1


 

 

 


Mathieu Laensbergh




 

 

 

 

 

   

 

 

 

Alphonse Le Roy
Biographie nationale T.XI, pp. 23 et suiv.
publiée par l'Académie royale des sciences, des lettres et des Beaux-arts de Belgique, Bruxelles, 1897.

LAENSBERG (Mathieu), le Nostradamus liégeois, mathématicien, astrologue, oracle, prophète populaire, a-t-il existé (1) ? Ferd. Henaux n'en doute pas : il fait naître le célèbre auteur de l'Almanach supputé sur le méridien de Liège, vers la fin du XVIe siècle, et se croit fondé à soutenir que ce personnage vivait encore en 1650, domicilié rue Sainte-Aldegonde, selon une vieille tradition (2). « Déjà en 1635, dans son premier almanach (3), on le représente comme un  homme d'un âge mûr. On peut s'en former une idée exacte en jetant les yeux sur la vignette qui orne le titre. Il a la figure large, le front développé, le nez fort ; ses cheveux sont en désordre, la barbe et la moustache longues. Tout, jusqu'à sa vaste houppelande, indique une personne d'un caractère rassis, grave et peu enclin à tricher ses bénévoles lecteurs (4). » Notons, en passant, que notre pronosticateur signa ses recueils, jusqu'en 1617, du nom de Mr. Mathieu Lansbert ; à partir de là, Mr. fait place à Maistre et Lambert à Laensbergh (5).

   Or, il advint, dans les dernières années du siècle dernier, qu'un bibliophile liégeois, le baron de Cler, mit la main sur un dessin figurant un vieillard occupé d'observer l'aspect des astres, avec cette inscription : D.T.V. Bartholomei canonicus et philosophiae professor. l'imagination aidant, de Cler se tint pour assuré de posséder le véritable portrait de Laensbergh  ; c'est-à-dire qu'il identifia le chanoine et l'astrologue, et qu'il en vint à penser que Laensbergh pourrait  bien n'être qu'un pseudonyme, l'examen des registres de Saint-Barthélemy n'ayant fait découvrir aucun titulaire de ce nom parmi les membres du chapitre de la collégiale liégeoise. Villenfagne signale cette hypothèse, qui fut plus tard accueillie par Ed. Lavalleye (6).

   Dans l'Histoire des mathématiques de Montuela (Paris, 1799-1802, 4 vol. in-4°), l'illustre Jérôme de Lalande émit une autre conjecture. Un savant mathématicien zélandais, Philippe Lansberg, médecin et ministre protestant à Anvers, décédé à Middelbourg en 1632, avait fait paraître en cette dernière ville, peu de temps avant sa mort, des tables astronomiques perpétuelles (7), dont la réputation s'était rapidement étendue au loin. L'imprimeur Léonard Streel, de Liège, aurait eu l'idée de tirer profit de cette renommée en publiant, dès 1635, sous le non. d'un autre Laensbergh (Mathieu), personnage imaginaire, un almanach qui ne pouvait manquer de réussir avec un tel passe-port. L'histoire des sciences et des lettres fourmille de pareilles supercheries, et nous avouons, pour notre part, que la supposition de l'astronome bressan nous paraît assez plausible. Cependant, ceci accordé, il resterait toujours à savoir le vrai nom du premier pronosticateur : en définitive, l'almanach ne s'est pas fait tout seul. Il est douteux qu'on réponde jamais à cette question.

   Ferdinand Henaux dit un mot de certain vieux grimoire contenant des observations météorologiques, écrit, à l'en croire, de la propre main du mystérieux personnage et servant encore de base aux annonces du temps de l'almanach moderne. L'imprimeur l'aurait montré, eu 1792, à un émigré français, curieux de savoir comment se fabriquait son annuaire, Quoi qu'il en soit, le plus vraisemblable est d'admettre que Mathieu Laensbergh est l'éditeur lui-même, nouveau Vichnou, dont les avatars répondent tour à tour aux noms de Léonard Streel, de sa veuve, de G.-L. Streel, de G. Barnabé, de la veuve G. Barnabé, de S. Bourguignon, de sa veuve, de P.-J. Collardin, de Renard et frères, de L. Duvivier-Sterpin, et enfin (aujourd'hui) de A. Ista, Doyen et Cie. Il va sans dire que les collaborateurs n'ont pas manqué : nous y reviendrons.

