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Gérard de Lairesse



 

 

 

 

 

 

 

 

Jules Helbig
Biographie nationale T. XI, pp. 57 et suiv.
publiée par l'Académie royale des sciences, des lettres et des Beaux-arts de Belgique, Bruxelles, 1897.

LAIRESSE (Gérard), second fils de Renier Lairesse, est né à Liège, où il fut baptisé à l'église Saint-Adalbert, le 11 septembre 1640. Il fut tenu sur les fonts de baptême par le peintre Gérard Douffet qui, en lui donnant son prénom, semble aussi lui avoir transmis des dispositions peu ordinaires pour la peinture. Chez Gérard Lairesse, ces dispositions se marquèrent d'une manière si précoce, qu'il peignait déjà des sujets de son invention à .l'âge de douze ans. Très bien doué, d'ailleurs, de tous les dons de l'intelligence, il témoigna de bonne heure d'une grande facilité pour toutes choses. Il apprit la musique et jouait avec talent de divers instruments ; il était poète et, sans avoir beaucoup de littérature, il tournait agréablement le vers ; il avait l'esprit vif , l'humeur gaie et aimait les plaisirs, sans que cet entrain le portât cependant à négliger le travail, qu'il aimait encore plus que les plaisirs. Son père profita des bonnes relations qu'il entretenait avec Bertholet Flémalle, pour lui confier l'éducation artistique de Gérard, lorsque celui-ci eut atteint l'âge de quinze ans. Flémalle se chargea volontiers de la direction d'un disciple qui donnait de si brillantes espérances. Epris lui-même de l'antiquité classique, il poussa le jeune Gérard à étudier l'art des anciens au moyen des ressources fort modestes qu'il avait à sa portée : les gravures et les médailles. Un recueil de compositions de Poussin et des gravures d'après Pierre Testa lui furent particulièrement utiles pour former son élève, qui, heureusement, comprenait à demi-mot.

   Bientôt le jeune Lairesse, qui avait le caractère indépendant, produisit des peintures qui attirèrent sur lui l'attention et la bienveillance des amateurs liégeois. Lambert de Liverloo, archidiacre de Hesbaie, fut si charmé de ses tableaux, qu'il fit une petite pension au jeune artiste, et lui conseilla de se produire à la cour du prince de Liège, Maximilien-Henri, qui résidait d'habitude à Bonn. Gérard Lairesse, alors âgé de vingt ans, suivit ce conseil, et, muni de lettres de recommandation, s'achemina vers la résidence du prince. Cependant il s'arrêta à Aix-la-Chapelle pour rendre visite au chanoine Charles Goetts, ami de son père. Le chanoine, qui connaissait les talents de Gérard, l'accueillit gracieusement et lui demanda de faire un grand tableau pour l'église Sainte-Ursule, à Aix. Cette toile, exécutée avec la remarquable facilité qui devait demeurer le côté brillant de l'artiste, commença la réputation de Lairesse en dehors de sa ville natale ; mais elle semble lui avoir suscité de nombreuses difficultés auprès de ses confrères d'Aix-la-Chapelle. Dégoûté de l'accueil qu'il avait reçu, Gérard Lairesse renonça à son voyage et revint à Liège.

   Dès ce moment, il se montra très productif, et ses tableaux se suivirent avec une merveilleuse rapidité.

   La même année, il peignit encore le Martyre de saint Lambert pour le chanoine Warnotte, ainsi que de nombreux portraits. Peu de temps après, il fit pour Godefroid de Sélys, ancien bourgmestre de Liège, la Descente d'Orphée aux enfers, tableau destiné à décorer le dessus d'une cheminée. Cette peinture, dont Lairesse a exécuté plusieurs répliques, se trouve aujourd'hui au musée communal de la ville de Liège. A la même époque, il peignit la Nièce du comte de Glimes, commandeur de l'Ordre Teutonique, sous les traits de Palès, déesse des pâturages et des troupeaux (et non de Pallas, comme l'ont écrit tous les biographes de Lairesse). La jeune dame est représentée debout, appuyée contre un autel antique, sur lequel les bergers et les cultivateurs viennent offrir des fruits et les dons de la terre. Cette peinture eut beaucoup de succès ; aussi Lairesse, après avoir traité cette composition dans d'assez grandes proportions, en fit-il, pour un amateur liégeois, Renier de Stephani, une réduction qui se trouve actuellement à Vienne, dans la galerie Lichtenstein.

