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La
Sentence du 18 novembre 1467
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Joseph Daris
Histoire du diocèse et de la principauté de Liège pendant le XVe siècle,
Edition Demarteau, pp. 423 et suiv. (Liège, 1887)
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A Liége, on
était dans l'hésitation. A la réunion générale du peuple, le 1er novembre, on
discuta, mais inutilement, les causes de la défaite et on montra quelque velléité de
défendre la cité. Le bailli de Lyon et Raes de Heers se proposèrent de la faire mettre
en état de défense et même de démolir à cet effet les abbayes de Saint-Laurent et de
la Chartreuse avec plusieurs maisons des faubourgs. Le clergé, après avoir reçu
l'autorisation des bourgmestres, envoya l'abbé du Val-Saint-Lambert et le prieur de
l'hôpital de Saint-Mathieu, à Hasselt, prendre des informations. Les envoyés
rapportèrent bientôt la nouvelle que la ville de Saint-Trond s'était rendue et que
celles de Tongres et du comté de Looz allaient le faire. Dès lors, les conseils de paix
prévalurent. Deux Croisiers et deux Mineurs furent envoyés au prince-évêque pour lui
demander des passeports en faveur des négociateurs de la paix. Ils en obtinrent douze
pour quatre ecclésiastiques et huit laïques. Pendant qu'on choisissait les douze et
qu'on rédigeait leurs instructions, Raes de Heers, tombé dans le découragement,
déplora la perte de sa fortune confisquée et regretta de n'être pas parti à temps pour
la France; il demanda a être conduit en sécurité hors le pays. Les bourgmestres lui
répondirent que les négociateurs de la paix parleraient aussi en sa faveur.
Le duc Charles, accompagné de Louis de Bourbon, s'était avancé, avec son
armée, de Lowaige à Othée (9 novembre). Les négociateurs Liégeois y conférèrent
avec leur prince et rapportèrent, le 10 novembre, à Liége, les quatre points que
celui-ci demandait pour le rétablissement de la paix. Le peuple accepta les quatre points
et fit prier le prince d'intercéder auprès du duc pour obtenir de lui aussi une paix
acceptable. Les négociateurs n'obtinrent du duc que deux choses, savoir, que la cité ne
serait ni incendiée ni pillée. Dix hommes de chaque métier devaient aller lui demander
pardon. Les conditions de la paix seraient dictées dans la cité même. Le lendemain, 11
novembre, furent choisis les trois cent vingt hommes des métiers qui, sous peine de mort,
iraient faire amende honorable. Ils partirent immédiatement et s'arrêtèrent à
Saint-Laurent pour attendre leur chef, Jean Leruyt, qui devait porter la parole. Ce chef
n'étant pas venu, le prince-évêque se retira à Saint-Gilles et le duc à Bolsée. Les
hommes des métiers, dont plusieurs étaient exténués de faim, entrèrent dans l'abbaye
de Saint-Laurent où les religieux leur donnèrent à manger. Ils y passèrent même la
nuit, car on ne voulait pas les laisser rentrer en ville, avant qu'ils n'eussent fait
amende honorable. Le sire de Humbercourt et Antoine le bâtard, qui avaient voulut entrer
dans la cité par la porte, de Sainte-Marguerite, se virent refuser l'entrée par
Guillaume de Berlo, parce que le duc refusait d'accorder la vie sauve aux Liégeois. Ils
allèrent aussi loger à l'abbaye de Saint-Laurent avec deux cents soldats. Dans la nuit
du 11 au 12 novembre, les gardiens de la porte Sainte-Marguerite conçurent le projet,
d'assassiner ces deux seigneurs avec leur suite et d'incendier l'abbaye, puis de prendre
la fuite. Ils ne l'exécutèrent point, parce que les trois cent vingt hommes des métiers
s'y trouvaient et probablement pour d'autres raisons encore. Le sire de Humbercourt, en
effet, craignant une attaque pendant cette nuit, envoya, vers douze heures, deux bourgeois
qui avaient été en otage, vers les chefs de la cité, pour leur faire certaines
propositions. Comme ces deux envoyés ne revenaient point, le sire de Humbercourt en
envoya quatre autres avec de nouvelles propositions. Ces propositions furent discutées en
public au palais et enfin acceptées. Immédiatement après cette acceptation, Raes de
Heers, le bailli de Lyon et tous les bourgeois compromis émigrèrent. Le lendemain,
Humbercourt, invité par le peuple à se rendre au palais, s'y rendit et promit que la
cité serait préservée de tout incendie et de tout pillage. Aussitôt les portes de
Sainte-Marguerite et de Saint-Martin lui furent livrées.
Le 12 novembre, les trois cent vingt hommes des métiers se rendirent à
Bolsée, près du duc et du prince, en manches de chemise ; ils y crièrent mercy et
présentèrent au duc les clefs de la cité. Charles fit occuper immédiatement les portes
de Saint-Martin et de Sainte-Marguerite et le 13 il prit son quartier dans l'abbaye de
Saint-Laurent. Il se fit remettre le 14, par les Liégeois, « tous leurs bastons (armes)
et armures et aussi toute leur artillerie, grosse et menue, avec leurs tentes et
pavillons, ce qu'ils ont volontiers fait., » écrivit-il aux Yprois. Le dimanche, 15
novembre, les Liégeois firent amende honorable à leur prince-évêque, à Saint-Michel,
tête nue, à genoux, sans ceintures et sans jarretières (1). Les portes de Saint-Martin et de Sainte-Marguerite furent
démontées et les murs entre les deux portes démolis. Le mardi, 17 novembre, le duc fit
son entrée solennelle à Liège avec le prince-évêque, par la porte de
Sainte-Marguerite. Le doyen de Saint-Pierre lit l'allocution au nom du clergé. Le
cortège avança entre deux haies formées par le clergé portant des cierges et les
bourgeois portant des torches. Le défilé dura depuis neuf heures du matin, jusqu'à
quatre heures de l'après-dîner. Le duc Charles prit son logement au palais et le
prince-évêque dans la maison du chanoine De Mérode. Les ,jours suivants furent
employés à régler les affaires. Les fugitifs devaient rentrer dans les trois jours,
sous peine de passer pour ennemis. Les villages de la Hesbaye achetèrent des
sauves-gardes à Antoine, le bâtard de Bourgogne, auquel le duc Charles les avait comme
abandonnés. Les Liégeois payèrent au duc, une somme septuple de celle qu'ils avaient
payée l'année précédente. Le clergé donna au prince-évêque la somme de deux mille
florins que celui-ci avait promise aux négociateurs de la paix, Antoine le bâtard,
Adolphe de Clèves, seigneur de Ravensteyn, le maréchal de Bourgogne et le sire de
Humbrecourt. Le 26 novembre, le clergé et le peuple furent réunis dans l'enceinte du
palais où on leur fit la lecture des conditions de la paix, datée du 18 novembre. Le
peuple accepta la paix et jura de l'observer; le prince-évêque et Godefroid de Hannut,
