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Le règlement de 1649




 

 

 

 

 

   

 

 

 

Joseph Daris
Histoire du diocèse et de la principauté de Liège pendant le XVIIe siècle, 1ère partie,
Edition Demarteau, pp. 273 et suiv.  (Liège, 1877)

   La paix fut signée à Saint-Gilles, le 29 août; elle porte que le nombre des personnes du magistrat exceptées de l'amnistie est réduit à trois « qui imploreront, si faire se peut, la clémence de Son Altesse »; la neutralité sera religieusement observée et les anciens priviléges seront respectés; la porte de Saint-Martin sera livrée au prince; l'ordre public sera maintenu. Il se manifesta aussitôt une forte réaction contre les Grignoux dont les chefs prirent la fuite. Hennet fut saisi par les siens et ramené à Liége; Rolans fut arrêté par des Allemands et livré au comte de Spaar; les Liégeois ouvrirent, les portes des prisons et en tirèrent les victimes des Grignoux, entre autres, Wansoulle, seigneur de Nedercanne et le bailli Haultepenne.

   Le lendemain, le prince Maximilien, accompagné du landgrave de Hesse, quitta Huy pour se rendre à Liége où il fit son entrée solennelle le 31. L'ordre fut bientôt rétabli dans la cité et la liberté fut rendue au commerce et à l'industrie.Tous les proscrits, les bannis, les émigrés, les chanoines et autres rentrèrent dès le 2 septembre.

   La réaction fut si forte que des soldats, par ordres supérieurs, brisèrent la statue de Beeckman qui se trouvait au marché et enlevèrent les portraits de La Ruelle des chambres des métiers.

   Le prince Maximilien se fit apporter la seconde clef magistrale et annula les lois et ordonnances portées par les Grignoux. Une grand'messe fut chantée à Saint-Lambert et une procession solennelle eut lieu, le 5 septembre, pour remercier Dieu du rétablissement de la paix et de l'ordre.

   La cour des échevins, après avoir instruit le procès de quatre chefs de la révolution, les condamna à mort. Mathieu Hennet, Barbière et Eustache Leonardi furent exécutés le 9 septembre et leurs têtes furent exposées à la porte de Saint-Léonard qu'ils avaient fermée à leur prince. Rolans fut exécuté le 25 de ce mois (1).

   L'ordre étant rétabli et une nouvelle révolution n'étant pas à craindre, le général Spaar retourna en Allemagne avec ses troupes et ne laissa au pays qu'un bon millier de soldats commandés par le colonel Schroets. Il reçut, avant son départ, une gratification de vingt-quatre mille florins qui furent empruntés et garantis par le clergé secondaire (2).

   Le prince Ferdinand de Bavière, informé du rétablissement de la paix, se mit en route pour Liége. Le magistrat, par ordre de Maximilien, se rendit à sa rencontre jusqu'à la porte de Saint-Léonard qui lui avait été fermée l'année précédente ; eu réparation de l'injure il lui remit les « clefs de la ville ; il le pria d'user de bonté et de grâce envers la bourgeoisie, en rejetant la faute sur quelques malveillants et ennemis du repos public » (16 septembre).

   Le prince-évêque assista le lendemain aux grandes solennités religieuses de la fête de Saint-Lambert. Il se concerta avec le chapitre, le Conseil privé et le conseil communal de la cité sur les moyens de prévenir de nouvelles révolutions. Le meilleur, à leurs yeux, était d'abolir le régime démocratique qui existait
à Liége et de supprimer l'action politique des trente-deux métiers. Le 19 septembre il porta le règlement suivant pour la cité : le nombre des conseillers communaux sera réduit à trentele 25 juillet de chaque année, les vingt-deux commissaires nommeront vingt-deux personnes dûment qualifiées ; le prince en nommera aussi vingt-deux ; les bourgmestres et les conseillers sortants éliront un bourgmestre et quinze conseillers parmi les candidats des commissaires et aussi un bourgmestre et quinze conseillers parmi les candidats du prince ; le lendemain le nouveau conseil communal nommera deux gouverneurs à chaque métier. Les métiers ne s'assembleront plus ni en processions publiques, ni autrement pour quelque cause que ce soit ; leurs attributions politiques et administratives seront exercées par le conseil communal ; lorsqu'il s'agira de voter des deniers publics, le conseil communal s'adjoindra les bourgmestres et conseillers de l'année précédente et les vingt-deux commissaires. (V. Polain, Ordonnances, p. 169.)

   Le conseil communal qui était en fonction fut maintenu, mais réduit au chiffre de trente conseillers ; le bourgmestre exécuté fut remplacé par Philippe de Wansoulle, seigneur de Nedercanne. Gérard Bouille resta en fonction, parce que pendant le siége de la ville, il s'était prononcé pour le parti de la paix.

