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La tentative des 600 Franchimontois
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Philippe de Commines dans J.A.C. Buchon
Choix de Chroniques et mémoires sur l'histoire de France.
A. Desrez, Libraire-Editeur, Livre second, pp. 54 à 56, (Paris,
1836) |
CHAPITRE
XII
Comment les
Liégeois firent une merveilleuse saillie sur les gens du duc de Bourgongne, là où luy
et le roy furent en grand danger.
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Or notez
comme un bien grand prince et puissant peut très-soudainement tomber en inconvénient, et
par bien peu d'ennemis, parquoy toute entreprises se doivent bien penser et bien
débattre, avant que les mettre en effect. En toute ceste cité il n'y avoit un seul homme
de guerre, sinon de leur territoire. Ils n'avoient plus ni chevaliers ni gentils-hommes
avec eux ; car si petit qu'ils en avoient, auparavant deux ou trois jours, avoient esté
tués ou blessés. Ils n'ayoient ni portes ni murailles ni fossés, ni une seule
pièce d'artillerie, qui rien vausist; et n'y avoit riens que le peuple de la ville, el
sept ou buit cens hommes de pied, qui sont d'une petite montagne au derrière de Liége,
appellée le païs de Franchemont ; et à la vérité, ont toujours esté très-renommés
et très-vallians ceux de ce quartier. Or se voyans dèsespérés de secours (vu que le
roy estoit là en personne contre eux) se délibérèrent de faire une grosse saillie, et
de mettre toutes choses en aventure ; car aussi lieu ils sçavoient bien qu'ils estoient
perdus. Leur conclusion fut, que par les trous de leurs murailles, qui estoient sur le
deniére du logis du duc de Bourgongne, ils sailliroient, tous les meilleurs qu'ils
eussent, qui estoient six cens hommes du païs de Franchemont : et avoient pour guide
l'hoste de la maison où estoit logé le roy, et aussi l'hoste de la maison où estoit
logé le duc de Bourgongne; et pouvoient venir par un grand creux d'un rocher, assez prés
de la maison de ces deux princes, avant qu'on les apperçust, moyennant qu'ils ne fissent
point de bruit. Et combien qu'il y eut quelques escoustes (1) au chemin, si leur sembloit-il bien qu'ils les tueroient, ou
qu'ils seroient aussi tost au logis comme enx. Et fesoient leur compte que ces deux hostes
les mèneroient tout droit en leurs maisons, où ces deux princes estoient logés, et
qu'ils ne s'amuseroient point ailleurs, parquoy les surprendroient de si près
qu'ils les tueroient, ou prendroient, avant que leurs gens fussent assemblés; et qu'ils
n'avoient point loin à se retirer; et qu'au fort, s'il falloit qu'ils mourussent pour
exécuter une telle entreprise, qu'ils prendroient la mort bien en gré; car aussi bien
ils se voyoient de tous poincts destruits, comme dit est. Ils ordonnérent outre, que tout
le peuple de la ville sailliroit par la porte, laquelle respondoit du long de la grande
rne de nostre fauxbourg, avec un grand heu (2),
espérant desconfire tout ce qui estoit logé en ce dit fauxbourg; et n'estoient point
hors d'espérance d'avoir une bien grande victoire, ou à tout le moins, et au pis aller,
une bien glorieuse fin. Quand ils eussent eu mille hommes-d'armes avec eux, de bonne
estoffe (3), si estoit leur entreprise bien
grande; toutesfois il s'en fallut bien peu qu'ils ne vinssent à leur intention. Et comnme
ils avoient conclu, saillirent ces six cens hommes de Franchemont par les brèches de
leurs murailles; et croy qu'il n'estoit point encore dix heures du soir; et attrapèrent
la pluspart des escoutes, et les tuèrent : et entre les autres y moururent trois
gentils-hommes de la maison du duc de Bourgongne. Et s'ils eussent tiré tout droit, sans
eux faire ouyr jusques à ce qu'ils eussent esté là où ils vouloient aller, sans nulle
difficulté ils eussent tué ces deux princes, couchés sur leurs licts. Derrière
l'hostel du duc de Bourgongne y avoit un pavillon, où estoit logé le duc d'Alençon (4) qui est aujourd'huy, et monseigneur de Craon (5) avec luy ; ils s'y arrestèrent un peu et
donnèrent des coups de piques au travers, et y tuèrent quelque valet-de-chambre. Il en
sortit bruit en l'armée, qui fut occasion que quelque peu de gens s'armèrent, au moins
aucuns se mirent debout. Ils laissèrent ces pavillons, et vindrent tout droit aux deux
maisons du roy et du duc de Bourgongne. La grange (dont j'ay parlé) où ledit duc avoit
mis trois cens hommes d'armes, estoit rasibus desdites deux maisons, où ils s'amusèrent,
et à grands coups de piques donnèrent par ces trous qui avoient esté faits pour
saillir. Tous ces gentils-hommes s'estoient désarmés n'avoit pas deux heures (comme j'ay
dit) pour eux rafraîchir pour l'assaut du lendemain; et ainsi les trouvèrent tous, ou
peu s'en faloit, désarmés; toutesfois aucuns avoient jeté leurs cuirasses sur eux, pour
le bruit qu'ils avoient ouy au pavillon de monseigneur d'Alençon; et combatoient iceux à
eux par ces trous, et à l'huis, qui fut totalement la sauveté de ces deux grands
princes; car ce délay donna espace à plusieurs gens de soy armer, et de saillir en la
rue. J'estoye couché en la chambre du duc de Bourgongue (qui estoit bien petite), et deux
gentils-hommes qui estoient de sa chambre, et au dessus y avoit douze archiers seulement,
qui faisoient le guet; et estoient en habillemens, et jouoient aux dés. Son grand guet
estoit loin de luy, et vers la porte de la ville. En effect l'hoste de sa maison attira
une bende de ces Liégeois, et vint assaillir sa maison, où ledit duc estoit dedans; et
fut cecy tant sondain qu'à grande peine pusmes-nous mettre audit duc sa cuirasse sur luy;
et une sallade en la teste, et incontinent descendismes le degré pour cuider saillir en
la rue. Nous trouvasmes nos archiers empeschés à deffendre l'huis et les fenestres
contre les Liégeois; et y avoit un merveilleux cry en la rue. Les uns : «Vive le roy! »
les antres : «Vive Bourgougne! » et les autres : «Vive le roy, et tuez! » et fusmes
l'espace de plus de deux patenostres avant que ces archiers pussent saillir de la maison,
et nous avec eux. Nous ne sçavions en quel estat estoit le roy, ni desquels il estoit (6), qui nous estoit grand doute (7). Et incontinent que nons fusmes hors de la maison, avec deux
ou trois torches en trouvasmes aucunes autres; et vismes gens qui se combatoient tout à
l'environ de nous; mais peu dura, car il sailloit gens de tous costés venans au logis du
duc. Le premier homme des leurs qui lut tué, fut l'hoste du duc, lequel ne mourut pas
sitost; et l'ouys parler : ils furent tous morts, ou bien pou s'en falut.
Aussi bien assaillirent la maison du roy; et entra son boste
dedans; et y fut tué par les Escossois, qui se montrèrent bien bonnes gens; ils ne
bougèrent du pied de leur maistre, et tirèrent largement flesches, desquelles ils
blessèrent plus de Bourguignons que de Liégeois. Ceux qui estoient ordonnés à saillir
par la porte, saillirent; mais ils trouvérent largement gens au guet, qui jà s'estoient
assemblés, qui tost les reboutèrent, et ne se montrèrent pas si experts que les autres.
Incontinent que ces gens furent ainsi reboutés, le roy et ledit duc parlèrent ensemble;
et pouce qu'on voyoit beaucoup de gens morts, ils eurent doute que ce ne fussent des leurs
; toutesfois peu s'y en trouva, mais de blessés beaucoup. Et ne faut point douter que,
s'ils ne se fussent amusés en ces deux lieux (dont j'ay parlé) et par espécial à la
grange, où ils trouvèrent rèsistance, et eussent suivi ces deux hostes, qui estoient
leurs guides, ils eussent tué le roy et le duc de Bourgongne : et croy qu'ils eussent
desconfit le demourant de l'ost. Chacun de ces deux seigneurs se retira en son logis,
très esbahy de cette hardie entreprise; et tost se mirent en leur conseil à sçavoir
qu'il seroit à faire le lendemain, touchant cet assaut qui estoit dèlibèré : et entra
le roy en grand doute, et en estoit la cause, qu'il avoit peur que, si ledit duc failloit
à prendre cette cité d'assaut, le mal en tomberoit sur luy, et qu'il seroit on danger
d'être arresté, ou pris de tous poincts, car le duc auroit peur, s'il partoit, qu'il ne
luy fist la guerre d'autre costé. 1cy pouvez voir la misérable condition de ces deux
princes, qui par nulle voye ne se sçurent assurer l'un de l'autre ; ces deux icy avoient
fait paix finale, n'y avoit pas quinze jours, et juré si solemnellement, de loyaument
l'entretenir; toutesfois la fiance ne s'y pouvoit trouver par nulle voye. |
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(1)
Vedettes, gardes avancées.