doyen de Saint-Pierre l'agréèrent également au nom du clergé. A cet acte solennel
assistèrent Jacques de Bourbon, fils du duc de Bourbon, Adolphe de Cléves seigneur de
Ravensteyn, Jean de Luxembourg comte de Marle, Antoine bâtard de Bourgogne comte de
Laroche, Jacques de Luxembourg, seigneur de Rikanbourg, Rodolphe de Baden marquis de
Rothelin, Thiebald seigneur de Neufchâteau, maréchal de Bourgogne, Jean seigneur de
Créqui, Guy de Brimeu seigneur de Humbrecourt, Louis seigneur de Gruthuse, Simon de
Lalaing seigneur de Montigny, Antoine seigneur d'Emeries, bailli du Hainaut, François
d'Este marquis de Ferrare, Jean Damas seigneur de Clechi, Antoine de Crevecourt, Philippe
de Quedres, chevaliers et plusieurs autres de la suite du duc, Renaul de Momale, abbé du
Val-Saint-Lambert, Guillaume de Brus seigneur de Berlo et de Sclachins, Jean delle
Boverie, Jean de Seraing seigneur de Hollogne-sur-Geer, Beaudoin de Hollogne, Jean
seigneur de Lavaulx et Jean de Streel. Les principales conditions de cette paix sont :
tontes les Cours de justice siégeant à Liége, sont supprimées, savoir, la Cour des
échevins, la Cour allodiale, la Cour des douze lignages, le Tribunal des XXII, le
Tribunal des bourgmestres de la cité, celui des jurés des Vinâves, celui des
gouverneurs des métiers (64), celui des dix hommes (de chaque métier) qui font
exécution réelle en corps et biens, celui des seize commissaires, celui des trente-deux,
celui des six de la foire, celui des quatre de la Violette qui sont lieutenants des
bourgmestres, celui de l'Anneau du palais et celui de la Paix; le prince nommera quatorze
échevins; leurs pouvoirs dureront une année; ils prêteront serment de fidélité au duc
et au prince ; ils rendront la justice à la semonce du maïeur; le ressort de la Cour des
échevins ne comprendra que la cité; les autres Cours ressortiront au Conseil du prince ;
la Cour spirituelle de l'Official ne siégera plus à Liège; une section sera établie à
Maestricht, une à Louvain et une troisième à Namur, ayant chacune pour ressort une
partie du diocèse ; sont abolis les privilèges de bourgeoisie et de bourgeoisie foraine;
les trente-deux métiers sont supprimés comme corps politiques et administratifs et ils
remettront leurs bannières et papiers au prince ; les alliances sont supprimées ; le
Perron sera enlevé du Marché ; tout ce qui est contraire aux libertés et franchises des
églises est supprimé ; les émigrés sont bannis du pays et leurs biens sont confisqués
; les biens de ceux qui ont fait la guerre au prince, sont à sa disposition ; les biens
enlevés aux églises leur seront restitués ; le prince-évêque sera indemnisé des
frais qu'il a dû faire; la sentence du Pape sera exécutée ; le pays de Liége donnera
six mille florins pour la construction et la dotation d'une chapelle où trois chapelains
diront chaque jour la Messe pour ceux qui ont péri dans la guerre; la principauté ne
pourra jamais faire la guerre, ni même faire des préparatifs de guerre, ni contracter
des alliances sans le consentement du duc ou de ses successeurs ; elle renoncera à toute
alliance faite ; les ducs de Brabant seront les avoués des églises et du pays de Liége
et percevront, à ce titre, une rente annuelle de deux mille florins; ils auront libre
passage à travers le pays de Liége; pour indemnité de cette dernière guerre, le pays
payera au duc la somme de cent et vingt mille lyons d'or, sans y comprendre les
indemnités stipulées dans les paix antérieures ; la cité démolira ses portes et ses
murs et comblera ses fossés ; il ne pourra être construit aucun château-fort, sauf les
châteaux de Jean de Lavaulx, de Guillaume d'Ordingen, d'Alexandre Berart, d'Adam de
Guygoven, de Raes son fils, de Godefroid de Vlodorp, de Jacques de Morialmé, de Josse de
Coelhem, seigneur de Duras, et d'Arnould de Horion ; les échevins des Cours de justice
des villes seront nommés par le prince pour une année ; ils prêteront serment de
fidélité au duc et au prince ; ils ressortiront au Conseil du prince ; les Cours des
villages ressortiront aussi au Conseil du prince ; les portes, murs et fortifications des
villes seront démolis ; le port d'armes est prohibé ; le village de Saint-Pierre prés
de Maestricht, étant brûlé et détruit, restera inhabité ; en expiation du meurtre de
Jean Carpentier et d'autres innocents exécutés, douze hommes, au choix du duc, lui
seront livrés, et il pourra disposer de leur vie et de leurs biens : les sentences
portées contre les adhérents du prince sont annulées.
Ces traités de paix imposés par le vainqueur renfermaient plusieurs
dérogations aux droits légitimes de l'église de Liége. Le clergé en fit la remarque
au duc et demanda de réserver au moins l'approbation du Saint-Siège touchant ces
dérogations. Le duc Charles s'y refusa et exigea de l'évêque et du chapitre un
consentement absolu, sans réserves. Ils le donnèrent, mais peu de jours après, ils
protestèrent en secret, par acte notarié, contre la violence qu'ils avaient subie eu
cette circonstance. Cet acte fut transmis, l'année suivante, au Saint-Siège, par
l'intermédiaire du Légat. (V. ONUFRIUS, p. 20.)
Les habitants de la terre de Franchimont qui avaient également fait leur
soumission au duc et à leur prince, furent admis à la paix, à des conditions moins
dures : ils seront fidèles à leur prince et à leur avoué, le duc; ils démoliront
leurs fortifications; ils livreront toutes leurs armes et munitions; ils répareront les
dommages qu'ils ont causés aux habitants de Limbourg, Dalhem et Fauquemont ; ayant déjà
payé trois mille florins d'or pour avoir leurs vie et biens saufs, la grâce de la vie et
de leurs biens leur est accordée (28 novembre 1467).
Le 27 novembre, le peuple, convoqué au palais, y comparut. Douze bourgeois
désignés par le duc y furent arrêtés; neuf furent exécutés, le lendemain, sur
l'échafaud dressé au Marché et trois furent bannis du pays de Liége et des États du
duc, savoir, Henri Solle, le grand Wauthier et Adrien Bourlet. Les chartes et papiers des
métiers furent livrés entre les mains du sire de Humbrecourt. Les armes furent
également livrées entre les mains du prince. Le Peron fut démonté et envoyé à
Bruges. Le sire de Humbrecourt fut nommé, par le duc, son sous-avoué et obtint la
jouissance du château de Clermont, situé près de la cité, qui appartenait à Guillaume
de Berlo. Le prince de Liége lui donna les biens que Raes de Heers possédait aux pays de
Looz et de Liége, entre autres, le château de Heers. (V.
ADRIANUS
DE VETERIBUSCO; GACHARD, Collect. t. 1, p. 167-182; t, 11,
