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La bataille de Montenaeken




 

 

 

 

 

   

 

 

 

 

Joseph Daris
Histoire du diocèse et de la principauté de Liège pendant le XVe siècle,
Edition Demarteau, pp. 382-383  (Liège, 1887)

   Les cavaliers brabançons revenus en Hesbaye, en dévastèrent les villages situés sur les confins du comté de Looz. Les Liégeois qui étaient à Montenacken au nombre de quatre mille, allèrent leur barrer le chemin par lequel ils devaient revenir et s'y fortifièrent. Les Brabançons, simulant une fuite honteuse, les tirèrent hors de leurs retranchements et se laissèrent poursuivre jusqu'en rase campagne aux Tombes entre Montenacken et Fresin. Là, ils se retournèrent contre les Liégeois et en firent un grand carnage ; près de deux mille restèrent sur le-champ de bataille (19 octobre). Le lendemain les cavaliers brabançons entrèrent dans Montenacken qu'ils trouvèrent abandonné des Liégeois. Ils y pillèrent et incendièrent les maisons avec l'église. La nouvelle de cette sanglante défaite ne tarda pas d'arriver à Liège. Elle y répandit la consternation. On rappela immédiatement les troupes qui assiégeaient la forteresse de Limbourg. Ces troupes, frappées d'une frayeur panique, levèrent précipitamment le siège, en abandonnant leurs canons (21 octobre). Frédéric de Wittem, commandant de la forteresse, se mit à leur poursuite et ravagea, à son tour, plusieurs villages du pays de Liège.

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De Gerlache :
Histoire de Liège depuis César jusqu'à Maximilien de Bavière 
Edition M. Hayez,  p. 168   (Bruxelles, 1843)

   On n'ignorait rien à la cour de Bruxelles de ce qui se tramait à Liége; car, bien qu'on y affectât parfois le secret, il était toujours fort mal gardé. Le conseil du vieux Philippe connut d'abord le traité passé avec Louis XI et en fit demander une copie sous prétexte de terminer certains différends entre les Dinantais et les Bouvignois; mais les Liégeois la refusèrent. Quoique Charles eût avec lui une armée nombreuse, ses provinces n'étaient pas aussi dégarnies de troupes qu'on se le figurait dans notre cité. Le vieux duc eut bientôt rassemblé 2000 cavaliers sous le commandement des comtes de Horne et de Nassau : un autre corps eut ordre de s'emparer de Maestricht qui était une des clefs du pays, et de là il se mit à faire des courses jusqu'à Visé, Tongres, Maseyck et jusqu'aux portes de Liége où il répandit la terreur.

   Cette ville se remplit à son tour d'une multitude de malheureux paysans dont on avait pillé et incendié les habitations. Les Liégeois allèrent au devant des Bourguignons au nombre d'environ 4000; mais comme ils n'avaient point de cavalerie, ils occupèrent une  position forte près de Montenac et s'y retranchèrent. Leurs ennemis désespérant de pouvoir les en déloger, feignirent d'opérer leur retraite en désordre. Alors ceux de Liége croyant voir des gens en fuite, quittèrent leurs positions et poursuivirent en pleine campagne les Bourguignons, qui faisant tout à coup volte-face, culbutèrent facilement avec leur cavalerie bardée de fer, des milices à pied et en rase campagne : ils en massacrèrent environ la moitié. Cet échec consterna les Liégeois à tel point que ceux qui assiégeaient Limbourg revinrent en déroute comme s'ils avaient été battus; et pourtant ils n'avaient pas vu l'ennemi.

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Godefroid Kurth :
La Cité de Liège au Moyen-Age 
Edition L. Demarteau, T.III., pp. 216 et suiv.  (Liège, 1909)

      Raze restait le chef avoué du pays; mais, débordé lui-même, il n'était obéi que lorsqu'il donnait les ordres que la populace attendait de lui. Se rendant bien compte que le danger viendrait du côté du Brabant, il avait fait fortifier Montenaeken à la frontière de ce pays. Mais en vain il insista pour y conduire l'armée : on ne l'écoutait pas. La Cité n'était plus capable ni de commander, ni d'obéir, ni de délibérer. Elle crut avoir satisfait à la justice en faisant exécuter quelques-uns des principaux pillards et en restituant à l'église Saint-Denis le butin fait dans celle de Herve. Pour la guerre avec le Brabant, la foule s'en était désintéressée. Raze se rongeait de dépit et d'impuissance; il se voyait empêché de réaliser le programme du roi pendant qu'un meneur de troisième ordre, Gérard Campsor, se substituait à lui et emmenait de nouveau les milices communales dans le Limbourg, où rien ne les appelait. Désespéré d'une pareille anarchie, l'envoyé français partit, n'attendant plus rien ni de la Cité, ni de ses chefs.

