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Guillaume de la Marck




 

 

 

 

 

   

 

 

 

H. Lonchay
Biographie nationale T. IV pp. 207 et suiv.
publiée par l'Académie royale des sciences, des lettres et des Beaux-arts de Belgique
Bruxelles, 1897.

   MARCK (Guillaume DE LA), seigneur de Lummen, dit le Sanglier des Ardennes, était le troisième fils de Jean de La Marck d'Arenberg, seigneur de Sedan, d'Arenberg et de Lummen, et d'Anne de Virnembourg. Il appartenait à une branche cadette de cette vieille maison de La Marck, originaire de la Westphalie, et qui, par suite d'acquisitions nombreuses dans les Ardennes et 1a vallée de la Meuse, était devenue la famille la plus puissante du pays de Liège. Son frère Robert avait recueilli de la succession paternelle la seigneurie de Sedan ; un autre, Everard, l'aîné, la seigneurie d'Arenberg ; quant à lui, que les chroniqueurs appellent tantôt Guillaume de La Marck, tantôt Guillaume d'Arenberg, et que les contemporains surnommèrent le Sanglier des Ardennes, à cause de ses violences et de ses rapines, il reçut le domaine de Lummen ou Lumey, au comté de Looz, dont le titre seigneurial passa à sa descendance. Son nom paraît pour la première fois dans les annales liégeoises en 1467. Philippe le Bon, duc de Bourgogne et souverain des Pays-Bas, venait de mourir, et les Liégeois, brûlant de ressaisir leurs privilèges confisqués par le défunt, assiégeaient le château de Huy où s'était réfugié leur évêque Louis de Bourbon. Guillaume figure en ce moment parmi les assiégeants, tandis que son propre frère Everard reste fidèle au prince. La place dut se rendre, fut mise au pillage et Guillaume eut la mission de la garder. L'arrivée de troupes bourguignonnes le fit partir ; il se retira dans le comté de Looz, pendant que Charles le Téméraire envahissait La Hesbaye ; quand il apprit la défaite de ses compatriotes à Brusthem, il fit la paix avec le vainqueur, se contentant d'assurer au pays lossain les bénéfices d'une trêve. Pendant une période de six â sept ans, les chroniqueurs se taisent sur son compte.

   Que faisait La Marck pendant que la patrie liégeoise gémissait sous l'odieux despotisme du Téméraire? Loin de soutenir la cause nationale, de jouer le rôle héroïque que lui a prêté un romancier moderne, le Sanglier des Ardennes, que d'aucuns veulent nous présenter comme un patriote, vit tranquillement dans ses terres. S'il en sort, c'est pour tenter un coup de main ou commettre un crime. En 1474, il dévaste les biens de l'abbaye de Saint-Laurent à Momalle, et, le 10 août de cette année, assisté de Jean de Rosoux et d'un autre affidé, il tue à Saint-Trond Richard Troncillon, vicaire général de l'évêché ; après quoi i1 se retire dans son castel d'Aigremont. Que devint-il alors? Les chroniqueurs ne sont pas d'accord. Peut-être songeait-il à provoquer de nouveaux troubles en profitant de l'éloignement des troupes bourguignonnes. Il venait de vendre sa propriété de Peer au sire de Humbercourt, son château patrimonial de Lummen, au seigneur de Vere. Il fortifiait Aigremont et recrutait des partisans auxquels il faisait porter comme épaulette la hure de sanglier, sa livrée. Il protestait cependant de sa fidélité à la maison de Bourgogne ; il renouvela même ses offres de service au Téméraire quand celui-ci passa par Maestricht pour aller secourir l'archevêque de Cologne ; en même temps, il traitait secrètement avec la France, le seul pays auquel sa famille ait jamais été sincèrement attachée. Après s'être rendu dans le pays de Cologne, selon les uns, en France, selon les autres, il leva des troupes pour combattre le Téméraire qui assiégeait alors la ville de Neuss dans l'archevêché de Cologne. Un moment, vers la fin du mois d'août de cette même année 1474, le bruit s'était répandu à Liège que le Sanglier arrivait à la tête de tous les mécontents. Les bourgeois effrayés voulaient sortir de la ville, ils ne restèrent que sur les injonctions du bailli. Il ne parait pas toutefois que Guillaume s'avançât au delà du pays de Franchimont. Louis de Bourbon convoqua ses vassaux et, soutenu par les milices de Hesbaye, les secours de ses parents et les renforts du duc de Bourgogne, il alla s'emparer du château d'Aigremont qu'il fit raser. La Marck fit aussitôt défier le prince-évêque et son allié, le duc de Bourgogne.