p. 420-489) ; Bull. de la Société du Limbourg, t. V., p. 357 ;
BORMANS, Recueil, p. 615.) |
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(1)
Ce fait se trouve raconté dans une lettre datée de Liége du 16 novembre, écrite par
Louis Van den Rhijn. (V. Bull. de la Société du Limbourg, t. V, p. 370.)
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C. de Borman :
Les Echevins de la souveraine justice de Liège
Imprimerie L. Grandmont-Donders, T. I., pp. 291 et suiv. (Liège, 1892) |
Cette splendide
victoire (Brusthem) ouvrit au duc les portes de Saint-Trond, de Looz, de Tongres et des
autres villes du comté de Looz. Il marcha sur Liége et se disposait à l'investir
lorsque, le 11 novembre, trois cents citoyens, en chemise et nu-pieds vinrent lui faire
amende honorable et lui offrir à genoux les clefs de la Cité, implorant comme une faveur
de n'être ni pillés, ni incendiés (1). Le duc usa de
clémence. Il fit son entrée triomphale le 17 ; puis,
après mûre délibération, au palais, en présence de l'évêque, des gens d'église, de
tout le peuple et de plusieurs nobles, il dicta les conditions de sa terrible sentence. «
C'est, dit M. de Gerlache, un monument remarquable du droit de la guerre au XVe siècle,
qui mettait à la merci du vainqueur la personne et les biens du vaincu. On y voit comment
un prince visant au pouvoir absolu, dépouillait savamment les communes de leurs
franchises, de leurs lois, de leurs tribunaux, de leurs remparts, de leurs armes et des
signes mêmes de leurs libertés, pour les placer sous sa domination arbitraire; et
comment ce prince justifiait par l'abus de la victoire la haine profonde des vaincus
contre son gouvernement (2) .»
Ces conditions sont fort connues; retenons-en seulement celles qui
appartiennent à notre sujet. Tous les tribunaux de la Cité, notamment les échevins, les
alluens, les Douze des lignages, les Vingt-Deux sont abolis à
jamais. L'évêque instituera le 1er mai de chaque
année, au lieu et place des tribunaux susdits, quatorze échevins qui rendront la justice
à la semonce de son mayeur et connaîtront dans la Cité et les faubourgs de tous les cas
civils et criminels. Ces échevins seront passibles d'une amende de 6o florins pour chacun
de leurs jugements qui sera réformé par l'évêque et son Conseil, créés juges
d'appel.
Les échevins ne devront appliquer que le droit écrit, sans avoir égard aux
coutumes abusives du temps passé.
Chaque année, le 4 mai, le mayeur et les
échevins nouvellement nommés se rendront à Louvain pour prêter serment de fidélité
au duc et à ses successeurs les ducs de Brabant comme avoués suprêmes et gardiens de la
Cité.
Les échevinages qui ressortissaient aux échevins de Liége, iront
désormais en appel au Conseil de l'évêque. Les habitants du Brabant, du Limbourg, du
Luxembourg, de Laroche et de Chiny ne seront plus justiciables de l'Anneau
du palais, du Péron de Liège,
des Vingt-Deux, ni de la Paix de Liége.
Portes, murailles et fortifications de la Cité seront
rasées et.ne pourront être reconstruites sans
l'autorisation du duc. Sont néanmoins exceptées les maisons d'une dizaine de partisans
de l'évêque; celles, entre autres, d'Alexandre Bérart et de Jacques de Morialmé.
Tous ceux qui ont quitté la Cité ou le pays demeureront bannis et leurs
biens seront confisqués, selon leur situation, soit au profit de l'évêque, soit au
profit du duc.
Par ce dernier article, des centaines de citoyens et notamment tous les chefs
de l'opposition qui avaient fui pour se soustraire à l'action de la justice, se
trouvaient atteints et allèrent chercher en France le refuge qui leur était fermé dans
les pays de Namur, de Limbourg ou de Brabant, comme dans tous les autres états du
puissant duc de Bourgogne.
Avant son départ celui-ci installa à Liège (3)
comme son lieutenant-général Gui de Brimeu, sire de Humbercourt, et lui donna les biens
confisqués sur Raes de Heers. Sa mission consistait principalement à poursuivre le
payement de l'énorme contribution de guerre à laquelle les Liégeois avaient été
condamnés.
Les Bourguignons partis, la première chose à faire était de réorganiser
la justice sur les bases nouvellement établies. Le prince n'y faillit pas. Ceux d'entre
les anciens échevins qui lui étaient restés fidèles ou qui s'étaient réconciliés,
tels que Gérard le Pannetier, Thierry de Bastogne, Jean de Sovet, Bérart, Hollogne ou le
Proidhomme, furent réintégrés dans leurs fonctions. La plupart des autres places furent
réservées à ceux que les Liégeois qualifiaient de traîtres et de transfuges,
notamment à Jean de Seraing, Mathias Haweal, Gérard Tollet, Jean Heylman, etc.
Dès le mois de décembre, la Cour était installée et avait repris son
allure accoutumée. Quant au serment à prêter au duc de Brabant, selon les stipulations
du traité, nous n'en avons trouvé nulle trace et nous ne savons pas davantage si le
corps échevinal fut renouvelé le 1er mai suivant. Tout semble établir, au contraire,
que ces clauses ne furent point observées (4).
La Violette, qui avait servi jusque-là aux assemblées des maistres
et des jurés, fut occupée par le Grand Conseil de l'évêque; et afin de faciliter les
communications avec le Destroit, on les relia par un pont de bois (5).
Vers le mois de juillet 1468, l'évêque révoqua le grand mayeur Eustache de
Hosden, pour le remplacer par Jacques de Morialmé. Cet acte dont on ignore les motifs,
fut commenté en tout sens (6).
Cependant les Liégeois vaincus, humiliés, écrasés d'impôts, n'étaient
pas à bout de leurs misères. |
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(1) « L'an XIIIIcLXVIJ, le jour saint Martin furent les cleifs
delle Citeit en paix faisant livreez à Monseigneur le duc de Bourgogne » (uvres, vol. 30). Les citoyens désignés pour cette humiliante
besogne, étaient tenus de s'exécuter sous peine de mort (ADRIEN, col. 1318).
(2) BARON DE
GERLACHE, Oeuvres complètes, t. IV, p.
213
(3) Il prit sa résidence dans la maison de Cloes d'Amaing,
clerc de la justice, au Pont-d'Ile. Il fit construire un pont pour établir une
communication entre cette maison et le couvent des Dominicains et pouvoir se rendre ainsi
aux offices sans devoir passer par la rue (ADRIEN D'OUDENBOSCH, col. 1329).
(4) Voici notamment le passage d'un écrit de la Cité, rapporté par
ONUFRIUS : « De juramento officialium totius patrie prestando in manibus domini ducis vel
suorum deputatorum in oppido Lovaniensi, et plura similia que jam juxta legem
federis Burgundorum sensu intellectam violata sunt et reparari non possunt, etc. »
(Mémoire du légat Onufrius, p. 113).

