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Léonard Defrance




 

 

 

 

 

 

 

Ad. Siret
Biographie nationale T. VII
publiée par l'Académie royale des sciences, des lettres et des Beaux-arts de Belgique, Bruxelles, 1897.

FRANCE (Léonard DE), artiste peintre, né à Liège en 1735, mort en 1805.

  
Le véritable nom de ce peintre est Defrance. C'est par erreur que les biographes donnèrent à son nom une particule qui ne doit pas y être.

   Defrance manifesta de bonne heure des dispositions pour le dessin. Ses parents chargés de famille (ils avaient onze enfants) le placèrent d'abord chez un orfèvre, puis chez le peintre Coclers, qui se l'attacha par contrat, pour un terme de sept ans. En 1753, il partit pour Rome avec le peintre liégeois Ernotte. Les deux amis firent ce voyage à pied; le trajet dura. six semaines, après quoi ils furent reçus à l'hospice Lambert Darchis, ouvert à tous les Liégeois. Léonard, dénué de ressources, se mit immédiatement au service d'un marchand de tableaux qui l'employa à faire de nombreuses copies. En 1759, Defrance quitta Rome, visita Naples, Florence, d'autres villes de l'Italie, puis repassa les Alpes et vint s'établir pour quelque temps à Montpellier, où il se mit en mesure d'assurer une existence qui, jusque-là s'était écoulée sans aucune prévoyance. Le hasard le mit en rapport avec les dignitaires ecclésiastiques du pays et il exécuta bon nombre de portraits qui. établirent sa réputation. Mais Defrance était d'humeur difficile et changeante, la compagnie du haut clergé de Montpellier lui déplut; i1 partit pour Toulouse, ensuite se rendit à Paris, puis rentra à Liège en 1764, où il épousa sa cousine. La nécessité dans laquelle il s'était trouvé de faire un peu de tout pour vivre, avait assoupli son talent, mais avait peut-être étouffé son génie : pour lui, la question d'art était devenue une affaire de métier. Il se mit à peindre des portraits, des tableaux de genre, des fleurs, des fruits, des panneaux décoratifs, des devants de cheminée. Bref il s'assimila tous les genres, s'y fit remarquer, mais ne put, dans aucun, acquérir une véritable célébrité. Les rapports affectueux qu'il eut avec Fassin relevèrent un instant sa verve . il brilla dans les genres créés par Teniers et Wouwermans. Il avait étudié en Hollande les petits maîtres de ce pays et il les imita, ce qui lui fut facile; car la souplesse de son pinceau était extrême. Il revint à Paris, y connut Fragonard, qu'il. avait déjà rencontré à Rome et qui l'aida à faire ses affaires jusqu'au jour où, par un concours public, il obtint la place de premier professeur de l'Académie à Liège, établissement fondé par le prince de Velbruck et qui fut supprimé par la révolution, en 1789.

   Defrance, esprit exalté, nourrissant, à l'égard du clergé (qui occupait alors le pouvoir), une haine profonde et d'autant plus ingrate qu'il lui devait sa position, Defrance revint à Paris aux premières rumeurs de la révolution et se mit à la tête du parti républicain qui demandait la réunion de la principauté à la France. Jusqu'alors tout lui souriait, mais, au moment où il faisait procéder à la démolition de la citadelle de Liège, l'armée française, défaite sur la Roer, laissait aux troupes impériales le temps de rentrer dans la ville du prince-évêque et d'y rétablir son autorité. Defrance se réfugia au plus vite à Paris avec ses fidèles, qu'il abandonna bientôt; pour cause de mésintelligence, puis alla se cacher à Charleville et ne revint à Liège qu'avec les Français en juillet 1794.