(2) Huée, bruit.

(3) C'est-à-dire de bonne qualité, gens aguerris.

(4) René, duc d'Alençon.

(5) George de la Tremouille.

(6) Le duc de Bourgogne ne se fiait pas au roi et craignait avec quelque
raison qu'il ne se fût joint aux Liégeois.

(7) C'est-à-dire ce qui leur donnait grand sujet de crainte.
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Joseph Daris
Histoire du diocèse et de la principauté de Liège pendant le XVe siècle,
Edition Demarteau, pp. 465-466. (Liège, 1887)
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Le jeudi 27
octobre, le duc Charles arriva le matin sur les hauteurs de Sainte-Walburge avec le Roi de
France et le reste de son armée. Dans la cité, Gilles de Lens, Goswin de Streel, Vincent
de Buren et les autres chefs, prévoyant qu'elle serait livrée au pillage, puis
incendiée, si on ne parvenait à calmer le duc Charles, prirent la résolution, en cas
d'insuccès, de l'incendier eux-mêmes pour empêcher les Bourguignons de la piller. Ils
firent, en même temps, prier le clergé d'invoquer la médiation du prince en faveur de
sa cité. Louis de Bourbon négocia pendant deux jours et il fit espérer aux Liégeois
que la ville ne serait, ni pillée, ni incendiée et que les coupables seuls seraient
punis, s'ils se livraient au duc et remettaient leurs personnes et leurs biens à sa
disposition. Le duc Charles était, sans doute, dans l'hésitation, car il s'abstint
pendant trois jours de donner l'ordre de l'attaque. A Liège, les propositions du duc et
les conseils du prince de les accepter ne furent point approuvés par ceux qui
n'espéraient rien; et il est possible que les bourgeois paisibles et innocents n'ont pas
été mis à même de les approuver. L'hésitation du duc Charles cessa, dès qu'il eut
été lui-même l'objet d'une attaque nocturne. Le samedi soir, 29 octobre, Goswin de
Streel conçut le projet d'aller enlever le duc et de ne le rendre à la liberté que
moyennant de favorables conditions de paix. Il prit avec lui trois cents hommes bien
déterminés, dit Adrien (1). Par des sentiers
détournés, ils gagnèrent les hauteurs de Sainte-Walburge et pénétrèrent jusqu'à la
maison où était logé le duc. Ils furent reconnus par les gardes et des femmes, surtout
à leur langage.
L'éveil fut immédiatement donné. Les troupes de Charles furent bientôt
sur pieds. Les cinq cents gardes de corps repoussèrent vivement les attaques des
Liégeois, non sans perdre une vingtaine des leurs. Les Liégeois, de leur côté,
vendirent chèrement leur vie. Goswin de Streel et la plupart de ses compagnons furent
tués; les autres parvinrent à s'enfuir. (v. ADRIEN et
ONUFRIUS.) |
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(1)
Les historiens des temps postérieurs disent communément que c'étaient six cents Franchimontois.
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De Gerlache :
Histoire de Liège depuis César jusqu'à Maximilien de Bavière
Edition M. Hayez, pp. 211 et suiv. (Bruxelles, 1843) |
Il ne restait d'hommes valides dans toute la cité que 600 franchimontois (1), avec quelques proscrits, et deux braves capitaines nommes
Vincent de Bueren et Georges de Strailhe (2), dont
nous avons déjà parlé : c'étaient d'anciens compagnons d'armes de Jean de Ville, qui
avaient combattu vaillamment à Brusthem et partout où les Liégeois se distinguèrent.
Ils rassemblèrent leur petite troupe et lui dirent : « Liége n'existera peut-être plus
demain : elle sera détruite comme Dinant, et son pauvre peuple sera traité comme les
Dinantais : elle ne saurait éviter son sort si vous l'abandonnez. Quant à vous, les
forêts des Ardennes vous sont toujours ouvertes; il vous est facile d'échapper aux
Bourguignons. Mais vous savez ce que c'est que l'exil; et peut-être penserez-vous comme
nous qu'il vaudrait mieux mourir ici pour son pays que de périr de faim et de froid dans
les forêts, ou de manger le pain amer de l'étranger !... Que ne pouvons-nous tenter un
dernier coup ! -- Nous le pouvons (s'écrièrent à la fois tous les franchimontois)! et
si nous n'avons une belle victoire, nous aurons du moins une bien glorieuse mort (3) ! -- Puisque vous êtes des hommes, répliquèrent
Strailhe et Bueren, soyez ici avec vos armes, ce soir, à dix heures ! » A l'heure
convenue, ils arrivèrent au rendez-vous, munis de leurs lourdes piques; ils y trouvèrent
les deux hôtes des maisons occupées par le roi et le duc, qui devaient leur servir de
guides... Ils se glissent en silence, à travers leurs remparts à demi-ruinés, vers les
hauteurs de Ste-Walburge; escaladent aisément les mauvaises palissades en planches qui
couvraient la ville de ce côté; gravissent les sommités de la montagne en faisant
divers détours et en cherchant les endroits les plus sinueux pour dérober leur marche
aux ennemis; évitent les corps avancés des bourguignons; traversent une partie de
l'armée sans coup férir; surprennent et égorgent en passant quelques sentinelles;
s'attachent un instant au pavillon du duc d'Alençon derrière le logis du duc de
Bourgogne et essaient de le forcer; puis voyant qu'on s'y met en défense, ils
l'abandonnent; puis réprimandés par leurs guides, qui s'effraient de leurs retards, ils
se précipitent vers les deux chétives habitations qui abritaient Charles de Bourgogne et
le roi de France.
Malheureusement les 500 bourguignons que Charles avait placés dans la grange
entendent quelque rumeur pendant que les liégeois s'arrêtent au quartier du duc
d'Alençon. Ils se lèvent en sursaut et s'arment au hasard. Les liégeois surpris, et ne
comptant pas toutefois qu'il y eût dans cette espèce de citadelle une si forte garnison,
les attaquent à grands coups de piques à travers les crénelures de leurs
murailles, et en même temps ils cherchent à forcer les logis des princes; mais la
résistance est plus vive qu'ils ne l'avaient prévu. Les uns crient vive Bourgogne !
les autres, vive le roi ! et tuez !
Bientôt toute l'armée est en émoi : chacun se dirige vers le lieu où il a entendu
du bruit. Charles et Louis n'ayant pas pris de repos depuis plusieurs jours, s'étaient
mis au lit et dormaient profondément pour se refaire en attendant l'assaut du lendemain.
Le duc n'avait avec lui que douze archers qui jouaient aux dés dans une chambre au-dessus
de la sienne. Louis était gardé par ses fidèles écossais. Charles, brusquement
réveillé, endosse à la hâte son haubergeon et veut descendre dans la rue où l'on se
battait aux flambeaux avec un vacarme et une confusion extrêmes; il trouve ses archers
occupés à défendre la porte, non sans peine, contre les assaillants, et il ne sort
point. On ne savait dans cette mêlée à qui l'on avait affaire, ce qui augmentait encore
la terreur. Les bourguignons éprouvèrent des alarmes d'autant plus vives, qu'ils
soupçonnèrent d'abord quelque nouvelle trahison de la part de Louis XI; et les
liégeois, qui l'avaient prévu, cherchaient à provoquer des méprises en criant à force
: vive le roi! vive la France!
De leur côté les écossais défendaient vaillamment leur maître, et
tirant au hasard, ils tuaient indistinctement liégeois et bourguignons. Les deux
conducteurs des franchimontois tombèrent malheureusement des premiers. Les liégeois
redoublèrent d'efforts; cependant dès que l'un d'eux touchait le seuil fatal, il était
abattu. Ceux qui le suivaient, frappaient à leur tour; mais peu nombreux, et combattant
sur plusieurs points à la fois, ils voyaient leurs rangs de plus en plus s'éclaircir,
tandis que leurs ennemis se renforçaient de toutes parts. Enfin cette poignée de braves,
enveloppée, accablée sous le poids d'une armée nombreuse, succomba jusqu'au dernier,
après avoir immolé une grande multitude d'ennemis. On dit que la nuit n'a point de honte
: cependant aucun ne voulut fuir; ils avaient juré de vaincre ou de mourir, et ils
moururent.
Ainsi se termina ce fait d'armes comparable à tout ce que l'antiquité et
les temps modernes offrent de plus héroïque. Si les franchimontois eussent été droit
aux logis du roi et du duc sans s'arrêter, on ne doute pas qu'ils n'eussent facilement
tué, ou fait prisonniers ces deux princes : Comines croit même qu'ils eussent aussi
déconfit le demeurant de l'armée. Toutefois pour ceux qui jugent de la grandeur
d'une entreprise, non par le succès, mais par la hardiesse et l'intrépidité de ceux qui
la conçoivent et l'exécutent, la gloire d'un si beau dévouement reste tout entière à
ses auteurs; et il n'est pas au pouvoir de la fortune de la leur ravir. |
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(1)
Comines dit 7 ou 8 Cents; Foulon 500; une sorte de tradition consacrée porte 600.

(2) Ou Josse.