(5) ADRIEN
D'OUDENBOSCH, col. 1330.

(6) Ibidem, col.
1329.
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De Gerlache :
Histoire de Liège depuis César jusqu'à Maximilien de Bavière
Edition M. Hayez, pp. 195 et suiv. (Bruxelles, 1843) |
On convoqua les métiers au palais pour leur communiquer les conditions du traité que le
prince imposait aux Liégeois (1). C'est un monument
mémorable du terrible droit de la guerre au XVe siècle qui mettait à la merci du
vainqueur la personne et les biens du vaincu. On y voit comment un prince visant au
pouvoir absolu dépouillait savamment les communes de leurs franchises, de leurs lois, de
leurs tribunaux, de leurs remparts, de leurs armes et des signes mêmes de leurs
libertés, pour les placer sous sa domination arbitraire; et comment ce prince justifiait,
par l'abus de sa victoire, la haine profonde des vaincus contre son gouvernement.
Le préambule rappelle avec beaucoup de détails, en
reprenant les choses dès l'origine, les démêlés survenus entre Louis de Bourbon et
ceux de la cité, des villes et pays de Liége; la sentence portée par le St-Siège
à laquelle ils refusèrent d'obtempérer; les méfaits dont ils se rendirent coupables
envers leur seigneur; l'intrusion et l'usurpation de Marc de Bade; leur alliance avec un
grand roi à l'encontre du duc Philippe; les guerres qu'ils suscitèrent à la maison de
Bourgogne; les traités qui s'en suivirent toujours violés par eux; les hostilités des
Dinantais fomentées par les Liégeois; la réduction de ceux-là à à perpétuelle
merci; les damnables alliances des villes entre elles contre la teneur de leurs
serments; et enfin la bataille de Brusteim, qui les mit en la puissance du duc. « La
quelle chose véant (poursuit le duc), cognoissant leurs offenses et qu'ils
n'estoyent pas en état de nous résister; s'étant rendus comme vaincus; et leurs
corps, biens, priviléges, libertés et franchises mis en nostre pleine disposition et
voulonté, sauf seulement de bouter le feu et le pillage; et à cette fin ayant envoyé
aux champs audevant de nous grand nombre d'habitants en leurs simples chemises, deschaux,
et à testes nues; les quels estant à genoux, nous estant en armes, et nous ayant
présenté et délivré les clefs des portes de la dite cité, en nous suppliant en
l'honneur de Dieu avoir pitié d'eulx et les recevoir en notre grâce (2), etc., eu égard à leur obéissance envers nous et notre
cousin, aimant mieux faire grâce qu'user de rigueur, et après mûre délibération au
palais, en présence de l'évêque, des gens d'église, de tout le peuple et de plusieurs
nobles, avons prononcé la sentence ci-après... »
1° Sont abolis les tribunaux suivants : les 14 échevins;
les 12 alleus; les 12 des lignages; les XXII; les maîtres de la cité, les
jurés des vinables; les gouverneurs des métiers, qui sont au nombre de 64; les 10 hommes
de chaque métier qui font exécution réelle sur corps et biens; les commissaires, qui
sont au nombre de 16; les 32; les 6 de la foire; les 4 de la violette; l'anneau du
palais et de la paix Notre-Dame, si avant que la dite cour puisse atteindre le duc,
ses pays, seigneuries, ou sujets. En conséquence sont confisqués tous les
privilèges, chartes, titres, registres, etc., que ceux de la cité pouvaient avoir.
2° L'évêque instituera chaque année, au premier
jour de mai, au lieu et place des tribunaux ci-dessus, 14 échevins, qui à la semonce du
mayeur, également commis par lui, connaîtront dans la cité et les faubourgs de tous cas
civils et criminels. On pourra appeler de la sentence des échevins à l'évêque et à
son conseil.
3° Les échevins devront juger selon droit et raison
écrite, sans égard aux coutumes abusives du temps passé.
4° Chaque année, le 4 mai, les nouveaux échevins
prêteront au duc et à ses successeurs le serment qu'ils lui seront bons et obéissants,
sans entreprendre sur lui ni sur ses pays; et qu'ils le reconnaîtront comme souverain
avoué et gardien de la cité, des églises de Liége et de Looz...
5° Les échevins ne pourront étendre leur juridiction au
delà de la cité...
6° Le siège épiscopal et la cour spirituelle ne seront
plus en cette cité, vu que par ses grands crimes, offenses et maléfices, elle s'est
rendue inhabile à jamais l'avoir. Du consentement de l'évêque et du chapitre, le
duc ordonne que la cour spirituelle sera transportée à Trecht (Maestricht), Louvain et
Namur...
7° Sont abolis tous privilèges de bourgeoisie dans la
cité...
8° Sont abolis à toujours les 32 métiers. Chacun
pourra, sans payer charge, faire un ou plusieurs métiers, ainsi que bon lui semblera :
leurs banniéres, franchises, chartres, lettres et registres, seront rendus par eux.
9° Toutes alliances des villes entre elles, ou avec
ceux de la cité, sont annulées. Il leur, est sévèrement défendu d'en contracter à
l'avenir...
10° Le perron, qui est au marché de la cité, sera
enlevé, et monseigneur le duc en fera son plaisir. Jamais on ne pourra relever ledit
perron, ni en remettre un autre, en quelque lieu que ce soit de la cité, ni le faire
figurer dans les armes de Liége.
11° Est aboli l'office de fermeté établi pour
l'entretien des chaussées et ponts de la cité.
12° Toutes coutumes et usages introduits ou consentis par
la paix de Fexhe et autres, contre les libertés et franchises des églises et
personnes ecclésiastiques du diocèse de Liége, sont abolis.
13° L'évêque de Liége, ses successeurs et ceux de
la cité, ne pourront établir d'impôt sur les denrées montant ou descendant la
Meuse, sans le consentement des ducs de Brabant, comtes de Hainaut et de Namur.
14° Tous absents et fugitifs de la principauté sont
déclarés bannis, et leurs biens confisqués.
15° Les bannis pour crimes, soit des terres du duc,
soit de celles de l'évêque, ne pourront réclamer d'asile dans l'un ni dans l'autre
pays.
16° Seront confisqués, nonobstant tous usages contraires,
les corps et biens de ceux qui dans le territoire de Liége, commettront crimes de
lèze-majesté, ou autres attentats énormes contre l'évêque ou monseigneur le duc.
17° Seront confisqués au profit de monseigneur de
Liége, les héritages, terres et seigneuries situés hors de la banlieue de la cité,
appartenants à ceux qui ont tenu parti contraire à lui.
18° Ceux qui se sont emparés des joyaux et biens des
églises de Huy seront contraints à les rendre.
