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Jean Guillaume Carlier




 

 

 

 

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 Jean Guillaume Carlier, autoportrait.

 

 

 

 

Ad. Siret
Biographie nationale
publiée par l'Académie royale des sciences, des lettres et des Beaux-arts de Belgique, Bruxelles, 1897.


CARLIER (Jean
Guillaume), né à Liège eu 1638, mort dans la même ville en 1675. Le comte de Becdelièvre, à qui nous empruntons les principaux faits de la biographie de Carlier, dit «vers 1638, » mais comme il ajoute plus loin qu'il mourut en 1675, à l'âge de trente-sept ans, le mot vers devient tout à fait inutile. Ce fut sous la direction de Bertholet Flémalle que Carlier commença ses études ; ses dispositions aidant, il devint en assez peu de temps aussi. habile peintre que son maître. Lorsque ce dernier retourna pour 1a seconde fois à Paris, en 1670, il fut accompagné de sou élève. Déjà les deux artistes avaient travaillé ensemble à Liège où Carlier peignait spécialement les draperies dans les tableaux de Flémalle. A Paris on s'aperçut assez vite que l'élève valait le maître et on commanda aux deux artistes quatre tableaux destinés au roi, en ayant soin d'en faire peindre un tout entier de la main de Carlier ; cette toile fut conservée dans le cabinet du monarque jusqu'à la révolution ; elle était digne en tous points des oeuvres de Flémalle. D'Argenville a trouvé moyen d'introduire là une de ces anecdotes dont il est si prodigue ; il raconte que le maître ayant reconnu le génie de son élève, eut soin de n'employer ce dernier qu'à broyer ses couleurs ; mais que Carlier sentant ce qu'il pouvait, peignit en secret un Martyre de saint Denis pour la voûte de l'église de ce nom à Liège. Flémalle, en voyant cette oeuvre très réussie, en conçut tant de dépit qu'il abandonna ses pinceaux. Il est à peine inutile d'ajouter que ce récit ne repose sur aucun fait connu. La seule chose exacte, c'est que Carlier peignit le Martyre de saint Denis ; c'était une grande composition, enchâssée dans la voûte de l'église et montée sur une forte charpente en bois. Le mérite de ce travail fut assez transcendant pour attirer, en 1794, l'attention de agents du gouvernement français en tournée d'enlèvements de chefs-d'oeuvre. Sans songer au danger de l'opération, ils firent détacher le tableau de la voûte ; mais il échappa aux mains des ouvriers et tomba sur les. dalles de l'église ; il fut mis dans un état pitoyable et abandonné par les ravisseurs. Plus tard on le restaura et on le replaça dans 1a même église.

   Carlier ne résida pas longtemps à Paris : en 1675, il était de retour dans sa ville natale, sans qu'on sache depuis quelle année. Il était sans doute destiné à y acquérir une réputation aussi grande que méritée, lorsqu'un événement tragique vint terminer son existences. Il peignait la famille du commandant de la citadelle de Liège, quand celui-ci, nommé Beckers, reçut ordre d'y introduire les Français. Ce qui, en effet, eut lieu dans la nuit du 27 au 28 mars 1675. Le commandant parvint à sortir de la citadelle, accompagné des siens, de Carlier et de ses gens ; mais arrivé sur le marché, où campaient les troupes liégeoises, il. répondit :
« France » au « Qui vive! » qu'on lui cria. Des coups de feu partirent ; l'artiste effrayé perdit la tête ; il se mit à fuir et parvint à se réfugier dans le couvent des Carmes où l'on mit tout en oeuvre pour 1e calmer. Mais le saisissement, le trouble, l'effroi de cette nuit funeste avaient été trop grands pour l'âme paisible du. pauvre peintre. Quelques jours après il mourut dans l'asile où il avait été recueilli. Outre le Saint Denis dont il a dé question, on voit encore de Carlier, à Liège, une Femme adultère. Le Musée de Bruxelles renferme de lui l'esquisse de son Saint Denis. D'après Becdelièvre, la plupart de ses productions se trouvent à Düsseldorf et à Saint-Pétersbourg, nous ignorons par suite de quelles circonstances. Nous l'avons dit, Carlier excellait dans les draperies ; en outre il dessinait correctement ; son coloris était remarquablement vigoureux et il avait une bonne entente du clair-obscur. Sans nul doute, si une mort prématurée n'était venue le surprendre, Jean-Guillaume Carlier fût devenu un. des meilleurs artistes de son époque. 
 

 

 

 

 

Jules Helbig
La peinture au pays de Liège et sur les bords de la Meuse.
Liège, Imprimerie liégeoise Henri Poncelet, 1903, pp. 274 et suiv.

JEAN-GUILLAUME CARLIER.

   Ce peintre est né à Liège, le 3 juin 1638. Il était fils de Pierre Carlier et de Marie Lebrun.
 
