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Philippe de Commines dans J.A.C. Buchon
Choix de Chroniques et mémoires sur l'histoire de France.
A. Desrez, Libraire-Editeur, Livre second, pp. 37- 38, (Paris,
1836). |
| En retournant donc à nostre propos vous
avez ouy comme au partir de Louvain ledit duc mit le siège devant Sainct-Tron, et là
affusta son artillerie. Dedans la ville estoient quelques trois mille Liégcois, et un
très-bon chevalier qui les condnisoit; et estoit celuy qui avoit traiclé la paix, quand
nous les trouvasmes au devant de nous en bataille, l'an précédent. Le troisiesme jour
aprés que le siége y fut mis, les Liégeois en très~grand nombre de gens, comme de
trente mille personnes et plus, tant de bons que de mauvais, tous gens-de-pied (sauf
environ cinq cens chevaux) et grand nombre d'artillerie, vindrent pour lever nostre
siége, sur l'heure de dix heures du matin, et se trouvèrent en un village fort, et clos
de marais en une partie, lequel s'appeloit Bruestein à demy lieue de nous; et en leur
compagnie estoit François Royet, baillif de Lyon, lors ambassadeur pour le roy vers
lesdits Liégeois. L'alarme vint tantost en nostre ost; et faut dire vray, qu'il avoit
esté donné mauvais ordre, de n'avoir mis des bons chevaucheurs aux champs; car l'on n'en
fut adverty que par les fourageurs qui fuyoient. Je ne me trouvay oncques en lieu avec
ledit duc de Bourgongne, où je luy visse donner bon ordre de soy, excepté ce jour.
Incontinent fit tirer toutes les batailles aux champs, sauf aucuns qu'il ordonna pour
demourer au siége. Entre 1es autres il y laissa cinq cens Anglois. Il mit sur les deux
costés du village, bien douse cens hommes-d'armes, et quant à luy, il demoura
vis-à-vis, plus loin dudit village que les autres, avec bien huit cens hommes-d'armes
: et y avoit grand nombre de gens de bien à pied avec les archiers, et grand nombre
d'hommes-d'armes. Et marcha monseigneur de Ravestein, avec l'avant-garde
dudit duc; et tous gens à pied, tant hommes-d'armes qu'archiers, et certaines pièces
d'artillerie, jusques sur le bord de leurs fossés, qui estoient grauds et profonds et
pleins d'eau; et à coups de flèches et de canons furent reculés, et leurs fossés
gaignés, et leur artillerie aussi. Quand le traict fut failly aux nostres, le coeur
revint auxdits Liégeois, qui avoient leurs piques longues (qui sont bastons avantageux;
et cbargèrent sur nos archiers et sur ceux qui les conduisoient; et en une troupe
tuèrent quatre ou cinq cens hommes en un moment; et branloient toutes nos enseignes,
comme gens quasi desconfits. Et sur ce pas fit le duc marcher les archiers de sa bataille,
que conduisoit messire Philippe de Crèvecoeur, seigneur des Cordes, homme sage, et
plusieurs autres gens de bien, qui d'un ardent et grand courage assaillirent lesdits
Liégeois, lesquels en un moment furent desconfits. Les gens-de-cheval (dont j'ay parlé)
qui estoient sur les deux costés du village, ne pouvoient mal faire aux Liégeois, ni
aussi le duc de Bourgongne de là où il estoit, à cause des marais; mais seulement y
estoient à l'aventure, afin que si lesdits Liégeois eussent rompu cette avant-garde et
passé les fossés jusques au païs plain, les pust rencontrer. Ces Liégeois se mirent à
la fuite tout au long de ces marais : et n'estoient chassés que de gens-à-pied. Des
gens-de-cheval, qui estoient avec le duc de Bourgongne, il y en envoya une partie pour
donner la chasse; mais il faloit qu'ils prissent bien deux lieues de torse voie pour
trouver passage, et la nuict les surprit, qui sauva la vie à beaucoup de Liégeois.
Autres renvoya devant ladite ville, pource qu'il y ouyt grand bruit, et doutoit leur
saillie. A le vérité ils saillirent trois fois; mais tousjoors furent rebouté; et s'y
gouvernèrent bien les Liégeois qui y estoient demourés. Lesdits Liégeois, après
qu'ils furent rompus, se rallièrent un petit à l'entour de 1eur charroy, et y tindrent
bien peu. Bien mourut quelques six mille hommes, qui semble beaucoup à toutes gens qui ne
veulent point mentir; mais depuis que je suis né, j'ay vu en beaucoup de lieux où l'on
disoit pour un homme qu'on en avoit tué cent pour cuider complaire; et avec telles
mensonges s'obusent bien aucunes fois les maistres. Si ce n'eust esté la nuict, il en
fust mort plus de quinze mille. Cette besongne achevée, et que jà il estoit fort tard,
le duc de Bourgongne se retira eu son ost, et toute l'armée, sauf mille ou douze cens
chevaux qui estoient allés passer à deux lieues de là pour chasser les fuyans; car
autrement ne les eussent pu joindre, à cause d'une petite rivière. Ils ne firent pas
grand exploit pour la nuict; toutesfois aucuns en tuèrent, et prindrent le demourant, et
la plus grande compagnie se sauva on la cité. Ce jour ayda bien à donuer l'ordre le
seigneur de Contay; lequel peu de jours après mourut en la ville de Huy : et eut assez
bonne fin; et avoit esté vaillant et sage; mais il dura peu de jours, après cette
cruelle opinion qu'il avoit donnée contre les Liégeois ostagers, dont avez ouy parler
cy-dessus. Tantost après, dès que le duc fut désarmé, il appela un sien secrétaire,
et escrivit une lettre au connestable, et autres qui estoient partis d'avec luy, et n'y
avoit que quatre jours, à Louvain où ils estoient venus ambassadeurs, comme dit est; et
leur signifia cette victoire, priant qu'aux Bretons ne fust rien demandé. |
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Coussement
Résumé des guerres et description des batailles dont les provinces de la Belgique ont
été le théâtre, depuis Jules César jusqu'à nos jours,
Imprimerie de E. Guyot, pp. 89 et suiv. (Bruxelles, 1859)
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Guerres des Liégeois contre les
princes-évéques.
BATAILLE DE BRUSTHEM,
(28 octobre 1467.)
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| LIMBOURG. Brusthem, village
