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Voyage
de Philippe de Hurges
à Liége et à Maestrect en 1615
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Extrait relatif aux églises de Liège
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Philippe de Hurges
Voyage de Philippe de Hurges à Liége et à Maestrect en 1615,
publié par H. Michelant, édité à Liége en 1872,
Imprimerie Grandmont-Donders, pp. 180 et suiv. |
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St-Lambert. |
p. 67-86. |
Belle sépulture du
cardinal de la Marche.
Epitaphe du cardinal
de la Marche.
Epitaphe de l'évesque
Groisbeek.
Belle remarque pour
les chanoines de
St Lambert.
Thrésorerie de
St Lambert. |
La
première place à laquelle nous nous adressasmes fut l'église de Saint-Lambert, telle à
l'extérieur que vous en monstre ce pourtrait , auquel j'ay imitées les moindres
particularitez qui s'y rencontrent, le plus exactement que j'ay peu.
Ceste église doibt estre réputée entre les belles de l'Europe quant à sa
structure extérieure et intérieure , car estant fort haut eslèvée, longue et large et
claire, les matériaux dont elle est composée sont grez de couleur orangée, ciselez fort
industrieusement , et sa couverture est de plomb , de mode que peu en voit-on de plus
richement basties. Elle a en tout cinq entrées ou portaux: le grand qui est double,
regarde le Midy; un autre l'Occident , qui est celuy de devant la cour du prince, deux
autres le Septentrion (vers lequel est tournée la pointe du choeur) qui sont ceux qui
conduisent au grand marché; un autre le Levant, qui est celuy que j'ay représenté au
milieu de l'édifice, et est le moindre en beauté. Le premier, qui donne entrée en la
grande place environnée de très belles galleries , est celuy que j'ay mis devant le
grand, qui est orné de deux tours; en celui-cy on peut remarquer un ouvrage admirable
quant à la sculpture , qu'il m'est oit impossible d'exprimer pour la multitude des
pièces en un si petit pourtrait ; car comme il est enfoncé de 33 pieds en dedans, il y a
pour base 40 piliers fort menuz , longs et tous d'une pièce , le vuide paroissant entre
eux et la muraille , contre laquelle et sus le feste des piliers reposent debout autant
d'images de saints et de saintes, accoustrées à l'antique , et fort artistement
taillées , et entre autres celles des évesques de Liége que l'Eglise a canonisez. Plus
haut que la teste de ces saints, sont posées en hémicycle trois corones qui
représentent trois cieux, en la plus basse desquelles paroist un nombre infiny de saints
et de saintes de toutes sortes ; en la seconde sont les anges et tous les bons esprits qui
ne furent oncques incorporez, chascun desquels tient quelque instrument de musique, et
tous divers les uns des autres; entre la seconde et la tierce corone, est la Vierge-Mère,
entourée des figures de toutes ses perfections ; en la tierce et plus haute corone , est
la très sainte Trinité, avec tous les mystères que les hommes attribuent à son
honneur. Les liabitans de Liége, pour remarque particulière en ce beau portail , qui est
d'ouvrage plus excellent qu'autre que je veis oncques (excepté seulement celuy de Reiins
en Champagne qui le surpasse), sont coustumiers de demander aux estrangers qui le
contemplent, où, en tel nombre d'effigies qui est comme infiny, ils sçauront trouver
celle d'un crucifix; et comme ayant longtemps regardé après , on ne la treuve pas , ils
leur monstrent le cerf qui est proche de saint Hubert , auquel on peint et on pose tousjours un crucifix au milieu des
rameures; et disent que c'est une remarque particulière pour tesmoigner que l'on a
considéré de près l'ouvrage du grant portail de Saint-Lambert: en quoy ils ont raison,
car il n'y a rien de mieux formé ny de plus admirable en tout l'uvre que ce
crucifix , qui néantmoins est si petit et en lieu si plein d'autres effigies , qu'il est
presque impossible de le discerner sans en estre adverty. Environ le sommet de ce
chef-d'oeuvre est un escriteau de pierre portant ceste date 1839, qui veut dire mille
quatre cens trente et neuf , comme les anciens de ce temps formoient 8 , ainsi le 4 que
nous formons de ceste seconde sorte. Or y a-t-il grande apparence que ce portail fut
anciennement tout doré , et à mon advis , que c'est icy la date du temps de ceste
doreure; car quant à sa première structure, l'habit et la façon des effigies qui y
sont, la tesmoignent beaucoup plus ancienne que de l'an 1431.
Estant entré par ce portail,
vous venez en une cour très ample et spacieuse, environnée de galleries, et aiant en
front la plus grande et principale entrée de l'église Saint-Lambert, laquelle a deux
tours antiques, plattes par le dessus, l'une à droite, l'autre à gauche, comme à
Nostre-Dame de Paris, et sont-elles telles que je les représente en la page précédente
, ayants estés basties avec l'église mesme et tout d'une suitte , ce que ne fut la
grande, que l'on érigea quelques centaines d'années depuis. En ces deux tours il n'y a
que des petites cloches très anciennes, qui retentissent fort loin quand on les sonne,
pource qu'elles sont presque toutes d'argent; et n'y a aucune inscription ou marque, fors
des croix françoises en grand nombre au contour de leurs bords. Le portail qui regarde le
Couchant, duquel costé est située la cour du Prince de Liége, est à peu près de mesme
ouvrage que le premier et s'en treuve qui l'estiment davantage pour l'art et l'industrie
qui s'y rencontrent. Il est de mesme pierre et, comme il semble, aussi est-il de mesme
main, n'y ayant différence qu'aux figures, qui sont disposées en mesme ordre qu'au
premier, mais représentent d'autres personnages dont la déduction seroit trop longue
pour estre rapportée en ce lieu. Les deux portaux qui ont yssuë au grand marché, sont
aussi fort estimez et de belle invention ; celuy qui regarde l'Orient est le moindre ,
semblable en tout à celuy que je viens de représenter au milieu de
l'édifice, qui est environné de belles galleries tout à l'entour, qui servent de cloistre et de promenoir aux chanoines et
autres qui s'en veulent servir. Elles sont toutes voultées par le dessus, claires et
ornées de beaux chassis, bien pavées par le bas, hautes de 40 pieds et larges de 30;
leur longueur prise de Septentrion au Midy est de 1000, et de l'Orient en Occident de 600
pieds ; elles ne touchent l'église de Saint-Lambert qu'à l'endroit des portaux d'Orient
et d'Occident, qui sont ceux des extremitez de la croisée traversant la nef ; au surplus
elles sont de fort belle invention , et telles que les montre le portrait posé cy-dessus
; leur couverture est de plomb.
Comme il y a une cour et
grande place entre ces galleries et le grand portail de ceste église, venant atteindre la
croisée des deux costez, aussi y en a-il une autre qui tire depuis la croisée jusques
aux galleries du costé du marché, sçavoir, environnant tout le chur, qui est fort
magnifique à veoir. Quant à l'église mesme, elle est en forme de croix, mal
proportionnée toutesfois, pource que le travers, que l'on dit: communément la croisée,
estant mis entre la nef et le choeur, rend le second plus long que le premier, là où
d'ordinaire la nef doibt estre plus longue, pource que l'on prend le pied de la croix, au
grand portail d'une église comme le sommet aux extrémitez du choeur; et sus ceste
considération, le chur doibt estre plus court que la nef. Toutesfois ceste
difformité et disproportion ne paroist tant du costé du Levant comme de celuy du
Couchant, à cause de la grande tour ou grand clocher y eslevé longtemps depuis l'église
achevée, lequel est fort large, puissant et massif, d'ouvrage conforme et de mesme pierre
au surplus, tant eslevé que sa pointe surpasse en hauteur de vingt pieds et plus les
collines plus éminentes qui sont aux environs, lesquelles de leur part sont bien hautes
et relevées. Il y a un fort bon horloge, un bon accord de cloches, qui sont fort grosses
et en grand nombre.
