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La bataille d'Othée




 

 

 

 

 

   

 

 

 

 

Coussement
Résumé des guerres et description des batailles dont les provinces de la Belgique ont été le théâtre, depuis Jules César jusqu'à nos jours,
Imprimerie de E. Guyot, pp. 81 et suiv.  (Bruxelles, 1859)

Guerres des Liégeois contre les princes-évêques.

BATAILLE D'OTHEE.
(22 septembre 1408.)


LIÉGE. Othée, village de 1,100 habitants, à 15 kilomètres de Liége, arrondissement administratif de Liége.

   Jean de Bavière, fils d'Albert de Bavière et frère de Guillaume IV, comte de Hainaut, obtint, à l'âge de 17 ans, par le crédit de sa maison, l'évêché de Liège. Son naturel était fougueux et hautain. Il irrita ses sujets.

   Une cause futile fit éclater la révolte : des habitants de Seraing, suivant un ancien usage, avaient coupé du bois dans une forêt appartenant au prince-évêque.

   Ils furent condamnés. Les bourgmestres firent bannir leurs juges; l'évêque blâma les bourgmestres; toute la ville se souleva; une faction turbulente, appelée la faction, des hait-droits, se forma. L'évêque fut obligé de fuir.

   Quelques concessions qu'il fit ramenèrent la paix. Il rentra dans Liège; il gouverna plus arbitrairement que jamais.

   On l'accusa de s'entendre avec le duc de Bourgogne pour se rendre maître absolu dans les villes, abdiquer ensuite son titre d'évêque, se marier, et faire du pays de Liège une principauté héréditaire dans sa maison. Ces soupçons n'étaient peut-être pas sans fondement. On lui présenta des observations qu'il ne voulut même pas écouter. Alors les Liégeois le déclarèrent déchu, nommèrent mambour le sire Henri de Hornes, seigneur de Perwez, et proclamèrent évêque son fils Thierry.

   La plupart des ecclésiastiques et des nobles tenaient le parti de Jean ; leurs biens furent confisqués ; eux-mêmes furent proscrits, et un corps de cavalerie, tiré des métiers, alla brûler leurs maisons et leurs fermes dans les environs de la ville. Quatre gentilshommes restés à Liège furent décapités sous prétexte d'intelligence avec Jean de Bavière. Ces violences faisaient émigrer de la ville une foule d'habitants; leurs têtes furent mises à prix. Jean, réfugié à Maestricht, s'adressa à tous ses parents; bientôt il vit arriver à son secours son frère Guillaume IV, comte de Hainaut, son beau-frère, Jean Sans-Peur, duc de Bourgogne, et son cousin Guillaume II, comte de Namur.

   Il marcha alors contre ses sujets rebelles.

   Les Liégeois, loin de s'effrayer à l'approche de tant d'ennemis, s'avancèrent à leur rencontre. L'armée des princes, forte de 35,000 hommes, ne comptait que des soldats disciplinés que commandait l'élite de la noblesse belge. Celle des Liégeois, forte de 50,000 hommes, était composée de bourgeois, d'ouvriers, peu habitués au régime militaire ; quelle que fût la conviction de leur droit, quelque grande que fût leur valeur personnelle, pouvaient-ils tenir longtemps contre des troupes aguerries comme celles qui avaient fait les campagnes de France, de Frise et de Gueldre?

   Le mambour Henri de Hornes déploya ses troupes en s'étendant vers Tongres (dont les habitants, devaient soutenir les Liégeois) et en appuyant une de ses ailes à Othée.

   Toutes les bannières des métiers flottaient. Celle de Saint-Lambert, portée par Henri de Salm, était au centre ; dès que les Liégeois aperçurent l'ennemi, ils lui envoyèrent une salve de toute leur artillerie, mais ils ne quittèrent pas leur position.

