1


 

 

 


Le sac et la destruction de Liège




 

 

 

 

 

   

 

 

 

 

Philippe de Commines dans  J.A.C. Buchon
Choix de Chroniques et mémoires sur l'histoire de France.
A. Desrez, Libraire-Editeur, Livre second, pp. 56 à 59, (Paris, 1836)

CHAPITRE XIII.

Comment la cité de Liège fut assaillie, prise et pillée, et les églises aussi.
 

   Le roy, pour s'oster de ces doules, une heuoe après qu'il se fut retiré en son logis, et  après cette saillie dont j'ay parlé, manda aucuns des prochains serviteurs dudit duc, et qui s'estoient jà trouvés au conseil, et leur demanda de la conclusion. Ils luy dirent qu'il estoit arresté dès le lendemain assaillir la ville, en la forme et marnière qu'il avoit esté conclu. Le roy lui fit de grandes doutes et très-sages, et qui furent très-agréables aux gens dudit duc; car chacun craignoit très-fort cet assaut, pour le grand nombre de peuple qui estoit dedans la ville, et anssi pour la grande hardiesse qu'ils leur avoient vu faire n'y avoit pas deux heures. E eussent esté très~contens attendre encore aucuns jours; ou les recevoir à quelque composition. Et vindrent devers le duc lui faire ce rapport, y estoye présent ; et luy dirent toutes les doutes que le roy faisoit, et les leurs; mais tous disoient venir du roy, craignans qu'il ne l'eut pris mal d'eux. A quoy respondit ledit duc : que le roy le faisoit pour les sauver; et le prit en mauvais sens; et que la chose n'iroit pas ainsi, vu qu on n'y pouvoit faire nulle batterie, et qu il n'y avoit point de murailles, et que ce qu'ils avoient remparè aux portes, estoit  jà abattu, et qu'il ne faloit jà plus attendre; et qu'il ne délaisseroit point l'assaut du matin, comme il avoit esté conclu, mais que s'il plaisoit au roy aller à Namur, jusques à ce que la ville fust prise, qu'il en estoit bien content; mais qu'il ne partiroit point de là jusqu'à ce qu'en vist l'issue de cette matinée, et ce qui en pourroit advenir. Cette responce ne plut à nul qui fut présent, car chacun avoit eu peur de cette saillie. Au roy fut faite la responce, non point si griève, mais la plus bonneste que l'on put. Il l'entendit sagement; et dit qu'il ne vouloit point aller à Namur; mais que le lendemain se trouveroit avec les autres. Mon advis est que, s'il eust voulu s'en aller cette nuict, il l'eut bien fait; car il avoit cent archiers de sa garde, et aucuns gentil-hommes de sa maison, et près de là trois cens hommes-d'armes; mais sans nulle doute, là où il alloit de l'honnenr, il n'eust point voulu estre repris de couardise.

    Chacun se reposa quelque peu, en attendant le jour, tous armés, et disposèrent les aucuns de leurs consciences; car l'entreprise estoit bien dangereuse. Quand le jour fut clair, et que l''heure approcha, qui estoit de huit heures du matin, comme j'ay dît, que l'on devoit assaillir, fit ledit duc tirer la bombarde et les deux coups de serpentine, pour advertir ceux de l'avant~garde, qui estoient à l'autre part bien loin de nous (comme j'ay dit) par dehors; mais par dedans la ville, il n'y avoit point grand chemin. Ils entendirent l'enseigne, et incontinent se disposèrent à l'assaut. Les trompettes du duc commencèrent à donner, et les enseignes d'approcher les murailles, accompagnés de ceux qui les devoient suivre. Le roy estoit emmy la rue bien accompagné; car tous ces trois cens homme-d'armes y estoient, et sa garde, et aucuns seigneurs et gentil-hommes de sa maison. Comme l'on vint pour cuider joindre an poinet, on ne trouva une seule deffence; et n'y avoit que deux ou trois hommes à leur guet; car tous estoient allés disner, et estimoient, pource qu'il estoit dimanche, qu'on ne les assailliroit point, et en chacune maison trouvasmes la nappe mise. C'est peu de chose que du peuple, s'il n'est conduict par quelqne chef qu'ils aient en révérence et en crainte, sauf qu'il est des heures et des temps, qu'en leur fureur sont bien à craindre.

