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Le
sac et la destruction de Liège
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F. Magnette :
Précis d'histoire Liégeoise,
1re éd., Vaillant-Carmanne, p. 152. |
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Sac
de Liége. |
Arrivé sur le
Marché, suivi de Louis de Bourbon et de Louis Xl, Charles donna froidement
alors le signal attendu pour commencer le pillage. Rien ne fut respecté, et c'est à
peine si quelques monastères et la vénérable cathédrale échappèrent à la rapacité
d'une soldatesque effrénée. Puis les massacres succédèrent aux brigandages : les
horreurs dont Dinant avait été le théâtre furent dépassées, et, ce qu'il y eut de
plus odieux, la plupart des victimes étaient des citoyens paisibles qui avaient cru
n'avoir rien à redouter des vainqueurs. Mais l'horrible vengeance du Téméraire ne
semblait pas encore satisfaite, car, le 3 novembre il donna l'ordre de mettre le feu aux
quatre coins de la ville, en recommandant d'épargner seulement les églises, les demeures
des chanoines et les monastères. L'incendie dura sept semaines et ce qu'épargnait le feu
était achevé par la pioche des démolisseurs accourus de toutes parts à la curée.
Détail caractéristique il ne pouvait être fait exception pour aucune des maisons des
artisans, même les plus indispensables. On montrait ainsi qu'on voulait faire table rase
de cette ville qui représentait bien, aux yeux du Bourguignon, la démocratie, remuante,
brouillonne, indisciplinée certes, mais ennemie acharnée de l'absolutisme princier. Le
nom même de Liége ne devait-il pas disparaître et être remplacé par celui de Brabant,
et le siège de l'évêché transporté à Namur (1) ?
C'est ainsi que se termina cette sanglante tragédie de 1468 qui fit de la
ville de Liége, jadis si florissante, si pleine de vie et de force, un monceau de ruines
et un vaste charnier. |
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(1)
Charles se fit également donner en pleine propriété un des quartiers les plus
importants de la cité, celui de l'Ile.  |
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H. Pirenne :
Histoire de Belgique,
éd. Henri Lamertin t..II, pp. 285 et suiv., (Bruxelles,
1903). |
Poussés
au désespoir par la confiscation de leurs biens, ils (les bannis) ne songeaient qu'à la
vengeance, et Louis XI n'avait pas manqué de leur donner asile et de les encourager sous
main. La reprise des hostilités entre la France et la Bourgogne en 1468, les poussa à
une suprême tentative. Lorsqu'on apprit dans la cité qu'ils avaient pénétré en
Ardenne et s'étaient emparés de Monfort et de Ciney, l'espoir d'une délivrance possible
releva les courages. Le cadavre du maître Guillaume de la Violette, que l'on avait
accusé jadis de la ruine de Dinant, fut déterré pendant la nuit et jeté dans la Meuse
(1). Quelques jours plus tard, le 9 septembre,
profitant d'une absence momentanée de Humbercourt et de Louis de Bourbon, quelques
centaines de bannis, portant sur leurs vêtements déguenillés la croix blanche de
France, s'introduisaient à Liége au cri de « Vive le roi et les franchises! » Les
pauvres, les gens de métier les accueillirent comme des sauveurs. Ils affirmaient
d'ailleurs que des troupes françaises allaient arriver. En les attendant, on s'empressa
de barricader sommairement la ville et de confectionner des armes. Il est probable
cependant que la majeure partie de la population espérait éviter une nouvelle rupture
avec la Bourgogne. Pris de pitié pour ce peuple qui ne voulait pas mourir, le légat
envoyé par le pape dans l'évêché, Onufrius, évêque de Tricarico, ne lui cachait pas
ses sympathies et s'offrait à lui comme médiateur (2). Sa
présence dans la ville qu'il avait refusé de quitter, donnait aux événements une
apparence de légitimité. On croyait encore que l'on pourrait arriver, grâce à ses bons
offices, au rétablissement des franchises. On n'en douta plus lorsque Louis de Bourbon
surpris à Tongres, puis ramené à Liége, eut promis d'être bon seigneur à l'avenir,
eut confié les fonctions de mayeur à Jean De Wilde, l'un des bannis, et proclamé
l'amnistie. On s'empressa de déposer les bannières royales que l'on avait arborées, et
l'évêque fut député auprès du duc pour implorer son pardon.
Mais Liége n'avait pas de pardon à attendre. Le jour même où Bourbon
était rentré à Liége, Charles expédiait, à l'autre extrémité des Pays-Bas, le
sauf-conduit qui amenait Louis XI à l'entrevue de Péronne. La nouvelle de l'insurrection
des Liégeois, qu'il attribua aux intrigues de son ennemi, le porta à l'un de ces accès
de fureur qui confinaient chez lui à la folie. Liége était dès lors irrémédiable
perdue. Le duc allait châtier sur elle la perfidie du roi et en faire l'instrument de
l'humiliation sanglante qu'il voulait imposer à celui-ci. Louis XI, on le sait, consentit
à tout. Il poussa la bassesse jusqu'à assister en spectateur au sacrifice de ses
victimes. Charles quitta Péronne en ordonnant à ses sujets de n'allumer les feux de joie
pour la paix conclue avec la France qu'après l'accomplissement de sa vengeance sur les
Liégeois (3).
Son armée parut le 26 octobre en vue de la cité, sur les hauteurs de
Sainte-Walburge. Elle ne s'attendait pas à un combat, mais à une simple exécution
militaire. Sans alliés, sans murailles, presque sans armes, Liége étonna ses vainqueurs
par l'héroïsme de ses derniers jours. N'espérant plus échapper à son sort, elle ne
