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L'assassinat
de Sébastien de La Ruelle
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Lettre de l'abbé Mouzon, représentant de la France
à Liège, participant au banquet chez le comte de Warfusée au cours duquel Sébastien La
Ruelle fut assassiné.
Témoin et acteur de premier plan.
Rijksarchief de La Haye, Staten Generaal, liasse 6010. |
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Lettre de l'abbé de Mouzon
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De Liège, le 18 apvril 1637. |
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Monsieur, |
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J'ay receu deux de vos lettres
ausquelles l'accident funeste arrivé avant hier me rend incapable de respondre à
présent. C'est l'assasinat du bourgemaistre la Ruelle commis par le plus traistre et le
plus perfide de tous les hommes, le conte de Warfusé, qui, nous ayant invité à disner
pour ce jour la, ledit feu bourgemaistre, Mr de Cesan et moy avec quelques chanoines et un
advocat, sur le second nous fist venir cinquante ou soixante soldats commandez par un
bourgoignon nommé Melize de la Maison de Grammont qui estoient entrés par une porte
derrière sur la rivière si à 1 'improviste que nous nous trouvasmes plustost en estat
d'estre saisis par ces gens la qui tous avoient l'espée nue en main avec pistolets et
avec armes à feu, que nous n'eusmes loisir de demander ce qu'ilz vouloient, mais il nous
l'apprist bientost, disant que par ordre de Sa Majesté imperiale et de sou Altesse il
s'asseuroit de nos personnes, pour ne pouvoir plus tolérer les trahisons qui se
commettoient contre cest Estat au prejudîce de leur authorité et service, que l'heure
estoit venue de se vanger des François qui luy avoient enlevé son filz, mais qu'il ne
soucioit pas de le sacrifier à la fureur desdits François pour un service si signalé
qu'il rendoit à Sa Majesté Impériale, à son Roy le Roy d'Espagne (ce sont ses termes)
et à S. A.
A quoy il fust reparti qu'on scavoit qu'il estoit trop poltron pour
entreprendre l'action d'un homme de bien, et que sans cela on le connoissoit assez pour un
traistre, que c'cstoit peu de choses qu'un serviteur qu'il faisoit perdre au Roy, qui en
trouveroit dix mille pour un qui trouveroient moyen de l'en chastier et qu'avoit des lors
dix mille hommes en armes et qu'au reste il tenoit ma vie et ma mort en ses mains, qu'il
vaudroit mieux me taire.
Sur quoy, il fist emmener ledit bourgemaistre et un de ses gardes qui le
servoit à table et hors de la salle, les fist lier et garotter les mains derrière le
dos, nous laissant bonne garde, toujours le mousquoton dans le ventre et l'espée nue en
main, qui ne permettoient ni à hommes ni femmes de sortir, non pas mesme pour les
nécessitez quoy qu'il n'y eust que le
sieur de Cesan et moy d'arrestés avec corps de
garde et sentinelles par toute la maison qui pour lors ne fust ouverte à personne qu'à
deux religieux qu'il avoit envoyé quérir à fauses enseignes pour faire confesser ledit
bourgemaistre renfermé en un chambre, mais le religieux se voyant emploié à une action
semblable à celle là en fist mille dîflicultez, offrant de donner sa vie plutost, se
jettant mille fois à genoux pour sauver celle dudit bourgemaistre, mais voyant que c
'estoit un coup inévitable, il en fait aviser ledit bourgemaistre qui se disposa avec le
peu de loisir qu'on luy en donna, bien que les premiers soldats qu'on y voulust emploier
à l'exécution, n'y voulurent jamais entendre, mais il s'en trouva d'autres qui le
tuèrent à coup de bracquets et d'estocades, tousjours les mains liées. Pendant quoy, le
peuple, ayant eu quelque vent qu'il se commettoit dans ce logis quelque chose d'estrange,
commença à s'assembler partout et aucuns des plus affectionnez s'en estant venus sans
armes en la maison, où ilz demandent ledit bourgemaistre, on les y laissa entrer en cest
estat la où apres avoir appris ce qui s'estoit passé avec tout ce que l'on leur voulust
dire, ilz sortirent sans rien tesmoigner de ce qu 'ilz avoient sur le coeur, mais, au
sortir, plusieurs s'efforçants desja d'y entrer en armes, après les nouvelles qui leur
en fust dittes, commencèrent tous de bon à attacquer tous les lieux par où ilz se
pourroient donner entrée à la maison et mesme sur le derrier ou nous estions en grand
danger, ledit confesseur nous estant venu donner advis de penser à nos consciences, mais,
voiant que les efforts qui se faisoient en nostre quartier les en rendirent bientost les
maistres, nos gardes se laissèrent désarmer soubs promesses qu'ilz auroient bon
quartier. En suitte de quoy nous nous barricadasmes contre ceux qui estoient avec le conte
à la deffence du devant et ouvrismes les portes qui restoient à nostre secours, duquel
nous ne peusmes rien obtenir pour la vie de ceux à qui nous l'avions promis, ains la
pluspart furent tués entre nos bras.
