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Joseph Daris
Histoire du diocèse et de la principauté de Liège, T. IV., pendant le XVIe siècle,
Edition Demarteau, pp. 31 et suiv.  (Liège, 1890)

   Peu de temps après cette journée, Erard de Lamarck partit pour Bruxelles. Pendant son absence, éclata 1'insurrection des Rivageois. La cause alléguée par les insurgés était l'excessive cherté des vivres, mais l'ensemble des faits montre que leur but était de piller la cité. Etaient-ils instigués et payés par des émissaires français? et ces émissaires avaient-ils pour but de susciter une révolution et d'amener les Liégeois à se liguer avec la France?

   La chose n'est pas improbable. Les princes protestants s'étaient ligués à Schmalkalde, le 30 décembre 1530 et au commencement de 1531, ils envoyèrent des ambassadeurs au roi de France pour demander son appui contre 1'empereur. François Ier le leur promit et chargea son ambassadeur Guillaume Du Bellay de se rendre successivement à leurs cours. Il n'est pas improbable, répétons-nous, que ses émissaires aient contribué à l'insurrection des Rivageois, au moment où le prince se trouvait à Bruxelles, près de l'empereur. Les motifs religieux de Luthéranisme, d'Anabaptisme, de liberté de culte y étaient parfaitement étrangers. Car ils professaient et pratiquaient tous la religion catholique. Le motif ou prétexte qu'ils alléguaient, existait en réalité. Au mois de mars 1531, le prix des grains était très élevé et on en exportait, chaque jour, par la porte d'Avroye. Vers la fin de mai, en l'absence du prince, les deux autorités firent une visite générale des greniers des bourgeois. Ceux qui avaient des grains au delà de leurs besoins, furent obligés de vendre le superflu. Le prix fut, en même temps, fixé, savoir : trois florins pour le setier de froment, vingt-huit sous pour le setier de seigle, cinq florins pour le muid d'épeautre ; il fut, en outre, prohibé d'exporter le grain hors le pays. Les campagnards qui voyaient que le prix du grain, était plus bas à Liège, n'en apportaient plus au marché. Des Liégeois achetaient du grain dans la cité au prix fixé et l'exportaient furtivement pour le vendre plus cher autre part. Il en résulta que bientôt le règlement de la cité ne fut plus observé.

