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Léonard
Defrance, qui vit le jour à Liège le 5 novembre 1735, est l'un
des rares peintres liégeois, si pas l'unique dont une autobiographie
soit parvenue jusqu'à nous (1) . Ainsi est-on abondamment renseigné
sur les principales phases de la vie du personnage.
Placé à
l'âge de dix ans chez le peintre J. B. Coclers, pour y recevoir les
premiers éléments de l'art, il ne quitta son maître qu'à l'âge de
dix-sept ans.
La
majorité des peintres ou sculpteurs de notre région se rendaient en
Italie pour s'y perfectionner dans leurs études artistiques. Defrance
aussi, nonobstant les faibles ressources de la famille, partit
courageusement en 1753 pour Rome, où cinq ans durant, il travailla
spécialement dans l'atelier de Laurent Pêcheux. En quittant Rome,
Defrance passa par Naples, puis abandonna l'Italie en 1759, s'arrêta
forcément dans quelques villes de France, principalement à Paris, d'où
il revint au sol natal en 1763.
A Ferney,
lors de sa visite à Voltaire, il peignit un tableau : Voltaire
causant avec des paysans, qui figure maintenant au musée de Nantes
sous le n° 807.
De la
partie de son autobiographie sur son long séjour à l'étranger, se
dégage ce fait patent. Déjà, dans ses études, le jeune Léonard n'était
point mû par un véritable amour de l'art. Animé par une vaine gloriole
il visait uniquement, selon son affirmation écrite, à ne pas être
dépassé par ses compagnons. Etait-il en présence des œuvres de
Raphaël ou d'autres illustres princes du pinceau, son âme d'artiste
demeurait. insensible, elle n'éprouvait aucune admiration. Ne déclare-t-il
pas catégoriquement n'y avoir rien découvert de beau ? Ce qui justifie
cette réflexion de Jules Helbig : "En développant son talent, Defrance
ne se préoccupa jamais de la pensée de l'épurer et de le rendre plus
élevé". Defrance lui-même qualifiait son esprit de "matériel et
grossier".
On ne
peut déduire de là qu'il ne s'est point signalé avantageusement dans
l'art pictural. Nombre de ses œuvres - et celles-ci sont nombreuses (2) - se trouvent marquées au coin, d'un réel cachet artistique et
continuent d'être très hautement appréciées (3).
Il
faut admirer souvent la coloration vive, l'aisance, la justesse, le
naturel dans la plupart de ses scènes de genre et de ses portraits.
Elles n'en font pas moins regretter, dans leur ensemble, l'absence
absolue d'idées élevées chez l'auteur.
Ce défaut
capital pour un artiste n'était aucunement racheté par un caractère
franc, ouvert, énergique. On peut en juger par le portrait peint
conservé au Musée archéologique, portrait pris au déclin de la vie de
Léonard (4) .
Dans des
cœurs de cette trempe, l'ingratitude germe en toute liberté. Ainsi en
fut-il chez Defrance. Bien que petit-fils d'un abbé apostat, le jeune
artiste, sur la recommandation de l'archidiacre de Trappé, parvint à
se faire loger, sustenter pour bonne part, cinq années durant, à Rome,
avec les revenus de la fondation pieuse de Lambert D'Archis. Par la
communication d'un jeune libertin, à l'en croire, il eut l'occasion de
lire un ouvrage de philosophie voltairienne. C'en fut assez pour que
Defrance qui jusqu'alors était demeuré - prétend-il - fidèle à sa foi,
devînt désormais et jusqu'à la fin de sa vie, l'un des plus acharnés
pourfendeurs de cette foi, l'un des plus véhéments ennemis de ses
défenseurs (5) .
Sa haine
pour tous ceux qui professaient ses anciennes doctrines spiritualistes
ne l'empêcha en rien de profiter de leurs bienfaits et de leurs
générosités à son égard, ni même de vivre à leurs dépens. C'est là ce
qui peut-être frappe le plus dans son autobiographie : à partir de son
séjour à Rome, l'artiste liégeois a été d'une façon constante,
encouragé, favorisé, hébergé, nourri, à l'occasion secouru dans la
maladie par des gens d'église. Pendant les dernières années de sa vie,
il tirera encore profit des établissements monastiques, qu'il aura
contribué grandement à spolier.
Qu'on le
suive à son départ du religieux hospice liégeois de Rome. Il arrive
dénué de ressources à Montpellier. Qui va le sauver ? Un chanoine, en
lui fournissant tous les objets nécessaires à son travail, en lui
obtenant une série d'ouvrages très rémunérateurs, en l'accueillant à
sa table des mois durant, alors que la conduite privée de l'artiste, à
Montpellier même, eût dû faire un devoir à ce dernier de s'en écarter.
Plus
loin, il rencontre l'évêque de Castres, Mgr Baral, qui lui commande
son portrait, celui de son frère le grand vicaire et d'autres encore,
plus de nombreux tableaux pour les églises de son évêché.