de 900 habitants, à 4 kilomètres de Saint-Trond, arrondissement administratif de
Hasselt. |
Charles le Téméraire
succéda en 1467 à son père Philippe le Bon, mort à Bruges dans sa 73e année, après un règne de 48 ans. Les Gantois voulaient le rétablissement de leurs
privilèges que Philippe leur avait enlevés; Charles céda, malgré lui, à leurs vives
réclamations. La sédition des Gantois fut imitée par plusieurs autres villes, surtout
dans le Brabant.
Dès que quelques mesures de rigueur eurent ramené l'ordre dans les cités
brabançonnes; une révolte éclata à Liège. Elle était suscitée par Louis XI, qui
voulait occuper les forces du duc de Bourgogne pour ne pas lui laisser le temps de songer
à la France.
Les Liégeois prirent les armes contre leur évêque, Louis de Bourbon, et
contre le duc Charles, son allié. Ils s'emparèrent de Huy, qui était du parti de
l'évêque et de Saint-Trond, assuré au duc de
Bourgogne par de récents traités. Charles rassembla son armée et vint mettre le siège
devant Saint-Trond, où s'étaient renfermés 3,000 Liégeois. Trois jours après, les
habitants de Liège, au nombre de 30,000 environ, vinrent au secours de leurs frères.
L'armée liégeoise , dit Philippe de Comines dans ses Mémoires, n'égalait
point, pour la tenue militaire, la force, la solidité des armes offensives et
défensives, les vieilles bandes de Bourgogne, aguerries par une longue suite de combats,
et qui formaient, après les Anglais et les Suisses, la plus puissante milice de
l'univers. Les Liégeois n'avaient presque point de cavalerie (500 chevaux); leur
artillerie était peu de chose en comparaison de celle de leurs adversaires. Vainement ils
attendirent les gens d'armes que leur avait promis Louis XI, il ne leur envoya qu'un
ambassadeur chargé de les exciter au combat.
Le premier jour, on campa à Xendremael (près d'Othée), et, le lendemain,
à Brusthem, où l'on prit position. Arrivés là, les chanoines de Saint-Lambert, qui
avaient accompagné l'étendard, demandèrent avec instance de pouvoir retourner à Liége
; mais on leur signifia de rester. Ce n'était pas chose rare, en ce temps-là, que de
voir le peuple contraindre des prêtres et même. des couvents tout entiers à prendre
part aux combats. Quelques chefs expérimentés , tels que Barré de Surlet, Strailhe et
Berloo, proposèrent de remettre l'action au lendemain, parce que l'armée était
fatiguée de la marche qu'elle venait de faire et qu'il fallait lui laisser le temps de se
retrancher fortement. On ne voulut pas les écouter; on demanda à grands cris la
bataille. Les Liégeois s'appuyèrent à droite et à gauche des marais, couvrirent à la
hâte leur centre de grands fossés profonds remplis d'eau, et leurs derrières, avec une
double ligne de chariots.
De son côté, le due de Bourgogne prenait des mesures plus sages qu'il ne
semblait appartenir à une tète aussi ardente. Son avant-garde, composée d'archers et
d'artillerie légère, était commandée par Ravenstein. Un corps de 1,200 hommes d'armes,
destiné à couvrir les deux ailes, fut placé à droite et à gauche du village de
Brusthem. Le duc se trouvait au centre avec 800 cuirassiers environ et bon nombre
d'archers; il était toujours entouré d'une vingtaine de chevaliers d'élite, chargés
spécialement de veiller à sa personne. Le comte de Marle avait sous ses ordres
l'arrière-garde, où l'on comptait environ 500 cavaliers anglais. Ce corps devait
protéger la retraite en cas de besoin et contenir la garnison de Saint-Trond, commandée
par Renard de Rouveroi, capitaine habile que l'on savait disposé à tenter un coup de
main. Enfin, Charles tenait en réserve un corps considérable d'hommes armés, pour faire
tête à l'armée de Louis XI, si elle osait s'avancer, comme on l'avait-dit, au secours
des Liégeois.
Les milices de Tongres avaient réclamé si vivement l'honneur de combattre
en première ligne, qu'il fallut bien le leur céder. Les archers bourguignons
commencèrent la bataille en faisant pleuvoir sur les Tongrois une grêle de traits; puis
arriva l'artillerie, qui, tirant, de fort près, les mit en désordre, et les fossés furent gagnés par Ravenstein.
Les Liégeois s'avancèrent, armés de leurs longues et lourdes piques; le
premier choc fut terrible : ils abattirent en un instant 400 à 500 hommes, « et alors
tremblèrent toutes les enseignes bourguignonnes, comme des gens presque déconfits, »
dit Comines, qui fut un témoin oculaire. Les Bourguignons reculèrent à leur tour. Le
duc se hâta de faire marcher une partie de sa réserve, commandée par les sires de
Crève-Cur et d'Emeries, qui rétablirent le combat à coups de traits, et qui,
tombant sur les Liégeois avec leurs fortes épées à deux mains et à double tranchant,
en fauchèrent des rangs entiers. Néanmoins, ceux-ci ne reculèrent point. Ils
combattaient à bout portant, avec la hache, l'épée, la masse à pointes de fer, donnant
et recevant la mort avec une égale intrépidité.
L'artillerie bourguignonne, nombreuse et bien servie, éclaircissait de plus
en plus leurs bataillons. La première ligne, composée des hommes d'élite, avait disparu
presque tout entière. Guillaume de Strailhe et son fils naturel, qui avaient combattu
côte à côte, étaient tombés ensemble en se tenant embrassés. Barré de Surlet aurait
pu se sauver; il se fit tuer, ne voulant point survivre à la défaite des siens. Le
drapeau de Saint-Lambert flottait encore ; mais les chanoines qui le gardaient avaient
péri, ainsi que presque tous les chefs des compagnies bourgeoises. Alors la 2e et la 3e ligne plièrent; retirées
un instant derrière les bagages, elles s'y défendirent encore; bientôt elles y furent
forcées; la déroute devint générale. Comme la nuit tombait et que les Liégeois se
trouvaient garantis de chaque côté par des marais, la cavalerie bourguignonne n'eut pas
le temps de les tourner et de les atteindre; de sorte qu'il n'en périt guère après le
combat.