   Le dimanche, 2 juillet 1531, les habitants de Tilleur s'insurgèrent et convoquèrent ceux de Jemeppe et des villages voisins. Au nombre de sept à huit cents, tous bien armés, ils s'avancèrent vers la cité dans l'intention de la piller. Le maïeur de Montegnée en avertit le magistrat. Les deux bourgmestres Edmond de Swarzenbourg , seigneur de Hierges et Jean Viron, seigneur de Boffiut, bailli de Moha, firent aussitôt fermer et garder les portes. Jean Viron fut député aux insurgés. Il les trouva à Saint-Gilles, leur parla avec douceur et les engagea à se retirer. Il n'y réussit qu'en leur donnant quelques pièces d'or qu'ils allèrent dépenser aux cabarets. Toutefois, le même jour encore, Laurent-le-Subtil, d'Ans, les convoqua de nouveau, au son du tambour, notamment ceux d'Ans, de Montegnée, de Jemeppe et de Tilleur. Ils se réunirent sur lés prés du Val-Saint-Lambert et contraignirent l'abbé à leur fournir de la bière et des vivres. Ils y passèrent ensuite la nuit. Les deux frères Michel et Goffin Caltrou, de Tilleur, qui étaient leurs chefs, reçurent leur serment de rester unis et de s'entraider jusqu'à ce qu'ils eussent obtenu du grain à bon marché sur la place de Liège. Le lendemain matin, ils se réunirent de bonne heure, à la Croix de Herbize, après avoir fait convoquer tous les habitants du voisinage. Ils étaient environ trois mille, sans compter les femmes qui s'étaient munies de sacs et de couteaux. Le serment de la veille fut renouvelé et prêté aussi par les nouveaux venus. Le magistrat de Liége, pour donner aux esprits le temps de se calmer, résolut de leur demander de mettre leurs exigences par écrit. Il leur députa à cet effet, Pierre Constantini, un des insurgés qui se trouvait dans la cité. Les moyens de persuasion furent également employés. Éverard de Lamarck, comte d'Arenberg (1), le comte de Hornes grand-prévôt, Edmond baron de Swarzenbourg, bourgmestre, et Richard de Mérode, envoyés par le conseil communal, parlèrent aux insurgés pour les calmer et les engager à se retirer. Pendant qu'ils parlementaient., plusieurs insurgés s'emparèrent de la première porte de Sainte-Marguerite. Dès que les bourgeois l'eurent appris d'Otger de Marneff, serviteur du bourgmestre Swarzenbourg, qui était précipitamment rentré dans la cité pour le leur annoncer, ils coururent aux remparts et aux portes pour les défendre. Toutefois, ils n'osèrent pas tirer sur les insurgés, parce que les parlementaires n'étaient pas encore rentrés. Ceux-ci revinrent, les uns après les autres, comme furtivement. Richard de Mérode qui resta le dernier parmi les insurgés, passa leur écrit par une fente de la porte. Leurs demandes se résumaient dans les six points suivants : les privilèges seront conservés; Jean Alberti que les échevins de Maestricht ont acquitté, sera remis en liberté; les privilèges accordés dernièrement par l'empereur, seront communs à tous les citoyens et non seulement aux feudataires ; l'édit sur la vente et le prix des grains sera observé; une visite générale des greniers sera faite; le froment sera vendu à vingt-quatre sous le setier, le seigle à vingt-deux, l'épeautre en proportion et la bière à huit sous; tout propriétaire vendra le superflu de son grain; il ne pourra conserver que la provision d'un mois; toutes ces prescriptions seront étendues à tout le pays; la juridiction de l'Official sera restreinte aux ecclésiastiques; les laïques ne seront justiciables que du tribunal des échevins. Toutes ces demandes devront être approuvées et publiées par le magistrat, avant qu'ils se séparent.

   Pendant qu'on délibérait sur ces demandes, les insurgés restaient devant la porte de Sainte-Marguerite et pillaient quelques maisons du faubourg. Le chapitre et le conseil communal craignaient que tous les mécontents, les affamés, les voleurs et les criminels ne se joignissent aux insurgés et ne finissent par forcer les portes et livrer la cité au pillage. Ils firent quelques concessions en adoptant l'avis de Gilles de Blocquerie, vicaire-général , savoir : une visite des greniers sera faite; le grain ne pourra être vendu qu'au prix fixé par le chapitre et la cour des échevins; chacun pourra conserver une provision de grains qui suffise jusqu'à la Saint Gilles; les brasseurs feront de la bière à douze sous; si les grains qui se trouvent dans la cité ne suffisent point, les deux autorités en achèteront et le revendront aux familles qui n'en ont pas, au prix fixé; la cour de l'Official se contiendra dans les limites tracées par les paix; Jean Alberti, arrêté sur le territoire du chapitre d'Aix, sera remis en liberté.

   Vers les sept heures du soir, le comte d'Arenberg et le seigneur de Waroux, accompagnés du greffier de la cité, Guillaume de Meeffe, (l'historien de cette conjuration) et de Jean-Alberti, relâché, portèrent ces décisions aux insurgés et en firent la lecture sur les prés de Saint-Gilles. Aucun des insurgés n'osa accepter l'écrit des mains des députés, craignant de passer, par ce fait, pour leur chef. Ils répondirent qu'ils enverraient quelqu'un pour accepter l'écrit. La nuit porta conseil. Le lendemain matin, ils parlaient de se séparer; les uns proposaient de demander préalablement au magistrat une promesse d'impunité; les autres s'y opposaient, parce que ce serait s'avouer coupables. Ils se séparèrent enfin; les uns se dirigèrent vers l'abbaye de Saint-Laurent, les autres vers l'hôpital des Coquins et les monastères des Augustins et des Guilhelmites, d'autres vers le Val-Saint-Lambert, où les religieux leur donnèrent à manger et à boire.