"J'acceptai", déclare Defrance ; et pendant huit mois, il trouve chez
ce prélat encore, avec une hospitalité généreuse et cordiale, une
occupation très lucrative, sans qu'il émette un mot de gratitude pour
son bienfaiteur.
A
Toulouse, un prélat, de nouveau, Mgr de Berthier, abbé commendataire
de Saint-Séver, le comble d'attention, l'admet également à sa table,
lui réserve un appartement, voire un atelier, dans son propre hôtel,
en même temps que de précieuses commandes de tableaux, notamment pour
la chapelle d'un couvent. Entretemps, par l'intermédiaire du même
abbé, Mgr de Choiseul, archevêque d'Albi, puis de Cambrai, le chargea
à son tour de fructueuses commandes de portraits.
Malgré
les faveurs multiples dont il jouit en France, par ces puissantes
influences "cléricales", la nostalgie s'empara de l'artiste liégeois,
et, de Toulouse il revint à Liège, non en 1772, comme on l'a écrit,
mais en 1763.
Aussitôt
rentré sur le sol natal, Defrance va se recommander à l'archidiacre de
Trappé, lequel lui manifesta des sentiments aussi bienveillants que
jadis. Il le mit en rapport avec des familles seigneuriales, avec la
famille d'Oultremont notamment, dont un des membres devait régner sur
la principauté. Ainsi l'artiste eut-il à faire le portrait de Charles
d'Oultremont en grandeur naturelle. Il le traça également sur petit
format, en gravure dite à la sanguine, à l'imitation de Gilles
Demarteau. On n'en connaît que deux exemplaires (6)
. La suscription porte que cette représentation a été composée, peinte
et gravée par L. Defrance. Ni l'un ni l'autre ne constituaient des
chefs d'œuvre. L'artiste ne recueillit pas grand succès en ce genre.
Par suite, pour subsister, son mode de vie ne lui ayant point permis
d'économiser sur ses abondants revenus, il dut se faire décorateur de
salons, quoiqu'il s'adonnât à d'autres genres de peinture. Il débitait
ses toiles à n'importe quel prix. N'en arriva-t-il pas à se
transformer en peintre d'enseignes d'auberge ?
Des mains
épiscopales encore, il obtint en 1778, après y avoir été nommé
professeur, le poste de directeur de l'académie des beaux-arts que
Velbruck avait fondée avec une portion des revenus des Jésuites
wallons supprimés en 1773. De leur côté, les Jésuites anglais
sécularisés l'admirent comme professeur de dessin au pensionnat réputé
qu'ils continuaient de diriger sous le nom
Académie anglaise.
Cependant,
Defrance avait noué des relations avec un artiste liégeois rentré
depuis peu dans la capitale, le peintre Fassin. Ce dernier initia son
ami à un genre particulier de peinture et l'emmena avec lui dans un
voyage en Hollande. Defrance s'appliqua promptement à l'étude des
écoles flamande et hollandaise. Il se transporta ensuite à Paris, muni
de quelques-uns de ses nouveaux tableaux, au moyen desquels il
s'aboucha avec Fragonard. Celui-ci se faisait une spécialité de
produire des scènes très risquées. Defrance le dépassa dans la voie
licencieuse. Il se complut à retracer à Liège, dans une série de
petits tableaux qu'il expédiait souvent à Paris, les mœurs dissolues
du temps, après les avoir émaillées de traits satiriques et méchants
contre les moines et l'esprit religieux. Qui ne connaît son tableau
intitulé Suppression des couvents par Joseph II en 1782 et
gravé ensuite par Guttenberg en 1786, et cet autre tableau produit en
1791, sous le titre Liberté
rendue aux Ordres monastiques (7).
Bref, il mérita la qualification que l'avocat et historien Henoul se
complut à lui décerner en 1811 pour glorifier sa mémoire, il devint le
"peintre des philosophes" de ce temps de luxure et
d'incrédulité.
L'ardent Defrance crut
devoir se lancer dans les lettres, bien que nullement préparé. Il
conquit en 1789, de concert avec un Parisien, le prix mis au concours
par l'Académie des Sciences de Paris, deux ans auparavant. Il
s'agissait d'exposer "les moyens par lesquels on pourrait garantir les
broyeurs de couleurs des maladies qui les attaquent et qui sont la
suite de leur travail".
Son ambition ne se
borna pas à des travaux aussi utiles, aussi profitables à l'humanité!
Il se mit à travailler de la plume énergiquement, mais parfois sous le
voile de l'anonyme, au renversement du régime princier liégeois.
La révolution rêvée par
lui triompha le 18 août 1789. Dès lors, Defrance abandonne décidément
pinceau et palette pour remplir un rôle politique en vue sous l'ère
nouvelle. Il dut en subir les conséquences. Par deux fois, les troupes
impériales firent rentrer le prince au pays. Par deux fois Defrance
s'empressa de se soustraire à des représailles éventuelles en se