19° Ceux de la cité et du pays devront restituer à
monseigneur l'évêque les dépenses par lui faites pour les procès mus à la cour de
Liège, à Rome et ailleurs.
20° La sentence du pape sera observée et entretenue.
21° Les sujets et justices des cours, bans et échevinages
des pays du duc, comme les sujets de ses vassaux et ceux de son ancienne garde et
avouerie, lesquels par ci-devant ont usé de la loi de Liége, en sont exempts désormais.
Ils sont également dispensés de répondre à l'anneau du palais, au perron à Liège,
devant les vingt-deux, à la paix Notre-Dame et ailleurs.
22° Suivant le contenu du traité de St-Trond, ceux de la
cité et des pays de Liège et de Looz, payeront 6,000 florins pour l'érection d'une
chapelle en tel lieu qu'il plaira au duc.
23° Ceux de la cité et principauté de Liège ne pourront
jamais prendre les armes contre le duc ou ses successeurs, leurs pays et seigneuries. il leur
est pareillement défendu de s'armer contre d'autres pays, de forger artillerie et
munitions de guerre, de faire alliance avec aucun prince, sans le consentement du duc ou
de ses successeurs, sous peine de 200,000 florins du Rhin.
24° Ceux de la cité remettront au duc les traités qu'ils
ont faits contre lui.
25° Le duc et ses successeurs, ducs de Brabant et de
Limbourg, seront nommés gouverneurs et avoués souverains, héritables, généraux et
particuliers, des églises, des villes et pays de Liége et de Looz. Ceux de la cité seront
tenus de les servir envers et contre tous, s'ils en sont requis.
26° Tontes antres avoueries particulières sont
abolies...(3)
30° Pour rachat des personnes et des biens des manans
de la cité qui sont à la volonté de monseigneur, et pour les frais de la guerre,
ceux de Liége lui payeront comptant 120,000 lions d'or de 60 gros, monnaie de Flandre; et
cela indépendamment des sommes dont ils lui sont redevables en exécution des traités
conclus avec lui et avec le feu duc son père.
31° Les portes, murailles et fortifications de la cité seront
démolies, et les fossés remplis, « tellement que l'on y puisse par
tous costez entrer, comme en ung village ou ville champestre (4). » Ils ne pourront jamais être rétablis sans le
consentement du duc ou de ses successeurs.
32° Sans le même consentement, ne pourront être
construits ou réédifiés aucuns châteaux ou forteresses dans les villes de Liége et de
Looz...
36° Seront également démolis les murs, portes et
fortifications desdites villes, et les habitants d'icelles ne pourront porter armes
offensives...
43° Le duc et ses successeurs jouiront du tonlieu et des
rentes et cens dus à cause du pont d'Amercoeur.
44° En réparation de la mort de Jehan Charpentier et
d'autres personnes innocentes, ceux de la cité délivreront au duc douze personnes à
son choix pour en faire à son plaisir.
45° Tous jugements rendus pendant la guerre contre
ceux qui ont tenu le parti de monseigneur de Liége, sont annulés.
46° Les points du traité fait ci~devant avec le duc et
avec feu son père demeureront en leur force, en tant qu'il n'y est pas dérogé
ci-dessus. »
Telle fut la sentence dictée par Charles aux Liégeois. Le
26 novembre on réunit le peuple au palais, en présence de monseigneur Louis de Bourbon,
d'un grand nombre de gens d'église, de bourgeois de la ville et du pays, et de beaucoup
de grands seigneurs de la suite du duc. Charles fit lire par Mtre Jean Gros, le jeune, son
premier secrétaire, les conditions ci-dessus : « Après quoi, Pierre,
seigneur de Goux, son chancelier, fit plusieurs remontrances et demanda au peuple
assemblé, s'il voulait accepter et accomplir ladite sentence? Tous
répondirent, oui, oui! en levant leurs mains pour en faire serment. - Le
chancelier demanda ensuite à l'évêque, si c'était bien son gré et consentement? à
quoi il répondit, oui! Comme aussi le firent des chanoines de la grande église de
Liége. - Alors le duc dit à haute voix, aux bourgeois : qu'ils tinssent et accomplissent
loyalement ce qu'ils avaient juré, et qu'il serait d'eux bon protecteur et gardien. »
Par un autre acte du 28 novembre (5), Charles remet aux habitants de la terre et châtellenie de
Franchimont « les crimes, délits et maléfices dont ils se sont rendus
coupables en prenant les armes contre lui, mais aux conditions suivantes :
1° Qu'ils obéiront à leur évêque; à la sentence du
pape; à lui duc, comme étant leur avoué et gardien souverain; et au règlement qu'il a
porté touchant le gouvernement et la police du pays.
2° Qù'ils démoliront en déans un mois, tous leurs
boulevards et forts quelconques.
3° Qu'ils apporteront, dès maintenant, ès mains du sieur
de Humbercourt, son lieutenant général, et de messire Thierry de Boursset, sénéchal de
Limbourg, tous leurs bâtons à poudre, arbalètes, crennequins, bâtons à
main, et armures de toute espèce; sans pouvoir jamais en avoir d'autres qu'avec sa
permission. |
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(1)
Ce document, dont on conserve l'original dans les archives de Liège, est du 18 novembre.
Il en existe plusieurs autres copies sur parchemin, tant à Liège qu'à Bruxelles. Fisen
parle de cette pièce comme si elle avait disparu de son temps. Ni chapeauville, ni
FouIIon, ni Bouille ne semblent l'avoir eue sous les yeux. Ce n'est que dans le journal
d'un moine de St.-Laurent, appelé Adrianus de Veteri Busco, qui tint note des
principaux événements arrivés sous Heinsberg et sous Louis de Bourbon, que nous
trouvons un extrait assez fidèle des traités de 1465 et 1467. Je dois à l'obligeance de
M. Gachard, auteur des Analectes Belgiques, conservateur des archives du royaume,
des copies et des analyses littéralement extraites de ces actes importants et de
plusieurs autres pièces inédites. Je fais des vux sincères pour que le
gouvernement encourage ceux qui voudraient marcher dans la même voie que M. Gachard.
C'est le seul moyen de posséder quelque jour une histoire nationale intéressante et
vraie. Qu'on ne perde point de vue l'utilité d'un tel travail : l'histoire est la partie
expérimentale de la politique; la science qui fait le mieux connaître les besoins moraux
et matériels, le caractère indélébile et les institutions vitales de chaque peuple. Et
quel peuple doit être plus empressé de connaître les siennes que cette Belgique qui
vient enfin de prendre rang parmi les nations?