   Erard de Lamarck, rappelé par le magistrat, arriva de Bruxelles à Liège, le 10 juillet. II assembla immédiatement les chanoines de Saint-Lambert, les bourgmestres, les conseillers, les échevins et les commissaires. Il leur exposa avec une grande éloquence que la révolte des Rivageois ne pouvait rester impunie. Il les pria de députer dix hommes pour l'assister dans le gouvernement. Il leur proposa des moyens de fournir des grains au peuple. Son discours et ses propositions devaient être rapportés mot à mot dans chacun des trente-deux métiers, pour avoir leur avis.

   Entretemps il envoya le chanoine d'Eynatten avec le greffier de la cité à Saint-Trond, afin d'y acheter du grain pour la somme de six mille florins; d'autres furent envoyés à d'autres marchés dans le même but. Le grain acheté fut vendu à Liége à un plus bas prix; le clergé et le magistrat en supportèrent la perte. Les trente-deux métiers entrèrent dans les vues du prince touchant la punition des coupables. Ils demandèrent, en outre, que le clergé exempt des contributions les payât comme les autres citoyens, au moins pendant un certain temps, ou bien qu'il fournît un prompt secours; que la cour de l'Official fût réformée et qu'elle se contînt dans ses limites; que les autres cours rendissent promptement la justice et à peu de frais; que les avocats se tinssent aux honoraires fixés par les règlements; que le grain ne fût plus exporté. Après avoir reçu l'avis des trente-deux métiers, le prince réunit le Conseil communal, les échevins et les commissaires et leur parla avec une grande éloquence de la punition à infliger aux révoltés. Il fut résolu que les chefs, les meneurs, les agents les plus actifs de la révolte seraient punis de mort et de la confiscation des biens au profit de la cité; que ceux qui les avaient suivis spontanément seraient condamnés à une expiation publique, à une amende et à la perte des privilèges et du droit de porter des armes, et enfin que ceux qui ne les avaient suivis que par contrainte, seraient acquittés. Les mayeurs et les cours de justice firent des enquêtes générales et en envoyèrent les procès-verbaux à une commission composée de seize membres, savoir : Gérard Meuven , vice-doyen ; Jacques de Buisson, écolâtre; Jacques Delsart, chanoines de Saint-Lambert; Jean de Viron, seigneur de Boffioul, bourgmestre; Onuphrius de Cellier; Léonard Wert, médecin; Gilles Oranus, Jean de Saulcy, avocat, tous les quatre échevins; Jean Dusart, greffier en chef de la Cour; Wéri Pietkin; Jean de Fumal, bailli de Saint-Lambert; André Sauvage; Gilles Libot, tous les quatre conseillers communaux; Antoine Randaxhe, Pierre d'Heure, Nicolas du Cheval-Bardé, bourgeois.

   Cette commission, après avoir entendu et examiné les dépositions des témoins, condamna appréhensibles, comme inculpés d'avoir été les auteurs et principaux agents de la révolte, trente-sept habitants du Rivage. Treize d'entre eux furent arrêtés ; les autres avaient pris la fuite. Conduits à la prison de l'0fficial, ils y furent interrogés plusieurs fois, avec et sans torture. Ils avouèrent que leur intention était de tuer les chefs de la bourgeoisie et de piller la cité. La Cour les condamna à être décapités au Marché. Le prince fit grâce à trois. Les dix autres subirent la peine et leurs têtes furent exposées aux portes de Sainte-Marguerite, Sainte-Walburge et d'Avroye. C'étaient Denis Wassaige, Jean Carodea, Le Crespouxcharlier, Thomas Germea, Gérard Dubois, Jacques Barba, Théodoric Sartor, Laurent-le-Subtil, Pascal Martinon, Gérard-le-Sergeant.

