1


 

 

 


La destruction de Dinant




 

 

 

 

 

   

 

 

 

 

 

Philippe de Commines dans  J.A.C. Buchon
Choix de Chroniques et mémoires sur l'histoire de France.
A. Desrez, Libraire-Editeur, Livre second, pp. 34-35 (Paris, 1836).

LIVRE SECOND
CHAPITRE PREMIER
Des guerres qui furent entre les Bourguignons et les Liégeois, et comme la ville de Dinand fut prise, pillée et rasée.

   Depuis le temps que dessus, se passèrent   aucunes années, durant lesquelles le duc de Bourgongne avoit chacun an guerre avee les Liégeois; et lors, quand le roy le voyoit empesché, il essayoit faire quelque nouvelleté contre les Bretons, en faisant quelque peu de confort aux Liégeois; et aussi tost, le duc de Bourgongne se tournoit contre luy pour secourir ses alliés : ou eux-mesmes faisoient quelque traicté, ou quelque trève. En l'an mil quatre cens soixante et six fut prins Dinaud, assise au païs de Liège, ville très-forte de sa grandeur et très~riche, à cause d'une marchandise qu'ils faisoient, de ces ouvrages de cuivre qu'on appelle Dinanderie, qui sont en effet pots et poisles, et choses semblables. Le duc de Bourgongne Philippe (lequel trespassa au mois de juin, l'au mil quatre cens soixate et sept), s'y fit mener en sa grande vieillesse en une litière, tant avoit de hayne contre eux, pour les grandes cruautés dont ils usoient contre ses subjets, en la comté de Nanur, et par espécial en une petite ville, nommée Bouvines, assise à un quart de lieue près dudit lieu de Dinand; et n'y avoit que la rivière de Meuse entre deux. Et n'y avoit guère que lesdits de Dinand y avoient tenu le siège, la rivière entre deux, l'espace de huit mois entiers, et fait plusieurs cruautés ès environs; et tiroient de deux bombardes, et d'autres pièces dc grosse artillerie, continuellement durant ce temps, au travers des maisons de ladite ville de Bouvines, et contraignoient les pauvres gens d'eux cacher en leurs caves et y demourer. Il n'est quasi croyable la hayne qu'avoient ces deux villes l'une contre l'autre ; et si ne faisoient guères de mariages de leurs enfans, sinon les uns avec les autres; car ils estoient loin de toutes autres bonnes villes.

   L'an précèdent de la destruction dudit Dinand (qui fut la saison que le comte de Charolois estoit venu devant Paris, où avoit esté avec les seigneurs de France, comme avez ouy), ils avoient fait un appointement et paix avec ledit seifneur, et luy donnèrent certaine somme de deniers ; et s'estoient sèparés de la cité de Liége, et fait leur faict à part, qui est le vray signe de la destruction d'un païs, quand ceux qui doivent se tenir ensenble, se séparent et s'abandonnent. Je le dis aossi bien pour les princes et seigneurs alliés ensemble, comme je fay pour les villes et communautés. Mais pource qu'il me semble que cbacun peut avoir vu et lu beaucoup de ces exemples, je m'en tay, disant seulement que le roy Louis, nostre maistre, a mieux sçu entendre cet art de séparer les gens, que nul autre prince que j'aye jamais vu ni connu; et n'espargnoit l'argent, ni ses biens, ni sa peine, non point seulement envers les maistres, mais, aussi bien envers les serviteurs. Ainsi, ceux de Dinand se commencèrent tost a repentir de cet appointement dessusdit ; et firent cruellement mourir quatre de leurs bourgeois principaux, qui avoient fait ledit traicté, et reçommencèrent la guerre en cette comté de Namur, tant que, pour ces raisons et pour la sollicitation que faisoient ceux de Bouvines, le siège y fut mis par le duc Philippe; mais la conduite de l'armée estoit à son fils, et y vint le comte de Sainct-Paul, connestable de France, à leur secours, partant de sa maisou, et non pas par l'auctorite du roy, ny avec ses gens~d'armes; mais amena de ceux qu' il avoit amassés ès marches de Picardie. Orgueilleusement firent une saillie ceux de dedans, à leur grand dommage. Le huitiesme jour d'après furent pris d'assaut après avoir esté bien batus, et n'avoient leurs amis loisir de penser s'ils leurs ayderoient. Ladite ville fut prise et rasée, et les prisonniers, jusques à huit cens, noyés devant Bouvines, à la grande requeste de ceux dudit Bonvines. Je ne scay si Dieu l'avoit ainsi permis, pour leur grande mauvaistié; mais la vengeance fut cruelle sur eux.

   Le lendemain que la ville fut prise, arrivérent les liégeois en grand' compagnie, pour les secourir, contre leur promesse; car ils s'estoient sèparés d'eux par appointement, comme ceux de Dinand s'estoient séparés de la cité de Liége.

   Le duc Philippe se retira, pour son ancien âge; et son fils, et toute son armée se tira au devant des Liégeois. Et les rencontrasmes plus tost que ne pensions; car par cas d'aventure, nostre avant~garde s'égara, par faute de ses guides; et les rencontrasmes avec la bataille, où estoient les principaux chefs de l'armée. Il estoit jà sur le tard; toutesfois on s'apprestoit de les assailllir. Sur celle heure vindrent gens, députés de par eux au comte de Charolois, qui requirent qu'en l'honneur de la vierge Marie (dont il estoit la veille) il voulsist avoir pitié de ce peuple, en excusant leurs fautes au mieux qu'ils purent. Lesdits Liégeois tenoient contenance de gens qui désiroient la bataille, et toute opposite de la parole de leurs ambassadeurs. Toutesfpois, après qu'ils furent allés et retournés deux ou trois fois, fut accordé par eux, entretenir la paix de l'an précèdent et bailler certaine somme d'argent, et pour sûreté, de tenir cecy mieux que ce qui estoit passé, ils promirent bailler trois cens ostages, nommés en un rolle par l'évesque de Liége, et par autres ses serviteurs, estans en l'armée, et les bailler dedans le lendemain huit heures. Cette nuict estoit l'ost des Bourguignons en grand trouble et doute; car ils n'estoient en rien clos ni fort, et estoient séparés, et en lieu propice pour les Liégeois, qui tous estoient gens-de-pied, et connaissoient le païs mieux que nous. Aucuns d'eux eurent désir de nous assaillir ; et mon advis est qu'ils en eussent eu le meilleur. Ceux qui avoient traicté l'accord, rompirent cette entreprise.