Après quoy nos gens nous obligèrent de sortir pour nous conduire en la
maison de ville, au chemin de laquelle je courrus mille hazards de la vie, sur le bruit
que nos ennemis faisoient courrir que j 'estois complice du susdit assassinat, pouvant
dire avec tout cela que je sauvay dans ce danger la vie aux quatre filles de ce meschant
homme, que je contraignis de venir avec moy. Pendant ce temps les autres forcèrent la
maison par devant, ce qui ayant fait retirer ledit conte de chambre en chambre et n'ayant
plus aucuns moiens d'éviter son malheur, tomba entre les mains du peuple, qui, après luy
avoir donné mille coups, le traînèrent par toutes les rues de la ville et après luy
avoir couppé les deux bras et une autre pièce pendirent le troneq par les pieds à une
potence au milieu du marché et allèrent attacher ses deux bras à deux portes de la
ville.
Aujourd'huy ilz luy ont encor couppé les deux jambes pour les aller planter
à deux autres portes, comme ilz ont fait la teste, ilz ont bruslé le reste soubs la dite
potence sans coeur toutesfois luy ayant arraché avec plusieurs morceaux de chair que les
pères donnoient à leurs enfans.
Tout le reste fust tué et ne scavons pas qu'il en soit eschappé aucuns, le
feu qui a consommé la maison et tout ce qui estoit dedans sans réserve des meubles
aucuns, ayant encore laissé quarante huict corps morts que l'on renvoye à leur guarnison
de Nevaigne par la Meuze.
Les trente deux mestiers se sont assemblés sur cest accident, on accorde
vingt et un mille florins à la vefve dudit bourgemaistre, l 'estat de conseiller qu'il
possédoit et décerné les honneurs funèbres aux despens du publicq, ilz ont emmené le
corps dans la grande Eglise tout descouvert sans sonner par toutes les églises et tant
que tous les ordres de la ville s'y trouve pour le mettre en terre comme feront en corps
les trente et deux mestiers.
C 'est un homme autant regretté parmy ce peuple qu'il se peut.
Il est tellement animé qu'il est impossible que 1 'authorité magistrale le
puisse contenir jusques à ce qu'il soit lassé de se vanger tant qu'ils trouveront de
quoy.