   Quant à ceux qui avaient été condamnés à une expiation publique, comme inculpés d'avoir suivi spontanément les révoltés, ils parurent le 1er août à la porte de Sainte-Marguerite, pieds et tête nus, en manches de chemise, la corde au cou et furent ainsi conduits à la Cathédrale où ils demandèrent pardon à genoux, au prince et aux chanoines; ils se rendirent ensuite au Marché où ils demandèrent également pardon au magistrat et au peuple. Le bourreau les reconduisit enfin par la porte d'Avroye. Le 10 août, un second groupe de coupables fit la même pénitence publique. (V.
GUIL. DE MEEFFE, La Mutinerie des Rivageois; CHAPEAVILLE, t. III, p. 304-316.)

   Pendant ces mois de juillet et d'août 1531, le prince veilla à la subsistance et à la sécurité du public. L'exportation du grain fut prohibée; les cabarets devaient être fermés à certaines heures du soir; le prix de la bière fut fixé à douze sous; la falsification du pain, quant à la qualité et au poids, fut sévèrement défendue; les étrangers pauvres furent obligés de sortir de la cité; les étrangers inscrits dans un métier devaient donner leur nom à la Cour des échevins et au Conseil communal. Après avoir pris ces mesures; le prince partit pour Bruxelles où résidait l'empereur. Ses édits sur le commerce du grain ne furent guère observés par les marchands et de nouveaux troubles allaient se produire. Le 25 octobre, il écrivit, de Bruxelles, au Conseil privé, de modifier ces édits dans ce sens que le commerce du grain est libre dans l'intérieur du pays, mais qu'il est prohibé de l'accaparer en grande masse et de le monopoliser.  (V. CHAPEAVILLE, t. III, p. 315-317.)


(1)  Éverard de Lamarck comte d'Arenberg, mambour du pays, mourut en 1531, d'une blessure qu'il avait reçue dans un tournoi, à Bruxelles. Sou successeur, dans la dignité honorifique de mambour du pays, fut Robert de Lamarck, frère du prince-évêque. Ce Robert mourut en 1536. (V. CHAPEAVILLE, t. III, 316 et 330 )  backtopp.gif (65 octets)

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De Gerlache :
Histoire de Liège depuis César jusqu'à Maximilien de Bavière 
Edition M. Hayez,  pp. 239 et suiv.  (Bruxelles, 1843)

   Pendant que l'évêque se trouvait absent, le prix des vivres ayant haussé considérablement à Liége , le peuple commença à murmurer. Le chapitre et les bourgmestres ordonnèrent la visite des greniers et taxèrent le prix du blé : ces mesures ne firent qu'éloigner les marchands qui allèrent porter leurs denrées ailleurs. Il y eut des rassemblements; on parvint à les contenir; mais la sédition se propagea avec une effrayante rapidité. Les habitants de Tilleur se réunirent les premiers au son du tambour; ils entraînèrent avec eux ceux de Jemeppe et des villages circonvoisins, et ils formèrent une espèce d'armée qui prit sa course vers Liége , où son approche subite émut fortement les magistrats qui n'avaient eu le temps de préparer aucun moyen de défense. Il y avait à la tête de ce rassemblement des hommes soupçonnés d'entretenir des intelligences dans l'intérieur de la cité, et l'on craignait que sous prétexte de demander une diminution dans le prix du pain, ils ne s'entendissent avec leurs adhérents pour se rendre maîtres de la ville et piller les maisons des riches bourgeois. Comme on n'était pas en mesure de les repousser par la force, on envoya quelques personnes considérées pour parlementer avec eux. Le bon seigneur de Viron, l'un des bourgmestres, alla leur demander ce qu'ils voulaient : ayant écouté leurs griefs, il leur promit justice et les engagea à se retirer; ils s'y refusèrent. On leur députa successivement Everard de la Marck, comte d'Arenberg, le comte: de Horn, le baron de Schwartzenberg et Richard de Mérode, qui. n'en purent rien obtenir. Ces mutins répondirent insolemment qu'ils ne traiteraient que. sur la grande place de Liége. Ils essayèrent de. forcer les murailles du côté de Ste-Marguerite, mais les bourgeois les repoussèrent à coups de pierres. Comme les assaillants n'étaient eux-mêmes armés que de pierres et de bâtons, il n'y eut pas beaucoup de sang répandu. On leur fit savoir enfin que la cité ayant résolu de se pourvoir immédiatement d'une grande quantité de grain pour le leur distribuer, ils n'avaient plus de motifs de tenir la ville en état de siège. Ils répliquèrent qu'ils avaient d'autres griefs à faire valoir et qu'ils avaient juré de ne point se séparer qu'on ne leur eût accordé toutes leurs pétitions. Cependant on avait envoyé prévenir l'évêque de ce qui se passait à Liége; il, revint en grande hâte. Après s'être fait rendre compte de tous les détails de la révolte, Erard dit : « Je  vois ici des innocents, et des coupables : des malheureux qui souffrent et qu'il faut soulager, et des malveillants qui ont failli amener la ruine de la cité et qu'il faut punir. »