rendant à Paris. Là il ne put vivre en harmonie avec ses compagnons
d'émigration et dut chercher un abri dans une autre région de la
France. A deux reprises, les troupes républicaines s'emparèrent de
notre pays. L'ancien peintre les y suivit pour se livrer à des actes
qui feront flétrir à jamais son nom dans les annales de notre patrie.
L'histoire liégeoise lui
reproche d'avoir été l'un de ceux qui s'attachèrent avec le plus
d'opiniâtreté à supprimer notre indépendance nationale.
Defrance ne se lavera pas
davantage, devant la postérité, d'avoir, autant que possible, et
contre la volonté de nombre de ses amis politiques, livré à l'étranger
nos principales richesses artistiques (8)
, d'avoir, en outre, anéanti sur notre sol même maints monuments de
l'art, gages sacrés du patrimoine de nos aïeux. Il escomptait la
disparition de la splendide basilique Saint-Jacques, comme de
l'antique collégiale Saint-Denis.
L'accusation d'être "un
vandale" et le destructeur du somptueux temple de Saint-Lambert lui
fut très sensible. Dans son autobiographie, il essaye de s'en
disculper, comme il l'avait tenté, mais vainement, dans une brochure
en réponse au Troubadour liégeois, de H. Delloye (9).
Si, malgré les
restaurations effectuées depuis, à bon nombre de nos monuments, tant
d'édifices ou travaux d'art apparaissent défigurés, sont dépourvus
d'armoiries, leurs actes de naissance, de bas-reliefs ou d'autres
ornements artistiques, à Defrance revient la responsabilité d'avoir,
le 24 septembre 1794, provoqué ces destructions, par la proposition
ci-après, écrite entièrement de sa main :
"Je demande qu'il soit
arrêté que tous les signes féodaux et les armoiries, inscriptions
féodales dans toute l'étendue du ci-devant pays de Liège, soient
anéanties aux édifices publics, aux poteaux de juridiction, aux
maisons religieuses, aux châteaux et maisons particulières, le tout
sous l'inspection des municipaux des communes où ces signes sont
existants, à peine d'être traités comme suspects.
Quant à la démolition de
la cathédrale, c'est sur la proposition de Lambert Bassenge, sans
doute, qu'elle a été décrétée le 15 février 1793, par l'Administration
générale provisoire du pays de Liège ; mais Defrance en faisait partie
et il se prononça en faveur de cette motion. L'arrivée triomphante des
armées impériales trois semaines plus tard, ne permit point alors de
mettre la décision à exécution. Il fallut attendre la seconde invasion
des troupes républicaines qui se produisit le 28 juillet 1794.
A partir de ce moment,
Defrance, "n'écoutant que ses rancunes politiques", comme s'exprime
Adolphe Borgnet, se constitua le principal, on pourrait dire l'unique
ordonnateur de la destruction du monument national. C'est lui qui, le
11 brumaire an III (1er novembre 1794) poussa l'Administration
centrale provisoire à nommer "une commission prise dans son sein pour
s'occuper d'un plan général sur la démolition entière de l'édifice de
Saint-Lambert, trop longtemps", écrivit-il, "le repaire de nos
oppresseurs". Il en fit partie. Seul, Defrance dirigea les opérations
de destruction. Afin d'accomplir d'une façon plus assurée ce funeste
dessein, il se fit placer, le 18 décembre suivant, à la tête du bureau
des travaux publics de l'Administration centrale. Alors, il put
triomphalement s'écrier : "Ce monument de l'orgueil et de l'intérêt
va, j'espère, avec toutes ses appendices, rentrer bientôt dans le
néant d'où il n'aurait jamais dû sortir".
Tandis que l'ex-artiste
préparait un plan complet et méthodique de renversement de l'édifice,
les objets d'art et religieux, les plombs, le cuivre de la cathédrale
devenaient la proie d'un affreux pillage avec sa coopération.
En même temps qu'il
assumait la lourde tâche de présider à la destruction de la
cathédrale, il acceptait - nous citons encore Adolphe Borgnet - "la
mission non moins triste de surveiller le transport à Paris de tous
les objets d'art que réclamait le Comité d'instruction récemment
établi par la Convention (10). Il s'était fait décerner le titre d'agent
préposé pour la surveillance et le transport des objets d'art à Paris.
L'administrateur Defrance
y apporta une complaisance plus que coupable. Lui-même, dans le
moment, ne s'en cachait pas en écrivant à Wailly le 20 Frimaire an
III (10 décembre 1794)
"Je vous dirai que je
suis particulièrement chargé de la démolition de la cathédrale et que
je n'ai voulu jusqu'à présent y employer aucun ouvrier, crainte que la
multitude ne donne du retard.
"Je désirerais que vous
voulussiez faire écrire à l'ordonnateur Ferès, par un représentant du
peuple, sur la nécessité de procurer tout ce qui est nécessaire pour
