Si l'on connaissait la vie
de ce peintre dans tous les détails, elle fournirait sans aucun doute
les éléments d'une notice pleine d'intérêt, semée d'aventures et
d'évènements émouvants. Mais nous n'avons que le témoignage fort
concis d'un seul auteur, à la vérité contemporain de l'artiste et
presque le familier de Walthère Damery. Cet auteur est le graveur Abry
que nous avons si souvent l'occasion de citer.
Walthère est né le 7 mars
1610 (2) dans un faubourg de la ville de Liège, vis-à-vis du couvent
de Saint-Léonard. Son père, Jacques Damery, avait épousé une jeune
fille du nom de Marie Parent. De ce mariage sont nés trois fils :
Walthère, Laurent et Jacques, auxquels le père s'efforça de donner une
bonne éducation mais qui, entraînés tous trois par les goûts qui
régnaient dans la famille, et l'exemple de leur oncle Simon dont nous
venons de donner la notice, cultivèrent la peinture.
Walthère était porté à
l'étude par son génie naturel : il acheva ses humanités au Collège des
PP. Jésuites. Il paraît que son professeur de rhétorique aurait bien
voulu en faire une recrue de l'Ordre, mais la vocation de son élève
pour l'art se prononça bientôt d'une manière décisive. Les parents y
accédèrent et Walthère fut mis à l'essai chez un peintre assez
médiocre du nom d'Antoine Deburto qui s'était fait connaître par le
tableau de l'autel majeur de l'église conventuelle des Chartreux, à
Robermont près de Liège, ainsi que par les peintures de deux autels
latéraux au même sanctuaire. Ces toiles se distinguaient par un
coloris brillant et une certaine entente des procédés techniques.
Bien que l'enseignement de Deburto ne
fut pas de nature à enflammer l'imagination et la verve de son
disciple, celui-ci suppléa par l'ardeur au travail à ce qui manquait à
la science du maître. Il se mit à peindre des portraits et à faire des
études d'après nature de tout genre selon que se produisait l'occasion
d'exercer son pinceau et son esprit d'observation. Ayant atteint l'âge
de vingt-cinq ans, Walthère Damery s'embarqua pour l' Angleterre, sans
doute porté à ce voyage par quelque circonstance favorable restée
ignorée. Il y fit un séjour de plusieurs années pendant lesquelles il
s'adonna à la peinture de portrait ; après quoi, il repassa la Manche
pour se rendre en France où il ne semble pas avoir fait long séjour,
son intention étant surtout de voir le pays. Ensuite, comme la plupart
des artistes de son temps, mais particulièrement de son pays, Walthère
crut ne pouvoir se dispenser d'un voyage en Italie s'il voulait un
jour prendre rang parmi les maîtres. Il se rendit donc à Rome, et
arrivé là dans la terre promise des arts, il s'attacha
particulièrement à l'étude des œuvres de Pierre Berretini ou de
Cortone, peintre vivant alors des plus en renom, et qui, avec le non
moins célèbre chevalier Bernin, était en possession des faveurs et des
travaux dont disposait le pape Urbain VII.
C'était une époque malheureuse où
florissait le maniérisme académique : à Rome peut-être plus
qu'ailleurs, les grandes traditions de l'art étaient oubliées. Non
seulement toute la peinture antérieure à la Renaissance avec ses
maîtres si austères et si sublimes était ignorée, mais même les
peintres de la Renaissance comme le Pérugin, Masaccio, Raphaël d'Urbin,
Boticelli étaient démodés, presqu'oubliés. Personne ne songeait à les
étudier. C'était l'influence des Carraches qui dominait et leurs
œuvres étaient l'objet de l'admiration générale.
Il était difficile à un jeune étranger
de se soustraire à des influences qu'il respirait pour ainsi dire avec
l'air et que d'ailleurs il était venu chercher. Damery était peut-être
plus qu'un autre artiste disposé à se mettre au niveau des peintres
fêtés alors.
Il demeura à Rome
plusieurs années et ne réussit que trop à s'approprier le style du
peintre qu'il avait pris pour guide. On ne sait rien de sa vie et de
ses travaux en Italie. Lorsqu'il se décida à retourner dans sa patrie,
il s'embarqua sur un vaisseau qui devait le conduire en France. Mal
lui en prit : il fut capturé par des pirates et mené à Alger. On
ignore également les détails de la captivité du peintre, mais il
parait qu'il fut délivré par le secours de quelques Pères Récollets,
avec lesquels il eut la fortune de pouvoir revenir à Toulon. Il
s'arrêta dans cette ville pour se remettre de l'état de dénuement et
de souffrance dans lequel l'avait plongé sa captivité.