   Tout le monde applaudit à ces paroles. Erard fit acheter beaucoup de blé, qui fut revendu à bas prix , et il publia un mandement portant : « que l'on saisirait les auteurs de la rébellion; que
l'on confisquerait leurs biens au profit de la cité; que l'on abattrait leurs maisons; que les plus coupables seraient punis de la peine capitale : que parmi les autres, ceux qui avaient suivi volontairement la révolte seraient condamnés à des amendes applicables à la réparation des murs de Liége; qu'ils se rendraient dans l'église de la cathédrale, en chemise, la tête et les pieds nus, la corde au col, et que là ils crieraient merci à Dieu, à saint Lambert, aux chanoines de la métropole; qu'ensuite on les conduirait dans le marché, où ils monteraient sur un échafaud pour demander pardon aux seigneurs bourgmestres et aux bourgeois; qu'ils ne pourraient désormais se montrer dans la ville qu'avec un bâton rompu, etc., etc. » Cette sentence fut exécutée de point en point, et la paix fut rétablie dans l'état.

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Ferd. Henaux
Histoire du pays de Liège, 3e édition, 
Imprimerie J. Desoer, Liège, 1874, T.II, pp. 251 à 256

   Dans le mois d'avril 1530, eut lieu la fameuse Diète d'Augsbourg. Elle statua que, provisoirement, en attendant le prochain Concile général , nul ne serait inquiété par rapport â la religion.

   C'était décréter, dans tout l'Empire, la liberté en matière de croyances.

   Cette liberté, des hommes hardis la prêchèrent à Maestricht, à Hasselt, â Tongres, à Huy, à Liège.

   Entretemps, des Anabaptistes
(1) ralliaient à leurs doctrines les populations des rivages de la Meuse, en amont de Liège. Une sourde fermentation ne tarda pas à régner dans les Communautés d'Avroi, de Fragnée, de Sclessin, de Tilleur, de Ramet, d'Ougrée, de Seraing, de Jemeppe, de Chokier, puis dans celles d'Ans, de Mons, de Montegnée, de Berleur, de Grâze, de Horion, de Hollogne aux pierres, de Flémalle (2).

  
En 1531, le dimanche 2 juillet, pendant que Érard voyageait dans les Pays-Bas, les Rivageois se soulevèrent. Ils s'avancèrent en colonnes massives, tambour battant et bannière déployée, vers la Cité. Ils cherchèrent à y pénétrer de vive force. Les portes en ayant été fermées, ils se disposèrent à les enfoncer. Il fallut des coups de canon et une continuelle arquebusade, pour les éloigner des murs.

   Dans cette extrémité, les Bourgmestres et des Bourgeois notables se dévouèrent. Ils se rendirent sur les Champs de St-Gilles, où se trouvait un groupe de trois mille insurgés. Ils ouvrirent avec eux des négociations.

   Les Rivageois se plaignaient de nombreux abus, très nuisibles, disaient-ils, â la tranquillité publique. Ils avaient dressé la liste de ceux dont ils réclamaient le redressement (3).

