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MARCK
(Guillaume DE LA), seigneur de Lummen, dit
le Sanglier des Ardennes, était le troisième fils de
Jean de La Marck d'Arenberg, seigneur de Sedan, d'Arenberg et de Lummen,
et d'Anne de Virnembourg. Il appartenait à une branche cadette de cette
vieille maison de La Marck, originaire de la Westphalie, et qui, par suite
d'acquisitions nombreuses dans les Ardennes et 1a vallée de la Meuse,
était devenue la famille la plus puissante du pays de Liège. Son frère
Robert avait recueilli de la succession paternelle la seigneurie de Sedan
; un autre, Everard, l'aîné, la seigneurie d'Arenberg ; quant à lui, que
les chroniqueurs appellent tantôt Guillaume de La Marck, tantôt Guillaume
d'Arenberg, et que les contemporains surnommèrent le Sanglier des
Ardennes, à cause de ses violences et de ses rapines, il reçut le
domaine de Lummen ou Lumey, au comté de Looz, dont le titre seigneurial
passa à sa descendance. Son nom paraît pour la première fois dans les
annales liégeoises en 1467. Philippe le Bon, duc de Bourgogne et souverain
des Pays-Bas, venait de mourir, et les Liégeois, brûlant de ressaisir
leurs privilèges confisqués par le défunt, assiégeaient le château de Huy
où s'était réfugié leur évêque Louis de Bourbon. Guillaume figure en ce
moment parmi les assiégeants, tandis que son propre frère Everard reste
fidèle au prince. La place dut se rendre, fut mise au pillage et Guillaume
eut la mission de la garder. L'arrivée de troupes bourguignonnes le fit
partir ; il se retira dans le comté de Looz, pendant que Charles le
Téméraire envahissait La Hesbaye ; quand il apprit la défaite de ses
compatriotes à Brusthem, il fit la paix avec le vainqueur, se contentant
d'assurer au pays lossain les bénéfices d'une trêve. Pendant une période
de six â sept ans, les chroniqueurs se taisent sur son compte.
Que faisait La
Marck pendant que la patrie liégeoise gémissait sous l'odieux despotisme
du Téméraire? Loin de soutenir la cause nationale, de jouer le rôle
héroïque que lui a prêté un romancier moderne, le Sanglier des Ardennes,
que d'aucuns veulent nous présenter
comme un patriote, vit tranquillement dans ses terres. S'il en sort, c'est
pour tenter un coup de main ou commettre un crime. En 1474, il dévaste les
biens de l'abbaye de Saint-Laurent à Momalle, et, le 10 août de cette
année, assisté de Jean de Rosoux et d'un autre affidé, il tue à
Saint-Trond Richard Troncillon, vicaire général de l'évêché ; après quoi
i1 se retire dans son castel d'Aigremont. Que devint-il alors? Les
chroniqueurs ne sont pas d'accord. Peut-être songeait-il à provoquer de
nouveaux troubles en profitant de l'éloignement des troupes
bourguignonnes. Il venait de vendre sa propriété de Peer au sire de
Humbercourt, son château patrimonial de Lummen, au seigneur de Vere. Il
fortifiait Aigremont et recrutait des partisans auxquels il faisait porter
comme épaulette la hure de sanglier, sa livrée. Il protestait cependant de
sa fidélité à la maison de Bourgogne ; il renouvela même ses offres de
service au Téméraire quand celui-ci passa par Maestricht pour aller
secourir l'archevêque de Cologne ; en même temps, il traitait secrètement
avec la France, le seul pays auquel sa famille ait jamais été sincèrement
attachée. Après s'être rendu dans le pays de Cologne, selon les uns, en
France, selon les autres, il leva des troupes pour combattre le Téméraire
qui assiégeait alors la ville de Neuss dans l'archevêché de Cologne. Un
moment, vers la fin du mois d'août de cette même année 1474, le bruit
s'était répandu à Liège que le Sanglier arrivait à la tête de tous les
mécontents. Les bourgeois effrayés voulaient sortir de la ville, ils ne
restèrent que sur les injonctions du bailli. Il ne parait pas toutefois
que Guillaume s'avançât au delà du pays de Franchimont. Louis de
Bourbon convoqua ses vassaux et, soutenu par les milices de Hesbaye, les
secours de ses parents et les renforts du duc de Bourgogne, il alla s'emparer
du château d'Aigremont qu'il fit raser. La Marck fit aussitôt défier le
prince-évêque et son allié, le duc de Bourgogne.