   Bientôt après, le 5 janvier 1477, Charles le Hardi trouvait la mort sous les murs de Nancy, et le pays de Liège recouvrait la liberté. Everard de La Marck s'interposa en faveur de Guillaume et celui-ci fut aussi amnistié ; ordre fut donné de ne plus le traiter en ennemi. Ayant rencontré Louis de Bourbon, Guillaume se jeta à ses pieds et implora son pardon ; l'évêque le lui accorda à condition qu'il se réconciliât avec la famille de Richard de Troncillon. Il le rétablit dans sa seigneurie d'Aigremont, dans sa charge d'avoué de Hesbaye, le nomma chef de sa maison, même grand maïeur de Liège, lui donna une escorte de vingt-quatre cavaliers dont il prit l'entretien à sa charge et lui fit don du château de Seraing en Hesbaye. On ne pouvait être plus généreux. Un moment La Marck devint l'homme de confiance de Bourbon ; il fut son représentant dans différentes cérémonies, et conduisit les troupes épiscopales contre Raes de Heers qu'il força de déposer les armes ; c'est encore lui qui alla saluer,au nom de l'évêque, l'archiduc Maximilien qui venait dans notre pays épouser Marie de Bourgogne, et il accompagna 1e prince, de Maestricht jusqu'à Diest. Il présida, en qualité de grand maïeur, à l'exécution de quelques malfaiteurs qui avaient comploté de s'emparer de la cité, d'égorger l'évêque et de piller les maisons riches. Ayant prêté à Bourbon une somme de 4,000 florins du Rhin, il reçut en engagère la forteresse de Franchimont en vertu d'un acte qui fut ratifié par le chapitre cathédral. En même temps, il prêtait un nouveau serment de fidélité et s'engageait à ne plus faire la guerre, fût-ce en dehors du pays, contre le gré de l'évêque et des états liégeois. Enfin, il accompagna Bourbon en Gueldre, où l'évêque allait visiter ses parents ; il assista à la réunion des états du pays tenue au printemps de l'année de 1478 et prit part avec le souverain aux réjouissances populaires qui marquèrent le retour du péron national.

   La cession de Franchimont était une imprudence. En effet, Guillaume de le Marck ourdissait de nouvelles intrigues. Il augmentait sa garde personnelle, alors que l'évêque diminuait la sienne pour faire droit aux réclamations de ses sujets qui voulaient éviter toute dépense inutile. Peut-être instigué, comme le prétend Jean de Los, par Louis XI pour faire la guerre à Maximilien, ou cédant à ses instincts pervers, il ne se montrait plus en public qu'avec un appareil menaçant, dominant par la terreur l'entourage du prince, au point qu'aucun secrétaire n'osait rédiger une lettre ni un édit sans son approbation. Il reçut très mal les représentations que l'évêque ou quelques-uns de ses conseillers crurent devoir lui faire au sujet de sa conduite privée et se retira dans son château de Franchimont, après de vaines tentatives de la part du magistrat liégeois pour le rapprocher de son souverain

   Revenu â Liège avec une brillante escorte, La Marck ne craignit plus d'offenser le prince. Craignant pour sa vie, Bourbon se retira à Tongres, puis à Saint-Trond, toujours suivi par le Sanglier, qui méditait sans doute un hardi coup de main, mais qu'une grave maladie et la défaite de ses amis de France à Guinegate condamnèrent pour quelque temps à l'inaction. Bientôt après, La Marck fut mis hors la loi et déclaré ennemi public. Bourbon obtint une garde composée de deux hommes par métier, et la cour des échevins de Liège, par un arrêt du mois de septembre 1480, condamna son ennemi au bannissement et à la confiscation de ses biens. Le roi de France, Louis XI protesta contre cette condamnation, qui n'était que trop justifiée, et la regarda comme une offense personnelle, puisqu'elle frappait celui qu'il appelait son ami et son serviteur. Un billet daté du 11 janvier 1481 et adressé aux états liégeois, billet dont le chroniqueur Adrien du Vieux-Bois (Oudenbosch) nous a donné la traduction latine, ne laisse plus aucun doute sur les relations de La Marck avec ce roi perfide, dont les trahisons avaient déjà causé tant de maux à la principauté.