(3) Ils faisaient leur compte que s'il fallait qu'ils
périssent pour une telle entreprise, ils prendraient la mort bien en gré... Et
n'étaient point hors d'espérance d'avoir une bien grande victoire, ou à tout le moins
et au pis aller une bien glorieuse fin. Comines.
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Godefroid Kurth :
La Cité de Liège au Moyen-Age
Edition L. Demarteau, T.III., pp. 320 et suiv. (Liège, 1909) |
On était le samedi
29 octobre.
Cernée par un ennemi nombreux et bien équipé, abandonnée de la plupart de ses
défenseurs, dont les uns étaient morts et les autres en fuite, n'ayant plus ni remparts,
ni armes, ni munitions, la Cité allait devenir la proie de ces horribles hordes de
mercenaires qui furent du XIVe au XVIIIe
siècle la honte de l'Europe civilisée. Déjà, n'ayant
plus entre eux et la fête du carnage que l'épaisseur d'un mur, les soldats bourguignons
« hennissaient après le butin », selon la forte expression d'un chroniqueur, et
s'enivraient à l'idée des voluptés sans nombre que leur réservait le sac de la ville
agonisante. Le pillage, l'incendie, le massacre, le viol, le sacrilège, l'orgie, tout ce
que la brute humaine subitement déchaînée peut se permettre d'inouï et de monstrueux
surgissait dans cette nuit de rêve et de fièvre pour caresser l'imagination des
assiégeants et plonger dans une stupeur affolée l'esprit des assiégés. Encore quelques
heures, et sur la Cité passerait la tourmente meurtrière après laquelle il ne devait
plus rien rester de Liège ni des Liégeois.
C'est à ce moment solennel qu'un exploit d'une fabuleuse
audace fut sur le point de tout sauver.
L'auteur en était ce hardi et entreprenant Gossuin de
Streel, que nous avons rencontré auparavant parmi les plus exaltés des révolutionnaires
liégeois. Les splendides qualités de cette nature de héros, paralysées ou perverties
dans les tristes conflits de la guerre civile, allaient s'épanouir avec un éclat
magnifique dans sa dernière entreprise, inspirée par le patriotisme le plus pur et le
plus élevé. S'inspirant de l'exemple de Jean de Wilde, il imagina un de ces coups de
main qui étaient, depuis un mois, la dernière ressource des défenseurs de la Cité.
Le plan, habilement conçu, paraît avoir été suggéré
à Gossuin de Streel par les révélations qu'étaient venus faire à Liège les
propriétaires des deux maisons où étaient logés le duc et le roi. Ce fut pour Gossuin
un trait de lumière. Connaissant parfaitement la configuration du terrain et renseigné
maintenant, avec une exactitude parfaite, sur la place précise qu'y occupaient les deux
chefs de l'ennemi, il arrêta immédiatement les grandes lignes de son projet. Pénétrer
par surprise dans le camp bourguignon et jusqu'au logis du duc et l'enlever ou au besoin
le tuer dans son sommeil, pendant que d'autre part une diversion faite contre
l'avant-garde bourguignonne empêcherait celle-ci de venir à la rescousse, telle était
la donnée maîtresse (1) Chargeant Vincent de Buren
de faire la diversion, Gossuin se réserva la partie principale de l'entreprise, qui
consistait dans l'attaque du camp de Charles (2).
Celui-ci, campé devant la porte Sainte-Walburge, avait
son flanc droit protégé par les hauteurs abruptes qui portaient le nom significatif de
Falconpire, et dont le vocable a passé de nos jours au ravin sous la forme altérée de
Fond-Pirette (3). Beaucoup plus escarpées alors, la
houillère de Sainte-Walburge n'ayant pas encore comblé de ses déchets le val en
question (4), elles formaient une défense naturelle
à peu près inexpugnable. C'est de ce côté, le seul qui ne fût pas surveillé, que
Gossuin de Streel décida d'attaquer le camp. Il espérait, après avoir gravi les flancs
du ravin, pénétrer d'emblée dans le logis du duc, et s'emparer de lui mort ou vif avant
que l'alarme fût donnée (5).
Les
propriétaires des maisons où logeaient le duc et le roi s'offraient à lui servir de
guides.
Tous les rôles étant ainsi distribués et les principales
dispositions arrêtées, Gossuin rassemble le soir ses soldats. Ils étaient au nombre de
plusieurs centaines (6), la plupart de ce pays de
Franchimont dont la fidélité obstinée au malheur restait la dernière consolation de la
Cité (7). Sortant par la porte Sainte-Marguerite (8), d'où leur mouvement échappait à la surveillance
de l'ennemi, ils pénètrent dans le Fond-Pirette, qu'ils remontent jusqu'au pied de la