Bientôt après, le 5 janvier 1477,
Charles le Hardi trouvait la mort sous les murs de Nancy, et le pays de
Liège recouvrait la liberté. Everard de La Marck s'interposa en faveur de
Guillaume et celui-ci fut aussi amnistié ; ordre fut donné de ne plus le
traiter en ennemi. Ayant rencontré Louis de Bourbon, Guillaume se jeta à
ses pieds et implora son pardon ; l'évêque le lui accorda à condition
qu'il se réconciliât avec la famille de Richard de Troncillon. Il le
rétablit dans sa seigneurie d'Aigremont, dans sa charge d'avoué de
Hesbaye, le nomma chef de sa maison, même grand maïeur de Liège, lui donna
une escorte de vingt-quatre cavaliers dont il prit l'entretien à sa charge
et lui fit don du château de Seraing en Hesbaye. On ne pouvait être plus
généreux. Un moment La Marck devint l'homme de confiance de Bourbon ; il
fut son représentant dans différentes cérémonies, et conduisit les troupes
épiscopales contre Raes de Heers qu'il força de déposer les armes ; c'est
encore lui qui alla saluer,au nom de l'évêque, l'archiduc Maximilien qui
venait dans notre pays épouser Marie de Bourgogne, et il accompagna 1e
prince, de Maestricht jusqu'à Diest. Il présida, en qualité de grand
maïeur, à l'exécution de quelques malfaiteurs qui avaient comploté de
s'emparer de la cité, d'égorger l'évêque et de piller les maisons riches.
Ayant prêté à Bourbon une somme de 4,000 florins du Rhin, il reçut en
engagère la forteresse de Franchimont en vertu d'un acte qui fut ratifié
par le chapitre cathédral. En même temps, il prêtait un nouveau serment de
fidélité et s'engageait à ne plus faire la guerre, fût-ce en dehors du
pays, contre le gré de l'évêque et des états liégeois. Enfin, il
accompagna Bourbon en Gueldre, où l'évêque allait visiter ses parents ; il
assista à la réunion des états du pays tenue au printemps de l'année de
1478 et prit part avec le souverain aux réjouissances populaires qui
marquèrent le retour du péron national.
La cession de
Franchimont était une imprudence. En effet, Guillaume de le Marck
ourdissait de nouvelles intrigues. Il augmentait sa garde personnelle,
alors que l'évêque diminuait la sienne pour faire droit aux réclamations
de ses sujets qui voulaient éviter toute dépense inutile. Peut-être
instigué, comme le prétend Jean de Los, par Louis XI pour faire la guerre
à Maximilien, ou cédant à ses instincts pervers, il ne se montrait plus en public qu'avec un appareil menaçant, dominant par la terreur
l'entourage du prince, au point qu'aucun secrétaire n'osait rédiger une
lettre ni un édit sans son approbation. Il reçut très mal les
représentations que l'évêque ou quelques-uns de ses conseillers crurent
devoir lui faire au sujet de sa conduite privée et se retira dans son
château de Franchimont, après de vaines tentatives de la part du magistrat
liégeois pour le rapprocher de son souverain
Revenu â Liège
avec une brillante escorte, La Marck ne craignit plus d'offenser le
prince. Craignant pour sa vie, Bourbon se retira à Tongres, puis à
Saint-Trond, toujours suivi par le Sanglier, qui méditait sans doute un
hardi coup de main, mais qu'une grave maladie et la défaite de ses amis de
France à Guinegate condamnèrent pour quelque temps à l'inaction. Bientôt
après, La Marck fut mis hors la loi et déclaré ennemi public. Bourbon
obtint une garde composée de deux hommes par métier, et la cour des
échevins de Liège, par un arrêt du mois de septembre 1480, condamna son
ennemi au bannissement et à la confiscation de ses biens. Le roi de
France, Louis XI protesta contre cette condamnation, qui n'était que trop
justifiée, et la regarda comme une offense personnelle, puisqu'elle
frappait celui qu'il appelait son ami et son serviteur. Un billet daté du
11 janvier 1481 et adressé aux états liégeois, billet dont le chroniqueur
Adrien du Vieux-Bois (Oudenbosch) nous a donné la traduction latine, ne
laisse plus aucun doute sur les relations de La Marck avec ce roi perfide,
dont les trahisons avaient déjà causé tant de maux à la principauté.