   Warzée mentionne deux almanachs liégeois antérieurs à celui de Mathieu Laensbergh. Du premier, qu'il signale, d'après Reiffenberg, comme le plus ancien ouvrage avec date imprimé à Liège, on ne connaît qu'un seul exemplaire, déposé à la Bibliothèque royale de Bruxelles. En voici le titre : Pronostication sur le cours du ciel, courant lan de grace MDLVI, faicte et calculée sur- le meridian de la cité du Liége, par maistre JEHAN LESCAILLIER, médecin practicant en ladicte cité, demourant en la rue Saint Jehan Lévangeliste, à l'enseygne du Gryffon d'or. Imprimé à Liége, cheux Henri Rochefort (in-4° de 4 feuillets). Un passage du chapitre final donne à croire que Lescallier, en 1555, n'en était pas à son coup d'essai. Le second recueil n'est qu'une reproduction : EPHEMERIS METEOROLOGICA, très belle description et déclaration sur les révolutions et inclinations de l'an de Nostre Seigneur MDCXXXIV, par M. JEAN FRANCO fils de feu Jean Franco d'Eissel, docteur ès sept arts libéraux et la médecine. Jouxte la copie imprimée à Anvers avec grâce et privilège. Liége, L. Streel ; in-16. Deux ans plus tard, Mathieu Laensbergh se dressait dans toute sa gloire, si tant est que l'almanach pour 1636 soit réellement le premier de la collection.

   Si notre astrologue eut des prédécesseurs, ne lui firent pas non plus défaut les concurrents, les contrefacteurs et les imitateurs. Parmi les premiers, Henaux relève le nom du Liégeois Nicolas Bruiant, qui mit au jour, en 1639, un in-16 non paginé : Almanach pour l'année bissextile MDCXL sur l'horizon de nostre Pays-Bas, avec les guetides de Bruxelles et Anvers, pour aller et venir, par M. NICOLAS BRUIANT, mathématicien. A Liège, chez Jean Tournay, proche Saint-Denys, à l'enseigne de Saint-Augustin. Avec permission des supérieurs.

   Il est probable que cette publication n'obtint pas le succès que l'auteur s'en était promis ; du moins voyons-nous Bruiant, dès 1646, adopter un nouveau titre et restreindre son plan. Son almanach devint un annuaire, à l'usage de la court spirituelle du Seigneur official de Liége. Après cette date, on perd toute trace de l'émule de Laensbergh.

   Le nom du célèbre astronome reparaît, en revanche, à la tête d'un almanach in-plano, édité (avec privilège) par l'imprimeur G.-H Streel, et qu'il ne faut pas confondre avec le petit volume publié par Léonard. La feuille se rapportant à l'année 1631 a été retrouvée par Ferd. Henaux (8). Elle est divisée en sept colonnes longitudinales, dont les six premières sont consacrées au calendrier, et la septième à des dates solennelles, ainsi qu'à l'indication des éclipses. Pas l'ombre d'une prophétie. La collection Capitaine (9) possède plusieurs de ces placards : le dernier est de 1710. La publication s'en est continuée jusqu'à nos jours ; mais, depuis longtemps, Mathieu Laensbergh n'en assume plus la responsabilité : Almanach de comptoir et de cabinet,  tel est maintenant son unique titre.

   Citons encore l'Almanach d'Anvers, attribué à maître Herman Dewerve, de cette ville, et paraissant régulièrement à Liège (in-24) depuis près d'un siècle, chez l'éditeur même du véritable Mathieu. La chronique des événements de l'année écoulée en fait le principal mérite ; il est assez pâle et sans grand crédit.