Les vaincus perdirent 6,000 hommes au moins, dans cette journée; d'autres
disent 9,000. Ils laissèrent au pouvoir de l'ennemi 500 chariots chargés de vivres et de
munitions, 6 pièces de canon et 120 serpentines.
A Liège, on attendait des nouvelles de la bataille avec une mortelle
anxiété. Vers le milieu de la nuit, on vit arriver le comte de Berloo et sept autres
cavaliers couverts de boue, de sueur et de sang; ils rapportaient l'étendard de
Saint-Lambert, tout brisé et déchiré. Personne ne les interrogea; leur aspect, leur
morne silence en disaient assez. En un instant, la désolation et la terreur se
répandirent dans toute la ville.
Les Liégeois renfermés dans Saint-Trond, apprenant. cette défaite,
rendirent la ville, déposèrent les armes et donnèrent dix hommes au choix du duc, qui
les fit décapiter. Le duc marcha sur Tongres, qui se rendit sans résistance. Les
habitants livrèrent, comme ceux de Saint-Trond, dix hommes, qui éprouvèrent le même
sort. Le duc s'avança sur Liège, dont les habitants étaient divisés en deux partis :
les uns voulaient qu'on se défendît, et les autres, qui voyaient brûler et détruire
tout le pays, voulaient qu'on se rendît ; ce dernier parti prévalut. On conduisit au duc
300 des plus notables habitants , les jambes et la tête nues, lesquels apportèrent au
vainqueur les clefs, et lui rendirent. la ville, qui n'obtint
que la triste grâce de ne point être livrée au feu et au pillage. |
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Joseph Daris
Histoire du diocèse et de la principauté de Liège pendant le XVe siècle,
Edition Demarteau, pp. 419 et suiv. (Liège, 1887)
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Le 26 de ce
mois (d'octobre), Charles mit le siège devant la ville de Saint-Trond.
A Liége on se prépara activement à la guerre. On offrit au bailli de Lyon
l'honneur de porter l'étendard de Saint-Lambert, mais il le refusa. Le droit et le devoir
de le porter revenaient à l'avoué de la Hesbaye, Jean de Lamarck. Comme celui-ci était
du parti du prince, Guillaume de Berlo se chargea de porter l'étendard. La milice urbaine
qui fut empêchée par une forte pluie de sortir le 26 octobre, ne sortit que le
lendemain. L'étendard de Saint-Lambert fut remis avec les solennités d'usage à
Guillaume de Berlo. Sur les instances et même sur les menaces des métiers, plusieurs
ecclésiastiques durent l'accompagner, savoir, le prévôt de Tongres, son frère Roland,
Middelbourg et Waya, tous les quatre chanoines de la cathédrale, un chanoine avec un
domestique de chaque collégiale, un religieux de Saint-Gilles, un de Beaurepart, un des
Écoliers, chacun avec un domestique. La statue de Notre-Dame de Montenacken fut
également portée dans l'armée. Les Liégeois passèrent la nuit à Xhendremael. Les
ecclésiastiques voulurent alors revenir à Liége, mais ils furent contraints
d'accompagner l'étendard et la statue. Le lendemain, 28 octobre, l'armée Liégeoise
arriva à Brustem, vers les trois heures de l'après-dîner. Elle se déploya le long
d'une haie, ayant son artillerie placée devant elle; sur les côtés elle était
protégée par des marais, appelés aujourd'hui Guldebeempden et Penspoel et sur le devant elle était protégée par
les deux ruisseaux coulant parallèlement, Molenbeek
et Hoogebeek.
Le duc
Charles avait rangé son armée en bataille dans la campagne, entre Saint-Trond et
Brustem, dès qu'il avait été informé de l'approche des Liégeois. L'action commença
immédiatement par les Liégeois qui, sans attendre l'arrivée des milices du comté de
Looz, déchargèrent leurs canons sur l'armée ennemie. Le duc lança contre eux les
archers de l'avant-garde et une partie de ceux du centre. La lutte fut ardente. Les
Liégeois se défendirent avec courage, mais vers les cinq heures, ils se mirent à fuire,
laissant toute leur artillerie et leurs bagages sur le champ de bataille. Les troupes du
duc les poursuivirent à la distance d'une lieue et demie et revinrent au camp vers les
sept heures. L'armée Liégeoise, forte de 14,000 à 17,000 hommes, avait perdu de 3,000
à 4,000 hommes, parmi lesquels il y avait Baré-Surlet, Eustache de Streel, et trois
chanoines de la cathédrale. Le duc n'avait perdu qu'une vingtaine d'hommes. (1)
Pendant cette bataille, le siège de
la ville de Saint-Trond n'avait pas discontinué. Le 1er novembre, l'artillerie du duc
avait fait une large brèche aux murs. Dès lors, les chefs de la ville voyant qu'une plus
longue résistance était impossible, se rendirent près du duc pour lui livrer la ville.
Ils obtinrent que les habitants auraient la vie et les biens saufs, mais ils durent
accepter des conditions bien dures : la ville démolira toutes ses fortifications, sans
pouvoir jamais les rétablir ; elle livrera toutes ses armes et munitions ; elle ne pourra
jamais prendre part à une guerre contre le duc ; elle livrera au duc tous ceux qui sont
de ses États et se trouvent dans ses murs ; elle livrera, en outre, douze de ses
bourgeois que le duc lui désignera pour disposer de leur vie et de leurs biens ; elle
payera une rente annuelle et perpétuelle de deux cents livres au duc ; elle lui payera,
en outre, une somme de vingt mille florins d'or en quatre termes ; elle observera la paix
du 22 décembre 1465 ; elle se soumettra à son prince-évëque et se conformera à la
sentence du Pape ; elle sera fidèle aux ducs de Brabant, ses avoués ; elle livrera des
otages comme garantie de l'exécution de la paix. Ces otages, au nombre de seize, se
rendirent à Louvain. Les autorités de la ville firent le serment de fidélité au duc.
Les étrangers qui devaient lui être livrés, parvinrent à se sauver pour la plupart.
Les douze habitants, désignés par le duc, lui furent livrés. II les fit exécuter tous.
II y avait, parmi eux, six des otages renvoyés avant la guerre (2). (V. Gest. Abb. ;
PHILIPPE
DE COMMINES)
Adolphe de Clèves, seigneur de Ravenstein, commandant de l'avant-garde, avec