Cependant la
misère était grande à Liège ; les houilleurs se révoltèrent et Louis de
Bourbon dut même faire exécuter deux meneurs. Guillaume se flatta
de rallier à sa cause la moitié de la population ; voyant que
l'intervention du roi très chrétien n'avait pas fait lever la sentence de
bannissement dont il était l'objet, il résolut de s'imposer par la force à
ce peuple qui ne voulait pas de lui. Il quitta Franchimont avec douze
cents cavaliers et trois mille piétons, recrutés pour la plupart parmi les
bannis liégeois ; le 29 août 1482, il était aux portes de Liège. Louis de
Bourbon qui avait convoqué les milices bourgeoises, revint de Huy à Liège,
alors qu'il eût dû rester dans la première de ces deux places et y
attendre des secours de Maximilien, car ses forces étaient inférieures à
celles de l'ennemi.
La nouvelle de
l'arrivée du Sanglier jeta l'épouvante dans la cité. Les habitants ne
songeaient qu'à fuir par les faubourgs de Sainte-Walburge et de
Sainte-Marguerite. Cependant l'ennemi s'approchait du faubourg d'Amercoeur
où il comptait entrer après avoir passé da Vesdre à Chênée. Son
avant-garde culbuta les soldats que Bourbon avait amenés de Huy. Dans
l'armée épiscopale régnait la plus grande confusion. Les artisans étaient
indécis ; sauf dans l'entourage du prince, personne n'était prêt aux
grands sacrifices. Le plus sage aurait été de rentrer dans les murs, de
s'y fortifier jusqu'à l'arrivée des secours du prince d'Orange. Jean de
Horne, qui portait l'étendard de Saint-Lambert, opinait, parait-il, en ce
sens. On discutait des dispositions du combat, quand les Hutois
réclamèrent des renforts. Bourbon n'hésite plus, il s'élance vers le fond
de la vallée, espérant rallier des siens ; il trouve son avant-garde déjà
mise en déroute ; il se voit bientôt isolé ; ses plus fidèles amis Adam
des Trois Grés, les seigneurs de Herck Saint-Lambert, de Vogelsanck,
Guillaume Botton, Guillaume Longhis, Adam Clermont, Herman de Mettecoven
étaient morts quand, près du moulin de Wez, à Grivegnée, dans la partie la
plus étroite du chemin, il fut. frappé au front par un des soudards du
Sanglier. Eu vain supplia-t-i1 qu'on lui fît grâce de la vie, Guillaume
lui asséna un nouveau coup d'épée, ordonnant à l'un de ses soldats de
l'achever, et le corps du malheureux pontife, dépouillé de ses derniers
vêtements, resta abandonné dans le ruisseau de Wez. Le vainqueur entra
dans la cité, laissa piller par ses mercenaires les maisons d'un grand
nombre de bourgeois, et par ce qui restait, en ville du chapitre de
Saint-Lambert se fit nommer marnbour du pays en même temps qu'on conférait
à son frère Robert la garde du château de Bouillon. Le 23 septembre, il
fut excommunié par l'archevêque de Cologne.