La forme de la tour est carrée, ayant à
chasque encoigneure un tourion ou pyramide de bois couvert de plomb doré ; au milieu de
ces quatre s'eslève une autre masse de charpentage, admirable pour les grands sommiers
entrelassez et le nombre de poultres qui s'y rencontrent; sa forme approche de celle d'une
cloche; et là dedans se voient des grands vases de cuivre jaulne et de fer, contenants
chascun plus de trois tonneaux , èsquels descoule toute l'eau qui tombe sus le feste du
clocher, y ayant des conduits et tuyaux par lesquels elle s'escoule et tombe à bas quand
les vases sont trop pleins, comme il arrive aux grands orages de pluye; et sert ceste eau
de réserve pour donner remède à quelque meschef de feu survenant à l'église ou au
clocher, comme j'en ay veu réserver aux mesmes fins dans des vases de plomb en la tour de
Saint-Vaast à
Arras, et dans des vases de fer en la tour de l'hostel-de-ville à Cologne, dont nous
parlerons en son lieu; mais je ne veis oncques des réservoirs si chers que ceux dont je
parle, qui sont de cuivre, y en aiant peu de fer, et massifs et espois comme grosses
cloches, à fin que l'eau ne vienne à les ronger. Sus ce charpentage en forme de cloche
est posé un autre tourion de bois, et sus ce tourion une flesche ou pyramide, aussi de
bois, et d'extrême hauteur, le tout estant couvert de lames de plomb doré, depuis le
sommet jusques la tour de pierre, estants les lames façonnées en rayons de soleil , qui
paroissent merveilleusement et de loing, la croix et le coc qui sont dessus estants
pareillement tous dorez , de mode que comme jadis il y eut une porte d'or en Hierusalem ,
ainsi de présent peut-on dire y avoir un clocher d'or à Liége. Il semble que le dessein fut d'eslever un autre semblable
clocher, et vis à vis de celui-cy, de l'autre costé du chur, vers l'Occident, qui
eut servy de grand ornement à l'église, mais il est demeuré imparfait. Il faut dire
encore un mot sur ce propos, que l'on carillonne fort estrangement les cloches en ce lieu
, car à toutes les heures d'un jour solemnel, et pour la grand'messe, un homme, à ce
deputé, monte. au premier estage du clocher, et là, assis
en une grande, grosse et vielle chaise de bois, se met les cordes des quatre cloches plus
puissantes, une en chasque main, une en chasque pied, et les tirant, fait bourdonner
confusément ces grands vaisseaux, tombant tousjours sus ces accords :
mi, mi, fa, fa, mi, ré, ut; ut, ré, mi, fa; fa, mi, mi, ré, ut; ut, ré, mi, ut, ré, mi, ut; qui est chose fade à entendre, mais la plus sotte
du monde à veoir , comme ce pauvre homme se démène et tourmente, faisant des grimasses
continuës et subites, à peu près telles que les feroit un enragé que l'on mettroit ès
liens, n'y aiant veine ou artère en tout son corps qui ne s'en ressente et tressuë
d'ahan; sur quoy je luy demanday, le voiant gras et gros, s'il y avoit longtemps qu'il
excerceoit ce beau bastelage, et s'il le réitéroit souvent. II me dit qu'il y avoit plus
de douze ans qu'il s'en mesloit, et que cet exercice luy estant nécessaire pour sa santé
(à cause qu'estant replet de nature, il fust crevé de gresse, les diétes et tous autres
remèdes luy ayant esté inutiles) sur tous autres l'avoit alléché, pour ce qu'il se
faisoit estant assis; qu'au reste n'estant bien à pied pour cheminer, ny pour danser, ny
pour jouër à la paulme, il avoit choisi ce jeu, qu'il réitéroit tous les jours et
souvent des journées et des nuicts toutes entières, dont il se trouvoit fort bien,
parceque sa replétion n'en augmentoit, joint qu'un si bel accord de cloches le tenoit
tousjours joyeux.
« Et vrayement , dis-je lors, mon amy, puisque cet exercice vous cause tant de biens et
de plaisirs, vous devriez rendre les accords de vostre jeu parfaits, brimballant six
cloches, qui feroient l'ut, ré, mi, fa, sol, la : ce que
vous pouvez faire aussi facilement que vous tirez les quatre. » Aiant demandé comme il
le feroit : « Mettez, luy dis-je, la corde du sol. sous vostre menton, et prenez
aux dents celle du la,. les quatre autres demeurant où elles sont; par ce moien
vous pourrez former vos cadences sus un la, fa, ré qui, faisants une tierce et
une quinte du la au fa, et du la au ré, et de rechef
une autre tierce du fa au ré, feront très bonne harmonie; comme de
mesmes finissant par ces trois tons, sol, mi, ut. » Sur quoy, persuadé, il en
feit l'espreuve à l'instant; mais quand il en venoit au sol ,. il sembloit qu'il
se deust estrangler, tant la corde le pressoit sous le menton; et quand il tiroit le
la, vous eussiez dit proprement (comme il tournoit la: teste pour ne faire sonner le sol
en mesme temps, qui eust fait une cacophonie) que c'estoit un poisson pris à la ligne et
au hameçon : ce qui nous feit rire à bon escient; et si ce lourdaut faisoit auparavant
les grimasses d'un enragé, il faisoit lors davantage, et celles d'un demoniacle ou plus
estranges, si on les peut imaginer. Toutesfois je luy donnay courage de poursuivre ce beau
jeu, auquel avec le temps il se perfectionneroit davantage, et il me remercia de
l'invention que je luy avois donnée. Voilà que j'avois encore à dire su s le sujet de
ce clocher, pour bigarrer ces Mémoires et les accommoder à plus d'un goust.
Quant à l'église de Saint-Lambert , elle est toute voultée , haute , large
, et bien longue par le dedans; elle est aussi bien illuminée de verrières et de chassis
, ayant doubles carolles ou galleries tout à l'entour, avec un nombre très grand de
chapelles qui continuent par tout son circuit; ses voutes sont toutes peintes de jaulne ,
de branchages et de fleurs ; elle n'est guères ornée de peintures ny d'autres
agencements pour estre si riche, comme on la tient; et mesmes les formes et sièges des
chanoines, qui se tiennent si grands y sont de fort simple ouvrage, de mode que le dedans
n'y est pas correspondant au dehors, qui est de superbe apparence. Le chur est
séparé d'une simple muraille d'avec le surplus de l'édifice, qui est une grande faute
et difformité; en la nef, à gauche allant au chur, se veoit un chesne tout d'une
pièce , taillé en carré, contenant 115 pieds de longueur et huict pieds de contour au
plus menu qu'il puisse estre , qui sert de parade, pource que l'on n'en veoid plus de
tels, et d'ailleurs, de siège à ceux qui viennent ouïr la prédication.
Au milieu du chur de
l'église dont nous parlons , se veoid eslevée en bronze , tout doré d'or de ducat , la
superbe sépulture du Cardinal de la Marche , qui mérite d'estre estimée entre les
belles de l'Europe, pource qu'estant eslevée de cinq pieds , longue de douze , et large
de six , elle a pour baze ou sousbassement une table de marbre noir pourfilé de veines
très blanches , sus laquelle est une seconde table de jaspe gris, où sont entaillez
après le naturel diverses sortes de fruicts et de fleurs; et sus celle-cy est une autre
table de porphyre , haute de demy pied, qui est la hauteur de chascune des deux autres.
