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Englebert Fisen



 

 

 

 

 

 

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Englebert Fisen et sa famille, 1722

 

 

 

Ad. Siret
Biographie nationale T. VII, pp. 78 et suiv.
publiée par l'Académie royale des sciences, des lettres et des Beaux-arts de Belgique, Bruxelles, 1897.

FISEN (Englebert), peintre, né à Liège en 1655, mort en 1733. Élève de Bertholet Flémalle, chez lequel il entra après avoir fini ses humanités. Très-jeune encore, il partit pour l'Italie et se rendit immédiatement dans les ateliers de Carlo Maratti, dont il s'attacha à imiter le style et la manière. Huit ans après, il revint à Liège ; il avait vingt-quatre ans, et se mit à faire de nombreux portraits et quelques tableaux. Un de ses premiers, un Crucifiement fut fait pour la chapelle de l'hôtel de ville. Le jeune artiste acquit bientôt une grande réputation parmi les maisons religieuses de la province de Liège et les commandes encombrèrent ses ateliers. Fisen eut une vie laborieuse, calme et digne. Il forma quelques élèves dont le meilleur fut Plumier. Bon dessinateur, coloriste au pinceau facile et large, il aurait pu occuper dans l'école flamande une place brillante ; mais ayant passé ses premières années au milieu des maîtres de la décadence italienne, il en ressentit toute sa vie l'influence fâcheuse. On a de lui le Martyre de saint Barthélemy, dans l'église de ce nom à Liège ; le même temple possède encore de lui un Christ en croix. Ce peintre fut très fécond, mais la plupart de ses tableaux ont été détruits ou dispersés. On en rencontre encore chez quelques amateurs liégeois.

Ad. Siret.

 

 

 

 

Jules Helbig
La peinture au pays de Liège et sur les bords de la Meuse.
Liège, Imprimerie liégeoise Henri Poncelet, 1903, pp. 283 et suiv.

ENGLEBERT FISEN (1)

   Après Guillaume Carlier et Gérard Lairesse, Fisen est l'élève le plus distingué de Flémalle, et c'est l'un des peintres mosans les plus productifs. C'est aussi l'un de ceux dont on retrouve le plus de travaux dans les églises et les châteaux de l'ancienne principauté de Liège.

   Par une fortune toute exceptionnelle aussi, de nombreux documents sur sa vie et ses travaux ont été conservés dans sa famille, et ses descendants les ont mis généreusement à notre disposition (2).

   Fisen était un homme extrêmement laborieux, rangé, vivant exclusivement pour son art et pour sa famille ; sa vie nous fait connaître le type du travailleur simple, heureux de sa profession qui lui assurait l'aisance et une honorabilité enviable. Il l'honorait à son tour par des mœurs exemplaires, son talent et son travail consciencieux.

   Englebert Fisen est né à Liége en 1655, dans des conditions très modestes. Son père, Jean Fisen, était barbier, le nom de sa mère était Jeanne Herck. La famille habitait une maison située à l'angle du petit cimetière qui entourait l'église paroissiale de Sainte-Madeleine. Le père Fisen en était devenu propriétaire en payant une rente successivement rédimée. Jeanne Herck, née très probablement à Saint-Trond, avait de son côté quelques petites propriétés dans sa ville natale. C'est grâce à ce modeste avoir, administré avec économie, que le couple Fisen put satisfaire à la légitime ambition de donner à leurs enfants une éducation supérieure à celle qu'ils avaient reçue eux-mêmes et de les mettre ainsi en situation de faire meilleure figure dans le monde.

   Le jeune Englebert fit ses humanités d'une manière insuffisante ; ayant donné de bonne heure des marques de son goût et de ses dispositions pour le dessin, il fut mis en apprentissage auprès de Bertholet Flémalle. Il a dû faire chez ce maître des progrès très rapides, puisqu'il partit pour l'Italie en 1671, c'est-à-dire à l'âge de seize ans ; il se rendit à Rome où il se mit sans retard sous la discipline de Carl Maratte.

   Comme pour la plupart des jeunes artistes qui ont été achever leurs études et leur formation en Italie, nous n'avons aucun renseignement sur les travaux de Fisen pendant sa période romaine ; nous savons seulement que son retour à Liége eut lieu au mois de mai 1679, c'est à dire que ce second apprentissage avait duré huit ans ; le jeune peintre revenait d'Italie à un âge où la plupart de ses confrères se préparaient à ce pèlerinage. Il avait vingt-quatre ans. A en juger par les premiers travaux qu'il fit à son retour, son talent était formé.