   Jean Sans-Peur, qui avait le commandement en chef des armées alliées, monta alors sur une éminence, pour découvrir la disposition de l'armée liégeoise ; puis il rangea sa cavalerie au centre, les archers et les arbalétriers aux ailes. Il donna au comte de Namur un détachement de 400 cavaliers et de 1,000 fantassins pour tourner les ennemis et les attaquer à revers.

   Le sire de Perwez s'aperçut de la manœuvre et voulut la déjouer en y opposant ses 700 cavaliers; mais les Liégeois, croyant que c'était une façon de ménager une retraite à leur cavalerie, s'élevèrent contre cette disposition, disant qu'il suffisait de placer sur les derrières un corps de fantassins et de s'adosser à un retranchement quelconque. Les Liégeois se formèrent en un grand triangle ayant le sommet vers l'ennemi, et ils se couvrirent par les chariots et les bagages.

   Le duc de Bourgogne s'avança lentement à la tête de ses escadrons; puis, commandant la charge, il s'élança lui-même le premier sur les bataillons ennemis au cri de guerre : Notre-Dame au duc de Bourgogne!

   Le choc fut violent; la mêlée, horrible. Les rangs furent rompus. Les Liégeois, cernés de toutes parts, cherchèrent vainement à se dégager, ils étaient serrés au point de ne pouvoir plus se servir de leurs armes. Bon nombre furent étouffés. Jean de Bavière défendit de faire aucun quartier, et il mérita son surnom de Jean Sans-Pitié. Les Liégeois perdirent 24,000 à 25,000 hommes.

   Les habitants de Liège, ayant appris le massacre de leurs frères et l'intention qu'avait le vainqueur de faire son entrée solennelle dans la ville, furent saisis d'épouvante; ils lui envoyèrent, par douze notables, une lettre humble et soumise. Le prélat leur fit répondre qu'il exigeait que le clergé et la bourgeoisie vinssent, le lendemain, lui demander pardon et lui livrer les fauteurs de la sédition, principalement les seigneurs de Seraing et de Rochefort et la veuve du mambour. Cet arrêt ne souffrait pas de délai.

   Les Liégeois vinrent deux à deux dans la plaine qui sépare les villages de Grâce et de Bolsée, où Jean les attendait à la tête de son armée.

   Les sires de Seraing, de Rochefort et vingt-six autres furent traînés aux pieds de l'évêque, et ils eurent la tête tranchée. Le prélat marcha alors sur Liège ; il fit précipiter dans la Meuse la veuve de Henri de Hornes et vingt-deux autres malheureux. Après cela, il alla rejoindre les princes, qui étaient à Jemeppe, et il se rendit à Huy avec eux. Là dix-neuf têtes tombèrent encore. La paix fut imposée aux Liégeois.

   Toutes les chartes, franchises et libertés accordées à la cité de Liège lui furent enlevées. Les baillis, prévôts, maïeurs furent nommés par l'évêque ; les confréries furent supprimées.

   Telle est l'histoire de la dernière et de la plus mémorable bataille que les Liégeois soutinrent pour leur indépendance. Il y eut bien encore des soulèvements à Liège, sous le règne des Bourguignons ; mais, inspirés par le souvenir seul des libertés anciennes, ils n'eurent rien de comparable, dit M. de Reiffenberg, à cette héroïque grandeur qu'un peuple déploie sur le champ de bataille pour la défense de la justice et de son droit. La bataille d'Othée fut le Roosebeke des Liégeois. Malheureusement, on ne leur permit même pas, comme à leurs frères de Flandre, de conserver quelques faibles débris de ces privilèges qui faisaient la gloire de leurs ancêtres et la dignité de leurs traditions.