côte escarpée sur laquelle était assis le camp bourguignon. Ils grimpent comme des
chèvres aux flancs de cette côte et, s'aidant des pieds et des mains, parviennent au
haut du plateau.
L'armée bourguignonne, harassée de fatigue et pleine de
sécurité, était plongée dans un profond sommeil. C'était la première fois depuis
trois jours et quatre nuits, que les soldats avaient passés, dit l'un d'eux, «
toujours armés, sans dormir et peu mengier, et
nos chevaulx loigiés à la pluye, soubs les arbres et jardins » (9).
Ce soir,
tout danger semblant écarté, le duc avait ôté ses armes et permis à ses soldats de se
désarmer aussi « pour eux refreschir ». Le repos des assiégeants était protégé par
les sentinelles et les avant-postes qui, entre le camp et les murailles de la ville,
n'eussent pas permis à un être vivant d'approcher sans essuyer une bruyante fusillade (10). A droite, l'abîme avait semblé une défense
meilleure encore, puisque aucune précaution n'avait été prise de ce côté contre un
invraisemblable danger.
Devant nos héros, dans une prairie, des lavandières se
chauffaient autour d'un grand feu. Au-delà, en face d'eux, la tente du duc d'Alençon.
Derrière celle-ci, deux maisons : l'une occupée par le roi et par sa garde écossaise,
comprenant une centaine d'hommes, l'autre occupée par le duc. Entre ces deux maisons
s'étendait une vaste grange où Charles, toujours défiant à l'endroit de son beau
cousin, avait jeté un gros de ses gens d'armes, « la fleur de sa maison ». Pour leur
permettre de mieux observer ce qui se passait, il avait percé les murs de cette grange de
larges meurtrières.
Les premiers Liégeois qui avaient débouché sur le
plateau, feignant d'appartenir à l'armée du duc, dont ils portaient le sautoir sur leurs
habits, étaient entrés en conversation avec les femmes en attendant que leurs camarades
les eussent rejoints. Mais leur langage les trahit, et l'une des femmes communiqua ses
soupçons à ses compagnes. Aussitôt, se voyant découverts, les Liégeois tombent
l'épée à la main sur ces malheureuses, qu'ils égorgent. L'une d'elles se précipite
dans un fossé rempli d'eau et pousse de grands cris qui donnent l'alarme. On n'a plus le
temps de se concerter : les uns se jettent sans retard sur la tente du duc d'Alençon,
d'autres vont ferrailler contre les hommes d'armes de la grange, d'autres enfin, sous la
conduite de leurs guides, poussent droit jusqu'au logis du duc et du roi. Charles était
au lit; aidé de Comines, qui couchait dans sa chambre avec deux autres gentilshommes, il
revêt à la hâte sa cuirasse, met son casque et descend précipitamment par derrière,
pendant que ses douze archers, qui gardaient le rez-de-chaussée en jouant aux dés,
reçoivent vigoureusement les assaillants (11). De
leur côté, les Ecossais du roi défendent leur maître, et leurs flèches vont percer
indifféremment Bourguignons et Liégeois. Une mêlée terrible s'engage dans les
ténèbres. Aux cris de Vive Bourgogne! poussés par les gens du camp, répondent
ceux de Vive le Roi! poussés par les Liégeois pour dérouter l'ennemi, et ces
cris se croisent dans les airs avec le bruit de la mousqueterie et les plaintes des
blessés et des mourants. Bientôt, à la lueur de l'incendie qui vient de prendre à
plusieurs tentes, les Bourguignons s'aperçoivent du petit nombre des assaillants et les
repoussent avec plus d'entrain. Beaucoup de Liégeois tombèrent les armes à la main; les
autres voyant le coup manqué, regagnèrent la ville, Gossuin à leur tête (12).
La mauvaise fortune de la Cité avait voulu qu'une
entreprise si
bien concue échouât à la
dernière heure devant un contretemps fortuit, et que la diversion sur l'avant-garde
n'eût pas lieu, on ignore pourquoi (13).
Tel est l'épisode célèbre dans l'histoire qu'on appelle
le dévouement des six cents Franchimontois : « Pour ceux, dit un historien, qui jugent
de la grandeur d'une entreprise non par le succès, mais par la bardiesse et
l'intrépidité de ceux qui la conçoivent et l'exécutent, la gloire d'un si beau
dévouement reste tout entière à ses auteurs, et il n'est pas au pouvoir de la fortune
de la leur ravir » (14). |
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(1)
C'est au cardinal Piccolomini, p. 380, que nous devons la connaissance de ce plan.
Comines, t, I. p. 159, et Thomas Basin, t. Il, p. 200, n'en ont qu'une vague notion, et
les autres chroniqueurs sont muets sur l'intérêt stratégique de l'entreprise.