   Incontinent que le jour apparut, toute nostre ost s'assembla, et les batailles furent bien ordonnées et le nombre grand, comme de trois mille hommes-d'armes, que bons que mauvais, et douze ou quatorze mille archiers, et d'autres gens de pied beaucoup, du païs voisin. On tira droit à eux, pour recevoir les ostages, ou pour les combatre, s'il y avoit faute. Nous les trouvasmes separés; et jà se departoient par bendes et en désordre, comme peuple mal conduict. Il estoit ja près d'heure de midy, et n'avoient point baillé les ostages. Le comte de Charolois demanda au mareschal de Bourgongne, qui estoit là, s'il leur devoit courre sus ou non. Ledit mareschal respoudit qu'ouy, et qu'il pouvoit les deffaire sans péril, à quoy ne devoit dissimuler, vu que la faute venoit d'eux. Après on en demanda au seigneur de Contay (que plusieurs fois ay nommé) qui fut de cette opinion, disant que jamais n'auroit si beau party ; et les luy montra jà séparés par bendes comme ils s'en alloient, et loua fort de ne tarder plus. Après on en demanda au connestable, comte de Sainct-Paul, qui fut d'opinion contraire, disant qu'il feroit contre son honneur et promesse d'ainsi le faire, et que tant de gens ne peuvent estre si tost accordés en telle matière, comme est de bailler ostages, en si grand nombre; et louoit de renvoyer devers eux sçavoir leur intention. L'argu de ces trois nommés avec ledit comte, fut grand et long sur ce différend. De l'un costé il voyoit ses grands et anciens ennemis deffaits, et les voyoit sens nulle résistanoe. D'autre costé on l'argueroit de sa promesse. La fin fut qu'on envoya un trompette vers eux, lequel rencontra les ostages qu'on luy amenoit. Ainsi passa la chose, et s'en retourna chacun en son lieu; mais aux gens-d'armes desplus fort le conseil qu'avoit donné ledit connestable; car ils voyoient de beau butin devant leurs yeux. On envoya incontinent une ambassade à Liége pour confirmer cette paix. Le peuple (qui est inconstant) leur disoit à toute heure qu'on ne les avoit osé combatre ; et leur tirèrent coulevrines à la teste, et leur firent plusieurs rudesses. Le comte de Cbarolois s'en retourna en Flandres. En cette saison mourut son père (1), auquel il fit très~grand et solennel obsèque à Bruges, et signifia la mort dudit seigneur au roy.


(1) Le lundi, 16 juin 1467, entre 9 et 10 heures du soir.  backtopp.gif (65 octets)

backtop.gif (83 octets)

 

 

 

 

Olivier de La Marche dans J.A.C. Buchon
Choix de Chroniques et mémoires sur l'histoire de France.
A. Desrez, Libraire-Editeur, Livre premier, pp. 521-522 (Paris, 1836).

   En celuy temps, les Liégeois de Dinand, ennuyés de leur bonne fortune et désirans reveiller leur malheur, s'élevèrent, et prirent Jehan le Charpentier, un moult notable homme de Dinand, et le firent piteusement mourir, pour ce qu'il avoit communiqué avec le duc Philippe, et fait traité avecques luy, au bien et utililité de ladicte vile de Dinand. Mais ils le tournèrent en un autre usage; et, comme dict est, firent mourir piteusement ledict Jeban Le Charpentier; et (qui plus est) disoyent du duc de Bourgongne toutes les injurieuses parolles dont ils se pourvoyeut aviser; et mesmement boutèrent le feu en la comté de Namur; et fut conseillé le duc, en ses vieux jours, de prendre les armes, et d'assembler geus-d'arnes de toutes pars, pour soy venger d'iceux de Dinand; et se tira luy, et le comte son fils, à Namur; et fut conseillé le duc de demourer audict Namur, et envoya son fils à Bouvines; et l'accompaigna le comte de Sainct-Pol, connestable de France, le mareschal de Bourgongne, et plusieurs seigneurs de Brabant et de Hainaut; et conclurent d'aler mettre le siège devaut Dinand, et se départirent en trois parties.

   L'un des siéges tenoit le comte de Charolois; le second, le mareschal de Bourgongne; et le tiers siège tenoit le bastard de Bourgongne; et la quarte partie estoit la rivière, où il ne falloit point de siège. Et ainsi fut Dinand assiégé de tous costés; et combien  que j'eusse vei plusieurs siége de prince, tontesfois fut il là faicte une chose que le n'avoye oncques veue; car messire Pierre de Hacquembac, lors maistre de l'artillerie, amena les bombardes devant les portes de Dinand à heure de plain midi; et vous déclaireray comment. Il avoit afusté sa menue artillerie, dont il avoit grand'planté, devant les portes et la muraille de Dinand; et quand il aprocha à tous ses bombardes, le traict à poudre voloit si dru, que ceux de la vile n'osoyent mettre la teste hors-des-portes ne des murailles; et ainsi aprocla ses bombardes, et mena le premier cheval par la bride; et, les bombardes assises, la vile de Dinand ne dura longuement, ains se rendit à volonté. Et les Liégeois (qui lenr estoyent venus à secours) s'enfuirent et s'eloingnèrent de ce lieu; et le coomte de Charolois et ses gens entrérent dedans la vile, comme maistres et seigneurs; et fut le ville pillée de toutes pars, et puis fut mis le feu dedans : et fut brulé Dinand par telle façon qu'il sembloit qu'il y eust cent ans que la vile esoit en ruine; et le comte (qui moult estoit grand justicier) fut averti que trois archers de sa compaignie avoyent dérobé une femme, et qu'ils l'emmenoyent derrière les montaignes, afin qu'elle ne fust ouye par les cris qu'elle feroit à son efforcement; mais le noble comte tira celle part, prit les malfaicteurs, et prestement les fit pendre et estrangler au premier arbre qu'il trouva; et la femme fit des biens, comme il appartenoit; et signifia à son père, par le seigneur d'Imbercourt, la victoire qu'il avoit de ses ennemis, et l'exécution qu'il avoit faicte; luy priant qu'il se voulsist contenter (car il estoit bien vengé de ceux de Dinand), et aussi demandoit congé de poursuivre ses ennemis liégeois; car il les avoit fait chevaucher, et sçavoit où ils estoyent arrestés.

   De son exécution se contenta le duc Philippe, et luy donna congé de poursuivre ses ennemis; et d'en retourna le duc à Brucelles le plus tost qu'il le peut faire, et le comte et sa compaignie tirèrent après leurs ennemis; et les trouvèrent qu'ils se reposoyent de l'autre costé de la rivière de Habsbaing; et les eust le comte défaicts sans nulle faute : mais un chevalier liégeois, nommé messire Regnaud du Rouveray, moult-vaillant et sage chevalier, eut grand'pitié de veoir le peuple de sa nation en danger; car il cognoissoit bien que les gens d'armes les déferoyent. Si prit un asseuré courage, et dit aux Liégeois : « Mes amis, ne vous bougez; mais attendez que j'aye parlé au comte de Charolois; et peut estre que je trouveray le moyen que vous ne vous combattrez point légèrement. » Et sur ce départit ledict messire Regnaud, et dit à monsieur le comte : « Monsieur ce povre peuple ne vous demande rien. Ils entendent d'avoir traité avecques vous, et vous prient que les veuillez tenir paisibles. » Mais le comte (qui moult estoit fier) respondit qu'il sçavoit nulle cause de leur venue en ce lieu, si non pour luy porter dommage; et qu'il n'avoit pas intention de les laisser partir sans bataille. Messire Regnaud prit congé, et s'en retourna devers les Liégeois, et leur dit qu'il avoit bien parlé au comte à l'avantage des Liégeois, et luy avoit remonstré qu'ils ne luy demandoyent rien;  mais ils se défendroyent s'il estoit besoing. Et ainsi parloit sagement messire Regnaud de Rouveray; et par ses alées et venues pratiqua tellement, que le jour faillit; et convint chacun soy retirer d'une part et d'autre, sans bataille, pour ce jour; et se logea chacun qui mieux mieux, comme il est coustume de loger devant ses ennemis. Si furent grans feux faicts d'une part et d'autre; mais la rivière de Habsbaing estoit entre deux, qui garda la vie ce jour à maint Liégeois; et quand le jour fut venu, et que le comte et son armée perceurent que les Liégeois s'estoyent retirés, le comte fit chacun tirer aux champs, à la poursuite desdicts Liégeois; mais celle fois il ne peut atteindre leur puissance; car ils s'estoyent jà retirés ès bonnes viles. Toutesfois il marcha avant, et espouventa tellement iceux Liégeois, qu'ils furent contrains de luy venir crier mercy, voire eux mesmes abatirent les murailles et les portes de leur vile. Et ainsi se départit celle armée; et s'en retourna le comte  de Charolois, et le bastard de Bourgongne, devers le duc leur père, qui les recueillit à grande joye.

backtop.gif (83 octets)

 

 

 

 

Joseph Daris
Histoire du diocèse et de la principauté de Liège pendant le XVe siècle,
Edition Demarteau, pp. 397 et suiv.  (Liège, 1887)

   Les Dinantais avaient désiré vivement être compris dans la paix du 22 décembre 1465. Ils avaient promis de châtier sévèrement ceux qui avaient tenu des propos injurieux contre la famille du duc de Brabant ; ils avaient sollicité la médiation des abbés de Saint-Hubert, de Florenne et d'Alne, du père Carme, directeur des Carmélites à Dinant, de Louis de Lamarck, seigneur de Rochefort, Agimont, Neufchâteau et haut avoué de Dinant, de Jean de Luxembourg, seigneur de Haubourdin, et de Louis XI, Roi de France ; ils avaient écrits dans les termes les plus soumis et les plus humbles à Louis de Bourbon (18 novembre 1465), et à Charles-le-Téméraire. Malgré les prières de ces médiateurs, Charles-le-Téméraire avait refusé de les comprendre dans la paix générale.