Jacques de Saint-Pôl, maréchal de Bourgogne et le seigneur de Fiennes, se dirigea vers
la ville de Tongres. Arrivé à Looz, il envoya un détachement à Wellen pour en déloger
les couleuvriniers ; ceux-ci, à l'approche des soldats prirent la fuite ; néanmoins
quatre-vingts traînards furent pris. Un autre détachement alla brûler le château de
Heers.
Le duc partit de Saint-Trond, le 6 novembre, en suivant la chaussée romaine
et arriva le soir à Lowaige. Dès le lendemain, les Tongrois vinrent lui livrer leur
ville. Les conditions que le duc leur imposa, furent les mêmes que celles qu'il avait
imposées à la ville de Saint-Trond. Les douze hommes que les Tongrois lui livrèrent
plus tard à sa demande, furent tous exécutés, dit Philippe de Commines. II y avait
parmi eux cinq ou six anciens otages. Le 8 novembre, les députés des villes du comté de
Looz allèrent également faire leur soumission au duc, à Lowaige. Les conditions qu'il
leur imposa, sont : les habitants du comté obéiront à la sentence du Pape ; ils
remettront leurs bannières entre les mains de leur prince ; ils payeront à leur prince
une rente annuelle de deux patars sur chaque maison, sauf les pauvres ; les biens de
Robert de Grevenbrouck, situés au comté de Looz, sont confisqués au profit du prince ;
il en est de même des biens de Raes de Heers et de Guillaume de Berlo; tout crime de
lèse-majesté commis contre le prince sera puni dorénavant de la confiscation des biens
; les habitants du comté seront fidèles à leur prince; ils exécuteront la paix de
Saint-Trond et d'Oley ; ils remettront leurs privilèges entre les mains du duc ; leurs
fiefs et biens, situés aux pays du duc, sont confisqués en sa faveur; toutes les
fortiricafions seront démolies; les habitants livreront au duc leurs armes et munitions ;
ils payeront au duc une indemnité de cent mille florins en cinq ans ; ils lui livreront
quarante otages ; ils le reconnaîtront pour leur avoué et lui payeront, de ce chef, une
rente annuelle de mille florins ; ils seront fidèles à leur avoué ; ils ne feront plus
aucune alliance avec la cité; ils livreront, au duc, Goswin de Streel et ses complices,
coupables d'un crime commis à Wijdoie, près de Tongres ; ils lui livreront les
couleuvriniers ou compagnons de la tente-verte ; ils livreront au duc les douze personnes
qu'il aura désignées, pour disposer de leur vie et de leurs biens ; ils restitueront les
objets d'église enlevés pendant le pillage de la ville de Huy.
Le jour de la bataille de Brustem (28 octobre), Guillaume de Berlo arriva
à dix heures du soir à Liége avec l'étendard de Saint-Lambert tout déchiré. La
nouvelle de la perte de la bataille jeta la consternation dans les familles. Raes de
Heers, dans sa fuite, s'était arrêté au château d'Oreye et y avait passé la nuit. Il
ne se rendit à Liége, qu'après qu'il eût appris qu'il y avait de la sécurité pour
lui; car il avait déjà écrit à sa femme et à ses enfants, qu'il avait laissés à
Huy, de se rendre au château de Montjoie où il se proposait de les suivre. La plupart
des soldats Liégeois revinrent, le 29 octobre, de grand matin ; le détachement qui se
trouvait à Emael, fut rappelé à Liége. La garnison brabançonne de Maestricht,
informée de la victoire du duc, alla aussitôt ravager les villages d'Emael, de Wonck et
plusieurs autres. |
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(1) L'auteur du Magnum Chronicon Belgicum dit que les Liégeois avaient plus de soixante dix canons et qu'ils tiraient avec des boulets de pierre. Il porte à une
centaine d'hommes les pertes du duc Charles.
Le tir se faisait, à cette époque, d'une manière très lente et avec peu
de justesse.
(2) L'artillerie, abandonnée par les Liégeois sur le champ de Brustem, fut
envoyée en Brabant. C'étaient « cent serpentins, veuglaires, ribaudequins (machines de
guerre en forme d'arc) et des courtauwen pour cinquante-deux petites charettes, chacune
chargée d'un engin et d'étendards des métiers ; et sur quelques-unes il y avait deux ou
trois ribaudequins. » (Lettre du 6 novembre, dans le Bulletin de la Société de
Limbourg, t. V. p. 366.)
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C. de Borman :
Les Echevins de la souveraine justice de Liège
Imprimerie L. Grandmont-Donders, T. I., pp. 290 et suiv. (Liège, 1892) |
Outré de
l'incroyable audace des Liégeois, le duc de Bourgogne résolut de leur infliger un
châtiment terrible. Il rassembla une puissante armée et donna ordre à tous ses
capitaines de Brabant, de Flandre, de Hainaut, de Picardie, de Namur et de Luxembourg de
se tenir prêts pour le 8 octobre (1), afin d'envahir le pays
de Liège. Son avant-garde mit le siège devant Saint-Trond et investissait cette place
depuis deux jours, lorsqu'il y arriva en personne le 27 octobre, à la tête de son «
ost. » Les Liégeois qui de leur côté avaient fait de grands préparatifs, et toujours
encouragés par le roi Louis XI, envoyèrent quinze ou dix-huit mille hommes et cinq cents
chevaux pour faire lever le siège. Arrivée à Brusthem le lendemain, vers trois heures
de l'après-midi, l'armée liégeoise se trouva subitement face à face avec les
Bourguignons. Malgré l'heure avancée, elle ouvrit le feu après s'être déployée le
long des haies du village, sous le commandement de Raes de Heers, Fastré-Baré Surlet et
du bailli de Lyon, l'envoyé de Louis XI ; Guillaume de Berlo portait l'étendard de
Saint-Lambert.
Le duc ordonna de les attaquer. Aussitôt les archers de l'avant-garde
bourguignonne se précipitèrent sur l'ennemi qui les reçut courageusement. Longtemps
l'issue de la bataille fut incertaine; mais après trois heures d'une lutte acharnée, les
Liégeois prirent la fuite, abandonnant artillerie, tentes, pavillons, charrois, et
laissant sur le terrain plus de trois mille morts, parmi lesquels Fastré-Baré (2). |
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(1) uvres de Georges Chastellain, t. V, p. 337.