(2) Sur le coup de main de Gossuin de Streel,
v. Adrien. p. 215; Onofrio, pp. 172-173, avec le passage correspondant d'Ange de Viterbe;
Comines, t. I, pp. 158.162; Haynin, t. Il, pp. 76-77; les lettres d'Antoine de Loisey et
de Jean de Masilles, dans BCRH, t. III. pp. 29 et 31; viennent ensuite des témoins
de second ordre comme Piccolomini, p. 380; Jean de Looz, p. 6o; Thierry Pauwels, p 220;
Henri de Mericâ, p. 177 ; Thomas Basin, t. Il, p. 200. M J. Demartesu est l'auteur d'un
travail intitulé Les six cents Franchimontois dans Les Conférences de
la Société d'art et d'histoire de Liège, 5e série (1892), dont je m'écarte sur
quelques points; v. aussi Gobert, t. I, p. 549; G. Ruhl, L'ezpédition des
Franchimontois à Sainte -Walburge dans BSAHL, t. IX
1895.

(3) V. Gobert, t. I, p 487. Cet auteur se trompe d'ailleurs quand il
écrit: « Falkonpire ne peut avoir d'autre interprétation que faucon de
pierre. C'est évidemment d'une enseigne, un faucon de pierre, distinguant jadis une
maison de la localité, que celle-ci aura tenu son nom, comme cette autre dite Falconpré.
» Falconpire signifie en réalité la même chose que : La
roche aux faucons, et exprime par là, d'une manière saisissante et pittoresque, l'aspect
qu'avaient alors les lieux.

(4) J. Demarteau, p. 89 : « Ni la grand'route qui longe à
précent les remparts de Hocheporte et des Anglais, ni la rectification du Fond-Pirette
n'existaient alors, ni la houillére de Sainte-Walburge n'avait comblé des déchets de
son exploitation le val aujourd'hui nommé Fond-Pirette. Ce fond s'ouvrait donc comme un
véritable abîme.

(5) Nos sources sont d'accord sur cet itinéraire, le seul possible dans
l'occurence. « Fixivit Goes de Strailhe par valles montium - -- et pervenit
a retro usque ad tentoria ducis. » Adrien,
p. 215.
« Per valles et terrarum devia pervenerunt usque ad tentoria ducis ». Jean
de Looz, p. 6o.
« Per vineas et quaedam invia satis aspera loca sibi nota, hostibus vero
incognita ». Thomas Basin, t. Il, p. 200.
« Par un grand creux de rocher assez près de la maison de ces deux princes
(Charles et Louis Xl). » Comines, t. I, p. 159.
« Par voies secrétes et couvertes en prenant bien lon tour arrière »,
Havnin, t. Il, p. 76.

(6) Le chiffre traditionnel est celui de 6oo, qu'a rendu classique en
quelque sorte l'autorité de Comines, t. I, p. 158; de même Wavrin, Il, 387. Adrien, p.
215, et Jean de Looz, p. 6o, parlent de 3oo; Thierry Pauwels dit 3oo à 400, (quadraginti
(lisez quadringenti) vel quingenti) et non 3o à 40 comme la lui font dire erronément la
plupart des historiens; Basin, t. Il, p. 200, dit 400. Si Onofrio, p. 172, suivi par Ange
de Viterbe, parle de quelques milliers, c'est qu'il pense aux Liégeois qui devaient
coopérer à la sortie du côté de Sainte-Walburge, et que Thomas Basin, lui aussi,
évalue à 4.000.

