proscrits ; mais vous voyez bien que je ne suis pas seul. »
Humbercourt, esprit fécond en ressources, lui donna le conseil de faire
publier à son de trompe que tous, sous des peines sévères, avaient à suivre
l'évêque à Liège. Jean eut recours à ce moyen, et quand le dernier des
proscrits se fut mis en route, il donna la liberté à Humbercourt et à tous
ses serviteurs, en disant :
«
Vous voyez comment nous nous
conduisons envers nos ennemis. Ayez soin d'en rendre compte à votre maître.
»
A une heure de l'après-midi, le
prince-évêque et le légat du pape firent leur entrée à Liège, au milieu de
bruyantes acclamations populaires. Deux jours après, le peuple fut convoqué
au palais, pour s'y réconcilier publiquement avec son souverain. Les deux
prélats s'y rendirent, précédés de Jean de Horne, devenu le grand mayeur de
la cité et portant à la main la baguette de justice, insigne de ses hautes
fonctions. L'évêque dit au peuple :
«
Mes enfants, il n'y a que trop longtemps que les querelles domestiques nous
désunissent, peut-être parce que j'ai trop longtemps prêté l'oreille à
certaines gens, qui me déguisaient les choses ou les exposaient en les
altérant. Je veux être désormais plus circonspect, plus modéré. Je ferai
tout mon possible pour prendre les voies de la douceur et de la paix. Ayez
confiance en votre évêque, qui est bien résolu à vivre et à mourir avec
vous. » Au milieu de l'enthousiasme causé par ces paroles généreuses,
on décida que tous les chevaux de la maison de l'évêque lui seraient rendus,
et cet incident si simple fournit à Jean de Horne l'occasion de faire un
exercice redoutable de sa nouvelle dignité. Quelques bourgeois ayant blâmé
cette décision, en proférant des paroles insultantes pour le prince, le
bourgmestre Amel de Velroux dit au grand mayeur :
«
Je vous requiers de faire justice, selon le serment que
vous avez prêté à monseigneur.» --
«
Ainsi ferai-je, » répondit Jean. Il fit pendre l'un des coupables et bannit
l'autre à perpétuité des terres de Liège.
Le 18 octobre, on publia un concordat,
intervenu entre le prince et les chefs du peuple. Le même jour, on enleva
les armes de France des carrefours de la ville.
Quand Charles le Téméraire apprit ces
événements, sa colère fut extrême. Ayant fait la paix avec Louis X1, qui
s'était mis imprudemment en son pouvoir à Péronne, il força ce roi à le
suivre à Liège, jurant de tirer une vengeance éclatante d'une cité
turbulente qui n'avait cessé de braver son autorité et de méconnaître ce
qu'il appelait ses droits. Le 15 octobre, l'avant-garde de son armée entra à
Tongres et livra cette ville au pillage. Le duc l'avait condamnée à périr
par le feu ; mais les habitants, à force d'instances auprès de
Humbercourt, l'un des chefs de l'avant-garde, réussirent à échapper à ce
malheur, moyennant un don de deux mille florins du Rhin.
Bientôt le tour de la capitale allait
venir.
Quand le duc fut arrivé à Tongres, il
envoya à Liège son maître d'hôtel, Pierre de Hagenbach, pour sommer Jean de
Horne et les autres proscrits de sortir immédiatement du pays, sous peine de
mort. N'ayant reçu qu'une réponse méprisante, Hagenbach partit en annonçant
l'arrivée prochaine d'une armée bourguignonne. Le peuple liégeois, informé
de cette menace, prit la résolution de se défendre jusqu'à la dernière
extrémité.
Un premier combat eut lieu le 22 octobre.
Un corps bourguignon était arrivé à Lantin, à une lieue et demie de la
ville. Soit que le sire de Ravestein, qui commandait cette troupe, dédaignât
des ennemis qu'on lui représentait comme une bande de misérables
déguenillés, soit qu'il se fût imaginé que les proscrits et leurs partisans
avaient quitté la ville, il ne prit aucune des précautions requises pour
garantir la sécurité de son camp. Jean de Horne en fut aussitôt informé et
s'empressa d'en profiter avec sou audace habituelle. Sortant en silence à la
tête d'une troupe nombreuse, il se rua sur les Bourguignons et leur fit
subir des pertes cruelles ; mais, bientôt revenus de leur surprise, ils
serrèrent les rangs, prirent l'offensive et forcèrent les Liégeois à battre
en retraite, après leur avoir tué beaucoup de monde.