Sus la troisième table est une baze de bronze, en laquelle sont imitez avec grand art
tous les animaux à quatre pieds , les oyseaux et les poissons; sus quoy s'eslèvent
plusieurs piliers ouvrez à jour, et aux niches d'entre deux sont toutes les vertus
théologales , morales , et les sept que l'on oppose à autant de péchez mortels. Sus les
piliers mentionnez repose une autre grande table de bronze qui contient deux paulmes en
espoisseur; au milieu de ceste table est estendu un cercueil , devant lequel est à genoux
, la teste nuë et les mains jointes , l'effigie au naturel. du Cardinal de la Marche, tout in
pontificalibus, horsmise la teste, qui, par ressorts, se tourne comme l'on veut; elle
est tournée d'ordinaire vers le grand autel, selon la posture des mains et du corps. A
l'autre bout de la tombe ou du cercueil mentionné, est l'effigie de la mort , n'ayant que
les cartilages et les os, de telle posture qu'elle semble courir droit vers le Cardinal ,
et lui tendre la main droite , tenant de l'autre son dard caché derrière elle. Sur quoy,
je m'imagine qu'il voulut que la teste de son effigie se peust tourner de tous costez pour
monstrer qu'il avoit peur de la mort, arrière de laquelle il tiroit sa veuë : ou pour
tesmoigner sa vigilance , qui estoit telle
que la mort ne le pourroit oncques prendre à l'impourveu : ou bien
pour dire que rien de tout ce qu'il deust cognoistre et sçavoir, ne luy fut caché, tant
il avoit de soing sur son troupeau. Ceste teste, au reste, représente celle d'un bel
homme, chauve par dessus , et tonduë en rond par les costez , la barbe rasée jusqu'au
menton. Entre le Cardinal et la mort sont deux autres statuës fort élégantes, et
presque à la grandeur naturelle d'une .femme, l'une posée deçà, l'autre delà le
tombeau, et toujours sus la mesme table de bronze, se regardant l'une l'autre : dont celle
à droite tient en main un globe céleste avec les douze signes du Zodiaque, et les
constellations y exprimées industrieusement; l'autre tient un serpent tourné en rond ,
duquel la queuë revient en la gueulle et est tenue entre ses dents. Et quoy que celuy qui
nous monstra ces merveilles fust de Liége mesme , et ne fust sans lettres , si ne peut-il
nous dire que signifioient ces deux effigies , que j'interprétay ainsi : la première
tient un globe; en un globe il n'y a point de période ou fin, ains tout y est continu ;
par où le défunct (qui se feit faire de son vivant ceste sépulture) voulut signifier
l'éternité de nostre estre , qui est sans aucune période et sans fin ; les figures
célestes signifient une éternité bienheureuse, à laquelle nous debvons tous aspirer;
l'autre statuë tenant le serpent signifie aussi l'éternité (comme, au rapport du docte
Pierius (1) en ses Hiéroglyphes, les AEgyptiens figuroient les années successives en infiny les unes
aux autres par un serpent tourné en rond , mordant le bout de sa queuë), mais une
éternité de malheurs, comme par le serpent séducteur de nostre mère Ève nous y fusmes
acheminez, laquelle chascun doibt tascher à son possible d'éviter : la mort se présente
entre les deux pour monstrer qu'elle sert de passage à l'une et à l'autre; et je pense
sur ce point que le Cardinal voulut que la teste de son effigie peust tourner, pour
tesmoigner le franc arbitre qui peut faire le choix de l'une de ces deux.
Toutes ces statuës, comme le surplus de la sépulture, sont très
industrieusement élabouréez en bronze doré à l'espoisseur de trois ongles, comme il se
veoid par endroits où la curiosité de quelques rechercheurs en a fait l'espreuve. Ceste
inscription est gravée en lettre romaine tout autour de la table de bronze plus eslevée
: Hic jacet Everardus a Marckâ, S. R. E. Presbyter Cardinalis, S. R. I. Elector,
Archiepiscopus Coloniensis, Episcopus et Princeps Leodiensis, qui cum viveret,
processionem translationis Divi Lamberli fundavit. Palatium quod in hac urbe est, arces
Hoium, Dionantum, Stochem, Francimont struxit, Curingiam et Serannium (2) reparavit, postremo etiam de novo oedificavit. Praefuit huic Ecclesiae
annos XXXII, Menses VIIII, Dies XVIII. Vixit annos LXV, Menses VIII , Dies XVI. Obiit anno
millesimo quingentesimo XXXVII (3).
Vis à vis ladite sépulture (qui est communément couverte jusqu'en
terre d'un grand cuir rouge pour estre garantie de la poussière, et ne se descouvre
qu'aux grands jours ou aux estrangers qui en ont le crédit) , près l'une des portes du
chur, se veoid une lame de cuyvre doré en laquelle sont gravez ces mots : L'An
1528, le 18 de Mars, fut assise en ce chur la sépulture de Monsieur Errard de la
Marcke, très révérendissime Cardinal de Liége, laquelle fut dorée audit an, par
Pierre le Comte , orfebvre, lors bourgeois, demeurant en Bruxelles ; qui monstre que
cette sépulture fut illec posée neuf ans avant la mort dudit Cardinal.
A main gauche du grand autel, est une autre sépulture de prince de Liége,
faite en forme de table d'autel, encavée dans le mur, représentant la résurrection., de
Nostre Sauveur, toute d'alebastre doré,. de jaspe, de porphyre et de marbre noir, ciselez
d'une main excellente, avec cet épitaphe et inscription en la baze, toute en grande
lettre romaine dorée :D. O. M. S.
Gerardo a
Groisbeeke, S. R. E. Presbytero Card., Episcopo et Principi Leodien.,
Administratori Stabulen., Viro incredibili prudentia, pietate ac facundia praedito, qui
Provinciam suam temporibus difficillimis annis XVI, summâ innocentiâ atque animi
fortitudine, pace et bello non modo conservavit, verum etiam auxit, atque ipsis hostibus
admirabilis, virtute invidiam superavit : curatores bonorum ad leniendum parentis patriae
desiderium, monumentum hoc optime merenti mstissimi posuerunt.
Quem
tegat hic tumulus quondam si Legia quaeris :
Te (sis usque licet maxima) major erat.
Vixit an. LXIII. Obiit anno sal. hum. M. D. LXXX,
Kal. Jan. (4).
Sus le mesme pilier auquel j'ay dit
estre joint l'escriteau portant la date du temps auquel la sépulture du Cardinal a Marcka
fut placée au chur de Saint Lambert, est un tableau de parchemin auquel se lisent
ces mots : Anno 1131, Canonici extiterunt sub Alexandro Comitis Juliacensis filio, primo
ejus nominis Episcopo Leodiensi, episcopatus anno secundo, Imperatoris et Regum filii
numero novem, Ducum quatuordecim, Comitum triginta, Baronum septem. Summa canonicorum in
universum erat LX. Leurs noms sont joints à ceste inscription, ensemble ceux des autres
moins qualifiez jusques au nombre de soixante, que j'ay obmis pour n'avoir le temps de les
transcrire : par où on peut veoir en quelle réputation furent anciennement les chanoines
de ceste église. Aujourd'huy i! n'y a aucun fils de prince qui y soit bénéficié, fors
un de la maison de Lorraine. Le revenu de ces chanoines ne passe trois mille florins par
an; mais comme ils ont plusieurs chapelles en leur tour à conférer, ils se les
entredonnent les uns aux autres, attendants la pareille de ceux qu'ils ont bénéficiez,
ce qui fait valloir leur estat , en sorte que tel y a entre eux qui tient en bénéfices
8000 florins de revenu, et davantage encore. Ils ont chascun leur chapellain qui fait
l'office pour eux, de manière que l'on n'en veoit que tout peu assister à l'office; et
à ce propos, il me souvient avoir remarqué ce dimanche, qu'il n'y avoit que deux
chanoines de soixante qui y fussent présents, les autres estans les chapelains des
absents. Et ceux qui y viennent, s'ils ne sont prestres, auront de grandes fraises à
l'espagnolle, qui est une chose la plus sotte du monde à veoir avec un surpellis, qu'ils
portent très court et ne pendant que jusques à my-cuisse, avec le bonnet carré fort
haut, l'un et l'autre à la mode des chanoines d'Italie; et en ceste posture iront à la
procession , caquetants et devisants les uns avec les autres sans aucune révérence ou
cure d'édification; de mode que l'on peut dire que ce sont chanoines titulaires et non de
fait, qui jouissent des biens de l'église et en usent comme de leur patrimoine, s'en
donnants du bon temps et menant la vie gaye comme feroient des courtisans; ce qu'ils sont
aussi, car ceux mesmes qui assistent au service divin , en estans dépestrez et sortys,
s'accoustrent la pluspart en séculiers, vont veoir les dames, leur font la cour, vont à
la chasse, tirent des armes, hantent les tavernes et les berlands où ils s'ennyvrent, où
ils jouent souvent plus qu'ils ne tiennent vaillant, qu'ils sçavent encores employer
ailleurs que je ne dis, quoyque l'évesque moderne, à sou advénement, ait fait tous
debvoirs pour les réformer, ce qui est tourné en risée à ceux qui estoient desjà trop
accoustumez de vivre librement, parmy un peuple le plus dissolu en yvrongneries et
paillardises qui soit de cent lieues au contour. Leur habit ordinaire lorsqu'ils vont à
l'église, est aux moindres d'armoisin, de taffetas et de caffas (5)
, pendant la robe jusques sur les talons ; aux autres on veoit porter les robbes de damas,
de gros grain de Naples, de satin et de veloux noir ample ou ras. Les surpellis sont forts
courts et bien fins, tous ouvragez de points couppez et de dentelles à l'aiguille; oultre
quoy on les cognoist encores à leurs aulmusses, qui sont plus belles aux chanoines de
Saint-Lambert qu'à ceux des sept autres chanoineries. Leurs chapellains portent la robbe
violette, sçavoir ceux de Saint-Lambert; les chapellains des autres la portent noire
comme leurs maistres, mais non de si riche estoffe. Ces chanoines sont la pluspart fort
arrogants et tels qu'ils semblent desdaigner tout le monde, s'estimants autant que
feroient nos évesques, et davantage. Je vois ceste mesme matinée faire la procession
ordinaire avant la grand'messe à saint Lambert, â laquelle assistoient deux chanoines
seulement, les précédants quelque quarante chapellains qui marchoient en deux rancs ;
lesquels, venuz au bout de l'église, se divisoient en deux bandes séparées, et en
faisoient ainsi le tour par les carolles tant qu'ils se rencontrassent au mesme lieu où
ils s'estoient séparez; auquel rejoints comme devant, ils marchoient vers le chur,
précédez de trois chapellains portant des croix d'argent, iceux revestuz de chappes
très riches : qui est une forme de procession que j'ay voulu noter, pour ne l'avoir
remarquée en aucun autre endroit où je fuz de ma vie. Le clergé de ceste église est
fort grand, comme aussi est celuy de toute la ville, qui me fait croire ce qu'en dit
Philippe de Commines, livre 2 de ses Mémoires, chap. 13, qu'il se disoit, l'an 1468,
autant de messes tous les jours à Liége comme à Rome; et la cause pourquoy le clergé y
est si grand, vient de ce que le prince de Liége est tousjours un ecclésiastique, joint
que la pluspart des Liégeois s'adonne aux estudes ou à la practique de la chancellerie
de Rome, n'y aiant nation au monde qui la fréquente davantage; au moien de quoy les
provisions qui despendent du Pape leur sont fort facilement conférées, pource :qu'ils
ont tousjours des amis en sa cour.