Damery partit pour Paris
lorsque sa santé fut rétablie, en traversant la Provence et le
Dauphiné. Sur sa route il rencontra quelques Pères Carmes qui se
rendaient également à Paris. Les voyageurs eurent bientôt lié
connaissance et les religieux ramenèrent l'artiste dans leur maison,
rue de Vaugirard. Ce fut pour lui l'occasion d'un travail très
considérable ; il peignit dans la coupole de leur église une vaste
composition qui s'y trouve encore actuellement.
....
La disposition du sujet principal,
comme le choix du sujet des pendentifs, tout indique l'inspiration
directe des religieux du Carmel ; rien n'annonce une influence
extérieure. L'œuvre, d'ailleurs, n'attira pas grandement l'attention
publique à Paris, puisqu'il n'avait même pas retenu le nom du peintre.
Dans le reste de la vie de Damery on ne voit nulle part une influence
quelconque venant de France ; mais on continue à retrouver dans ses
travaux exécutés à Liège, ses rapports avec les religieux de l'Ordre
des Carmes.
....
C'était paraît-il, la
destinée de ce vaillant et laborieux artiste, d'être voué à l'oubli,
méconnu et dépouillé de ses meilleurs travaux. Nous en avons retrouvé
un dans la Pinacothèque de Munich, qui représente Saint Norbert
recevant le scapulaire de la Sainte Vierge, laquelle tenant l'Enfant
Jésus sur ses genoux, apparait assise sur les nues (3).
Après avoir reconnu dans
ce tableau le style et la couleur de notre peintre, nous avons fait
quelques recherches sur cette toile restée inconnue. Elle provient de
l'ancienne Galerie de Düsseldorf où elle figurait sous le nom de
Nicolas Poussin.
Dans le dernier livret de
la Pinacothèque de Munich (sixième édition, 1898) les auteurs plus
savants et plus intelligents ont mieux compris l'origine de cette
toile : elle est indiquée sous le n° 878. « Richtung der Gerard
Douffet » c'est-à-dire Direction ou tendance de Gérard Douffet.
Nous donnons la
reproduction de cette toile intéressante. Il y a, tout lieu de croire
qu'elle a été acquise à Liége pour la Galerie de Düsseldorf, à peu
près à la même époque où les grandes toiles de Douffet ont été
achetées par le peintre van Douwen pour la même destination. C'est
probablement la réduction d'un grand tableau que Damery avait peint
pour une église.
Le peintre, après huit ans
d'absence, revint dans sa ville natale en 1644, et ses relations avec
l'Ordre des Carmes ne cessèrent pas au pays de Liège. L'un des
premiers travaux auxquels il mit la main fut le tableau pour le
maître-autel de l'église des PP. Carmes-en-Ile. Il y représenta, mais
cette fois d'une manière fort différente, le sujet qu'il avait traité
à l'église de la rue de Vaugirard : la Sainte Vierge donnant le
scapulaire à saint Simon Stock. Voici comment cette composition
est conçue :
La Sainte Vierge, revêtue
du costume et des couleurs typiques, assise sur les nuées et tenant
l'Enfant Jésus, remet à saint Simon le scapulaire brun. Celui-ci porte
la tunique brune, le manteau et le capuchon blancs de son Ordre. Ce
groupe est entouré de plusieurs anges, dont l'un, vêtu d'une tunique
couleur terre de Sienne naturelle, soutient le scapulaire que Marie
remet au Saint. De l'autre côté, un ange porte une corbeille de
fleurs, tandis que d'autres anges semblent sortir des nuages.
La tête de la Sainte Vierge est
entourée d'un nimbe ovale, vu en perspective. Le type est d'une beauté
fort mondaine, un peu banale. La tête du Saint a plus de caractère et
semble avoir été étudiée avec un soin particulier. Saint Simon est à
genoux; il a à ses pieds une tête de mort et un livre.
Cette peinture est d'une couleur
agréable, mais d'un modelé un peu flasque. L'ange qui tient la
corbeille de fleurs semble peint de pratique ; il est médiocrement
dessiné. Le tableau a malheureusement subi des retouches qui en ont
altéré l'harmonie primitive.
Lors du pillage des
églises de Liège par les émissaires de la République française, ce
tableau fut transporté à Paris, et, après l'organisation de Musées
départementaux, avec un lot de trente-six tableaux, envoyé au Musée de
Mayence, où il se trouve encore (4).