   Englebert Fisen avait une qualité qui ne se rencontre pas fréquemment chez les artistes, quoiqu'elle ne soit nullement exclusive des dons de l'imagination, de l'observation et de tous les dons dont se compose ordinairement une organisation privilégiée ; il avait de l'ordre. Il a eu soin de tenir note, année par année, de tous ses travaux, dès que, revenu au pays natal il entra dans ce que l'on peut appeler la pratique de sa profession. A partir du 26 mai 1679, il tint un registre où il inscrivait dans l'ordre de leur production, avec le prix qu'il en retirait, tous les travaux de son atelier.

   Nous avons tout lieu de croire que d'autres artistes ont pris le même soin ; malheureusement, leurs annotations n'ont pas été conservées.

   Le répertoire de Fisen qui commence en 1679 cesse avec l'année 1729. Il embrasse donc la période d'un demi-siècle. On doit remarquer toutefois que les indications relatives aux années 1723 et 1724 font défaut ; il en est de même pour les années 1726 et 1727. L'artiste a-t-il été obligé par son état de santé, dans ces années où peut-être le poids de l'âge se faisait sentir, d'interrompre ses travaux, a-t-il négligé d'inscrire le millésime, en continuant son répertoire? Cette dernière supposition semble la plus plausible. Le nombre des tableaux et portraits inscrits sous les années 1722 et 1725 étant considérable.

   La nomenclature des tableaux, portraits et tapisseries sortis du pinceau de Fisen s'arrête à l'année 1729. L'artiste avait alors atteint l'âge de soixante-quatorze ans ; depuis son retour d'Italie le catalogue de ses peintures s'élevait a 652 numéros parmi lesquels figurent 146 portraits ; il avait le droit de prendre le repos que d'ailleurs ses forces défaillantes lui imposaient.

   Dès son retour d'Italie, son talent parait avoir été fort apprécié de ses compatriotes et des étrangers de passage dans la principauté ; nous voyons que, à partir du 26 mai, l'année de son retour, Fisen fit onze tableaux et un portrait, et depuis, comme nous l'avons vu, son pinceau ne chôma guère.

   Le petit registre contient aussi quelques renseignements relatifs à la biographie du peintre et aux évènements de famille qui ne sont pas dénués d'intérêt ; nous allons les transcrire.

   Ma mère, Jeanne Herck est morte l'an 1687, le 23 avril, et elle est enterrée dans l'église de la Magedelaine.

   Je me suis marié avec ma cousine Anne-Catherine Campo, par dispense, le 15me jour de janvier 1692.

   Ma tante, Anne Campo, est morte l'an 1692, dans le moys de mars, et elle est enterrée aux Bons-Enfants.

   Ma sœur, Anne-Marie Fisen, est morte l'an 1693, le 16me d'aoust, et elle est enterrée dans l'élise de Saint-Nicolas-au-Treze (Saint-Nicolas au Trait).

   Ma chère femme, Anne-Catherine Campo, est morte après quatre jours de maladie, le 12me de juillet 1726, et elle est enterrée dans l'église de Saint-Hubert, auprès de ses père et mère ; Requiescat in pace.

Après les décès, viennent les naissances.

   Mon fils, Jean-François (3) est venu au monde le 28 décembre 1692, le jour des innocents, à deux heures et demie du matin. Il a eu pour parrain et marraine, mon beau-frère Jean Campo et Anne-Marie Fisenne, ma sœur. Il a été baptisé le dit jour à Notre-Dame aux Fonts.

   Ma fille, Marie-Jeanne-Louyse (4) est née le 2me de mars, à sept heures un quart du soir. Elle a eu pour parrain mon beau-frère, Louis Campo, prêtre, et pour marraine, ma belle sœur, Marie-Françoise Fraigneux. Elle a été baptisée à Notre-Dame aux Fonts, le 3me du mois 1695.

   Mon fils, Lambert-Englebert (5) est né le 7me août 1697, entre onze heures et midi. Il a eu pour parrain M. Lambert Posson, chanoine de Saint-Denis, et pour marraine ma belle-sœur Xhenerable. Il a été baptisé le même jour à Notre-Dame aux Fonts.

Ma fille, Anne-Marie (6) est née le 23me octobre 1698, à six heures moins un quart du matin. Elle a eu pour parrain M. Bouillon, prêtre, et pour marraine ma cousine Marie Debray, espouse du procureur Poilvache. Elle a été baptisée le même jour à Notre-Dame aux Fonts.