   Jà estoient paravant l'assaut ces Liégeois tort las et mats (1), tant pour leurs gens qu'ils avoient perdus à ces deux saillies, où estoient morts tous leurs chefs, qu'aussi pour le grand travail qu'ils avoient porté par huit journées, car il faloit que tout fust au guet, pource que de tous costés ils estoient défermés (2), comme avez ouy : et à mon advis qu'ils cuidoient avoir ce jour de repos pour la feste du dimanche; mais le contraire leur advint, et, comme j'ay dit, ne se trouva nul à deffendre la ville de nostre costé, et moins encore du costé des Bourguignons, qui estoient nostre avant-garde, avec les autres que j'ay nommés, et y entrérent ceux-la premiers que nous. Ils tuèrent peu de gens; car tout le peuple s'enfuit outre le pont de Meuse, tirant aux Ardennes, et de là aux lieux où ils pensoient estre an sûreté. Je ne vy, par là où nous estions, que trois hommes morts, et une femme ; et croy qu'il n'y mourut point deux cens personnes en tout, que tout le reste ne fuist, ou se cachast aux églises, ou aux maisons. Le roy marchoit à loisir : car il voyoit bien qu'il n'y avoit nul qui resistast; et toute l'armée entra dedans par deux bouts, et croy qu'il y avoit quarante mille hommes. Ledit duc, estant plus avant en la citè, tourna tout conrt au-devant du roy, et le conduisit jusques au palais, et incontinent retourna ledit duc à la grande église de Saint-Lambert, où ses gent vouloient entrer par force, pour prendre des prisonniers et des biens. Et combien que jà il eust commis des gens de sa maison pour ladite église, si n'en pouvoit-il avoir la maistrise; et assailloient les deux portes. Je sçay qu'à son arrivée il tua un homme de sa maiu, et le vis. Tout se départit, et ne fut point ladite église pillée; mais bien en la fin, furent pris les hommes qui estoient dedans, et tous leurs biens. Des autres églises qui estoient en grand nombre (car j'ay ouy dire à monseigneur d'Hymbercourt, qui connoissoit bien la cité, qu'il s'y disoit autant de messes par jour, comme il se faisoit à Rome), la pluspart furent pillées, sous ombre et couleur de prendre des prisonniers. Je n'entray en nulle église qu'en la grande; mais ainsi me fut-il dit, et en vy les enseignes; et aussi, long-temps après, le pape prononça grandes censures contre tous ceux qui avoient aucunes choses appartenantes aux églises de la cité, s'ils ne les rendoient, et ledit duc députa commissaires pour-aller par tout son païs, pour faire exécuter le mandement du pape. Ainsi la cité prise et pillée environ le midi, retourna le duc au palais. Le roy avoit ja disné, lequel monstroit signe de grande joie de cette prise; et louoit fort le grand courage et hardiesse dudit duc, et entendoit bien qu'il luy seroit rapporté; et n'avoit en son coeur autre désir, que s'en retourner en son royaume. Après disner ledit duc et luy se virent en grande chère : et si le roy avoit loué fort ses oeuvres en derrière, encore le loua-t-il mieux en sa présence, et y prenoit ledit duc plaisir.

   Je retourne un peu à parler de ce pauvre peuple qui fuyoit, de la citè pour confirmer quelques paroles que j'ay dites au commencement de ces Mémoires, où j'ay parlé des malheurs que j'ay vu suivre les gens, après une bataille perdue par un roy ou duc, ou autre personne beaucoup moindre.

   Ces misérables gens fuyoient par le païs d'Ardenne, avec femmes et.erfans. Un chevalier, demourant au païs, qui avoit tenu leur party jusques à cette heure, en destroussa une bien grande bende; et pour acquérir la grace du vainqueur, l'escrivit au duc de Bourgongne, faisant encore le nombre des morts et pris plus grand qu'il n'estoit : toutesfois y en avoit largement, et par là fit son appointement. Autres fuyoient à Mézières sur Meuse, qui est au royaume. Deux ou trois de leurs chefs de bendes y furent pris, dont l'un avoit nom Madoulet, et furent amenés et présentés audit duc : lesquels il fit mourir. Aucuns de ce peuple moururent de faim, de froid et de sommeil.  

CHAPITRE XIV

Comment le roy Louis s'en retourna en France du consentement du duc de Bourgongne, et comment ce duc acheva de traiter les Liégeois et ceux de Franchemont.
 

   Quatre ou cinq jours après cette prise, commença le roy à embesongner ceux qu'il tenoit pour ses amis, envers ledit duc, pour s'en pouvoir aller; et aussi en parla au duc en sage sorte, disant que, s'il avoit plus à faire de luy, qu'il ne l'espargnast point; mais s'il n'y avoit plus riens à faire, qu'il désiroit aller à Paris faire publier leur appointement en la cour de parlement (pource que c'est la coustume de France d'y publier tous accords, ou autrement ne seroient de nulle valeur; toutesfois les roys y peuvent tousjours beauconp); et d'avantage prioit audit duc qu'à l'esté prochain ils se pussent entrevoir en Bourgongne, et estre un mois ensemble, faisant bonne chère. Finalement ledit duc s'y accorda, tousjours un petit murmurant; et voulut que le traicté de paix fut relu devant le roy, sçavoir s'il n'y avoit riens dont il se repentist, offrant le mettre à son choix, de faire ou de laisser, et fit quelque peu d'excuse au roy de l'avoir amené là. Outre requit au roy, consentir qu'audit traicté se mist un article en faveur de monseigneur du Lau, d'Urfé, et Poncet de Rivière, et qu'il fust dit que leurs terres et estats leur seroient rendus, comme ils avoient avant la guerre. Cette requeste desplut au roy, car ils n'estoient point de son party, parquoy dussent estre compris en cette paix : et aussi servoient-t-ils à monseigneur Charles son frère, et non point à luy : et cette requeste respondit le roy estre content, pourvu qu'il luy en accordast autant pour monseigneur de Nevers (3) et de Croy. Ainsi ledit duc se tut. Et sembla cette response bien sage; car ledit duc avoit tant de hayne aux autres, et les tenoit tant à coeur, que jamais ne s'y fust consenti. A tous les autres poincts respondit le roy ne vouloir rien y diminuer, mais confirmer tout ce qui avoit esté juré a Péronne. Et ainsi fut accordé ce partement; et prit congé le roy dudit duc, lequel le conduisit environ demie lieue; et au département d'ensemble luy fit la roy cette demande : « Si d'aventure mon frère qui est en Bretagne ne se contentoit du partage que je luy baille pour l'amour de vous, que voudriez-vous qoe je fisse ? » Ledit duc luy respondit soudainement sans y penser : « S'il ne le veut prendre, mais que vous fassiez qu'il soit content, je m'en rapporte à vous deux. » De cette demande et response sortit depuis grande chose, comme vous oirez (4) cy-après.