Ayant remarqué tout ce qui faisoit à remarquer en l'église de saint
Lambert, nous feismes en sorte que la thrésorerie, qui est posée sous le grand clocher,
nous fust ouverte, où nous veismes une merveilleuse richesse d'or et d'argent, de
pierreries et d'ornements : d'or, les 2 grandes croix, les trois ciboires,
trente calices qui sont dons de divers évesques de Liége; et ce qui est le plus
signalé, un saint Georges, tel qu'on le peint, haut de deux pieds, tout de pur or, que
les Liégeois disent avoir esté donné l'an 1469 (6) à saint
Lambert par Charles le Hardy, duc de Bourgongne, à fin que la cruauté dont il avoit usé
sur leur ville, par luy prise, fust pardonnée; de quoy toutesfois Philippe de Commines
qui l'accompagnoit pour lors, ne sonne mot; d'argent doré, l'effigie de saint Lambert,
qui est en forme d'évesque myttré, avec l'estolle et la chappe faite en forme gigantale
et très grande; car,comme sa représentation ne soit que de la teste jusques la ceinture,
elle contient quatre pieds en hauteur, et trois de largeur par le bas, sans le piédestal,
qui contient près d'un pied en hauteur; en sorte que ceste pièce paroist à la hauteur
d'un homme, et poise en argent plus de 130 libvres (comme nous dit le thrésorier qui nous
monstra gratuitement tout cecy, sans vouloir prendre la courtoisie que nous lui
présentasmes) ; en icelle est le chef et la meilleure part du corps de saint Lambert. Il
y a en oultre plus de 150 reliquaires signalez, contenants des ossements de saints et
autres choses pieuses que ramassa l'antiquité; et tout cecy est d'argent doré, comme
sont encore quatre livres (j'entends leurs couvercles) servants à la lecture des
épistres et des évangiles, sept ciboires, vingt trois calices, douze grands chandeliers,
huict grandes lampes,six encensoirs, un benoistier et ce qui en despend. D'argent pur sont
une image de la Vierge Mère, haute de trois pieds, du poids de vingt huict libvres, que
portent deux hommes aux processions générales, immédiatement après les hommes , et
devant les femmes qui la suivent, sans se mesler, comme elles font par deçà,
confusément avec l'autre sexe; douze grands chandeliers, douze encensoirs, trente deux
lampes, trois benoistiers massifs avec les dépendances et plus de cent menuz reliquaires
contenants des petits ossements de saints ou autres reliques de moindre pourpris que
celles qui sont mises en argent doré. De pierreries il y en a de très belles, plus de
mille, autour de la châsse de saint Lambert, dont je viens de parler, et entre icelles,
plus de deux cens fins diamants bien gros et industrieusement taillez, le surplus estans
des fins rubis, fines esmeraudes, fins saphirs, hyacinthes, perles et opales. Il y en a
encore un grand nombre autour du saint George dont nous avons parlé, qui poise près de
dix libvres en or fin, autour des calices d'or; et presque tous les reliquaires et autres
pièces d'argent doré en sont embellies et agencées ; d'ornements comme draps d'autels,
chappes, tuniques, chasubles, dont le nombre est incroiable, toutes d'estoffes
précieuses, couvertes de broderies, d'or, d'argent et de soye, avec des perles et
pierreries y entrejointes; de mode qu'il y a de quoy en revestir tout le clergé de
Saint-Lambert au jour de la grande procession, ores que le nombre arrive à 272. Et
peut-on dire que la thrésorerie de ce lieu vaille autant que tout le vaillant de maints
puissants princes qui soient en l'Europe; car oultre ce que j'en ay dit, il y avoit
encores plus de trente images d'argent, approchantes en poids et eu grandeur celle de la
Vierge dont j'ay parlé, qui estoient lors posées sus le grand autel et autres, à cause
que ce jour se faisoit une procession générale et solemnelle, comme il sera dit en son
lieu. Sur quoy je me rapporte à tout homme de bon jugement, où peuvent monter tant de
riches denrées, que j'estime pour ma part valloir mieux d'un million d'or et demy, qui
font quinze cens mille escus ? |
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(1) Joannes Pierius Valerianus Bolzano naquit à Bellune en 1477 et mourut à
Padoue en 1558 à l'âge
de 81 ans. Il fut précepteur des neveux de Clément VIl, Hippolyte et Alexandre de
Médicis, et laissa un grand nombre d'ouvrages sur l'Antiquité: Les Hieroglyphica
sive de sacris Egyptorum ont paru à Bale en 1560 et plus complets à Francfort sur
le Mein en 1678. (V. Michaud, Biographie.)

(2) Huy, Dinant, Stockem sur la Meuse;
Franchimont, Curange, à l'Est de Hasselt sur le Demer ; Seraing-le-Château, canton de
Bodegnée, à 4 lieues N. N. E. de Huy. Voy. Théatre du monde de G. et J. Blaeu,
Amsterdam, 1643, et Délices du pays de Liége.

(3) Ph. de Hurges a mal
copié cette inscription que Bouille, notamment, donne d'une façon correcte. Érard de la
Marck n'a jamais été archevêque de Cologne.

(4) Il y a encore des inexactitudes
dans la reproduction de cette épitaphe. Gerard de Groesbeeck mourut le 4 des kal. de janvier 1580.

(5) Armoisin est une étoffe de soie légère, en lat. ermesinus. Ducange
croit que c'est une mauvaise lecture pour cramesinae, cramoisi; notre passage
démontre le contraire. On ne trouve pas caffas, qui désigne sans doute également une
étoffe de soie.

(6) Cette donation eut lieu le 14
février 1471.
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| St-Jean. |
165 - 172. |
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Portrait de l'Eglise
S.Jean Baptiste,
à Liége.
Eglises anciennes,
pourquoy obscures.
Vigiles; d'où a
pris son nom.
Ciment des anciens.
Eglises rondes anciennes
|
Ceste mesme après-dîner nous veismes
entre autres églises dont le discours particulier seroit trop long à faire, celle de
saint Jean-Baptiste (7), laquelle est l'une des collégiales et
des plus antiques de ceste ville, comme tesmoigne d'elle-mesme sa structure extérieure et
intérieure, semblables au pourtrait qu'en voicy.