Lorsque cette peinture fut
placée dans l'église des PP. Carmes, elle trouva beaucoup
d'admirateurs, et Damery eut bientôt de nombreux travaux à faire pour
les églises de la ville de Liége, comme pour d'autres villes. Il
exécuta d'abord pour la même église des Carmes une Assomption de la
Sainte Vierge. Il peignit, pour les
chanoines réguliers de Tongres,
un Christ au Jardin des Oliviers, tableau
d'autel, et plusieurs autres tableaux de moindre importance
; pour l'église des Prémontrés, deux toiles de grande dimension,
une Déposition de la Croix et un
Saint Norbert recevant le scapulaire des mains de la Sainte
Vierge (5). Dans la
même église, il y avait encore une autre toile de Damery : c'était
l'épitaphe de Wathieu de Hodeige, chanoine régulier de cette maison,
plus tard curé de Saint-Nicolas, Outre-Meuse. Il
était représenté à genoux devant la Sainte Vierge, assise sur les
nuages et tenant entre ses bras l'Enfant Jésus. Cette peinture avait
été placée en 1654.
Puis Damery fit tour à tour, pour l'autel majeur de
l'église Saint-Rémy, un
tableau dont le sujet principal représentait
Jésus-Christ portant la
croix, et, dans
la région supérieure, on voyait Dieu le Père
avec des
chérubins ; pour le maître-autel de l'église
Saint-Léonard, une Déposition de la Croix ;
Damery a traité le même sujet pour l'autel de l'une des
chapelles de l'église abbatiale de Herckenrode. Ce tableau qui, après
la démolition de l'abbaye, a été transporté à l'église
de Herck-Saint-Lambert, est signé W.
Damerit invenit et pinx. 1650 (6) ; pour
l'église des Carmélites, près
Saint-Léonard, un tableau dont le sujet est
resté inconnu ; pour l'église des
Ecoliers, le Seigneur de Groisbeck, grand prévôt de Liége, à
genoux devant la Sainte Vierge ; une Madone
pour l'église de Saint-Séverin ; un Saint Bruno pour
la chapelle de Saint-Laurent
; le même Saint et une Piscine pour la chapelle
du couvent de Robermont. Ce dernier tableau,
toile de
cinq pieds de haut, avait été commandé par Mme Marie Woot, abbesse de
Robermont. Il fut déjà, au XVIIe siècle, enlevé, --- comme dit le
biographe de Damery --- pour en accommoder une personne de
distinction, et remplacé par une copie.
Enfin, Damery fit aussi un grand
nombre de tableaux pour les particuliers, parmi lesquels on désigne
des sujets d'histoire ancienne profane, tels que l'Entrevue de la reine des Amazones
avec Alexandre-le-Grand, Mutius Scœvola, etc. De sorte que la
plupart des amateurs et presque toutes les églises de Liége
possédaient une ou plusieurs toiles de ce peintre, devenues assez
rares aujourd'hui.
L'une des dernières peintures que Damery ait
faites, représente la Sainte Vierge accompagnée des Vertus,
exécutée pour l'église Sainte-Foi, où ce tableau se trouve
dans un assez bon état de conservation.
Damery avait épousé le 15
décembre 1659, Anne-Catherine de la Chapelle (7) ; il était fort
estimé, de relations faciles et d'un caractère liant ; il aimait à
voir
les jeunes artistes et à causer d'art avec eux. Joignant beaucoup de
modestie à son talent, sa société a été recherchée par les personnages
les plus considérables du pays de Liége. Il. était honoré
de l'amitié de Laurent de Méan, archidiacre de Hainaut, qui lui
commanda bon nombre de peintures ; de Dom Guillaume Natalis, abbé de
Saint-Laurent, pour lequel il a aussi exécuté plusieurs portraits et
tableaux, entre autres un portrait allégorique où l'on voit ce
religieux élevé sur un piédestal par des anges qui portent sa mitre et
sa crosse, et deux figures symboliques représentant le
Sacrifice et le Courage avec la devise: Corde et
animo (8). Henri de Curtius,
seigneur de Grand Aaz, grand amateur des arts et protecteur des
artistes, surtout des peintres, avait aussi pris Damery en affection,
et possédait plusieurs de ses œuvres.
Damery fut marié deux
fois. L'une de ses femmes lui donna deux garçons, qui n'eurent aucun
mérite. Il est mort à l'âge de 62 ans, le 18 février 1672, bien
disposé au passage à une autre vie, après une maladie qui le fit
souffrir plusieurs mois ; il a été enterré dans l'église des Carmes
Déchaussés qu'il avait ornée de ses peintures et vis-à-vis de laquelle
était son habitation.