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Joseph Daris
Histoire du diocèse et de la principauté de Liège, T. III., pendant le XVe siècle,
Edition Demarteau, pp. 68 et suiv.  (Liège, 1890)

    Les trois princes alliés, Jean duc de Bourgogne, Guillaume comte de Hainaut et Guillaume comte de Namur convinrent de se rendre isolément avec leurs troupes en Hesbaye pour se diriger vers Maestricht. Le duc de Bourgogne suivit l'ancienne voie romaine, appelée chaussée de Brunehaute. Les troupes alliées firent leur jonction à Montenaken. Elles étaient au nombre de 35,000, parmi lesquels il y avait 5,000 cavaliers. Le 22 septembre, elles étaient sur les hauteurs de Herstappe et de Russon. Le duc de Brabant, quoique neutre, était venu jusqu'à Tirlemont.

   Les troupes urbaines qui assiégeaient Maestricht, ne tardèrent pas d'apprendre l'approche des princes alliés. Elles levèrent le siège et retournèrent à leurs villes respectives (1). Les Liégeois et les Hutois arrivèrent dans la cité le 22 septembre. Ce jour même, il y eut des délibérations sur le parti qu'il y avait à prendre. Les plus ardents des Haidroits insistèrent pour que, dès le lendemain, on allât au devant de l'ennemi lui offrir la bataille, avant qu'il n'eût réuni toutes ses forces. Le mambour résista longtemps, prévoyant un échec. A la fin, il céda, quand on l'eut menacés lui-même. Il fut décidé que tous les hommes valides prendraient les armes, même les prêtres et les moines, et que le lendemain, quoique que ce fût un dimanche, on irait à la rencontre des ennemis que quelques-uns disaient ne pas être :nombreux. Les Liégeois et une partie des Hutois (plusieurs de ceux-ci étaient retournés chez eux), sortirent donc le lendemain de Liège au nombre de 15,000 d'après Zantfliet, de 50,000 d'après Monstrelet. Henri de Salm porta l'étendard de saint Lambert Parvenu sur les hauteurs de la Hesbaye, le mambour voyant que les forces des princes alliés surpassaient de beaucoup les siennes, proposa, dit De Dynter, d'attendre l'arrivée du contingent des autres villes. Sa proposition fut rejetée. Ses troupes menacèrent même de le tuer, s'il ne les conduisait au combat.

   Les princes alliés, informés de l'approche des Liégeois, rangèrent leur armée en bataille, dans un endroit favorable, à Othée. Le comte de Namur était au centre, le comte de Hainaut à l'aile gauche et le duc de Bourgogne à l'aile droite. Ils firent ensuite proposer la paix aux Liégeois, s'ils voulaient renoncer au mambour, à l'évêque intrus, et aux chefs des Haidroits et reconnaître leur prince légitime, Jean de Bavière. La proposition fut rejetée.
(V. ZANTFLIET.)

  
Les Liégeois s'étaient établis sur les hauteurs, près des tombes ou tumulus d'Othée. Un étroit vallon séparait les deux armées. Le mambour rangea son armée en carré. Le centre était occupé par les archers et les arbalétriers. L'arrière du carré était protégé par la cavalerie.

   L'armée des princes alliés s'ébranla vers une heure et s'avança vers l'ennemi. Les Liégeois se défendirent avec bravoure pendant une heure; leurs canons, d'après Monstrelet et Fenin, portèrent le ravage dans les rangs de leurs adversaires; comme le tir, à cette époque, se faisait encore d'une manière lente et avec peu de justesse, il ne fut pas très difficile aux cavaliers bourguignons de s'élancer sur les canonniers liégeois et de les tuer sur leurs canons.

   Un détachement de cavalerie bourguignonne, commandé par le duc de Croye, après avoir fait un long circuit, attaqua les Liégeois par derrière et porta le désordre dans leurs rangs. Enveloppés de toutes parts par l'ennemi, les Liégeois subirent une sanglante défaite. La bataille n'avait duré que deux heures. Les Liégeois y perdirent 8,368 hommes, d'après Jean de Stavelot, 13,000 d'après Zantfliet, 16,000 d'après De Dynter, 28,000 d'après Monstrelet, 36,000 d'après Suffride. Parmi les morts, on comptait le mambour, son fils l'intrus, Baudouin de Laroche, Guillaume son fils, et parmi les prisonniers, Jacques Badu, Élias de Flémalle, les deux fils de Laurent Lambert, qui furent exécutés peu de temps après. Les alliés, dit-on, ne perdirent que 600 hommes, parmi lesquels il y avait 120 chevaliers.