   Mais c'est hors de Liège qu'il faut chercher les copistes et les imitateurs du grand maître. Il paraît que l'Almanach liégeois se réimprima dès le XVIIe siècle : le plus souvent, du reste, l'étiquette seule fut usurpée. Le pavillon devait couvrir la marchandise. Les simples, les doubles, les triples Liégeois, vendus à des prix différents, selon la grosseur des volumes, se multiplièrent et revêtirent les formes les plus variées. Certains éditeurs y ont mis de la conscience : c'est ainsi que nous avons sous les yeux le Véritable Almanach DIT de Liège, imprimé à Tournai, chez Casterman. D'autres ont essayé d'élever autel contre autel : tel un imprimeur de Verviers, Oger, amorçant le public de 1790 par le nom de Mathieu Laensbergh inscrit au frontispice d'un almanach de sa façon, et se vantant d'être le seul possesseur des manuscrits du prophète (10). En France, les almanachs liégeois sont nombreux, mais tous anonymes : on dit tout bonnement le Petit Liégeois, le Double Liégeois, le Vrai Liégeois, etc. Le texte diffère ici et là ; mais le plan général est partout à peu près le même, et les prédictions sommaires proviennent prétenduement de la même source, c'est-à-dire de Thomas-Joseph Moult, de Naples, prophétisant à Saint-Denis en 1268, sous le règne de saint Louis. Le principal foyer de cette production est Paris, où les Liégeois de la maison Pagnerre paraissent en plusieurs formats et plus ou moins volumineux. Puis viennent les almanachs imprimés à Troyes, à Châtillon-sur-Seine, à Nancy, à Lille, à Rouen, au Mans, etc. Ch. Nisard, dans son Histoire des livres populaires (1854), signale cette vogue incomparable et renonce même à dresser une liste complète des imitateurs de Laensbergh ; mais, détail assez piquant, tandis qu'il est fort bien renseigné sur les almanachs français, ce qui est, d'ailleurs, tout naturel, il avoue n'avoir pu mettre la main sur un liégeois imprimé à Liège. Il est pourtant probable qu'il en existe, ajoute le zélé chercheur...

   Villenfagne (Histoire de Spa, t. II) a pris la peine de décrire l'almanach pour 1636 et de noter ensuite les principaux changements successivement introduits dans les volumes suivants. Henaux s'est aussi imposé la première partie de cette tâche et s'en est acquitté avec soin. Voici d'abord le titre exact de l'in-24 qui ouvre la série :

   Almanach pour l'An Bissextil de Nostre Seigneur MDCXXXVI, avec des guetides de Bruxelles et d'Anvers, pour aller et venir, par Mr MATHIEU LANSBERT, mathématicien. A Liège, chez Léonard Streel, imprimeur, demeurant en la rue dite Souverain-Pont, à l'enseigne du Paradis terrestre. Avec permission des supérieurs. Cette permission a fait sourire Voltaire :

 

Et quand vous écrirez sur l'Almanach de Liège,
Ne parlez des saisons qu'avec un privilège.

   Pas de pagination. Au frontispice, une vignette en bois presque semblable à celle qui figure au titre des almanachs modernes : le portrait d'un astronome tenant dans la main gauche une sphère, dans la droite un compas. A la deuxième page, Déclaration du présent almanach, c'est-à-dire indication des ères principales, des fêtes mobiles, etc. A la page suivante, les douze signes célestes gouvernant le corps humain ; par exemple, Aries gouverne la tête, la face, les yeux et les oreilles avec toutes leurs maladies ; Taurus, le col et la gorge avec leurs maladies ; Gemini, les épaules, bras et mains, aussi avec leurs maladies, etc. Mathieu déclare qu'il est entré dans ces détails « afin que l'on se garde tousiours de toucher quelque membre avec fer ou le feu, la lune estant en un signe gouernans ledit membre ; et pour mieux aider aux maladies qui surviennent au corps humain, l'on aura à se conformer selon les qualités qui suivent les dits signes, soit contraria contrariis curando, ou bien, simile simili  ». Nous passons ensuite aux signes des sept planètes (influence de ces astres, leurs aspects, leurs mouvements), puis aux phases de la lune ; les éclipses ne sont pas oubliées, non plus que les guetides (marées). Celles-ci prennent place après le calendrier, riche en renseignements divers (avertissements hygiéniques, tels que bon saigner, médiciner ; indication des foires et marchés, etc.), le tout occupant peu de place, grâce à un bon système d'abréviations. Voilà l'almanach proprement dit ; mais un Laensbergh complet embrasse encore deux autres parties : 1° la prognostication ; 2° des histoires. Laissons parler Henaux :