   Ainsi s'en alla le roy à son plaisir; et le conduisirent les sieurs des Cordes et d'Aimeries (5), grand-baillif du Hénaut, jusques hors des terres dudit duc. Ledit duc demoura en la cité. Il est vray qu'en tous endroits elle fut cruellement traictée, aussi elle avoit cruellement usé de tous excès contre les subjets dudit duc et dès le temps de son grand père, sans rien tenir stable de promesse qu'ils fissent, ni de nul appointement qui fut fait entre eux, et estoit jà la cinquiesme année que le duc y estoit venu en pessoune, et tousjours fait paix, et rompue par eux l'an après : et jà avoient esté excommuniés par longues années; pour les choses cruelles qu'ils avoienl commises contre leur évesque : à tous lesquels commandemens de l'église, touchant lesdits différends, ils n'eurent jamais révérence, ni obeyssance. Dès que le roy fut parti, ledit duc, avec peu de gens, se délibéra d'aller à Franchemont, qui est un peu outre le Liège, païs de montagnes très-aspres, pleines de bois, et de là venoient les meilleurs combatans qu'ils eussent, et en estoient partis ceux qui avoient fait les saillies dont j'ay parlé cy-devant. Avant qu'il partist de ladite cité furent noyés en grand' nombre les pauvres gens prisomiers qui avoient esté trouvés cachès ès maisons, à l'heure que cette cité fut prise. Outre fut délibéré de faire brusler ladite cité, laquelle en tout temps a esté fort peuplée, et fut dit qu'on la brusleroit à trois fois, et furent ordonnés trois ou quatre mille hommes-de-pied, du païs de Luxembourg (qui estoient leurs voisins, et assez d'un habit et d'un langage) pour faire cette désolation, et pour deffendre les églises. Premièrement fut abbatu un grand pont, qui estoit au travers de la rivière de Meuse; et puis fut ordonné grand nombre de gens, pour deffendre les maisons des chanoines à l'environ de la grande église, afin qu'il pust demeurer logis pour faire le divin service. Semblablement en fut ordonné pour garder les autres églises. Et cela fait, partit le duc pour aller audit païs de Franchemont, dont j'ay parlé; et incontinent qu'il fut dehors la cité, il vit le feu en grand nombre de maisons du costé de le rivière. Il alla loger à quatre lieues, mais nous oyons le bruit comme si nous eussions esté sur le lieu. Je ne sçay ou si le vent y servoit, ou si c'estoit à cause que nous estions logés sur la rivière. Le lendemain le duc partit, et ceux qui estoient demourés en ladite ville continuèrent la désolation, comme il leur avoit esté commandé; mais toutes les églises furent sauvées, ou peu s'en falut, et plus de trois cens maisons pour loger les gens d'église. Et cela a esté cause que si tost a été repeuplée; car grand peuple revint demourer avec ces prestres.

   A cause des grandes gelées et froidure, fut force que la pluspart des gens dudit duc allassent à pied audit païs de Franchemont, qui ne sont que villages, et n'y a point de villes fermées; et logea cinq ou six jours en une petite vallée, en un village qui s'appeloit Polleur. Son armée estoit en deux bendes, pour plustost destruire le païs; et fit brusler toutes les maisons et rompre tous les moulins à fer qui estoient au païs, qui est la plus grande façon de vivre qu'ils ayent, et cherchèrent le peuple parmi les plus grandes forests, où ils estoient cachés avec leurs biens; et y eut beaucoup de morts et de pris; et y gaignèrent les gens-d'armes de l'argent. J'y vy choses incroyables du froid. Il y eut un gentil-homme qui perdit un pied, dont oncques puis ne s'ayda; et y eut un page à qui il tomba deux doigts de la main. Je vy une femme morte, et son enfant, dont elle estoit accouchée de nouveau. Par trois jours fut départi le vin, qu'on donnoit cbez le duc pour les gens qui en demandoient, à coups de coignée, car il estoit gelé dans les pippes; et faloit rompre le glaçon qui estoit entier et en faire des pièces que les gens mettoient en un chapeau, ou en un pannier, ainsi qu'ils vouloient. J'en diroye assez d'estranges choses longues à escrire; mais la faim nous fit fuyr à grande haste, après y avoir séjourné huit jours; et tira ledit duc à Namur et de là en Brabant où il fut bien reçu.