   Cependant la misère était grande à Liège ; les houilleurs se révoltèrent et Louis de Bourbon dut même faire exécuter deux meneurs. Guillaume se flatta de rallier à sa cause la moitié de la population ; voyant que l'intervention du roi très chrétien n'avait pas fait lever la sentence de bannissement dont il était l'objet, il résolut de s'imposer par la force à ce peuple qui ne voulait pas de lui. Il quitta Franchimont avec douze cents cavaliers et trois mille piétons, recrutés pour la plupart parmi les bannis liégeois ; le 29 août 1482, il était aux portes de Liège. Louis de Bourbon qui avait convoqué les milices bourgeoises, revint de Huy à Liège, alors qu'il eût dû rester dans la première de ces deux places et y attendre des secours de Maximilien, car ses forces étaient inférieures à celles de l'ennemi.

   La nouvelle de l'arrivée du Sanglier jeta l'épouvante dans la cité. Les habitants ne songeaient qu'à fuir par les faubourgs de Sainte-Walburge et de Sainte-Marguerite. Cependant l'ennemi s'approchait du faubourg d'Amercoeur où il comptait entrer après avoir passé da Vesdre à Chênée. Son avant-garde culbuta les soldats que Bourbon avait amenés de Huy. Dans l'armée épiscopale régnait la plus grande confusion. Les artisans étaient indécis ; sauf dans l'entourage du prince, personne n'était prêt aux grands sacrifices. Le plus sage aurait été de rentrer dans les murs, de s'y fortifier jusqu'à l'arrivée des secours du prince d'Orange. Jean de Horne, qui portait l'étendard de Saint-Lambert, opinait, parait-il, en ce sens. On discutait des dispositions du combat, quand les Hutois réclamèrent des renforts. Bourbon n'hésite plus, il s'élance vers le fond de la vallée, espérant rallier des siens ; il trouve son avant-garde déjà mise en déroute ; il se voit bientôt isolé ; ses plus fidèles amis Adam des Trois Grés, les seigneurs de Herck Saint-Lambert, de Vogelsanck, Guillaume Botton, Guillaume Longhis, Adam Clermont, Herman de Mettecoven étaient morts quand, près du moulin de Wez, à Grivegnée, dans la partie la plus étroite du chemin, il fut. frappé au front par un des soudards du Sanglier. Eu vain supplia-t-i1 qu'on lui fît grâce de la vie, Guillaume lui asséna un nouveau coup d'épée, ordonnant à l'un de ses soldats de l'achever, et le corps du malheureux pontife, dépouillé de ses derniers vêtements, resta abandonné dans le ruisseau de Wez. Le vainqueur entra dans la cité, laissa piller par ses mercenaires les maisons d'un grand nombre de bourgeois, et par ce qui restait, en ville du chapitre de Saint-Lambert se fit nommer marnbour du pays en même temps qu'on conférait à son frère Robert la garde du château de Bouillon. Le 23 septembre, il fut excommunié par l'archevêque de Cologne.

   Le cadavre de Louis de Bourbon resta trois jours dans la boue. Des religieux obtinrent, â force d'instances, qu'on lui rendit les derniers honneurs, qu'on inhumât ses restes dans la cathédrale devant de maître-autel de Saint-Lambert. Guillaume contraignit la minorité du chapitre qui était restée à Liège à désigner pour l'épiscopat son propre fils Jean de La Marck, qui jouissait d'une prébende de chanoine sans avoir reçu les ordres sacrés. La majorité réunie à Louvain protesta contre ce choix et se divisa, les uns se prononçant pour l'archidiacre Jacques de Croy, frère du comte de Chimay, les autres pour ce même Jean de Horne qui portait l'étendard national à Wez et n'avait échappé au massacre qu'à prix d'or. Les voix se partageant, c'était au pape à décider.