   La mythologie était, on le sait, en grande faveur alors, aussi bien dans le domaine de l'art que dans celui de la littérature. Lairesse était trop de son temps pour ne pas s'en inspirer dans ses sujets, répondant en cela aussi bien à son tempérament personnel qu'au goût du jour. Aussi fit-il, en 1663, pour le même Stephani, un tableau représentant Vénus et Adonis, un Narcisse se mirant dans la fontaine, une Vénus éclairée par la lune, et toute une série de peintures empruntées aux Métamorphoses d'Ovide. Tout en s'abandonnant ainsi au courant du goût du jour, il ne laissait pas que d'aborder des sujets d'un ordre plus élevé, et des toiles de dimensions plus considérables. Une dame de Liège lui ayant demandé, pour l'église du couvent des Ursulines de cette ville, deux tableaux destinés à servir de retables d'autel, Lairesse peignit deux vastes compositions, dont l'une représente la Conversion de saint Augustin, et l'autre le Baptême de ce Père de l'Église. Le premier de ces tableaux est aujourd'hui au musée de la ville de Caen, l'autre se trouve au musée communal de Mayence.

   Lairesse était donc chargé de travaux et de commandes dans sa ville natale, lorsqu'une assez sotte affaire qu'il s'attira par son amour des plaisirs et la légèreté de sa conduite, le força à s'expatrier. Il voyait assez intimement deux jeunes filles de Maestricht. Il avait promis le mariage à l'une d'elles, et avait même confirmé cet engagement par écrit. Les parents de Lairesse, ayant eu connaissance de ces relations, s'opposèrent vivement à une union qui leur paraissait compromettre l'avenir de leur fils, et ils lui persuadèrent de rompre des liens aussi légèrement formés. Mais la jeune personne n'était pas d'humeur il se laisser éconduire facilement. Elle se rendit chez l'artiste, accompagnée de sa sœur, et lui remit sous les yeux la promesse écrite qu'elle tenait de lui. Une querelle s'ensuivit, et tandis que l'une des sœurs discutait avec Lairesse, l'autre lui portait un coup de couteau. Le peintre, exaspéré en voyant couler son sang, tira l'épée qu'il portait au côté et se mit à ferrailler contre les deux sœurs, dont la seconde tira également une épée qu'elle avait tenue cachée sous ses vêtements. Dans cet étrange combat, cette dernière fut atteinte grièvement ; et, après avoir reçu deux blessures, elle fut obligée de chercher du secours chez un pharmacien du voisinage. Lairesse , blessé de son côté, se réfugia chez les PP. Dominicains, qui le pansèrent et lui donnèrent asile dans leur couvent. Cependant, l'affaire s'était passée est plein jour et avait fait esclandre. Après un court séjour dans la maison des Frères Prêcheurs, Lairesse ne s'y crut plus en sûreté, et prit le parti de fuir vers Maestricht. Il se mit en routé, emportant sur une charrette ce qu'il possédait et emmena avec lui la cousine de son beau-frère, une jeune fille du nom de Marie Salm, qui lui avait témoigné de l'intérêt pendant le temps où il se tenait caché pour soigner ses blessures. Arrivés à Navagne, à trois lieues de Liège, les deux fugitifs contractèrent mariage et continuèrent ensemble leur route vers la Hollande. Les ressources des voyageurs étant épuisées, ils s'arrêtèrent à Bois-le-Duc. Ceci se passait en 1664.