   Après avoir reçu les conseils de quelque artiste dont on n'a pas conservé le nom, il devint l'élève de Bertholet Flémalle, dans tout l'éclat de sa réputation lorsque le jeune Carlier fut en âge de profiter de ses leçons. Pendant cinq ou six ans, non seulement il reçut les conseils de Bertholet, mais devint son collaborateur, et l'a souvent aidé à peindre des draperies et d'autres parties de ses tableaux. Carlier copia aussi plusieurs peintures de Douffet et il n'est pas difficile de reconnaître dans ses tableaux les traditions, les procédés et quelque chose du sentiment de la couleur des peintres liégeois, ses devanciers. Il leur fut supérieur dans quelques-uns de ses travaux par la fermeté de l'exécution et la vigueur du coloris. Laborieux, modeste, un peu lent à se produire, très assidu au travail et entièrement dévoué à son art, Carlier, servi par des circonstances favorables, pouvait atteindre à une haute réputation et surpasser ses maîtres. Ses dispositions naturelles et son amour du travail devaient le porter au premier rang.

   On connaît peu de chose de sa vie, consacrée toute entière à l'étude et à la pratique de la peinture. Il se maria, en 1669, avec Marie-Agnès de Tignée. Sa biographie se distingue de celle des autres peintres mosans du XVIIe siècle en ce qu'il ne fit ni séjour ni voyage en Italie. Aussi son style a-t-il plus d''originalité, ses peintures ont-elles un accent plus personnel, plus wallon que celles des autres artistes ses contemporains. Il semble cependant établi qu'il accompagna Flémalle en France.

   Les premiers travaux de quelque importance qui lui furent demandés sont les tableaux suivants : J.-C. guérissant un possédé et le Baptême de J.-C., exécutés tous deux pour le couvent des Carmes Déchaussés. Ces peintures obtinrent un succès mérité ; elles assurèrent la réputation du jeune peintre dans un centre où il y avait alors assez d'artistes de mérite pour qu'il fût difficile de s'y distinguer.

   Carlier exécuta successivement un certain nombre de tableaux, parmi lesquels il faut citer en première ligne Saint Joseph adorant l'Enfant Jésus, peinture destinée à l'un des autels de l'église des Conceptionistes.

   Voici la description de ce tableau :

 

 Saint Joseph, revêtu d'une tunique verte, d'un manteau jaune, de guêtres blanches attachées par des lanières de cuir et chaussé de sandales, est à genoux devant l'Enfant Jésus, qu'il entoure du bras et de la main gauche, dans laquelle il tient en même temps une tige de lis. Le Saint lève la main droite en signe d'adoration et comme pour rendre grâce à l'Enfant Divin qui, debout sur une sorte d'autel, se penche vers son père nourricier et pose sur sa tète une couronne de roses blanches et rouges.
   Le fond du tableau est formé par des colonnes dont le fût cannelé est couvert, dans la partie supérieure, par une draperie en damas couleur vermillon ; le pavé se compose de dalles de marbre blanc alternant avec des dalles de nuances plus foncées. Les figures sont de grandeur naturelle.

 
   Ce tableau est d'une couleur vraie et lumineuse. Remarquable par son harmonie simple, soutenue et le modelé correct des chairs, il l'est encore par le soin consciencieux de l'exécution, étudiée jusque dans ses moindres détails. La tête de saint Joseph est belle et assez noble d'expression. Les pieds, les mains, les genoux, que l'on voit à découvert, sont bien dessinés et peints d'une manière savante. En somme, cette toile offre un ensemble de qualités qui font le plus grand honneur à Carlier et lui assurent un rang distingué parmi les peintres du XVIIe siècle. (1)

   Carlier exécuta d'autres travaux, aussi bien dans les églises que pour les amateurs. Plusieurs de ses tableaux sont perdus ; tout l'inventaire de son oeuvre, parmi lequel il faut compter un certain nombre de portraits, ne nous est d'ailleurs pas connu. Il fit pour le bourgmestre Guillaume de Stembier un grand portrait de famille, cité souvent parmi les meilleurs travaux du maître.

   Pour l'église Saint-Denis, il exécuta en 1666, une peinture de proportions colossales, représentant le Martyre de saint Denis et de ses compagnons. On avait commandé cette toile pour la placer dans le chœur, et le cadre richement fouillé devait être soutenu par deux anges sculptés. L'artiste ayant présenté le dessin du tableau qu'il se proposait de peindre, la composition fut agréée par le chapitre (2) ; il s'agit alors de chercher des types pour les différents personnages qui y figuraient. Pour la tête de saint Denis, Carlier voulut faire le portrait du doyen Campo (Deschamps), chanoine de la collégiale et président du séminaire de Liège, qui se prêta volontiers au désir de l'artiste. Mais il n'en fut plus de même lorsque celui-ci crut également avoir trouvé un excellent modèle pour le bourreau du Saint dans un frère Carme de sa connaissance dont il voulait utiliser la physionomie rébarbative. Le bon religieux très indigné lorsque Carlier lui adressa sa demande, fut sourd à toutes les instances qu'on fit pour le décider à poser. Comme il s'agissait cependant d'avoir le meilleur tableau possible, le doyen Campo eut recours au prieur du couvent des Carmes, qui, n'ayant rien obtenu par la persuasion, usa d'autorité et obligea le religieux, sous peine de désobéissance, à servir de modèle. On assure que la mauvaise humeur du frère favorisa la verve du peintre.