   « La prognostication est un livret où Laensbergh s'occupe exclusivement d'astrologie judiciaire, ainsi que dans la prédiction, morceau curieux qui a fait la fortune de l'almanach. C'est là qu'il fait la pluie et le beau temps, et qu'il prédit les événements que les éléments et les potentats doivent inévitablement accomplir dans le courant de l'année. Pour mille prédictions vulgaires, notre devin a eu le bonheur de rencontrer deux ou trois vérités capitales. Il n'en fallait pas plus pour donner de la vogue à son annuaire. » Vient enfin un opuscule intitulé : Histoires ou sommaire des choses les plus mémorables advenues depuis l'an MD jusques à l'an présent. C'est un choix chronologique des faits les plus remarquables, les plus tragiques, les plus singuliers, les plus invraisemblables ; pour captiver l'attention, presque chaque événements est orné d'une petite et méchante gravure sur bois ». Notons en passant que l'almanach pour 1638 contient une relation détaillée de 1a mort de Sébastien Laruelle, assassiné deux ans auparavant par le comte de Warfusée. On ne voit pas que la censure se soit préoccupée de cet écrit ; Villenfagne en conclut que cette tolérance innocente clairement Ferdinand de Bavière, soupçonné par quelques écrivains d'avoir participé au meurtre du bourgmestre populaire. La fin sanglante de Warfusée est l'objet d'un second récit.

   Nous ne suivrons pas l'almanach Laensbergh dans toutes ses transformations ; il suffira d'opposer le volume pour 1888 à son premier prédécesseur. Complet ou plutôt complété par l'Almanach des bergers, le recueil comprend actuellement comme préliminaires, outre les données chronologiques et astronomiques d'usage, le tableau de la famille royale et l'état civil de la ville de Liège. Suit le calendrier, après la liste des abréviations : y sont notées, jour par jour, les heures du lever et du coucher du soleil et de la lune. Jusqu'ici point d'astrologie ; mais tournez le dernier feuillet de décembre, vous vous trouverez en présence de Thomas Moult, clôturant la première partie par des prédictions générales et particulières. Celles-là concernent les saisons, celles-ci sont relatives aux événements. Voici les prévisions politiques pour l'année 1888 : Un grand prince montera sur le trône. - Grande guerre entre les puissances de la chrétienté. - Grande trahison découverte.

   Les pronostications sur les variations du temps ouvrent la deuxième partie, cette fois paginée (33 à 124), plus un feuillet donnant les dates des prières de XL heures (11) dans les églises de Liège et la table des matières. Ce chapitre a son prix : le temps y est prédit pour chaque quartier de la lune, de semaine en semaine. Et pour égayer et tout à la fois moraliser le lecteur, chaque pronostic, ou peu s'en faut, est accompagné d'un épigramme, d'un petit conte ou simplement de quelques rimes sur les avantages de chaque saison ou sur les travaux des champs, le tout dans le plus pur wallon de Liège. Les meilleurs poètes du cru n'ont pas dédaigné de trousser des vers pour l'almanach Laensbergh : nous citerons par ordre chronologique, depuis une soixantaine d'année, le publiciste Renard-Collardin, H. Forir Defrecheux et finalement F. Delarge (de Herstal).

   Suivent douze pages de prédictions détaillées, une par mois. Ici Laensbergh fait concurrence à Thomas Moult, et il s'en faut qu'ils soient toujours d'accord. Celui-là, par exemple, annonce une grande guerre pour 1888 ; son émule ne souffle mot de ce sinistre augure. L'un des deux a été bon prophète, et l'almanach n'a pas été compromis.

   Nous passons au tableau des foires mobiles de toute la Belgique et des foires à jours fixes, puis au Calendrier du cultivateur, deux rubriques fort appréciées. La chronique a disparu depuis longtemps pour faire place à des variétés : notices historiques sur les communes de la province de Liège, d'après Delvaux de Fouron (à partir de 1852) ; recettes de ménage, conseils relatifs au sevrage, un peu de tout, enfin, jusqu'à une réfutation du spiritisme, et les dates des fêtes paroissiales, et les effractions, et d'amples renseignements sur la poste aux lettres et les messagers, et la réduction des anciens florins de Liège en francs. O le précieux volume pour les cuisinières et les campagnards! L'Almanach des bergers, imprimé en rouge et noir et illustré, mériterait à lui seul une description. C'est jour par jour que la pluie et le beau temps y sont distribués (de plus fort en plus fort !), et des signes particuliers indiquent les moments opportuns pour planter ou semer, tailler les arbres, couper les cheveux ou les ongles, etc. Nous renvoyons le lecteur à l'ouvrage de Ch. Nisard et à la revue Ciel et Terre, où J.-C. Houzeau a pris vivement à partie, en 1886, l'Almanach ou Compost des bergers qui s'imprime à Troyes (12). Mais les savants auront beau faire : il se passera du temps encore avant que les Houzeau et les Mathieu de la Drôme aient détrôné Laensbergh et ses imitateurs. Ch. Nisard nous apprend qu'à l'époque où il rédigeait son Histoire de la littérature du colportage, le débit des almanachs était à celui de tous les autres livres réunis comme mille est à un!