(1) Abattus, découragé.  backtopp.gif (65 octets)

(2) Ouverts. 
backtopp.gif (65 octets)

(3) Jean de Bourgogne, comte de Nevers et de Rethel. 
backtopp.gif (65 octets)

(4) Entendez. 
backtopp.gif (65 octets)

(5) Antoine Rollin, seigneur d'Aimeries, d'Autune et de Lens, grand-veneur, maréchal et grand baillif de Hainaut. 
backtopp.gif (65 octets)

backtop.gif (83 octets)

 

 

 

 

Olivier de La Marche dans J.A.C. Buchon
Choix de Chroniques et mémoires sur l'histoire de France.
A. Desrez, Libraire-Editeur, Livre premier, pp. 532-533, (Paris, 1836)

   L'on  fit aporter le bras de Sainct-Leu, et là jura le roy de France la paix entre luy et le duc de Bourgongne, et ne se pouvoit saouler de se fort obliger en ceste partie; et le duc de Bourgongne jura ladicte paix, et promit de la tenir et entretenir envers et contre tous. Le roy et le duc déjeusnèrent, et puis montèrent à cheval pour tirer contre Liège; et passèrent par le Quesnoy, où le duc festeya le roy moult grandement; et tirèrent contre Namur; et, eux là venus, firent marcher leurs gens-d'armes contre le païs de Liège et contre la cité, que les Liégeois avoyent renforcée à leur pouvoir.

   Le duc manda Philippe Monsieur de Savoye, le mareschal do Bourgongne,   le seigneur d'Imbercourt, et autres; mais ledict seigneur d'Imbercourt n'y peut venir; car il estoit blécé en un pié d'une couleuvrine; et là fut la conclusion prise que le dimanche suyvant, au son d'une bombarde, chacun tireroit à l'assaut; ce qui fut faict, et bien entretenu. Et celuy dimenche au poinct du jour la bombarde tira, et courut chacun à l'assaut de son costé; et mesmes le seigneur d'Imbercourt, tout ainsi blécé qu'il estoit, se fit porter par hommes en une bière de bois, armé de toutes pièces, et l'espée nue au poing; et vouloit bien monstrer qu'il estoit lieutenant du duc de Bourgongne en tout le païs de Liège.

   Le roy et le duc marchèrent de leur costé pour venir à l'assaut; mais monsieur de Bourgongne ne voulut souffrir que le roy se mist en ce danger, et luy pria de demourer jusques il le manderoit; et j'ouys que le roy luy dit : « Mon frère, marchez avant; car vous estes le plus heureux prince qui vive. » Et prestement le duc entra dedans la vile, et gens-d'armes de tous costés. Mais je reviendray au seigneur d'Imbercourt, et à ce qui luy avint celuy jour.

   Vous estes bien recors que le seigneur d'Imbercourt estoit prisonnier du seigneur de Hautepanne (1), et avoit promis de se rendre à Hautepanne, dont il n'y avoit plus que trois jours à venir. Ainsi luy prit, et Dieu le voulut, qu'à celuy assaut ledict Ilautepanne fut tué; et ne trouva plus le seigneur d'lmbercourt qui luy calengeast sa foy, et par ce moyen fut quite et aquité de sa foy et prison.

   Les Liégeois s'enfuirent par le pont de Meuse, et demoura la vile de Liége en la main du duc de Bourgongne. Et le roy de France (qui portoit en son chapeau la croix Sainct-Andrieu) entra en Liége tout asseurément, et crioit « Vive Bourgongne ! » Et commença le pillage de toutes parts (qui fut grand); et le duc de Bourgongne se bouta en l'église pour sauver les reliques, et trouva aucuns archers qui y faisoyent pillage, et en tua deux ou trois de sa main. Et le roy se tira en l'hostel du duc, et chacun se logea pour garder son butin. Et ainsi fut la cité de Liége prise d'assaut, et pillée de tous costés. Et quand la chose fut refroidie, le duc se retira devers le roy, et firent grand'chère l'un à l'autre; et le duc de Bourgongne fit faire justice de plusieurs mauvais garsons, et nommément de ceux qui avoyent esté cause de la mort de Jehan Le Charpentier.

   Aprés avoir demouré cinq ou six jours en la vile de Liége, le roy parla à monsieur do Bourgongne, pour soy retirer on son royaume. Ce que le duc luy acorda libéralement, et le fit conduire jusques à Notre-Dame de Liesse par le seigneur des Cordes et par le seigneur d'Emeries; et le lendemain après la messe il appela iceux, et en leur présence fit le roy nouvenu serment sur l'image do Nostre-Dame qu'il tiendroit la paix, ne jamais n'entreprendroit aucune ebose contre la maison de Bourgongne; et s'en retourna le roy en son royaume, et les seigneurs des Cordes et d'Emeries s'en revindrent à Liége devers leur maistre.

(1)  Selon Comines, il s'agirait de Jean de Wilde, qui était seigneur de Hautepene. Il avait, entre autres, à Tongres, enlever le prince-évêque et fait prisonnier le seigneur d'Imbercourt.  backtopp.gif (65 octets)

backtop.gif (83 octets)

 

 

 

 

Joseph Daris
Histoire du diocèse et de la principauté de Liège, T. I. depuis leur origine jusqu'au XIIIe,
Edition Demarteau, pp. 466 et suiv.  (Liège, 1890)

   Le duc, quoique profondément indigné de cette attaque (des Franchimontois), consentit encore à ce que le prince fit proposer les mêmes conditions de paix, le dimanche matin. Pendant que les Liégeois délibéraient sur ces conditions, le signal de l'attaque générale fut donné. Vincent de Bueren et les deux frères de Streel (1), principaux chefs des Liégeois, raconte Onufrius, avec huit cents cavaliers et dix mille piétons avaient émigré de bonne heure, le dimanche matin, par le Pont-des-Arches et le faubourg d'Amercoeur, pour les Ardennes et le Condroz. La cité se trouvant sans défense, les troupes du duc Charles y entrèrent par les portes de Saint-Léonard, de Vivegnis, de Sainte-Walburge, de Sainte-Marguerite et de Saint-Martin et se réunirent au Marché. Elles étaient commandées par Antoine, le bâtard de Bourgogne, Adolphe de Clèves, seigneur de Ravenstein, le maréchal de Bourgogne, son frère Jean, seigneur de Montagu, Philippe de Savoie, Guy de Humbercourt.