Le cadavre de
Louis de Bourbon resta trois jours dans la boue. Des religieux obtinrent,
â force d'instances, qu'on lui rendit les derniers honneurs, qu'on inhumât
ses restes dans la cathédrale devant de maître-autel de Saint-Lambert.
Guillaume contraignit la minorité du chapitre qui était restée à Liège à
désigner pour l'épiscopat son propre fils Jean de La Marck, qui jouissait
d'une prébende de chanoine sans avoir reçu les ordres sacrés. La majorité
réunie à Louvain protesta contre ce choix et se divisa, les uns se
prononçant pour l'archidiacre Jacques de Croy, frère du comte de Chimay,
les autres pour ce même Jean de Horne qui portait l'étendard national à
Wez et n'avait échappé au massacre qu'à prix d'or. Les voix se partageant,
c'était au pape à décider.
Le triomphe de
Guillaume, triomphe dû en grande partie aux subsides en hommes et en
argent de Louis XI, inquiétait Maximilien. A sa demande, les états de
Brabant levèrent des troupes et appelèrent à leur secours ceux du Hainaut.
Saint-Trond fut occupé par les soldats de d'archiduc, Looz, Hasselt mis au
pillage, La Hesbaye entièrement ravagée. Liège même fut un moment menacé,
puis ce fut de tour de Tongres, qui dut se rendre à merci. D'autre part,
Louis XI rappelait ses troupes. Everard de La Marck les remplaça, et les
deux frères dévastèrent à l'envi la principauté, tout en faisant le coup
de feu avec les partisans de Maximilien. Guillaume remporta un léger
succès près de Landen, et Everard obligea les milices de
Maestricht à lever le siège de Sichem. Ces avantages accrurent l'audace du
mambour. Au commencement de 1483, à la tête d'une bande d'aventuriers, de
gens de bas étage et de citoyens enrôlés par force, il provoqua l'armée
brabançonne qui s'était, retranchée prés du château de Hollogne-sur-Geer,
dont elle venait de s'emparer. Dédaignant d'observer les règles de la
stratégie la plus é1émentaire, il commença l'attaque avec sa furie
habituelle ; il lut honteusement repoussé. Nombre de mercenaires suisses
et gascons périrent. Adolphe de La Marck, commandeur des Vieux-Joncs,
seigneur de Straihle, et Guy de Canne furent faits prisonniers. Les
fuyards rentrèrent pêle-mêle dans la cité. Ivre de fureur, Guillaume fit
massacrer ceux qui osèrent parler de paix, c'est-à-dire les délégués du
magistrat et le seigneur de Tiribu, envoyé par la ville de Huy ; d'autres
citoyens notables que l'on soupçonnait de vouloir traiter avec les
vainqueurs furent recherchés, arrêtés par les
émissaires du
Sanglier et tués chez eux.
Or, une quinzaine
de jours avant la déroute de Hollogne, Louis XI avait signé le traité
d'Arras avec Maximilien et s'était engagé à ne plus assister Guillaume de
La Marck. La défection du plus puissant de des alliés ne découragea pas le
rnambour, et la malheureuse principauté continua de souffrir des ravages
des La Marck et des représailles des Brabançons. Peu s'en fallut que
l'abbaye de Saint-Laurent ne fut incendiée par le féroce Guy de Canne.
Maximilien, qui avait fait mine de se porter sur Liège, obligea Tongres à
capituler et à recevoir Jean de Horne comme l'élu national. Il ne put
toutefois forcer la citadelle de Huy, dont le Sanglier avait fait le
centre de ses opérations militaires.