Ce premier épisode n'était pas de nature
à encourager les partisans de la résistance. Jean de Horne se rendit auprès
de l'évêque, lui rendit compte de l'insuccès final du combat de Lantin et
avoua nettement que la guerre aurait pour inévitable résultat la destruction
complète de la cité de saint Lambert. Le peuple fut convoqué au palais avec
les chefs des proscrits et, d'un accord unanime, on décida que des députés
seraient envoyés auprès du duc pour conclure une capitulation. Ces députés
furent l'évêque lui-même et le légat. Amel de Velroux et quelques chefs de
la bourgeoisie reçurent l'ordre de les accompagner ; Jean de Horne les
escorta jusqu'en vue du camp de Ravestein.
Le duc se montra inexorable. Au légat du
pape, qui, prosterné à ses genoux, le suppliait en pleurant de faire grâce à
une ville infortunée, il répondit avec hauteur :
«
Ne me parlez plus de pardonner.
Maître, par le droit de la guerre, de la vie et des biens de ces rebelles
incorrigibles, je les châtierai à mon plaisir.»
Dès cet instant, toutes les hésitations
cessèrent. Une lutte à mort fut irrévocablement décidée.
Jean de Horne touchait au terme de son
aventureuse carrière. Il allait livrer son dernier combat.
Ayant appris que les soldats du maréchal
de Bourgogne, cantonnés dans le faubourg Saint-Léonard, négligeaient, eux
aussi, de garder leurs approches, Jean résolut de leur faire payer chèrement
cette insouciance. Le 27 octobre, il ordonna aux chefs des métiers de réunir
silencieusement leurs troupes aux portes de Saint-Léonard et de Vivegnis,
aussitôt que la nuit serait venue. Il s'entoura lui-même des plus vaillants
de ses compagnons et, profitant des ténèbres et se cachant le mieux
possible, il gravit les sentiers qui, à travers les vignobles, mènent à la
colline qui domine l'extrémité du faubourg. Arrivée là, toute la troupe se
précipita sur les Bourguignons, dans les rues, les maisons et les vergers du
faubourg, leur enleva deux drapeaux, tua près de mille hommes et en blessa
un plus grand nombre, parmi lesquels se trouvaient Humbercourt et le prince
d'Orange. Deux mille archers, se croyant en face d'une armée entière,
prirent la fuite en abandonnant leurs bagages. Mais la suite du combat ne
répondit pas à ce brillant début. Les plus braves soldats du duc, et surtout
les nobles, ralliés après les premiers moments de confusion, se postèrent
dans le voisinage de la porte Saint-Léonard et, à l'aide de quatre pièces
d'artillerie, refoulèrent les bourgeois qui, d'après les ordres de Jean de
Horne, devaient accourir à son aide quand ils entendraient le choc des
armes. Ce résultat obtenu, la plupart d'entre eux coururent se joindre à
ceux qui luttaient, au haut du faubourg, contre Jean de Horne. Celui-ci,
retranché derrière une enceinte de chariots et de bagages, se défendit
vaillamment depuis deux jusqu'à quatre heures du matin. A ce moment,
secourus par une vaillante troupe de Franchimontois, les Liégeois reprirent
l'offensive et forcèrent une nombreuse troupe de Bourguignons à se réfugier
dans une ferme. Le feu qui prit à ce bâtiment changea de nouveau la face du
combat. A la lueur des flammes, les Bourguignons, apercevant le petit nombre
de leurs adversaires, coururent se ranger autour de leurs chefs, reprirent
courage et, à six heures du matin, les Liégeois s'enfuirent en désordre.
Jean de Horne, qui était resté le dernier sur le champ de bataille, arriva à
la porte de Vivegnis et la trouva fermée. Comme les ennemis le suivaient à
une courte distance, il voulut gravir le rempart, qui était très élevé en
cet endroit. 11 touchait à la crête du mur, lorsque, harassé de fatigue et
alourdi par le poids de ses armes, il retomba sur le sol et se fit de graves
blessures. Il mourut deux jours après, échappant ainsi à la douleur
d'assister à la ruine d'une ville qu'il avait héroïquement défendue.