(7) Sur ce point, nous avons le témoignage formel de Comines,
t. I, pp. 158-159, qui ne se laisse pas écarter par les raisonnements de M. J. Demarteau,
et qui est d'ailleurs singuliérement confirmé par deux passages d'Adrien, p. 210 et 212,
où l'on voit les Franchimontois, appelés par la Cité, entrer à Liège vers le 20
octobre et participer au coup de main de Jean de Wilde le 26.

(8) Jean de Looz, p. 6o, dit expressément que la sortie eut lieu par la
porte Sainte-Marguerite, et ce renseignement, que nos autres sources n'ont point pensé à
nous conserver, ne saurait avoir été inventé, car où puisé, s'il n'était
authentique? La porte Sainte-Marguerite était la seule possible; par Hocheporte, on
aurait été aperçu du camp bourguignon avant de pénétrer dans le Fond-Pirette; par
Sainte-Walburge, on se serait heurté d'emblée aux sentinelles et aux avant-postes de
l'ennemi. Dire avec Comines, t. I, pp. 159 et 160, que les Liégeois sortirent par les
brèches de leurs murailles, c'est de la rhétorique : un pareil itinéraire ne laissait
pas d'être difficile, et on se demande pourquoi les Liégecis auraient voulu gravir des
tas de pierres ou des murs ruinés pour sortir, alors qu'ils avaient des portes qui
restaient libres. Quant à l'itinéraire que fait suivre à nos héros Bovy, Promenades
historiques au pays de Liège, t. I, p. 29, il suffit de faire remarquer que cet
auteur, qui n'est pas historien, a confondu le coup de main de Jean de Wilde avec celui de
Gossuin de Streel.

(9) Masilles, dans BCRH, t. 111 (1840), p. 32.

(10) « Cheste nuit, le sieur de Gapannes fasoit les acoutes, mais
onques ne luy ne ses gens ne seurte ne ne s'aperchurte en riens de leur venue.. » Haynin,
t. Il, p. 77.

(11) Comines, t. I, p. 161, dit que ces archers étaient au-dessus
de la chambre du duc; c'est évidemment au--dessous qu'il aura voulu écrire,
et je me conforme ici à l'interprétation de Henrard, p. 90.

(12) On a redit, toujours sur la foi de Comines, t. I, p. 162, que
tous furent tués. Mais nous savons le contraire par les autres sources. Adrien écrit, p.
215 : multi eorum fuerunt occisi, alii evaserunt. Onofrio dit, p. 173 : Leodienses passim
incolumes in civitatem se receperunt. Selon Haynin, t. Il, p. 77, dans un passage
d'ailleurs corrompu, il n'aurait péri que 14 hommes. Nous retrouvons Gossuin de Streel
dans les derniers combats du lendemain, et ce n'est pas cet homme intrépide qui aurait
laissé massacrer tous ses hommes sans partager leur sort.

(13) Adrien, p. 216, accuse les chefs (capitanei) de cette
expédition d'avoir fui la ville avec armes et bagages après s'ètre gorgés dans les
tavernes, en abandonnant à la vengeance des Bourguignons les innocents qui payèrent pour
eux. Il ajoute plus loin, p. 217 : Proh dolor! tantum homicidae pro majori porte fugerunt
et cives ac simplices trucidati sunt et capti et abducti. Cette accusation est inique,
particulièrement en ce qui concerne Gossuin de Streel et Vincent de Buren, qui
combattaient encore le lendemain dans le quartier de l'île, et elle pèche d'ailleurs par
une grande invraisemblance interne, comme il est facile de le démontrer.

