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Paul-Joseph Delcloche




 

 

 

 

 


 

 

 

Jules Helbig
La peinture au pays de Liège et sur les bords de la Meuse.
Liège, Imprimerie liégeoise Henri Poncelet, 1903, pp. 411 et suiv.


PAUL-JOSEPH DELCLOCHE.
 

   Ce peintre est probablement né à Liége, en 1716 (1).

   Il apprit le dessin chez son père, Perpète Delcloche, peintre assez estimé, sur lequel nous n'avons aucun renseignement. Après cette première initiation, Paul-Joseph se rendit à Paris auprès de son frère aîné, Perpète, qui était alors professeur à l'Académie de cette ville ; il ne tarda pas à se distinguer parmi ses condisciples, et remporta un premier prix en 1725. Nous n'avons guère d'informations sur ses années d'études à Paris. D'après un auteur, il aurait été quelque temps élève de Lancret. Mais il est hors de doute que, non seulement Delcloche y fit un séjour prolongé, mais qu'il retourna plusieurs fois dans cette ville lorsque son apprentissage fut terminé.

   C'est très probablement aussi à Paris que Delcloche fut mis en relations suivies avec le comte Maximilien-Jean-François de Horion, son compatriote. Celui-ci avait passé plusieurs années dans la résidence du Roi de France, comme ambassadeur de la principauté de Liége, et fut nommé en 1744, chancelier du prince-évêque Jean-Théodore de Bavière et grand prévôt. Nous verrons bientôt que la liaison de Delcloche avec ce personnage, et surtout avec le frère de celui-ci, le grand mayeur, Gérard-Assuère-Louis, comte de Horion, ne fut pas sans exercer une influence considérable sur la carrière de l'artiste.

   Delcloche vint se fixer à Liège vers I740, jouissant déjà d'une honorable notoriété qui se transforma en réputation lorsque le maréchal Maurice de Saxe lui eut commandé deux toiles importantes représentant les Batailles de Rocour (11 octobre 1746) et de Laufeld (2 juillet 1747). Delcloche se rendit auprès du maréchal afin de lui présenter ses tableaux, et reçut non seulement un accueil gracieux, mais encore une généreuse rémunération.

   Pendant plusieurs années, l'activité du peintre a été absorbée par les travaux qu'il exécuta au château de Colonster, à quelques kilomètres de Liège, que le grand-mayeur de Horion venait de faire restaurer ou plutôt de reconstruire. C'était l'époque où s'accomplissait, dans la plupart des demeures seigneuriales aux bords de la Meuse et de ses pittoresques affluents, une sorte de révolution architecturale qui, naturellement, s'étendait aussi au décor. Les manoirs habités par la noblesse se transformaient sous l'influence des exigences nouvelles du goût, des mœurs et des idées. La vie agréable et déjà amollie à laquelle s'abandonnaient les membres de l'aristocratie ne pouvait s'accommoder de la rudesse féodale dont de nombreux châteaux, encore assombris par les travaux de défense qui les enserraient, portaient l'empreinte.

   Dans l'aimable et somptueuse demeure du comte de Horion, plantée sur un rocher couvert d'une riche végétation, et qui domine l'un des sites les plus riants de la vallée de l'Ourthe, cette évolution de l'architecture castrale et de l'ameublement qui en était la conséquence fut particulièrement sensible. Le comte de Horion avait vécu plusieurs années mêlé à la société aussi spirituelle que frivole de Paris : son esprit était imprégné des idées philosophiques qui avaient cours dans ce milieu, au point de favoriser la création dans la principauté d'une publication destinée à servir d'organe aux doctrines encyclopédiques (2). Delcloche, ayant vécu bonne partie de sa jeunesse dans le même centre, était pénétré de l'influence de la même atmosphère, il semblait donc l'artiste prédestiné à répondre aux vues de son Mécène. Aussi, fut-il pendant plusieurs années non seulement peintre en titre, mais encore le commensal et l'ami du châtelain. Son pinceau décora plusieurs salons et même différentes chambres à l'étage du manoir réédifié. La plupart des toiles de Delcloche, encastrées dans les panneaux des murs, ou encadrées de moulures au dessus des portes, s'y trouvaient encore au moment où nous avons pris des notes pour les décrire, sans compter les nombreux tableaux meublants, peintures de chevalet disposés dans les corridors et les appartements. (3)