   Les vainqueurs s'éloignèrent du champ de bataille et s'établirent à Heure-le-Tixhe, à Frère et à Nederheim. Jean de Bavière, qui était encore à Maestricht, reçut dans la soirée la nouvelle de la victoire. Le lendemain, accompagné du frère du duc de Clèves, du comte d'Arckel, du comte de Heinsberg et de 1,300 chevaliers, il se rendit au camp des princes; il les remercia du secours qu'ils lui avaient prêté et les félicita de leur victoire. Les princes lui offrirent la tête du mambour, fixée au haut d'une lance. Après le dîner, ils le conduisirent sur le champ de bataille. A la vue des cadavres, Jean de Bavière fut touché de compassion; dit Zantfliet; il poussa de profonds soupirs et pleura sur la mort d'un si grand nombre de sujets (2).

   Pendant la bataille même d'Othée (23 septembre 1408), 2,000 Tongrois, commandés par Jean de Perwez, sortirent de leur ville, pour aller porter secours aux Liégeois. Dès qu'ils virent que la bataille était engagée, ils égorgèrent les prisonniers qu'ils avaient emmenés avec eux. Après la victoire des alliés, ils rebroussèrent chemin, poursuivis par la cavalerie ennemie
(V. ZANTFLIET).

   Dans la cité de Liège, il y avait un bon nombre de bourgeois qui n'avaient pris aucune part aux faits et gestes des Haidroits et qui étaient restés fidèles à leur prince légitime. Aussi les Haidroits, en allant à la rencontre de l'ennemi, le 23 septembre, avaient laissé à Liège, Jean de Rochefort, Jean de Seraing, chevalier, et Arnould le jeune, maréchal ferrant, pour contenir les partisans du prince et les empêcher de s'emparer du pouvoir dans la cité. Le lendemain, 24 septembre, les Haidroits, qui étaient revenus de la bataille d'Othée, délibérèrent pour savoir s'ils défendraient la ville à outrance contre les princes alliés; mais, pendant ces délibérations, les bonnes gens et francs bourgeois, dit Jean de Stavelot, qui n'avaient point brassé le mal qui était advenu, reprirent courage et résolurent de s'opposer aux Haidroits. Warnier de Bierset, ancien bourgmestre, saisit une vieille bannière, assembla les bons bourgeois et avec leur secours il enferma à la violette (hôtel de ville) tous les Haidroits qu'il put saisir, tant ecclésiastiques que laïques. On compta parmi eux Jean de Rochefort, Jean de Seraing, la veuve du mambour, le légat de l'antipape Benoît XIII, le faux évêque suffragant. Le même jour, les bons bourgeois envoyèrent quelques religieux aux princes pour offrir leur soumission et implorer miséricorde. Ces religieux furent bien reçus. Les princes leur répondirent que douze délégués de la cité qui n'avaient point été « de la mauvaise opinion » contre leur prince légitime, devaient venir. Le mardi 23 septembre, douze délégués ayant à leur tête Gilles de Surlet, s'y rendirent et furent reçus avec bienveillance: Les princes leur remirent par écrit les conditions de la réconciliation: Les délégués, revenus à Liège le même jour, en firent la lecture au peuple, qui les accepta. Ces conditions étaient, entre autres : les ecclésiastiques et les bons bourgeois viendront deux à deux par devant leur prince lui demander pardon à genoux; ils accepteront les conditions de la paix qui seront dictées par le duc de Bourgogne et le comte de Hainaut; ils donneront des otages comme garantie; ils livreront les Haidroits emprisonnés à la violette et ils arrêteront les autres coupables pour les faire punir. Le vendredi, 28 septembre, les Liégeois, emmenant avec eux vingt-deux Haidroits captifs, se rendirent sur les champs entre Grâces et Bolsée où se trouvaient les princes alliés et y firent humblement leur soumission. Les vingt-deux captifs livrés aux princes alliés y furent décapités. Parmi eux se trouvaient Jean de Rochefort et Jean de Seraing. Jean de Jeumont, maréchal du comte de Hainaut, entra ce jour avec des troupes à Liège. Il conduisit le légat de l'antipape, le faux suffragant, l'official Henri, des prêtres et des moines Haidroits, et quelques femmes, qui étaient tous à la Violette, sur le Pont-des-Arches et les fit jeter à la Meuse au nombre de vingt-six. Parmi eux se trouvait la veuve du mambour. Jean de Jeumont voulut aussi démolir le Peron, mais Renard de Houffalise s'y opposa vivement. Le projet ne fut point exécuté. Le samedi, 29 septembre, Jean de Bavière vint dans sa cité et y fut reçu avec grand respect. Après avoir prié dans l'église de Saint-Lambert, il se rendit au palais. Il accorda aux Liégeois l'oubli du passé et retourna ensuite au camp des princes alliés, à Jemeppe.