   Le triomphe de Guillaume, triomphe dû en grande partie aux subsides en hommes et en argent de Louis XI, inquiétait Maximilien. A sa demande, les états de Brabant levèrent des troupes et appelèrent à leur secours ceux du Hainaut. Saint-Trond fut occupé par les soldats de d'archiduc, Looz, Hasselt mis au pillage, La Hesbaye entièrement ravagée. Liège même fut un moment menacé, puis ce fut de tour de Tongres, qui dut se rendre à merci. D'autre part, Louis XI rappelait ses troupes. Everard de La Marck les remplaça, et les deux frères dévastèrent à l'envi la principauté, tout en faisant le coup de feu avec les partisans de Maximilien. Guillaume remporta un léger succès près de Landen, et Everard obligea les milices de Maestricht à lever le siège de Sichem. Ces avantages accrurent l'audace du mambour. Au commencement de 1483, à la tête d'une bande d'aventuriers, de gens de bas étage et de citoyens enrôlés par force, il provoqua l'armée brabançonne qui s'était, retranchée prés du château de Hollogne-sur-Geer, dont elle venait de s'emparer. Dédaignant d'observer les règles de la stratégie la plus é1émentaire, il commença l'attaque avec sa furie habituelle ; il lut honteusement repoussé. Nombre de mercenaires suisses et gascons périrent.  Adolphe de La Marck, commandeur des Vieux-Joncs, seigneur de Straihle, et Guy de Canne furent faits prisonniers. Les fuyards rentrèrent pêle-mêle dans la cité. Ivre de fureur, Guillaume fit massacrer ceux qui osèrent parler de paix, c'est-à-dire les délégués du magistrat et le seigneur de Tiribu, envoyé par la ville de Huy ; d'autres citoyens notables que l'on soupçonnait de vouloir traiter avec les vainqueurs furent recherchés, arrêtés par les émissaires du Sanglier et tués chez eux.

   Or, une quinzaine de jours avant la déroute de Hollogne, Louis XI avait signé le traité d'Arras avec Maximilien et s'était engagé à ne plus assister Guillaume de La Marck. La défection du plus puissant de des alliés ne découragea pas le rnambour, et la malheureuse principauté continua de souffrir des ravages des La Marck et des représailles des Brabançons. Peu s'en fallut que l'abbaye de Saint-Laurent ne fut incendiée par le féroce Guy de Canne. Maximilien, qui avait fait mine de se porter sur Liège, obligea Tongres à capituler et à recevoir Jean de Horne comme l'élu national. Il ne put toutefois forcer la citadelle de Huy, dont le Sanglier avait fait le centre de ses opérations militaires.

   Les Liégeois avaient hâte de conclure 1a paix ; aussi acceptèrent-ils les propositions de Jean de Châlon, prince d'Orange, et de Philippe de Clèves. Les préliminaires furent signés le dimanche après Pâques, et l'on convint d'une trêve ; le 10 avril, la paix fut signée à Huy. Satisfaite de ces événements, la cité de Liège accorda le surlendemain à Guillaume de La Marck une rente viagère de 800 florins, réversible sur son fils, Guillaume, mais avec la réserve que ladite rente s'éteindrait dès que Jean, son autre fils, aurait reçu du pape l'institution canonique.

