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La conjuration des Datin




 

 

 

 

 

   

 

 

 

Joseph Daris
Histoire du diocèse et de la principauté de Liège pendant le XVe siècle,
Edition Demarteau, pp. 164 et suiv.  (Liège, 1887)

    Wathieu Datin a-t-il été le protecteur des liberté communales et l'adversaire de la domination des patriciens ? Plus d'un historien l'a affirmé, mais les faits historiques ne confirment pas ce jugement.

   Wathieu Datin appartenait à une famille bourgeoise originaire de Montegnée. Son père Guillaume était échevin de la Cour de Liége.Wathieu parvint à s'enrichir par l'exploitation des houillères.

   II jouissait, en 1404, dune assez grande considération à Liége, car en cette année, il fut élu bourgmestre avec Nicolas Textor. (V.
JEAN DE STAVELOT, p. 79.)

   Il est assez probable que Wathieu Datin embrassa le parti des Haidroits contre Jean de Bavière avec les autres membres de sa famille, car un de ceux ci, nommé Guillaume Datin, fut élu bourgmestre en 1406. (V.
JEAN DE STAVELOT, p. 99.)

   Cependant: il prêta à Jean de Bavière la somme de six mille florins dans la guerre contre les Haidroits, probablement à des conditions onéreuses et dans des vues intéressées. (V.
JEAN DE STAVELOT, p. 160 et 234.)

   A la bataille d'Othée (23 septembre 1408), Wathieu Datin, son cousin Guillaume Datin et ses autres parents, se rendirent prisonniers au comte de Namur, qui leur donna plus tard la liberté contre une forte rançon. Ce qui fit naître contre eux le soupçon d'avoir trahi les troupes liégeoises. (V.
JEAN DE STAVELOT, p. 234.)

   L'élection des magistrats ayant été supprimée par la paix du 24 octobre 1408, le prince nomma, en 1409, dix souverains conseillers qui gouvernèrent la cité jusqu'en 1414. Wathieu Datin fut au nombre des dix. (V.
JEAN DE STAVELOT, p. 144 et 160.)

   Quand, en vertu du règlement communal de 1414, le prince nomma treize conseillers pour régir la cité, de concert avec les échevins, Wathieu Datin fut; encore au nombre de ces treize.

   En 1417, le prince ayant besoin d'argent, Wathieu Datin lui obtint de la cité la somme de six mille florins, sous la condition , dit Jean de Stavelot , que le prince ferait à la cité certaines concessions dans le régime communal. La concession du prince est du 30 avril 1417. Plus tard, il fut révélé que Wathieu Datin n'avait sollicité cette somme de la cité, qu'après avoir obtenu du prince la promesse qu'il lui en donnerait deux mille quatre cents florins. En exécution du règlement. du 30 avril 1417, les élections communales eurent lieu le 14 mai suivant et Wathieu Datin fut élu bourgmestre.
(V. JEAN DE STAVELOT, p. 161.)

   Pendant la vacance du siège épiscopal en 1418, le mambour du pays, Everard de Lamarck, conféra à Wathieu Datin la fonction de grand maïeur de la cité. (Ibidem 166.)

A l'arrivée du prince Jean de Walenrode, le maïeur Wathieu Datin lui conseilla de refuser aux Liégeois leurs anciennes franchises communales dont on allait lui demander le rétablissement. Son conseil ne fut point suivi.

   Wathieu Datin voyant que Jean de Walenrode avait besoin d'argent lui prêta une belle somme sur l'office de maïeur. C'était un moyen pour se faire conférer cet office par le prince. Ce qui eut réellement lieu. (Ibidem 166.)

  Sous Jean de Heinsberg, Wathieu Datin employa le même moyen pour se faire conférer à vie la fonction de maïeur. Il lui donna, dans ce but, une belle somme d'argent (1420). (Ibidem 166.)

   Peu de temps après, il parvint, par ses intrigues, à se faire élire un des XII
jugeurs des nobles du pays de Liége, quoiqu'il ne fût point noble et qu'il y eût des nobles qui y avaient un véritable droit. (Ibidem 183.)

   Wathieu Datin abusa énormément de ses fonctions et se rendit coupable de bien des concussions. Son influence sur la Cour des échevins était
si grande qu'elle n'osait, pour ainsi dire, rien décider sans son consentement. C'est ainsi qu'en 1425, elle refusa de faire les enquêtes que les conseillers communaux lui demandaient, parce que Wathieu Datin s'y opposait. (Ibidem p. 235.)

   Wathieu Datin obtint du Pape un canonicat dans la cathédrale de Saint-Lambert pour son fils Guillaume, en1428. Le chapitre refusa de le recevoir, parce qu'il n'était ni noble, ni gradué, ce qui était requis depuis plusieurs années pour être admis à un canonicat. Le père du pourvu parvint à soulever le peuple contre le chapitre sous le prétexte que celui-ci, en exigeant une de ces deux qualités, ne cherchait qu'à exclure les enfants des bourgeois. Les trente-deux corps de métiers se fermèrent contre le chapitre, c'est-à-dire, qu'ils s'engagèrent à ne plus rien vendre, ni fournir aux chanoines pour les réduire par la famine. Le chapitre appela au Pape qui approuva sa conduite et priva Guillaume de sa prébende.

   Le père fut cité devant l'Official sous peine d'excommunication. Comme personne n'osait lui signifier ce décret de citation, les chanoines se rendirent un jour en corps à l'église de Saint-Jean-l'Évangeliste où il se trouvait à la Messe et lui notifièrent la citation. L'abus qu'il faisait de ses fonctions, suscita bien des plaintes que le chapitre ne manqua point de soutenir. (V.
JEAN DE STAVELOT, p. 183; DE RAM, p. 383; Notices, t. III, p. 165; FISEN, p. 186.)

   Le peuple, mieux éclairé, ne tarda pas de se prononcer contre le grand maïeur à cause de ses extorsions et de l'influence néfaste qu'il exerçait sur la Cour des échevins. Un membre du métier des fèbvres qui avait commis une légère contravention, fut contraint par le mayeur à payer une grosse amende. Il s'en plaignit vivement et intéressa à sa cause les trente-deux métiers. On demanda aux échevins un record sur une quinzaine de points des privilèges et des libertés qu'on leur soumit, afin de pouvoir juger leur conduite et celle du maïeur. Ayant essuyé un refus obstiné, les métiers finirent par se fermer contre le maïeur et les échevins. C'était en 1428. Le maïeur répondit au nom des échevins qu'ils n'avaient pas coutume de siéger huit avant et huit jours après les grandes fêtes de Noël, et qu'ils ne pouvaient donner un record valable pendant le temps qu'ils étaient sous l'influence des menaces et que les métiers étaient fermés contre eux. Les échevins obtinrent un délai, mais, le délai expiré, ils alléguèrent d'autres moyens dilatoires. Enfin ils furent
criés aubains, c'est-à-dire, exilés ; ils sortirent de la cité. Par qui la sentence de l'exil avait-elle été prononcée? Était-ce par l'autorité communale? Était-ce par le tribunal des XXII ? Quoi qu'il en soit, les échevins qui étaient nommés à vie et inamovibles, n'étaient pas justiciables de l'autorité communale. Le 25 juillet 1429, furent élus bourgmestres Alexandre de Seraing et Walther de Fléron. Ces deux magistrats tombèrent bientôt malades et le dernier mourut avant la fin de l'année. Le soupçon se forma aussitôt qu'ils avaient été empoisonnés par le maïeur et les échevins exilés. (V. JEAN DE STAVELOT, p. 242; ZANTFLIET à l'année 1430; FISEN, p.186.)

   Les échevins criés
aubains se joignirent à l'armée liégeoise pendant la guerre de 1430 et servirent dans leurs métiers. Ils se repentaient de leurs refus dont ils rejetaient les causes sur le maïeur et ils promirent de donner les records qu'on leur avait demandés. Sur celte promesse, il leur fut permis de revenir à Liége. Pendant la même guerre, le maïeur lit des instances pour être autorisé aussi à revenir. Il flattait les soldats et il fut même assez hardi pour rentrer avec eux dans la cité. Il y resta vingt-quatre jours qu'il employa à faire décréter son rappel. Le 21 septembre 1430, il alla même siéger à la Cour, mais les échevins lui firent remarquer qu'il ne pouvait le faire, n'étant pas rappelé de l'exil. Le dimanche, 23 septembre, Datin entouré de ses amis parut même à la cathédrale. Les conseillers communaux et les gouverneurs des métiers se réunirent immédiatement au couvent des Mineurs et résolurent de s'opposer de vive force à son audace. Ils déployèrent les bannières des métiers et suivis d'une foule de gens armés, ils entrèrent à la cathédrale. Datin, dès qu'il aperçut cette foule, se sauva par une porte dérobée, et gagna par la Haute-Sauvenière le quartier de Saint-Séverin; il y monta sur un coursier rapide et se sauva dans la Hesbaye. Le prince, le magistrat et: les métiers le condamnèrent une seconde fois à l'exil comme traître à la patrie, violateur des libertés et des privilèges, et vendeur de la justice. La Cour des échevins déclara que cette condamnation était très fondée. (V. JEAN DE STAVELOT, p. 252 et 255.)