   La première rumeur en parvint à Dinant, le 19 décembre 1465. Le peuple indigné courut à la prison et délivra les coupables détenus. Le magistrat craignant que ce fait n'empirât la situation, fit immédiatement ressaisir et reconduire les coupables à la prison. Le 12 janvier 1466, il apprit avec certitude que la ville de Dinant n'était pas comprise dans la paix. On en fut dans la désolation. Il s'agissait, dès lors, de négocier une paix spéciale. Charles-le-Téméraire y consentit, mais il imposa des conditions très dures et très difficiles à accomplir (février 1466). Les Dinantais qui ne purent s'y résigner, continuèrent les négociations auxquelles ils associèrent Jean Delle Boverie et d'autres Liégeois. Ils obtinrent, le 22 mars, une trêve de quarante jours, car les hostilités n'avaient pas cessé entièrement entre eux et les Bouvignois. Charles-le-Téméraire ne fit aucune concession sur les points très dures et très difficiles et les députés Dinantais n'avaient pas les pouvoirs nécessaires pour y consentir. La bourgeoisie et le métier de la batterie étaient disposés à y consentir, car Charles faisait déjà des préparatifs pour détruire la ville, mais le troisième membre de l'administration, savoir, les neuf autres métiers refusèrent d'y consentir et de donner pleins pouvoirs aux députés (23 avril 1466) (1). Bien des couleuvriniers qui s'étaient rendus à Dinant, encouragèrent cette opposition des neuf métiers. Les Liégeois avaient également promis des secours aux Dinantais Les choses trop dures et trop difficiles que demandait Charles, étaient, sans doute, qu'on lui livrât un certain nombre d'hommes qu'il désignerait, avec la faculté de disposer de leurs biens et de leur vie, qu'on démolit toutes les fortifications, qu'il fût l'avoué de la ville et qu'on lui payât une forte somme d'argent. Les élections qui se firent à Liège, le 25 juillet 1466, étaient aussi de nature à encourager les Dinantais, car Renard Rouveroi et Guillaume Baré-Surlet furent nommés bourgmestres. II n'y a point à douter qu'ils n'aient promis des secours aux Dinantais.

   Les hostilités, entretemps, ne discontinuèrent point. Le duc Charles, à la tête d'une forte armée, arriva devant Dinant, le 18 août 1466. Les Dinantais firent une vigoureuse sortie, mais furent facilement refoulés. Les faubourgs furent occupés les jours suivants. Le duc Charles fit alors proposer aux Dinantais de se rendre. Ils le refusèrent avec impertinence, croyant leur ville imprenable et comptant sur l'armée Liégeoise qui devait arriver.
A Liége, en effet, les trente-deux métiers décidèrent, le 20 et le 24 août, de prendre les armes; le clergé secondaire, au défaut du clergé primaire qui était à Huy, délivrerait l'étendard de Saint-Lambert; l'avoué de la Hesbaye, Louis de Lamarck, le porterait dans l'armée. Le clergé secondaire refusa de délivrer l'étendard; l'avoué de la Hesbaye prétexta une maladie et son fils Guillaume refusa de se charger de ses fonctions. Les chefs de la commune étaient retenus par la crainte d'une nouvelle guerre et par la certitude qu'on serait vaincu par le duc Charles, de sorte que rien ne fut exécuté. Les couleuvriniers et les autres Liégeois qui se trouvaient à Dinant, au lieu de vendre chère leur vie, la sauvèrent en prenant la fuite par la Meuse. Dès lors les Dinantais découragés prièrent Guy de Brimeu, Antoine le bâtard et le maréchal de Bourgogne d'intercéder pour eux près de Charles, afin qu'il les reçût en grâce, ce qu'ils leur promirent. Le 25 août, entre les cinq et six heures du soir, « les habitants de la ville de Dinant firent obéissance et se rendirent à la volonté du duc; ils baillièrent les clefs de la ville et firent le serment entre les mains des commis du duc. » Les généraux en prirent immédiatement possession; ils avaient bombardé la ville pendant toute une semaine, le duc Charles de l'abbaye de Leffe et du couvent des Mineurs, Antoine le bâtard, du haut de la montagne voisine, le maréchal de Bourgogne d'un troisième côté. Les Dinantais qui avaient tenu des propos injurieux contre le duc et ceux qui étaient les auteurs de la nouvelle guerre, furent arrêtés. Après un simulacre de jugement, les trois plus coupables furent pendus à des arbres et les autres furent noyés dans la Meuse. Leur nombre ne fut pas considérable. Le maître bombardier, Pierre Lievestyenne, fut pendu au sommet du rocher. D'après les usages de la guerre et les droits des soldats, toute ville qui avait refusé de se rendre et qui était prise d'assaut, pouvait être pillée pendant trois jours par les soldats qui l'avaient prise. Dinant subit ce triste sort. Les soldats de Charles la pillèrent immédiatement. Le lendemain, elle fut livrée aux flammes par des soldats qui n'avaient pas attendu les ordres du duc. Les édifices religieux eux-mêmes furent détruits par l'incendie. Le duc Philippe, qui s'était fait porter en litière à Bouvigne, vit de ses yeux les horreurs du bombardement et de l'incendie de la ville. Les pans de murs et les débris que l'incendie n'avait point détruits, furent démolis par les soldats; il en fut de même des tours, portes, fortifications et ponts que le gouvernement fit abattre et niveler; les ruines elles-mêmes furent fouillées par ses ordres pour y recueillir les métaux et les objets mobiliers. (V. GACHARD, t. II, p. 373, à 402. (2)

   A Liége, les trente-deux métiers étaient de nouveau réunis, le 25 août, pour prendre les armes et aller au
secours des Dinantais; mais rien n'était préparé, ni réglé, parce que les chefs de la cité ne voulaient pas recommencer la guerre. Le soir de ce jour, se répandit la nouvelle que la ville de Dinant était prise et incendiée. Le peuple indigné criait à la trahison; il chercha partout les bourgmestres et les autres chefs, Raes de Heers, Jean Leruyt, Baré-Surlet, Guillaume Dechamps de la Violette, pour les tuer. Ils avaient tous pris la fuite, sauf ce dernier qui fut assassiné. Le lendemain, 26 août, Garin, un des bourgmestres de Dinant, arrivé pendant la nuit à Liège, parla au peuple et lui fit comprendre qu'il lui eut été impossible de sauver Dinant, tant les forces du duc de Brabant étaient formidables. Le peuple se calma; la réflexion lui fit comprendre que le meilleur parti à suivre était d'entretenir la paix faite avec le duc et de lui payer les sommes qu'on lui devait. Regrettant la mort de Guillaume Dechamps, il fit arrêter les trois coupables. Deux furent exécutés et le troisième obtint grâce, sur les supplications de sa fiancée.