Les Liégeois
avaient hâte de conclure 1a paix ; aussi acceptèrent-ils les propositions
de Jean de Châlon, prince d'Orange, et de Philippe de Clèves. Les
préliminaires furent signés le dimanche après Pâques, et l'on convint
d'une trêve ; le 10 avril, la paix fut signée à Huy. Satisfaite de ces
événements, la cité de Liège accorda le surlendemain à Guillaume de La
Marck une rente viagère de 800 florins, réversible sur son fils,
Guillaume, mais avec la réserve que ladite rente s'éteindrait dès que
Jean, son autre fils, aurait reçu du pape l'institution canonique.
Or, le pape
ratifia l'élection de Jean de Horne, et Guillaume se regardant comme
trompé reprit les armes. Ce ne fut que le 21 mai 1484 que les hostilités
cessèrent définitivement. La paix de Tongres, comme on l'appelle, portait
que le domaine de Seraing-le-Château serait rendu à Guillaume ; on lui
payerait la somme de 36,000 livres et il pourrait garder comme caution les
châteaux de Franchimont et de Bouillon ; Jean de La Marck obtiendrait des
bénéfices jusqu'à la concurrence de 1,000 1ivres de revenu ; les cinq
échevins nommés par Guillaume et les autres fonctionnaires nomme à vie par
lui conserveraient leurs fonctions ; les fonctionnaires amovibles
pourraient être révoqués moyennant la restitution des deniers qu'ils lui
auraient payés ; il y aurait pardon et oubli des injures ; le prince à son
entrée, ferait le serment d'usage ; il se ferait accompagner de Guillaume
de La Marck qu'il traiterait comme parent, vassal et sujet ; le prince et
les états protégeraient Guillaume de La Marck et ses adhérents coutre
toute tentative de vengeance au sujet des faits passés ; le jugement
prononcé coutre Guillaume de La Marck et ses adhérents sous Louis de
Bourbon, quoique approuvé par les trois états, était cassé. Telles
étaient, pour ce qui concerne le sanglier, les clauses principales de ce
traité, qui, si avantageux qu'il fût, ne reçut de commencement d'exécution
de sa part qu'au mois d'octobre. Le 7 de ce mois, Jean de Horne fit son
entrée solennelle à Liège et prêta serment de fidélité aux libertés du
pays.
Pendant quelque
temps la paix régna à Liège. La Marck et de Horne paraissaient se
témoigner la plus sincère amitié ; ce n'étaient plus entre eux
qu'entrevues, prêts d'argent ; Jean de Los rapporte même que Jean de Horne
offrit plus d'une fois l'hospitalité à La Marck et, suivant l'usage du
temps, partagea avec lui le même lit de repos. Mais les nouveaux amis se
défiaient, l'un de l'autre. Sous leurs démonstrations d'amitié se
cadraient de perfides projets. Guillaume, qui tenait déjà les forteresses
de Franchimont, de Seraing-le-Château, de Bouillon et de Longchamps,
demandait encore le fort de Grevenbroek. Comme jadis, au temps de Louis de
Bourbon, il intervenait dans toutes les affaires de la principauté. Cette
immixtion dans son gouvernement indisposait Jean de Horne ; d'autre part,
Guillaume avait conservé des intelligences avec les étrangers ennemis du
pays ; Pontus Heuterus, écrivain généralement bien informé, prétend même
qu'il avait conclu une alliance avec le duc de Lorraine contre Maximilien
et le prince de Liège ; il ajoute que Maximilien, décidé à en finir,
appela près de lui Frédéric de Horne, seigneur de Montigny, son général,
et le chargea de s'emparer par ruse de la personne de Guillaume et de le
conduire à Maestricht pour l'y faire juger et exécuter. Jean de Horne, qui
partageait la souveraineté à Maestricht avec le duc de Brabant, adhéra à
ce projet, et c'est ainsi, par une insigne perfidie, que fut résolue la
mort du Sanglier des Ardennes.