   Les princes alliés n'entrèrent point avec leurs troupes dans les villes de la principauté pour les préserver du pillage, mais ils exigèrent qu'on leur livrât, avant tout, 500 otages comme garantie. Liège en fournit 112, Dinant 100, Huy 40 et les autres villes en proportion. Ils furent répartis dans les villes de Mons, d'Ath, de Lille et d'Arras et y restèrent trois ans et demi, jusqu'à ce que l'indemnité de la guerre fut payée, indemnité qui fut fixée à 220,000 couronnes de France.


(1) Les habitants de Maestricht dressèrent un inventaire des pertes qu'ils avaient essuyées dans leurs maisons, leurs biens ruraux et leurs rentes pendant les années 1407 et 1408. Les pertes sont évaluées à 59,632 couronnes et 4 boddregers et à6,881 muids de seigle. Cet état fut, sans doute, produit à Lille pour obtenir des dédommagements dans le traité de paix. (V. Annales, t. ler, p. 237.)  backtopp.gif (65 octets)

(2) Les historiens des temps modernes prêtent à Jean de Bavière, à la vue de ces milliers de cadavres, une joie féroce de tigre. backtopp.gif (65 octets)

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C. de Borman :
Les Echevins de la souveraine justice de Liège 

Imprimerie L. Grandmont-Donders, T. I., pp. 249 et suiv. (Liège, 1892)

   Maestricht, qui avait ouvert ses portes à Jean de Bavière, était bloquée depuis plusieurs mois par les Liégeois et menaçait de tomber en leur pouvoir, quand des lettres de défi commencèrent à pleuvoir dans le camp de l'intrus. Défi du comte de Hollande et de Hainaut, défi de Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne, de Guillaume, comte de Namur, d'une foule de seigneurs français; il en vint jusque de Saint-Jacques en Galice (1).

   Les assiégeants se prirent à trembler et, petit à petit, levèrent le siège. Les Dinantais décampèrent les premiers, suivis bientôt des Liégeois, qui rentrèrent dans leurs foyers le 22 septembre 1408. Ce jour même on apprit dans la Cité que les princes alliés avaient pénétré en Hesbaye, forts de neuf mille armures de fer ou trente-six mille combattants, marchant sur Maestricht qu'ils croyaient toujours investie.

   Les Perwez voulurent tenter un dernier effort. Ils firent crier au Péron que tous ceux qui pouvaient porter une lance, fussent-ils clercs ou prêtres, francs-bourgeois ou non, auraient à s'armer en guerre, sous peine de perdre « corps et avoir » (2).

   L'armée se mit en marche le lendemain matin et rencontra l'ennemi à Russon, près de la tombe d'Othée (3).