(1) V. GACHARD, t. II,p. 241 et 369. backtopp.gif (65 octets)

(2)  Après la destruction de leur ville, les Dinantais se dispersèrent et allèrent s'établir à Liége, à Huy, à Namur, à Middelbourg et dans d'autres villes où ils continuèrent leur industrie de battre le cuivre. Charles-le Téméraire voulant que leur ville restât détruite, ne leur permit point de s'y rétablir. Il confisqua même tous les biens qu'ils possédaient dans ses Etats. La ville de Dinant faisait partie de la hanse teutonique qui jouissait de grands privilèges commerciaux en Angleterre. A la demande du prince de Liége, la hanse teutonique déclara que les Dinantais établis à Huy continueraient encore pendant vingt ans à faire partie de l'association (4 avril 1471). Le Roi d'Angleterre déclara aussi que les Dinantais établis à Middelbourg, continueraient à jouir en Angleterre de leurs privilèges. (Février 1471.) (Cart. de Dinant, t. II p. 300 et 305.) backtopp.gif (65 octets)

backtop.gif (83 octets)

 

 

 

 

De Gerlache :
Histoire de Liège depuis César jusqu'à Maximilien de Bavière 
Edition M. Hayez,  pp. 174 et suiv.  (Bruxelles, 1843)

   Il y avait, à l'extrémité du pays, une ville où la haine contre la maison de Bourgogne, bien autrement vive qu'à Liège, allait jusqu'à une sorte de démence furieuse : c'était Dinant. Près de Dinant est Bouvignes, qui n'en est séparée que par la Meuse. La jalousie des Bouvignois moins riches que leurs voisins, quoique faisant même commerce, et l'animosité de ceux-ci contre le duc de Bourgogne; souverain des Bouvignois, amenaient chaque jour des querelles sanglantes entre les habitants des deux cités; bien qu'ils se vissent chaque jour à cause de leurs affaires, et qu'ils fussent réciproquement unis par les mariages que leurs enfants contractaient entre eux. Le duc de Bourgogne avait déjà réprimé différentes fois les agressions des Dinantais : cependant elles ne discontinuaient point. Dans ce siècle guerroyeur; les Dinantais l'emportaient sur tous leurs voisins Ils étaient fiers de la force de leur ville, laquelle, disaient-ils, n'avait jamais été prise, et de leurs immenses richesses provenant d'une espèce d'ouvrages de cuivre qu'on appelait à l'étranger, dinanderie, qui consistait en pots et poêles, chaudrons, cuves, marmites et objets semblables. Il y avait alors à Dinant des marchands qui trafiquaient avec l'Angleterre (1), la France, l'Allemagne et autres pays : cette ville rivalisait, sous le rapport de la splendeur commerciale avec les plus florissantes cités de Flandre : on aurait pu l'appeler à bon droit l'emporium, ou le grand marché des Condrusiens, dit un ancien manuscrit (2). Les Dinantais, orgueilleux de leur opulence et de leur nombre, comptant sur la solidité de leurs murailles et sur les promesses de leurs alliés, osèrent provoquer le puissant duc de Bourgogne et son fils. Ils se mirent à ravager les terres de Hainaut et de Namur qui les avoisinaient. La nouvelle de la prétendue défaite de Charles à Montlhéry avait été accueillie à Liége, comme nous l'avons dit, avec des transports de joie. Les Dinantais exprimèrent la leur en insultant l'ennemi qu'ils croyaient mort ou tout au moins vaincu, de la manière la plus outrageante et la plus insensée. Ils fabriquèrent un mannequin à l'effigie du comte et revêtu d'un manteau portant ses armes, qu'ils suspendirent à une potence au milieu d'un marais, sous les murs même de Bouvignes, et ils se mirent à lancer une grêle de flèches après ce mannequin, eu criant aux Bonvignois : Veez là le filz de votre duc, le faulx et trahistre comte de Charolois que le roy de France at faict ou ferat pendre comme il est ici pendu. Il se disoit de vostre duc, mais il maintoit, car il estoit vilain bastard au sieur de Heinsberg, nostre evesque, et à votre bonne duchesse (3). il cuidoit ruer jus le noble roi de France, mais il a été rué jus lui mesme (4). Ils ajoutèrent beaucoup d'autres vilaines, téméraires et injurieuses paroles contre le bon duc, la bonne duchesse et leur fils, qui furent rapportées à ceux-ci. Le comte de Charolais jura qu'il tirerait une vengeance sanglante de leurs offenses présentes et passées : il rassembla une armée plus forte que celle qu'il avait conduite contre le roi de France et vint mettre le siége devant leur ville (5).

   On pourrait croire, d'après le récit de nos historiens, que les bons bourgeois de Dinant et ses magistrats partageaient la folle audace du petit peuple; mais il n'en était pas ainsi. Nous avons la preuve authentique que ce fut encore l'infernal génie de Louis XI, si funeste aux Liégeois, qui poussa ces malheureux dans l'abîme. Pour éclaircir ce point important, qu'on nous permette de suspendre un instant notre récit et de nous reporter en arrière afin de retracer quelques faits antérieurs et peu connus.

   Les bourgmestres et échevins de Dinant écrivaient en ces termes à Louis XI, le 24 septembre 1465 (6). « Très-chrétien, très-excellent, très-redouté et très-honoré sire : Vous n'ignorez pas que la ville de Dinant fait partie du pays de Liége; qu'elle est entourée des états du puissant duc de Bourgogne et voisine de Bouvignes, qui n'en est éloignée que de deux traits d'arc; que les Dinantais, souvent insultés par les Bouvignois ont dû faire de fortes dépenses pour subvenir à la guerre; et qu'ils ont déjà souffert de grandes pertes en hommes et en biens : toutefois ils ne pourraient résister aux forces du duc de Bourgogne sans l'aide de Dieu et de votre royale majesté....»

   A cette lettre étaient jointes des instructions que les magistrats donnaient à leurs députés. Ils chargeaient notamment ceux-ci de rappeler à Louis XI que quand le sieur Jean du Verger, président du parlement de Toulouse et ambassadeur de S. M., était venu à Dinant requérir ceux de ladite ville de vouloir faire la guerre aux Bouvignois et aux autres sujets du duc, il leur avait promis qu'ils seraient soutenus par les armées du roi très-chrétien, en ajoutant qu'ils pouvaient se considérer dès-lors comme participant au traité d'alliance que ledit roi venait de conclure avec ceux de Liége :

    « Qu'en conséquence, les Dinantais avaient continué à guerroyer contre les Bouvignois, soit en tirant plusieurs coups de grosse bombarde en la ville de Bouvignes, soit en tuant et navrant bon nombre de ses habitants à diverses castilles, soit en prenant de plein assaut le château et la place de Spontin, en les ruinant, etc.

   » Les députés dinantais devaient en outre informer le roi que ceux de Bouvignes avaient souvent proféré des paroles énormes, dissolues, exécrables, contre sa noble personne, en criant à ceux de Dinant : Crapoteries! alleis requérir votre crapo trahistre, roy de France, fol et enragie ! et que non contents de ce, les Bouvignois avaient lancé au milieu de Dinant, au moyen de certaine pièce de grosse bombarde, l'effigie d'un homme pendu à un gibet portant les armes du roi de France.