   Lorsque Carlier présenta son tableau, plusieurs chanoines ne le trouvèrent pas assez achevé; en vain il allégua avoir traité cette toile avec ampleur afin qu'elle produisit son effet à la distance voulue : on n'accepta pas cette explication. Le différend fut soumis à l'arbitrage de Bertholet Flémalle, qui jugea le tableau très réussi et traité avec un talent supérieur. Les chanoines résolurent alors de le placer dans la voûte de l'église, et, lorsque la peinture y figura, tous les amateurs furent d'avis que c'était le chef-d'œuvre de Carlier. Le chapitre aussi lui rendit justice, et fit payer ce travail dix-sept cents écus du pays. La copie qui remplace aujourd'hui l'oeuvre originale donne une assez bonne idée de la vigueur de coloration de cette peinture (3).

   Il fit encore pour l'église des PP. Carmes, de Liège, une Sainte Madeleine dei Pazzi ; pour le dessus de la cheminée d'un salon de la maison habitée par l'avocat Sart, un Loth avec ses filles; pour une destination inconnue, Alexandre le Grand faisant son testament sur son lit de mort ; un Polydore ; pour l'église de Notre-Dame-aux-Fonts, une Sainte Famille; etc., etc. 

   La cause à laquelle est attribuée la mort de Carlier, et que cependant il est difficile de révoquer en doute, semble étrange. L'artiste avait été chargé de faire les portraits de la famille du commandant de la citadelle de Liège, Ferdinand de Billehé, baron de Vierset ; il se rendait dans cette forteresse lorsque, dans la nuit du 27 au 28 mars 1675, quinze cents soldats français, faisant partie de la garnison de Maestricht, furent, par l'ordre du baron de Vierset, qui venait d'être nommé gouverneur de la citadelle, introduits dans le fort sans coup férir à la lueur des flambeaux. Le pauvre peintre apprit cette nouvelle, qui mettait en rumeur toute la cité, en montant la rue Pierreuse pour se rendre à la besogne commencée. Il parait que l'émotion ressentie par Carlier fut fatale. Frappé d'épouvante, il courut se réfugier chez ses amis, les PP. Carmes Déchaussés, pour lesquels il avait souvent travaillé, et il reçut d'eux les soins que réclamait son état. Tout fut inutile ; il fallut avoir recours à la médecine ; on le soigna, et, pendant quelque temps, le peintre sembla rétabli, mais il succomba le 1er avril, dans la trente-septième année de son âge, fort regretté des amis des arts et de tous les honnêtes gens qui l'avaient connu. Il fut enterré à l'église de Saint-Martin-en-Isle.

   Carlier a laissé un fils, Vincent-Léonard Carlier (4), qui s'est aussi adonné à la peinture. Il travailla plus de vingt ans au Louvre et revint ensuite à Liège, où il fit quelques tableaux, entre autres le Martyre de saint Christophe, pour l'église de ce nom (5). Il mourut à Liège, le 6 février 1745. 
 


(1) Lors de l'invasion française, en 1794 ce tableau fut comme la plupart des peintures ornant les églises de Liège, détaché de l'autel où il se trouvait et envoyé à Paris. En 1799, le premier consul le donna au Musée de Mayence.
   Lors du premier inventaire de ce Musée, cette toile était attribuée à Bertholet Flémalle. V. Rheinisches Archiv, Die städtische Gemälde Sammlung in Mainz, par M. Müller, vol. IX, p. 58 ; plus tard, on l'a attribuée à Philippe de Champagne. Nous l'avons fait restituer à son véritable auteur. 

(2) La bibliothèque de l'Université de Liège possède un dessin - premier jet de la composition - que l'artiste a singulièrement modifiée dans l'exécution définitive. 

(3) En 1794 la peinture de Carlier devait être enlevée lors de l'invasion française et envoyée à Paris. On s'y prit si maladroitement en détachant le panneau de la voûte qu'il tomba sur le pavé de l'église en se brisant. Il fut plus tard remplacé par une copie faite par le peintre Lovinfosse. Le catalogne du Musée de Bruxelles assure que c'est la peinture de Carlier, restaurée, qui aurait été replacée. C'est une erreur ; la copie est une détrempe revêtue même autrefois de la signature de Lovinfosse. Celle-ci a disparu lors d'une restauration récente.

(4) Le 11 janvier 1674 a été baptisé Vincent-Léonard, fils de JeanGuillaurne Carrière (sic) et de Marie-Agnès de Tigné. (Paroisse Saint-Adalbert.) 

(5) Le dessin fixant la composition du tableau est conservé à la Bibliothèque de l'Université de Liège. 

 

23/01/2013