   Quelques jours après la fuite de Wathieu Datin, la Cour des échevins convoquée par le grand maïeur, Jean delle Boverie, haut avoué de la ville, donna un record sur les quinze points soumis à son examen (29 septembre 1430). Dans le premier point la Cour trace les limites de son ressort territorial comme tribunal de première instance.

   Dans ce ressort étaient compris, outre l'enceinte intra muros, Saint-Christophe, Saint-Laurent, Saint-Gilles, Xhovémont, Vottem, Bernalmont, Préalle, les Prés de Saint-Denis. Ce ressort est appelé franchise (1). Sur le second point la Cour répond : quand le bourgeois de Liége qui commet un crime hors la franchise sur un homme qui n'est pas bourgeois, les plaintes de celui-ci ou de ses parents ne peuvent être admises par la Cour de Liége; quand un bourgeois sort de la franchise dans l'intention de commettre un homicide, il ne jouit point des privilèges de la franchise. Sur le troisième point la Cour répond : un bourgeois citain ne peut être arrêté sans un jugement de loi et de justice; un bourgeois qui a été légalement emprisonné, payera pour les frais quatre boddragers par jour. Le bourgeois illégalement arrêté a droit à un dédommagement. Sur le cinquième point, la Cour répond que les bourgmestres et les conseillers communaux n'étaient point justiciables d'elle pour les faits administratifs qu'ils auraient posés, ni pour les paroles qu'ils auraient dites dans une discussion. Sur le sixième article, elle répond : un conseiller communal ne peut être ni conseiller privé du prince, ni échevin de la Cour. On remarque encore les réponses suivantes : le bourgeois qui sera banni ou aubain de la cité par les statuts pour cent ans et un jour payera une amende de cinq griffons (valant chacun neuf livres et dix sous) à partager entre le prince et la cité; quand un bourgeois est cité devant la Cour du chef de violence, il pourra obtenir copie de la plainte et un délai de quinze jours; le maïeur choisira ses agents parmi les bourgeois honnêtes et ces agents feront un usage modéré de leur pouvoir; le bourgeois qui accueillera un banni dans sa maison et le protégera contre le prince et sa justice, encourra lui-même la peine de bannissement. Le quinzième article demandait que le règlement communal de 1424, les autres ordonnances et les paix faites fussent déclarés lois et mis à exécution : la Cour accéda à cette demande, car c'était de l'inobservation de ces lois que venaient les fautes et les clameurs de la cité. Cet article prouve que le règlement de 1424 était bien populaire non seulement dans la partie qui regarde la justice, mais aussi dans celles qui règlent les élections communales. Ce record fut donné en présence de Jean Simon mambour général du prince, de Jean delle Boverie, seigneur de Vianen, haut avoué de Liége et grand maïeur, des bourgmestres, de Jacques de Gothem, de Raes de Gudegoven, seigneur de Gorsom, etc.
(V. JEAN DE STAVELOT, p. 159.)

   Wathieu Datin qui avait un puissant parti à Liège, se proposa de faire porter ce parti au pouvoir communal. Il espérait que ce parti parvenu au pouvoir, décrèterait son rappel de l'exil. Les Datins ne connurent d'autre moyen de réussir que l'émeute. Ils se concertèrent pour faire éclater des troubles, le 2 juillet 1432, mais leur but resta caché à la plupart de ceux qui devaient y coopérer. Ce ,jour, il se forma des rassemblements a Saint-Servais, à Saint-Séverin, au Vinâve-d'Ile. Les proches parents et les amis de Datin avec un grand nombre de gens de leur parti se réunir au Pont-d'Ile; l'un d'eux portait une sale bannière sur laquelle se trouvait l'image d'un paresseux; ils déclamaient tous contre le prince. Jean de Heinsberg, accompagné de quelques chanoines, se rendit près des mécontents et tacha de les calmer par de douces paroles. Pendant qu'il leur parlait, il vit descendre de la Sauvenière un grand nombre de gens de la banlieue qui accouraient comme des chiens enragés. Craignant pour la sécurité de sa personne, il se retira aux degrés de Saint-Lambert devant le vieux marché et y trouva les deux bourgmestres qu'il avertit du danger. Les émeutiers suivirent le prince de près et brisèrent les fenêtres de l'hôtel de ville. Le prince se mit en sécurité sous l'arvau devant la halle des drapiers. Le bourgmestre, François de Bierset, faillit être tué d'un coup de glaive, si Jean Lambot, ouvrier brasseur, n'avait paré le coup. Les bourgmestres réunirent le Conseil immédiatement. Les bannières des métiers furent déployées au marché. Le projet des Datins était de faire élire directement les bourgmestres par les métiers (ils voulaient refaire les maistres à sieulte et à croie), mais ils n'osaient le dire ouvertement, parce que tous les bourgeois avaient juré de suivre le règlement de1424. Ils accusèrent les bourgmestres d'avoir trompé le peuple en disant que dans le traité de paix du 11 décembre 1431 il n'avait été stipulé que cent mille nobles pour le duc de Bourgogne, tandis que c'était cent cinquante mille. Les bourgmestres firent immédiatement porter le coffre aux archives, de l'abbaye de Saint-Jacques à l'hôtel de ville. Le texte du traité qui en fut extrait, fut lu à haute voix au peuple. Les Datins confus de voir leurs mensonges découverts, n'en devinrent que plus furieux et voulurent jeter les bourgmestres par les fenêtres de l'hôtel de ville.

   Les bons bourgeois, craignant de sanglantes collisions, prièrent Guillaume Datin, le chef du mouvement, d'apaiser les émeutiers par de bonnes paroles. Guillaume qui se tenait à pied devant les degrés de Saint-Lambert, demanda aux bourgmestres qu'on rendit au peuple ses anciennes franchises, c'est-à-dire, d'élire les bourgmestres à sieulte et à croie. François de Bierset et Nicolas delle Chivre qui craignaient pour leur vie, répondirent qu'ils étaient contents de ce qui serait ordonné en commun pour le plus grand bien. La foule finit par se calmer. Chacun retourna chez soi. La demande des émeutiers ne fut point approuvée par la majorité des bourgeois qui voulaient rester fidèles à leurs serments d'observer le règlement de 1424. Le 3 juillet, il y eut à la cathédrale une réunion nombreuse des chanoines, des bourgmestres et de fonctionnaires. Les Datins s'y distinguèrent par leurs cris et leurs menaces, surtout Blanchebarbe, Laurent le batteur et Nicolas le bâtard de Lavoir, mais ils ne purent obtenir ni décision, ni promesse. Il y avait parmi les Datins des hommes capables d'arracher les reliques de saint Lambert de sa châsse et de tuer tous les chanoines tréfonciers, dit Jean de Stavelot. L'agitation continua dans les rues pour influencer les élections du 25 juillet. Les bourgmestres firent veiller, jour et nuit, à la sécurité publique. Le 25 juillet, les adhérents des Datins par leurs clameurs et leurs menaces, empêchèrent les vingt-deux commissaires de nommer les trente-deux électeurs; par les mêmes moyens, ils contraignirent les métiers à élire eux-mêmes les trente-deux électeurs; il y eut des métiers qui refusèrent d'élire des électeurs; dans d'autres les élus n'obtinrent que trois, quatre, huit ou dix suffrages. Les électeurs choisirent ensuite Guillaume Datin et Jean de Levrier bourgmestres. Jean de Levrier qui n'appartenait point au parti des Datins, n'eut aucune influence sur la direction des affaires. Le lendemain, le Conseil communal se réunit à l'hôtel de ville et entendit un discours de Guillaume Datin sur la liberté et les franchises de la cité. Sous le prétexte de conserver cette liberté, le Conseil supprima le privilège des vingt-deux commissaires de porter des armes. Le dimanche suivant, le peuple fut convoqué dans l'enceinte du palais. Guillaume Datin lui parla de son amour pour la paix et la conservation des libertés publiques. Le prince mécontent de ces actes de violence et ne pouvant y remédier, sortit de la ville et n'y rentra que le 7 septembre. (V.
JEAN DE STAVELOT et ZANTFLIET.)