(1) Les continuateurs de Foulon, après avoir raconté l'exécution de Rolans, ajoutent : Fama fuit dixisse constantissimum virum, cum viderit tibicines ac tympanotribas : deceplus sum virus , decipior moriens, sed post obitum meum decipientur. Voici comment M. Henaux traduit ce texte latin : « Vivant j'ai voulu la liberté, mourant je la veux encore, après ma mort, mes ennemis la voudront à leur tour. » !!! Un élève en sixème latine traduirait les paroles attribuées à Rolans, de la manière suivante : « pendant ma vie j'ai été trompé dans mon espoir, à ma mort, je le suis encore, mais après ma mort, mes adversaires seront aussi trompés dans leur espoir. » backtopp.gif (65 octets)

(2) Ce clergé en payait encore les intérêts en 1703. backtopp.gif (65 octets)

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De Gerlache :
Histoire de Liège depuis César jusqu'à Maximilien de Bavière 

Édition M. Hayez,  pp. 268 et suiv.  (Bruxelles, 1843
)

   Après avoir consulté son chapitre, Maximilien publia un nouveau règlement (1). Les commissaires de la cité nommaient, en présence des bourgmestres régents et membres du conseil, vingt-deux personnes; le prince en nommait aussi vingt-deux; on inscrivait les noms des uns et des autres sur des billets, et le sort désignait les deux bourgmestres et trente conseillers. Ce règlement ramena dans la cité la paix qui en était bannie depuis longtemps. Enfin l'évêque proposa de bâtir une citadelle pour tenir en respect les ennemis du dedans et du dehors. Il représenta que la ville n'était pas à l'abri d'un coup de main et qu'il importait de pourvoir à sa sûreté. Les états y consentirent; on établit un impôt pour couvrir cette nouvelle dépense.


(1)  L'ordonnance de 1603 donnait trop de prise à la corruption et à l'intrigue, et ne laissait à l'évêque presque aucune part dans les nominations. Il est notoire, disait le prince dans l'art. 1er de son règlement, « que la cause de tous les maux et désordres ci-devant soufferts provient principalement de la forme des élections magistrales et des assemblées des métiers, qui pour être composées d'un grand nombre et de diverses sortes d'esprits, sujets à des passions, ambitions et corruptions, sont aussi moins propres à suivre uniquement pour but de leurs résolutions le bien et le repos publics, etc. »  backtopp.gif (65 octets)

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Ferd. Henaux
Histoire du pays de Liège, 3e édition, T.II.
Imprimerie J. Desoer, Liège, 1874, pp. 454 et suiv.

    Dans l'après-midi, la Cité vit arriver le Prince lui-même, Ferdinand, précédé d'une escorte de deux mille cavaliers et de mille fantassins. Il se donnait les honneurs d'une entrée triomphale. Il savoura sa vengeance à la porte St-Léonard, en contemplant la tête de Hennet (1).

    Le dimanche 19, ce vieillard hébété signa un Règlement décrétant ceci (2) : 

   La Cité, désormais, sera gouvernée par deux Bourgmestres et par un Conseil de trente Jurés. Ces officiers seront renouvelés, tous les ans, par les Bourgmestres et les Jurés sortants. Les candidats devront être au nombre de quarante-quatre, désignés moitié par le Prince, et moitié par les Commissaires. Le choix sera fait de telle sorte, qu'il y ait toujours un Bourgmestre et quinze Jurés pris parmi les vingt-deux personnes nommées par le Prince (3);

   La justice criminelle, civile et commerciale, que les Bourgmestres et les Jurés avaient toujours possédée, sera attribuée aux Échevins (4);

   Les Bons Métiers seront dépossédés de la Souveraineté. Ils ne pourront plus s'assembler ni statuer. Leur consentement ne sera plus requis pour établir des taxes ou des contributions. En tout et partout, ils seront représentés par les Bourgmestres et le Conseil (5);

   Le Peuple n'ayant plus l'Autorité Suprême, 1es Bourgmestres n'auront plus à le remercier à leur sortie de charge (6). En outre, les comptes de la Cité ne seront plus rendus en public, mais devant un comité de douze personnes, dont six seront déléguées par le Prince, trois par le Conseil, et les trois autres par les Commissaires (7).

   Nouveautés despotiques, inouïes.

   En somme, on enlevait à la Cité le droit d'élire ses officiers; on lui ôtait la direction de ses affaires en même temps qu'on supprimait le Souverain Pouvoir des Bons Métiers; on anéantissait, en quelque sorte, son Indépendance, par l'influence que l'on donnait au Prince en toutes choses (8).