   Dans l'une des salles du rez-de-chaussée des plus richement décorées, celle dont les peintures donnent peut-être la note la plus vivante du talent de l'artiste, se trouvaient -- et se trouvent peut-être encore -- trois panneaux où l'on voit revivre les plaisirs de la vie en plein air d'une société galante : repas sur l'herbe ; retour de la chasse ; joyeuse compagnie de seigneurs et de dames prenant des rafraichissements au bord d'une fontaine au fond d'un jardin fleuri confinant à un parc ombreux. Une de ces toiles est signée : Delcloche pinxit, invenit 1742. Les dessus des portes, au nombre de trois également, représentent des chiens de chasse aux prises avec des fauves : une hyène, un loup, un renard.

   Dans un autre salon les panneaux au dessus des portes sont décorés de ces sujets mythologiques en faveur alors : Vénus surveillant l'Amour occupé à aiguiser ses flèches ; Pomone accompagnée d'un génie ailé qui se désaltère dans une amphore. Plus loin, dans la Bibliothèque, ce sont des allégories peintes en grisaille, représentant les Sciences, les Arts, l'Architecture, la Peinture, la Musique, la Poésie, figurées par des petits génies enfantins, des Putti, comme les appellent les Italiens. De la Bibliothèque la porte s'ouvre sur un boudoir, orné avec une recherche, une préciosité supérieures, plus raffiné de style que le décor déployé dans les autres appartements du château. Le panneau au-dessus de la porte offre dans un cadre fouillé avec l'élégance et la délicatesse qui caractérise souvent la sculpture ornementale du pays, l'image très peu pudique d'une Léda. Ce petit sanctuaire très profane du Sybaritisme, érigé en religion, semble consacré aux rêveries de la volupté, tout décoré de peintures dont les teintes rosées et vert tendre accuse en relief particulier l'esprit et le goût du temps,  mais particulièrement le tempérament et les goûts du comte de Horion qui a présidé aux embellissements de cette habitation seigneuriale.

   Quant aux tableaux de chevalet, éparpillés dans le « hall » les corridors et les appartements du château, le pinceau de l'artiste s'était donné libre carrière en traitant les genres les plus divers dans les dimensions et sous les inspirations les plus variées : en réalité, on y trouvait de tout : portraits de famille, nature morte, fruits et fleurs, scènes de genre, animaux étudiés dans les ménageries, trophées de chasse, tout convient à son pinceau plus alerte que distingué, mais que l'artiste sait pourtant châtier lorsqu'il s'agit de tableaux empruntés à la Bible et aux Evangiles.

   En 1753, le prince Jean-Théodore de Bavière nomma Delcloche son peintre officiel et conseiller aulique. Il l'employa à décorer son palais. L'artiste si souple fit pour ce protecteur de nombreux travaux, entre autres le portrait équestre du prince accompagné des dames et des seigneurs de sa Cour, et un Saint George pour sa chapelle privée. Il peignait également des dessus de porte et des tapisseries pour la Salle des Etats de Liége.

   Delcloche exécuta pour les églises de Liége plusieurs peintures. On lui avait commandé deux toiles considérables pour le chœur de l'abbatiale de Saint-Jacques. Elles furent probablement déplacées en même temps que deux grandes toiles de J.-B. Coclers, avec lesquelles elles formaient un ensemble, sans toutefois leur donner de destination, les émissaires de la République ne leur ayant pas reconnu assez de valeur pour les envoyer â Paris. (4)

   Il existe encore dans l'une des salles du palais des princes-évêques de Liège quatre dessus de porte qui font partie des travaux exécutés par Delcloche pour le prince Jean-Théodore de Bavière. Ce sont des allégories sur les différents genres de poésie, traitées d'une manière assez sommaire, dans le style décoratif et conventionnel du temps. L'une de ces peintures est signée : « Delcloche p. »

   Il y a lieu d'attribuer à ce peintre un portrait de femme vêtue en chasseresse, tenant un fusil et caressant un chien, encastré autrefois dans la cheminée d'une des salles du même palais. Il a été placé dans les appartements du gouverneur, à l'époque où M. de Luesemans occupait ces fonctions. Ce portrait assez largement peint est de tout point dans la manière du peintre. La tradition veut que ce soit le portrait de Mme de Graillet, avec laquelle le prince Velbrück aurait eu des relations avant de monter sur le trône de 1a principauté et de prendre les ordres. Assurément Delcloche n'existait plus à la date de l'élection de Velbrück. Le pinceau de cet artiste a décoré plusieurs maisons particulières à Liège. Il existait dans la maison Lemoine, ancien hôtel de Hollande, des dessus de porte, parmi lesquels un panneau aujourd'hui détaché, porte la signature du peintre avec l'inscription indiquant le sujet : VIRGINIUS TIT. LIV. DEC... LIV. 3°.