Quant à l'extérieure, qui est celle qui se présente
première à la veuë, elle est toute composée de marbre gris, à
trois estages ou rangs de fenestres, qui vont estrécissants selon comme ils
sont plus eslevez, soustenuz par un bien grand nombre de colonnes de mesme estoffe; il n'y
a point de nef comme ès autres églises, ny de clocher, n'est que l'on veuille prendre la
grosse masse ronde, par laquelle est l'entrée, pour le clocher, pource qu'il y a deux ou
trois petites cloches sans plus. Ceste masse d'édifice est fort puissante, comme
contenant 560 pieds en sa circonférence de dehors, sans y comprendre la largeur du
chur qui luy est joint, et 75 pieds en sa hauteur de massonnerie, sans faire compte
du charpentage ny de la plommée qui la couvrent. Or, quoyque le chur soit d'ouvrage
pareil et correspondant en tout, si est-ce que l'on void bien, aux pierres dont il est
basty, qu'il est de longtemps plus moderne que n'est la masse dont nous parlons, à
laquelle il fut adjousté depuis quelques siècles ençà, ainsi que le tesmoigne une
vielle inscription que l'on void gravée encaractère antique, sus un carreau enté dedans
le mur, du costé du Nord, en l'extérieur, portant ces mots :
CHORUS Ste
HUIUS ECCLESIAE FVUDATVS EST DOMNO NRO LAMBERTO EPISCOPATV LEODICENS. TENENTE ANN.
CCC.LXXIX. A PRIMA EIVSDEM
ECCLIAE INSTAVRATIONE (8).
S'il entend parler en ce
lieu de saint Lambert, évesque de Tongres, de Maestrect et puis de Liége, il y auroit
près de douze cens ans que ceste grande masse ronde fut édifiée, qui seroit une belle
marque d'antiquité, voire et la première de Liège; s'il veut dire un autre Lambert qui
auroit aussi esté évesque de Liège, je n'en peux rien affirmer; tant est que ceste
masse ou grosse tour fut bastie 379 ans avant le choeur qui luy fut joint, sous le
pontificat de ce Lambert. Elle est ronde par le dehors, mais par le dedans elle est
façonnée à recoings tirez en ligne, et à treize angles, n'estant toutesfois si vaste
que celle de Nostre-Dame d'Aix, que je juge avoir esté bastie à l'imitation de celle-cy,
je dis la grosse tour et le choeur, car il y a fort peu de différence de l'une de ces
structures à l'autre, sauf que la tour et le chur d'Aix sont plus larges et plus
eslevez de beaucoup; aussi la tour de Nostre-Dame d'Aix est faite à recoings par le
dehors, et celle-cy est ronde; celle d'Aix ne contient que huict faces, qui font neuf
angles au dedans, celle-cy en contient douze, et treize angles ; le comble de la tour
d'Aix est eslevé en pointe comme serait celle d'un clocher, le comble de celle-cy est
plat ou fort peu relevé, soustenant une plommée qui ne paroist que de près; le bout du
chur de NostreDame d'Aix pousse en avant par le dos et a un boutehors façonné en
demy-rand à son extrémité, celui-cy va tout d'une suitte et est arrondy par derrière
en forme de cul de lampe. Au surplus ces deux édifices se ressemblent tellement que l'on
ne sçauroit doubter si le modèle de l'un auroit esté pris après la forme de l'autre.
Toutes les fenestres, hautes et basses, de ceste église sont formées de gros barreaux de
fer comme si ce fussent celles d'une prison, qui cause grande obscurité par le dedans,
pource que d'ailleurs toutes ces fenestres, quoyque longues et hautes, sont fort
estroites, ainsi qu'il se remarque en toutes les églises fort anciennes, et d'où l'on
juge que les anciens aimoient les lieux obscurs pour y faire leurs prières, à cause
qu'ils y trouvoient moins de distractions pour la veuë ; par conséquent leur pensée
retenuë estoit plus attentive à prier ou méditer, et ces oeuvres en estoient de tant
plus accomplies et méritoires envers Dieu ; d'ailleurs ils faisoient plus de prières de
nuict que de jour, Matines, Laudes, Primes, Vespres et Complies se faisoient ou chantoient
de nuict ; toutes les veilles des festes, et nomméement celles pour lesquelles nous
jeusnons, ils passoient les nuicts ès esglises, estans en prières et pieuses
méditations, de quoy nous est restée l'image en la seule veille de la Nativité du fils
de Dieu. Ces bones gens donc, moins malicieux et plus zélez que nous, passoient telles
nuicts (continuants en saintes uvres et salutaires) sans fermer l'il, d'où
nous est demeuré ce nom de Vigile, a
vigilando; mais l'effect s'en est perdu à
cause des abuz de macquerelages, paillardises et d'autres insolences que les ages plus
meschans y fourrèrent, ne restants à présent que les religieux et religieuses, avec
bien peu de chanoines (ceux de Paris persévèrent) qui continuent de chanter matines à
minuict, et ce encore à huys fermez. Pour ces raisons donc les anciens rendoient obscurs
et ténébreux les édifices de leurs églises, lesquelles, aiants moins d'ouvertures,
estoient aussi de tant plus durables et massives, plus fortes et plus deffensables contre
les sacriléges qui les voudroient assaillir et offenser. Les murailles de la tour dont je
parle sont espoisses de seize et de dixhuict pieds jusques le second estage, de douze et
quatorze de là jusques au troisième, de huict et de six jusques à la plommée, le
ciment en estant aussi dur que la pierre mesme et de mesme couleur, composé qu'il est de
farine de seigle, que l'on nomme soile par deça, desmeslée en eau, avec de la chaux, de la
poix, du bitume, des tuilles pilées, et du poil de boeuf meslez ensemble; qui estoit de
l'invention de Sémiramis, roine de Babilone, laquelle par ceste industrie mit sus de
très-vastes édifices dont les pièces estoient tellement collées qu'ils semblent à la
veuë et au marteau estre d'une seule pierre, comme rochers, sur lesquels l'acier n'avoit
pas de prise qu'avec un bien grand effort : ainsi bastissoient jadis les Sybarites tanquam semper et aeternum victuri, ce dit Diodore Sicilian. Ainsi, les Romains ont éternisée leur mémoire,
establissants des édifices qui ne prendront fin par adventure qu'avec le monde. Or si
ceste tour dont nous faisons mention est un de leurs ouvrages (comme il s'en void encores
de pareils) qui servoient de temples à leurs idoles, accommodez aux usages de nostre
religion, ou si c'est un bastiment érigé par les premiers chrestiens aiants receu
l'Evangile en ces contrées, je ne sçaurois en juger; tant est qu'il se juge
très-ancien, et à mon advis imparfait; car quelle apparence y auroit-il qu'il eust telle
espoisseur de murailles au sommet, sans que le dessein de ceux qui le commencèrent fust
de l'eslever plus haut; ce que mesme il peut avoir esté, et depuis abbattu par fortune ou
pour quelque considération. Par le dedans il contient trois rancs de galleries à jour,
en hauteur, soustenuës de gros piliers de pierre pareille à celle de l'extérieur; et y
a-il ouverture par laquelle on monte et l'on peut aller promener en ces galléries. La
voute est faite de grand artifice, et formée à peu près en estoille, toute peinte et
dorée, d'un ouvrage si ancien que désormais les figures ne s'en peuvent discerner. La
couverture est de lames de plomb, façonnées comme la voute, et peut-on promener tout à
l'entour par une gallerie qui l'environne, de laquelle on passe en celle qui ceint l'autre
plommée, laquelle couvre le chur. Et cela soit dit quant à ceste grande masse, qui
jadis, estant seule, avoit plus la semblance d'un fort ou d'un dongeon que celle d'une
église, à comparaison des autres qui furent dressées depuis en ceste mesme ville; ce
qui se peut dire encores de la Rotonde à Rome, qui estoit le Panthéon des anciens; de
Ste-Sophie de Constantinople, de Nostre-Dame d'Aix, de St Bénigne à Digeon , et autres
semblables, de plus grande ou moindre antiquité, qui furent toutes
establies en forme ronde; et ce qui les change aujourd'huy , y a este adjousté par
succession de temps pour les rendre plus spatieuses et plus commodes, comme nous voions
estre arrivé en celle-cy, quant au chur, lequel est de pareille hauteur et couvert
de plomb comme l'édifice ancien; mais il n'est environné d'aucunes galleries, ains
seulement de trois rangées de fenestres ordonnées ainsi que je les montre en ce
pourtrait. Je n'y veis autre chose digne de remarque, fors que les orgues y estoient
excellentes et la musique très-bone, estants les Liégeois fort adonnez à cest art. Il y
avoit un cloistre environné de galleries couvertes; et un autre ombragé d'ormeaux, l'un
et l'autre servant aux promenades des chanoines et autres officiers de Saint-Jean, en
temps pluvieux ou serein, ce que je juge estre bien commode et de bone invention, puisque
par ce moien l'on ne void en tels lieux tant de promenades et de caqueteries que l'on fait
ès églises de par-deçà, lesquelles servent comme de Bourse ou de
Marché, pour le nombre de négotiants et de promenants que l'on y
void continuellement, en esté pour éviter la chaleur du soleil et y prendre la frescheur
, en hyver pour se garantir des neiges, des pluyes et d'autres rigueurs de l'air ; de mode
qu'au grand scandale de nostre religion, il seroit souvent bien besoing que nostre Sauveur
y vinst avec le fouët, ainsi qu'il feit jadis au temple de Salomon, d'où il chassa ceux
qui le profanoient. A Liége donc, à Maestrect et à Cologne , toutes les églises
cathédrales et collégiales, voire et celles des monastères anciens, ont chascune leur
cloistre ou galleries ouvertes à tous venants, par où ils obvient à beaucoup de
scandale et d'insolences. Par-deçà, il n'y a que les cathédrales fort anciennes; qui
aient ceste commodité, qu'encores on tient fermée en beaucoup d'endroits , comme aussi
sont les galleries et cloistres de tous nos monastères et couvents.