   Les Datins voyant qu'ils ne parviendraient point par des moyens légaux à faire rappeler Wathieu de l'exil, ni à se maintenir au pouvoir, tant l'opposition qu'ils rencontraient dans toutes les classes de la société était forte, résolurent d'employer la violence. Leur projet était de se défaire de leurs principaux adversaires par la mort ou l'exil. Ils répandirent l'or et l'argent à profusion et gagnèrent tout le métier des houilleurs, ce qui ne leur était pas difficile, possédant eux-mêmes d'importantes houillères. La conjuration devait éclater le 6 janvier 1433.

   Dès la veille, au soir, les conjurés se réunirent en plusieurs lieux, notamment dans la maison de Guillaume Datin près de l'église de Saint-Servais et dans celle de Gérard de Goreur son cousin, bailli de Hesbaye, dans le vinâve ou quartier de l'Ile. Ces derniers attaquèrent d'abord les bourgeois de l'isleal des fèbvres, mais ils éprouvèrent une vigoureuse résistance de la part des fèbvres qui tuèrent Fastreit et repoussèrent tous les autres. Les habitants qui avaient pris les armes, gardèrent soigneusement le Pont-d'Ile et le passage du côté des Dominicains et ils démolirent le pont de Mouchet près de Saint-Martin-en-Ile, pour empêcher toute communication entre Gérard de Goreur et Guillaume Datin. Plusieurs conjurés gagnèrent l'isleal à Hochet au Trez et y passèrent l'eau dans la barque du pontonnier. Ils se rendirent directement cher Guillaume Datin pour l'informer que le Vinâve-d'Ile était au pouvoir des fèbvres et des autres habitants. Datin en était vivement contrarié, car il avait espéré faire occuper tous les postes de la ville à l'improviste pour vaincre sans combat. Il vit arriver à Saint-Servais ses adhérents d'Ans, de Mollin, de Montegnée, de Grâce et des villages voisins. Il envoya aussitôt des messagers, d'abord deux femmes, puis deux serviteurs des bourgmestres, Beaudouin Rusar et Louis Fraisant, à Gérard de Goreur pour le prier de passer le Pont-d'Ile avec ses gens et de venir le rejoindre, car il était temps; on était déjà à trois heures du matin.

   Les honnêtes bourgeois éveillés et inquiétés par les bruits de la rue se rendirent chez le bourgmestre Jean de Levrier qui était étranger à la conjuration et l'accompagnèrent à l'hôtel de ville. Il manda jusqu'à trois fois son collègue. Celui-ci arriva avec ses gens qui occupèrent. le marché. Il conféra avec Jean de Levrier, les conseillers et les bourgeois qui l'entouraient, dans le but de les empêcher de prendre des moyens de défense. Les deux serviteurs envoyés à Gérard de Goreur alléguèrent des prétextes pour obtenir de la garde la faculté de passer le Pont-d'Ile et se rendirent à la maison de Gérard qui était remplie de conjurés. Guillaume Datin, lui dirent-ils, vous attend avec vos gens à la Violette (hôtel de ville). Gérard arma ses gens et voyant le Pont-d'Ile dégarni, il le passa avec eux et se rendit à l'hôtel de ville. La garde du Pont-d'Ile avait été renforcée par des habitants d'Avroye et de Saint-Christophe qui avaient passé la Meuse en nacelle et étaient entrés par la postiche ou l'arvau du rivage de Saint-Paul. Tous avaient momentanément abandonné le Pont-d'Ile pour aller à la porte d'Avroye, en prendre la clef et y mettre un poste; car c'était par cette porte que les conjurés du dehors devaient entrer. Gérard de Goreur avait profité de ce moment d'absence pour passer le Pont-d'Ile.

    Tous les bourgeois étaient sur pieds. Ils se rendirent aux chambres de leurs métiers pour se ranger sous leur bannière. Les fèbvres de Vinâve-d'Ile, revenus du Pont-d'Avroye, furent bien étonnés d'apprendre que Gérard de Goreur s'était rendu au marché avec ses gens. Ils résolurent de s'y rendre aussi pour combattre les conjurés. Ils traversèrent le Pont-d'Ile, le Torrent et Marnières-Rue, passèrent devant le Pont-des-Arches, entrèrent dans la rue du Pont et s'arrêtèrent en la Veckeur. Le Pont-des-Arches était gardé par les meuniers, les pêcheurs, les cureurs et par une partie des tanneurs; car plusieurs tanneurs qui étaient pour les Datins, furent conduits par leur chef, Adrien de Lair-Dieu, au marché. Guillaume Datin, Gérard de Goreur et Adrien de Lair-Dieu se concertèrent à l'hôtel de ville sur les moyens de faire réussir la conjuration. Lair-Dieu se mit à élever des barricades à l'entrée des rues qui aboutissaient au marché pour ne pas être enveloppés de toutes parts. Les métiers qui gardaient 1e Pont-des-Arches, se virent bientôt renforcés par les gens d'Outre-Meuse. Le meunier Hale parcourut à cheval le quartier d'Amercoeur pour appeler les habitants aux armes contre les Datins, notamment à Longdoz, à Wez, à Peville, à Bressoux, à Robermont. L'arrivée de ce nouveau secours faillit être empêchée, car Jean Hauteur forestier de la Boverie s'adressa à Winand le charpentier pour faire couper une des arches du pont (qui était tout de bois), mais il ne put exécuter son dessein, le jour commençant à poindre.

   Guillaume Datin qui se tenait à l'hôtel de ville, était informé par des émissaires de tout ce qui se passait en ville. Interpellé par les honnêtes gens, il leur répondit, qu'il ne voulait.faire aucun mal et qu'il se tenait simplement sur la défensive. Les houilleurs qui étaient sur la chambre de leur métier, voulaient aller aider les conjurés qui gardaient la barricade érigée à l'entrée de la rue des Pêcheurs, mais ils n'osaient le faire par crainte des autres métiers.

   Quand il eut cessé de neiger et que le jour fut venu, les fèbvres quittèrent le Veskourt pour se diriger vers le marché, les uns par la rue Féronstrée et les autres par la rue du Pont. Ils furent bientôt rejoints par les charliers, les merciers et les loïeurs qui avaient leurs chambres au-delà de la rue des Mineurs devant la halle des drapiers. Quand les métiers qui étaient sur leurs chambres au marché, virent les fèbvres avec leur grande bannière, ils descendirent immédiatement et se joignirent à eux, sauf les houilleurs, les drapiers et les bouchers qui étaient, soit favorables aux Datins,soit contenus par eux. Les métiers qui étaient au Pont-des-Arches, les meuniers, les tanneurs, les cureurs, avec les bonnes gens d'Outre-Meuse, débouchèrent sur le marché par la rue Neuvice, pendant que les autres attaquaient déjà vivement les conjurés. Les Datins tiraient sur les bourgeois du haut de l'hôtel de ville et, du haut du palais de justice (destroit) avec des arbalètes et des couleuvrines de cuivre; d'autres défendaient la barricade à l'entrée de ta rue des Pêcheurs. Les fèbvres conduits par Colart Coquelet s'emparèrent de la barricade, après avoir éprouvé une vive résistance et furent bientôt maîtres de tout le marché. Dès lors la débandade devint générale. Les houilleurs qui n'avaient pris aucune part à l'action, se sauvèrent par les ruelles et les maisons. Gérard de Goreur se réfugia au palais du prince qui facilita son évasion par la porte de Sainte-Walburge; Guillaume Datin parvint à s'enfuire par les degrés de Saint-Pierre et Saint-Servais; un bon nombre de conjurés se réfugièrent dans la cathédrale où les chanoines les préservèrent d'une mort certaine, en fermant les portes devant les bourgeois qui les poursuivaient; d'autres enfin se sauvèrent par la rue sous la tour de Saint-Lambert et gagnèrent Saint-Séverin et Saint-Servais. Ceux qui étaient à l'hôtel de ville se sauvèrent par les ruelles près de Merchoul et de Souverain-Pont. Il y eut un grand nombre de conjurés tués ou blessés. Les adhérents des Datins venus de Mollin, de Sainte-Marguerite et de Montegnée se tenaient devant Saint-Hubert et ne furent point inquiétés, parce qu'ils n'avaient pris aucune part à l'action. Les vainqueurs, revenus au marché de la poursuite des Datins, envahirent la chambre des houilleurs; de ceux qui s'y trouvaient encore, les uns furent tués, les autres jetés par les fenêtres, d'autres qui n'étaient point houilleurs, furent conduits à l'hôtel de ville. La victoire de la bourgeoisie sur les conjurés ramena immédiatement dans ses rangs tous ceux qui avaient des sympathies pour les Datins sans les avoir montrées, ainsi que ceux qui craignaient d'être compromis. Les bourgeois avaient été conduits et dirigés par Fastreit-Bareit-Surlet, Alexandre de Seraing, Gilbert de Seraing et Jean de Seraing, trois frères, Jean de Bernalmont, Henri delle Cachie, François de Bierset, Nicolas delle Chivre, les chefs des adversaires des Datins. Il n'y a guère lieu d'en douter, quoique Jean de Stavelot n'en dise rien.