   Après une lutte héroïque, la victoire demeura aux alliés. Henri et Thierry de Perwez restèrent sur le carreau avec les principaux chefs des haidroits.

   Ce fut pour le peuple liégeois un désastre épouvantable. La Cité dut se rendre à merci et subir toutes les exigences du vainqueur. Jean de Rochefort, Jean de Seraing avec vingt-deux autres notables, amenés captifs devant les princes victorieux, subirent incontinent le supplice capital; tandis qu'un détachement conduit par le sire de Jeumont allait procéder dans la Cité aux noyades des derniers adhérents de l'opposition.

   Ces sinistres exécutions accomplies, la cité de Liège et les autres bonnes villes furent contraintes de sceller des lettres par lesquelles elles reconnaissent s'être remises « en vraie obéissance » de leur prince légitime; promettent d'amender leurs forfaits selon l'arbitrage du duc de Bourgogne et du comte de Hainaut, et de livrer, en garantie, des otages au nombre d'environ deux cents (4).


(1) JEAN DE STAVELOT, pp. 116 et 117. backtopp.gif (65 octets)

(2) Ibidem, p. 118. backtopp.gif (65 octets)

(3) De même que 1a bataille dite de Waterloo se livra sur le sol de Plancenoit, de même l'action de la bataille d'Othée se déroula tout entière dans la grande campagne de Russon, limitée au sud par la tombe dite d'Oïhée. Des documents inédits découverts par nous ne laissent aucun doute à cet égard et viennent confirmer sur ce point le récit le plus circonstancié de la bataille, celui de MONSTRELET. backtopp.gif (65 octets)

(4) Charte du 3 octobre 1408 (Ordonnances de la principauté, t. I, p. 420, note). backtopp.gif (65 octets)

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De Gerlache :
Histoire de Liège depuis César jusqu'à Maximilien de Bavière 
Edition M. Hayez,  pp. 131 et suiv.  (Bruxelles, 1843)

