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Jean Ramey




 

 

 

 

 

   

 

 

 

J. Helbig
Biographie nationale T.XVIII, pp. 620 et suiv.
publiée par l'Académie royale des sciences, des lettres et des Beaux-arts de Belgique, Bruxelles, 1897.

RAMEY (Jean), RAMÉE, RAMAYE, DEL RAMEYE ou DELLE RAMEGE, peintre liégeois du XVIe siècle. On ignore la date de sa naissance, mais comme nous savons qu'il fut mis en apprentissage auprès de Lombard dès l'âge de douze ans et que Lombard est mort en 1566, et que, d'autre part, Ramey est resté assez longtemps son élève pour se pénétrer de son style et de sa manière, on peut admettre qu'il est né vers la fin du premier quart du XVIe siècle. Lorsqu'il eut acquis par son travail une situation indépendante, il épousa Marie de Lymbourg, dont il eut plusieurs enfants et qui lui survécut. On sait que l'atelier de Lambert Lombard fut fréquenté par plusieurs peintres qui, en dehors de la principauté de Liège, acquirent une réputation méritée : parmi ceux-ci il convient de citer en première ligne Frans Floris et Hubert Goltzius ; mais des nombreux élèves de Lombard qui vécurent à Liége et y exercèrent leur talent, Jean Ramey est à juste titre regardé comme le plus considérable. Aux yeux des contemporains, il était estimé en quelque sorte comme le continuateur de son maître.

   Ramey a été laborieux et il a fait pour les églises de Liége de nombreuses peintures qui presque toutes ont disparu. Elles étaient déjà devenues rares au XVIIe siècle, comme le constate son biographe Abry. Parmi ses travaux, on citait particulièrement les peintures exécutées pour l'église collégiale de Saint-Pierre. Il avait peint, en 1576, une Sainte Cène pour l'une des chapelles de cette collégiale. Le tableau avait été commandé par les héritiers de Jean Hubar, chanoine et doyen de Saint-Pierre, pour servir d'épitaphe et être placé au-dessus du tombeau de ce dignitaire. Cette peinture était considérée comme l'une des meilleures œuvres de Ramey.

   En 1585, Ramey fut élu doyen du métier des orfèvres qui, à Liége, formait une même corporation avec les peintres, les peintres verriers, les brodeurs, et probablement avec tous les artistes et artisans dont la profession avait pour base l'étude et la pratique du dessin. Au surplus, Jean Ramey vivait encore entièrement dans le courant des traditions qui permettaient à un peintre, même en renom, d'accepter des travaux considérés aujourd'hui comme d'ordre inférieur et peu dignes d'un maître, tels les décors d'appartements et d'églises, dessins pour vitraux et autres travaux décoratifs. Cela n'empêchait pas son atelier de jouir d'une grande réputation. Il fut fréquenté pendant quelque temps par un élève, probablement fort jeune alors, mais qui devait plus tard se faire un nom dans le domaine de l'art, Otto Venius, le futur maître de Rubens ; il était le fils de Corneille Van Veen, chevalier et seigneur de Hoogveen, bourgmestre de Leyde, qui, à la suite du triomphe des Gueux, avait été obligé de s'enfuir de la ville dont il était le premier magistrat et de se réfugier à Liége, avec son fils. Il y fut fort bien accueilli par le cardinal prince évêque Gérard de Groesbeck. Son fils, qui avait reçu à Leyde des leçons de peinture d'lsaac Claes, voulut continuer ses études dans l'exil. Il reçut à Liège les conseils de Dominique Lampson et surtout de Jean Ramey, héritier, comme nous l'avons dit, du renom de Lambert Lombard. Plus tard, après un séjour de cinq années à Rome, Otto Venius revint à Liège poursuivre sa carrière d'artiste. Gérard de Groesbeck était mort, mais il fut également bien reçu par son successeur, Ernest de Bavière, qui l'admit au nombre de ses pages.