(2) Voy. les lettres
du duc et de plusieurs autres témoins oculaires, dans le Bulletin de la Société scientifique et littéraire du Limbourg,
t. V, pp. 358 et suiv.
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De Gerlache :
Histoire de Liège depuis César jusqu'à Maximilien de Bavière
Edition M. Hayez, pp. 189 et suiv. (Bruxelles, 1843) |
Les Liégeois, informés que le duc s'avançait vers St-Trond, se disposèrent à marcher
au devant de l'ennemi. Ils avaient pour toute tactique un vieux dicton populaire qui
prouvait bien leur grand courage et qui leur avait réussi tant qu'ils n'eurent affaire
qu'à des comtes de Namur ou à des ducs de Brabant, à savoir: Que nul ne passe le
Hesbain, qu'il ne soit combattu le lendemain; mais les circonstances avaient changé.
Il y avait à Liége des hommes qui pensaient avec un adversaire aussi redoutable que le
duc de Bourgogne il aurait aussi fallu changer de conduite. Ils auraient voulu qu'on se
renfermât dans les places fortes; qu'on prit de bonnes positions, en se bornant à
inquiéter l'ennemi, qui, vu la saison avancée, ne pouvait tenir longtemps la campagne;
mais nul chef n'avait assez d'autorité sur le peuple pour faire prévaloir un tel avis.
Et il eût été peut-être dangereux même d'oser l'exprimer publiquement : on aurait
passé pour lâche ou pour Bourguignon.
La bataille étant de part et d'autre résolue, l'on convoque à Liége
toutes les milices des bonnes villes et du plat-pays; on sonne la cloche du ban; les,
métiers courent se ranger sous leurs drapeaux. On invoque le secours du Ciel : l'on fait
transporter à St-Lambert la célèbre image de Notre-Dame de Steppes ou de Montenac, qui
était devenue l'objet d'un culte particulier depuis la bataille gagnée en 1213 sur le
duc Henri de Brabant; on expose sur le maître-autel de la cathédrale, le fameux
étendard, qu'une vieille tradition populaire faisait remonter jusqu'à Charlemagne :
enfin le moment du départ est annoncé. En l'absence de l'avoué de Hesbaye, c'est au
brave Berlo qu'est déféré l'honneur de porter l'étendard. L'on suit de point en point
les rites anciens. Placé sous la grande couronne qui décore la nef du temple de
St-Lambert, Berlo revêt l'armure blanche et la ceinture de même couleur, et on lui remet
la bourse contenant cent sous liégeois; le tout fourni aux frais du chapitre. Les
chanoines le conduisent à l'autel : là, conformément à la formule usitée, il jure de
rapporter ce gage sacré de la bataille, à moins qu'il ne succombe ou ne soit fait
prisonnier. Le prévôt prend l'étendard et s'avance, suivi des chanoines et des
chevaliers, jusqu'à la porte de l'église pour montrer à la bourgeoisie en armes ce
signe vénéré. Berlo, monté sur un superbe cheval blanc, couvert d'un riche caparaçon
blanc, reçoit l'étendard, se met à la tête des métiers, et tous le suivent en
silence.
Le peuple parut morne, inquiet et comme frappé d'un pressentiment sinistre
à la vue de tout cet appareil militaire et religieux : il était encore dans les liens de
l'interdit, il craignait d'attirer les foudres du ciel en l'invoquant. En effet, cette
espèce de consécration, cette cérémonie si auguste et si sainte, quand on combattait
l'ennemi sous l'invocation légitime du grand saint Lambert dont le porte-drapeau était
comme le chevalier, ne semblait-elle pas téméraire et impie, lorsque l'évêque,
successeur de saint Lambert lui-même, se trouvait dans les. rangs opposés ?
L'armée liégeoise se composait d'environ trente mille bommes, tant bons
que mauvais, dit Comines : tous gens de pied (sauf environ cinq cents chevaux). Elle
n'égalait point pour la tenue militaire, la discipline, la force, la solidité des armes
offensives et défensives, les vieilles bandes de Bourgogne, aguerries par une longue
suite de combats, et qui formaient, après les Anglais et les Suisses, la plus puissante
milice de l'univers. Les Liégeois n'avaient presque point de cavalerie; leur artillerie
était peu de chose en comparaison de celle de leurs adversaires. Vainement ils
attendirent les gendarmes que leur avait promis Louis XI; il ne leur envoya qu'un
ambassadeur chargé de les compromettre et de les tromper en les excitant à la guerre.
Le premier jour on campa à Xhendremael, et le lendemain à Brusthem
où l'on prit position. Arrivés là les chanoines de St-Lambert qui avaient
accompagné l'étendard, demandèrent avec instance de pouvoir retourner à Liége; mais
on leur signifia de rester : ce n'était pas chose rare à cette époque que de voir le
peuple contraindre des prêtres et même des couvents tout entiers à prendre part aux
combats. Quelques chefs expérimentés, tels que Barré de Surlet, Strailhe et Berlo,
proposèrent de remettre l'action au lendemain, parce que l'armée était fatiguée de la
marche qu'elle venait de faire et qu'il fallait lui laisser le temps de se retrancher
fortement; mais on ne voulut point les écouter, on demanda à grands cris la bataille.
Lès Liégeois s'appuyèrent à droite et à gauche sur des marais; couvrirent à la bâte
leur centre de grands fossés remplis d'eau, et leurs derrières avec une double ligne de
chariots.
De son côté le duc de Bourgogne prenait des mesures plus sages qu'il ne
semblait appartenir à une tête aussi ardente : il ne lui arriva guère depuis de se
montrer si bon général. Son avant-garde, composée d'archers et d'artillerie légère,
était commandée par Ravestein. Un corps de douze cents hommes d'armes, destinés à
couvrir ses deux ailes, fut placé à droite et à gauche du village de Brusthem. Le duc
se trouvait au centre, avec huit cents cuirassiers environ et un bon nombre d'archers : il
était toujours entouré d'une vingtaine de chevaliers d'élite chargés spécialement de
veiller sur sa personne. Le comte de Marle avait sous ses ordres l'arrière-garde, où
l'on comptait environ cinq cents cavaliers anglais. Ce corps devait protéger la retraite
en cas de besoin et contenir la garnison de St-Trond, commandée par Renard de Rouveroy;
capitaine habile et résolu que l'on savait disposé à tenter un coup de main. Enfin
Charles tenait en réserve un corps considérable d'hommes de pied et de gens d'armes pour
faire tête à l'armée de Louis XI, si elle osait s'avancer, comme on l'avait dit, au
secours des Liégeois.
Les milices de Tongres avaient réclamé si vivement l'honneur de
combattre en première ligne, qu'il fallut bien le leur céder. Les archers bourguignons
commencèrent la bataille en faisant pleuvoir sur les Tongrois une grêle de traits : puis
arriva 1'artillerie qui tirant serré et de fort près, les mit en désordre; et les
fossés furent gagnés par Ravestein.
Alors les Liégeois s'avancèrent armés de leurs longues et lourdes piques;
ce premier choc fut terrible : ils abattirent en un instant quatre à cinq cents hommes à
leurs pieds : et branlèrent toutes les enseignes bourguignonnes comme de gens presque
déconfits, dit Comines, qui fut témoin oculaire. Les Bourguignons reculèrent à
leur tour. Le duc se hâta de faire marcher une partie de sa réserve, commandée par les
sires de Crève-Cur et d'Emeries, qui rétablirent le combat à coups de traits, et
qui tombant sur les Liégeois avec leurs fortes épées à deux mains et à double
tranchant, en fauchèrent des rangs entiers (1).
Néanmoins ceux-ci ne reculaient point : ils combattaient avec la hache, l'épée, la
masse à pointe de fer, donnant et recevant la mort avec une égale intrépidité; mais
l'artillerie bourguignonne, nombreuse et bien servie, éclaircissait de plus en plus leurs
bataillons. La première ligne, composée d'hommes d'élite, avait disparu presque tout
entière. Eustache de Strailhe et son fils naturel, qui avaient combattu côte à côte et
ne se quittaient jamais, étaient tombés ensemble en se tenant embrassés. Barré de
Surlet aurait pu se sauver : il se fit tuer, ne voulant point survivre à la défaite des
siens. Le drapeau de St-Lambert flottait encore; mais les chanoines qui le
gardaient avaient péri, ainsi que presque tous les chefs des compagnies bourgeoises.
Alors la seconde et la troisième ligne plièrent; retirées un instant derrière les
bagages, elles s'y défendirent encore : bientôt elles y furent forcées, et la déroute
devint générale. Comme la nuit tombait et que les Liégeois se trouvaient garantis de
chaque côté par des marais, la cavalerie bourguignonne n'eut pas le temps de les tourner
et de les atteindre : de sorte qu'il n'en périt guère après la lutte. Les vaincus
perdirent six mille hommes au moins dans cette journée; d'autres disent neuf mille. Ils
laissèrent au pouvoir de l'ennemi 300 chariots chargés de vivres et de munitions, 6
pièces de canon et 120 serpentins.
A Liége, on attendait des nouvelles de la bataille avec une mortelle