   On peut constater par ce qui précède que le Mathieu Laensbergh de 1888 est loin d'avoir rompu avec les préjugés populaires. Mais quoi ? son nombreux public le veut ainsi : ses hors-d'œuvre et les fantaisies de ses inspirations divinatoires ne disparaîtraient pas impunément, et il deviendrait méconnaissable si son plan était rendu plus méthodique. Mundus vult decipi... En vain Gresset, dans la Chartreuse, compare-t-il son domicile au

 

                              Sublime siège
D'où, flanqué de trente-deux vents,

L'auteur de l'Almanach de Liège
Lorgne l'histoire du beau temps,
Et fabrique, avec privilège,
Ses astronomiques romans;

eu vain Gilbert maugrée-t-il à propos de cette plaquette que

 

                             l'Europe en délire
A, depuis cent hivers, l'indulgence de lire ;

en vain l'auteur de Tristram Shandy écrit-il : J'ai observé, ce 26 mars 1759, jour de pluie malgré l'Almanach de Liège..., Mathieu Laensbergh n'est pas plus disposé qu'autrefois à s'effacer devant les épigrammes d'un Gresset, d'un Gilbert ou même d'un Sterne. Pierre Rousseau , le journaliste , s'est avisé d'écrire, de son côté, vers la fin du XVIIIe siècle, que sans Mathieu, on ne parlerait pas de Liège dans la république des lettres. Sans relever ce compliment peu flatteur pour les Liégeois, le fait est, dirons-nous, que la célébrité de notre devin en valait bien d'autres. Eu ce temps-là, elle rayonnait dans les classes élevées aussi bien que dans le populaire, à preuve l'anecdote suivante, rapportée par Villenfagne :  Mme du Barry, lors de la maladie qui termina la carrière de Louis XV, fut obligée de quitter la Cour.  « Elle eut alors lieu, dit l'auteur de sa vie, de se rappeler l'Almanach de Liège qui l'avait si fort intriguée, et dont elle avait fait supprimer, autant qu'elle avait pu, tous les exemplaires ; il portait dans ses prédictions du mois d'avril (1774) cette phrase : Une dame des plus favorisées jouera son dernier  rôle. Elle avait eu la modestie de s'attribuer cette allusion, et elle répétait souvent : Je voudrais bien voir ce vilain mois passé.  Mme du Barry jouait effectivement dans ce moment son dernier rôle, puisque Louis XV mourut le mois suivant. »

   Soit coïncidence fortuite, soit perspicacité fortifiée par des indices, toujours est-il qu'une seule réussite de ce genre suffisait pour porter jusqu'aux nues le crédit de l'Almanach. Mais son succès, en lui donnant de l'importance, lui attira aussi des persécutions. Il arriva que l'éditeur Bourguignon, préparant l'Almanach pour 1794, tomba dans un grand embarras. Il s'agissait de rédiger la chronique de l'année de la terreur. L'idée lui vint de remplacer ce chapitre par un petit traité d'agriculture. Le gouvernement s'émut et fit main basse sur tous les exemplaires : on allégua que Bourguignon ne respectait pas les conditions de son privilège. Bref, il fallut passer sons les fourches caudines : la chronique parut, mais le danger ne fut rien moins que conjuré, car il ne s'agissait pas seulement de remémorer des faits accomplis, mais encore de prédire l'avenir. Or, une phrase malencontreuse se glissa parmi les prédictions d'avril : Hommes bouffis d'orgueil, rudement abattus et renversés, tandis que d'autres, humbles et honnêtes, seront élevés en honneur et réputation.. Et les commentaires de pleuvoir ; finalement, nouvelle saisie : presque toute l'édition fut mise au pilon. Un exemplaire échappé à cette hécatombe parvint cependant aux Liégeois réfugiés à Paris ; ils le firent aussitôt réimprimer en cette ville sous le titre de :

   Vrai Liégeois. Almanach pour cette année MDCCXCIV, supputé par maître M. LAENSBERGH, math. (avec l'épigraphe : Deposuit potentes de sede et exaltavit humiles). Se vend à Paris, chez les imprimeurs réfugiés Liégeois, place des Quatre-Nations. An II de la République. In-18, de 79 pages.