(2) Extrait textuel.

(3) Les articles omis se retrouvent dans le traité de St.-Trond
que nous avons rapporté.

(4) Extrait textuel.

(5) Extrait du même registre que le précédent.
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Godefroid Kurth :
La Cité de Liège au Moyen-Age
Edition L. Demarteau, T.III., pp. 276 et suiv. (Liège, 1909) |
Le
27
novembre, le
duc réunit le peuple au Palais, et là, en présence du prince-évêque, il lui fit
donner lecture de sa sentence. Celle de 1408 pouvait paraître clémente en comparaison.
Alors, Si l'on mettait à néant les institutions communales, on respectait au moins
l'intégrité et l'indépendance de la nation. Aujourd'hui, ce n'était pas seulement la
liberté de la Cité, c'était l'existence même de la patrie qui recevait le coup de
mort.
Toutes les autorités communales : Conseil, maîtres,
jurés, métiers, étaient supprimées d'un trait de plume avec toutes les institutions
qui dépendaient d'elles : les jurés des vinaves, les Dix hommes, les Vingt-deux
commissaires de la Cité, les Trente-deux, les Six de la Paix, les Quatre de la Violette.
L'enceinte fortifiée de Liège, avec ses tours et ses portes, était détruite «
tellement que l'on y puisse par tous costez entrer comme en ung village ou ville
champestre ».. Le Perron, cet emblème sacré des libertés publiques, était mis à la
disposition du duc. L'exercice des métiers devenait entièrement libre et chacun pouvait
avoir autant de compagnons qu'il voulait. La cour spirituelle était enlevée à la Cité
et transférée à Louvain, à Namur et à Maestricht, trois villes qui appartenaient au
duc, et on laissait prévoir même la translation du siège épiscopal. Douze hommes
étaient, en expiation du meurtre de Charpentier, livrés à Charles pour en faire son bon
plaisir.
Quant au pays, il passait sous l'autorité du duc,
qui se faisait son haut voué héréditaire avec un traitement annuel de deux mille
florins. Les échevins et le maïeur de Liège redevenaient annuels et prêtaient serment
au duc à Louvain; ils ne pouvaient plus juger selon les coutumes liégeoises, que le
vainqueur qualifiait de mauvaises coutumes, mais selon la loi écrite,
c'est-à-dire le droit romain; ils n'avaient plus de juridiction ni sur les sujets du duc,
ni sur le comté de Looz, et les appels étaient portés, non devant eux, mais devant le
conseil du prince. Les parties brabançonnes du diocèse ne relevaient plus ni du Tribunal
de la Paix ni de l'Anneau du Palais. La constitution nationale était atteinte au
cur par un article qui disait avec un mépris hautain : Est abolie la paix de
Fexhe et choses semblables. Le pays ne pouvait plus faire d'alliance sans le
consentement du duc et promettait de livrer à celui-ci tous les traités qu'il avait
conclus antérieurement (1). Il lui était
interdit de fortifier aucune ville sans le consentement du duc. Le duc avait le droit de
traverser la principauté en armes; sa monnaie y était reçue comme dans ses propres
domaines; les bannis des terres ducales étaient bannis également de Liège. Enfin,
d'énormes amendes étaient versées par la Cité et par les bonnes villes et les biens de
tous ceux qui avaient combattu contre le prince étaient confisqués au profit de
celui-ci.
Telle était la sentence dont les quarante-six articles,
lus à haute voix devant le peuple assemblé au Marché, retentissaient comme un glas
funèbre dans le cur des patriotes liégeois. Lorsque l'interminable lecture en fut
terminée, on demanda au public s'il acceptait cette sentence et on prit acte de sa
réponse affirmative. Le surlendemain, au Marché, le duc fit exécuter neuf des douze
hommes qui lui avaient été livrés en vertu de sa sentence; les trois autres, parmi
lesquels l'ancien maître Henri Solo, furent graciés mais bannis à perpétuité (2).
Les jours suivants furent consacrés à l'uvre de
démolition. Tandis que l'on continuait d'abattre les murailles de la Cité, les
confiscations suivaient leur cours; les biens des métiers étaient adjugés au prince,
ceux de Raze de Heers devenaient le lot de Humbercourt, lieutenant du duc, qui
s'installait dans la maison du tribun. Les Liégeois rapportaient chacun dans la chambre
de son métier leurs armes, que le duc distribuait à ses fidèles; lui-même se faisait