   Les vainqueurs, après leur victoire, allèrent piller la maison de Gérard de Goreur et celle de Jean de Bolsée en Ile, celles de Wathieu et de Guillaume Datin à Montegnée qu'ils brûlèrent en même temps; le lendemain ils allèrent piller et brûler la tour de Bolsée appartenant à Jean de Bolsée et à Wéri son fils, ainsi que la maison de Gilles Salhet à Mollin; le surlendemain ils se rendirent à Wonck sur le Geer et y brûlèrent la maison de Jean de Harche qui était munie d'une tour et entourée des eaux du Geer. Quelques jours après, ils allèrent à Goreur et y brûlèrent la maison de Gérard de Goreur. Ils brûlèrent également la maison de Jean Hantea et celle de son fils à Froidmont près la Boverie, ainsi que la maison de Lambert Datin à Grivegnée et celle de Colar Orban à Berlo.

   Guillaume Datin fut remplacé, le 13 janvier 1433, dans les fonctions de bourgmestre par Fastreit-Bareit-Surlet. Des enquêtes et des poursuites ne tardèrent pas d'avoir lieu contre les coupables. Laurent, le batteur de cuivre, fut découvert dans une cave du monastère des Écoliers et conduit à l'hôtel de ville. Sans être soumis à la torture, il y fit d'importants aveux : les capitaines de la sédition, Gérard de Goreur, Jean le forestier de Froidmont et son fils, Piron Borget, Henri Brech, Bastin de Mollin, Jean de Harche, Willem de Harche, Jean de Colletey, Collar Blanchebarbe, Gilles Salhet, avaient résolu, disait-il, de tuer tous ceux qui leur résisteraient, principalement Bareit-Surlet, Gilbert de Seraing, Henri delle Cachie, François de Bierset et les fèbvres. Le coupable fut condamné à mort par la Cour des échevins. Le bourreau lui trancha la tête et lui coupa les bras et jambes qui furent suspendus aux portes de la cité. Le tronc du corps fut jeté à la Meuse (10 janvier 1433). Colar Blanchebarbe, arrêté à Maestricht, y fut interrogé par la Cour liégeoise. Sans être soumis à la torture, il fit les aveux les plus complets; il donna des détails sur le projet des chefs, sur l'argent qu'ils avaient distribué, sur ceux qui avaient réunis des conjurés armés dans leurs maisons, sur les promesses faites aux conjurés de partager entre eux les biens des bourgeois qui seraient soit tués, soit exilés, s'ils triomphaient. Le coupable fut condamné à mort par 1a Cour et subit le supplice de la roue (18 janvier 1433).

   Tous les conjurés avaient émigré. Les Cours de justice firent des enquêtes contre eux et après que toutes les formalités eussent été remplies, la haute Cour de Liège condamna à un exil perpétuel, le 2 avril 1433, comme parjures, traîtres, séditieux, cinquante-deux coupables avec leurs femmes et enfants (sauf les enfants mineurs et ceux qui n'étaient plus sous l'autorité paternelle); le Conseil communal les bannit, le même jour, de la cité à perpétuité. Les principaux étaient Guillaume Datin, Gérard de Goreur, Wathieu Datiri le jeune, Jean de Harche, Jean de Hesbainne, Adrien de Lair-Dieu, Gilles Salhet, Winand le Carpentier, Weri de Bolsée, Warnier fils de Gilles de Bierset, le clerc de Montegnée, Jean le forestier de Froidmont. (V. DERAM, p. 389.)

   Le 4 avril, vingt-cinq bourgeois furent condamnés à un. exil de la cité pendant huit ans et à une amende, vingt et un bourgeois à un exil de trois ans et à une amende (2), huit bourgeois à un exil d'un an et à une amende, et quelque temps plus tard encore quinze bourgeois à la même peine que ces derniers. Tous furent, en outre, exclus à perpétuité de toute fonction publique. Les amendes furent employées à la reconstruction du Pont-des-Arches.

   Tous les bourgeois sentaient la nécessité d'une certaine force armée organisée, dont les bourgmestres pourraient disposer pour maintenir l'ordre. La même année (1433) on choisit dix hommes dans chaque métier qui se réuniraient dans la halle des tanneurs près de l'hôtel de ville et seraient à la disposition des bourgmestres, des échevins et des XVI, pour exécuter leurs ordres et jugements. Le 15 avril, les bourgmestres, les conseillers et les métiers s'engagèrent solennellement à maintenir les condamnations portées contre les conjurés; ceux qui, à l'expiration de leurs peines, rentreront en ville, feront le même serment et ils resteront exclus des fonctions des métiers; ils jureront, en outre, de ne molester personne, au sujet de la conjuration des Datins; tous les bourgeois s'engagèrent à n'avoir aucun rapport avec les proscrits et à ne jamais faire de sédition. Cette lettre d'alliance fut lue chaque année, au peuple, le jour des Rois, sur le marché; et on fêtait ce jour la victoire sur la sédition. On faisait des feux de joie sur le marché; la Violette et le Destroit étaient illuminés; les métiers réunis dans leurs chambres y festoyaient toute la nuit; sur le métier des fèbvres on élisait le Roi de la fête qui était ensuite porté en triomphe. (V.
JEAN DE STAVELOT, p. 325; DE RAM, p. 391.)

   Les bourgmestres, conseillers et métiers non contents d'avoir banni les Datins de la cité, prononcèrent contre les cinquante-deux bannis à perpétuité, au mois de novembre 1433, la confiscation de leurs biens situés dans la commune; cette confiscation eut lieu au profit des métiers de la cité. C'était un excès de pouvoir, car la confiscation des biens n'était pas même permise au pouvoir judiciaire, d'après la législation du pays. Aussi ni le prince, ni la Cour des échevins ne voulurent y prendre aucune part.

   Vers la fin de l'année, les têtes de Guillaume Datin, Gérard de Goreur, Wathieu Datin le jeune, Jean de Harche, Guillaume de Harche, Gilles le Prud'homme, Henri Brech, Renkin Urbain, Wéri de Bolsée le jeune, Jean le forestier de Froidmont, Lambert son fils, Jean de Tilhon, Ernoul Mafreals, André de Lair-Dieu, Gilles Salhet et Costin de Frères, furent mises à prix par l'autorité communale, ce qui était également une usurpation sur le pouvoir judiciaire. L'année suivante (1434) trois bourgeois qui avaient donné aide et protection aux Datins, après leur proscription, furent condamnés à mort par le Conseil et les métiers et exécutés.

   Lambert Datin fils de Wathieu qui était chanoine de Saint-Lambert, prévôt de Saint-Denis, chanoine de Saint-Paul et de Saint-Martin à Liège et du Saint-Sauveur à Utrecht, docteur en droit, se tenait au duché de Limbourg et ne cessait de protéger les proscrits. Les bourgmestres et conseillers communaux de Liége s'en plaignirent au concile de Bâle par une lettre du 4 décembre 1434; ils demandèrent, en même temps, la confirmation de leurs privilèges et franchises. Les proscrits, de leur côté, s'adressèrent aussi au concile pour lui demander d'annuler les condamnations dont ils étaient l'objet; Lambert Datin, s'y rendit même en personne. La cité qui en fut bientôt informée, envoya une députation à Bâle, le 28 janvier 1435, pour prier le concile de ne pas écouter les supplications des Datins et de leur refuser même toute audience. (V.
MARTENE, t. VIII, p. 781 et 791.) Lambert Datin, de retour de Bâle, sans avoir rien obtenu, se retira à Maestricht. Les bourgmestres de la cité ayant appris qu'il devait se rendre à Julémont, au comté de Dalhem, au sujet de rentes dues à son père, résolurent de s'emparer de sa personne. Une troupe de gens d'armes, commandés par Nicolas delle Chièvre et Jean de Bernalmont, l'enleva sur la route de Maestricht à Julémont avec son valet (15 mai 1436) et le conduisit à Jupille; elle y passa la Meuse et l'enferma dans la tour de Bernalmont, au dessus de Herstal. Après avoir passé plusieurs jours dans cette prison, Lambert fut mené pendant une nuit près d'une fosse de houillère située sur la route de Bernalmont à Bouchtay; 1à on lui brisa la tête d'un coup de marteau et on le précipita dans la fosse. Son corps n'en fut retiré que l'année suivante, par le propriétaire qui l'y avait trouvé par hasard et il tut enterré soit sur un champ voisin, soit à Sainte-Foy, soit aux Croisiers. L'assassinat de Lambert Datin était un acte de cruelle vengeance qui dut blesser vivement l'évêque et son chapitre.