   » Lesdits députés devaient ajouter qu'ils étaient prévenus qu'on avait dénoncé au duc, à Bruxelles, les propos injurieux que quelques Dinantais avaient osé tenir contre le haut prince de Charolais : que de ces injures ils étaient très-déplaisants; que loin de les avouer, ils étaient au contraire intentionnés d'en punir les auteurs lorsqu'il en serait temps. Que cependant ils savaient que la bonne duchesse avait conçu une telle haine contre ceux de Dinant, qu'elle avait juré que, dût-il lui en coûter son vaillant, elle les ferait ruiner tous et détruire par l'épée. Que dans de telles circonstances la ville de Dinant étant exposée aux plus grands périls, les députés devaient prier le roi de les secourir, soit en les comprenant dans la paix, s'il en faisait une, soit en envoyant une armée pour les défendre si la guerre se continuait. Considéré (poursuivaient les Dinantais) que de si longtemps que point n'est mémoire du contraire, le païs de Liége, et ladite ville de Dinant, ont esté toujours bien voulans à la couronne de France; ayans désir de bien en mieuls en ce persévérer. »

   Cette lettre fut suivie de deux autres plus pressantes encore. Les Dinantais y exposent à leur allié, qu'en vain ils ont demandé un sauf-conduit au duc de Bourgogne pour aller lui faire amende honorable et réparation; qu'ils n'en ont obtenu nulle réponse. Se sentant périr, ils appellent Louis à leur secours, par charité, par pitié (ce sont leurs paroles); et Louis reste sourd à leurs cris de détresse; il ne fait rien, absolument rien, pour les soustraire à la vengeance de leur cruel et inexorable ennemi! On trouve enfin dans le registre aux missives de Dinant, à dater du mois d'avril 1465 jusqu'au même mois de l'année suivante, une quantité de lettres écrites par les bourgmestres, à ceux de Liége, à leurs envoyés à Bruxelles et à d'autres personnages ayant crédit à la cour de Bourgogne à l'effet d'amener une réconciliation avec le duc; mais ils échouèrent. Charles, dont la colère était implacable, ne voulut point entendre parler des Dinantais. Ceux-ci se plaignirent amèrement des Liégeois, disant qu'ils les abandonnaient à leurs ennemis, et qu'en traitant à part, ils avaient enfreint les conditions de l'alliance qui les unissait à la cité. Nous avons vu plus haut qu'il se trouvait à Liége même des gens qui pensaient ainsi, et que ce fut l'un des prétextes de la mort de Gilles de Metz. Les Dinantais furent donc réduits à traiter seuls. Malheureusement ils étaient désunis entre eux. La ville était divisée en trois classes ou trois parties qui ne s'entendaient guère : la partie du bon métier de la batterie; la partie des bourgeois du centre de la ville, et la partie des neuf bons métiers. Le duc leur fit des propositions qui étaient (comme ils le disaient eux-mêmes) dures et fortes à accomplir. Le bon métier de la batterie et les bourgeois, d'accord avec les magistrats, étaient d'avis de les accepter pour ne pas s'exposer à de plus grands maux; mais ils ne purent déterminer la troisième partie, et la plus nombreuse, qui se composait de petites gens et d'ouvriers, animés par quelques factieux, à y donner leur assentiment. Ceux-ci ne voulurent point autoriser leur député à conclure le traité avec Charles, comme on le demandait, sans en avoir préalablement discuté les conditions. Ainsi malgré les efforts incroyables des bourgmestres, secondés par les bourgeois et les riche marchands, là paix ne se fit point.

    Revenons maintenant au siège de Dinant.

   Le petit peuple ayant pris tout à fait le dessus appela à son secours ces routiers, ces couleuvriérs, ces bannis dont nous avons parlé, et se mit à provoquer de plus en plus le duc et son fils par ses bravades. De quoi s'est appensé, s'écriaient-t-ils, ce vieil monarque, votre duc? a-t-il- tant vescu pour venir ici mourir vilainement? Et vostre comte Charlotteau, qu'a-t-il besoin icy venir? Qu'il s'en voise à Montlhéry combattre le noble roy de France! Il at le bec trop jaune!...

  
Ils avaient placé sur leurs murailles la statue d'une femme filant, avec cette inscription :

Quand cette femme de filer cessera,
Le duc Philippe cette ville aura.

   Le vieux duc, rajeuni par la colère et la vengeance, malgré ses infirmités s'était fait porter en litière à Bouvignes pour être témoin de la prise et de la punition de Dinant. L'artillerie bourguignonne foudroya cette malheureuse ville de trois côtés à la fois. Celle des Dinantais se trouvait fort inférieure, quoique le bombardier, maître Pierre de Lievestyenne, qu'ils avaient pris à leur service au mois d'octobre précédent, eût travaillé de son mieux. Les assiégés firent plusieurs sorties et tuèrent beaucoup de monde à leurs ennemis, mais ils en perdirent beaucoup aussi; et comme le nombre des Bourguignons rendait le combat trop inégal, ils furent enfin forcés de se renfermer dans leurs murailles.

   Les Bouvignois voyant l'inévitable catastrophe qui menaçait leurs voisins, entraînés par un sentiment de compassion, oublièrent leurs vieilles haines et députèrent vers eux quelqu'un des leurs pour les engager à fléchir par une prompte soumission le duc et son fils; mais les cruels Dinantais coupèrent la tête au messager de paix des Bouvignois. Ceux-ci leur envoyèrent, dit-on, un second ambassadeur : cette fois c'était un jeune enfant. Les Dinantais, possédés des furies, tuèrent sans pitié cet innocent et s'en partagèrent entre eux les membres palpitants comme un affreux trophée. Ces atrocités, rapportées par Monstrelet et par Meyer, seraient à peine croyables si l'on ne savait de quoi peut devenir capable une populace exaspérée par des passions politiques (7).

   Néanmoins les assiégés commençant à faire enfin de sérieuses réflexions, demandèrent du secours à Liége. Comme on n y croyait pas le danger si grand qu'ils le disaient, on délibéra et on ne se hâta point. Le comte de Charolais, averti de tout par l'évêque qui se tenait à Huy, voulant prévenir l'arrivée des Liégeois, poussa le siége avec une vigueur extrême :  il s'empara d'abord du faubourg de Leffe, d'où il battit en ruine les remparts de la ville, tandis que le comte de St~Pol attaquait les murailles et les tours du côté d'entre Sambre et Meuse. L'artillerie bourguignonne tonnait avec tant de furie et de constance, qu'elle fit crouler en une fois plus de 60 pieds de murailles, quoiqu'elles fussent d'une extrême solidité. Le bruit, l'épaisse fumée, le fracas des édifices qui s'écroulaient, les cris des combattants et de ceux qui cherchaient à se sauver, donnaient à cette malheureuse cité l'aspect d'un épouvantable volcan, d'un enfer.

   Les aventuriers réfugiés dans la place, ne la trouvant plus tenable et voyant que les Bourguignons se préparaient à l'assaut, s'évadèrent pendant la nuit. Une grande partie des bourgeois avait péri dans les sorties et à la défense des remparts. Alors ceux qui demeuraient dans la ville ne pouvant résister aux cris et aux larmes de leurs femmes et de leurs enfants, demandèrent à capituler. En vain un ancien bourgmestre, nommé Guérin, se saisit de l'étendard de la ville, appelle tout le monde à lui, s'écrie qu'il reste encore des munitions et des vivres pour plusieurs jours à Dinant; que les Liégeois vont arriver; que c'est une honte et une folie de compter sur la clémence d'un ennemi qu'on a mortellement offensé. Parmi ces hommes, naguère si intraitables et si fiers, il n'y avait plus personne en état de l'entendre. On s'adressa d'abord à Guy de Brimeux, seigneur de Humbercourt, qui promit d'intercéder auprès du vieux duc; mais il n'en put rien obtenir. On recourut au grand bâtard de Bourgogne, qui s'engagea à obtenir la vie sauve aux habitants. C'est sur cette parole, disent les historiens liégeois, qu'on le reçut dans le château; et que le grand maréchal eut l'entrée de la ville (8).