Mon fils, Herman-Joseph (7) est né le 12me jour de novembre 1700, à dix heures du matin. Il a eu pour parrain M. Herman Groutaers, avocat, et pour marraine Mlle Catherine Posson. Il a été baptisé le même jour à Notre-Dame aux Fonts.

   Le premier tableau de quelque importance par lequel Fisen se fit connaître dans sa ville natale fut un Crucifiement, qu'il peignit en 1680 pour la chapelle de l'Hôtel-de-Ville.

   A partir de ce moment, ses succès allèrent croissant. On lui demanda des tableaux pour un grand nombre d'églises de la ville de Liège, pour les chapelles des couvents et des châteaux de la principauté. Son application au travail et l'extrême facilité de son pinceau lui permirent de répondre rapidement aux commandes qu'il recevait de toutes parts.

   Quoique les travaux de Fisen aient subi le sort de ceux de ses confrères, c'est à dire que beaucoup d'entre eux ont été détruits ou dispersés au loin, il existe encore un assez grand nombre de ses toiles pour que, même dans son pays, on puisse se rendre compte de la nature de son talent et de la fécondité de son pinceau.

   Voici sur les travaux de Fisen quelques indications copiées du registre dont il vient d'être question (8) :

   « Le dernier jour de iulet 1687, j'ay faict marché avec S. A. S. cardinal de Furstemberg d'une tapisserie pour le  château de Modave pour six cens escus. »

   1684 « pour la Madeleine le tableau du Mre Autelle. »

   1692 « le portrait de la comtesse Tilly. »

   1694 « mon portrait avec celui de ma femme et de mon fils. »

   1696 «  St Benoît brise l'idolle pour St Jacques. »

    1700 « la copie du St Jacques de Douffet. »

   1701 « 2 petites copies du même tableau. »

   1705 « Notre Seigneur descendu de la croix pour les malades incurables avec le portrait de Mons. Surlet. »

   C'est grâce à ces indications que dans la notice biographique de Douffet, nous avons pu renseigner les copies du tableau de ce maître qui figurait au retable d'autel de l'Hospice du Petit Saint-Jacques. L'une des premières compositions originales de Fisen est le tableau du maître-autel de l'église Sainte-Madeleine, représentant Le Christ en Croix, La Sainte Vierge, sainte Madeleine et saint Jean. Au milieu de la composition, le corps vu un peu de côté, le Christ apparaît élevé sur la croix, la tête tournée vers la gauche du spectateur. Ou voit d'un côté de la croix la Sainte Vierge et saint Jean, et de l'autre, sainte Madeleine groupée avec un autre personnage. Au second plan, on voit des cavaliers qui regagnent la ville de Jérusalem, dont les monuments se détachent sur le ciel dans le fond du tableau.

   Peinture d'une harmonie un peu sombre, et qui paraît avoir poussé au noir ; du reste, couleur harmonieuse ; composition habile et assez bon dessin ; le sentiment des expressions est bon.

   Cette grande toile a été recoupée sur les côtés pour être mise au-dessus de l'autel, à la place qu'elle occupe actuellement ; elle a, du reste, souffert (9).

   Si l'église Sainte-Madeleine a été démolie, le tableau a été conservé, un peu détérioré à la vérité ; il est placé au fond de la basse nef (côté de l'évangile), à l'église Saint-Barthélemy, à Liége. Le tableau du maître-autel de cette église est également dû au pinceau de Fisen ; c'est une toile de grande dimension, représentant le Martyre du saint Apôtre auquel l'église est dédiée. Le tableau du maître-autel de l'église autrefois collégiale d'Amay, représentant la Descente de la Croix, est également l'une des bonnes productions de Fisen.

   Il se trouve encore des peintures de Fisen dans l'église de Saint-Martin, où il a exécuté une série de sujets dans la chapelle du Saint-Sacrement. Il y en avait d'importantes à Saint-Jacques qui, enlevées par les commissaires de la République française, ont disparu depuis. La chapelle de l'Hospice des Femmes Incurables, à Liège, avait conservé au-dessus de son autel le tableau exécuté en 1705. Comme nous venons de le voir, c'est une Descente de la Croix. Le fondateur de l'Hospice, Jean-Ernest de Surlet, y est représenté en armure au pied de la croix. Cette composition, où les figures sont en dessous de la grandeur naturelle, est d'une couleur harmonieuse, d'un dessin correct et plus achevée que ne le sont généralement les œuvres du même artiste.