Aiants veu tout ce que je viens de déduire, ce dimanche 30 d'aoust, que nous
passasmes tout entier en la ville de Liége, nous revinsmes en nostre hostelerie où,
aiants souppé, nous donnasmes assignation à nostre guide pour le lendemain aux six
heures du matin, à laquelle il promit ne faillir, pour nous montrer le surplus des
singularitez qui nous restoient à veoir en ceste grande cité.
Le lundy 31 d'aoust , cinquième jour de nostre voiage, nous fusmes en place dès
le poinct du jour, pour gagner temps et avoir le loisir de remarquer tant plus de choses.
Nostre guide du jour précédent nous estant venu trouver aux six heures du matin , nous
mena veoir plus de cent églises, sçavoir les collégiales, paroissiales et
claustrales que nous n'avions encores veuës , desquelles je ne peux faire mention
particulière pour n'en avoir le loisir; ains me contentant de noter ce que j ay veu de
plus signalé, je remarqueray les plus belles et les plus anciennes, disant pour les
autres en général, qu'il y a, oultre la métropolitaine qui est celle de Saint-Lambert,
six églises collégiales, trente et deux paroissiales, et plus de quattre vingts servants
aux cloistres d'hommes, de femmes, et d'oratoires ou dévotions particulières, en la
visite desquelles, pource que nous allions viste, aiants peu de temps qui nous restoit,
estans aussi estenduës par les monts et les vallées qui sont du pourpris et de l'enclos
de la ville , que je n'ay mémoire d'avoir esté si las de cheminer en toute ma vie ;
aussi avions-nous fait plus de quatre lieues de chemin en ceste matinée à tout prendre,
et ce par des montagnes, par des lieux fangeux, et sus un pavé rabotteux, tout de
carreaux et de grez fort larges et mal unys. |
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(7) L'église saint Jean-Baptiste n'était pas collégiale;
Philippe de Hurges a, sans aucun doute, voulu parler de celle de saint
Jean-l'Evangéliste, démolie en 1756, sauf la tour qui existe encore . .
(8) Cette inscription ne peut
avoir existé telle qu'on la lit ici; elle contient,
en effet, plusieurs erreurs grossières.
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| St-Barthelemy. |
p. 173-175. |
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J'ay représentée en mesme traite l'église ancienne de Saint-Barthélémy, qui me semble
digne d'avoir telle place en ce lieu, à cause de l'antiquité de son portail , laquelle
se tesmoigne d'elle-mesme. Avant descrire ceste place, il faut entendre que grand nombre
d'églises anciennes, situées à Liége et à Maestrect, se void sans autres portaux que
ceux qu'elles ont aux deux costez de la nef, cet endroit auquel nos églises de par-deçà
ont leurs grands porteaux estant clos et bouché par quelque puissant corps d'édifice,
comme l'on void en celle dont nous parlotis, et néantmoins ce nom de grand portail ne
laisse de leur estre donné, soit pour ce que jadis il y en eüst, dont toutesfois on ne void aucune apparence ou vestige, soit que on le die
ainsi pour ce que communément le grand portail doibve estre à l'entrée de la nef et à
l'opposite du choeur, comme ainsi soit que la parade en soit plus grande pour le prospect
extérieur, quand, sans tournoier, on entre par le bout ès églises; et pour l'intérieur
encore, quand, estant entré, l'on void de premier abord et en droite ligne l'extrémité
et toute l'estenduë de l'édifice. Or, entre les autres églises de Liége, celle de
Saint-Barthélemy a ceste manque, laquelle toutefois ne luy est tant messéante que l'on
penseroit , à cause des deux grandes tours carrées qui avoisinent de part et d'autre ce
premier frontispice ; le surplus de l'extérieur de cet édifice estant plus matériel que
beau, et comme fait pour durer autant que le monde, sent pleinement son antiquité, comme
fait aussi le dedans, où il n'y a autre remarque à faire, quant à ce que j'en veis,
fors qu'elle est toute voultée d'une voulte fort puissante, et est fort obscure, comme
sont toutes les anciennes, ou la plupart, pour les raisons que nous en avons données. Les
pierres dont elle est faite sont grez rougeastres, si durs qu'entre les pierres viles ils
n'ont rien de comparable en dureté. La maison du poids que je représente en cest endroit
est située sur le quay, au long de la Meuse ; l'église que l'on y void aussi, n'est sus
le quay, mais il y a quelques maisons entre deux; néantmoins, comme il n'y ait grande
distance de l'une à l'autre, et ce ne soient pièces dignes que l'on prenne la peine de
les représenter particulièrement et en plus grand volume, je les ay craionnées toutes
deux d'une mesme suitte, comme si elles eussent esté basties en ligne droite, et en mesme
traite l'une que l'autre.
Après avoir veu tout à nostre aise ces deux grands bastiments, nous fusmes
visiter une portion du rempart de la ville, auquel l'accez est libre à tout le
monde;..... |
|
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Eglise de St-Jacques,
à Liége. |
p. 180-186. |
Doxal excellent.
Jubé, Doxal, Lichené, Train,
d'où ont leurs noms.
Pourtrait de l'église de
St-Jacques, à Liége.