   Or, le pape ratifia l'élection de Jean de Horne, et Guillaume se regardant comme trompé reprit les armes. Ce ne fut que le 21 mai 1484 que les hostilités cessèrent définitivement. La paix de Tongres, comme on l'appelle, portait que le domaine de Seraing-le-Château serait rendu à Guillaume ; on lui payerait la somme de 36,000 livres et il pourrait garder comme caution les châteaux de Franchimont et de Bouillon ; Jean de La Marck obtiendrait des bénéfices jusqu'à la concurrence de 1,000 1ivres de revenu ; les cinq échevins nommés par Guillaume et les autres fonctionnaires nomme à vie par lui conserveraient leurs fonctions ; les fonctionnaires amovibles pourraient être révoqués moyennant la restitution des deniers qu'ils lui auraient payés ; il y aurait pardon et oubli des injures ; le prince à son entrée, ferait le serment d'usage ; il se ferait accompagner de Guillaume de La Marck qu'il traiterait comme parent, vassal et sujet ; le prince et les états protégeraient Guillaume de La Marck et ses adhérents coutre toute tentative de vengeance au sujet des faits passés ; le jugement prononcé coutre Guillaume de La Marck et ses adhérents sous Louis de Bourbon, quoique approuvé par les trois états, était cassé. Telles étaient, pour ce qui concerne le sanglier, les clauses principales de ce traité, qui, si avantageux qu'il fût, ne reçut de commencement d'exécution de sa part qu'au mois d'octobre. Le 7 de ce mois, Jean de Horne fit son entrée solennelle à Liège et prêta serment de fidélité aux libertés du pays.

   Pendant quelque temps la paix régna à Liège. La Marck et de Horne paraissaient se témoigner la plus sincère amitié ; ce n'étaient plus entre eux qu'entrevues, prêts d'argent ; Jean de Los rapporte même que Jean de Horne offrit plus d'une fois l'hospitalité à La Marck et, suivant l'usage du temps, partagea avec lui le même lit de repos. Mais les nouveaux amis se défiaient, l'un de l'autre. Sous leurs démonstrations d'amitié se cadraient de perfides projets. Guillaume, qui tenait déjà les forteresses de Franchimont, de Seraing-le-Château, de Bouillon et de Longchamps, demandait encore le fort de Grevenbroek. Comme jadis, au temps de Louis de Bourbon, il intervenait dans toutes les affaires de la principauté. Cette immixtion dans son gouvernement indisposait Jean de Horne ; d'autre part, Guillaume avait conservé des intelligences avec les étrangers ennemis du pays ; Pontus Heuterus, écrivain généralement bien informé, prétend même qu'il avait conclu une alliance avec le duc de Lorraine contre Maximilien et le prince de Liège ; il ajoute que Maximilien, décidé à en finir, appela près de lui Frédéric de Horne, seigneur de Montigny, son général, et le chargea de s'emparer par ruse de la personne de Guillaume et de le conduire à Maestricht pour l'y faire juger et exécuter. Jean de Horne, qui partageait la souveraineté à Maestricht avec le duc de Brabant, adhéra à ce projet, et c'est ainsi, par une insigne perfidie, que fut résolue la mort du Sanglier des Ardennes.

   Vers la mi-juin de 1485, Guillaume se trouvait à Saint-Trond en partie de plaisir avec le prince et le frère aîné de celui-ci. Le seigneur de Montigny vint le rejoindre escorté d'une troupe de gens d'armes. On banqueta dans l'hôtel que le Sanglier possédait à Saint-Trond. Le lendemain après de nouveaux échanges amicaux, la conversation étant tombée sur les chevaux, Jean de Horne défia son rival à la course. Le pari fut accepté, et aussitôt après le dîner, Jean de Horne et Guillaume prirent le chemin de la campagne. Montigny les avait prévenus, il avait posté ses gens dans les champs et ceux-ci purent se saisir de son ennemi désarmé. « Enfin », lui cria Montigny, se démasquant alors, « enfin je te tiens en mon pouvoir, seigneur Guillaume, toi dont j'ai vainement  tant de fois essayé de me rendre maître. »  -- « Montigny »,  répondit le vaincu, « si je t'avais pris pour un traître, j'eusse aisément déjoué tes projets. Il y a longtemps, cependant, que j'aurais dû me défier de toi : c'est de ton frère l'évêque lui-même que je tiens qu'on avait essayé d'empêcher la ratification de son élection à Rome en y affirmant que lui et tous les siens n'étaient que des traîtres. Je croyais qu'on faisait erreur : il te connaissait mieux, toi et les tiens, que je ne vous connaissais moi-même ».