   Fisen était dessinateur habile ; il peignait largement, mais malheureusement était pénétré du style des maîtres italiens de la décadence au milieu desquels il avait passé sa jeunesse.

   Il habitait une maison près de l'église Sainte-Croix, au tournant Saint-Hubert. Englebert Fisen était fort honnête homme, et sa conduite exemplaire lui concilia l'estime de ses contemporains. Il était lié d'amitié avec le sculpteur Delcour ; sa récréation favorite était une promenade en compagnie de cet artiste, avec lequel il prenait plaisir à s'entretenir de l'art. Fisen, d'ailleurs, était charitable, bon et obligeant pour ses confrères : il fut élu à diverses reprises administrateur de l'Hospice du Petit Saint-Jacques.

   Fisen est décédé le 15 avril 1733, après avoir, la veille de sa mort, ajouté un long codicille à son testament. Le codicille dicté par l'artiste sur son lit de mort et cependant signé encore de sa main, trahit sa préoccupation de voir son fils Herman Joseph, prêtre, étudiant alors à Rome, entrer dans un couvent d'Italie, alors qu'il existait des maisons du même Ordre dans la principauté. Il déclare le déshériter de tous les biens acquis par lui depuis sa viduité, dans le cas où après quatre ans qu'il accorde encore à Herman-Joseph pour achever ses études, il ne reviendrait pas au pays de Liège. Dans le même document le peintre tient aussi à garantir à sa fille Anne-Marie, demeurée avec lui, « en récompense des soins qu'elle lui a donnés et qu'il espère en recevoir encore », la paisible jouissance de la maison qu'ils ont habitée ensemble, et la propriété des marchandises qui s'y trouvaient, formant le fond du négoce que celle-ci avait entrepris « à son propre et particulier profit » (10). Il a été enterré dans l'église Saint-Hubert, auprès de sa femme.


(1) Dans les documents contemporains on trouve le nom de Fisen orthographié de différentes manières : si l'artiste est généralement désigné sous le nom d'Englebert Fisen, il est écrit également Fizen ou Fisenne : on le trouve même parfois avec la particule : de Fisen, quoique l'artiste n'ait certainement pas affiché des prétentions nobiliaires. 

(2) V. notre travail : Les papiers de famille d'Englebert Fisen. Bulletin de la Société d'Art et d'Histoire du diocèse de Liège, année 1881, t. I,  pp.  7-66. 

(3) Jean-François Fisen, avocat et jurisconsulte, a été marié deux fois. Il a épousé en secondes noces Marie-Anne Moulan et a., suivant son désir, été enterré à l'église Saint-Hubert. 

(4) Marie-Jeanne-Louise est entrée au couvent des Clarisses, à Liège, le 19 février 1713, et y a pris l'habit l'année suivante, le 20 août. 

(5) Lambert-Englebert est entré au couvent des Croisiers, à Huy, où pendant plusieurs années il a enseigné la philosophie et la théologie ; il fut élu Général le 4 décembre 1741. Mort à Huy le 4 janvier 1778. (V. Histoire du diocèse et de la principauté de Liége, 1724-1852, par Jos. DARIS, t. I, p. 291.) 

(6) Anne-Marie est demeurée avec son père, jusqu'à la mort de celui-ci. 

(7) Herman-Joseph a fait ses études à Rome et devint prêtre ; revenu à Liége, il fut reçu bénéficiaire de la Collégiale de Sainte-Croix. Décédé le 6 juillet 1779, il a légué tous ses biens, les tableaux et études peintes dont il avait hérité de son père, à l'Hospice des Incurables à Liége. 

(8) A la mort de Fisen, le cahier a passé entre les mains de son fils Herman-Joseph. C'est celui-ci, sans doute, qui, dans un but difficile à connaître, a détruit toutes les notes marginales relatives au prix que l'artiste recevait de ses travaux. Sur certains feuillets, les indications étaient barrées à la plume ; dans ce cas, il a été possible de rétablir les chiffres en faisant disparaitre par des réactifs l'encre qui les couvrait. Sur d'autres feuillets la marge était coupée, et naturellement les renseignements qui y étaient consignés ont été définitivement perdus. 

(9) Toile : H, 4,42. L., 2,50. Figures au-dessus de la grandeur naturelle. 

(10) Nous avons donné le texte du testament de Fisen et du codicille qu'il y a ajouté. V. Les papiers de famille, LOCO CITATO, pp. 61 et 62. 

 

23/01/2013