   Le lendemain (25 août 1466), le comte de Charolais en prit possession, au son des fanfares et avec une grande ostentation militaire. Son air était taciturne et sinistre. Toutefois il défendit d'abord à ses soldats d'exiger autre chose que des vivres, et de se livrer à aucun excès, particulièrement envers les femmes; jurant que quiconque, noble ou non; se permettrait de les outrager, serait puni de la hart. Ayant appris qu'on ne respectait pas ses ordres et que l'on venait d'arrêter à l'instant trois gendarmes emmenant de force l'épouse d'un bourgeois dans un lieu écarté, pour la violer, il les fit promener par toute la ville et pendre en place publique pour l'exemple : prouvant ainsi combien il était grand justicier, dit Olivier de la Marche.
   Son intention était de montrer à son père cette orgueilleuse cité avant de la détruire. Et de son côté le vieux duc (qu'on appelle encore le bon duc) désirait bien vivement de repaître ses yeux du châtiment de ses ennemis. Mais on lui fit observer que puisqu'il avait fermé son cœur à la pitié, il ne convenait point à sa dignité de prince de se présenter face à face devant des malheureux; et qu'aussi-bien, puisqu'il y avait émulation de haine dans la famille, il pouvait laisser le soin de sa vengeance à son fils.

   En attendant on avait assigné à chaque corps de troupes son quartier dans la ville. Chefs et soldats prenaient des informations exactes sur les maisons qui contenaient le plus riche butin pour mieux mettre tous les instants à profit quand le signal serait donné. Le comte de Charolais tint un conseil dans lequel on résolut de faire piller la ville le 26 et le 27 d'août et d'y mettre le feu le 28. Mais le secret ayant été éventé, on ne put contenir l'impatience du soldat, et le sac de Dinant commença le jour même, 25 août. Alors  eurent lieu des scènes effroyables de barbarie. Chacun emprisonnait d'abord son hôte et le tourmentait pour lui faire déclarer ses trésors et en tirer rançon. Souvent un soldat bourguignon, encore tout dégouttant du sang d'un dinantais dont il venait de ravir les richesses, était assassiné par ses camarades qui le guettaient pour lui prendre son butin. Il est incroyable avec quelle rapidité cette ville si grande, si opulente, fut dépouillée de toutes les marchandises et de tout le mobilier dont elle regorgeait ! On ne voyait que bêtes de somme, que chariots chargés dans les rues et que bateaux encombrant la Meuse.

   Charles, en accordant toute licence pour le pillage, avait recommandé que l'on épargnât les femmes, les enfants et les prêtres. On les réunit en un troupeau et on les conduisit sur le chemin de Liège en leur permettant de s'y réfugier. Il n'y avait pas de cœur si dur qui ne se sentît brisé, surtout à la vue de ces pauvres enfants qui semblaient abandonnés du ciel et de la terre, qui redemandaient en pleurant leurs pères, leurs mères, que la plupart d'entre eux avaient à jamais perdus! Les femmes, privées de leurs maris et de leurs fils tombés sous le fer des Bourguignons ou prisonniers sans espoir de salut, poussaient des cris affreux. Ces malheureux ne pouvaient quitter leurs murailles. Arrachés de leurs foyers par une soldatesque brutale qui les chassait devant elle, ils s'arrêtaient pour regarder de loin encore cette ville qui les avait vus naître, où ils laissaient, tout ce qu'ils possédaient de cher et qui allait cesser d'exister, et ils lui adressaient do longs et de lamentables adieux. Ceux qui comptaient des parents ou des amis à Liége, y cherchèrent un asile : les autres errèrent à l'aventure. Beaucoup de femmes et de filles de bonnes maisons, furent réduites à se prostituer pour ne pas périr de faim (9).

   Le pillage durait depuis quatre jours, lorsque le feu fut mis en plusieurs endroits à la fois, par des inconnus, dit-on. Le duc n'avait pas été fâché d'exercer une vengeance utile contre les Dinantais, en gorgeant une fois de butin ses soldats que d'ordinaire il traitait durement et payait fort mal. Néanmoins quand il vit son armée perdue au sein de cette grande ville dans d'affreuses bacchanales, dans la débauche et le sang, ne sachant plus comment la rappeler, il se hâta de livrer Dinant aux flammes. L'incendie gagna la maison de ville où se trouvait le magasin à poudre, et il y eut une explosion effroyable. Alors le feu se propagea partout avec une extrême vitesse. Bientôt la cathédrale , que Charles aurait voulu conserver, fut envahie. En vain il donna l'ordre de sauver les reliques et les ornements des églises, et s'y employa lui-même au péril de ses jours : une grande partie fut perdue, tant l'incendie était rapide et dévorant. Dans l'un des bâtiments de la cathédrale on tenait renfermés plusieurs bourgeois des plus considérables de Dinant pour les mettre à rançon : ils y furent brûlés vifs, sans qu'on eût le temps ou qu'on s'inquiétât de leur porter secours. Beaucoup de bourguignons disparurent dans les ruines, oubliés avec leurs victimes. On préserva heureusement la châsse de St.-Perpète (10). Les archives et les chartes de la ville y périrent. On ordonna de sévères enquêtes contre ceux qui avaient offensé le duc et son fils. La plupart étaient morts ou fugitifs; mais pour que justice fût faite, on saisit 800 bourgeois parmi ceux qui avaient échappé aux massacres; on les attacha deux à deux, et on les précipita dans là Meuse. Maître Pierre de Lievestyenne, le bombardier, fut pendu sur une éminence. Enfin Charles invita les habitants des environs à venir déraciner jusque dans ses fondements cette malheureuse cité et à achever avec le marteau ce que l'épée et le feu avaient épargné. Pour stimuler leur zèle il leur promit trois patards par jour. Il fit vendre à son profit une immense quantité de métal fondu qui se trouvait enfouie dans les décombres et qu'on en retira soigneusement. Le duc voulait qu'au nom de cette ville fameuse, qui avait osé braver sa puissance, on se demandât : où donc fut Dinant (11) ?

  
Tandis que Dinant brûlait, on disputait à Liége sur, les moyens de secourir cette p1ace. Lorsqu'on apprît qu'elle était tombée au pouvoir de ses ennemis et entièrement détruite, il y eut une émeute soudaine et générale. On sonna la cloche du ban; le peuple accourut en armes devant l'hôtel de ville et se mit à crier : à la trahison! à bas les bourgmestres! Et comme il sut que Renard de Rouveroy, l'un d'eux, était présent, il cria : à bas Rouveroy! jetez-nous-le par les fenêtres! en même temps ils agitaient leurs piques pour le recevoir. Quelqu'un fit échapper Rouveroy. L'ancien bourgmestre, Guillaume Deschamps, dit La Violette, effrayé de ce tumulte dont il ne connaissait point le motif, voulut se réfugier chez Raës de Heers : on le vit fuir, et on le crut coupable parce qu'il fuyait. Atteint par la populace, il fut traîné par les rues et assommé de mille coups. On courut chez Raës de Heers, chez Barré de Surlet et autres; mais ils se tinrent cachés jusqu'à ce que le premier mouvement fût passé. Dans l'intervalle on apprit que Guérin, cet ancien bourgmestre de Dinant dont nous avons parlé, était à Liége. Il fut mandé au conseil où on lui fit la leçon. Il raconta au peuple la prise et le sac de Dinant et assura qu'on n'aurait pu secourir cette ville, quand même on s'y serait pris à temps, parce que les Bourguignons avaient une assez forte armée pour contenir celle des Liégeois sans discontinuer le siège.