   Il est assez probable que les proscrits s'adressèrent aussi à l'Empereur Sigismond et que celui-ci demanda des renseignements à la cité, car elle lui députa Henri delle Chaussée, Jean de Floyon et Antoine clerc de la cité; il n'y a guère à douter que Sigismond n'ait rejeté les demandes des proscrits. Il donna, le 14 juillet 1437, aux députés une lettre par laquelle il céda a la cité, pour le bien commun, la part qui lui revenait dans les peines encourues par les proscrits, d'après les privilèges impériaux. (V.
DE RAM. 398.)

   Ce fut encore à la demande des bourgmestres, du Conseil communal et des métiers que la Cour des échevins déclara le 10 novembre 1437, que le crime de sédition et de trahison était le plus grand et que les coupables, outre la punition de la loi du pays, devaient être condamnés à une amende de cinquante marcs de fin or, selon la lettre de confirmation des franchises. (V.
DE RAM, p. 466.) La confiscation des biens des proscrits doit avoir été l'objet de contestations, car la Cour des échevins refusa de l'approuver; le 31 janvier 1439, les échevins « répondirent aux maîtres et Conseil de la cité que, sauf leur serment, ils ne pouvaient juger par loi les biens de ceux proclamés à premier cri, être perdus. »

   Le duc de Bourgogne, auquel les proscrits s'étaient également adressés, écrivit, le 8 mars 1439, a la cité : « Qu'on fit la loi à Wathieu Datin et a ses complices, résidant en ses états, à cause de leurs biens que la cité prétend avoir confisqués à son profit. » Ce fut, sans doute, à la même époque qu'ils proposèrent plusieurs fois à l'autorité communale de porter la question de la confiscation de leurs biens devant une justice quelconque, soit du Brabant, soit du pays de Liége; dix d'entre eux se constitueraient même prisonniers à Huy avec dix de la cité, comme garantie de la décision qui interviendrait. Leur proposition ne fut point agréée. (V.
DE RAM
, p. 423.) Leurs biens restèrent confisqués au profit des métiers; toutefois, le 28 mai 1441, il fut décidé par l'autorité communale que, pendant les trois années suivantes, chaque métier n'en recevrait que vingt muids d'épeautre et que le surplus serait consacré à la reconstruction du Pont-des-Arches (3).

   Guillaume Datin, le chef de la sédition, fut tué à Namur, le 1er janvier 1438, en sortant de l'église des Croisiers, par trois émissaires de Fastré-Bareit-Surlet. Les assassins s'enfuirent. Poursuivis par la justice, ils furent arrêtés à deux lieues de Namur et arrachés d'une église où ils s'étaient réfugiés. Reconduits à Namur, deux furent roués et le troisième fut décollé. L'évêque jeta l'interdit sur l'église dont l'asile avait été violé et l'Official cita les violateurs de l'asile devant son tribunal.

   Wathieu Datin mourut à Louvain, le 20 mai 1457 et fut enterré dans l'église de Saint-Pierre en cette ville. L'année précédente, il avait adressé une supplique au prince, Louis de Bourbon, pour rentrer dans la possession de ses biens, illégalement confisqués, soutenait-il (4).
   Dans le récit de Jean de Stavelot, on ne voit guère intervenir le prince, ni l'état primaire dans cette lutte contre les Datins.

(1) Les Cours de justice d'Avroye, d'Angleur, d'Ans et Molin, de Fexhe, de Slin, de Milmort, de Vivegnis, de Herstal, de Jupille, avaient chacune leur ressort spécial, mais ressortissaient en appel à celle de Liége, sauf celle de Herstal. La Cour d'Avroye comprenait dans son ressort Saint-Nicolas-en-Glain.
   Outre la circonscription judiciaire des Cours, il y avait la circonscription administrative de la cité. Cette circonscription, appelée banlieue, ne coïncidait pas avec la première. Au commencement de 1429, les habitants de Cheratte et de Vivegnis, désireux de compter au nombre des bourgeois de Liége, soutenaient que la banlieue s'étendait à la distance de cent arpents, à partir du péron au marché. Les bourgmestres et le Conseil accueillirent leur demande, mais sauf les droits du prince, et de tous autres. L'arpentage fait par un géomètre fixa l'extrême limite de la banlieue aux tavernes de Futvoie à Vivegnis. On y érigea un péron en marbre. (V. FISEN, p. 187.)
   Il y avait une troisième circonscription, c'était celle du quartier de la cité. Pour faire des collectes de deniers sur tout le pays, on l'avait divisé en cinq quartiers. Celui de la cité comprenait, outre la Cité, quatre-vingt-cinq villages et hameaux voisins.  backtopp.gif (65 octets)

(2) Le 30 juin 1436, dix-sept de ces bannis pour trois ans revinrent à Liège où ils prêtèrent ce jour le serment de n'avoir plus aucun rapport avec les Datins, de ne leur prêter aucune assistance, de rester exclus des fonctions publiques et de payer un voyage d'Outre-Mer. (V. SCHOONBROODT, Miscellanées, p. 72.)  backtopp.gif (65 octets)

(3) Le Pont-des-Arches bâti en 1034, fut renversé par les eaux en février 1409. La reconstruction ne commença que le 14 août 1434 et ne fut achevée qu'au mois de juin 1446. Il coûta trente mille cinq cents florins.  backtopp.gif (65 octets)

(4) Wathieu Datin avait épousé Marie de Frères et en secondes noces Catherine de Rotselaer. Ses enfants étaient Lambert chanoine de Saint-Lambert, Guillaume chanoine de Saint-Jean, Agnès épouse de Jean de Soye, chevalier, Jean, Jeanne fille du second lit, et Wilkin enfant naturel qu'il eut de Lisbette. Il fit des legs pieux aux églises de Saint-Pierre et Saint-Martin à Louvain et à celle de Fétinne, à charge de Messes; il légua à son fils Jean sa terre de Jehay, celle de Bossuit près de Jehay; sa part dans les houillères et d'autres biens et rentes, à sa fille Agnès ses quatre maisons et ses rentes à Liége; à Gérard de Créhen son cousin, la terre de Jeneffe qu'il tenait en fief du prince de Liége avec ses maisons à Louvain; à son fils Guillaume ses maisons et rentes à Montegnée, etc. (V. DE RAM, p. 426.)  backtopp.gif (65 octets)

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C. de Borman :
Les Echevins de la souveraine justice de Liège 

Imprimerie L. Grandmont-Donders, T. I., pp. 255 et suiv. (Liège, 1892)

   Né au plus tard en 1378 (1) et fils d'un échevin de Liége, Wauthier ne devait guère avoir plus de trente ans quand il apparut sur la scène politique, en obtenant, le 25 juillet 1404, le mandat de maistre de la Cité. Il se fit bientôt remarquer par sa cupidité, son avarice, son ambition. effrénée. Quoique affilié au parti des haidroits, il avança secrètement à Jean de Bavière une somme de 6,ooo couronnes de France, pour mener la guerre contre les Liégeois, et il n'eut pas honte, plus tard, de réclamer au peuple le remboursement de ce prêt (2).

   Il fut l'un de ceux qui conduisirent les Liégeois à Othée. Mais à peine la bataille est-elle engagée qu'il passe avec ses amis dans le camp du comte de Namur, auquel il paye une rançon volontaire, et parvient à rentrer dans la Cité, coiffé du chaperon blanc, signe distinctif des gens du comte.

   Telle était, du moins, l'accusation que dirigeait contre lui Jean de Bernalmont, l'un de ses anciens amis, devenu son adversaire acharné, accusation qu'il soutint en champ clos, les armes à la main, selon les mœurs du temps (3).

   Un trait non moins révoltant mettra mieux encore en relief la bassesse de ses sentiments. Tandis que Liége gémissait toujours de la perte de ses franchises, l'empereur Sigismond vint y séjourner en passant, le 24 décembre 1416. Aussitôt les bourgeois accoururent à l'envi pour supplier Sa Majesté de leur rendre leurs anciens privilèges. Mais le monarque, pressé sans doute de se rendre au concile de Constance, partit à l'improviste sans donner suite à ces sollicitations. Alors Wauthier, qui avait néanmoins pu se rendre compte des intentions de l'empereur, vint trouver le prince et lui fit remarquer tout le parti qu'il pouvait tirer de cette situation. il suffisait de subordonner l'octroi impérial au payement par la Cité d'une somme de 6,ooo couronnes d'or, dont 2,400 reviendraient à lui d'Athin, qui userait de son influence sur la Cité pour amener le vote de cette proposition (4). Le marché fut conclu et ce jour-là on put dire, comme on le lui reprocha plus tard, que Wauthier d'Athin avait trafiqué des libertés du peuple.