apporter les privilèges de la Cité et les jetait au feu (3).
Ce fut
alors, sans doute, que périt plus d'un acte qui avait survécu au désastre de 1408. Les
Bourguignons relièrent la Violette au Destroit par une passerelle aérienne et en
firent une annexe dans laquelle siégeait le Conseil du prince (4).
Mais de tous ces attentats à la majesté de la patrie,
aucun ne dut avoir pour les Liégeois l'amertume que leur causa l'enlèvement du Perron.
Déjà, par un brutal outrage que rien ne justifiait, le duc avait tenu à blesser tous
les Liégeois à la source même de leur patriotisme en appuyant au noble monument le
gibet auquel il fit suspendre un de leurs citains (5).
Maintenant il leur brisait
le cur en portant une main sacrilège sur le palladium national, que les
vainqueurs de 1408 eux-mêmes avait respecté. Il semblait qu'avec ce symbole chéri
c'était l'âme de la patrie qui était violemment arrachée de son corps. Pour que rien
ne manquât à l'humiliation des Liégeois, le duc voulut que le Perron fût placé à
Bruges devant la Bourse, au centre de l'affluence internationale, où tous les peuples
civilisés purent contempler l'orgueilleux trophée. Une inscription en latin et en
français commentait le sens de cette exhibition.
Voici ce que la française faisait dire au monument
prisonnier : |
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Je fus
Perron de Lige
Du duc Charles conquis;
Signe estoye que lige
Fut Lige et le pays (6).
Ne soit hons esbahy
Se suis chy pour mémoire :
Le franc ducq m'y a mis
En signe de victoire (7). |
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Quelle fut, au milieu de ces douleurs de la
patrie, l'attitude du prince-évêque? Louis de Bourbon ne sut pas hausser son cur
au niveau du grand devoir de miséricorde que lui imposait la détresse de son peuple.
Rentré à Liège le 3o novembre et amené processionnellement à Saint-Lambert, il vit se
prosterner devant lui les maîtres de la Cité et les doyens des Chapitres qui lui
crièrent merci, et il ne voulut pas se priver de jouer au Charles le Téméraire au lieu
de leur pardonner de bonne grâce et tout de suite, il ne le fit qu'après les avoir
accablés de reproches, et perdit ainsi jusqu'au mérite de son indulgence (8).
Le clergé montra plus de grandeur d'âme que son évêque.
Seul au milieu du silence de la consternation qui régnait dans le pays, il osa élever la
voix pour protester contre les atteintes portées aux libertés ecclésiastiques par la
sentence du duc. Forcé par celui-ci d'adhérer, il renouvela sa protestation en secret
par devant notaire, en attendant des jours meilleurs (9).
Tel fut ce
désastre dont un écrivain a dit que « oncques le pareil n'avoit esté vu ne ouy ne
trouvé en livre » (10). Il acheva la ruine de la
Cité, qui succombait sous le poids des amendes, Les Liégeois durent vendre jusqu'à leur
vaisselle et aux bijoux de leurs femmes, sans d'ailleurs parvenir à s'acquitter (11); et les agents bourguignons déployèrent une
rigueur extrême à faire rentrer les termes en retard (12). Il fallut que le Chapitre engageât tous ses biens pour
venir en aide à la patrie et les églises de Liège vendirent pour 24,000 florins de
rente sur leurs terres en Brabant (13). |
|
(1) Sur l'exécution de cette clause, v. Chastellain, t
v, pp. 218 et 219.

(2) Adrien, p. 187; Jean de Looz, p. 55; Comines. t. I, pp.
119-120. Celui-ci ne compte que cinq ou six victimes, mais Adrien est mieux informé. Nous
savons d'ailleurs par Comines que les victimes avaient mérité leur sort : c'étaient des
otages livrés à Charles an vertu dit traité d'Oleye, et que ce prince avait
généreusement remis en liberté contre la promesse de ne plus lui faire la guerre; mais,
à peine affranchis, ils s'étaient empressés de rompre cet engagement.

(3) Onofrio, p. 21 : Dux igitur, ipse jam victor, sublatis et
concisis vel exustis omnibus civitatis et oppidorum privilegiis -----

(4) Adrien, pp. 198-199. De même Humbercourt, au Pont d'île,
communique par une passerelle avec l'église des Dominicains. Le même, p. 197.

(5) « Et par enssi la ville et la perron estoient bien mis au bas quant
desus leur marchie et ou plus biau de leur ville on y fesoit la gibet
». Haynin, t. I, p.254.