   Il fallait qu'on leur garantît la jouissance des Franchises et des Privilèges de la Cité. Ils exigeaient, en conséquence, qu'on fit sortir de prison un Bourgeois de Tilleur, arrêté illégalement pour fait de religion, lorsque les Échevins de Maestricht avaient déclaré qu'un tel fait n'était point un délit. Ils demandaient que les Franchises et les Privilèges, confirmés naguère par les Empereurs, protégeassent tous les habitants du Pays indistinctement. Ils ne voulaient plus être censurés ni excommuniés par l'Official, dont la juridiction était purement ecclésiastique : ils revendiquaient le droit d'être jugés, en tout et pour tout, par les Échevins, et d'après les lois ordinaires. Ils requéraient, enfin, pour faire baisser le prix du pain et de la bière, qu'on mît en vente les grains accumulés dans les greniers des couvents
(4)

  
Ces propositions furent discutées en plein Conseil de la Cité. Elles furent admises. On signa et on scella la pétition, qui fut reportée aux Rivageois. Ceux-ci, qui rodaient et campaient depuis quatre jours, renoncèrent â la lutte sociale. Ils se dispersèrent paisiblement.

   A son retour, Érard censura les actes du Magistrat de la Cité. Il lui plut de poursuivre, comme perturbateurs, les Rivageois.

   Il exerça contre tous d'atroces vengeances. Les plus compromis furent torturés, décapités ou bannis, et leurs familles ruinées par d'iniques confiscations. Les moins coupables, au nombre de neuf cents (5) eurent à faire une amende honorable. Ils entrèrent à Liège, tête et pieds nus, en chemise, la corde au cou : dans la Cathédrale, puis sur le Marché, agenouillés et mains jointes, ils demandèrent pardon à Dieu, à la Vierge, aux Saints, au Prince, et aux Bourgmestres (6) Ils furent privés, pour leur vie, de tous les droits dé Bourgeoisie (7).

(1) Les Anabaptistes prétendaient qu'on ne devait être baptisé qu'en âge de raison. Les plus fanatiques voulaient la complète égalité des hommes, l'abolition de la propriété, la vie en commun. Les moins exaltés ont formé la secte des Quakers.
   Anabaptistarum secta his diebus (1526) vigere coepit.... Habent hi multa perniciosa dogmata. Negant baptismum parvulorum  : baptisatos, ubi ad aetatem adultam venerint, rebaptisant; volunt omnia esse communia, etiam uxores, ut olim Plato in sua Republica.
[Chapeauville, ibid., p. 295.] backtopp.gif (65 octets)

(2) Le soulèvement des populations de la Banlieue fit l'objet d'un rapport du Greffier de la Cité, Guillaume De Meeff : ce travail, intitulé La Mutinerie des Rivageois, est transcrit, plus ou moins fidèlement, dans beaucoup de Pâwelhârs  et de Chroniques. Ce n'est, en somme, qu'un vrai réquisitoire judiciaire. De Meeff, du reste, ne prenait la plume, comme il l'avoue, que par ordonnance. backtopp.gif (65 octets)

(3) Les véritables prétentions des Rivageois ne nous sont point parvenues.
     De Meeff, qui
a dénaturé tout ce qu'on lui avait ordonné de dénaturer, après avoir dit que les Rivageois ne se soulevaient que contre la cherté du grain, reconnait que leurs " demandiezes ne faisoient seulement mention des grains, mais de plusieurs aultres choeses qui estoient contre equité, justice et raison, et ne tendant à aultre choese que à rebellion, sedition et mutenerie.... Leur intention n'estoit seulement d'avoir bleid ou grains, mais pour piller et desrobber la Cité, et y faire maulx innumerables.... "
   Ce qui, pour Chapeauville, met hors de doute cette dernière particularité, c'est que les femmes elles-mêmes, qui accompagnaient les Rivageois, étaient toutes armées de longs couteaux et munies de sacs pour enserrer le butin. Praeter mulieres plurimas cultris oblongis ad jugulandum, et saccis ad spolia colligendum, ut aiebant, instrucias. [Ibid., p. 306.]
   La mutinerie se faisait, évidemment, pour des principes; mais on lui attribua des idées de pillage, et elle fut condamnée. Elle a dû être ainsi un obstacle aux progrès de la réforme religieuse.
   Il y a sur cet épisode nombre de détails intéressants dans les Chroniques de Liège.
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(4) Cette Pétition, comme expression des griefs des insurgés, mérite d'être relevée. De Meeff l'a insérée dans sa Mutinerie des Rivageois. La voici :
   "A vous les Burghemestres et les XXXII Bons Mestiers, et
à tous Bons Bourgois de la Cité de Liege.
  