Comme plusieurs de ses contemporains,
Jean de Horne, appartenant par sa naissance aux classes privilégiées,
s'était rangé du côté de la bourgeoisie et du peuple. Comme militaire, il
fit preuve de talents incontestables ; comme homme politique, il fut assez
habile pour conserver constamment, au milieu d'effroyables malheurs, la
faveur et la confiance d'une population ardente, railleuse et mobile.
L'historien Fisen l'appelle insignis prudentia et fortitudine vir, et
cette qualification n'est pas exagérée. Ses négociations avec Louis de
Bourbon dénotent un homme aussi habile qu'audacieux. Sa conduite envers
Humbercourt atteste qu'il ne manquait ni de prudence ni de générosité dans
la victoire. Avait-il réellement des instincts démocratiques, la haine du
pouvoir absolu, l'amour des libertés populaires? Voulait-il simplement, en
se rangeant parmi les ennemis de Louis de Bourbon, se créer une position
éminente au pays de Liège, pays dont Philippe de Commines disait que peu
d'États de la chrétienté pouvaient lui être comparés sous le rapport de la
grandeur et de la richesse? Cette dernière supposition est la plus probable.
On risque de s'égarer en cherchant des démocrates dans les rangs des
chevaliers du XVe siècle. |
|
J.-J. Thonissen |
|
Fisen, Historia ecclesiae Leodiensis.- Foullon,
Historia Leodiensis per episcoporum et principum seriem digesta. -
Bouille, Histoire de la ville et pays de Liège. - Commentaires du
cardinal Piccolomini, au t. II de la collection de Chapeauville :
Auctores praecipui qui gesta pontificorum Tungrensium , Trajectensium et
Leodiensium scripserunt.- Sifridus Petri, au t.III de la même collection
de Chapeauville. --Theodoricus Paulus, Historia de cladibus Leodiensium,
annis MCCCCLV-LXVII, dans le recueil de De Ram : Documents relatifs
aux troubles du pays de Liège. - Adrianus de Veteri-Busco, au t. IV de
la collection de Martène et Durand : Veterum scriptorum amplissima
collectio. - Les Mémoires de Philippe de Commines. - Henricus de Merica,
Compendiosa historia de cladibus Leodiensium, dans le recueil cité de
De Ram. - J. de Chestret, Jean de Wilde,
Etude historique sur un chef liégeois du XVe siècle, au t. XIII du
Bull. de l'institut archéologique liégeois. - De Gerlache,
Hist. de Liège. - Ferdinand Henaux,
Hist. du pays de Liège. - Plusieurs de ces historiens sont en désaccord
et quelques-uns, notamment Commines, ont considérablement exagéré les torts
dés Liégeois. |
|
|
(1) ) Nous empruntons
ces détails à une intéressante notice due à la plume de M. J de Chestret (Bull. de l'institut arch. liégeois, t. XIII, p. 3-4).

(2) Cette affirmation était conforme à la Vérité.
 |
|
 |
|
Théodore Gobert
Liège à travers les
âges : les rues de Liège.
Editions Culture et Civilisation, pp. 369 et
suiv. |
|
Inconsidérément, Abry le fait naître au village de
Villers, près de Tongres (1). A la vérité, la
date et le lieu de la naissance, comme les circonstances qui l'ont entourée,
sont restés couverts d'un voile impénétrable. On a seulement la certitude
qu'il eut pour oncle le prince Jean de Heinsberg, nonobstant l'irrégularité
de cette parenté (2). L'entrée en scène du
neveu se manifesta aussitôt après l'abdication de l'oncle. C'est surtout à
partir de l'an 1464 qu'il s'occupe activement ici même des graves intérêts
de notre bourgeoisie. On le verra prendre une part notable, après la mort de
Philippe de Bourgogne survenue le 15 juin 1467, à l'expédition contre la
ville de Huy où Louis de Bourbon s'était réfugié, puis à la bataille de
Brusthem le 28 octobre de la même année. A cette bataille l'intrépidité des
Tongrois commandés par lui fut loin, hélas! de racheter le manque de méthode
et de discernement dans l'attaque.
Jean de Wilde échappa à la boucherie de
Brusthem, mais il dut se réfugier en France. Il en revint bientôt avec
d'autres proscrits. Lui et Vincent de Bueren, se rendant maîtres de la Cité,
la régissent et s'installent au Palais. Ils avisent au moyen, soit de se
débarrasser des Bourguignons dont l'exaspération était des plus menaçantes
pour la Cité et pour ses habitants, soit, par quelque coup hardi, de forcer
Charles le Téméraire à souscrire des conditions de paix favorables aux
Liégeois.