(6) Je rétablis ainsi ces deux vers qui signifiaient : «
J'étais signe que Liège et le pays étaient liges, c'est-à-dire, libres. Ce jeu de mots
n'a pas été compris des copistes. Mlle Dupont donne :
Signe estoye que Lige
Fut vierge et le pays
ce qui n'a pas de sens. Il en est de même de la version de Henaux :
J'estoy singne que lige
Estoy et le pays.

(7) Il existe de cette inscription trois
versions, l'une, la plus génuine, dans le m. 724 de la Bibliothèque Nationale de Paris,
fonds Dupuy; l'autre, modernisée et altérée, dans un manuscrit du XVIe siècle
conservé à Cambrai (BCRH, t. III, p. 295). Une troisième version, également fort
altérée, se trouve dans un manuscrit du XVe siècle décrit par de Ram, p. XX. Les deux
premières ont été reproduites par Mlle Dupont dans son édition de Jean de Wavrin, t
Il, p 365. La troisième a été publiée par de Ram, p. 304. Le texte reproduit par
Henaux, t. Il, p. 159, est également fort altéré.
Quant à l'inscription latine, la voici
:
|
|
Desine sublimes in
auras tollere vultus
Nosce meo casu perpetuum esse nihil.
Nobilitatis ego Leodis venerabile signum
Gentis et invictae gloria nuper eram;
Sum modo spectaculum ridentis turpe popelli
Et testor Caroli me cecidisse manu. |
|
Adrien de
Budt, Chronicon, dans de Ram, p. 366; dom Plancher, t. IV, p. 358.
 |
(8) Jean de Looz, p. 55.

(9) Onofrio, p 20.

(10) Chastellain, t. v, p. 327.

(11) Le même, t. v, p. 316.

(12) Onofrio, p. 22.

(13) Onofrîo, p. 21; Adrien, pp. 189-193; Jean de Looz, pp.
54-55.
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H. Pirenne :
Histoire de Belgique,
éd. Henri Lamertin t. II, pp. 283 et suiv. (Bruxelles, 1903). |
La sentence du vainqueur (28 nov.1467) fut plus dure encore que celle qui avait frappé le
pays après la bataille d'Othée (1). Charles
savait que les Liégeois avaient exhorté Gand à une nouvelle révolte (2), et les troubles qui avaient éclaté à son avènement dans
cette ville, ainsi qu'à Bruxelles et à Malines, l'avaient décidé à affirmer d'une
manière éclatante la toute-puissance des souverains sur leurs sujets. Il était résolu
à montrer aux rebelles « barbe et visage de prince (3)
» et à terrifier par leur châtiment toute tentative future de résistance à sa
volonté. Il voulut qu'il ne restât plus rien de l'antique constitution liégeoise : il
prétendit la faire disparaître comme il avait fait disparaître Dinant. Non seulement il
anéantit toutes les institutions territoriales, mais il alla, dans l'orgueil de son
triomphe, jusqu'à substituer le droit romain au vieux droit coutumier du pays (4). Il n'y eut plus ni franchises, ni communes, ni
autonomie locale. Les métiers perdirent tout ensemble leurs droits politiques et leurs
monopoles industriels (5). L'absolutisme,
faisant table rase du passé dans le domaine constitutionnel, proclama prématurément,
comme pressé de rompre avec le moyen âge, l'entière liberté des professions.
Rien ne fut épargné pour rendre irrévocables la conquête et
l'asservissement du pays. Le perron, symbole séculaire de l'autonomie communale, fut
transporté à Bruges où il orna, comme un trophée, la place de la Bourse. Le duc exigea
le démantèlement de toutes les villes, ordonna que les échevins lui prêteraient
serment à l'avenir, défendit d'établir des péages sur la Meuse sans son assentiment,
divisa enfin l'évêché en trois districts rattachés à trois villes de ses États :
Maestricht, Louvain et Namur. Le titre de « souverain advoué et gardien » de Liége
qu'il s'attribua ne disait pas assez; en réalité, il devenait le souverain du pays.
Celui-ci n'était plus désormais qu'une annexe de ses domaines. L'évêque tombait au
rang d'un gouverneur bourguignon, et, pour lui assurer l'obéissance du peuple aussi bien
que pour le surveiller lui-même, Charles établit dans la cité l'un de ses plus fidèles
lieutenants, le sire de Humbercourt (6).
Louis de Bourbon rentra à Liége le 30 avril 1468. Esprit futile et léger,
il laissa Humbercourt gouverner à sa place et se contenta d'orner sa résidence et
d'organiser sa cour sur le modèle de celle de Bourgogne. Pendant que les murailles de la
cité tombaient sous la pioche, et que, pour payer les 120,000 lions d'or exigés par le
duc, les cotes d'impôt étaient septuplées, il s'occupait de débarrasser la façade de
son palais des échoppes qui s'y étaient accolées, s'entourait de musiciens, se donnait
une garde d'archers, et se faisait construire un yacht luxueux pour ses promenades en
Meuse {7). Si le peuple, privé de ses chefs et
terrorisé par la présence de Humbercourt, semblait se résigner au nouveau régime, des
centaines de bannis rôdaient cependant sur les frontières et attendaient impatiemment
l'occasion d'un coup de main. |
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(1) St. Bormans, Ordonnances,
t. I, p. 615.
(2) Adrien d'Oudenbosch, loc. cit., col. 1311. - De même. en
1452, Gand s'était adressé à Liége contre Philippe le Bon. Chron. des Pays-Bas,
loc. cit., p. 488.
(3) Chastellain, t. V, p. 284.
(4) « Les eschevins.... seront tenus de jugier les causes et
procès.... selon droit et raison escripte, sans avoir regart aux malvais stieles, usaiges
et coustummes selon lesquelz lesdis eschevins ont aultrefois jugiet ».
(5) « Et pourra cascun, sans payer charge, faire ung mestier ou
plusseurs mestiers à tel nombre de gens que bon lui semblera. »
(6) Quant à Raes, il s'enfuit en France où il mourut en 1477
conseiller et chambellan du roi. Commines, Mémoires, ed. Dupont, t. I, p. 133 n.
(7) Adrien d'Oudenbosch, loc. cit., col. 1327, 1328.
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