   Le mainbourg, qui avait peu de confiance dans son armée, quoiqu'elle fût assez nombreuse, proposa aux Liégeois d'éviter une bataille générale et de répartir tout ce qu'ils avaient de troupes dans  les principales villes de la province, afin de pouvoir de là harceler l'ennemi et le battre en détail à mesure que les occasions favorables s'en présenteraient. Mais ces paroles furent mal reçues par le peuple, qui s'écria qu'un avis semblable ne pouvait plaire qu'à des lâches et à des gens qui voulaient livrer le pays à son tyran. Au milieu de son éphémère popularité le malheureux mainbourg éprouvait déjà le châtiment de sa félonie. Ceux qui l'avaient nommé ne cherchaient qu'à couvrir leur révolte sous des noms honorables, et ils étaient prêts à le briser, si, au lieu de leur obéir aveuglément, il essayait de leur résister. Perwez réunit donc ses gens et sortit de Liège, précédé de l'étendard de saint Lambert. Informé que l'avant-garde de l'armée ennemie devançait le corps principal de quelques lieues, le mainbourg précipita sa marche pour l'attaquer avec toutes ses forces; mais le duc de Bourgogne, averti à temps par ses espions, rejoignit promptement son avant-garde. Le duc, voulant se montrer généreux, ou pour mieux établir la justice de sa cause, fit faire aux Liégeois de nouvelles propositions d'accommodement, en les engageant à se réconcilier avec leur prince : on ne daigna pas seulement les écouter. Alors les deux armées s'avancèrent l'une vers l'autre jusque dans la campagne d'Othée où elles prirent position. Il y avait entre elles une petite colline : au bas se trouvait un ravin assez profond; Henri de Perwez s'empara de ce poste; y fit élever à la hâte quelques retranchements, et mit au premier rang ses meilleures troupes : à droite et à gauche étaient ses archers anglais et le petit nombre dé cavaliers dont il pouvait disposer; il plaça par derrière les hommes les moins aguerris, qui appartenaient pour la plupart à la classe indigente, mal vêtus et ma1 armés,  et il les entoura d'une espèce de rempart avec les chariots qui avaient servi à transporter ses bagages. L'armée liégeoise se composait d'environ trente à trente-cinq mille hommes; celle des princes était à peu près aussi nombreuse. Du reste, elles différaient beaucoup quant à leurs éléments. Les princes avaient amené avec eux presque toute la chevalerie de Flandre, de Hainaut, de Brabant et de Bourgogne, gens rompus au métier des armes. Les Liégeois n'avaient presque point de cavalerie et très-peu d'archers; il est douteux que leur artillerie fût aussi formidable que le prétend Monstrelet, car elle était fort rare en ce temps-là, et nos auteurs n'en parlent point. Avant la bataille, un étrange phénomène vint pour quelques instants divertir l'attention des deux armées : c'était un grand combat aérien entre deux troupes de volatiles, dont l'une se composait de corbeaux, et l'autre de milans, d'éperviers et de différents oiseaux de proie : après une lutte longue et acharnée, les corbeaux furent presque tous détruits. Chacun se hâta d'interpréter le pronostic en sa faveur; mais depuis la bataille, on convint généralement que les corbeaux ne pouvaient représenter que les Liégeois. Le duc de Bourgogne, voyant que les ennemis se tenaient fermes dans leur camp, résolut de les y forcer, et il détacha mille hommes de pied et quatre cents cavaliers pour les attaquer en flanc lorsque le combat serait engagé. Quand les Liégeois aperçurent cette troupe qui s'éloignait, ils se mirent à crier : « Ils se sauvent ! ils se sauvent ! » Mais le sire de Perwez, qui savait la guerre, leur dit : « Mes amis, ces hommes ne fuient pas comme vous le croyez; mais au milieu de l'action ils viendront vous prendre en travers, tandis que les autres vous assailleront par devant. Je vous avais déconseillé la bataille, et vous l'avez voulue. Maintenant que voilà l'ennemi, mettez tout votre espoir en Dieu et battez-vous en braves (1) ! » Cependant Perwez s'apprêtait à conduire quelque cavalerie sur les derrières de l'armée bourguignonne, pour surveiller le corps ennemi dont il avait deviné la manœuvre; les Liégeois s'y opposèrent, en criant qu'il voulait s'enfuir et les abandonner. Alors, l'âme agitée des plus tristes pressentiments, Perwez courut se mettre au premier rang avec son fils, et l'action commença aux cris de vive saint Lambert, du côté des Liégeois, et de vive Notre-Dame de Bourgogne et Notre-Dame de Hainaut, du côté des alliés. La mêlée fut horrible; elle durait depuis plus d'une demi-heure, sans que l'on pût dire en faveur de qui pencherait la victoire, lorsque le détachement ennemi dont nous avons parlé, vint attaquer les Liégeois à dos; et pénétrant par les interstices des chars, jeta la confusion dans les derniers rangs, les poussa pêle-mêle vers ceux qui combattaient en avant et qui étaient déjà vivement pressés par les Bourguignons. Cette masse d'hommes s'embarrassa tellement sur un espace trop étroit, que ne pouvant plus ni avancer, ni reculer, ni faire usage de leurs armes, un grand nombre périrent étouffés ou foulés aux pieds par leurs compagnons (2); le désordre devint général, et alors commença le carnage, qui fut affreux. Deux ou trois mille Tongrois, conduits par Jean de Perwez, fils du mainbourg, étant sortis de leur ville, sur la nouvelle que les Liégeois étaient vainqueurs, furent forcés de se retirer en hâte après avoir perdu beaucoup de monde. Au plus fort de la bataille, tout près de la bannière du duc de Bourgogne, tombèrent le sire de Perwez, et son fils Thierry avec l'un de ses frères : le damoiseau de Salm, qui portait la bannière de saint Lambert, et environ cinq cents autres chevaliers ou écuyers, ainsi que tous les braves archers anglais, couvraient de leurs corps la place qu'ils occupaient avant l'action. Nos auteurs estiment à 14 ou 15 mille hommes la perte totale des Liégeois : Monstrelet l'élève à 28 mille, ce qui semble exagéré; mais il est certain qu'elle dut être énorme, parce que le duc de Bourgogne avait défendu qu'on fit grâce à aucun prisonnier, et qu'il fit massacrer de sang-froid, après l'action, une multitude de malheureux qui s'étaient rendus pour avoir la vie sauve. Nombre de familles nobles ou patriciennes, des plus illustres du pays, furent éteintes dans cette fatale journée. Les princes passèrent la nuit à Wihogne et firent promptement annoncer leur victoire à Jean de Bavière, qui était demeuré à Maestricht. Celui-ci accourut le lendemain de grand matin sur le champ de bataille, où on lui présenta, en guise de trophée, la tête du mainbourg et celle de son rival, le jeune Thierry, l'élu de Liège. On lui amena aussi trois chefs des révoltés que l'on venait de prendre vivants, et l'évêque en fit prompte justice : l'un fut pendu à un arbre, l'autre décapité, et le troisième écartelé. A la nouvelle de cette épouvantable déconfiture, les Liéeois députèrent quelques citoyens, amis du prince, pour le supplier de pardonner à ses sujets et d'intercéder en leur faveur auprès du duc de Bourgogne; l'évêque le promit, toutefois il en excepta ses ennemis, et ils étaient nombreux. Le parti des Perwez étant anéanti ou atterré, les amis de Jean de Bavière se relevèrent et coururent sus aux haydroits pour les livrer à l'évêque. Quelques-uns de ceux qui s'étaient jadis déclarés pour les Perwez, crurent échapper en se retournant du côté opposé et en criant plus haut que les autres : Vive Bavière, à bas ses ennemis! Mais cela leur réussit mal : c'est ce qui arriva entre autres à Jean de Seraing et à Jean de Rochefort. Ce dernier, après avoir refusé, comme nous l'avons vu, la dignité de mainbourg, se laissa entraîner plus tard du côté des factieux par Henri de Perwez, son beau-frère. Il avait joué un rôle double; il fut victime de sa faiblesse ou de sa perfidie.