l'expédition des monuments des arts".
Ainsi Defrance se posait
en auxiliaire zélé de ceux qui venaient confisquer nos trésors de
sculpture et de peinture, pour en enrichir les collections de nos
voisins du midi. Le 22 février 1887, le correspondant bruxellois du
Journal de Liège flétrissait l'homme dont nous parlons.
"Les
œuvres d'art si
nombreuses à Liège", écrivait-il, "furent pillées. Le peintre Defrance,
qui arborait le bonnet phrygien, eut l'indignité de révéler aux
républicains celles que cachaient avec soin vos anciennes familles ; on
en enleva des quantités. Les superbes bois de Cognoulle, vendus si
cher il y a deux ans à la salle Drouot, avaient été enlevés dans les
mêmes conditions. Les tableaux de votre cathédrale, le
Saint-Jean-Baptiste de votre Carlier, les Pères de l Eglise
ont été à Paris, de même que les deux belles colonnes de porphyre qui
soutiennent le jubé de Saint-Paul. On peut citer de nombreux exemples
de ces vols (11).
La tâche assumée par Defrance
lui devint d'autant plus aisée à accomplir qu'il s'était fait nommer
commissaire le 2 germinal an III (22 mars 1795) avec la charge
de se rendre dans les maisons des émigrés et d'y faire le départ des
objets d'art. Defrance avait de la sorte toutes facilités pour
dénoncer aux agents républicains les oeuvres que d'autres
administrateurs auraient désiré cacher pour les conserver chez nous.
On ne saura probablement
jamais la somme des richesses artistiques de notre principauté qui ont
pris alors le chemin de la France. En floréal an III (avril
1795) notamment, Defrance écrivait au comité d'instruction publique à
Paris :
"Représentants,
j'attendais depuis longtemps, avec impatience, le moment où je
pourrais faire parvenir à la convention les monuments de science et
d'art recueillis à Liège (12). Malheureusement, il était très
difficile de se procurer les moyens de transport".
En effet, comme l'ajoute
Defrance, "un grand nombre de nos bateaux avaient été emmenés par
l'ennemi, ceux qui restaient étaient presque tous employés au service
de la République". D'autre part, pas moyen d'obtenir des chevaux pour
cet usage. Leur nombre ne suffisait même plus, tant les réquisitions
avaient été considérables pour le besoin des transports journaliers de
l'armée. C'est évidemment grâce à ce défaut de moyens de transport
qu'un plus grand nombre de nos œuvres artistiques n'ont point été
volées.
Les obstacles au libre
envoi de nos chefs-d'œuvre en France contrariaient beaucoup les vues
de Defrance. Il mit tout en action pour les vaincre. Defrance se
montra plus acharné à nous dépouiller de nos joyaux que les agents de
l'Etat français. A un moment donné, en 1795, le Conseil de
gouvernement installé à Bruxelles, jugea que les Liégeois avaient été
suffisamment spoliés et il en fit part à l'Administration centrale de
Liège. Defrance protesta contre cet avis ; il voulait à tout prix
continuer à déverser nos œuvres artistiques "dans le sein de la
République" à Paris. Immédiatement, en sa qualité de chef du bureau
des travaux, il adresse à l'administration liégeoise un rapport écrit
de sa main, avec un projet d'arrêté qui, rédigé aussi par lui, fut
adopté en séance du 28 brumaire an IV (19 novembre 1795). Il
exigeait qu'on poursuivît l'envoi des monuments d'art liégeois au
cœur de la France. Le motif invoqué à l'appui de cette conduite
étrange était le nombre énorme de richesses artistiques déjà
transmises à pareille destination.
Toutes les
œuvres d'art
de la cathédrale n'arrivèrent pas en France, cela va sans dire. Ce qui
n'avait pas été reconnu digne d'exportation fut ou dérobé ou mis à
l'encan avec le mobilier et les vêtements sacerdotaux. Ainsi Defrance,
après avoir aidé à profaner la tombe et les ossements de son ancien
bienfaiteur, le prince Velbruck, livrera aux enchères son mausolée.
Pour lui-même, il se réservera ouvertement tous les lambris du chœur
de la cathédrale, moyennant la somme modeste de 265 livres, dont le
paiement pouvait s'effectuer avec facilité.
Emue cependant des
"dévastations scandaleuses journalières qui se commettent dans le
local de la ci-devant cathédrale", - ce sont les termes d'un arrêté du
18 fructidor an III (4 septembre 1795), adopté par
l'administration centrale, celle-ci se décida à prendre des mesures
pour achever la démolition du vénérable édifice. Cette question fut
mise au concours sur la proposition de Defrance. Ce dernier n'éprouva
pas de scrupule à participer à ce concours; il remporta un accessit.
La devise choisie par lui ne devait laisser aucun doute sur le nom de