   Tel fut le Règlement du 19 septembre 1649.

   S
ous peine de mort, il fallut y obéir.

   C'était un crime, en effet, que d'y contrevenir en quoi que ce fût, soit de fait, soit par paroles, soit par écrit. C'en fut un également, que d'exprimer publiquement le regret des libertés et des franchises perdues. C'en fut un surtout, que de réclamer la protection des lois : on était châtié comme séditieux, comme révolutionnaire (9).

   Le Prince était le maître.


(1) Post haec Legiam ingressus est Princeps per portam Leonardinam, unde satiare oculos potuit prospectans Consulis caput. [Historia Populi Leodiensis, p.278.]  backtopp.gif (65 octets)

(2) On a une idée de la bassesse des Chiroux triomphants, en lisant les remerciements qu'ils votèrent au Prince pour son inique Règlement.
Voici leur recès :
   « En Conseil de la Cité de Liège, tenu en la Sale haulte le 20 7bre 1649, y présents les Srs Commissairs, y ayants estez appellez les Srs Vieux Bourguemaistres, par ordre de Son Altesse Serenissime.
   Les Seigneurs Bourguemaistres, Jurez et Conseil, ayant eu lecture de la Déclaration de Son Altesse Serenissime, nostre Evesque et Prince, du 19e du courant, remercient bien humblement Son Altesse Serenissime du soing et de la solicitude que Sa Bonté tesmoigne avoir pour le bien et tranquillité publicque, la suppliant de vouloir ordonner sur les articles y contenus, auxquelles ils se soubmettent, continuer en ses bonnes intentions, et disposer les choses et les affaires au point où sa Clémence et Prévoyance jugera à propos, pour le repos de son Église et Païs, la réunion des volontés du Peuple, maintien des Anchiens Privileges, et retablissement de la justice et du commerce. » [Registres de la Noble Cité de Liège, 1649, fol. 37.]  backtopp.gif (65 octets)

(3) « Voire que le choix se mi~partira, en sorte qu'il y ait un Bourguemaistre et quinze Jurez esleuz du nombre des denommez par nous, ou de nostre part, et un Bourguemaistre et quinze Jurez esleus des denomez par les Commissaires. » [Dans le Recueil des Édits du Pays de Liège, t. I, p. 83.]  backtopp.gif (65 octets)

(4) « Le Siege des Maistres et Jurez, pour avoir excedé les termes de sa Jurisdiction, et comme n'apportant que desordre, confusion et retardement à la Justice, sera aboly.... Les Parliers des devant Maistres et Jurez seront admis à estre Clercs sermentez des Eschevins de nostre Haulte Justice, pardevant lesquels se pourront poursuivre les causes qui paravant l'evocation des tribunaux estoient ventillantes pardevant les Maistres et Jurez. »  [Ibid., p. 83.] backtopp.gif (65 octets)

(5) « Desormais ne se fera ny en procession publique ny autrement, pour quelle cause que ce soit, aucune assemblée des Mestiers de nostre Cité, mais seront iceux, en tout et partout, representez par les Bourguemaistres et Conseil; voire que lorsqu'il sera question de faire deniers publics, sera requis le consent du Conseil de la Cité vieux et nouveau, et du Siège des Commissaires assemblez en un corps... Et la connoissance des deniers publics duz à la Cité, comme aussi touchant le fait des Mestiers, appartiendra auxdits Bourguemaistres et Conseil, voire sous revision à obtenir de nous ou de nostre Conseil Privé, etc. » [Ibid., p. 83.]  backtopp.gif (65 octets)

(6) « Le remerciement des Bourguemaistres, au jour de la saincte Marie Magdalaine, comme aussi la procession aux Escoliers, pour causes des factions et debauches qui se commettent ces jours-là, ne se feront plus. » [Ibid., p. 84.]  backtopp.gif (65 octets)

(7) « Les comptes des deniers de la Cité se rendront chaque année pardevant douze personnes, scavoir : six à députer de nostre part, trois de la part du Conseil de nostre Cité, et trois de la part des Commissaires y presens ou appellez les deux Bourguemaistres de l'an precedent. » [Ibid., p. 84.]  backtopp.gif (65 octets)

(8) Ce triomphe de la tyrannie frappa les contemporains. L'un d'eux écrit : « La Liberté des Liegeois fut entierement supprimée, leurs Privileges annulez, leurs Biens exposez au pillage, leurs Patriotes punis du dernier supplice... » [Apologie de Longueville, p.28.]  backtopp.gif (65 octets)

(9) « Si deffendons à tous et un chacun, de quelle condition ou qualité qu'il soit, de contrevenir à la Présente, de faict, d'escrits, ou de parolles, et surtout, de mettre en avant le Restablissement de ce qui se treuve, par les Articles susdits, changé ou aboli, à peine d'estre chastiez comme seditieux et perturbateur du repos public... » [Dans le Recueil des Édits du Pays de Liège, t. I., p. 82.]  backtopp.gif (65 octets)

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F. Magnette :
Précis d'histoire Liégeoise,
1re éd., Vaillant-Carmanne, pp. 204 et 205. (Liège, s.d.)