anxiété. Vers le milieu de la nuit, on vit arriver le comte de Berlo et sept autres
cavaliers, couverts de boue, de sueur et de sang; ils rapportaient l'étendard de
St-Lambert, mais tout brisé et déchiré. Personne ne les interrogea : leur aspect et
leur morne silence en disaient bien assez : en un instant la désolation et la terreur se
répandirent par toute la ville. |
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(1)
Olivier de la Marche.
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Godefroid Kurth :
La Cité de Liège au Moyen-Age
Edition L. Demarteau, T.III., pp. 262 et suiv. (Liège, 1909) |
Rien donc, pas même l'autorité de la religion
n'arrêtait le bras puissant levé pour la destruction de la patrie liégeoise. Mais la
Cité ne trembla pas devant l'orage qui s'annonçait. Une fois la lutte décidée, tout le
monde s'était rallié autour des hommes qui exerçaient l'autorité et la résistance
était devenue la cause de tous. On commença par appeler le Ciel au secours de la patrie
menacée, et ce peuple qui vivait sous l'interdit déploya dans ses invocations toute
l'ardeur d'une piété sincère. On vénérait à Montenaeken une statue miraculeuse de la
Vierge; c'était Notre-Dame de Steppes, dont le culte était entouré d'une grande
popularité depuis la victoire nationale que le pays de Liège avait remportée dans ce
village en 1213
sur le duc de Brabant. Les Liégeois firent apporter cette
statue dans l'église Saint-Séverin, d'où ils la transportèrent à Saint- Lambert dans
une procession solennelle, à laquelle assistèrent les maîtres et les métiers (1). Le 13 octobre, jour anniversaire du triomphe de
Steppes, ils firent placer l'étendard de saint Lambert sur l'autel de la Trinité et ils
demandèrent au clergé de constituer une escorte de chanoines pour accompagner à la
guerre ce palladium national. Notre-Dame et saint Lambert, ils n'en doutaient pas,
leur donneraient encore une fois la victoire comme ils la leur avaient donnée à Huy!
Mais à qui confier l'emblème auguste de la patrie,
puisque l'avoué de Hesbaye, le seul qui eût le droit de le porter, n'était pas là? On
commit l'aberration d'offrir cet honneur au bailli de Lyon, apparemment parce que la
campagne qui s'ouvrait était son uvre; il eut la pudeur de le refuser, mais il
consentit à accompagner l'armée. Ce fut alors Guillaume de Berlo qui se dévoua.
Conformément aux rites traditionnels, il fut armé sous la couronne de lumière de la
cathédrale par les chanoines, qui le revêtirent de l'armure blanche et lui remirent la
bourse contenant cent sous liégeois. Ensuite, il est conduit à l'autel où se conserve
l'étendard, et il jure de rapporter ce gage sacré, à moins qu'il ne soit mort ou
prisonnier. Puis il monte sur un superbe cheval blanc couvert d'un caparaçon de même
couleur, reçoit des mains du grand prévôt la bannière nationale et, au son de la
bancloche, il se met en route, suivi des métiers en armes.
L'armée liégeoise, grossie des contingents de Tongres et
des villes lossaines, comptait environ 15.ooo hommes (2);
elle était abondamment pourvue d'artillerie et de matériel de guerre. A la voir
défiler, on eût pu croire que c'était une procession plutôt qu'une armée, car un
cortège ecclésiastique formé de quatre tréfonciers et d'un chanoine de chaque
collégiale se groupait en tête, autour de la bannière de saint Lambert portée par
Berlo, et la statue de la Vierge de Montenaeken, portée sur les épaules des soldats,
émergeait des rangs qu'elle semblait bénir. C'était la Cité entière qui partait avec
tout ce qu'elle avait de chefs : dans les rangs, on remarquait les deux maîtres, Baré
Surlet et Henri Solo, l'avoué Jean de la Boverie, Eustache de Streel et Raze de Heers. La
seule famille Surlet était représentée par trois de ses membres : Baré et ses frères
Roland et Jean, tous deux chanoines de Saint-Lambert (3).
Le bailli de Lyon n'avait pas voulu abandonner les hommes que son maître envoyait à la
boucherie, et il marchait avec les métiers. Une seule figure gâtait la grandeur
solennelle du défilé : c'était la femme de Raze de Heers, qui, à cheval sur le passage
des soldats, les exhortait à se bien conduire. On eût dit que cette amazone, digne de
l'aventurier qui était son époux faisait de l'expédition son affaire à elle et ne
voyait dans ses compatriotes que les instruments de sa malsaine ambition.
Charles le Téméraire était occupé au siège de
Saint-Trond, défendu vigoureusement par l'ancien maître de Liège, Renard de Rouveroy,
lorsqu'il apprit l'arrivée des Liégeois. Aussitôt, laissant un corps d'observation
devant la ville, il se porta à leur rencontre jusqu'à Brusthem
(4).
Ils y occupaient une position des plus avantageuses. Leur
front était défendu par des haies devant lesquelles s'étendaient des fossés profonds
remplis d'eau; sur leurs flancs, des marécages empêchaient de les prendre à revers
comme à Othée
(5).
Les
maîtres étaient d'avis d'attendre le lendemain pour combattre
(6).
Mais les Liégeois donnèrent de nouveau l'exemple de
cette indiscipline qui avait causé le désastre de 1408 : ce furent les Tongrois,
commandés par Jean de Wilde, qui, dans leur impatience, engagèrent l'action vers les
quatre heures de l'après-midi.
La lutte fut chaude et courte. Tandis que l'artillerie
liégeoise faisait rage, mais avec plus de bruit que de résultat, ses projectiles passant
en général par dessus la tête de l'ennemi, le duc décida de passer à l'offensive.
Jamais, au dire d'un témoin, Charles le Téméraire, qui n'était pas un grand
stratégiste, ne prit d'aussi bonnes dispositions qu'en ce jour (7). Laissant à part une réserve de
1200 hommes en prévision d'une attaque française, dont la
crainte chimérique paraît l'avoir hanté, il déploya son armée en face de l'ennemi,
jeta des hommes d'armes aux deux ailes, se plaça lui-même un peu en retrait au centre,
et fit avancer ses archers pour nettoyer les abords du fossé.
Les archers firent bien leur devoir et criblèrent l'ennemi
de traits. Sous cette grêle meurtrière, les gens de Tongres se débandent et viennent se
jeter sur le gros de l'armée liégeoise, qu'ils manquent d'entraîner dans leur déroute.
Mais les Liégeois tiennent bon et chargent vigoureusement l'ennemi, qui a épuisé ses
projectiles avec leurs longues piques, ils mettent pendant quelque temps l'armée
bourguignonne en péril « et, dit Comines, branloient toutes nos enseignes comme gens
presque desconfitz » (8).
Mais les archers de Charles étaient bien armes; «
après le trait passé », ils se mirent à faucher impitoyablement dans les rangs des
Liégeois avec leurs grandes épées. Bientôt, ce fut un sauve-qui-peut éperdu : il ne
resta sur le champ de bataille qu'un petit groupe d'hommes intrépides, parmi lesquels
Fastré Baré, qui se firent massacrer jusqu'au dernier plutôt que de fuir
(9).
La nuit seule mit fin aux poursuites. Les Liégeois
laissaient aux mains de l'ennemi toute leur artillerie : 106 bouches à feu, tout leur
matériel de guerre et onze bannières. Trois à quatre mille des leurs, la plupart
houilleurs ou fèvres, étaient restés sur le terrain (10). Parmi les morts, il y avait, outre Baré, son frère
Roland et Eustache de Streel. Henri Solo, grièvement blessé, était parvenu à fuir.
Quant à Raze de Heers, dès le début de l'action, voyant la tournure que prenait la
bataille, il avait décidé de se conserver à la patrie en se sauvant en compagnie du
bailli de Lyon (11). Sans la nuit qui vint
interrompre la poursuite, sans les marais qui protégeaient de droite et de gauche les
fuyards liégeois, le désastre aurait été plus grand encore. Les pertes bourguignonnes
étaient minimes (12).
Telle fut
cette bataille, la dernière, dans les Pays-Bas, où les milices communales combattirent
contre une armée régulière (13).
A dix heures du soir, la Cité consternée voyait
reparaître Berlo, couvert de sang et de poussière, escorté d'une demi-douzaine de
cavaliers, qui rapportait à Saint-Lambert l'étendard national brisé et déchiré (14). Un vainqueur irrité marchait sur les traces des
fugitifs et se proposait de faire payer cher aux Liégeois la violation réitérée de
leurs serments. |
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(1)
Adrien, pp. 175-176. Une statue de Notre-Dame, conservée à Saint-Séverin avant
la Révolution, a été, après la démolition de cette église, transportée à
Saint-Martin, où elle continue d'être entourée d'une grande vénération. « Le caractère archéologique de la statue, dit J Hebig. La
sculpture et les arts plastiques au pays de Liège, p. 116, n'autorise pas à
lui assigner une époque - - - reculée; elle appartient à la fin du XVe siècle » . Serait-ce la Vierge de Montenaeken, dont, après la
destruction de Liège, on aurait refait la statue?