l'auteur : "Le verrai-je anéanti ce monument de l'orgueil et de
l'hypocrisie ? " Nul n'obtint le prix. Ce qu'on exécuta, c'est le
programme conçu par cet administrateur longtemps avant l'examen de ce
concours (13) .
Il y eut plus. En juillet 1795,
la démolition de la grande tour ayant été mise en adjudication,
Defrance intervint avec les adjudicataires dans l'entreprise des
travaux ; on vit cet administrateur prendre part à une entreprise pour
en retirer un profit personnel. Lui-même en a fait l'aveu : "A
présent", écrit-il, "que l'on me dise que nous avons gagné beaucoup
d'argent, peu m'importe ; il eût été possible que cela fût, si le
citoyen Gilbert (un des entrepreneurs) ne se fût pas trompé sur la
valeur du bois, qui, en général, n'était bon qu'à brûler, étant vieux,
pour la plupart, de cinq à six siècles". Cela n'empêche que quelques
lignes plus loin, Defrance le déclare formellement : "Cette fois-ci je
devins démolisseur avec quelque intérêt" (14).
Personne, dans ces
conditions, ne s'étonnera que Defrance ait été relevé de son poste de
membre de l'Administration centrale par le corps électoral, trié
pourtant sur le volet, aux élections du 1er germinal an V (21
mars 1797 (15)). ce dont lui encore a
dû convenir : "Le public souverain ne m'en a plus trouvé capable ou
digne". A un autre passage de son autobiographie, il parle en ces
termes de ses concitoyens : "N'ont-ils pas accueilli comme une vérité
que je me suis, moi, exclusivement approprié le grand édifice de
Saint-Lambert, et pas un Liégeois n'a dit : Cela n'est pas possible".
Comment aurait-on cru à
son innocence ? Ses anciens amis se montrèrent indignés de sa conduite.
Dès le 5 mai 1797, J. R. de Chestret, le bourgmestre de 1789 et dont
Defrance a produit le portrait, faisant une allusion directe, dans un
mémoire, en signalant "ces hommes qui, sous le masque de patriotes
s'étaient souillés de vols et de brigandages" et en s'honorant de
n'être point de ceux "qui, au dernier retour des Français, étaient
venus s'emparer du gouvernement pour vandaliser la cathédrale et
notamment la tour dont on exploite encore les débris".
De Chestret connaissait
le point faible de Defrance, lorsque, dans le même document, il
rappelait "des comptes qui pouvaient être demandés". Plusieurs fois,
en effet, des comptes ont été réclamés vainement à l'administrateur
par le ministre des finances, surtout ceux concernant la démolition de
la cathédrale (16).
Mal renseigné sur Defrance, cependant, le préfet
Desmousseaux le nomma, par arrêté du 7 thermidor an VIII (26
juillet 1800), conseiller municipal de Liège ; mais la vérité finit,
sans doute, par apparaître aux yeux de Desmousseaux qui, dès lors, dut
chercher une occasion de revenir sur sa décision. Defrance remplissait
depuis le 19 fructidor an V (5 sept. 1797), la charge de
professeur de dessin à l'Ecole centrale. Un jour, prétextant un
asthme, qui minait sa santé, il demanda qu'on lui adjoignît, en vue de
le suppléer à l'école, "le citoyen Dewandre, statuaire". Le préfet se
rendit à son désir par un arrêté du 11 frimaire an X (2
décembre 1801) ; mais, peu de temps après, il faisait envoyer au maire
de Liège la lettre suivante qui, sous une forme indirecte, contenait
bel et bien la révocation du conseiller municipal. Elle est datée du 6
ventôse an X (25 février 1802), et signée du secrétaire général
de la préfecture :
"Le préfet me charge,
citoyen maire, de vous transmettre, expédition d'un arrêté qui
suspend le citoyen Defrance, membre du Conseil municipal de Liège. Le
préfet désire que cet arrêté soit notifié de suite et que vous
annonciez au citoyen Defrance qu'à raison de l'altération qu'éprouve
sa santé, le préfet pense qu'il lui serait avantageux
de se tenir éloigné des affaires
publiques.
Gaillard."
La santé ici n'était évidemment qu'un prétexte ; l'arrêté préfectoral
n'en fait pas même mention ; il est conçu en
cette phrase laconique :
"Le citoyen Defrance, membre du
Conseil municipal de la ville de Liège, est suspendu de ses fonctions. Desmousseaux".
On
conçoit dès lors cette conclusion de la
Biographie nationale :
"Defrance fut voué au mépris et il
acheva dans une obscurité profonde une carrière qui aurait pu être
glorieuse, tandis qu'elle engendra l'amertume et la honte".
Ce peintre est mort le 6 ventôse an XIII
(25 février 1805). Il fut enterré à Huy dans le jardin de son ami
Henkart (17). Vers 1861, les restes de Defrance
ont été transférés au cimetière de Huy.
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(1)
Nous l'avons publiée, en 1906,
dans le BSBL, sous le titre
Auto biographie d'un peintre
liégeois..