   Au nombre de ses tableaux, conservés à Colonster, se trouvaient encore :

   Le portrait de Joseph-Clément, prince-évêque de Liége.
   
Deux tableaux de chevalet traités avec soin et assez étudiés, représentant : Le Retour de l'Enfant prodigue et Job
sur son fumier.
    T. H., 31. L., 39.

   Différentes études d'animaux, entre autres :

   Lion au repos, largement brossé ; on lit au bas de la toile : Peint d'après nature, âgée (sic) de 35 mois, par Delcloche, 1752.

   Deux Léopards, à peu près de grandeur naturelle. (Signé.)
   Il y a lieu de remarquer encore un tableau de nature morte, représentant :Trois poissons et quelques écrevisses. Au fond, un panier sur lequel s'élève une pyramide de poires et de pêches. Au bas, un cartel avec l'inscription : LE BARBEAU JAUNE A ÉTÉ PEINT D'APRÈS NATURE EN NOVEMBRE 1750, POUR SON
EXelle LE COMTE DE HORION, GRAND MAITRE.

   Le baron de Villenfagne a consacré quelques lignes à ce peintre, mais ne donne guère d'informations sur sa biographie ; voici, au surplus, ce qu'il rapporte :

   « Les ouvrages de Delcloche sont très-spirituels ; plusieurs de ses petits Tableaux, entre autres ses Attaques ou Batailles, étincèlent de vivacité ; ses grands Tableaux n'ont pas le même avantage ; ce Peintre a négligé la partie du coloris : s'il avoit voulu s'y adonner, il se seroit acquis beaucoup plus de célébrité. » (5).

   Dans une autre note le même auteur ajoute : « Cet artiste peignoit l'Histoire avec beaucoup de feu, surtout dans ses Tableaux de chevalet : celui qu'il fit pour Jean-Théodore de Bavière, Evêque de Liège, où il a représenté ce Prince avec sa Cour, lui a fait beaucoup d'honneur. Il y a de lui deux grands Tableaux dans le Chœur de l'Église Collégiale de Saint-Jacques de Liége, et un Tableau d'Autel dans une Chapelle de celle des Dominicains de la même ville (6). »

   Voici, d'autre part, une note trouvée dans les papiers du chanoine Hamal :

   « Delcloche (Paul-Joseph) peintre du prince Jean-Théodore de Bavière, élève de Nicolas Lancret, mort en 1759, à l'âge de 31 ans : Saint Pierre baptisant l'eunuque, toile ».

   Delcloche est décédé, à la date indiquée, à un âge peu avancé : mais Hamal, souvent exact, commet une erreur manifeste, en ne lui donnant que 31 ans. Nous avons de ses peintures datées de l'an 1741, et qui dénotent un artiste dans toute la possession de son talent.

   Delcloche avait formé une collection de tableaux dont la Gazette de Liege annonça la vente l'année même de la mort du peintre, le 6 avril 1759 ; la même feuille renouvela son annonce dix ans plus tard ; la vente n'eut lieu que le 16 mai 1770 (7). Un certain nombre de peintures de l'artiste, demeurées dans son atelier, furent vendues à cette même occasion.

   On trouve, dans les comptes de l'Hôtel-de-Ville de Liége de l'année 1752-1753, la mention de quelques menus travaux décoratifs de Delcloche, payés 100 fls.

   L'une des meilleures peintures que nous connaissions de cet artiste forme la tapisserie d'un salon de la maison appartenant à M. Bouvy, située rue des Ecoliers, à Liége. Cette décoration, où le peintre a fait entrer bon nombre de figures de grandeur naturelle, représente les Quatre Saisons, ou plutôt les divertissements propres aux quatre saisons. Au Printemps, une jeune fille, assise dans un jardin fleuri, cherche à faire dévoiler son avenir par une diseuse de bonne aventure. Une grande toile, consacrée à l'Été, nous fait assister à une partie de danse champêtre. Les deux scènes destinées à caractériser les plaisirs de l'Automne paraissent avoir été peintes après coup et sont d'un pinceau très inférieur. L'Hiver et ses joies, enfin, sont caractérisés par une partie de cartes qui se joue au coin du feu, à la clarté des lumières.