   Il existe une certaine obscurité sur cette partie de la vie de Lairesse où, rompant les relations qu'il avait avec sa famille et ses protecteurs à Liège, il était encore inconnu en Hollande, qui devait devenir sa seconde patrie. Ce fut forcément pour l'artiste, nullement préparé à ce changement, une période de transition et de détresse. Quelques auteurs ont cherché à suppléer aux renseignements certains, qui nous font défaut, par des anecdotes plus ou moins dramatisées. Il paraît certain que Gérard, réduit aux expédients, fit de petits tableaux qu'il vendait à vil prix, et même des enseignes, pour subvenir à ses besoins. De Bois -le-Duc, les deux fugitifs se rendirent à Utrecht. C'est dans l'une de ces deux villes, on ne sait au juste laquelle, que Lairesse fut mis en rapport avec un marchand d'objets d'art d'Amsterdam, du nom d'Uylenbourg. Celui-ci lui acheta d'abord quelques tableaux qui furent très appréciés, surtout par les peintres Jean Van Pec et De Grebber qui travaillaient pour ainsi dire aux gages d'Uylenbourg. Le succès des premiers tableaux de Lairesse connus à Amsterdam engagea non seulement le marchand à renouveler ses commandes, mais même à demander au peintre de venir habiter Amsterdam et d'y travailler pour lui.

   Lairesse se rendit à l'invitation d'Uylenbourg, mais il ne demeura que peu de mois auprès de lui ; l'artiste reconnut bientôt, à la manière dont ses travaux étaient accueillis, qu'il pouvait se créer une existence à la fois honorable et indépendante ; en 1667, il acquit les droits de bourgeoisie à Amsterdam, et, l'année suivante, il louait une maison somptueuse sur le marché Saint-Antoine. Dès ce moment, sa fortune était assurée.

   La maison de l'artiste devint, en effet, un centre où se rencontraient les Mécènes, les peintres et les amis des arts. Parmi les habitués de ses soirées, se trouvaient Emmanuel De Witte, le bourgmestre Pancratius, le célèbre médecin Bidloo, François Mieris, Bernard Graaf, Jacob van der Does père, et, plus tard, Glauber et Jean van der Meer. Fort recherché de tout ce monde et un peu enclin au faste, Lairesse travaillait cependant beaucoup, et, grâce à cette facilité qui chez lui était un don naturel, il produisit en grand nombre des travaux de toute nature. Bientôt il fut le peintre le plus en vogue de la Hollande.

   Lorsque, en 1684, Jean Glauber, peintre paysagiste allemand de renom, vint à Amsterdam, il se lia avec Lairesse d'une amitié basée sur des goûts identiques et des talents qui n'étaient pas sans analogie. Glauber demeura dans la maison de Lairesse, et souvent ils travaillèrent en collaboration. Lairesse étoffait de ses élégantes figures les paysages de grand style de son ami. Ils firent ensemble les peintures de la salle à manger de la reine Marie d'Angleterre, ainsi que la riche décoration des salons du château de Soesdyck, appartenant au roi Guillaume III. Le même souverain, qui avait pris l'artiste liégeois en faveur, lui commanda, entre autres, deux toiles représentant des scènes de la vie de Marc-Antoine et de Cléopâtre ; il le fit venir ensuite à La Haye, où Lairesse travailla plus d'un an pour lui. Lairesse exécuta aussi pour la chambre du conseil de justice de la cour, dans cette ville, une série de peintures qui ont été gravées d'après les dessins de N. Verkolie et qui ont fait l'objet d'une publication spéciale.

   L'artiste était alors dans toute la plénitude de son talent et à l'apogée de son renom. Les amateurs de la Hollande, les marchands de tableaux et les collectionneurs de l'étranger, à l'envi, voulaient avoir de ses peintures de chevalet ; les propriétaires des hôtels somptueux d'Amsterdam tenaient à honneur de les faire décorer par son pinceau ; les éditeurs sollicitaient de ses dessins pour les frontispices et les planches de leur publication. Jacques de Flines fut un de ceux qui s'adressèrent à Lairesse et à Glauber pour orner son hôtel ;  bientôt Lairesse fut appelé à Rotterdam pour des travaux de même nature ; c'est ainsi qu'il peignit les habitations de plusieurs bourgeois opulents de cette ville, Meyers, Verburg et Paats. Enfin, il traça les projets pour la décoration du théâtre d'Amsterdam et fit un de ses plus beaux plafonds pour la maison dite des Lépreux, de la même ville.