   C'est ici que se place l'épisode qui a flétri pour toujours l'artiste et le citoyen : Defrance désigna aux délégués du Comité de salut publie de Paris les objets d'art qui existaient dans la principauté. Il mit à en faire le dépouillement un zèle infernal et s'acharna particulièrement aux églises, aux établissements religieux. C'est par millions que peuvent se chiffrer les pertes résultant des spoliations effectuées, alors, par nos ennemis. Comme si ce n'était pas assez de tant d'infamie, Defrance y mit le comble en provoquant la démolition de la magnifique cathédrale de Saint-Lambert et en se faisant, lui-même, l'adjudicataire d'une démolition qui lui valut, de son propre aveu, un grand profit. Peu de temps après, les Liégeois, revenus au calme de la raison, regrettèrent leurs chefs-d'œuvre perdus, leur cathédrale anéantie. Defrance fut voué au mépris et il acheva dans une obscurité profonde une carrière qui aurait pu être glorieuse, tandis qu'elle engendra l'amertume et la honte. Notre artiste fut nommé, quelques années plus tard, professeur à l'école centrale; il. mourut dans l'exercice de ces fonctions et fut enterré à Huy, dans le jardin de son ami Henkart.

   L'œuvre de Defrance est variée : portraits, genre, intérieurs, fleurs, fruits, décors, paysages, il a fait de tout, excepté de l'histoire religieuse. On lui doit nombre de sujets licencieux qui ont été surtout vendus à Paris. Nous ne connaissons aucun Musée public où on puisse analyser son mérite; tout ce que nous pouvons en dire, c'est que beaucoup de ses copies, d'après Terriers et d'autres maîtres, passent pour des originaux et furent vendus comme tels à Liége, où, cependant, quelques personnes possèdent de ses œuvres.

   Comme littérateur, il a laissé des pamphlets anonymes où s'étale avec crudité son rationalisme destructeur. Il a concouru pour des questions posées par la Société d'Emulation et par l'Académie royale des sciences de Paris. Celle-ci avait, entre autres, proposé la question suivante :
«  Rechercher les moyens par lesquels on pourrait garantir les broyeurs de couleurs des maladies qui les attaquent fréquemment et qui sont la suite de leur travail.. » Le premier prix fut décerné ex aequo à Defrance et à N.Pasquier, de l'Académie de peinture de Paris. Il a écrit aussi des Réflexions sur le dessin et un mémoire sur la nécessité d'établir une académie à Liège.

   Un journal local : le Troubadour liégeois, l'avait violemment attaqué au sujet de la spoliation des églises, des musées, et de la démolition de la cathédrale. Léonard essaya par une brochure de se justifier ; malheureusement pour lui ses actes publics et sa correspondance avec les délégués du Comité du salut publie le condamnaient.

   Defrance n'eut pas de manière individuelle : il s'assimilait tout ce qui lui plaisait. Pendant son voyage eu Hollande il s'habitua à esquisser seulement ses tableaux; cette action incomplète, hâtive fut recherchée et, dès lors, il la conserva. Il devint l'apôtre de l'à-peu-près en peinture, sans se douter qu'il répandait la semence qui, devait, cinquante ans après lui, germer et se répandre momentanément. 


 

 

 

 

 

Théodore Gobert
Liège à travers les âges : les rues de Liège.
Editions Culture et Civilisation,  pp.   et suiv.  :

   Léonard Defrance, qui vit le jour à Liège le 5 novembre 1735, est l'un des rares peintres liégeois, si pas l'unique dont une autobiographie soit parvenue jusqu'à nous (1) . Ainsi est-on abondamment renseigné sur les principales phases de la vie du personnage.

   Placé à l'âge de dix ans chez le peintre J. B. Coclers, pour y recevoir les premiers éléments de l'art, il ne quitta son maître qu'à l'âge de dix-sept ans.

   La majorité des peintres ou sculpteurs de notre région se rendaient en Italie pour s'y perfectionner dans leurs études artistiques. Defrance aussi, nonobstant les faibles ressources de la famille, partit courageusement en 1753 pour Rome, où cinq ans durant, il travailla spécialement dans l'atelier de Laurent Pêcheux. En quittant Rome, Defrance passa par Naples, puis abandonna l'Italie en 1759, s'arrêta forcément dans quelques villes de France, principalement à Paris, d'où il revint au sol natal en 1763.