|
Passants
plus avant, nous vinsmes par des petites ruës assez mal habitées, jusques en l'un des
bouts de la ville, où nous fut monstrée l'église de Saint-Jacques que l'on tient, et je
la juge telle, estre la plus belle et la mieux ornée qui soit à Liége (9). Ceux auxquels elle sert sont moines de l'ordre de saint Benoist,
lesquels possèdent de fort grands revenuz, ainsi que l'on peut juger par la parade
extérieure qu'ils en font, par la structure magnifique et les agencements de leur église
et de leur maison, cloistre et jardins. Pour en discourir par ordre, ceste église
surpasse de bien loing en magnificence intérieure celle de Saint-Lambert; mais en
l'extérieur elle luy cède, pource qu'elle n'a point de telles galleries qui
l'environnent, séparées d'avec l'église, et qu'elle est sans grand clocher, au moins
tel que pour estre mis en parallèlle avec celuy de Saint-Lambert ; pour le surplus, je la
juge aussi longue et aussi large, mais plus eslevée de beaucoup. Ses murs et piliers sont
en partie de grez rougeastres, partie de pierre blanche; le bout de la nef est bouché par
un puissant édifice semblable à celuy de Saint-Barthélemy, avec deux grosses tours
carrées, le tout ressentant bien fort son antiquité; et semble que ceste grosse masse de
bastiment ait précédée la structure de l'église de plusieurs siècles. Il y a double
travers ou croiseure, dont la première n'est guères distante de l'endroit où devroit
estre le grand portail, c'est-à-dire des deux tours anciennes ; la seconde est au milieu,
et sépare le chur d'avec la nef. En la première sont les deux grands portaux,
semblables l'un à l'autre, faits ce me semble à l'imitation des arcs triomphaux que les
Romains érigeoient à leurs empereurs qui retournoient victorieux de quelque guerre
importante; la figure que j'en représente en la page suivante monstre ce qui en est; et
pour ce n'en diray-je autre chose, fors que c'est l'une des superbes pièces, et la plus
accomplie en ce qu'elle contient, que toute autre qui se puisse veoir en Liége. Sus le
milieu de la croiseure qui sépare la nef d'avec le chur, est un petit clocher, tout
couvert de plomb, mignonnement élabouré, auquel sont les moindres cloches servantes à
ceste église, que l'on dit estre d'argent pource qu'elles ont le son si vif et
pénétrant que, quoyque Liége soit une grande cité, il n'y a endroit tellement
eslongné d'où il ne soit parfaitement entendu. Les piliers qui soustiennent l'édifice
par le dehors, sont très-hauts et façonnez avec bien grand artifice; les fenestres sont
en grand nombre, de mode que la parade extérieure de ce bastiment est fort grande. Mais
quant à l'intérieur, c'est tout autre chose; car, entré que vous y estes par le portail
que je représente, lequel est seul donnant entrée à ceux qui viennent de la ville, les
autres ne servants qu'à ceux qui viennent de l'abbaye, vous voiez à main droite les plus
belles orgues que l'on se pourroit imaginer, posées justement au bout de la nef où
devroit estre le grand portail. L'on me dit qu'elles avoient les tuyaux d'argent, et que
c'estoit les plus harmonieuses que l'on peüst ouïr; ce qui est croiable, puisque les
trompettes d'argent ont toute autre harmonie que n'ont celles d'airain, et qu'à plus
forte raison l'argent donne tout autre son que le plomb (10)
dont sont faits communément les tuyaux des autres orgues; parconséquent celles dont je
parle doibvent surpasser en excellence toutes les orgues que l'on se pourroit imaginer,
estant très-grandes et abondantes en tuyaux comme elles sont. L'or et la peinture n'y
sont non plus espargnez que le bois, lequel en est tellement couvert, qu'à peine
pourroit-on rien veoir de mieux agencé. Estant placé au pied de ces orgues, vous voiez
l'église en sa longueur, laquelle paroist très-belle, comme estant large, fort haute,
couverte d'une voulte industrieuse et toute peinte de branchages et de fleurs (comme sont
à peu près toutes les autres de Liége) et illuminée d'un grand nombre de verrières
très-claires et sans peintures. Le principal ornement de ce lieu consiste au doxal qui
ferme le chur à l'endroit de la nef; les François nomment ceste structure un Jubé, à cause que toutes les leçons qui se
chantent en leurs églises se chantent là-dessus, et qu'avant chanter chascune d'elles,
celuy qui les doibt chanter dit : Jube, Domine, benedicere. En ce païs on la nomme le Lichené , et en Artois le Train; et moy
je la nomme Doxal, avec beaucoup d'autres, du mot grec :
)?>", id est Gloria, pour ce que la gloire principale de l'Eglise consiste en
l'Evangile, à l'introït, duquel on respond tousjours, ensuitte de ceste considération :
Gloria tibi, Domine, et les Grecs :
)?>" F?4 5bk4g. Or les anciens avoient ceste coustume de chanter
l'Evangile en ce lieu, qui nous est restée jusques aujourd'huy, comme nous voions encores
ès jours solemnels; et de là, selon mon jugement, pourroit estre venu ce nom de Doxal. Celuy de Lichené vient à mon advis du mot grec
7L6<§6h?l, dont se
sert Hesychius et autres pour dire une lampe, à cause que le Crucifix estant
ordinairement dessus le doxal, pour luy faire honneur, on y mettoit tousjours plusieurs
lampes ardantes, ce qui se void encore en maints endroits où il y a tousjours beaucoup de
luminaire en ceste partie de l'église. Le mot de Train peut avoir son étymologie a throno, pource que ceste pièce en a quelque ressemblance, ou parcequ' ès grandes
églises l'on y va tousjours à grand train et en grande cérémonie et révérence
chanter l'Evangile. Le doxal de Saint-Jacques est composé de porphire , de jaspe,
d'alebastre et de marbre noir, bouclant toute la largeur du chur, eslevé à la
hauteur de vingt et cinq pieds; l'on y monte par plusieurs degrez de marbre noir; au
milieu est la grande et principale porte du chur, et à chasque costé un autel où
paroissent relevées en bosse les plus belles images que l'on puisse veoir, toutes
d'alebastre et à la grandeur naturelle, agencées d'or, d'argent et de peintures, autant
que l'uvre te requiert. Sus les corniches du portail et de ces autels sont des
statues entières selon la grandeur humaine, les mieux exprimées et cizelées en
alebastre que l'on puisse s'imaginer, dont les unes représentent Nostre Sauveur
resuscitant, les autres la Transfiguration du Messie au mont de Thabor, les autres
l'Assumption de la glorieuse Vierge-Mère. Et pour le faire bref, ce doxal excède en art,
en beauté et en richesse tout autre que j'eusse veu jusques lors, sans excepter celuy de
Ste-Wauldrud à Monts , que l'on estime entre les plus beaux et plus coustageux de
l'Europe. Il y a une gallerie fort large ou carolle qui environne de toutes parts ceste
église, et tout au long sont rangées des chapelles renfermées, avec le chur, des
mesmes pierres dont est fait le doxal, dont sont encores agencez tous les autels ; et, sur
tous, celuy du chur est des mieux en ordre et d'une forme triomphante, qui esgale
presque les voutes de l'église en hauteur, n'y estant l'or et l'argent non plus espargnez
à l'illuminer que s'ils n'eussent cousté que la seule façon. Il y a plus de quarante
peintures excellentes ès tables d'autels, exprimées à l'huille, sus de la toille ou sur
du bois, dont le récit plus particulier seroit tedieux : qui est ce que je remarquay en
ce lieu dont voicy le pourtrait, selon sa face occidentale.
J'ay dit cy-devant que les portaux de
ceste église sont semblables, pource qui est de leur forme extérieure, aux arcs de
triomphe des anciens Romains, et non sans cause, pource que j'en treuve de pareils en
plusieurs de mes médailles anciennes, desquelles je ne, rapporteray pour toutes que les
trois, dont la première est d'Auguste Caesar, avec ceste inscription: au revers : QVOD VIAE MVN. SUNT ; la seconde est de Claude, contenant
ces mots : NERO CLAVDIVS DRVSVS GERMAN. IMP. ; la
tierce est de Trajan, et s'y lit :
S. P. Q. R. OPTIMO PRINCIPI.
Et sont ces trois figures tellement
ressemblantes à l'édifice dont je parle, qu'il semble proprement que tout ce qui est de
plus beau et de plus industrieux en chascune d'icelles, y ait esté fidèlement rapporté.
1l y a au surplus comme trois corones de plomb doré qui environnent le petit clocher, qui
sont galleries ouvertes à jour, par lesquelles on peut promener autour de ceste
structure. Le reste se peut comprendre à l'oeil par ce que j'en ay représenté. La
maison et le cloistre qui joignent ceste église, sont superbement bastis, aiant les
estages fort eslevez, les places très-amples en l'extérieur et en l'intérieur, avec des
jardins spacieux et agencez autant que de besoing pour correspondre au surplus de cest
enclos, que je ne descris autrement pource que ce ne seroit jamais fait si je me voulois
arrester à tant de particularitez, joint que je n'en sçay rien que par la bouche et par
le rapport de nostre guide, le temps ne nous aiant permis de veoir autre chose de ce
monastère que l'église.