l'accepta point pourtant sans une lutte suprême. L'avant-garde bourguignonne, qui
comptait entrer dans la ville sans coup férir, fut repoussée et désemparée. Le 27 octobre,
les Liégeois incendièrent le faubourg de Sainte-Marguerite, le 28, celui de
Saint-Laurent. La fièvre obsidionale s'emparait du peuple. Quelques-uns proposaient de
faire sortir les femmes et les enfants, de massacrer les prisonniers, puis de mettre le
feu à la ville pour que le duc ne pût se vanter de l'avoir brûlée (4). Le 29, Goes de Strailhe, avec quelques centaines
d'hommes du Franchimont, tenta de s'emparer pendant la nuit de Charles et du roi. Tous
périrent les armes à la main. Ce fut le dernier effort de la cité. Harassés par quatre
jours de combat, tous leurs chefs morts ou blessés, ses habitants ne pouvaient prolonger
plus longtemps la résistance. Le clergé, par crainte de la soldatesque et de la colère
du duc, leur refusa l'asile de ses églises (5). Le dimanche
30 octobre, vers 9 heures du matin, les Bourguignons pénétrèrent dans la ville, pendant
que des centaines de fugitifs gagnaient les chemins de l'Ardenne.
Le duc fit tout d'abord procéder au pillage. Ses soldats divisèrent la
ville en quatre quartiers qu'ils ravagèrent à fond. On massacra et on noya au hasard
dans la Meuse des quantités de bourgeois, et la majorité des victimes furent des gens
paisibles qui avaient cru n'avoir rien à redouter des vainqueurs. Enfin, le 3 novembre,
anniversaire de saint Hubert, qui passait pour le fondateur de Liége, Charles ordonna de
commencer l'incendie. Comme Frédéric Barberousse après la prise de Milan, il avait
décidé d'extirper pour toujours ce nid de rebelles. S'il consentit à épargner les
églises, il refusa en revanche de laisser subsister un certain nombre de maisons pour les
artisans les plus indispensbles, par crainte de voir renaître la ville autour d'elles.
Le brûlement, conduit avec méthode, dura sept semaines. Les Maestrichtois, jaloux du
développement qu'avait pris dans les derniers temps le commerce liégeois, vinrent rompre
le « pont des arches » et enlever le plomb des gouttières (6).
Les gens de Namur demandaient le transfert du siège épiscopal dans leur ville et
réclamaient pour leur église les belles verrières de Saint-Lambert (7). Ce ne fut que l'année suivante que le duc, à la prière du clergé,
autorisa la reconstruction de vingt-quatre maisons pour les chanoines et de cent-quatre
pour les « gens mécaniques nécessaires pour le service des dits gens d'église (8) ». Il résolut en même temps de construire une forteresse
dans l'île de la cité, et, le nom de Liége devant disparaître, il la fit appeler
Brabant (9). Pendant longtemps sa colère ne désarma pas. Il
ravagea le Franchimont, fit détruire une quantité de villages en Hesbaye, donna l'ordre
de brûler Tongres, qui ne fut épargnée que sur les instances de Humbercourt, menaça de
son indignation tous ceux qui donneraient asile aux fugitifs. Enfin, en 1475, sur le point
d'entreprendre contre les Suisses la guerre qui devait le conduire à sa perte, il écouta
les supplications des Liégeois. Il leur permit, moyennant l'équipement d'un corps de six
mille francs archers, de rebâtir la ville (10).
La catastrophe de Liége forme l'effrayant prélude du règne de Charles
le Téméraire. A ne considérer que les intérêts de la maison de Bourgogne dans les
Pays-Bas, ce fut une barbarie inutile. Il était impossible, en effet, que la principauté
pût conserver longtemps son indépendance du jour où tous les territoires voisins
appartenaient aux ducs. Philippe le Bon l'avait compris, et il se garda bien d'user de
violences à son égard. Mais Charles voulut prouver qu'il était irrésistible à la
tête de ses bandes bourguignonnes et picardes. Il ne sut pas repousser la tentation
d'humilier Louis XI, de terroriser les communes des Pays-Bas qui oseraient encore invoquer
leurs franchises, et d'imposer son prestige aux villes et aux princes du Rhin vers
lesquels déjà il dirigeait ses regards. Et de fait, il réussit à frapper les esprits
comme il le voulait. Les gens d'Aix lui envoyèrent les clefs de leur ville en apprenant
qu'il les soupçonnait d'avoir fourni des armes aux Liégeois, et Cologne conserve encore
dans ses archives la copie des lettres qu'elle lui adressa pour s'excuser de l'asile
donné par elle à des fugitifs. A Maestricht, à Huy, on pendit ou on noya, pour
complaire au duc, une quantité de ces malheureux, et des seigneurs ardennais, par excès
de zèle, leur donnèrent la chasse dans les forêts et lui en envoyèrent des bandes
entières. Des chansons populaires conservèrent pendant longtemps, en Allemagne comme en
Belgique, le souvenir du sac de Liége et de Dinant et firent trembler les bonnes villes.
D'ailleurs, à peine de retour à Bruxelles, le 8 janvier 1469, Charles donna le spectacle
de sa première « magnificence », « là où lui assis en son trosne l'espée nue, que
tenoit son écuyer d'escuyrie, fit convenir Gantois à couldes et à genoux devant lui, à
tous leurs privilèges, et en présence d'eux les coupa et deschira à son plaisir, ce qui
est de perpétuel record et non oncques veu le pareil (11)
». Il venait de montrer que sa puissance était assez grande pour combattre un empereur (12), et, aveuglé par ses chimères de gloire, il allait
se lancer désormais dans une politique de conquête qui devait le précipiter à la ruine
et compromettre l'uvre accomplie par son père dans les Pays-Bas. |
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(1) Adrien
d'Oudenbosch, loc. cit., col. 1327.