Nous voullons, que, comme cydevant, les Burghemestres ont tousjours conservé noz Previleges et Franchieses, que pour le present  elles soyent maintenues tant des Burghemestres modernes que futurres, et tant pour noz que pour noz successeurs.

   Nous voullons, que les Previleges donné et octroyé par l'Empereur Maximilien et conféré dernièrement par l'Empereur Charle Vme de sa grace, soyent observé, tant pour nous que pour les Bourgois de Liege, Nobles, et Gens de Fieffz.
   Nous voullons, que Jehan Halbart, comme Bon Bourgoy soyt delivré et relaxé de la prison, puisque les Eschevins de la Ville de Treicht l'ont jugé hors de prison et n'ont trové cause aucune de le faire mourir, selon les Loix Imperiale et Status du Pays de Liege.
   Nous voullons, que les edicts touchant le reglement et vente des grains dernierement publié au Peron de la Cité et point observé, soyent remis sus et republié devant que nous departions.
   Nous voullons, qu'il se fasse une visite et inventoire des grains, et qu'ils soyent mis à pris, scavoir : le stier de wassein à 22 aydans, le stier de froment à 24 aydans, et le muyd de espaut à 4 florins Liegois, sans que l'on le puisse vendre davantaige ny mener hors le Pays.
   Nous voullons, qu'il soit deffendu aux Brasseurs et Tavernirs de vendre le pot de biere davantaige que huict sooz, sur paine de la vie et perte de leurs biens.
   Que les grains qui seront trouvé dans les greniers, oultre ce qu'il en faudrat pour leurs menaiges jusques à la moyson prochaine, qu'ils soyent vendu au pris susdis, et que ce reglement soit observé par toute les Banlieu, Hesbaye, Condroz, et tout le Pays de Liege.
   Que les Procureurs de la Court de l'Official ou aulcun Procureurs fiscaux, n'ayent plus aucun droict ny censure sur noz jurisdictions ou personnes des Habitans lays ou secculliers, mais seullement sur les Clercqs et personnes ecclesiasticques, ensuitte, des Previleges Imperialz.
   Que nouz actions, faits et dicts soyent apprové avec seurté daulcune recherche ou punition, et que lesdis articles soyent leu et publié au Peron de la Cité, et singné de Conseil de la Ville.
   Finallement, nous sommes resoud à ne demarcher d'un seul point d'iceux articles, ayant trop longtemps souffert les abus. Si nous n'avons vostre response en brieff, estons deliberé de faire nostre puissance, car nous ne pouvons plus endurer ces choses dorsenavant."
   Tout cela est dit, on le voit, très vertement, et dans le style le moins diplomatique.
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(5)  L'amende honorable fut faite aussi, mais d'une manière moins humiliante, par une foule de Rivageois déclarés non coupables. "Lesdits Rivagois estoient bien 5,000, sans comprendre ceux qui t furent decollés et bannis."  [Chroniques de Liége.] backtopp.gif (65 octets)

(6) Illi ad portam sanctae   Margaretae deducti, ac inde sola interula induti, nudis pedibus ac capitibus intectis, capistro a collo dependente, Civitatem ingressi sunt.... Veniam rogarunt, misericordiam conclamantes. [Chapeauville, ibid., p. 316.]
  