   Les peintures de Ramey ont été parfois confondues avec celles de Lombard ; plusieurs écrivains assurent qu'elles auraient eu du succès à l'étranger ; toutefois, par ce qui nous est connu de ses œuvres, on peut juger qu'il n'avait dans le dessin ni la fermeté ni la correction de son maître, mais il n'était pas dénué d'imagination et avait un sentiment très juste de la couleur. Il avait adopté les procédés techniques de Lombard ; ses panneaux sont préparés à la colle d'une manière défectueuse, ce qui a compromis la durée de la plupart de ses peintures. Avant d'examiner celles d'entre elles qui sont parvenues jusqu'à nous, il importe de recueillir les informations sur les travaux du peintre, transmises par des témoignages contemporains.

   Un document intéressant publié par Mr S. Bormans fait connaître plusieurs travaux de Ramey dont nous n'avons pu retrouver la trace. Il s'agit d'abord d'un tableau représentant, au centre, le Christ en croix entre la vierge Marie et saint Jean. A. droite, figure un personnage qu'une inscription désigne comme étant Wéri Gaillart de Brialmont, ayant derrière lui, à genoux et les mains jointes, ses cinq fils. A gauche se tient Jeanne de Fraipont, femme de Wéri, avec ses quatre filles. Tous les détails des costumes et des accessoires sont minutieusement décrits. Selon ce document, ce tableau était la copie d'une autre peinture, faite en l'an 1290, après la guerre des Awans et des Waroux où de Dammartin, dans laquelle Wéri et son frère Lambuche se distinguèrent par des prouesses si éclatantes qu'on les surnomma les Gaillards de Chênée. Le document cite encore : les portraits d'Ottard de Brialmont, seigneur de Fraiture et grand bailli du Condroz, et d'Aldegonde de Berlaymont, sa femme, puis deux autres portraits, celui de Jean de Brialmont, seigneur d'Atrin, fils d'Ottard et de sa femme Louise Vander Meeren. Ces quatre portraits peints par Ramey en 1571 devaient, sans doute, orner les grands appartements de l'hôtel, que les Brialmont habitaient à Huy, et où fut rédigé l'acte qui les fait connaître. Quant au tableau représentant Wéri Gaillart, il était destiné à remplacer, dans l'église paroissiale de Chênée, près de Liége, la peinture originale que le bailli du Condroz « retint, pour soi et les siens, en mémoire et souvenir de ses ancêtres ». Mr S. Bormans a trouvé ce renseignement dans un manuscrit appartenant à Mr le comte d'Oultremont de Warfusée ; c'est un cahier de classe ayant servi à Jean de Brialmont lorsqu'il étudiait à Louvain, de 1559 à 1564. Le document parle de l'artiste en ces termes : « Maistre Jehan del Ramée, demeurant en la citez de Liége, peintre très excellent ».

   Nous avons dit que Ramey ne peignait pas uniquement des tableaux et des portraits. Il se chargeait aussi de décorer non seulement des églises, mais encore les salles des habitations patriciennes. A la vérité, il entrait souvent dans ces décors des compositions dont les figures formaient l'élément principal,  « les histoires », comme on disait alors. Il existe aux archives de l'Etat, à Liége, un document daté de l'année 1583, concernant Ramey, et qui ne manque pas d'intérêt. C'est une convention faite par acte authentique du notaire Joannes a Lapide, devant des témoins désignés dans le document, par laquelle « Johan de Rameye, peintre, bourgeois de la cité, s'engage envers Jan Wistenraad, maistre de puis », à décorer de peintures et de dorures la salle grande du dit Wistenraad. Les détails du travail y sont indiqués, notamment deux peintures sur toile servant aux deux cheminées de la dite salle, les parois devant être peintes « de quelque bonne histoire ».  Le travail devait être payé 75 florins (la plupart des matériaux étant fournis par Wistenraad), et achevé à la fête de Saint-Gilles de la même année 1583.

   Plusieurs travaux de Ramey sont encore mentionnés par les auteurs liégeois. Dans le catalogue de la collection du chanoine Hamal se trouve la mention suivante : « Portrait d'une dame de Surlet par Ramey ». A un âge avancé, en 1599, Ramey fit un tableau représentant la Conversion de saint Paul pour la collégiale qui porte ce vocable ; pour la même église, il exécuta, en 1602, une série de douze médaillons représentant les apôtres, que jusqu'à la révolution on voyait suspendus aux colonnes de la nef. A la cathédrale Saint-Lambert, dans la quatrième chapelle au Midi, on voyait une peinture de Ramey représentant le Christ au Jardin des Oliviers ; il avait également dessiné des vitraux placés dans la collégiale de Saint-Paul, en 1597.