   Le 28 septembre, le peu de bourgeois qui restaient encore à Liége sortirent de la ville deux à deux, et se rendirent dans une plaine entre les villages de Grasse et de Bolsée, où l'armée ennemie les attendait rangée en ordre de bataille : là se trouvaient les princes et l'évêque. Ces malheureux se jetèrent aux genoux de ce dernier en lui criant merci; on lui livra au même moment les seigneurs de Seraing et de Rochefort, et cent vingt autres des principaux factieux; il les fit décapiter sur l'heure, et on jeta leurs corps dans les carrières. Aussitôt Jean de Jeumont entra dans la ville, s'empara du légat que Pierre de Lune, le pape d'Avignon, avait envoyé à Thierry de Perwez; d'Isuin, suffragant du même Thierry; de vingt quatre autres adhérents des Perwez, pour la plupart ecclésiastiques, et il les fit tous précipiter dans la Meuse. Beaucoup de femmes eurent le même sort : entre autres, l'ambitieuse et infortunée veuve de Henri de Hornes, la cause première du malheur de sa famille. A Huy, il y eut encore dix-neuf têtes coupées. Les exécutions se poursuivirent avec une égale activité dans diverses autres villes.


(1) Chroniques de Monstrelet.  backtopp.gif (65 octets)

(2) Verum pauperes quorum illic copia fuerat, inermes et debiliter loricati, cum a dorsis ferirentur, primos oppresserunt et in globum magnum exaggerarunt, adeo ut non tam hastis et saggitis, quam pressuris suorum morirentur. Zantfliet.  backtopp.gif (65 octets)

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15/01/2013