   Cependant l'élection communale qui se fit en suite du nouveau règlement édicté par Jean de Bavière le 3o avril 1417, porta Wauthier au pouvoir et lui attribua le titre de souverain conseiller de la Cité. Peut être à ce moment était-il déjà échevin, car les deux dignités lui échurent à peu près en même temps.

   On sait que Jean de Bavière abandonna la principauté au mois de septembre de la même année. Everard de la Marck nommé mambour le 28 mai 1418, donna à Wauthier d'Athin les fonctions de grand mayeur. Il fut continué dans celles-ci par Jean de Wallenrode et par Jean de Heinsberg.. Ce dernier même, moyennant finances, promit de le laisser en charge toute sa vie (5), ce qui était un fait inouï dans les annales du pays.

   Enfin notre mayeur intrigua si bien qu'il obtint encore une place au tribunal des Douze, quoique d'autres y eussent plus de titres que lui (6).

   Possesseur d'une grande fortune, grâce à ses houillères, à ses mariages, à ses manigances, le voilà au comble de la puissance. Personne n'osait plus le contredire, car il tenait entre ses mains toute la justice civile. Lui qui avait juré de traiter chacun selon la loi et de punir tous les malfaiteurs dont il pourrait s'emparer, n'avait pas honte de soutenir des larrons, des homicides, des malfaiteurs publics. Chacun sut qu'ayant arrêté un voleur qui avait dérobé chez un gentilhomme brabançon onze plats d'argent, il laissa échapper le coupable pour retenir le produit du larcin. Il fallut un cri du Péron pour le décider à s'en dessaisir.

   Après le vol commis chez la veuve de l'échevin de Cheval, la rumeur publique en nommait les auteurs : lui seul feignait ne pas les connaître. Radelet, son serviteur, qui portait sa livrée, avait une réputation détestable et subit plus tard la peine capitale.

   De nombreux faits d'extorsion furent reprochés au mayeur : c'est ainsi que pour faire un bannissement qui ne lui donnait droit qu'à 28 sols, il exigea souvent des sommes considérables. Lorsque des plaideurs se présentaient en justice, il leur arrachait des promesses de voyages soit à Saint-Jacques, soit d'Outre-mer, promesses qu'il fallait racheter à prix d'argent (7).

   Vers l'année 1426, Wauthier d'Athin en était venu à dominer les échevins, ses confrères, au point que rien ne se faisait plus sans son consentement. Les jugements, c'était lui qui les dictait. Beaucoup de bonnes gens et d'établissements pieux eurent vivement à s'en plaindre. Ainsi l'abbaye de Saint-Laurent, qui de temps immémorial percevait un droit de péage sur chaque transport de charbon de bois passant sur le pont d'Avroy, fut privée de cette redevance. Il ne reculait devant aucun moyen de vengeance : les tréfonciers de Saint-Lambert, qui avaient refusé d'admettre un de ses fils, en firent l'expérience quand, par deux fois, il fit fermer sur eux les métiers de la Cité, de sorte que personne ne pouvait plus leur vendre les choses indispensables à la vie. Pour mettre un terme à cette tyrannie, les chanoines voulurent le citer à comparaître devant le pape. Ils apprirent que le mayeur se trouvait à l'église de Saint-Jean-l'Evangéliste, où l'on faisait la réception d'un chanoine; aussitôt tout le Chapitre de Saint-Lambert, avec témoins et notaires, s'y rendit de son côté pour lui signifier la citation en personne. Mais dès que Wauthier s'aperçut que l'on était à sa recherche, il disparut dans la trésorerie et alla se cacher dans la tour où, grâce à la complaisance des bedeaux, on ne parvint pas à le découvrir.

   Tant d'insolence devait finir par tourner à son détriment.

   Un jour, certain membre du métier des fèvres ayant commis un délit qui le rendait passible, tout au plus d'une amende de 28 sous, fut arrêté sans droit et condamné par les échevins à une amende manifestement exagérée. Aussitôt tout le métier prend fait et cause pour son compagnon. D'autres métiers se joignent au premier et obtiennent l'appui d'Alexandre de Seraing et Wauthier de Fléron, les deux maistres de la Cité. Tous ensemble convinrent que pour enrayer les exigences arbitraires des échevins, il fallait mettre ceux-ci en demeure de se prononcer sur certaines questions de principe. Il s'agissait, en premier lieu, de déterminer exactement le périmètre de la franchise. Les voies de fait commises sur un afforain en dehors de cette franchise sont-elles de la compétence des échevins? Un bourgeois peut-il être arrêté sans jugement préalable? S'il l'a été à tort, a-t-il droit à une indemnité'? Les échevins ont-ils à se mêler des faits posés par les maistres dans l'exercice de leurs fonctions? Toutes ces questions et une dizaine d'autres furent mises par écrit et présentées aux échevins, en vue d'obtenir un record scellé de leurs sceaux, moyennant les droits accoutumés.

   Les échevins consentirent à déterminer les limites de la franchise. Quant aux autres points, malgré les démarches réitérées des maistres, ils s'obstinèrent à ne pas répondre.

   On était à la fin de décembre 1429. Les métiers irrités se fermèrent sur les échevins et résolurent de faire une dernière tentative. Ceux-ci par l'organe de Wauthier d'Athin répondirent que depuis longtemps l'usage était établi de ne pas siéger pendant les huit jours qui précédaient ou suivaient lés fêtes de Noël; que d'ailleurs, ils ne rendraient ni record, ni jugement, tarit qu'on les laisserait sous l'empire de la menace. Les métiers devaient d'abord cesser leur opposition, puis on déciderait comme de raison. Les maistres tinrent conseil et accordèrent un délai; mais les échevins trouvaient toujours quelque prétexte pour remettre l'affaire. Ils y mirent, dit Jean de Stavelot, tant de aliter et de contraire que les maistres, à bout de patience, les firent crier aubains au Péron (8). Bientôt une maladie inexpliquée vint atteindre les maistres; Wauthier de Fléron en mourut. On soupçonna d'Athin de les avoir fait empoisonner.

   Les échevins quittèrent Liége en maudissant l'aveuglement qui les avait attachés à la cause du grand mayeur, et bien décidés à saisir la première occasion pour s'amender. Celle-ci ne tarda pas à s'offrir. Le 14 juillet t43o, Jean de Heinsberg ayant déclaré la guerre au duc de Bourgogne, l'armée liégeoise se mit en marche pour envahir le comté de Namur. Les
aubains s'empressèrent d'aller la rejoindre, chacun servant son métier, racontant à qui voulait l'entendre combien ils regrettaient leur faute et s'offrant, sous bonne caution, à la réparer, pourvu qu'on les laissât rentrer dans la Cité. On leur pardonna.

   Le succès favorisa d'abord les armes du prince. Il avait pris Golzinne et Poilvache et faisait le siège de Bouvigne quand il apprit que le duc de Brabant venait de mourir et que Philippe le Bon allait lui succéder. Cette nouvelle mit la consternation dans ses rangs. Il. leva le siège. Le 29 août l'armée, qui avait logé à Dinant, reprenait le chemin de Liége. Arrivée près de Huy, elle trouva Wauthier d'Athin et sa suite qui l'attendaient au passage, faisant force salutations aux bourgeois et les suppliant de leur permettre de les accompagner à Liège. Il fut assez hardi pour revenir avec eux et demeurer vingt-quatre jours dans la Cité. Le 19 septembre il osa se présenter à l'audience au Destroit. Un échevin lui fit remarquer qu'avant de reprendre son siège, il ferait bien de purger sa condamnation. Il se retira confus.

  
Le dimanche suivant, 24 septembre, vingt-deux ans et un jour (9) après la bataille d'Othée, l'ex-grand mayeur se rendit en pompeux appareil à l'église Saint-Lambert. Sans doute il voulait imposer. Mais les gouverneurs des métiers, d'accord avec bon nombre de jurés de la Cité, se réunissent en secret aux Frères-Mineurs et conviennent à l'instant de se rendre, eux aussi, en armes et bannières déployées à l'église. Dès que Wauthier les vit entrer, il comprit que la partie était perdue, et tâcha de s'éclipser; il sortit de l'église, gagna la Haute-Sauvenière et Saint-Séverin, monta à cheval et partit de la Cité pour n'y plus jamais revenir.