(1)   Les commerçants et les ouvriers en batterie de cuivre, échappés à la destruction de leur ville, se retirèrent en Angleterre en y transportant leur industrie.
Les Dinantais avaient des raisons particulières pour se réfugier de préférence dans ce pays avec lequel ils étaient en relation de temps immémorial. Dans un registre aux missives, attestations et autres actes, reposant aux archives de Dinant, on trouve une lettre des maîtres, conseils et jurés de cette ville, au marquis de Bade, en date du 14 juin 1465, concernant le traité d'alliance offensive et défensive proposé par les ambassadeurs du roi de France à ceux de Liége. Les Dinantais demandent que cette alliance ne soit point hostile à l'Angleterre : « Attendu que depuis trois siècles et plus, ils jouissent en cette contrée des mêmes privilèges et franchises que les villes de la hanse d'Allemagne; qu'ils y exportent toutes sortes de marchandises comme batterie, mercerie, etc., pour lesquelles ils payent gabelles moins fortes que les étrangers et les Anglais eux-mêmes.
   Le 15 décembre suivant, les Dinantais s'adressent au roi Louis Xl pour réclamer divers objets de batterie, du poids total de 11,200 livres appartenant à des habitants de leur ville et chargés à Anvers, pour l'Angleterre, sur deux navires qui avaient été saisis en mer par des vaisseaux du roi et conduits à Honfleur. Ils exposent, que de tout temps les Dinantais ont exporté, non-seulement en France, mais en Espagne, en Allemagne, en Angleterre et ailleurs, les produits de la batterie. »  backtopp.gif (65 octets)

(2)   Grande chronique des Chartreux appartenant au comte Émile d'Oultremont.  backtopp.gif (65 octets)

(3)  Ce qui était calomnieux, car la bonne duchesse avait toujours été réputée une sage et vertueuse dame, s'il en fut oncques.  backtopp.gif (65 octets)

(4Grande chronique des Chartreux. 
backtopp.gif (65 octets)

(5)   Le l6 août 1466. 
backtopp.gif (65 octets)

(6)   Extrait d'un registre déposé aux archives de la ville de Dinant : voir les Analectes de M' Gachard.  backtopp.gif (65 octets)

(7)   J. Du Clerq, en rapportant le même fait, prétend que ce message eut lieu ayant le siège de Dinant : les Bouvignois, dit-il, redoutaient l'arrivée d'une si grande multitude d'hommes sur leur territoire, qui devaient infailliblement le ruiner, tout en détruisant leurs ennemis. backtopp.gif (65 octets)

(8) Commines, Monstreletet et Du Clerq prétendent au contraire que la ville se rendit sans aucune condition. C'est ainsi que Charles lui-même l'entendit.  backtopp.gif (65 octets)

(9) Voyez la Chronique scandaleuse de Jean de Troyes.  backtopp.gif (65 octets)

(10) Elle fut transférée à Bouvignes. Plus tard les Dinantais la réclamèrent; mais les Bouvignois ne voulurent pas se dessaisir de ces précieuses dépouilles : ils soutinrent entre autres : « que la destruction de Dinant avait eu lieu de l'autorité de notre St. Père le pape qui requit pour la punir le feu duc, comme bras séculier. » Cet allégué était assurément faux; les Bouvignois n'auraient pu rapporter aucune preuve que le pape eût conseillé pareil forfait. Aussi la cour de Malines, devant qui fut plaidé ce procès, ordonna par arrêt du 6 novembre 1475, à ceux de Bouvignes, de restituer aux Dinantais les reliques de Monseigneur St.-Perpète avec sa fierte (ou châsse), en telle valeur qu'ils les avaient reçues.  backtopp.gif (65 octets)

(11) Donec dicatur Dinant prius hic fore visa. (Apud Egid. de Roya). Par lettres du 4 mai 1472, Charles, sans vouloir revenir sur l'arrêt porté contre la ville même, autorisa les chanoines de la collégiale de Notre-Dame, au lieu jadis appelé Dinant, à réédifier leur église. il leur avait déjà permis, l'année précédente, de quêter et mendier dans tous ses états.
   M. de Barante, fidèle à son système d'emprunter la couleur de ses récits aux écrivains du temps et aux chroniqueurs, dit que la ruine de Dinant passa généralement pour une punition dure, mais juste, de la providence qui avait voulu châtier l'orgueil de ses habitants; d'autant plus remarquait-on (ajoute-t-il), que le feu avait pris par hazard... Mais il est évident au contraire que le vieux duc et son fils avaient prémédité de brûler Dinant, de n'y pas laisser pierre sur pierre, et qu'ils se montrèrent plus cruels que le feu même, en achevant ses ravages (a). Quant à la justice d'une aussi épouvantable punition, infligée à une population tout entière, nous avons peine à la concevoir. C'est là une morale trop commode pour les vainqueurs; et, pour être conforme à Comines, elle n'en répugne pas moins à l'humanité. Comines est un politique fort habile, qui ne se pique pas beaucoup de probité. L'imperturbable sang- froid avec lequel il raconte les cruelles exécutions du Téméraire, les fourberies et les crimes de Louis XI, peint bien l'esprit de son siècle et son propre caractère; mais il nous semble que ce peut être un grave anachronisme que d'adopter toujours ses jugements. Il est malheureux que les causes générales qui ont provoqué cette lutte à mort entre les Liégeois et le duc de Bourgogne, n'aient pas été mieux appréciées par un homme d'un talent aussi distingué que M. de Barante. Au reste, ce n'est pas seulement comme Liégeois, mais comme Belges, que nous nous plaignons qu'il ait trop négligé nos écrivains nationaux, et surtout nos chartes.

(a) On peut voir dans les archives de Bruxelles, les comptes de la démolition de Dinant, opération suivie avec persévérance et acharnement pendant plusieurs mois. backtopp.gif (65 octets)

backtop.gif (83 octets)

 

 

 

 

Godefroid Kurth :
La Cité de Liège au Moyen-Age 
Edition L. Demarteau, T.III., pp. 237 et suiv.  (Liège, 1909)

   Vers la fin de l'été, les affaires de Dinant vinrent fournir un nouvel aliment à l'agitation fiévreuse de la Cité. Dinant, on s'en souvient, avait été exclue par Charles le Téméraire du traité de Saint-Trond; ce prince vindicatif se réservait de tirer un châtiment exemplaire de ces fabricants de chaudrons qui l'avaient osé traiter de bâtard de Heinsberg. Dinant était alors livré entièrement, comme Liège, à la tyrannie de la populace. La bourgoisie modérée et clairvoyante avait vainement résisté aux meneurs exaltés qui représentaient à Dinant la politique de Raze et de Baré; vaincue, elle s'était renfermée dans une abstention résignée. La situation de la ville était tragique : vouée par un traité formel au rôle de victime expiatoire, elle voyait la vengeance suspendue sur sa tête et tremblait de voir arriver les Bourguignons. Lorsqu'elle apprit qu'ils étaient en route pour la châtier, l'épouvante la saisit, et, sans tarder, elle envoya implorer le secours des Liégeois.

   S'il était resté une lueur de sens politique chez les hommes qui décidaient alors des destinées de la Cité, cette demande n'eût pu avoir qu'une seule réponse. On aurait fait remarquer aux Dinantais qu'à violer du jour au lendemain le traité de Saint-Trond qu'elle venait de signer, la Cité de Liège ne gagnerait que de partager leur triste destinée et d'attirer sur tout le pays la catastrophe qui menaçait les seuls « copères ». Et, sans doute, on aurait conseillé à ceux-ci de conjurer la colère du Bourguignon, s'offrant à servir d'intermédiaire auprès de lui: Mais les masses populaires n'obéissent qu'à la voix de la passion et du sentiment. Avec une spontanéité qui fait honneur à leur esprit de solidarité nationale, mais avec une irréflexion et une étourderie déconcertantes, les Liégeois décidèrent de secourir Dinant, c'est-à-dire de violer le traité de Saint-Trond. Il avait suffi pour cela de quelques paroles sonores lancées au Palais par les virtuoses habituels de la rhétorique populaire.