   Les compatriotes liégeois de Lairesse ne furent pas insensibles à l'éclat de la gloire de leur concitoyen. Ils cherchèrent, mais souvent en vain, à obtenir de ses tableaux. Quelques-unes de ses toiles, cependant, prirent le chemin de la ville natale, où se trouvent encore plusieurs de ses tableaux peints pendant son séjour en Hollande. Sur les instances réitérées de son premier protecteur, l'archidiacre de Liverloo, Lairesse accepta de peindre pour le maître-autel de cette église une toile importante représentant l'Assomption de la Vierge. Lorsque cette peinture, qui arriva à destination en 1685, fut exposée dans la maison de l'archidiacre, elle excita une telle admiration que les chanoines ajoutèrent 700 écus de gratification au prix convenu.

   Ce tableau, emporté en 1794, lors de l'occupation française, est revenu à Liège en 1815, non sans avoir subi de notables avaries. Après avoir été restauré, il se trouve actuellement à la cathédrale de Saint-Paul.

   Comme si la peinture n'avait pas suffi à son activité et à son besoin de produire, Lairesse s'adonna à la gravure à l'eau-forte avec une sorte de passion ; parfois il passait une partie des nuits à ce genre de travail, abusant à la fois de sa santé et de sa vue. Aussi son œuvre comme graveur est-elle considérable, Ses eaux-fortes, réunies à d'autres gravures exécutées d'après les peintures de Lairesse, ont été publiées dans un recueil de 140 planches, sous le titre suivant : Opus elegantissimum Amstelodami ipsa manu tam aeri incisum, quam inventum, et per Nicolaum Visscher, cum privilegio Ord. Gen. Belgii Foederati editum.

   Nagler compte 87 gravures à l'eau-forte attribuées à Lairesse.

   Les relations d'amitié qui liaient l'artiste au docteur Bidloo, le portèrent à faire pour l'ouvrage que celui-ci publia sur l'anatomie du corps humain, une série de 105 dessins, remarquables par l'exactitude et la précision anatomique. Cet ouvrage parut sous le titre de Anatomia humani corporis, centum et quinque tabulis per artificiosis G. De Lairesse ad vivum delineatis demonstrata. Amstelodami, 1685. Il est orné d'un frontispice également dessiné par l'artiste liégeois.

   Vers 1690, Lairesse, âgé alors de près de cinquante ans, dans tout l'éclat de son talent et dans toute la fécondité de son génie créateur, fut frappé du plus grand malheur qui puisse atteindre un peintre : il devint aveugle. Dans cette triste situation, il donna une nouvelle preuve de l'énergie de son caractère et de la singulière souplesse d'un esprit remarquablement doué. Il trouva des consolations dans son culte pour l'art ; et, aux heures de solitude, la musique, qu'il n'avait abandonnée à aucune époque de sa vie, vint le bercer de ses harmonies. Il sut, d'ailleurs, se rendre encore utile aux adeptes de l'art, malgré la nuit qui, pour lui, ne devait plus avoir d'aurore. Sa maison ne cessa pas d'être pour les artistes d'Amsterdam, peintres, sculpteurs, architectes et pour les amis de l'art, un centre et un lieu de réunion où ils venaient chercher des conseils et une direction. Bientôt Lairesse eut la pensée de mettre de l'ordre dans les discours qu'il leur tenait, et d'organiser des conférences où il traiterait, devant ses confrères, de toutes les parties de l'art, passant de la synthèse à l'analyse, de la théorie aux difficultés de la pratique, que les raisonnements de l'expérience et les déductions de l'esprit d'observation pouvaient aplanir.