   La cité, considérée comme prise d'assaut, fut abandonnée au pillage des soldats d'après les usages de la guerre de ce temps. Le pillage dura quatre jours. Les églises, les couvents et les hôpitaux auraient dû être respectés, mais ils ne le furent point. La rapacité des soldats rencontra naturellement de la résistance, mais toute résistance fut brisée par le massacre. Bien des bourgeois furent tués par les soldats à coup d'épées ou de fusils ; d'autres noyés dans la Meuse. Bien des femmes durent subir les derniers outrages de cette soldatesque effrénée. Dans l'église des Mineurs treize bourgeois qui y entendaient la Messe à genoux, furent tués et le prêtre après la Sainte Communion se vit arracher le calice des mains. Dans l'église des Dominicains, il y eut onze bourgeois massacrés et plusieurs autres blessés. Il en fut de même dans l'église de Saint-Denis. C'étaient pour la plupart des bourgeois inoffensifs, car les vrais coupables avaient tous pris la fuite. La plupart des bourgeois avaient caché leurs objets précieux dans les églises et les couvents ; mais les soldats ne tardèrent pas de les y découvrir et de les emporter avec l'argenterie même des églises. Dans l'abbaye de Saint-Jacques, ils découvrirent tous les joyaux du prince-évêque que Robert de Morialmé y avait déposés. Ils emportèrent aussi tous les dépôts faits dans l'abbaye de Saint-Laurent, quoique ces abbayes eussent des sauves-gardes. Ce ne fut qu'avec peine que le duc lui-même parvint à faire respecter le trésor de Saint-Lambert. Les chanoines étaient tenus, comme prisonniers dans leurs maisons et les religieux dans leurs couvents. Louis XI, Roi de France, qui avait si souvent excité les Liégeois contre le duc de Bourgogne, parvenu au Marché, y cria : Vive le duc de Bourgogne ! Il conseilla ensuite à Charles de détruire la ville de Liège, comme on coupe les arbres pour empêcher les corbeaux d'y revenir nicher. Charles suivit le conseil, quoique le prince-évêque et les chanoines Josse de Lamarck, Duchesne, De Libermé, de Beauraing et le sire de Humbercourt l'eussent prié d'épargner la cité, ou du moins une partie d'elle. Le 2 novembre, le duc donna à Antoine le bâtard, son frère, tous les dépôts que les chanoines et les laïques avaient faits dans la trésorerie de Saint-Lambert. Les objets précieux de cette église elle-même furent transportés à Maestricht, sauf la châsse de Saint-Lambert qui resta à Liège, parce que ceux qui étaient chargés de la porter en cette ville, alléguaient la résistance miraculeuse du Saint. Ce jour, le Roi de France partit avec les douze cents lances qu'il avait amenées avec lui et le duc Charles se rendit à Maestricht. Ce fut peut-être dans cette ville qu'il arma plusieurs de ses capitaines chevaliers, Thierry de Pallant , drossard de Fauquemont, le seigneur de Neerharen, Guillaume de Dobbelsteyn, Massereel de Wynantsrade, Everard de Lamarck, Guillaume de Vlodrop, seigneur de Leuth. (V.
CIIRONYK, p. 30.)

   Le lendemain, 3 novembre, commença l'œuvre de destruction ; les soldats sortirent en même temps de la cité emportant leur butin et emmenant les prisonniers. Quoique les églises et les couvents fussent préservés de l'incendie, les religieux et les chanoines émigrèrent presque tous, ne laissant que deux ou trois religieux dans chaque couvent, excepté les Chartreux et les Bénédictins de Saint-Laurent qui restèrent dans leurs maisons. Après le départ du Roi et du duc, plusieurs fugitifs revinrent à la demande de l'abbé du Val-Saint-Lambert, dans les mains duquel ils avaient prêté serment de fidélité au duc. Amel de Velroux, qui avait été conduit captif à Maestricht, y fut décapité, le 11 novembre.

   D'après Thierry Pauli, Amel Velroux aurait dit avant son exécution qu'il avait suivi en tout les ordres du Légat, que tout ce qui s'était fait à Liège contre les traités imposés par le duc, avait eu lieu avec le consentement du Légat et que celui-ci avait même promis de faire destituer Louis de Bourbon, s'il refusait de suivre ses conseils. Les faits exposés montrent assez lesquels de ces reproches sont fondés, si toutefois le récit de Thierry est vrai (2).