      Cependant, comme il était facile de le prévoir, Charles le Téméraire s'était enfin ému des provocations des Liégeois et avait fait prendre les armes aux Brabançons, en attendant qu'il vînt lui-même à la rescousse. Le Conseil de Liége prit peur : il rappela l'armée partie pour le Limbourg, mais elle refusa de revenir et continua de piller ce pays. On ne put opposer aux Brabançons que des forces très inférieures (1). A Montenaeken, dans les plaines célèbres par la victoire nationale que les Liégeois y avaient remportée, deux siècles et demi auparavant, sur le même ennemi, les deux peuples se retrouvèrent en présence. Retranchés dans le village et protégés par la tour de l'église, qu'ils avaient fortifiée
(2), les Liégeois, malgré leur petit nombre, auraient pu tenir plus d'un jour en attendant du renfort. Mais, dans leur ardeur irréfléchie, ils se laissèrent entraîner en rase campagne par un stratagème de l'ennemi, et ils subirent une défaite sanglante. Dix huit cents des leurs restèrent sur le carreau (20 octobre 1465) (3). Cette fois, l'armée qui assiégeait Limbourg comprit qu'il était temps de veiller au salut du pays; elle leva le camp, mais elle le fit avec une telle précipitation qu'elle laissa son artillerie au pouvoir des assiégés, qui lui donnèrent la chasse (4).

      Au milieu de la confusion dans laquelle tous ces échecs plongeaient la Cité, une nouvelle se répandit qui produisit l'effet d'un coup de foudre : le comte de Charolais venait de signer la paix avec le roi de France (5), et Liège n'était pas comprise dans le traité! Louis XI avait essayé de faire croire le contraire à la Cité; en lui notifiant la paix, il ajoutait en termes formels : «
Audict appoinctement estes comprins comme nos bons especiaulx amis ». Puis, après avoir remercié ses « bons espéciaux amis » de leurs services, il leur recommandait de cesser la guerre contre le duc et ajoutait avec une cafardise étonnante : 

« Et quant ainsy ne se feroit, veu que de présent 
»  la guerre cesse par deçà, et qu'il y a appoinctemens
»  entre nous et les dessus dits,  seroit à doubter que
»  grosse armée et puissance de gens tombast sur
»  vostre paiis,  dont graves inconvéniens pourroient
»  ensuire et à quoi seroit difficile chose à vous de 
»  résister et à nous de vous secourir » (6).  

    On fut bientôt édifié à Liège sur la valeur de ses paroles royales. Louis XI mentait : les Liége n'étaient pas compris dans la paix, et l'allié qui avait juré de ne pas traiter avec le duc sans eux les livrait cyniquement à leur mortel ennemi.

      Une terreur folle se répandit dans la Cité désormais vouée à la mort. Maudite par le Souverain Pontife, en révolte contre son prince légitime, désavouée par le chef même qu'elle avait mis à sa tête, abandonnée par tous ses alliés à la seule exception de Tongres, trahie par le roi en qui elle avait eu une aveugle confiance, menacée par un ennemi victorieux et irrité, la Cité eut conscience subitement de son effroyable situation et, par l'intermédiaire des comtes de Meurs et de Homes, elle fit demander une trêve au duc. Elle ne l'obtint qu'à la condition de se soumettre au pape, d'observer l'interdit et de reconnaître l'autorité de Louis de Bourbon. Les Liégeois, naturellement, se résignèrent à ces conditions préalables (7), puis se mirent à négocier d'une part avec le prince, de l'autre avec le duc de Bourgogne et avec son fils le comte de Charolais.

(1) Henrard, p. 17, dit, au contraire, que Raze partit avec 4.000 hommes et que le Bourguignon n'en avait que 1.800.  backtopp.gif (65 octets)

(2) Theodoricus Pauli, p. 192.  backtopp.gif (65 octets)

(3) Adrien, p. 126; Jean de Looz, p, 29; Th. Pauli, p. 193. Adrien de Budt (de Ram, p. 363). Le Livre des trahisons de France envers la maison de Bourgogne. p. 251; DeClercq, livre 5, ch. 51, cité par Henrard; Thomas Bastin, t. Il, p. 133, qui porte à 2.500 hommes les pertes des Liégeois.  backtopp.gif (65 octets)

(4) Adrien, p. 127.  backtopp.gif (65 octets)

(5) Traité de Conflans du 5 octobre 1465. En voir le texte dans le Comines de Lenglet~Dufresnoy. t. Il, p. 501.  backtopp.gif (65 octets)

(6) Vaesen et Charavay, Lettres de Louis XI, t. III, p. 2, lettre du 21 Octobre 1465.  backtopp.gif (65 octets)

(7)  V. l'acte du 12 novembre dans Gacbard, Collection, t. Il, p. 238,  backtopp.gif (65 octets)

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15/01/2013