   Une vingtaine de personnes, et quelquefois davantage, venaient écouter les conférences que Lairesse faisait sur l'art de la peinture, plusieurs fois par semaine. Un de ses fils préparait au tableau noir, sous la direction du maître, les dessins qui devaient donner plus de clarté à ses développements. Lairesse trouva même, avec l'aide de ses fils, un moyen ingénieux pour écrire et dicter ses leçons qui, successivement transcrites, formèrent un traité complet de peinture. C'est le recueil de ces conférences et des leçons ainsi préparées qui fut publié après la mort de Lairesse, sous le titre de : Le Grand Livre des peintres. Une première partie, dans laquelle l'auteur expose les règles du dessin, la perspective linéaire et aérienne, avait paru à Amsterdam, en 1701. Mais le traité complet ne fut publié que treize ans plus tard ; voici la traduction du titre : Le Grand livre des peintres, où l'art de la peinture est enseigné à fond dans toutes ses paries, expliqué au moyen de raisonnements et de figures, avec des modèles empruntés aux meilleurs ouvrages des plus fameux peintres, et l'indication de leurs qualités et de leurs défauts, par Gérard de Lairesse, peintre. A Amsterdam, chez David Mortier, libraire, MDCCXIV. Ce livre fut publié en deux volumes in-4°, avec figures. Une seconde édition parut à Harlem, en 1740, avec une biographie de l'auteur. Ecrit d'abord en hollandais, l'ouvrage fut traduit en français par H.-J. Janssen, Paris, 1787, également en deux volumes in-4°. Deux traductions allemandes furent publiées à Leipzig, l'une en 1705, l'autre en 1795. Le nombre de traductions du Grand Livre des peintres et des éditions qui se succédèrent, prouve le crédit universel dont jouissaient au siècle dernier les théories qui y sont développées. Tombé dans l'oubli aujourd'hui, ce livre contient cependant des vues justes et élevées sur la peinture et d'excellents préceptes en ce qui concerne l'étude et la pratique de cet art.

   Lairesse vécut vingt ans aveugle. Malgré les faveurs peu communes de la fortune pendant une grande partie de sa vie, malgré sa fécondité prodigieuse, résultat d'une nature richement douée et d'un travail incessant, l'artiste n'avait pas d'économies ; il n'avait pas prévu les incapacités de la vieillesse et le repos auquel devait le condamner prématurément la cécité. La gêne se fit sentir dans cette maison, autrefois si brillante et si hospitalière. Pour vivre, il fut obligé de vendre petit à petit, et à mesure que le besoin faisait sentir son aiguillon, ses études, ses dessins, ses esquisses. Il fut mène obligé d'avoir recours à la générosité de son entourage. Aussi mourut-il dans l'indigence, à Amsterdam, le 28 juillet 1711.

   Parmi les peintres belges de la fin du XVIIe siècle, Gérard Lairesse est un de ceux dont le nom a eu le plus de retentissement à l'étranger. Il était doué de la plupart des qualités qui font l'artiste éminent : imagination, fécondité, passion du travail, abondance ; il était compositeur habile, dessinateur généralement correct, coloriste harmonieux ; cependant, il n'a pas laissé d'œuvres d'un ordre vraiment supérieur. Cela tient en partie au temps où il vivait : enfant gâté d'une période de décadence, il portait en lui la tache originelle de son époque. Mais les côtés faibles de son talent s'expliquent aussi par le tempérament propre de l'artiste, qui était essentiellement décoratif. En s'abandonnant à sa remarquable facilité, l'artiste semble travailler pour le seul plaisir des yeux, sans approfondir les caractères, sans étudier les passions, sans s'attacher à l'expression des sentiments dans les figures dont il anime ses compositions. Il a égalé la plupart des meilleurs artistes de son temps, il n'a rien laissé à imiter aux siècles futurs.