   Quelques jours après, il fut de nouveau crié aubain, non seulement par les maistres, mais même par l'évêque, comme traître, parjure, « vendeur de franchieses et de loy; » cette fois, les échevins donnèrent leur approbation à ce second cri, de même qu'au premier (10).

   Délivrés du joug de leur oppresseur, les échevins rendirent enfin, le 29 septembre, le record si longtemps débattu (11).

   On pouvait croire à un apaisement durable, mais il n'en fut rien. Les partisans du mayeur expulsé, fort nombreux à Liége, nourrissaient toujours l'espoir de le faire rentrer. La guerre désastreuse que les Liégeois avaient entreprise dans le pays de Namur, s'était terminée le 15 décembre 1431 par un traité humiliant; un certain mécontentement régnait dans la Cité; les d'Athin crurent le moment propice pour tenter un coup de main.

   Le 2 juillet 1432, une troupe d'individus précédée d'une bannière sordide portant « l'ymage des nawais » (12), parcourait le Pont-d'Ile en proférant toutes sortes de propos injurieux contre le prince. Celui-ci s'était porté à leur rencontre sans armes et presque sans escorte et cherchait à les apaiser par de bonnes paroles, lorsqu'il aperçut d'autres bandes venant de Montegnée et dévalant, « comme des chiens enragés, » de la Haute-Sauvenière et de Saint-Hubert. Vite, il se retira vers le marché où il trouva les maistres de la Cité. « Maistres, leur dit-il, gare » à vous! Voyez arriver ces fous furieux, je ne sais ce qu'ils veulent ! »

   Ce qu'ils voulaient, ils n'osaient le proclamer tout haut, mais chacun comprit leurs desseins quand. on les vit s'élancer à l'assaut de la Violette, dont les carreaux volèrent en éclats. Les maistres François de Bierset et Cloes delle Chivre parurent aux fenêtres de l'étage et crièrent aux émeutiers : « Beaux seigneurs, nous ne sommes pas responsables de la situation. Nous venons de voir notre Prince : demain il réunira la commission du Régiment, pour aviser. »

   C'était bien au Nouveau régiment que les d'Athin en voulaient, en effet. Leur plan caché, leur seul espoir était de revenir au pouvoir par la maistrise, dont l'accès leur était fermé tant que l'élection des maistres se ferait par l'intermédiaire des commissaires. Les maistres, ce jour-là, coururent grand risque d'être jetés par les fenêtres. Il n'y eut cependant pas effusion de sang.

   Les d'Athin surent entretenir l'agitation jusqu'au 25 juillet, date des élections. Par leurs manœuvres et leurs criailleries, ils empêchèrent la réunion des commissaires et firent si bien que le vote eut lieu dans chaque métier, « par sieulte et par croye, » selon l'ancien système. Guillaume d'Athin et Jean de Levrier furent proclamés maistres de la Cité.

   Cousin de Wauthier et honoré à diverses reprises de la dignité magistrale, Guillaume d'Athin n'était pas un homme ordinaire. A la fois résolu, adroit et énergique, il possédait un don précieux entre tous, celui de bien dire. Le lendemain de son élection, il réunit le Conseil, y prit plusieurs fois la parole et fit décréter que dorénavant les commissaires ne porteraient plus d'armes dans la Cité. Le dimanche suivant, tout le peuple ayant été rassemblé au palais, les maistres, selon l'usage, remercièrent publiquement les électeurs; Guillaume d'Athin protesta surtout de ses intentions pacifiques, disant que son plus vif désir était de voir régner la concorde parmi ses concitoyens. Beaucoup ne crurent pas à sa sincérité.

   Bientôt en effet, il fut facile de s'apercevoir que toute sa politique n'avait qu'un objectif : le rappel de l'ancien grand mayeur (13). On ne peut se le dissimuler; si populaire qu'eût été la condamnation de ce personnage, une objection grave se dressait contre elle : il n'y avait pas eu de débat contradictoire. Guillaume ne manqua pas d'exploiter cette circonstance auprès des métiers, pour les amener à révoquer la décision de la Cité et mettre son cousin « à loy », c'est-à-dire le laisser juger par les échevins (14). Mais il faisait fausse route : à part celui des houilleurs, aucun des métiers ne semblait désireux de tenter l'aventure.

   Voyant ce moyen leur échapper, les d'Athin eurent recours à la corruption et à la violence. Un complot ourdi entre eux devait faire tomber en leur pouvoir les principaux opposants à leurs desseins (15). Dans la nuit du 5 au 6 janvier 1433, des rassemblements se formèrent sur plusieurs points de la Cité. Des messagers, des femmes même portant sous leurs manteaux des lanternes sourdes, allaient mystérieusement de la maison de Guillaume d'Athin, près de Saint-Servais, à celle du Cerf, en Ile, résidence de Gérard de Goreux, son neveu, bailli de Hesbaye. On entendait distinctement, dans le silence de la nuit, le son du tocsin, tintant du côté de Grâce, d'Ans et de Montegnée. Les bourgeois qui gardaient le Pont-d'lle donnèrent l'éveil et firent couper le pont du Mouchet. Bientôt toute la ville fut sur pied. Après quelques escarmouches partielles, les d'Athin se concentrent sur le marché, s'y barricadent en entassant étaux de mangons, panniers à poisson et tout ce qui peut leur tomber sous la main. Peine perdue : les métiers, bannières déployées, surviennent en si grand nombre, que les d'Athin, saisis de panique, s'enfuient de tous côtés. Beaucoup se réfugient dans l'église Saint-Lambert. Gérard de Goreux se sauve au palais, où l'évêque lui donne asile et facilite son évasion (16). Guillaume d'Athin parvient sans obstacle à Montegnée. Leurs maisons urbaines sont immédiatement mises au pillage. Le lendemain et les jours suivants, leurs châteaux forts et ceux des autres chefs de la sédition, situés à Montegnée, à Bolsée, à Froidmont, à Wonck et ailleurs, sont livrés aux flammes ou démolis de fond en comble.

   Ces exécutions sommaires accomplies, la loi devait avoir son cours. Une enquête minutieuse instituée par les échevins, qui s'adjoignirent l'official de Liége, « un mult suffisant clerc, » dévoila les noms de tous les coupables. Le 2 avril furent criés bannis de l'évêché de Liège et du comté de Looz, Guillaume d'Athin, Gérard de Goreux, Jean de Harche, Wauthier d'Athin fils, et quarante-huit autres, avec leurs femmes et leurs enfants mineurs, comme « séditeurs, trahitres, malfaiteurs et parjures. » Le surlendemain, cinquante autres citoyens furent condamnés à des amendes et un bannissement de huit ans; d'autres à trois ans, d'autres enfin à un an. Le produit de ces amendes fut appliqué à la reconstruction du pont des Arches (17).

   Si abattus que fussent les d'Athin, le peuple les croyait encore capables d'un retour offensif; aussi, le 15 avril, voyons-nous les maistres, les jurés, le Conseil et les trente-deux métiers de la Cité s'astreindre par un serment solennel, « sour leur part de paradis et sour le dampnation de leurs ames, » à tenir pour valables les enquêtes et les cris faits sur Wauthier et Guillaume d'Athin et leurs adhérents; s'obliger à dénoncer publiquement la moindre tentative qui serait faite en sens contraire; se rendre solidaires de tout « péril, dommage ou dobte » qui pourrait en résulter, et comminer la peine capitale « incontinent sens remission » contre quiconque aurait la témérité d'agir à l'encontre. Ce n'est pas tout : chaque fois que l'un des condamnés à un bannissement temporaire rentrera à Liége, on lui imposera le même serment (18), et il restera exclu à perpétuité de tout office, même du droit de vote dans son métier (19).

   A mesure que le peuple connut l'étendue du danger auquel il venait d'échapper, son ressentiment et sa haine contre les d'Athin s'enflammèrent de plus belle. Le 28 novembre, il en vint à décréter la confiscation des biens des bannis. Une commission, qui se renouvelait d'année en année et tenait son siège à la maison de la Belle Coste en Féronstrée, fut instituée pour en administrer les revenus et en rendre compte aux maistres de la Cité (20). En même temps les têtes des vingt et un principaux coupables furent mises à prix et taxées diversement. Il était stipulé que si c'était un des condamnés qui livrait Wauthier ou Guillaume d'Athin ou Gérard de Goreux, il obtiendrait remise de sa peine (21).