Vers la mi-juin
de 1485, Guillaume se trouvait à Saint-Trond en partie de plaisir avec le
prince et le frère aîné de celui-ci. Le seigneur de Montigny vint le
rejoindre escorté d'une troupe de gens d'armes. On banqueta dans l'hôtel
que le Sanglier possédait à Saint-Trond. Le lendemain après de nouveaux
échanges amicaux, la conversation étant tombée sur les chevaux, Jean de
Horne défia son rival à la course. Le pari fut accepté, et aussitôt après
le dîner, Jean de Horne et Guillaume prirent le chemin de la campagne.
Montigny les avait prévenus, il avait posté ses gens dans les champs et
ceux-ci purent se saisir de son ennemi désarmé.
« Enfin
», lui cria Montigny, se démasquant alors,
« enfin
je te tiens en mon pouvoir, seigneur Guillaume, toi dont j'ai vainement
tant de fois essayé de me rendre maître.
» --
« Montigny
»,
répondit le vaincu, «
si je t'avais pris pour un traître, j'eusse aisément déjoué tes projets.
Il y a longtemps, cependant, que j'aurais dû me défier de toi : c'est de
ton frère l'évêque lui-même que je tiens qu'on avait essayé d'empêcher la
ratification de son élection à Rome en y affirmant que lui et tous les
siens n'étaient que des traîtres. Je croyais qu'on faisait erreur : il te
connaissait mieux, toi et les tiens, que je ne vous connaissais moi-même
».
Conduit à
Maestricht, dans une ville qui lui était particulièrement hostile, le
Sanglier fut enfermé dans le palais du prince-évêque et condamné sans
forme de procès par les deux cours de justice réunies, pour avoir tué
Louis de Bourbon, dit la chronique de la ville. L'échafaud fut dressé
pendant la nuit. Guillaume se confessa à Arnold Proenen, prieur des
dominicains, et le lendemain, le 18 juin 1485, il monta sur l'échafaud
avec son intrépidité habituelle. Suffridus Petri raconte que le prince
s'était rendu à Maestricht et qu'il assista A l'exécution de son ennemi ;
mais ce fait n'est point rapporté par les autres chroniqueurs. Le corps du
Sanglier fut enterré dans l'église des Dominicains. Un de ses partisans,
Gilbert van Entbroek, maïeur de Looz, fut arrêté avec lui et emmené à
Maestricht. Mis à la torture, il avoua devant la double cour de justice
qu'il avait entendu dire par Guillaume à Saint-Trond, que bientôt son fils
serait évêque de Liège. Il fut exécuté peu de jours après.
Telle fut la mort de celui qui
avait terrorisé pendant tant d'années la principauté de Liège. Il faut
l'étrange partialité de Henaux pour voir un patriote dans cet audacieux
chef de bandes, qui semble n'avoir jamais eu d'autre dessein que de
démembrer la principauté ou de la séculariser au profit de sa famille.
Mais quelle que fût l'ambition du Sanglier, quels qu'eussent été ses
crimes, Jean de Horne devait observer à son égard les formes de 1a
justice, c'est-à-dire le traduire devant les échevins do Liège, ses juges
naturels. L'arrestation du Sanglier fut un odieux guet-apens ; sa
condamnation, une violation flagrante des privilèges que les bourgeois de
Liège possédaient en matière judiciaire. Guillaume, en effet, était
chevalier, vassal de l'église de Liège et du prince-évêque, bourgeois de
la cité et, détail que la plupart des historiens omettent, engagé dans les
liens de la cléricature ; quoique marié, il portait la tonsure et l'habit
ecclésiastique. Ses juges, si l'ont peut donner ce nom à ceux qui
servirent les projets criminels de Maximilien et de Jean de Horne,
enfreignaient les paix locales, les immunités ecclésiastiques et, crime
plus grave, l'amnistie solennellement proclamée à Tongres l'année
précédente. Ce sacrifice des droits de la justice à la raison d'État,
disons mieux, ce crime juridique, loin d'assurer la tranquillité de la
petite principauté, raviva les plaies dont elle avait si longtemps
souffert. «
Ma tète saignera longtemps »,
avait dit le Sanglier du haut de l'échafaud ; cette prédiction ne tarda
pas à se réaliser. La guerre civile qui s'ensuivit et qui dura jusqu'en
1492, est une des plus horribles de l'histoire de Liège, si féconde
pourtant en événements tragiques et en révolutions sanglantes.