   L'incendie de la ville commencé, le 3 novembre, ne discontinua point. Le 14 novembre, arriva Frédéric de Cosselar, seigneur de Wittem (3) pour achever cette oeuvre de destruction. Il commença par faire publier que tous ceux qui avaient été contre le duc, devaient se retirer ; plus de six cents de ceux qui étaient rentrés, prirent de nouveau la fuite. Accompagné de son frère et de soixante soldats, le seigneur de Wittem, commença ce jour à incendier le faubourg de Saint-Christophe et il faisait tuer les Liégeois qui s'y opposaient.

   Le duc Charles qui était parti de Maestricht, le 12 novembre, alla dévaster le marquisat de Franchimont et en châtia les habitants, pour avoir attenté à sa vie dans la nuit du 29 au 30 octobre. Il se rendit ensuite à Val-Notre-Dame, près de Huy, où il fit donner la chasse aux Liégeois qui avaient enlevé des objets mobiliers à l'abbaye et qui s'étaient réfugiés dans les bois ; il ordonna également d'incendier les villages sur les deux rives de la Meuse ; les Rivageois, en effet, avaient plus d'une fois porté les armes contre lui. (19 novembre.)

   Ayant appris qu'un tiers de la cité était resté debout, le duc y envoya Philippe de Savoye avec un corps de troupes pour détruire tout, sauf les églises et les couvents. Ces troupes incendièrent toutes les maisons que le sire de Humbercourt avait fait réserver et toutes celles qu'elles trouvèrent encore debout. Le 22 novembre, les Maestrichtois, sur les ordres du duc, démolirent une arche du pont de la cité. Les Hutois auraient dû démolir la porte et le pont d'Avroy, mais ils n'en firent rien. Frédéric de Wittem mit sept semaines à brûler les maisons de Liège ; il laissa cependant intacts, d'après les ordres du duc, les maisons claustrales des chanoines, les presbytères des curés, les églises et les couvents; il demanda, à ce sujet, au clergé douze cents couronnes, comme rémunération. Ses gens continuèrent à fouiller les terrains pour y trouver les objets cachés et à fouiller les décombres, pour en retirer les métaux, jusqu'au 27 septembre 1469. Quel affreux spectacle que cette œuvre de destruction par l'incendie qui dura six à sept semaines. Toute tentative de résistance de la part des propriétaires, était violemment réprimée. Tous les Liégeois, même ceux qui avaient été constamment fidèles à leur prince-évêque, virent leurs maisons brûlées et démolies, et ils durent chercher un refuge dans les autres villes ou dans les villages. La population de la cité, à cette époque, pouvait être d'environ trente mille habitants. On ne peut point admettre que la cité proprement dite comprenait cent vingt mille habitants et que près de quarante mille auraient péri dans cet affreux désastre. Il est plus probable que le nombre des tués et des noyés à la Meuse ne fut que de quatre à cinq mille.

(1)  Est-ce que Vincent de Bueren et Coswin de Streel n'avaient pas été tués dans l'attaque nocturne de Sainte-Walburge ?
   Un Eustache de Streel, peut-être le frère de Goswin, avait déposé tous ses objets précieux à l'hôpital de Saint-Mathieu, à la Chaîne. Tous ces objets furent enlevés par les soldats pendant le pillage de la cité. Plus tard, Eustache de Streel accusa le prieur Nicolas de Veteri-Vineto d'avoir lui-même volé ces objets. Cité du chef do calomnie devant l'Official, le 23 juin 1477, il fut condamné, le 31 octobre 1478, à un pèlerinage à Rome et à un autre à Compostelle. (V. Notices, t. IV, p. 209.) 
backtopp.gif (65 octets)

(2) Thierry Pauli raconte aussi que, plus tard, le Légat fut enfermé par ordre du duc dans la forteresse de Vilvorde. Matheus Ilerbenus n'en fait aucune mention (V. DE RAM, p. 356), ni le Légat lui-même dans son mémoire.  backtopp.gif (65 octets)

(3) Ce Frédéric Cosselar, seigneur de Wittem, était haut avoué de Limbourg et châtelain do Dalhem. Il devint, en 1478, gouverneur de Limbourg. Il vivait encore en 1484.  backtopp.gif (65 octets)

backtop.gif (83 octets)

 

 

 

 

De Gerlache :
Histoire de Liège depuis César jusqu'à Maximilien de Bavière 
Edition M. Hayez,  pp. 214 et suiv.  (Bruxelles, 1843)