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Déposition de Sprimont, cousin de La Ruelle, venu
prendre des nouvelles, introduit en compagnie de quelques autres dans la cour de la
demeure du comte avec lequel il eut un entretien
Bibliothèque de l'Université de Liège, ms. 1793, f. 5-8. |
Déposition du cousin de La Ruelle
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| (avril 1637) |
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Je soussigné atteste et certifie que le
16 d'avril 1637, environ les deux heures après midi, m'étant acheminé avec quelqu'uns de mes amis vers la maison de mon cousin le bourgmestre de la Ruelle, nous
rencontrâmes quelques bourgeois, entre lesquels étoy Louis Gheur à qui nous demandâmes
quelques nouvelles, s'il n 'avait rien oui dire et s'il n'avoit pas été vers St Jean; il
nous répondit qu'il en revenoit et que l'on disoit que le bourgmestre dc la Ruelle étoit
au diné chez le comte de Warf usée et le bruit qui couroit que le bourgmestre étoit
tué et qu'entendant avec un extrême étonnement nous allâmes tous quérir nos armes et
rencontrâmes dans la rue des precheurs les deux Rosa avec quelques autres qui en firent
de même. Etant donc revenus sur la place de St Jean avec nos armes nous y trouvâmes une
très grande foulle de peuples qui tout nous dirent d'avoir entendu le clinquement de
beaucoup d'épée et qu'il avoit à douter s'il n'y avoit pas quelqu'un de tué dans la
maison du comte. Sur ces paroles je m'approchai de la porte et aiant frappé plusieurs
coups de toute ma force, il vient quelqu'un à la treille: qui me demanda qui est là et
ce que je voulois. Je lui répliqua que je voulois savoir si le bourgmestre Larucîle
était dans la maison du comte. Il me répondit que oui. Je lui dit qu'il m'ouvrisse la
porte parce que j 'avois besoin de parler au comte et au bourgmestre, il me dit qu'il ne
pouvoit m'ouvrir la porte parce qu'il étoit traversée d'un gros barre de bois et gardée
de plusieurs soldats avec leurs officiers. Nous continuâmes de frapper jusqu'à ce que le
comte en aiant été avertit qu'il s'assembloit un grand nombre de bourgeois sur la place
et entendant les gros coups que l'on donnoit à sa porte, apprehendant qu'elle ne fut
brisée ou enfoncée, il vint lui-même à la treille et me demanda ce que je voulois. Je
lui dit que je souhaiteroit d'avoir l'honneur de lui parler. Lors donc qu'il m'eut
reconnu, il fit ouvrir la porte et étant entré seulement avec trois ou quatre hommes, il
me prît par le manteau et puis par la main et il me dit que j' alasse avec lui dans le
jardin pendant que les autres resteroit dans la cour où il y avoit des soldats. Etant
donc arrivé dans le jardin, il me dit d'abord, mettant la main à la poche de son
haudecoste: « Connoissez vous bien l'écriture du bourgmestre Laruelle? » Je lui
répondit que surement je la connoisse très bien, car je l'ai vu encore cent fois. Il
prit donc quelques papiers et me les montrant il me dit: « Tenez, n'est pas là les
signatures du bourgmestre ? » Je lui répondit: « Monsieur, non, ce ne le sont pas »,
et, voiant que je résistois à ses importunités, il me dit: « C' est tout,
j 'ai
ordre de Sa Majesté impériale de faire mourir le bourgmestre et il est mort » --
« Je ne scais ce qu'il arrivera de ceci, si vous n'avez que cette triste nouvelle à me
dire, laissez-moi [sortir] de votre maison ». Mais, en me reprennant par la main il me
dit: « Demeurez auprès de moi » et je lui répliqua: « Si je demeure ici, je suis en
danger de ma vie; écoutez, Monsieur, voilà le tambour qui batte; on appelle les
bourgeois aux armes. Laissez-moi sortir, pour empêcher l'orage qui vat tomber sur votre
maison. J'irois appaiser les bourgeois le mieux que je pourrois ». Tellement qu'à force
d'instance, je reviens dans la cour. Mais étant approché de la porte, l'officier avec
ses soldats me fit retirer. Je dis donc au comte qu'il me la fit ouvrir. Ce qu'il fit
d'abord. Or étant sorti, une grosse foulle de peuple me vient environner et me demander
ce qui se passoit dans la maison du comte. Je leur dit sans hésiter tout pénétré de
douleur que le bourgmestre étoit meurdri. Les bourgeois entendant cette triste nouvelle