   En 1823, le gouvernement des Pays-Bas usa de mesures sévères et ridicules, à propos de quelques pensées de l'oracle liégeois (Henaux) ; en 1830,  Mathieu Laensbergh fut saisi en France, sur la dénonciation de Monbel  (Warzée, d'après le Journal de Louvain du 8 janvier 1830).

   Le nom si populaire de notre personnage a été exploité, comme il était naturel de s'y attendre, par les poètes et par les publicistes politiques.  En 1772, un membre du collège des jésuites anglais (de Liège) publia, chez la veuve Bourguignon, une prédiction de maître Mathieu Laensbergh, à l'occasion de l'inauguration du prince Velbruck : c'est un poème dithyrambique dans toutes les règles, où la gloire de l'Almanach n'est pas moins célébrée que les espérances fondées sur le nouveau souverain (24 p. in-8°). Henaux cite une comédie-vaudeville dont Mathieu est le héros (Paris, 1829) et une Revue en un acte :  M. Laensbergh est un menteur, par Clairville (Paris, 1838). En 1830, parut à Liège un recueil de chants nationaux (La Ruche, ou Mathieu Laensbergh à Paris), inspiré par les révolutions en train de s'accomplir. Enfin, n'oublions pas un des principaux journaux de l'opposition belge sous le régime des Pays-Bas, le Mathieu Laensbergh (Liège, 1824-1829), sérieux sous un titre frivole, fondé et rédigé par Paul Devaux, J. Lebeau, Lignac Charles Rogier et Félix van Hulst, avec la collaboration de J.-B. Nothomb pour les affaires du Luxembourg. Voilà des noms qui en disent assez : ces journalistes étaient aussi des prophètes.

Alphonse Le Roy.

   Les almanachs de Mathieu Laensbergh (coll. Ul. Capitaine, à la bibliothèque de Liège). - Villenfagne, Hist. de Spa, t. II. - Montucla, Hist. des mathématiques, t. II. - Tabaraud, Biogr. universelle, t. XXIII. - Dict de la conversation, t. XXXIV (art. de Reiffenberg). - Henaux, Bull. du bibliophile belge, t.II. - Brunet, Manuel du libraire, t. III. - Ch. Nisard, Hist. des livres populaires, t. Ier. - UL Capitaine, Rech. sur les journaux liégeois. - X. de Theux, Bibl. liégeoise.


(1) Le poète jésuitecité à la fin de cet article le compare au chantre de l'Iliade .  

 

On ignora d'Homère la patrie :
Tel fut le sort de plus d'un beau génie;
Tel fut celui de l'illustre Mathieu.

  Mais ce n'est pas la patrie, c'est l'existence même de Laensbergh qui est ici mise en question.  

(2) Une des légendes qui courut sur son compte le représente vivant solitaire au haut d'une tour qu'il aurait lui-même fait bâtir, et qui dominait toute la ville de Liège. 

(3) Le volume pour 1899 porte au litre : 265e année, ce qui reporterait à 1625 la date du premier almanach; celui de 1635 (pour l'année suivante) est le plus ancien qu'on possède. V. Warzée, Bull. du bibliophile belge, t. VIII, p. 98.  

(4) Henaux, ibid., t. II, p.33.  

(5) Warzée, l.c., d'après Villenfagne, Hist. de Spa, t. II, p.119. -- Ce changement coïncide avec la date du privilège octroyé à l'Almanach par le prince-évêque.  

(6) Henaux, art. cité, p.35 --- Annuaire de l'Observatoire (de Quetelet), t. IV, p. 199.  

(7) Tabulae motuum caelestium pepetuae, ex omnium temporum observationibus constructae.  

(8Bull. du bibliophile belge, t. III, p. 137.  

(9)  A la bibliothèque de Liège.  

(10) Villenfagne.  

(11) Adoration perpétuelle du Saint-Sacrement.  

(12) Selon Brunet, le grand Compost des bergers remonterait à 1493.  

 

22/01/2013