Le duc de
Bourgogne, mis au courant de ces incidents menaçants, envoya Humbercourt
avec 2,000 hommes de troupes à Tongres pour y défendre le prince Louis de
Bourbon.
Jean de Wilde
devait surtout se faire un renom dans ces surprises nocturnes où les
Liégeois prouvèrent leur hardiesse et l'ardeur de leur patriotisme. C'est à
lui que fut confiée la mission d'aller dans la nuit du 9 au 10 octobre 1468,
s'emparer à Tongres même du prince Louis de Bourbon, qui y attendait, au
contraire, l'arrivée des Bourguignons. On sait quel succès eut son coup de
main (3), quelle conduite chevaleresque il
montra envers le représentant de Charles le Téméraire, le sire d'Humbercourt,
fait prisonnier dans ce brillant fait d'armes, on sait aussi quelles
circonstances vinrent anéantir, peu après, l'espoir que de Wilde avait
nourri, de soustraire par son entreprise, la ville de Liège à une
destruction complète.
Alors il fut fait
un suprême appel aux Liégeois. Le 22 octobre, raconte J. de Chestret, le
sire de Ravestein, avec une partie de l'armée bourguignonne et le corps venu
de Tongres, avait établi son camp à Lantin, à une lieue et demie de la Cité.
Un silence de mort planait autour de ses nombreux clochers et ses rues
d'ordinaire si bruyantes, paraissaient désertes. Les Bourguignons
s'imaginant que ses défenseurs désespérés l'avaient abandonnée, n'étaient
point sur leurs gardes. Les Liégeois s'en aperçurent. Conduits par Jean de
Wilde, ils sortirent en masse de la ville et se ruèrent sur ces gens en
désordre. Bon nombre de ceux-ci furent tués ; mais, le premier moment de
trouble passé, rétablirent le combat et repoussèrent cruellement les
assaillants (4)
Jean de Wilde ne se
faisant plus d'illusion sur le sort réservé à la cité et à la population
rendit compte à l'évêque de la gravité de la situation et le pria, pour
finir, de l'aider à obtenir la paix. Sans perdre une heure, Louis de Bourbon
partit à cet effet avec le légat Onufrius, escorté pendant quelque temps par
Jean de Wilde. Le pontife se buta à un refus absolu. Dès lors, il n'y eut
plus qu'une voix à Liège pour défendre la cité jusqu'à la dernière
extrémité.
Furieux de
l'humiliante défaite de Tongres, le duc de Bourgogne s'avança prestement
avec ses nombreuses troupes dans l'intention de s'emparer de Liège, de la
piller et de la détruire. Menacé dans ses jours, Jean de Wilde ne voulut
point abandonner la cause des Liégeois. Les moyens de résistance étaient
pour ainsi dire nuls. Néanmoins, le dévoué chef résolut de faire une
dernière tentative désespérée afin de sauver la ville et ses habitants.
Cette tentative glorieuse et héroïque devait coûter cher au vaillant
capitaine. Mieux vaut laisser raconter par l'historien de Gerlache la lutte
suprême soutenue par le chevaleresque Limbourgeois.