(2) St. Bormans, Mémoire du légat Onufrius sur les affaires de
Liége (Bruxelles, 1885).

(3) Philippe de Commines, Mémoires, éd. Dupont, Preuves,
t. III, p. 236

(4) Adrien d'Oudenbosch, loc. cit., col. 1338.

(5) Adrien d'Oudenbosch, loc. cit., col. 1340.

(6) Ibid., col. 1345.

(7) St. Bormans, Cartulaire de Namur, t. III, p.
154.

(8) St. Bormans, Ordonnances, t. I, p. 632.

(9) Jean de Los, Chronicon, dans de Ram, op. cit., p.
62.

(10) De Gingins la
Sarra, Dépêches des ambassadeurs milanais sur les campagnes de Charles le Hardi, t.
I, p. 196 (Paris, 1858). - En 1471, le duc envoya au chapitre de Saint-Lambert, en
expiation de ses torts, un groupe en argent doré, le représentant agenouillé devant S.
Georges son patron (Jean de Los, loc. cit., p. 66). Cette précieuse relique
est encore conservée aujourd'hui dans le trésor de la cathédrale de Liége.

(11) Jean
Molinet, Chronique, éd. Buchon, t. I, p. 240.

(12) Philippe de Commines, Mémoires, éd. Dupont, Preuves, t,
III, p. 248.
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