   Plusieurs exécutions sanglantes sur lesquelles nous tirerons un voile pour ne pas allonger ce récit, se firent à Liége en vertu des mesures prises par le peuple. Chaque année, le jour des Rois, on célébra l'anniversaire de l'heureux événement. Trois feux étaient allumés sur le marché. Torches et fallots flambaient au Destroit et à la Violette, pendant que « trompes, nakars et menestreis » faisaient rage. La lettre du serment était lue devant la foule, aux cris mille fois répétés de Noël, Noël ! Les échevins de Liége participaient à l'allégresse générale et échangeaient des cadeaux avec les bons métiers (22).

   Ainsi se termina cet épisode, l'un des plus curieux de notre histoire échevinale.

   Les confiscations prononcées contre les coupables obtinrent, le 14 juillet 1437, la confirmation de l'empereur Sigismond, qui fit abandon au profit de la Cité des amendes dues par eux au fisc impérial (23). Quant à Wauthier d'Athin, réfugié à Louvain, il y prit une quatrième femme, vécut encore de longues années et atteignit un âge avancé. Jamais, ce semble, il ne perdit complètement l'espoir d'une revanche. A peine Jean de Heinsberg a-t-il quitte: le trône épiscopal, que nous voyons notre vieux mayeur adresser à son successeur, de concert avec Gérard de Goreux, une supplique pour obtenir la révision de leur condamnation. Les raisons qu'ils allèguent ne sont pas sans valeur. Ils invoquent la Paix de Fexhe, en vertu de laquelle chacun doit être mené « par droit et par loy » ; ce qui n'a pas été le cas pour eux. Personne, disent-ils, ne peut être condamné « de corps ou de biens » sans être appelé à se défendre en justice. Enfin, au pays de Liége, nul ne peut subir la confiscation de ses biens, si ce n'est quand il a été pris et condamné à mort pour vilain cas; jamais on ne vit personne à Liége perdre ses biens pour quelque excès. Les suppliants invoquent l'exemple de Guillaume de Laveur, qui a été pris et exécuté comme meurtrier; or le testament par lequel il dispose de ses biens, a été approuvé par les échevins, sans la moindre opposition, ni de la part de l'évêque, ni de la part de la Cité. Il en fut de même du jeune Jean de Bernalmont, arrêté en 1456 et condamné à mort ; chacun sait qu'il a pu tester librement avant d'être livré au bourreau (24). Si encore les biens des remontrants avaient été confisqués par Monseigneur de Heinsberg, pour lors prince et seigneur du pays ! Mais ils l'ont été par leurs propres adversaires, qui dans cette affaire se trouvaient ainsi juges et parties (25).

   Inutile d'ajouter que cette requête resta sans effet.

(1) En effet, son premier mariage était conclu à l'époque (1398) où Jacques de Hemricourt terminait son Miroir des nobles.  backtopp.gif (65 octets)

(2) JEAN DE STAVELOT, pp. 160 et 234. backtopp.gif (65 octets)

(3) JEAN DE STAVELOT, p. 234.   backtopp.gif (65 octets)

(4) Ibidem,p.160.   backtopp.gif (65 octets)

(5) « En cel année (1420) Waltier Datin, por une grant summe d'oir et d'argent; empetrait del remanire et d'yestre maire de Liége tout sa vie durant » Ibidem, p.183).  backtopp.gif (65 octets)

(6) Ibidem.  backtopp.gif (65 octets)

(7) JEAN DE STAVELOT, p. 185.  backtopp.gif (65 octets)

(8) Il résulte des registres aux œuvres que les échevins siégèrent jusqu'au 25 avril 1430, après Pâques. Personne n'a signalé qu'à la date du 7 avril un projet de record, auquel intervinrent douze échevins y compris Wauthier d'Athin, fut dressé et probablement délivré aux requérants, qui sans doute ne voulurent pas s'en contenter parce qu'il laissait encore plusieurs points à l'écart (Œuvres, no 6, fol. 200).
   M. DARIS (Histoire de la principauté de Liége, xve siècle, p. 168) estime que les échevins n'étaient pas justiciables de l'autorité communale. Nous ne pouvons souscrire à cette opinion. Très certainement les décisions des échevins ne relevaient pas de l'autorité communale; mais personnellement, ut singuli, ils étaient assujettis à cette autorité, comme les autres citoyens. Les annales du pays de Liége offrent plusieurs exemples de condamnations semblables; chaque fois, nous voyons les condamnés se soumettre sans protester ou sans invoquer l'autorité de l'évêque. Que ce régime eût ses inconvénients, il n'y a pas à le nier; mais le moyen âge nous en montre bien d'autres!  backtopp.gif (65 octets)

(9) JEAN DE STAVELOT, oubliant que la bataille d'Othée eut lieu le 23 septembre, écrit : « et avoit tout à point passeit à chi propre jours XXII ains que la batalhe d'Othey avoit esteit. » Seulement, le 24 septembre 1430 tomba un dimanche comme le 23 septembre 1408. C'est ce qui l'aura induit en erreur.  backtopp.gif (65 octets)

(10) « Enssi com ilh est plus plainement en leurs papieres et ens papires des maistres del citeit, » ajoute JEAN DE STAVELOT, p. 256. Ces registres n'existent malheureusement plus.  backtopp.gif (65 octets)

(11) On en trouvera le texte dans LOUVREX, Recueil des édits, t. II, p. 29; et dans JEAN DE STAVELOT, p. 259. Comme il intéresse plutôt l'histoire du droit liégeois que celle des échevins, nous ne l'analyserons pas. Voir ce qu'en dit M. DARIS (ouvrage cité, pp.169 et 170).
   Les treize échevins qui scellèrent le record furent : Jacques de Gothem et Henri Pollarde, chevaliers; Henri Coen, Rennekin de Bierset; Raes de Guygoven, Renier de Vrolo, Jean le Pollain de Hollogne, Jean Gulardin de Waroux, Thierry de Fléron, Henri de Soumagne dit de Hallendas, Frank delle Roche, avoué de Fléron, Jean le Pollain de Waroux et Gilles de Seraing, le pannetier.
   Wauthier d'Athin, remplacé comme souverain-mayeur par Jean delle Boverie, seigneur de Vyanne, ne l'était pas encore comme échevin. 
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(12) JEAN DE STAVELOT, p. 285. Naw, nawai, en wallon signifie paresseux. C'était peut-être une allusion injurieuse aux nouveaux commissaires.  backtopp.gif (65 octets)

(13) « Mains ons poioit de legier perchivoir que che n'estoit fours que por ravoir Waltier Datin, son cusin » (JEAN DE STAVELOT, p. 291).   backtopp.gif (65 octets)

(14) Ibidem, p. 328.  backtopp.gif (65 octets)

(15) Notamment Fastré Baré Surlet, Gilbert et Alexandre de Seraing, Henri delle Chaussée, François de Bierset, Cloes delle Chivre et André de Haccourt. C'étaient presque tous d'anciens maistres de la Cité (Ibidem, pp. 308 et 311).   backtopp.gif (65 octets)

(16) La protection accordée par Jean de Heinsberg à Gérard de Goreux donne à croire que ce prince n'était pas très hostile aux d'Athin. Il est à remarquer aussi que dans le récit si minutieux de Jean de Stavelot, nulle part on ne voit intervenir la police du grand mayeur.   backtopp.gif (65 octets)

(17) Texte de la sentence dans JEAN DE STAVELOT, p. 332, et dans DE RAM, Analecta Leodiensia, p. 389. Les échevins qui rendirent ce jugement furent au nombre de neuf, savoir : Coen, Hollogne, Gulardin, Fléron, Roche, Waroux, Pannetier, Bare et Villers.  backtopp.gif (65 octets)

(18) Une application de cette clause fut faite, le 30 juin 1436, pour dix-sept bannis qui avaient purgé leur condamnation.  backtopp.gif (65 octets)

(19) Texte dans JEAN DE STAVELOT, p. 325 et dans DE RAM, Analecta Leodiensia, p. 391.  backtopp.gif (65 octets)

(20) Ces revenus furent appliqués principalement à la reconstruction du pont des Arches, travail qui dura vingt-deux ans. En 1446 la moitié des biens furent distribués entre les trente-deux métiers. Chaque métier en obtint pour un revenu de cinquante muids (JEAN DE STAVELOT, p. 588).  backtopp.gif (65 octets)

(21) Ibidem, p. 318.  backtopp.gif (65 octets)

(22) Ibidem, p. 317.  backtopp.gif (65 octets)

(23) DE RAM, Analecta Leodiensia, p. 398.  backtopp.gif (65 octets)

(24) En effet, le testament de Jean de Bernalmont, en date du 3o août 1456, fut approuvé le 3o mars suivant (Convenances et testaments, 1456-1460, fol. 65).  backtopp.gif (65 octets)

(25) Texte de la supplique dans DE RAM, Analecta Leodiensia, p. 423.  backtopp.gif (65 octets)

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15/01/2013