  Rentrée en scène           
   de Ferdinand de            
Bavière et soumis-          
     sion de Liège
             

             

         

   Il fallut bloquer la malheureuse ville (août 1649). Ferdinand séjournant à Visé, la fait entourer de troupes allemandes commandées par le général Otton de Spaar. La  population désemparée, désillusionnée par l'abandon où ses protecteurs étrangers  la laissaient, trahie par quelques Grignoux, n'offrit que peu de résistance (1).
  Maximilien-Henri y pénétrait le 31 août. Le 16 septembre, Ferdinand rentrait en maître dans sa capitale. Quand il eut tiré une immédiate vengeance de ses humiliations par l'exécution de Barthélemy Roland et de W. Hennet, l'un des bourgmestres en exercice, il publia, le 23, un édit qui, en réformant entièrement le régime électoral de la Cité, privait les Liégeois de la plupart de leurs droits politiques.

 Edit réactionnaire        
     de  1649.    

   L'Edit de 1649 enlevait aux métiers toutes leurs attributions politiques et administratives,  supprimait leurs assemblées publiques et  privées. Il leur interdisait de délibérer dans leurs chambres sur les intérêts de la commune, de voter les impôts. Leurs biens étaient confisques et réunis à ceux de la cité. L'élection même de leurs gouverneurs disparaissait pour être conférée au Conseil communal.

    Le prince intervenait dans les élections des bourgmestres et des jurés (conseillers) dont le nombre fut réduit de 64 a 30. Les candidats aux charges municipales devaient être désignes moitié par lui-même, moitié par les 22 commissaires, et choisis par les bourgmestres et jurés dans deux listes de 22 personnes chacune, contenant le nom des candidats ainsi choisis. Mais un bourgmestre et quinze jurés devaient toujours être pris parmi les candidats de l'évêque.

   En réalité, le conseil devenait beaucoup plus l'organe de la volonté du pouvoir central que celui de la communauté des citoyens.

 Echec des préten-        
 tions à l'autonomie     
 de la Cité de Liège

   Ainsi sombrait la tentative des Grignoux d élever la souveraineté de leur ville au-dessus de celle du prince, d'ériger le pouvoir de la Cité de Liège au détriment de celui des trois Etats, la vraie représentation nationale. On a pu qualifier cette tentative de révolutionnaire, parce que les chefs de la Commune liégeoise du XVI le siècle méconnurent entièrement les principes mémés de la Constitution, en voulant que le Conseil d'une seule cité se substituât à l'autorité et aux prérogatives des Etats, en prétendant agir seuls au nom de la nation et imposer à celle-ci leur volonté.

   Entreprise par une partie seulement de la population de la capitale, n'ayant apporté aucune réforme sociale ou civile, dirigée souvent dans la voie de la violence par des brouillons, des ambitieux sans capacités ou des intrigants soutenus par l'étranger et « vivant au jour le jour », la révolution liégeoise du XVIle siècle, simple mouvement urbain, sans écho au-dehors, ne pouvait rien fonder de stable ni de durable : la prolongation du trouble profond qu'elle engendrait eût provoqué bientôt la subversion totale du pays ou son démembrement. En réalité « le rétablissement de l'autorité princière ne fut en somme que la restauration de l'autorité de l'Etat » (Pirenne), et les privilèges du pays ne subirent aucune atteinte. Liège seule, si souvent habituée à vivre libre et indépendante, eut à rentrer dans le droit commun, bridée, tenue en respect par le prince, comme Gand et Bruges du temps de Philippe le Bon. Le signe extérieur de sa sujétion fut la citadelle qui se dressa, dès 1650, sur les hauteurs de Sainte-Walburge.

   L'absolutisme ne fut pas cependant instauré pour la cause. Il faudra de nouvelles tentatives de rébellion de la part de la « cité ardente », pour que le prince-évêque qui va remplacer Ferdinand de Bavière arrive à édifier, et cette fois pour plus d'un siècle, le pouvoir monarchique sur les ruines des libertés publiques.


(1) Dans une sortie avait péri le bourgmestre J. Hennet.  backtopp.gif (65 octets)

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22/01/2013