   A Ferney, lors de sa visite à Voltaire, il peignit un tableau : Voltaire causant avec des paysans, qui figure maintenant au musée de Nantes sous le n° 807.

   De la partie de son autobiographie sur son long séjour à l'étranger, se dégage ce fait patent. Déjà, dans ses études, le jeune Léonard n'était point mû par un véritable amour de l'art. Animé par une vaine gloriole il visait uniquement, selon son affirmation écrite, à ne pas être dépassé par ses compagnons. Etait-il en présence des œuvres de Raphaël ou d'autres illustres princes du pinceau, son âme d'artiste demeurait. insensible, elle n'éprouvait aucune admiration. Ne déclare-t-il pas catégoriquement n'y avoir rien découvert de beau ? Ce qui justifie cette réflexion de Jules Helbig : "En développant son talent, Defrance ne se préoccupa jamais de la pensée de l'épurer et de le rendre plus élevé". Defrance lui-même qualifiait son esprit de "matériel et grossier".

   On ne peut déduire de là qu'il ne s'est point signalé avantageusement dans l'art pictural. Nombre de ses œuvres - et celles-ci sont nombreuses (2) - se trouvent marquées au coin, d'un réel cachet artistique et continuent d'être très hautement appréciées (3). Il faut admirer souvent la coloration vive, l'aisance, la justesse, le naturel dans la plupart de ses scènes de genre et de ses portraits. Elles n'en font pas moins regretter, dans leur ensemble, l'absence absolue d'idées élevées chez l'auteur.

   Ce défaut capital pour un artiste n'était aucunement racheté par un caractère franc, ouvert, énergique. On peut en juger par le portrait peint conservé au Musée archéologique, portrait pris au déclin de la vie de Léonard (4) .

   Dans des cœurs de cette trempe, l'ingratitude germe en toute liberté. Ainsi en fut-il chez Defrance. Bien que petit-fils d'un abbé apostat, le jeune artiste, sur la recommandation de l'archidiacre de Trappé, parvint à se faire loger, sustenter pour bonne part, cinq années durant, à Rome, avec les revenus de la fondation pieuse de Lambert D'Archis. Par la communication d'un jeune libertin, à l'en croire, il eut l'occasion de lire un ouvrage de philosophie voltairienne. C'en fut assez pour que Defrance qui jusqu'alors était demeuré - prétend-il - fidèle à sa foi, devînt désormais et jusqu'à la fin de sa vie, l'un des plus acharnés pourfendeurs de cette foi, l'un des plus véhéments ennemis de ses défenseurs (5) .

   Sa haine pour tous ceux qui professaient ses anciennes doctrines spiritualistes ne l'empêcha en rien de profiter de leurs bienfaits et de leurs générosités à son égard, ni même de vivre à leurs dépens. C'est là ce qui peut-être frappe le plus dans son autobiographie : à partir de son séjour à Rome, l'artiste liégeois a été d'une façon constante, encouragé, favorisé, hébergé, nourri, à l'occasion secouru dans la maladie par des gens d'église. Pendant les dernières années de sa vie, il tirera encore profit des établissements monastiques, qu'il aura contribué grandement à spolier.

   Qu'on le suive à son départ du religieux hospice liégeois de Rome. Il arrive dénué de ressources à Montpellier. Qui va le sauver ? Un chanoine, en lui fournissant tous les objets nécessaires à son travail, en lui obtenant une série d'ouvrages très rémunérateurs, en l'accueillant à sa table des mois durant, alors que la conduite privée de l'artiste, à Montpellier même, eût dû faire un devoir à ce dernier de s'en écarter.

   Plus loin, il rencontre l'évêque de Castres, Mgr Baral, qui lui commande son portrait, celui de son frère le grand vicaire et d'autres encore, plus de nombreux tableaux pour les églises de son évêché. "J'acceptai", déclare Defrance ; et pendant huit mois, il trouve chez ce prélat encore, avec une hospitalité généreuse et cordiale, une occupation très lucrative, sans qu'il émette un mot de gratitude pour son bienfaiteur.

