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Les journées d'émeute des
9 et 10 avril 1636




 

 

 

 

 

   

 

 

 

 

Récit d'un témoin oculaire qui a participé aux événements
Bibliothèque de l'Université de Liège, ms.174, f. 435-443.

Récit des événements des 9 et 10 avril 1636

   Le 9e d'avril 1636 environ les 3 heures après midy s'éleva dans Liege une bande de conjurez tous partisans, officiers et servans de S.A. tant ecclésiastiques que séculiers assistez des principaux de la ville que l'on appelloit en ce tems Chiroux, lesquels s'étoient assemblez en la maison de l'échevin La Roche scituée au Vieux Marché propre pour cet effet, où ils buvoient le vin attendans les autres trouppes qui s'assembloient ès encloitres, ayans avec eux le bourgmestre Selys, attendant la mort ou l'arrivée du bourgmestre La Ruelle sur la maison dc ville, car ils avoient apostcz gens sur le passage du Pont d 'Islc pour le tuer. Mais comme il fut retenu par une femme, cela fut cause qu'il prit le chemin par le pont des Jésuites pour être plus tot sur la maison de ville afin d'être au conseil et y entrat à l'impourveu par la porte de derrière. De quoi avertis, ils en furent marris et le bourgmestre Selys ne le pouvant croire y voulut aller sous promesse de retourner sitôt, mais le bourgmestre La Ruelle ayant entendu le bruit de leurs assemblées, l'arrêta comme il vouloit sortir et luy dit qu'il luy convenoit demeurer où il n'auroit non plus de mal que luy dont il fut bien marri, se voyant constraint de demeurer sur la maison de ville. Pendant quel temps il fut encore rappellé par diverses personnes pour le faire sortir sous divers prétextes, mais ils ne gagnèrent rien qui fut un grand désavantage pour les Chiroux qui croioient d'avoir le bourgmestre pour leur chef. Ils ne laissèrent pour cela de suivre leurs entreprises et marchèrent ensemble par divers endroits, comme pae dessous la Tour de Saint Lambert, par l'Eglise et par dessous les Halles vers la prison des maires pour attaquer la maison de ville, bien que la garde des dix hommes y fut posée, pendant qu'on étoit au Conseil croyans d'y massacrer La Ruelle avec tout le Conseil avec leurs adhérans, puis introduire dans la Cité Jean de Wert avec son armée, afin de réduire le tout en la puissance absolue de S. A., comme étoît le bruit commun. Car l'on a remarqué que le même jour, ledit Jean de Wert étoit aux eseoutes avec son armée prête à marcher ès lieux plus prochains de la Cité au premier signal qui luy seroit donné; en sorte que l'on voioit ses sentinelles sur les terres non loin de la porte de Ste Walburge de dessus les murailles de la Cité.

   Or ce jour étoit posé en garde à laditte porte un de la bande des Chiroux capitaine de la Basse Sauvenière nommé l'avocat Bailly qui à dessein en fit dévaler la garde sous ombre d'aller assister messieurs du Chapitre, quoique ce fut malgré aucuns qui jamais ne voulurent quitter la porte, ainsy demeurèrent et la fermèrent, entre autres un jeune homme surnommé Hacquen, qui en fit avertir le magistrat qui y envoia d'autres gardes. Pendant ce tems on vit une personne sur le grand boulcvart faisant quelque signal avec son chappeau vers les sentinelles ennemies et, comme on fut pour le saisir, il échappa et se sauva.