   Conduit à Maestricht, dans une ville qui lui était particulièrement hostile, le Sanglier fut enfermé dans le palais du prince-évêque et condamné sans forme de procès par les deux cours de justice réunies, pour avoir tué Louis de Bourbon, dit la chronique de la ville. L'échafaud fut dressé pendant la nuit. Guillaume se confessa à Arnold Proenen, prieur des dominicains, et le lendemain, le 18 juin 1485, il monta sur l'échafaud avec son intrépidité habituelle. Suffridus Petri raconte que le prince s'était rendu à Maestricht et qu'il assista A l'exécution de son ennemi ; mais ce fait n'est point rapporté par les autres chroniqueurs. Le corps du Sanglier fut enterré dans l'église des Dominicains. Un de ses partisans, Gilbert van Entbroek, maïeur de Looz, fut arrêté avec lui et emmené à Maestricht. Mis à la torture, il avoua devant la double cour de justice qu'il avait entendu dire par Guillaume à Saint-Trond, que bientôt son fils serait évêque de Liège. Il fut exécuté peu de jours après.

   Telle fut la mort de celui qui avait terrorisé pendant tant d'années la principauté de Liège. Il faut l'étrange partialité de Henaux pour voir un patriote dans cet audacieux chef de bandes, qui semble n'avoir jamais eu d'autre dessein que de démembrer la principauté ou de la séculariser au profit de sa famille. Mais quelle que fût l'ambition du Sanglier, quels qu'eussent été ses crimes, Jean de Horne devait observer à son égard les formes de 1a justice, c'est-à-dire le traduire devant les échevins do Liège, ses juges naturels. L'arrestation du Sanglier fut un odieux guet-apens ; sa condamnation, une violation flagrante des privilèges que les bourgeois de Liège possédaient en matière judiciaire. Guillaume, en effet, était chevalier, vassal de l'église de Liège et du prince-évêque, bourgeois de la cité et, détail que la plupart des historiens omettent, engagé dans les liens de la cléricature ; quoique marié, il portait la tonsure et l'habit ecclésiastique. Ses juges, si l'ont peut donner ce nom à ceux qui servirent les projets criminels de Maximilien et de Jean de Horne, enfreignaient les paix locales, les immunités ecclésiastiques et, crime plus grave, l'amnistie solennellement proclamée à Tongres l'année précédente. Ce sacrifice des droits de la justice à la raison d'État, disons mieux, ce crime juridique, loin d'assurer la tranquillité de la petite principauté, raviva les plaies dont elle avait si longtemps souffert.  « Ma tète saignera longtemps », avait dit le Sanglier du haut de l'échafaud ; cette prédiction ne tarda pas à se réaliser. La guerre civile qui s'ensuivit et qui dura jusqu'en 1492, est une des plus horribles de l'histoire de Liège, si féconde pourtant en événements tragiques et en révolutions sanglantes.