"Le maréchal de
Bourgogne s'étant établi avec son corps d'armée au faubourg Saint-Léonard,
on vint dire au capitaine Jean de Wilde que les Bourguignons erraient en
désordre dans ce faubourg, qu'ils n'avaient pas même posé de sentinelles,
tant ils méprisaient les Liégeois! Jean de Wilde résolut de leur donner une
leçon. Lorsque la nuit fut venue, il rassembla un petit nombre de gens
éprouvés, anciens compagnons d'armes et d'infortunes, fit taire toutes les
cloches, ordonna aux chefs des métiers de se tenir en silence aux portes de
Saint-Léonard et de Vivegnis avec leur monde pour attaquer l'ennemi quand il
en donnerait le signal. Ensuite, il se mit à gravir (5)
avec les siens, et en se cachant, les sentiers qui conduisent dans les
vignobles, jusqu'à ce qu'ils fussent parvenus à la partie la plus élevée de
cette colline qui regarde la Meuse, à l'extrémité du faubourg. Là, il réunit
sa troupe et se rua sur les Bourguignons d'une telle furie, qu'en moins
d'une heure il en déconfit plus de huit cents, parmi lesquels se trouvaient
bien cent hommes d'armes. Il leur enleva deux drapeaux. Le prince d'Orange
et Humbercourt y furent blessés. Croyant avoir sur les bras toute une armée,
deux mille archers bourguignons prirent la fuite dans la plus grande
confusion en abandonnant leurs bagages ; car comme il avait beaucoup plu,
les voitures s'enfonçaient dans la boue et y restaient. Jean de Wilde
refoula le gros de l'armée ennemie vers la porte Saint-Léonard, ainsi que
cela était convenu, pour pouvoir l'assaillir des deux côtés à la fois ; mais
là se pressait l'élite des Bourguignons avec de l'artillerie et, à mesure
que le peuple voulait sortir, ils le repoussaient à coups de bombarde. Cette
multitude ne montra pas d'ailleurs la même intrépidité que la faible troupe
de Jean de Wilde. Les Bourguignons, réunissant toutes leurs forces après
s'être ralliés, attaquèrent vigoureusement ce dernier qui, ne pouvant
soutenir le choc avec si peu de monde, se fit un rempart des chariots et des
bagages qu'il venait d'enlever aux ennemis en continuant de leur opposer la
plus vive résistance. Cependant, le feu ayant pris par hasard à une maison
occupée par les Bourguignons, ils reconnurent, à la lueur de l'incendie le
petit nombre des Liégeois, et se mirent en devoir de les envelopper. Alors,
Jean de Wilde donna le signal de la retraite. Comme il rentrait le dernier,
il trouva la porte Vivegnis fermée. Il voulut gravir le rempart qui était
fort élevé ; épuisé de fatigue et surchargé du poids de ses armes, il se
laissa retomber de la hauteur du mur : on le releva tout froissé de sa chute
; il mourut deux jours après. La perte d'un tel homme, dans de telles
circonstances fut plus sensible aux Liégeois que l'avantage éclatant qu'ils
venaient de remporter sur leurs ennemis".
Un auteur plus
récent, et plus documenté, donne cette variante sur la fin du valeureux chef
de l'armée liégeoise :
"L'intrépide capitaine avait
perdu le poing droit dans la bataille. Il trouva la porte Saint-Léonard
fermée lorsqu'il parvint péniblement jusqu'aux remparts de la ville. Il se
dissimula parmi les morts et, quand l'ennemi eut regagné ses campements, il
se traîna sur les genoux et sur la main qui lui restait jusqu'à une échelle
qu'il put gravir par des prodiges d'énergie, pour enfin tomber baigné dans
son sang"(6) .
Reconnu par les
gardes, Jean de Wilde avait été ramené chez lui. Il expira le 29 octobre, la
veille du jour où fut prise la malheureuse ville de Liège qu'il avait si
héroïquement défendue.
Le 3 février 1902,
la ville baptisa rue Jean de Wilde la rue qui relie la rue Sainte Walburge à
la rue Vieille Voie de Tongres |
|
|
(1) RH, p.
178.

(2) La meilleure biographie
de Jean de Wilde a été donnée par le baron J. de Chestret, dans le BIAL (t.
XIII, p. 1). On doit ajouter à ce travail l'étude consacrée au même
personnage par J. Coen, dans
Limburgsche Bijdragen,
1908-1909 (Hasselt), - V. aussi Biographie
nationale, t. IX, p. 479.

(3)
A sa rentrée à Liége, le prince qui malgré l'acte audacieux de Jean de Wilde
n'avait qu'à se louer de sa courtoisie et de sa loyauté lui conféra la place
de grand mayeur. (C. de Borman, Les échevins, t. I, p. 400).

(4) Emile
Fairon a raconté un épisode poignant, le dernier de la bataille de Lantin,
épisode qui eut pour héros cinq cents Liégeois. (Wallonia, XXIle
année, 1914, p. 154).

(5)
D'après des témoignages d'auteurs contemporains des faits, c'est vers quatre
heures du matin que se serait effectuée cette sortie.

(6) Fairon,
Op. cit., p. 154. - V. aussi Coenen (abbé),
Limburgsche Bijdragen,
1908 (Jean de Wilde).

|
|
 |
|