   Le matin du dimanche 30 octobre, un coup de bombarde et deux coups de couleuvrine donnèrent le signal de l'attaque sur toute la ligne. Le corps du maréchal de Bourgogne pénétra dans la cité par les portes de St-Léonard et de Vivegnis, tandis que le duc s'avançait avec le gros de l'armée par Ste-Walburge et Ste-Marguerite : elle allait au pas, enseignes déployées, au son des trompettes et des clairons. On ne rencontra sur les remparts que deux ou trois sentinelles perdues; personne dans les rues; personne dans les maisons; et néanmoins dans quelques-unes la nappe était mise et l'on y voyait les débris de repas récents. Tous ceux qui avaient échappé aux combats précédents, ou qui avaient joué quelque rôle dans les troubles civils, ainsi qu'un assez bon nombre de riches bourgeois, abandonnèrent la ville en se dirigeant vers les Ardennes (1) avec leurs familles et ce qu'ils possédaient de plus précieux. Le petit peuple, les femmes, les enfants, les vieillards et les gens d'église, qui comptaient particulièrement sur les égards du vainqueur, se tenaient dans les endroits les plus reculés de leurs habitations. Aussi l'on tua peu de monde dans les premiers moments. Louis XI avait quitté par courtoisie les armes de sa maison pour prendre celles de Bourgogne; mais on le remarquait à sa tournure commune, à la forme de ses vêtements qu'il portait serrés, fort courts et de gros drap tout uni, et à son mauvais chapeau d'où pendait une petite Notre-Dame de plomb. Il marchait derrière le duc de Bourgogne. En arrivant à la place de l'hôtel de ville, le duc fit briller son épée et répéta, vive Bourgogne! Louis tira aussi son épée et répéta, vive Bourgogne! C'était le signal du pillage. Alors le bourguignon effréné se répand par toute la cité, et quarante mille bourreaux, dignes ministres d'un maître barbare qui brûlait d'être vengé, exécutent l'arrêt porté contre une population entière, innocente et désarmée. Le peuple poursuivi, traqué dans les maisons particulières, se précipite dans les temples dont l'enceinte devient trop étroite. Quelques prêtres intrépides essaient de protéger cette foule infortunée, revêtent leurs habits sacerdotaux, étalent les saintes reliques sur les autels, et tenant en mains le signe redoutable de notre rédemption s'avancent vers le seuil de leurs églises pour en défendre l'entrée; mais rien ne peut arrêter le bourguignon altéré de sang. D'une main cupide et hardie il saisit le vase sacré; de l'autre il frappe le prêtre qui tombe le premier sous ses coups; l'hostie sainte est profanée; le vieillard foulé aux pieds; l'enfant écrasé sur le parvis du sanctuaire; la jeune fille arrachée des bras de sa mère, entraînée, déshonorée à ses yeux. Quelque-unes de ces malheureuses créatures furent délivrées par une prompte mort des insolents qu'elles importunaient de leurs plaintes, d'autres réservées à un esclavage pire que la mort. Il semble que le dernier jour soit venu pour le vainqueur comme pour le vaincu; cherchant la volupté dans le crime et le crime dans la volupté, il méconnaît et brave la divinité et l'humanité. Ici les horreurs de Dinant furent surpassées de beaucoup. Dans plusieurs églises, de vénérables ministres de paix eurent le courage de monter en chaire pour parler de Dieu à ces forcenés : ils en furent outrageusement précipités. Charles avait commandé, dit-on, que l'on épargnât St-Lambert, et on ajoute qu'il tua de sa main deux ou trois de ses archers qui voulaient y pénétrer malgré lui; toutefois ceux qui s'y étaient réfugiés furent enlevés pour être mis à mort ou à rançon. D'après ce qui arriva dans les lieux publics, on devine ce qui se passa dans les cloîtres et dans les maisons privées. Les infortunés qu'on' retirait des lieux où ils étaient enfouis, on les torturait, on les mutilait pour leur faire déclarer leurs trésors. Ces atrocités sont longuement détaillées dans les auteurs du temps : mais l'imagination se refuse à retracer de tels tableaux (2).

   Vers le milieu du jour une partie des dépouilles de cette grande cité était déjà enlevée. On savait que le duc était pressé d'en finir et que Liége ne devait pas en être quitte pour le pillage et le massacre. On courut d'abord aux objets lès plus précieux, à l'or, à l'argent, aux trésors des églises et des couvents qui renfermaient une immense quantité de joyaux et de pierreries, de livres rares richement reliés; puis on enleva les vases de prix, les statues, les figures d'animaux en or et en bronze (3); puis les cloches des temples, le fer et les autres métaux; les colonnes de marbre; le plomb qui couvrait les édifices; à la fin on descendit les poutres des maisons. On fouilla jusque dans la sépulture des morts; on brisa le marbre des tombeaux pour voir s'il n'y avait point de trésors cachés. Charles, après avoir repu ses yeux de ce spectacle, revint au palais de l'évêque où il trouva Louis qui avait bien dîné et qui lui adressa ses félicitations d'un air joyeux. Le duc croyant ou feignant de croire le compliment sincère, fit au roi meilleur accueil qu'à l'ordinaire. Son humeur farouche semblait adoucie depuis qu'il versait à plaisir le sang des Liégeois, et Louis en tira le plus favorable augure pour sa prochaine délivrance.

   Les massacres continuèrent jusqu'à la fin de la journée; mais on y procéda en quelque sorte plus méthodiquement. On ne se contenta plus d'assommer un à un les malheureux bourgeois, de les suspendre aux arbres et aux barreaux des croisées; on les réunit par dizaines; par vingtaines : les mères aux enfants, les époux aux épouses, par un raffinement de cruauté, et on les précipitait ainsi dans la Meuse. Les bourguignons faisaient trafic de femmes et d'enfants : ils les jouaient aux dés ou les vendaient pour quelques sous : et encore ne se trouvait-il pas beaucoup d'acheteurs; parce qu'au milieu du danger chacun ne songeait qu'à soi (4). Des auteurs portent jusqu'à quarante mille le nombre des morts. Cela ne semble pas incroyable pour une ville à laquelle on supposait alors cent vingt mille âmes de population, surtout si l'on compte tous ceux qui périrent de fatigue, de sommeil, de faim et de froid dans les bois et dans les lieux écartés. La rigueur de la saison était si grande, qu'on distribuait le pain et le vin à l'armée, à coups de haches. Plusieurs de ces malheureux liégeois qui s'enfuiaient vers les Ardennes furent arrêtés, dit-on, jetés dans des cachots et dépouillés par quelques seigneurs à châteaux forts qui s'approprièrent leurs dépouilles et firent leur cour au duc de Bourgogne en les lui livrant.