Guillaume de La
Marck avait épousé Jeanne de Schoonhoven, dont il eut Jean de La Marck,
seigneur de Lummen et de Seraing-le-Château, qui épousa Marguerite de
Runckel. . Deux fils furent issus de ce mariage : Jean de La Marck,
l'aîné, qui recueillit de l'héritage paternel les seigneuries de Lummen et
de Seraing, et Guillaume, qui entra dans le chapitre de Saint-Lambert et
devint archidiacre de Brabant. Celui-ci, que les contemporains appellent
souvent l'archidiacre de Seraing, espérait succéder à Erard de la Marck.
Déçu dans ses projets, attiré, d'ailleurs, par sou cousin Robert IV de
Sedan, il se jeta dans les bras de la France et conspira, vers l541,
contre Corneille de Berghes, le successeur d'Erard au trône épiscopal. Ses
menées furent favorisées par son frère Jean de La Marck, par Guillaume,
bâtard de La Marck, et par son cousin Philippe de La Marck, comme lui chanoine
de Saint-Lambert et archidiacre de Hesbaye. Il s'agissait de renverser
Corneille de Berghes, que Guillaume aurait remplacé, et de s'ouvrir ainsi
une porte en Brabant par où passeraient les Gueldrois unis en ce moment
aux Français contre Charles-Quint. Mais la cour de Bruxelles était sur ses
gardes. Trois agents de la France, furent arrêtés et incarcérés à Vilvorde
; ils révélèrent le complot. Marie de Hongrie, gouvernante générale des
Pays-Bas, députa à Liège Philippe Nigri et Charles de Bernenicourt pour
réclamer justice des coupables ; leurs réclamations furent appuyées par le
représentant de Charles-Quint, le conseiller et maître des requêtes,
Charles Boisot. Quelques-uns des conspirateurs arrêtés à Liège furent
exécutés dans le courant du mois d'août 1543. Les vrais coupables, les La
Marck, échappèrent. Guillaume avait pris la fuite à temps. Philippe fut
soumis à un interrogatoire par ses confrères de la cathédrale, mais il
paraît que sa responsabilité fut écartée, car on trouve qu'il vivait
paisiblement à Liège, le 6 juillet 1545. Quant à Jean de La Marck, arrêté
par ordre de Marie de Hongrie dans son propre château de Lummen, il fut,
sur les énergiques protestations de sa mère, rendu à ses juges naturels,
les échevins de Liège. Son procès traîna en longueur à cause des exigences
de l'empereur ; malgré la pression exercée sur les magistrats, le sire de
Lummen, à qui on avait assigné comme prison le château de Curange, fut
acquitté le 4 août 1545. Guillaume, qui s'était retiré à Cologne, continua
ses intrigues jusqu'à ce que la paix eut été conclue à Crespy, en 1544,
entre l'empereur et la France. Il ne revint toutefois pas à Liège et
mourut en France, où le roi Henri II lui avait donné les
abbayes de Barbeaux, près de Melun, et de Beaulieu, en Argonne. Jean, son
frère aîné mourut le 15 décembre 1552 et non en 1557, comme l'affirme
Chapeaville. C'est le père du fameux Guillaume de La Marck, le chef des
gueux de mer, dont la biographie suit, et de Philippe de La Marck qui
épousa Catherine de Manderscheidt et continua la branche des seigneurs de
Lummen.
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