   Lairesse a eu trois fils : André, l'aîné, fut négociant et mourut aux Indes vers 1735 ; Abraham et Jean furent élèves de leur père. Le premier, né en 1681 et mort à Amsterdam en 1739, peignait assez habilement le portrait dans la manière de Gérard ; il termina un certain nombre d'ébauches laissées par celui-ci, et copia bon nombre de ses tableaux qui passèrent dans le commerce sous le nom de Gérard. On peut citer, parmi les meilleurs élèves de ce dernier, Jean Mieris, Bonaventure van Overbeek, Otmar Elliger, le jeune, Christophe Lubinietzki et Jean van Hoogzaat.

   Il n'est pas possible de faire ici le relevé complet des peintures de ce maître ; pour faire comprendre toutefois sa valeur et le renom qu'il s'est acquis dans les pays les plus divers, il est utile d'indiquer quelques-unes de ses toiles les plus importantes, conservées dans les différents musées de l'Europe :

   Au musée du Louvre, à Paris, quatre tableaux : l'Institution de l'Eucharistie ; le Débarquement de Cléopâtre au port de Tarse ; une Bacchante faisant danser des enfants ; Hercule entre la Vertu et le Vice ;

   A la galerie du Belvédère, à Vienne, deux tableaux : un Poste de militaires auprès d'une ruine ; des Soldats buvant avec des filles. Un troisième tableau, Neptune et Amphitrite, attribué au même peintre par le livret du musée, semble trop médiocre pour mériter cette attribution ;

   A la Pinacothèque de Munich, deux tableaux signés. Ce sont deux compositions allégoriques relatives à la vie de l'artiste ;

   Au musée de Dresde, deux tableaux : le Parnasse avec Apollon et les Muses ; une Bacchante ;

   Au musée de Berlin, cinq tableaux : Alexandre Sévère proclamé empereur ; Thétis plongeant Achille dans le Slyx ; Allégorie de la Victoire (signé) ; un faune et une Nymphe ; une Femme sur son lit, écrivant son testament ;

   Au musée grand-ducal de Brunswick, deux tableaux : Achille parmi les filles de Lycomède (signé) ; une Forge, grisaille ;

   Au musée de Cassel, quatre tableaux : Ulysse et Mentor à l'île d'Ithaque ; Ulysse reconnu par sa nourrice ; Ulysse, redoutant la séduction des Sirènes, se fait lier au mât de son vaisseau ; Retour d' Ulysse à Ithaque ;

   Au musée communal de Mayence : Baptême de saint Augustin ;

   Au musée de Bruxelles : la Mort de Pyrrhus ;

   Au musée communal de Liège, deux tableaux : Descente d'Orphée aux Enfers ; le Tribunal de la Sottise ou la Vengeance d'Apelle ;

   Au musée de Toulouse, deux tableaux : le Crucifiement et la Conversion de saint Paul ; 

   Au musée de Caen : la Conversion de saint Augustin ;

   Au musée d'Amsterdam, six tableaux : Tableau allégorique représentant le Pouvoir légitime ; pendant, représentant la Révolution ; Mars, Vénus et Cupidon ; pendant, les mêmes divinités et Mercure (signé) ; Diane et Endymion ; Séleucus abdique en faveur de son fils Antiochus (signé) ; deux grisailles, représentant des allégories ;

   Au musée de La Haye : Achille reconnu par Ulysse ;

   Enfin au musée des Uffizi, à Florence, le portrait de Gérard Lairesse, peint par lui-même.

Jules Helbig.

Les hommes illustres de la nation liégeoise, par Louis Abry. Cette source est d'autant plus sûre, qu'Abry, comme il le dit lui-même, fut pendant six ans l'élève et le collaborateur [de son frère Ernest]. -- Les délices du pays de Liége, t. V. -- Villenfagne, Recherches sur l'histoire de la ci-devant principauté de Liége, t. II. -- Houbraken, De groote Schouburgh der nederl. Kontschilders, etc.

    

 

 

23/01/2013