(2)
La collection du chanoine Henri
Hamal renfermait un recueil de quatre-vingt-deux dessins à la sanguine
et à la pierre noire de Léon Defrance, deux groupes d'hommes, de
femmes et d'enfants dessinés à la sépia. Ils sont dans la
CUC,
numéros
771-853.
Le Musée des
Beaux-Arts de Liège, pour sa part, possède les tableaux suivants de
Defrance : La partie de cartes ; Intérieur d'une fonderie ; Portrait
du peintre ; Intérieur d'une usine ; Le militaire en permission ; Le
Christ à la colonne ; Visite à la manufacture de tabac (de son ami
Henkart).
Ces deux tableaux rangés
parmi les meilleurs de Defrance, dépendaient de la succession de J.-J.
Fabry, chef des "patriotes" en 1789, et ancien bourgmestre
de Liège. Ils avaient été adjugés le 20 juin 1882,
lors de la vente générale opérée par les héritiers Fabry, à Mme
Veuve Ghinet-Zimmerman, antiquaire, à Liège, et rachetés, quelque
temps après, par M. Cralle, fils.
Le Musée d'Ansembourg,
de son côté, étale de Léonard Defrance :
Femmes buvant le café.

(3)
Le 23 novembre 1923, un
de ses tableaux, le Charlatan, a été vendu à Bruxelles au prix
de 19,057 fr.
(Art et Critique,
1921, p. 3).
(4)
Au mois
de février 1921, la Ville a acquis trois oeuvres de Defrance,
deux portraits du maître, peints par lui-même. L'un portant une
dédicace de sa main, à son ami P.-J. Henkart, représente Defrance en
costume d'atelier et dans un âge avance (1789). Une troisième
toile décrit un intérieur de houillère, avec un cheval traînant une
berlaine chargée de houille.
Un portrait de Léonard Defrance, peint par lui-même, figure aussi
dans le Figaro artistique du 20 novembre 1924.
(5)
Ad. Siret, dans
la Biographie nationale, fait également ressortir que "Defrance,
esprit exalté, nourrissait à l'égard du clergé une haine profonde et
d'autant plus ingrate qu'il lui devait sa position". (T.
VII, p. 228).