(14) De Gerlache, p. 233.
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F. Magnette :
Précis d'histoire Liégeoise,
1re éd., Vaillant-Carmanne, p. 151. |
Tentative
désespérée
des
600 Franchimontois.
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La veille du
jour fixé pour l'assaut final, le 29 octobre au soir, se déroula donc cet épisode fameux dans notre histoire sous le nom traditionnel de Dévouement des
6oo Franchimontois. |
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En réalité, il est difficile d'évaluer exactement le nombre des soldats
qui entouraient Gossuin. Le
chiffre de 600 est celui donné par Ph. de Commines, qui fut un témoin oculaire du combat
et tenait ses renseignements de celui-là même qui servit de guide aux assaillants.
Quant à la qualité et à la nationalité des « héros », plus d'un
historien pensent que les Liégeois n'auraient pu laisser à des étrangers, si
sympathiques leur eussent-ils été, la gloire de délivrer seuls leur patrie ; et ils
estiment que par Franchimontois, il faudrait entendre ceux des fugitifs ou proscrits
liégeois qui avaient trouvé asile au pays de Franchimont et en étaient récemment
revenus. Cette question si intéressante n'a pas encore reçu de solution définitive.
Notons enfin que le haut fait d'armes des « Franchimontois » resta
longtemps encore ignoré ou sans avoir attiré spécialement l'attention. Ce n'est qu'au
XVlIle siècle que l'on vit enfin se répandre un peu la connaissance de ce mémorable
événement, qu'on parut en comprendre la tragique beauté.
Au XIXe siècle seulement, nos historiens (Dewez, Villenfagne, de Gerlache,
Polain (1)) « claironnèrent » la renommée des
600 Franchimontois et « désormais le coup de main de Sainte-Walburge devint un épisode
classique de notre histoire nationale et l'on commence à se disputer l'honneur de cette
chevaleresque équipée ». (E. Fairon, Les Six Cents Franchimontois, dans
Wal!onia, 1914.) |
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Cet exploit d'une « fabuleuse audace »,
héroïque et fol à la fois, ce dernier exploit de la cité expirante ne réussit point,
on le sait. Il ne servit qu'à la priver de ses derniers défenseurs et à lui réserver
un sort encore plus affreux. Le lendemain, 30 octobre, les ennemis entrèrent dans la
place, sans presque coup férir : Vincent de Bueren et Gossuin de Streel, échappés au
massacre de Sainte-Walburge, firent des prodiges pour arrêter l'envahissement de la
ville. Les vaincus ou bien succombèrent ou bien s'enfuirent comme ils purent (2). Les riches bourgeois et le petit peuple avaient
déjà disparu ; les pauvres gens seuls étaient restés et s'étaient réfugiés dans les
églises. |
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(1) Lire aussi
dans le recueil de D'Awans et Lameere, Il, 34 à 38, le récit qu'en fait Michelet.
(2) Ce fut le cas de Streel et de Bueren. Celui-là tomba bientôt dans une
lâche embuscade que lui tendit Louis de la
Marck et fut fait prisonnier. Quant à son compagnon de lutte il eut la tète tranchée à
Bruxelles, le mois suivant.
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M.L. Polain :
Histoire de l'ancien pays de Liège,
Imprimerie J. Ledoux, T. II., pp. 374 et suiv. (Liége, 1847) |
» Le 27 octobre, le duc
vint s'établir avec le corps sous ses ordres près de Ste.-Walburge, et prit son quartier au
milieu du faubourg. Le roi de France passa la nuit du 27 au 28 dans une grande ferme
éloignée d'un quart de lieue de la ville. Il avait avec lui une centaine d'Écossais de
sa garde et trois ou quatre cents gendarmes. Le lendemain il quitta ce logement pour
occuper une petite maison qui n'était séparée de celle du duc de Bourgogne que par une
grange. Ce dernier, supposant toujours quelque arrière-pensée. au
roi, craignant qu'il ne voulût ou s'échapper furtivement, ou se jeter dans la ville pour
appeler le peuple aux armes, ou peut-être
attenter contre sa personne, plaça trois cents hommes d'élite dans cette grange. Il en
fit percer et créneler les murs de chaque côté afin que cette garde fût mieux à même de tout observer et de se porter
où sa présence serait nécessaire (I).
» De la position élevée que couronnait l'armée des
Bourguignons, on embrassait cette grande ville s'étendant au loin dans un vallon
pittoresque et fertile, sur les deux rives de la Meuse. De là on découvrait ces
murailles , ces tours et ces portes jadis surmontées d'autant de citadelles, alors en
ruine ou remplacées par de faibles palissades ; et tout en bas de la montagne, au milieu
des édifices et des innombrables églises dont on apercevait à ses pieds les clochers et
les cimes élancées, dominaient cette immense cathédrale de Saint-Lambert qui ne fut
détruite que de nos jours , et l'antique palais de l'évêque, où l'évêque n'était
pas pour mourir avec son peuple ! De là le Bourguignon avide, pressentant les
dispositions fatales du destructeur de Dinant, dévorait d'avance les dépouilles que
devaient receler tant de maisons de riches bourgeois et de riches marchands, tant de
palais, de couvents, de prieurés et d'abbayes. Charles, dont la dernière tentative des
Liégeois n'avait fait qu'affermir de plus en plus la cruelle résolution, annonça qu'on
attaquerait le lendemain. Les milices liégeoises, si souvent décimées; dépouillées
naguères de toutes leurs armes; sans cavalerie; sans une seule pièce d'artillerie en bon
état; n'ayant plus ni murailles, ni remparts pour se défendre; abandonnées de ce vil et
infâme roi de France qui combattait avec ses ennemis contre des infortunés qui se
perdaient à cause de lui; forcées de faire tête à une armée nombreuse qui les
attaquait de plusieurs côtés à la fois sans trouver d'obstacles nulle part, ne
pouvaient songer ni à livrer combat , ni à soutenir un siége en règle (2).
» Il ne restait d'hommes valides dans toute la cité que six cents
Franchimontois , avec quelques proscrits et deux braves capitaines nommés Vincent de
Bueren et Georges de Strailhe, dont nous avons déjà parlé; c'étaient d'anciens
compagnons d'armes de Jean de Ville, qui avaient combattu vaillamment à Brusthem et
partout où les Liégeois se distinguèrent (3). Ils
rassemblèrent leur petite troupe et lui dirent : « Liège
n'existera peut-être plus demain ; elle sera détruite comme
Dinant, et son pauvre peuple sera traité comme les Dinantais : elle ne saurait éviter
son sort si vous l'abandonnez. Quant à vous., les forêts des Ardennes vous sont toujours
ouvertes; il vous est facile d'échapper aux Bourguignons. Mais vous savez ce que c'est
que l'exil; et peut-être penserez-vous comme nous qu'il vaudrait mieux mourir ici pour
son pays que de périr de faim et de froid dans les forêts, ou de manger le pain amer de
l'étranger !... Que ne pouvons-nous tenter un dernier coup ! - Nous le pouvons,
s'écrièrent à la fois tous les Franchimontois, et, si nous n'avons une belle victoire,
nous aurons du moins une bien glorieuse mort (4)! - Puisque
vous êtes des hommes, répliquèrent Strailhe et Bueren, soyez ici avec vos armes , ce
soir, à dix heures ! » A l'heure convenue , ils arrivèrent au rendez-vous , munis de