   A Toulouse, un prélat, de nouveau, Mgr de Berthier, abbé commendataire de Saint-Séver, le comble d'attention, l'admet également à sa table, lui réserve un appartement, voire un atelier, dans son propre hôtel, en même temps que de précieuses commandes de tableaux, notamment pour la chapelle d'un couvent. Entretemps, par l'intermédiaire du même abbé, Mgr de Choiseul, archevêque d'Albi, puis de Cambrai, le chargea à son tour de fructueuses commandes de portraits.

   Malgré les faveurs multiples dont il jouit en France, par ces puissantes influences "cléricales", la nostalgie s'empara de l'artiste liégeois, et, de Toulouse il revint à Liège, non en 1772, comme on l'a écrit, mais en 1763.

   Aussitôt rentré sur le sol natal, Defrance va se recommander à l'archidiacre de Trappé, lequel lui manifesta des sentiments aussi bienveillants que jadis. Il le mit en rapport avec des familles seigneuriales, avec la famille d'Oultremont notamment, dont un des membres devait régner sur la principauté. Ainsi l'artiste eut-il à faire le portrait de Charles d'Oultremont en grandeur naturelle. Il le traça également sur petit format, en gravure dite à la sanguine, à l'imitation de Gilles Demarteau. On n'en connaît que deux exemplaires (6) . La suscription porte que cette représentation a été composée, peinte et gravée par L. Defrance. Ni l'un ni l'autre ne constituaient des chefs d'œuvre. L'artiste ne recueillit pas grand succès en ce genre. Par suite, pour subsister, son mode de vie ne lui ayant point permis d'économiser sur ses abondants revenus, il dut se faire décorateur de salons, quoiqu'il s'adonnât à d'autres genres de peinture. Il débitait ses toiles à n'importe quel prix. N'en arriva-t-il pas à se transformer en peintre d'enseignes d'auberge ?

   Des mains épiscopales encore, il obtint en 1778, après y avoir été nommé professeur, le poste de directeur de l'académie des beaux-arts que Velbruck avait fondée avec une portion des revenus des Jésuites wallons supprimés en 1773. De leur côté, les Jésuites anglais sécularisés l'admirent comme professeur de dessin au pensionnat réputé qu'ils continuaient de diriger sous le nom Académie anglaise.

   Cependant, Defrance avait noué des relations avec un artiste liégeois rentré depuis peu dans la capitale, le peintre Fassin. Ce dernier initia son ami à un genre particulier de peinture et l'emmena avec lui dans un voyage en Hollande. Defrance s'appliqua promptement à l'étude des écoles flamande et hollandaise. Il se transporta ensuite à Paris, muni de quelques-uns de ses nouveaux tableaux, au moyen desquels il s'aboucha avec Fragonard. Celui-ci se faisait une spécialité de produire des scènes très risquées. Defrance le dépassa dans la voie licencieuse. Il se complut à retracer à Liège, dans une série de petits tableaux qu'il expédiait souvent à Paris, les mœurs dissolues du temps, après les avoir émaillées de traits satiriques et méchants contre les moines et l'esprit religieux. Qui ne connaît son tableau intitulé Suppression des couvents par Joseph II en 1782 et gravé ensuite par Guttenberg en 1786, et cet autre tableau produit en 1791, sous le titre Liberté rendue aux Ordres monastiques (7). Bref, il mérita la qualification que l'avocat et historien Henoul se complut à lui décerner en 1811 pour glorifier sa mémoire, il devint le "peintre des philosophes" de ce temps de luxure et d'incrédulité.

   L'ardent Defrance crut devoir se lancer dans les lettres, bien que nullement préparé. Il conquit en 1789, de concert avec un Parisien, le prix mis au concours par l'Académie des Sciences de Paris, deux ans auparavant. Il s'agissait d'exposer "les moyens par lesquels on pourrait garantir les broyeurs de couleurs des maladies qui les attaquent et qui sont la suite de leur travail".