Le Maitre-Bourreau, qui rudoyait superbement lesRivageois, qui tenaillait, brûlait, rouait et pendait sans pitié les hérétiques, fut décapité l'année suivante, lui-même s'étant laissé séduire par les doctrines nouvelles. ---   " Le VIIJe jour de jung, maistre Jhan, bourrea de la Cité, qui estoit bien en grace d'ung chascun pour son honnesté, eut la teste trenchée, et ne sceut-on jamais la cause de sa mort, excepté que on disoit qu'il avoit esté à Esden, et illec reveleis
aulcuns secret touchant les affaires des Rivagois." [ Chroniques de Liège.] backtopp.gif (65 octets)

(7) Ce fut une des clauses du pardon, "que leurs vies durantes seront privez de touttes Bourgoesie, Franchieses et Libertez de ladite Cité, et ne pouleront entrer en icelle, à quelcque jour que ce soit, synon avec un couteau à taillier pain, et tous autres bastons et armurres leurs serat deffendus de porter, tant en ladite Cité que en Banlieu, sur paine de perdre le poigne droict.... " [De Meeff, ibid. ]
  
Ce triste épisode est ainsi noté par un contemporain : " Lan XVe et XXXI le premier lundi de jullet, fut le mauvais joure des Rivagois  pardevant Liege, don ceux de Tileuz et d'Ans en comencherent la danche. Beaucho en furent bannis et absens des Païs, beaucho en furent mort, et par justice punis. En apres, il fut ordonneis ung  Obediens, que fut le jor del Saint Pire auguste entrant ensuant,  auscuns portant corde en col, les authre py nu et en pure la chemise, priveis de tout Franchie, Previlege et Liberté, don cest pité à remonstrer. Dieu les vult une autre foie garder." [Chroniques de Liège. ] backtopp.gif (65 octets)

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F. Magnette :
Précis d'histoire Liégeoise,
1re éd., Vaillant-Carmanne, p. 170.

Le soulèvement       
  des Rivageois        

Cette évolution s'accomplit presque sans heurt. L'administration du cardinal ne fut marquée que par quelques émeutes sans gravité, provoquées soit par des agents de la France, soit par les excès de certains . Le soulèvement des Rivageois (habitants de Tilleur, Jemeppe, Ans, Montegnée), en 1531, eut pour cause principale une cherté excessive et subite des vivres. Les mécontents, qui avaient fait dégénérer ce mouvement en une sorte de mutinerie de nature politique, furent poursuivis avec toute la rigueur des lois et le mouvement se trouva impitoyablement réprimé.

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H. Pirenne :
Histoire de Belgique,
Ed. Henri Lamertin  t..III, de la mort de Charles le Téméraire à l'arrivée du duc d'Albe dans les Pays-Bas (1567), p. 163, (Bruxelles, 1903).

  Toutes ces innovations s'accomplirent sans soulever de résistances. Les quelques émeutes qui éclatèrent à Liège sous Érard de La Marck furent provoquées, soit par des agents de la France, soit par la conduite de certains magistrats (1). Le soulèvement des Rivageois en 1531, dont l'histoire est encore fort mal connue et qui parait avoir eu pour cause principale un renchérissement subit du prix des grains, n'a rien de commun, en tous cas, avec les réformes politiques que l'on vient de décrire (2).


(1) De Chestret de Haneffe, Les conspirations des La Marck formées à Liége contre Charles-Quint. Bulletin de l'Académie Royale de Belgique, 1891, p. 684 et suiv. backtopp.gif (65 octets)

(2) Déjà en 1491, les Rivageois (habitants des bords de la Meuse en amont de Liège) s'étaient soulevés « propter intolerabilem famem ». (Jean de Los, dans De Ram, Documents, p. 107). Sur la sédition de 1531, qui fut aussi sévèrement réprimée que celle de 1491, voy. de Meef, La mutinerie des Rivageois, éd. Polain (Liège, 1835). Il n'est pas impossible que le protestantisme, qui commençait alors à s'insinuer dans la principauté, ait eu quelque influence sur le mouvement. Du moins sait-on que l'un de ses chefs, Jean de Stordeur, se réfugia à Bàle avec sa femme, Idelette de Bure, qui devait plus tard (1540) épouser Calvin. backtopp.gif (65 octets)

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17/01/2013