(6)
L'un de ces exemplaires, qui a fait l'objet d'une notice dans la
Chronique archéologique (1906, p. 22), a été envoyé en don à la
BUL, par le docteur Alexandre, ainsi qu'un curieux portrait, même
genre, de Velbruck, signé "L. Defrance, delin., c. de Graillet,
fec., E. Basset,
direxit".

(7)
Voir sa reproduction dans l'article intéressant consacré à cet
artiste par J. Vallery-Radot dans le Figaro artistique du 20
novembre 1924. Cet auteur juge ainsi l'artiste : "Sa trivialité, qui
perce çà et là, à travers les lignes de ses Mémoires le portait à
retracer par le pinceau des scènes familières dont il était le témoin,
et qu'il avive souvent d'une intention polissonne".

(8) V. liste incomplète des objets d'art envoyés en
France dans Daris, Hist. (1724-1852), t. III, p. 14.

(9)
La brochure est intitulée : Léonard Defrance peintre, au Troubadour
liégeois (14 pages in-8°, sans date ni nom d'imprimeur).

(10) Hist.
de la Révolution liégeoise,
t. Il, p. 517.
 (11)
Son biographe de la Biographie nationale
est pleinement d'accord avec ce correspondant: "Defrance",
écrit-il, "désigna aux délégués du Comité du salut public de Paris les
objets d'art qui existaient dans la principauté. Il mit à en faire le
dépouillement un zèle infernal et s'acharna particulièrement aux
églises, aux établissements religieux. C'est par millions que peuvent
se chiffrer les pertes résultant des spoliations effectuées alors par
nos ennemis". (T. VII, pp. 228-229).

(12) Dans la minute, Defrance avait
d'abord écrit : "que j'ai pu recueillir dans la ville de
Liège".

(13) Les pièces mentionnées dans cette
étude et relatives soit à la distraction des oeuvres artistiques
liégeoises, soit à la destruction de l'antique basilique Saint Lambert,
sont extraites des liasses des archives de l'Administration centrale et
de la Préfecture, intitulées les unes Beaux-Arts, les autres
Démolition de la Cathédrale Saint-Lambert.

(14) Léonard Defrance au Troubadour
liégeois, p. 11.

(15) Déjà membre de l'Administration
d'arrondissement, Defrance, après l'annexion officielle de notre pays
à la France, fut nommé administrateur du département de l'ourthe par
arrêté des représentants du peuple Perès et Portiez de l'Oise, en date
du 27 brumaire an IV (18 nov. 1795), installé le 3 frimaire
(24 nov.). et démis par le corps électoral, cessa ses fonctions le 28
prairial an V (16 juin 1797). (AC, r. 130).

(16) D'amples renseignements sur ce
sujet ont été donnés par nous dans Autobiographie d'un peintre
liégeois, pp. 74 et s.
L'historiographe de Defrance en la
Biographie nationale dit de son côté :
"Un journal local, le Troubadour
liégeois, avait violemment attaqué Defrance au sujet de la spoliation
des églises, des musées et de la démolition de la cathédrale. Léonard
(Defrance) essaya par une brochure de se justifier; malheureusement
pour lui, ses actes publics et sa correspondance avec les délégués du
Comité du salut public le condamnaient". (T. VII, p. 230).

(17) Defrance s'était marié en 1765. Après la mort de son mari,
la veuve continua d'habiter la partie du couvent des Minimes que
Defrance avait achetée comme "bien national".

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