   Ces peintures, d'une couleur vigoureuse et bien entendue, sont traitées avec aplomb et un bon sentiment de l'effet décoratif. Elles sont signées et datées Delcloche junior pinxit et invenit 1741.

   Cette date est la plus ancienne que nous ayons trouvée sur une peinture de cet artiste ; le mot de junior indique qu'il existait un autre peintre du même nom ; il se rapporte peut-être au père de Paul-Joseph, ou à son oncle Perpète de Paris.

   Nous avons insisté sur les nombreuses peintures décoratives exécutées par Delcloche au château de Colonster ; au moment de la vente du mobilier de ce château, il s'y trouvait encore vingt-quatre de ses tableaux, la plupart signés. L'une des toiles les plus importantes se rapporte à un événement de la famille du comte de Horion. Voici comme cette peinture est indiquée au catalogue de la vente :

   Portraits de la famille du comte de Horion. Le comte est représenté au retour de la chasse, dans la cuisine, où il dépose sur une table le gibier qu'il a abattu. Il est interrompu par une nourrice qui, accompagnée de deux dames, les sœurs du comte, lui présente un nourrisson. Le comte de Horion semble accueillir avec satisfaction le nouveau venu. L'action dans laquelle sont représentés les différents personnages doit se rapporter à un évènement de famille (probablement la naissance d'un fils du comte) dont ni les auteurs, ni la tradition ne nous ont conservé le souvenir.

   Les figures, vues jusqu'aux genoux, sont de grandeur naturelle ; la peinture est d'un pinceau habile, et le coloris d'une palette un peu exubérante, d'ailleurs habituelle à l'artiste ; le dessin est plus soigné que d'ordinaire, notamment dans les mains. En général, on s'aperçoit que l'œuvre a été traitée avec prédilection ; aussi est-elle signée :
                         Delcloche junior, pinxit et invenit. (8)  T. H., 1,25. L., 1,85.


(1) Siret, dans son Dictionnaire des peintres, fait naître Paul-Joseph Delcloche, à Namur, en 1716, et décéder en 1752. Nous ignorons où la première date à été prise ; celle du décès du peintre est certainement erronée, comme le lieu de sa naissance. L'auteur ajoute : « On ne connait plus aucune œuvre importante de lui ». Le lecteur pourra s'assurer, en lisant les pages suivantes, de l'inexactitude de ce renseignement. Cet artiste ne figure pas dans la biographie nationale. 

(2) Le Journal encyclopédique

(3) Mars 1894. La vente des tableaux « meublants » du château de Colonster s'est faite le 27 avril 1894. V. le catalogue de cette vente : Imprimerie de la Meuse ; v. aussi un article de la Gazette de Liège, du 21 avril 1894. 

(4) Ou a conservé dans les magasins de cette église deux grandes toiles de 4 m. 50 de long sur 4 m. de hauteur. Elles sont signées : Delcloche invenit et pinxit et représentent : Le Martyre de saint Jacques le Mineur assommé par un bourreau, et Le Roi Totila rendant hommage à saint Benoît. Ces toiles sont dans un triste état qui semble exclure toute tentative de restauration. Exécutées pour le chœur de l'église Saint-Jacques, elles formaient un ensemble décoratif avec deux toiles de même dimension, de J.-B. Coclers, portant la date de 1750, dont nous avons fait mention dans l'énumération des travaux de Coclers. On peut donc admettre que les peintures de Delcloche sont de la même époque. 

(5) VILLENFAGNE, Mélanges, 1788, p. 140. 

(6) IBID., Notes (65), p. 161. 

(7) Voici dans quels termes la vente est annoncée :

« On avertit le public que le cabinet du sieur Delcloche, en son vivant peintre de S. S. E. le cardinal de Bavière, est à vendre. Le cabinet consiste en tableaux, tant de ce peintre qui, en 1725, a remporté le premier prix à l'Académie de Paris, que du fameux Rubens, Teniers et autres grands maîtres. Les curieux pourront s'adresser au sieur Baudon, chirurgien-accoucheur, demeurant à Liége , rue du Mouton-Blanc. » 

(8) Ce tableau a été acquis par M. Eymael au prix de 375 frs. 

 

 

 

22/01/2013