(2) Van den Ryn, p. 358, dit 17à 18 mille hommes; avec 4 à 500
chevaux. Halewyn, p. 36o, parle de 14.000 hommes. Ce sont deux témoins oculaires
absolument dignes de foi et dont les évaluations, par leur modération même, doivent
être préférées à celles de Haynin, t. I, p. 223, qui parle de 24 à 25 mille hommes,
et de Comines, t. I, p. 109, qui en suppose 30.000. Henaux, t. I, p. 148, trouvant ce
chiffre insuffisant, le porte d'autorité privée à 35.ooo.

(3) Haynin, t- I, p. 224.

(4) Sur la bataille de Brusthem nous avons la lettre de Charles le
Téméraire aux magistrats d'Ypres et celles que quelques particuliers (Van den Ryn, Van
Halewyn, De Cuupere) écrivirent du champ de bataille même à leurs amis de cette ville:
on les trouve, partie intégralement, partie résumées dans Gachard, Collection,
t. I, pp. 168. 178-186, 182 et in extenso par Diegerick dans le Bulletin
de la Société scientifique et littéraire du Limbourg, t. V. (1861) pp. 357-371.
Nous avons ensuite les relations détaillées de Philippe de Comines, t. I, pp. 108-111,
de Jean de Haynin, t. I, pp. 224-230 et d'Olivier de la Marche, t. III, pp. 65-66; il faut
y ajouter Adrien, p. 178, Onofrio, p. 16; Jean de Looz, p. 52; Henri de Mericâ, p. 166;
Thierry Pauwels, pp. 207-208; la Correxion des Liégeois, p. 298; Adrien
de Budt, p. 368.