   A la fin de sa carrière il fut appelé à Paris pour travailler au palais du Luxembourg, probablement à des peintures décoratives. Ramey mourut dans les premières années du XVIIe siècle, en revenant au pays natal, dans une des villes aux frontières de la France.

   Nous avons dit que peu de travaux de Ramey sont connus, la plupart ayant été détruits ou emportés loin du pays. Hormis les portraits, il avait l'habitude de signer ses peintures et même ses dessins, ce qui offre une certaine facilité pour les recherches. Voici le résultat de celles que nous avons faites :

   Dans l'album de dessins de Lombard que possède S. A. le duc d'Arenberg se trouvent deux dessins de Ramey qui n'ont pas été signalés par les savants qui ont étudié cette collection : ils représentent saint Joachim et sainte Anne s'embrassant sous la porte dorée et l'Ange annonçant à saint Joachim qu'il lui naitra une fille. Ces dessins, exécutés à la plume, sont en assez mauvais état. Ce sont peut-être les compositions de tableaux exécutés par le peintre. Parmi ceux-ci nous connaissons : l'Adoration des Bergers, conservé à l'église de N.-D. des Lumières en Glain près Liége. La disposition de l'ensemble et plusieurs des figures rappellent le tableau de Lombard traitant le même sujet, conservé à la galerie impériale de Vienne. Figures de grandeur naturelle ; hauteur. 1 m. 29, largeur 1 m. 19. Ce tableau, peint sur bois et signé, est d'un bon coloris et largement peint : c'est la meilleure œuvre du peintre qui nous soit connue ; elle a malheureusement souffert et a dû subir des retouches. Un tableau traitant le même sujet appartient à Mr De Soer de Solières, à Liége. H. 2,5 ; L. 1,45 m. Saint Paul guérissant le boiteux à Lystre appartient à Mr Brahy-Prost, à Liége. Peint sur toile. H. 1,59 ; L. 2 mètres. Il est signé IO. G. D. Ramey pingebat, 1600. C'est donc une œuvre de la vieillesse du peintre. Deux portraits, celui de Jacques Herlet, bourgmestre de Liège en 1585, et de sa femme Gertrude Hock, conservés dans la famille Hock, à Liége, sont avec raison attribués à Ramey. Le bourgmestre Herlet, mort un an après la date indiquée sur son portrait, fut, ainsi que sa femme, enterré dans l'église Saint-André, à Liége. Ils y avaient fait peindre un retable d'autel qui portait leurs armes et sur les volets on voyait les portraits des deux époux. Il est probable que ce travail était également du pinceau de Ramey. La même famille possède un tableau de Ramey représentant la Résurrection de Lazare. Il est signé et daté. C'est la dernière œuvre connue du peintre. Les personnages, hormis le Christ que l'on voit au premier plan, à droite du spectateur, sont représentés à mi-corps. Lazare sort du tombeau, dont le bord est à peu près au niveau de la ligne inférieure du cadre. Son torse nu, qui fait l'effet d'une étude académique, est celui d'un homme jouissant de toute sa santé, et les personnes qui l'entourent ne semblent pas prendre un intérêt bien vif à la scène qui se passe devant eux. Du côté opposé au Christ émerge du cadre le haut de la figure du donateur, un prêtre revêtu du rabat qui, les mains jointes, prie en tenant un rosaire ; à côté de lui, un pinceau peu habile a ajouté en proportions réduites le portrait d'un personnage chevelu portant moustache et impériale. B. H. 1 m. 30 ; L. 1 m. Signé et daté IO. Ramey Ping., 1602.

J. Helbig.

Louis Abry, Les hommes illustres de la nation liégeoise, p. 172. -- S. Bormans, notice dans le Messager des sciences historiques, 1883, p. 280-283. -- Eug. Gens, Histoire de la ville d'Anvers (1861), p. 589-590. -- Hamal, Mémoire manuscrit pour servir à l'histoire des artistes de la province de Liège. -- Bon de Villenfagne, Recherches sur l'histoire de la ci-devant principauté de Liége, t. II, p.299 et s. --  J. Helbig, La peinture au pays de Liége et sur les bords de la Meuse, p. 182-188. 

 

 

23/01/2013