leurs lourdes piques ; ils y trouvèrent les deux hôtes des maisons occupées par le roi
et le duc, qui devaient leur servir de guides... Ils se glissent en silence, à travers
leurs remparts à demi-ruinés, vers les hauteurs de Sainte-Walburge ; escaladent
aisément les mauvaises palissades en planches qui couvraient la ville de ce côté;
gravissent les sommités de la montagne en faisant divers détours et en cherchant les
endroits les plus sinueux pour dérober leur marche aux ennemis; évitent les corps
avancés des Bourguignons; traversent une partie de l'armée sans coup férir ;
surprennent et égorgent en passant quelques sentinelles; s'attachent un instant au
pavillon du duc d'Alençon , derrière le logis du duc de Bourgogne et essaient de le
forcer ; puis, voyant qu'on s'y met en défense , ils l'abandonnent ; puis réprimandés
par leurs guides, qui s'effraient de leurs retards , ils se pcipitent vers les deux
chétives habitations qui abritaient Charles de Bourgogne et le roi de France (5).
» Malheureusement les trois cents
Bourguignons que Charles avait placés dans la grange entendent quelque rumeur pendant que
les Liégeois s'arrêtent au quartier du duc d'Alençon. Ils se lèvent en sursaut et
s'arment au hasard. Les Liégeois surpris , et ne comptant pas toutefois qu'il y eût dans
cette espèce de citadelle une si forte garnison, les attaquent à grands coups de piques
à travers les crénelures de leurs murailles, et en même temps ils cherchent à forcer
les logis des princes ; mais la résistance est plus vive qu'ils ne l'avaient prévu. Les
uns crient, vive Bourgogne !
les autres
vive le roi ! et
tuez (6) ! Bientôt toute l'armée est
en émoi : chacun se dirige vers le lieu où il a entendu du bruit. Charles et Louis
n'ayant pas pris de repos depuis plusieurs jours, s'étaient mis au lit et dormaient
profondément pour se refaire en attendant l'assaut du lendemain. Le duc n'avait avec lui
que douze archers qui jouaient aux dés
dans une chambre au-dessus de la sienne. Louis était gardé par ses fidèles Écossais.
Charles, brusquement réveillé, endosse à la hâte son haubergeon et veut descendre dans
la rue où l'on se battait aux flambeaux avec un vacarme et une confusion extrêmes ; il
trouve ses archers occupés à défendre la porte, non sans peine, contre les assaillants,
et il ne sort point (7). On ne savait dans cette mêlée à
qui l'on avait affaire , ce qui augmentait encore la terreur. Les Bourguignons
éprouvèrent des alarmes d'autant plus vives qu'ils soupçonnèrent d'abord quelque
nouvelle trahison de la part de Louis XI ; et les Liégeois , qui l'avaient prévu ,
cherchaient à provoquer des méprises en criant à force :
vive le roi ! vive la France !
» De leur côté les Écossais défendaient
vaillamment leur maître, et tirant au hasard, ils tuaient indistinctement Liégeois et
Bourguignons. Les deux conducteurs des Franchimontois tombèrent malheureusement des
premiers. Les Liégeois redoublèrent d'efforts; cependant dès due l'un d'eux touchait le
seuil fatal, il était abattu. Ceux qui le suivaient, frappaient à leur tour ; mais peu
nombreux , et combattant sur plusieurs points à la fois, ils voyaient leurs rangs de plus
en plus s'éclaircir , tandis que leurs ennemis se renforçaient de toutes parts. Enfin
cette poignée de braves, enveloppée, accablée sous le poids d'une armée nombreuse,
succomba jusqu'au dernier , après avoir immolé une grande multitude d'ennemis ! On dit
que la nuit n'a point de honte : cependant aucun ne voulut fuir; ils avaient juré de
vaincre ou de mourir, et ils moururent (8).»
Ils moururent, léguant à leur patrie une gloire immortelle. Il s'en fallut
de bien peu, dit Philippe de Comines, que cette entreprise hardie ne réussît; et, si les
Liégeois eussent marché droit aux maisons occupées par le roi et par monseigneur de
Bourgogne, nul doute que ces deux princes n'eussent été tués ; et que l'armée n'eût
été entièrement détruite (9). |
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(1) Le duc de Bourgongne estoit en
grande suspicion , ou que le roy n'entrast dedans la cité, ou qu'il ne s'enfuist avant
qu'il eust pris la ville, ou qu'à luy mesme ne fist quelque outrage , estant si près.
Toutesfois entre les deux maisons y avoit une grande grange en laquelle il serra trois
cents hommes d'armes. Et y estoit toute la fleur de sa maison; et rompirent les parois de
la dite grange pour plus sûrement saillir : et ceux-là avoient l'il sur la maison
du roy qui estoit rasibus. PHILIPPE DE COMINES,
ibidem.
(2) En toute
ceste cité il n'y avoit un seul homme de guerre sinon de leur territoire. Ils n'avoient
plus ni chevaliers ni gentilshommes avec eux... Ils n'avoient ni portes , ni murailles ,
ni fossés , ni une seule pièce d'artillerie , qui rien vaulsist. PHILIPPE
DE COMINES , ibidem.
(3) N'y avoit riens que le peuple de la ville, et sept ou huit
cents hommes de pied, qui sont d'une petite montagne au derrière de Liège , appellée le
pays de Franchemont ; et , à la vérité , ont tousjours esté très renommés et très
vaillans ceux de ce quartier. PHILIPPE DE COMINES, ibidem.
(4) Ils faisoient leur
compte que s'il falloit qu'ils périssent pour une telle entreprise, ils prendroient la
mort bien en gré. Et n'étoient pas hors d'espérance d'avoir une bien grande victoire ,
ou à tout le moins , et au pis aller , une bien glorieuse fin. PHILIPPE DE COMINES
, ibidem.
(5) Egressi ex Leodio per
portam S. Margaritae non minùs trecenti viri , ut leones animosi , medià nocte per valles et
terrarum devia , pervenerunt usque ad tentorium ducis Burgundiae.
JOANNES DE LOS , apud DE RAM. - Comme ils avoient conclu , saillirent ces six cents hommes de Franchemont par
les breches de leurs murailles , et croy qu'il n'estoit point encore dix heures du soir;
et attrapèrent la plupart des escoutes et les tuèrent... Ils laissèrent ces pavillons,
et vindrent tout droit aux deux maisons du roy et du duc de Bourgongne. PHILIPPE DE COMINES.
(6) Et y avoit un merveilleux cry en
la rue : Les uns « Vive le roy ! » Les autres : « Vive Bourgongne ! » Et les antres :
« Vive le roy et tuez ! » PHILIPPE DE COMINES.
(7) A grande peine pusmes
nous mettre audit duc sa cuirasse sur luy , et une sallade en la teste, et incontinent
descendismes le degré pour cuider saillir en la rue. Nous trouvasmes nos archiers
empeschés à défendre l'huis et les fenestres contre les Liégeois. PHILIPPE DL COMINES.
(8) La Revue Belge
a publié sur ce glorieux fait d'armes une wallonnade du spirituel auteur d'ALFRED NICOLAS , et une belle
pièce de vers d'ETIENNE HENAUX. -- Nous
mentionnerons encore un drame , en prose, de F. THYS , intitulé : Les six cents Franchirnontois.
(9) C'est aussi l'opinion
de l'historien Amelgard : « Quorum audaciam si ceteri juxtà sponsiones inter se factas
eos insequuti adaequassent, dit-il , non dubium quin de ipsis nedum principibus, sed et de
militibus et exercitu stragem ingentem fecissent , urbemque suam et populum ab imminenti
vindicassent excidio. AMELGARD , Gesta Ludovici XI , apud MARTENE ,
vol. IV.--- V. aussi THEOD. PAULI , De
cladibus Leodiensium , apud DE RAM.
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