   Toutefois, les hésitations et les lenteurs qu'on mit à exécuter la décision prise, en trahissant à l'évidence les suprêmes résistances du bon sens public devant un acte de folie suprême, firent perdre à Dinant le bénéfice des résolutions de la Cité sans en enlever la responsabilité aux Liégeois. Dinant ne fut pas secouru et Liège se compromit inutilement.

   Voici comment.

   Le 19 août 1466, on avait reçu à Liège une lettre de Dinant, annonçant que le comte de Charolais assiégeait la ville et suppliant avec instance qu'on vînt à son secours sans tarder. Le lendemain, nouvelle lettre de Dinant confirmant la première. On réunit le Palais, on fit des discours et on s'ajourna au 25. Le 23 au soir, troisième lettre de Dinant; le 24 au matin, quatrième lettre de Dinant, de plus en plus pressante. On décide d'aller au secours des « copères » le 25. Mais il faut l'étendard de Saint-Lambert, et c'est l'avoué de Hesbaye qui doit le porter : or, le Chapitre de Saint-Lambert est en fuite, et l'avoué absent. On imagine de confier l'emblème sacré à son fils, le damoiseau de La Marck, et on prie le clergé des églises secondaires de le lui remettre selon le rite consacré. Mais le clergé refuse d'usurper une mission qui est celle des tréfonciers; le damoiseau de la Marck s'excuse et ne veut pas empiéter sur les attributions de son père. Sur ces entrefaites, le 25 arriva : les vignerons voulurent partir comme c'était convenu, mais les autres métiers ne se trouvèrent pas prêts, et l'on remit le départ au 28. Le 28, ce furent les maîtres qui ne se trouvèrent pas prêts, et l'on s'ajourna au 30. Mais voilà qu'à midi on annonce sur le Marché que Dinant est prise. Le peuple refuse de le croire et veut jeter le nouvelliste en prison. Mais, comme la nouvelle fut confirmée, il s'ensuivit bientôt un tumulte effroyable, et la multitude se déchaîna avec fureur contre les meneurs, ces traîtres qui l'avaient empêchée de partir. On courut à la Violette, où les plus exaltés voulurent défenestrer le maître Renard de Rouveroy, qui s'y trouvait; déjà les gens de métier attendaient dans la rue pour le recevoir sur la pointe de leurs piques; il ne fut sauvé qu'à grand'peine par un juré des fèvres.

   Guillaume de la Violette fut moins heureux. Poursuivi comme un gibier par la foule exaspérée, il supplia vainement qu'on lui donnât un confesseur; il fut percé de cent coups et laissé mort dans la rue. On courut aussi chez Jean Le Ruyte et chez Raze de Heers, mais ils avaient eu le temps de se mettre à l'abri. Finalement, la multitude calmée se ravisa; elle décida que la reddition de Dinant n'était qu'un faux bruit inventé par les traîtres, et qu'on partirait le lendemain pour aller à son secours. Mais avant la fin de la journée elle fut tirée de cette nouvelle illusion par l'arrivée d'un maître de Dinant, Jean de Gérin, qui lui apprit la triste vérité : la ville s'était rendue dès le 25 août et les armées bourguignonnes tenaient la campagne (1).

(1)  Adrien, pp. 146-147.  backtopp.gif (65 octets)

backtop.gif (83 octets)

 

 

 

 

H. Pirenne :
Histoire de Belgique,
éd. Henri Lamertin  t..II, p. 281, (Bruxelles, 1903).

   A Dinant, la situation était plus grave encore. Charles, exaspéré par les injures que lui avaient prodiguées les habitants de la ville, et excité sans doute par les plaintes de Bouvignes contre cette ennemie mortelle, avait refusé de la comprendre dans la paix (1). Les batteurs de cuivre et la bourgeoisie riche, nombreuse dans cette localité industrieuse si semblable aux villes manufacturières de la Flandre, se montraient disposés à accepter ses conditions (2). Mais les petits métiers, soutenus. par une foule de bannis, d'étrangers, d'aventuriers et de Compagnons de la verte tente, redoublaient au contraire d'insolence et de provocations (3). Les chefs populaires ne manquaient pas d'ailleurs d'entretenir les illusions du peuple. On répandait le bruit que Marc de Bade venait d'obtenir du pape la consécration épiscopale, et son retour à Liége, au mois de juillet 1466, provoqua une explosion d'enthousiasme. Dans la banlieue, on cloua son image sur des troncs d'arbre, et l'on érigea sur les portes de la cité des statues le représentant agenouillé aux pieds d'un ange qui le coiffait de la mitre (4). Cette équipée du mambourg ne dura d'ailleurs qu'un instant. A la nouvelle que Charles marchait contre Dinant il abandonna le pays à son sort, et regagna piteusement l'Allemagne au milieu du. mépris public.

   L'armée bourguignonne arriva sous les murs de Dinant le 18 août 1466. Le pays était décidé à défendre la ville. Les métiers prirent les armes et l'on convoqua tous les habitants de la Hesbaye au-dessus de quinze ans. Mais Dinant avait trop présumé de ses forces. Foudroyé par l'artillerie bourguignonne, il dut se rendre sans conditions après sept jours de siège. Il n'avait point de merci à attendre : Charles était résolu à faire un exemple et à terroriser à la fois par l'horreur de sa vengeance, le roi de France, les Liégeois et ses futurs sujets. Il avait amené avec lui dans une litière son père impotent et tombé en tutelle. Il donna au vieillard le spectacle de l'incendie de la ville, puis marcha sur Saint-Trond. A la nouvelle de la prise de Dinant, les Liégeois, dans le premier moment de fureur, s'étaient soulevés contre leurs chefs qu'ils accusaient de les avoir retardés par trahison. Ils massacrèrent un des maîtres à temps, et Raes de Heers lui-même fut obligé de se cacher pour éviter la mort. On sortit pourtant à la rencontre de l'ennemi que l'on atteignit près de Waremme. Charles ne s'attendait pas à être attaqué; ses divers corps de troupes étaient séparés les uns des autres, et peut-être les Liégeois l'eussent-ils emporté s'ils avaient profité du moment (5). Mais ils hésitèrent, ouvrirent des pourparlers et consentirent à livrer trois cents otages comme garantie de l'exécution de la paix faite l'année précédente.

(1)  St. Bormans, Cartulaire de Dinant, t Il, p. 206 et suiv. Pour les injures des Dinantais contre le duc, voy. Henri de Merica dans de Ram. op. cit., p. 148 et Du Clercq, Mémoires, t. IV, p. 203.  backtopp.gif (65 octets)

(2)  St. Bormans, Cartulaire de Dinant, t. Il, p. 222, 254; le même, Cartulaire de Namur, t. III, p. 119, 179.  backtopp.gif (65 octets)

(3) Sur ces étrangers, dont la plupart étaient des bannis de Liége et de Huy,   voy. Bormans, Cartulaire de Dinant, t. Il, p. 182.backtopp.gif (65 octets)

(4) Adrien d'Oudenbosch, loc. cit., col. 1291.  backtopp.gif (65 octets)

(5) Philippe de Commines, Mémoires, éd. Dupont, t. I, p. 119.   backtopp.gif (65 octets)

backtop.gif (83 octets)

 

 

15/01/2013