   Guillaume de La Marck avait épousé Jeanne de Schoonhoven, dont il eut Jean de La Marck, seigneur de Lummen et de Seraing-le-Château, qui épousa Marguerite de Runckel. . Deux fils furent issus de ce mariage : Jean de La Marck, l'aîné, qui recueillit de l'héritage paternel les seigneuries de Lummen et de Seraing, et Guillaume, qui entra dans le chapitre de Saint-Lambert et devint archidiacre de Brabant. Celui-ci, que les contemporains appellent souvent l'archidiacre de Seraing, espérait succéder à Erard de la Marck. Déçu dans ses projets, attiré, d'ailleurs, par sou cousin Robert IV de Sedan,  il se jeta dans les bras de la France et conspira, vers l541, contre Corneille de Berghes, le successeur d'Erard au trône épiscopal. Ses menées furent favorisées par son frère Jean de La Marck, par Guillaume, bâtard de La Marck, et par son cousin Philippe de La Marck, comme lui chanoine de Saint-Lambert et archidiacre de Hesbaye. Il s'agissait de renverser Corneille de Berghes, que Guillaume aurait remplacé, et de s'ouvrir ainsi une porte en Brabant par où passeraient les Gueldrois unis en ce moment aux Français contre Charles-Quint. Mais la cour de Bruxelles était sur ses gardes. Trois agents de la France, furent arrêtés et incarcérés à Vilvorde ; ils révélèrent le complot. Marie de Hongrie, gouvernante générale des Pays-Bas, députa à Liège Philippe Nigri et Charles de Bernenicourt pour réclamer justice des coupables ; leurs réclamations furent appuyées par le représentant de Charles-Quint, le conseiller et maître des requêtes, Charles Boisot. Quelques-uns des conspirateurs arrêtés à Liège furent exécutés dans le courant du mois d'août 1543. Les vrais coupables, les La Marck, échappèrent. Guillaume avait pris la fuite à temps. Philippe fut soumis à un interrogatoire par ses confrères de la cathédrale, mais il paraît que sa responsabilité fut écartée, car on trouve qu'il vivait paisiblement à Liège, le 6 juillet 1545. Quant à Jean de La Marck, arrêté par ordre de Marie de Hongrie dans son propre château de Lummen, il fut, sur les énergiques protestations de sa mère, rendu à ses juges naturels, les échevins de Liège. Son procès traîna en longueur à cause des exigences de l'empereur ; malgré la pression exercée sur les magistrats, le sire de Lummen, à qui on avait assigné comme prison le château de Curange, fut acquitté le 4 août 1545. Guillaume, qui s'était retiré à Cologne, continua ses intrigues jusqu'à ce que la paix eut été conclue à Crespy, en 1544, entre l'empereur et la France. Il ne revint toutefois pas à Liège et mourut en  France, où le roi Henri II lui avait donné les abbayes de Barbeaux, près de Melun, et de Beaulieu, en Argonne. Jean, son frère aîné mourut le 15 décembre 1552 et non en 1557, comme l'affirme Chapeaville. C'est le père du fameux Guillaume de La Marck, le chef des gueux de mer, dont la biographie suit, et de Philippe de La Marck qui épousa Catherine de Manderscheidt et continua la branche des seigneurs de Lummen.

 H. Lonchay.

Chronique d'Adrien du Vieux-Bois (Oudenbosch), dans le t. IV de l'Amplissima collectio de Martène et Durand. -- Chronique de Jean de Los, dans de Ram, Documents relatifs aux trouble du pays de Liège sous les princes-évêques Louis de Bourbon et Jean de Horne. --- Chronique de Suffridus Petri, dans le t. III des Gesta pontificum leodiensium de Chapeaville. -- Chronique de Jean de Brusthem, publiée en partie par le chanoine Reusens, dans le t. VIII du Bulletin de l'Institut archéologique liégeois .- - Pontus Heuterus, Rerum belgicarurn libri XV.  -- Analecta leodiensia,  dans de Ram,  recueil précité. -- Placentius, Catalogus omnium antistitum Tungrorum, Trajectensium et Leodiorum. --- Chapeaville, Gesta pontificum leodiensium. - Cronyk van Maestricht, dans le t.. Ier des publications de la Société historique et archéologique du Limbourg. -- Philippe de Commines, Mémoires. --  Edgard de Marneffe, La Principauté de Liège et les Pays-Bas au XVIe siècle, 4 vol., dans les publications de la Société des Bibliophiles liégeois. -- C . de Borman, Notes relatives aux comtes de La Marck, dans le t. XI du Bulletin de l'Institut archéologique liégeois.  -- Fisen, Historia leodiensis ecclesiae. -- Foullon, Historia leodiensis. -- Bouille, Histoire de la ville et du pays de Liège. -- De Gerlache, Histoire de Liège. -- Stanislas Bormans, Les Seigneuries féodales du pays de Liège. -- Ferd. Henaux, Histoire du pays de Liège. -- Daris, Histoire du diocèse et de la principauté de Liège pendant le XVe siècle. -- Rahlenbeck,  L'Eglise de Liège et la révolution. -- Alexandre Henne, Histoire du règne de Charles-Quint en Belgique. -- De Theux de Montjardin, Histoire du chapitre de Saint-Lambert. -- Joseph Demarteau, Guillaume de La Marck, le Sanglier des Ardennes. --- Henri Lonchay, De l'attitude des souverains des Pays-Bas à l'égard du pays de Liège au XVIe siècle, dans le t. XLI. des mémoires in-8° de l'Académie royale de Belgique. -- Baron J. de Chestret de Haneffe, Les Conjurations des La Marck formées à Liège contre Charles-Quint, dans le t. XXI de la 3e série du Bulletin de l'Académie royale de Belgique.

 

23/01/2013