Au partir de là nous fut monstrée, assez proche, la plus ancienne chapelle
de Liége, dédiée à saint Pierre, prince des Apostres, laquelle est enfoncée en terre;
et l'on y descend comme dans une grotte. Plus avant, on nous monstra des tours, portaux et
murailles qui servirent au premier enclos de Liége, c'est-à-dire, restans du premier
rempart dont elle fut environnée, lesquels tesmoignent d'eux-mesmes une bien grande
antiquité. Tout joignant est un pont ancien qui traverse et couvre l'un des canaux de la
Meuse. |
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(9) Selon le Gallia Christiana, le
monastère de St Jacques, ordre de St Benoît, fut fondé en 1016 par Baldric II ; celui
de St Laurent était plus ancien et remontait à l'an 970, sous l'épiscopat d'Eracle.

(10) Le plomb étant le
moins sonore des métaux, on n'employait ce métal que pour un petit nombre de tuyaux,
notamment le nasard ; les autres étaient en étain pour la plupart, en laiton et en bois;
quelques églises, comme on voit. ici, ont été assez riches pour en avoir même en
argent.
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Eglise de St-Paul. |
p. 186-187. |
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Nous fusmes de ce lieu conduits à l'église collégiale de Saint-Paul, laquelle est l'une
des sept chanoiniales; au reste bien bastie, non fort haute ny d'ouvrage mignard, mais
durable et massif, toute voultée par le dedans, et peinte en la voulte. L'on void en ce
lieu les testes peintes des douze Apostres, toutes en forme desmesurée et gigantale, ridicules et
difformes à veoir, sans que j'aye peu sçavoir à quelle fin on les y a représentées de
ceste sorte. Il y a de belles tables d'autels partout, et des verrières exquisement
peintes, mais qui rendent le lieu obscur, pource que d'ailleurs elles sont longues et
estroites. Les orgues y sont toutes argentées, dorées et peintes, non de couleurs
seulement esparses à la volée, mais de figures excellentes , rapportant plusieurs
histoires que je ne peux autrement particulariser. |
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St-Martin. |
p. 187. |
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A la
sortie de ce lieu, nous tirasmes à l'église de Saint-Martin; et en passant nous fut
monstrée par le dehors, sur la pointe d'une montagne bien eslevée, la maison du prince
d'Aremberge, à présent duc d'Aerschot, laquelle est de grande apparence et en assiete
très-plaisante, pour ce que l'on en peut descouvrir toute la ville (en laquelle elle est
comprise) et ses environs. Elle n'approche toutes fois que de bien loing celle du pagador
Curtius; pourquoy je ne me suys amusé à la pourtraire en cet endroit. Quand nous fusmes
arrivez à l'église de Saint-Martin, nous la trouvasmes fermée; pourquoy je n'en peux
dire autre chose, fors qu'elle est l'une des sept collégiales, située sus une colline,
approchant en structure extérieure à celle de Saint-Jacques, et, à ce que j'entends, en
l'intérieure aussi, estant pour ce estimée entre les plus magnifiques de Liége,
quoyqu'elle n'ait qu'une croisée, et ceste autre en aie deux, et un clocher de peu de
marque. |
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Saint Denys à Liége. |
p. 188-190. |
Orgues très-riches.
Pourtrait de l'église de
S. Denys à Liége. |
D'icy nous descendismes vers un autre costé de la ville, et vinsmes, après avoir veu un
nombre incroiable de chapelles et d'autres
églises, à celle de Sainct-Denys, laquelle est petite, mais fort proprement bastie, en
sorte que rien n'y manque que la grandeur; à la veoir de loing, on la jugeroit pour la
plus eslevée qui soit en ceste ville, et surtout quant au chur, comparable
aucunement au Dôme de Cologne en hauteur; et comme il n'est guères long ou large, mais
très-haut, on le jugeroit mieux ressembler la forme d'une grosse tour, que celle d'une
église; aussi le void-on de fort loing en dehors la ville, paroissant pour sa grosseur
autant que tout autre édifice, quoyqu'estant eu assiete basse et peu relevée. Il est
tout de briques, appuié de grands piliers en dehors, voulté par le dedans, couvert d'un
toict fort éminent, revestu d'ardoises et de plomb, avec un petit clocher proprement
agencé de lames et branchages de plomb doré, aiant plusieurs galleries à l'entour,
comme le petit de Saint-Jacques. Les verrières y sont fort belles, longues et estroites,
à l'advenant du surplus de l'ouvrage. La nef me semble plus ancienne, estant basse et
massive, sans ornement extraordinaire , toute de pierre blanche bien taillée.
Pour le dedans, ce qui s'y void de plus rare sont diverses peintures
excellentes qui parent les tables d'autel, et quelques épitaphes d'alebastre, de
porphyre, de jaspe et de marbre noir, plus les colomnes et candélabres de cuyvre jaulne,
en grande abondance et admirablement ouvragez. Le plus beau de ce lieu gist ès orgues,
qui sont toutes d'argent doré et fort grandes, estimées pour leur bonté les premières
de Liége; ce que j'estime de mesme pour leur
richesse et leur beauté; car oultre ce que les tuyaux sont reputez valloir sept mille
florins, la châsse qui les contient est tellement façonnée de menuiserie, sus laquelle
sont représentées par de bons peintres les particularitez de la vie et mort de saint
Denys, saint Rustique et saint Eleuthère, ses compagnons, que l'on ne sçait si l'art y
surpasse la richesse ou si la richesse surmonte l'art, le tout estant exprimé au naturel,
avec les plus rares inventions que l'on se puisse imaginer; et par dessus tout cela, l'or
n'y est pas espargné, ains y paroist si abondant, non seulement en ces orgues, mais par
toute l'église, qu'on la jugeroit un autre petit temple de Salomon. Les formes, bancs ou
chaises èsquelles se chante l'office, sont toutes de menuiserie excellente, et encores
peintes et illuminées de diverses histoires, les mieux exprimées que l'on pourroit
souhaiter. Une chose me sembla ridicule et indécente en ce lieu, que je veis depuis en
beaucoup d'autres, tant à Liége qu'en Allemagne et ailleurs : c'est que les images de la
Vierge-Mère, représentées en statuë ou en bosse, y estoient vestuës à l'antique,
comme sont les nostres; mais elles avoient toutes des frazes ou des colets autour de la
gorge, faits de toille, pareilles à celles que portent les femmes du païs; ce qu'avoient
mesmes les Crucifix et toutes les images des saintes ; et les Crucifix, par dessus ce,
estoient vestuz de robes de soye de diverses couleurs; ce qu'il me souvient avoir aussi
remarqué à Louvain, l'an 1611.
Ce sont moines blancs qui font
l'office au lieu dont nous parlons, ne sachant si ce sont Bernardins (11), Prémonstrez ou autres; tant est qu'il me fut dit que leur qualité
monachale n'estoit incompatible avec celle de chanoine, tellement que leur église à ce
compte feroit l'une des sept collégiales de Liége, ce qui est croiable, aussi bien que
des Jésuites dont j'ay discouru cy-dessus. Leur maison et cloistre sont de structure
durable et massive, où je ne veis d'ailleurs rien de rare ny digne d'estre rapporté en
cet endroit. Quant à leur église, j'ay estimé à cause du chur, lequel en a peu
de pareils en hauteur, qu'elle méritast d'estre craionnée après son assiete naturele,
qui est en la forme que vous représente ce pourtrait.
On peut juger à la diversité de l'ouvrage de cet édifice, qu'il fut fait
à diverses fois, et que le chur fut ainsi eslevé, sous espoir de luy rendre avec
le temps la nef semblable, ce qui n'a esté fait ; au reste on ne la peut rendre plus
longue ny plus large, pource qu'elle aborde à quatre ruës, et faudroit-il anticiper et
prendre sus l'une ou sus l'autre pour rendre l'église plus grande de tel costé que ce
fust.
Aiants veu ce qui faisoit à veoir à Saint-Denys, nous fusmes conduits par
nostre guide vers une petite rivière.... |
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(11) D'après Fisen, Bouille et Foullon, St-Denis
était une collégiale desservie par 20 chanoines institués par Notger, son fondateur, en
990, et dont le nombre fut porté à 30 dans la suite; ce ne pouvaient ètre alors ni des
Prémontrés ni des Bernardins, qui sont postérieurs. Philippe de Hurges doit avoir été
mal renseigné, ou plutôt, il y aura eu confusion dans ses notes.
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