   Le duc ayant conçu le dessein de transférer le siège épiscopal de Liége en Brabant, donna l'ordre de détacher de son piédestal la châsse de St-Lambert pour l'enlever. Mais les ouvriers qu'il avait chargés de cette commission, frappés d'une horreur subite, vinrent dire qu'ils s'étaient sentis repoussés par une puissance invisible, de sorte que la châsse ne fut point déplacée. Le duc roulait depuis longtemps au fond de son cœur le cruel dessein de détruire Liége : toutefois il conservait, dit-on, encore quelque scrupule; il en fit part à Louis XI, qui, ayant lu dans la pensée de Charles, lui répondit par cet apologue : « Il y avait vis-à-vis de la chambre à coucher de mon père, un arbre fort élevé sur lequel venaient nicher des oiseaux criards. Comme cet importun voisinage troublait son somme, il fit abattre leurs nids par trois fois de suite; néanmoins ils revenaient toujours. Enfin, d'après le conseil de ses amis, il fit couper l'arbre, et depuis lors son repos ne fut plus troublé. » Charles comprit l'apologue et résolut de brûler Liége. Louis voyant le duc au comble de ses vœux et bien disposé, lui dit : « Mon bon frère, si vous avez encore besoin de moi, ne m'épargnez pas, je vous en prie, car je suis tout à vous; sinon permettez que j'aille faire publier en cour de parlement l'heureux appointement que nous venons de conclure. J'ai regret de devoir vous quitter sitôt : l'été prochain j'espère que nous pourrons nous revoir et passer un mois ensemble faisant bonne chère (5). »

   Le duc le laissa partir, non sans murmurer encore un peu. Lorsque Louis revint à Paris, sa mésaventure de Péronne et son indigne conduite envers ses alliés de Liége, qu'il avait livrés pour sa rançon, faisaient le sujet de tous les discours; chacun en glosait (6); ou n'osait en parler publiquement, mais on avait dressé divers oiseaux, comme pies et geais, qui croassaient sur son passage, Péronne! Péronne! larron! voleur! va dehors! va! Les gens de justice furent chargés, au nom du roi, d'informer contre ces méchants oiseaux et contre leurs maîtres ou instructeurs.

   On mit donc le feu aux quatre coins de la cité. Le duc fit venir pour cette expédition un corps de trois à quatre mille limbourgeois, qui eurent ordre de n'épargner que les églises et les maisons des prêtres. Ces hommes exécutèrent leur commission avec une si scrupuleuse exactitude qu'il ne demeura debout que cinq ou six habitations bourgeoises attenant à des églises, et environ trois cents maisons canoniales ou cléricales, qui furent néanmoins dévastées. Ils employèrent l'espace de sept semaines à compléter la destruction de la ville, soit par le feu, soit par le marteau et la pioche, et à retirer des entrailles de la terre une prodigieuse quantité de métal mis en fusion par l'incendie et perdu dans les débris.

(1) Les mémoires historiques de la ville de Mézières portent, qu'en 1466 et 1468, elle reçut un accroissement de population considérable, par suite de la destruction de Dinant et de Liège.  backtopp.gif (65 octets)

(2) Angelus de Curribus, qui en parle comme témoin oculaire, les a minutieusement décrits dans son poëme De excidio civitatis Leodiensis, que nous avons déjà cité.

...... Et multos vidi pendere fenestris,
Arboreâque cruce, etc...
Nec puero atque seni, juveni nec parcitur ulli.
Fensina quae veneri fuerat non apta., repulsa est.
Et silvis praegnans, collapsa puerpera nocte,
Frigore et ipsa, siti est, ursisque, lupisque relicta,
Cumque suo esuriens faetu, laniata, remansit.
At si quae fuerant formâ prestante puellae
...... Subito rapiuntur abipsis.
Quisque suam miles sorte, accipiebat iniquâ.
Etc.

Voyez aussi la Chronique, dite scandaleuse, attribuée à Jean de Troye.  backtopp.gif (65 octets)

(3) Que l'on ne s'étonne point que Liège ait pu posséder de telles richesses à cette époque : cette ville trouvait de grandes ressources dans son sol, son industrie et son commerce; elle avait joui sous Heinsberg d'une paix rarement troublée; et les fréquents rapports de ses derniers évêques avec la cour de Bourgogne avaient concouru à y introduire le goût du luxe et des arts.  backtopp.gif (65 octets)

(4) Virgines, matronae, moniales, vim passae, in Mosam praecipitabantur..... Saepe decem et viginti etiam matronae et  virgines colligatae, uno trusu, dejiciebantur in Mosam. Et contingit aliquando ut si quis, quinque vel sex stuferos obtulisset, civis redimi potuisset : nec redemptor inveniebatur. Manuscrit cité par Fisen.  backtopp.gif (65 octets)

(5) Comines.  backtopp.gif (65 octets)

(6) Amelgard, De gestis Lud. XI. Chronique scandaleuse.  backtopp.gif (65 octets)

backtop.gif (83 octets)

 

15/01/2013