   Or retournant à nos 3 bandes des Chiroux qui marchoient à 1'exécution de leurs desseins vers la maison de ville sous la conduite des 2 archidiacres Groesbeck et Robles qui, si dévotieusement avoient portez en procession la tête de St Lambert le 24 février dernier et receu sur leurs têtes nues les glazons tombans de la maison de ville, comme a été dit, levèrent ce jour le masque et se firent voir armez contre leurs magistrats, au milieu d'une trouppe de séditieux, avec les armes à la main prets de massacrer et égorger leurs concitoyens. Après eux suivoient les deux sous-mayeurs Donsel et Rossius, Lamet bailly du Pont d'Avroy, les 2 fils de l'échevin La Roche, l'un chanoine de St Lambert, l'autre jeune homme, le greffier Gerschoven, Hubert Grumselle, depuis commissaire et autres en quantité, où l'attaque fut furieuse et la défense de même hors de la maison de ville, en sorte qe plusieurs y demeurèrent tués et fort blessez. Là fut tué Joannes La Roche, celui à marier, avec son homme ayant monté les degrés de la Maison de ville, comme fut aussi le bailly du Pont d 'Avroi; le mayeur Rossius y fut blessé à la gorge, mais depuis en reguérit, comme plusieurs autres inconnus. Ce qui les fit retirer dans St Lambert pour s'en servir de pavois et citadelle, d'où parfois ayans recharger leurs armes faisoient des sorties, donnans contre tous ceux qui se laissoient voir et contre la maison de ville. A cet attaque on vit dans un instant toutes les maisons fermées et les bourgeois en armes, chacun gardant son quartier et s'y fortifiant, ne scachans quelle des deux partis choisir, hormis aucuns qui coururent au secours des magistrats, dont les Chiroux furent constraints se retirer dans St Lambert et fermer les portes après eux au dépens de la vie de 3 à 4 bourgeois, sans les blessez, pendant que le mayeur Donsel tenoit bon sur les degrés de la prison, d'où il tiroit sans cesse contre la maison de ville qui est à l'opposite, mais à la fin il fut chassé de là avec le chanoine La Roche, le greffier Gerschoven, Hubert Grumselle et autres par la furie des Hacques dc la maison de ville qui donnoicnt sur eux.

   Cependant les bourgmestres firent amener le canon hors de l'Arsenal des Frères Mineurs, ce que les Chiroux tâchèrent d'empêcher avec les armes par la gloriette du jardin du Palais, d'où ils tiroient sans cesse vers les Mineurs. Néantmoins il fut mené au marché malgré eux et posé contre la petite fontaine qui servoit de gabion contre les arquebusades qui sortaient de la tour de St Lambert qui hors de l'église de tout côté et signament entre et par dessus les deux portails vers les degrés où étoient plusieurs soldats et paysans que, passé quelque tems, ces messieurs du Chapitre avoient fait venir et entretenoient dans leurs maisons sous ombre de leur servir de garde, contre les défenses faites. On tira contre cette nouvelle citadelle avec les fluttes, ainsy nommées qui sont pièces de fer assises sur roues, 4 à 5 pièces ensemble qui donnèrent au travers; après ce on amena une pièce de bronze, avec laquelle ils approchèrent au travers desdits portails puis gagnèrent deux autres pièces de canons qui étoient devant les grez qui furent deehargées contre lesdits portails à fleur des grez dont ils rompirent la première porte au large, mais ne scurent rien effectuer que faire des trous dans la seconde, comme ils se voyent encore dans icelle du coté des cloches, et, la nuit survenant, on cessa jusqu'au lendemain 10 d'avril.