    Son ambition ne se borna pas à des travaux aussi utiles, aussi profitables à l'humanité! Il se mit à travailler de la plume énergiquement, mais parfois sous le voile de l'anonyme, au renversement du régime princier liégeois.

   La révolution rêvée par lui triompha le 18 août 1789. Dès lors, Defrance abandonne décidément pinceau et palette pour remplir un rôle politique en vue sous l'ère nouvelle. Il dut en subir les conséquences. Par deux fois, les troupes impériales firent rentrer le prince au pays. Par deux fois Defrance s'empressa de se soustraire à des représailles éventuelles en se rendant à Paris. Là il ne put vivre en harmonie avec ses compagnons d'émigration et dut chercher un abri dans une autre région de la France. A deux reprises, les troupes républicaines s'emparèrent de notre pays. L'ancien peintre les y suivit pour se livrer à des actes qui feront flétrir à jamais son nom dans les annales de notre patrie.

   L'histoire liégeoise lui reproche d'avoir été l'un de ceux qui s'attachèrent avec le plus d'opiniâtreté à supprimer notre indépendance nationale.

   Defrance ne se lavera pas davantage, devant la postérité, d'avoir, autant que possible, et contre la volonté de nombre de ses amis politiques, livré à l'étranger nos principales richesses artistiques (8) , d'avoir, en outre, anéanti sur notre sol même maints monuments de l'art, gages sacrés du patrimoine de nos aïeux. Il escomptait la disparition de la splendide basilique Saint-Jacques, comme de l'antique collégiale Saint-Denis.

   L'accusation d'être "un vandale" et le destructeur du somptueux temple de Saint-Lambert lui fut très sensible. Dans son autobiographie, il essaye de s'en disculper, comme il l'avait tenté, mais vainement, dans une brochure en réponse au Troubadour liégeois, de H. Delloye (9).

   Si, malgré les restaurations effectuées depuis, à bon nombre de nos monuments, tant d'édifices ou travaux d'art apparaissent défigurés, sont dépourvus d'armoiries, leurs actes de naissance, de bas-reliefs ou d'autres ornements artistiques, à Defrance revient la responsabilité d'avoir, le 24 septembre 1794, provoqué ces destructions, par la proposition ci-après, écrite entièrement de sa main :

   "Je demande qu'il soit arrêté que tous les signes féodaux et les armoiries, inscriptions féodales dans toute l'étendue du ci-devant pays de Liège, soient anéanties aux édifices publics, aux poteaux de juridiction, aux maisons religieuses, aux châteaux et maisons particulières, le tout sous l'inspection des municipaux des communes où ces signes sont existants, à peine d'être traités comme suspects.

   Quant à la démolition de la cathédrale, c'est sur la proposition de Lambert Bassenge, sans doute, qu'elle a été décrétée le 15 février 1793, par l'Administration générale provisoire du pays de Liège ; mais Defrance en faisait partie et il se prononça en faveur de cette motion. L'arrivée triomphante des armées impériales trois semaines plus tard, ne permit point alors de mettre la décision à exécution. Il fallut attendre la seconde invasion des troupes républicaines qui se produisit le 28 juillet 1794.

   A partir de ce moment, Defrance, "n'écoutant que ses rancunes politiques", comme s'exprime Adolphe Borgnet, se constitua le principal, on pourrait dire l'unique ordonnateur de la destruction du monument national. C'est lui qui, le 11 brumaire an III (1er novembre 1794) poussa l'Administration centrale provisoire à nommer "une commission prise dans son sein pour s'occuper d'un plan général sur la démolition entière de l'édifice de Saint-Lambert, trop longtemps", écrivit-il, "le repaire de nos oppresseurs". Il en fit partie. Seul, Defrance dirigea les opérations de destruction. Afin d'accomplir d'une façon plus assurée ce funeste dessein, il se fit placer, le 18 décembre suivant, à la tête du bureau des travaux publics de l'Administration centrale. Alors, il put triomphalement s'écrier : "Ce monument de l'orgueil et de l'intérêt va, j'espère, avec toutes ses appendices, rentrer bientôt dans le néant d'où il n'aurait jamais dû sortir".