veulent enfoncer la porte, mais leur aiant dit qu'elle étoit traversée d'un gros barre
de bois et gardée de plusieurs soldats, ils courent au couvent des Frères Mineurs où
étoit l'arsenal d'où ils tirent une pièce de canon, lequel étant amené sur la place,
ils la bracquèrent sur la porte et crièrent: « Vos traites et meurdriés, vous n 'avez
qu'à ouvrir la porte ou l'on vat tirer le canon contre vous autres ». Cependant
quelqu'un à force des coups [put] briser et enfoncer la porte et étant entré dans la
maison, renverser et tuer tout ce qu'ils rencontrent et moi avec le chancelier Barthels et
le sieur Cornelis et les deux Rosa, nous pénétrâmes jusqu'à la porte de la salle où
le diné s 'avoit fait, mais la trouvâmes barricadée d'une grosse garderobe; nous la
renversâmes avec beaucoup de peine et au péril dc notre vie parce qu'elle étoit gardée
de plusieurs soldats qui étoient derier et qui tiroi t contre nous, tellement que le
chancelier Barthels reçu un coup de balle au travers de la manche dc son pourpoint, mais
étant entré dans la salle, nous tuâmes à coup de braquet et d'épée les soldats et
tout ce que nous rencontrâmes et de ladîtte salle je me lança dans une autre salle, là
où nous trouvâmes le comte sur un lit, déja blessé au visage, lequel s'approchant de
moi mit la main sur ma carabine et même que si je voulois lui épargner la vie qu'il me
donneroit [mille] patacons; mais je lui répliqua: « Quand tu m'en donnerois cent mille,
il faut que tu meure; baille moi le papier que tu m'a voulu faire accroire être signé du
bourgmestre ». Il me répliqua qu'il les avoit envoié aux deux bourgmestres dans la
maison de ville. Il me pria que je voulusse aussi le mener auprès d'eux. Sur cette
entrefaite une grosse foulle dc peuple entra dans la chambre et arracher et par force de
mes mais le comte. Ils le chargent de tant de coups qu'en un instant il fut tué. Desuite
ils le tramèrent hors de la chambre jusque dans la cour. Pendant que ceci se faisoit une
autre troupe qui avoit passé la Roland Goffe et étant entré par le postice qui est au
rivage, ils traversèrent le jardin et ils appercevèrent aux fenestres d'une autre
chambre les filles du comte qui pleuroient et crièrent en demandant pardon et protestant
qu'elles étoient innocentes de l'action abominable que leur père avoit commis en faisant
tuer le bourgmestre et qu'elles avoient fait tout leur possible pour l'empêcher mais
qu'elles n'avoient pu rien gagner et que leur père les avoit voulu tuer lui-même ce qui
fut attesté par tous les messieurs qui auroient été invités au diné. Cependant elles
nous prièrent que, si nous les voulussions tuer, nous leur donassions le temps de se
confesser, mais nous laissant toucher de compassion et voiant qu'elles étoient en danger
de leur vie, à cause de la grande confusion du monde qui enfonçoit toutes les places de
la maison et qui renversoit tout ce qu'il rencontroit, nous menâmes hors de la chambre
lesdites filles avec beaucoup de peines et avec grand risc de notre vie, à cause de la
tereur du peuple, et nous les conduisîmes jusque dans la maison de ville et les mirent
dans les mains des bourgmestres, afin qu'elles fussent en sûreté. Lorsque nous en fûmes
sortis, nons rencontrâmes un grand nombre de bourgeois qui avoient le corps du comte, ils
le trainèrent jusque dans le grand marché où ils le pendirent par un pied et, quelque
temps après, ils le travaillèrent en pièces et attachèrent quelques unes dans
plusieurs endroits, le reste ils le bruslèrent. Entretemps le corps de monsieur le
bourgmestre fut porté dans l'église de St Martin en Isle avec tous les honneurs qu'il méritoit, car il fut accompagné de trente deux enseignes des métiers de la cité, un
grand nombre d'ecclésiastiques et de religieux, tous portant des flambeaux. Il fut
exposé à vue du peuple qui regardant un si trîste spectacle fondoit en larmes, ne
pouvant assez regreter la perte d'un si brave seigneur dont la mémoire restera non
seulement dans la ville aussi longtemps qu'elle subsistera, mais aussi dans le pays
étranger. |
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