   Cependant les Chiroux se fortifièrent toute la nuit dans cette église, signament au dessus des voutes desdits portails et encloitres vers les grez qu'ils percèrent en divers endroits, pour par iceux jetter des grenades et donner feu sur ceux qui voudroient entrer dedans à la force. Ils percèrent aussi en plusieurs endroits la porte du portail vers Notre Dame aux Fonts pour se défendre, barricadans tous les portails des coffres qui sont dans l'église et chappelles pour les servans de l'église, afin de résister au canon et tenir bon. Pendant que Groesbeck, Robles, Marcelis et antres chanoines avec leurs associez furent vers les quartiers de St Severin et St Servais et autres endroits de la ville implorer le secours des bourgeois à l'assistance, disoient-ils, de M. le prevot et de l'église de St Lambert. Mais personne n'avait envie d'y aller. Aussi les magistrats avaient commandé que personne ne quittat son quartier où chacun s 'était retranché aux passages et comme j 'étois en garde sur le Pont d 'Isle qui étoit barricadé de tonneaux remplis de terre et la chaine tirée au travers, je vis venir les pères capucins nous exhorter de secourir St Lambert, comme encore plusieurs servants ou serviteurs des chanoines, mais ne gagnèrent rien d'autant qu'il falloit garder notre poste. C 'étoit là le vrai moyen, si on les eut voulu croire de bander l'une des parties de la ville contre l'autre. Pour qui ? Pour donner entrée à Jean de Wert qui se vantoit, comme étoit le bruit, d'avoir dans la Cité 10.000 h. tenans son parti. Mais ces messieurs, s'il est vrai, n 'osèrent alors montrer leurs cornes, ayant entendus la résistance du magistrat et l'entreprise des Chiroux faillie, dont ils se trouvèrent abandonnez, en danger de tous perdre la vie, si on les eut forcé là dedans. Ce que craignans ils trouvèrent moyen de se sauver en grand nombre pendant la nuit, ce qu'ils pouvoient faire si leur mauvaise volonté ne les eut retenu.

   Le lendemain 10 d'avril, de bon matin, dès la diane, les Chiroux recommencèrent le combat où ils tuèrent encore quelques uns et en blessèrent plusieurs tirans par des trous qu'ils avoient fait pendant la nuit, dont on ne se dounoit garde. Ce qui fit derechef tourner le canon jusque vers les neuf heures qu'ils demandèrent à parlementer par l'entremise des capucins, quantité d'autres ecclésiastiques et bourgeois qui approchèrent les bourgmestres, où leur fut accordé une cessation d'armes pour trois heures, au bout desquels leur seroit permis de sortir de la Cité sans armes en donnant leurs noms par écrit, ou ils refusèrent de sortir sans armes crainte d'être affrontez par la populace qui les menaçoit de tout tuer, nonobstant tout accord, comme traîtres à leur patrie ce qu'ils leur crioient à haute voix et les Chiroux du haut des voutes leur répondans les appelloient « traitres hollandois, un jour viendra que vous nous le payerez ». Dont la guerre recommença jusqu'après-midy où il y eut encore des tuez et blessez, mais les médiateurs arrêtèrent qu'ils sortiroient avant le soleil couché, comme ils firent par la porte de Ste Walburge, pendant que l'on fit courir le bruit qu'ils sortiroient par la porte d 'Avroy. Ils avoient pour leurs chefs et qui marehoient en tête ce monsieur l'archidiacre Groesbeck auparavant si aimé du peuple, accompagné de Monsieur le grand chancelier Blocquerie, sous la sauvegarde des bourgmestres qui les conduisirent jusque hors des portes où avoit été défendu de ne leur rien dire.

   Voilà comme ils furent chassez de Liége et furent porter les nouvelles à Huy, et à Jean de Wert qu'il falloit chercher un autre quartier et logis que la Cité.

   On tient que de la partie du magistrat, il y at eu quelques 25 hommes de tuez sans les blessez et du parti des Chîroux seulement que 3 ou 4 que l'on a scu et quelques blessez, le nombre étant demeuré inconnu.

   La guerre étant finie, chacun par curiosité fut voir ès environs de St Lambert, où je vis avec les autres toutes les maisons des encloîtres barricadées et fortifiées entre autres celle du prévot Frents située à l'opposite dc la rue des Aveugles, avec plusieurs planches et mandes remplies de terre pour servir de gabions tout le long des fenêtres et de même celle du vicaire Chockier pour défendre l'approche vers les grez de St Pierre.

   Cependant l'archidiaere Robles n'étant à son aise se déguise et en habit dissimulé tâche de se sauver hors de la ville, mais arrivant en Pierreuse est reconnu, prent la fuite, se sauve en pich vache chez Antoine Vidal, le petit gascon, d'où il est tiré et fait prisonnier, et eut la vie sauve par la bonté d'aucuns. Néantmoins le bourgmestre La Ruelle le renvoya en sa maison a condition d'y demeurer paisible.

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22/01/2013