   Tandis que l'ex-artiste préparait un plan complet et méthodique de renversement de l'édifice, les objets d'art et religieux, les plombs, le cuivre de la cathédrale devenaient la proie d'un affreux pillage avec sa coopération.

   En même temps qu'il assumait la lourde tâche de présider à la destruction de la cathédrale, il acceptait - nous citons encore Adolphe Borgnet - "la mission non moins triste de surveiller le transport à Paris de tous les objets d'art que réclamait le Comité d'instruction récemment établi par la Convention (10). Il s'était fait décerner le titre d'agent préposé pour la surveillance et le transport des objets d'art à Paris.

   L'administrateur Defrance y apporta une complaisance plus que coupable. Lui-même, dans le moment, ne s'en cachait pas en écrivant à Wailly le 20 Frimaire an III (10 décembre 1794)

   "Je vous dirai que je suis particulièrement chargé de la démolition de la cathédrale et que je n'ai voulu jusqu'à présent y employer aucun ouvrier, crainte que la multitude ne donne du retard.

   "Je désirerais que vous voulussiez faire écrire à l'ordonnateur Ferès, par un représentant du peuple, sur la nécessité de procurer tout ce qui est nécessaire pour l'expédition des monuments des arts".

   Ainsi Defrance se posait en auxiliaire zélé de ceux qui venaient confisquer nos trésors de sculpture et de peinture, pour en enrichir les collections de nos voisins du midi. Le 22 février 1887, le correspondant bruxellois du Journal de Liège flétrissait l'homme dont nous parlons.

   "Les œuvres d'art si nombreuses à Liège", écrivait-il, "furent pillées. Le peintre Defrance, qui arborait le bonnet phrygien, eut l'indignité de révéler aux républicains celles que cachaient avec soin vos anciennes familles ; on en enleva des quantités. Les superbes bois de Cognoulle, vendus si cher il y a deux ans à la salle Drouot, avaient été enlevés dans les mêmes conditions. Les tableaux de votre cathédrale, le Saint-Jean-Baptiste de votre Carlier, les Pères de l Eglise ont été à Paris, de même que les deux belles colonnes de porphyre qui soutiennent le jubé de Saint-Paul. On peut citer de nombreux exemples de ces vols (11).

  La tâche assumée par Defrance lui devint d'autant plus aisée à accomplir qu'il s'était fait nommer commissaire le 2 germinal an III (22 mars 1795) avec la charge de se rendre dans les maisons des émigrés et d'y faire le départ des objets d'art. Defrance avait de la sorte toutes facilités pour dénoncer aux agents républicains les oeuvres que d'autres administrateurs auraient désiré cacher pour les conserver chez nous.

   On ne saura probablement jamais la somme des richesses artistiques de notre principauté qui ont pris alors le chemin de la France. En floréal an III (avril 1795) notamment, Defrance écrivait au comité d'instruction publique à Paris :

   "Représentants, j'attendais depuis longtemps, avec impatience, le moment où je pourrais faire parvenir à la convention les monuments de science et d'art recueillis à Liège (12). Malheureusement, il était très difficile de se procurer les moyens de transport".

   En effet, comme l'ajoute Defrance, "un grand nombre de nos bateaux avaient été emmenés par l'ennemi, ceux qui restaient étaient presque tous employés au service de la République". D'autre part, pas moyen d'obtenir des chevaux pour cet usage. Leur nombre ne suffisait même plus, tant les réquisitions avaient été considérables pour le besoin des transports journaliers de l'armée. C'est évidemment grâce à ce défaut de moyens de transport qu'un plus grand nombre de nos œuvres artistiques n'ont point été volées.