(5) Comines, t. I, p. 110. Cf. Henrard, p. 62. Croirait-on qu'en
dépit de l'évidence, Ilenaux t. Il, p. 149, prétend expliquer la défaite des Liégeois
par un mouvement tournant de la cavalerie bourguignonne, qui les aurait pris en flanc
comme à Othée? Les sources disent formellement le contraire.

(6) Suffridus, p. 167, croit savoir que les Liégeois forcèrent
jusqu'aux prêtres et aux religieux à marcher et qu'ils les placèrent sur le front de
leur armée. C'est là une légende.

(7) Comines, t. I. p. 109.

(8) Comines. t. I, p. 110. Il est seul à mentionner cet épisode.

(9) Haynin, t. I, p. 228.

(10) Halewyn, p. 36o
dit 3oo; Van den Ryn, p. 364 dit 4,000; De Cuupere, 3,6oo; Haynin, t. 1, p. 229, 3,000 à
4,000; mêmes chiffres dans la Correxion des Liégeois (de Ram, p. 298),
dans la Complainte de la Cité de Liège (de Ram, p. 332) et dans Jean de
Wavrin, t. Il, p. 359. Comines, p. 111 parle de 6,ooo hommes mais ajoute aussitôt :
« qui semble beaucoup à toutes gens qui ne veulent point mentir ». Henaux, t. I, p.
150, note, interprète ainsi le passage de Comines : « Comines évalue à six mille les
tués sur le champ de bataille et remarque que ce chiffre, tout élevé qu'il est, est
encore au-dessous de la réalité ». En conséquence, Henaux le porte à sept mille
!

(11) « Quant messire Rasse de Lintre, qui n'avait point la grasse
ne renommée d'estre des plus hardis, encommencha a voir le meschief aparant sur eus et
qu'on les assaloit de si grant manierre, il dit ad ceus qui estoite devant : « Je m'en
vais faire haster et avanchier ceus de derrier » et il pika tout outre et s'en aIa sa
voie a sauveté » etc. Haynin, t. I, p. 227; cf. le même, p. 228, pour le fuite du
bailli.

(12) Van den Ryn, p. 359, les évalue à une vingtaine d'hommes.

(13) Pirenne, t. Il, p. 3o3.

(14) Circa horam X de nocte venit dominus de Bierlo cum septem
equis, reportans standerium fractum et dilaceratum in Leodio, unde facta est magna
turbatio in civitate, quia nemo scivit loqui de socio suo. Adrien, p. l78.
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|
H. Pirenne :
Histoire de Belgique,
éd. Henri Lamertin t. II, pp. 282--283 (Bruxelles, 1903). |
La nouvelle de la mort de Philippe le Bon donna lieu à des
manifestations de joie et de haine. On alluma des brasiers dans les rues pour y jeter de
petites figures à l'image du duc, symboles de son âme condamnée aux feux de l'enfer (1). Au milieu de cette exaspération des esprits, le
souvenir de la perfidie de Conflans s'était dissipé. L'avènement de Charles le
Téméraire rendit facile à Louis XI une nouvelle entente avec les Liégeois. Le 23 juillet
1467, un des chefs de la Verte Tente prenait solennellement possession du pays, devant
notaire, au nom du roi de France et du comte de Nevers (2). Cette comédie eut l'effet qu'en attendait le roi. Ne
doutant plus désormais de l'appui de la France, les Liégeois prirent hardiment
l'offensive. Le 31 août ils marchent contre Huy, où l'évêque tient toujours résidence
avec la plus grande partie du clergé, s'en emparent par surprise et pillent les richesses
qui y sont accumulées. L'enthousiasme guerrier qui s'est emparé de leurs âmes revêt
maintenant des formes religieuses. On apporte dans la cité une image miraculeuse de la
Vierge; on expose sur l'autel de la cathédrale, entouré de centaines de cierges et
gardé par les chanoines, le vieil étendard de Saint-Lambert qui a jadis conduit les
troupes à la victoire de Steppes; devant lui l'armée défile en pliant le genou (3).
Le bailli de Lyon qui venait d'arriver dans la ville refusa prudemment, pour
ne pas compromettre ouvertement son maître, d'en prendre la direction. Elle rencontra
l'ennemi le 28 octobre à Brusthem. La bataille qui s'engagea le lendemain fut, dans les
Pays-Bas, la dernière lutte des milices communales contre une armée régulière. Charles
manuvra et n'eut besoin que de son avant-garde pour rompre la foule des gens de
métiers qui osaient affronter ses bandes d'ordonnances. Des marais entravèrent la
poursuite et sauvèrent les vaincus du carnage (4).
Mais la résistance était brisée. Le même jour, Tongres et Saint Trond se
rendaient. A Liége, le parti de la guerre ne put décider la population à s'exposer au
sort de Dinant. Après avoir reçu amende honorable « sur les champs », le duc entra
dans la cité par la brèche. C'en était fait tout à la fois de l'indépendance de la
principauté et de ses franchises. |
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(1)
Adrien d'Oudenlooscb, loc. cit., col. 1308.

(2) Ibid., col. 1308.

(3) Ibid., col. 1315.

(4) Sur la bataille de Brusthem, voy. le récit de Commines, éd.
Dupont, t. I, p. 274 et suiv., et diverses lettres de témoins oculaires dans Gachard, Collection
de documents inédits, t. I, p. 170 et suiv.
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