   Les obstacles au libre envoi de nos chefs-d'œuvre en France contrariaient beaucoup les vues de Defrance. Il mit tout en action pour les vaincre. Defrance se montra plus acharné à nous dépouiller de nos joyaux que les agents de l'Etat français. A un moment donné, en 1795, le Conseil de gouvernement installé à Bruxelles, jugea que les Liégeois avaient été suffisamment spoliés et il en fit part à l'Administration centrale de Liège. Defrance protesta contre cet avis ; il voulait à tout prix continuer à déverser nos œuvres artistiques "dans le sein de la République" à Paris. Immédiatement, en sa qualité de chef du bureau des travaux, il adresse à l'administration liégeoise un rapport écrit de sa main, avec un projet d'arrêté qui, rédigé aussi par lui, fut adopté en séance du 28 brumaire an IV (19 novembre 1795). Il exigeait qu'on poursuivît l'envoi des monuments d'art liégeois au cœur de la France. Le motif invoqué à l'appui de cette conduite étrange était le nombre énorme de richesses artistiques déjà transmises à pareille destination.

   Toutes les œuvres d'art de la cathédrale n'arrivèrent pas en France, cela va sans dire. Ce qui n'avait pas été reconnu digne d'exportation fut ou dérobé ou mis à l'encan avec le mobilier et les vêtements sacerdotaux. Ainsi Defrance, après avoir aidé à profaner la tombe et les ossements de son ancien bienfaiteur, le prince Velbruck, livrera aux enchères son mausolée. Pour lui-même, il se réservera ouvertement tous les lambris du chœur de la cathédrale, moyennant la somme modeste de 265 livres, dont le paiement pouvait s'effectuer avec facilité.

   Emue cependant des "dévastations scandaleuses journalières qui se commettent dans le local de la ci-devant cathédrale", - ce sont les termes d'un arrêté du 18 fructidor an III (4 septembre 1795), adopté par l'administration centrale, celle-ci se décida à prendre des mesures pour achever la démolition du vénérable édifice. Cette question fut mise au concours sur la proposition de Defrance. Ce dernier n'éprouva pas de scrupule à participer à ce concours; il remporta un accessit. La devise choisie par lui ne devait laisser aucun doute sur le nom de l'auteur : "Le verrai-je anéanti ce monument de l'orgueil et de l'hypocrisie ? " Nul n'obtint le prix. Ce qu'on exécuta, c'est le programme conçu par cet administrateur longtemps avant l'examen de ce concours (13) .

   Il y eut plus. En juillet 1795, la démolition de la grande tour ayant été mise en adjudication, Defrance intervint avec les adjudicataires dans l'entreprise des travaux ; on vit cet administrateur prendre part à une entreprise pour en retirer un profit personnel. Lui-même en a fait l'aveu : "A présent", écrit-il, "que l'on me dise que nous avons gagné beaucoup d'argent, peu m'importe ; il eût été possible que cela fût, si le citoyen Gilbert (un des entrepreneurs) ne se fût pas trompé sur la valeur du bois, qui, en général, n'était bon qu'à brûler, étant vieux, pour la plupart, de cinq à six siècles". Cela n'empêche que quelques lignes plus loin, Defrance le déclare formellement : "Cette fois-ci je devins démolisseur avec quelque intérêt" (14).

   Personne, dans ces conditions, ne s'étonnera que Defrance ait été relevé de son poste de membre de l'Administration centrale par le corps électoral, trié pourtant sur le volet, aux élections du 1er germinal an V (21 mars 1797 (15)).  ce dont lui encore a dû convenir : "Le public souverain ne m'en a plus trouvé capable ou digne". A un autre passage de son autobiographie, il parle en ces termes de ses concitoyens : "N'ont-ils pas accueilli comme une vérité que je me suis, moi, exclusivement approprié le grand édifice de Saint-Lambert, et pas un Liégeois n'a dit : Cela n'est pas possible".

   Comment aurait-on cru à son innocence ? Ses anciens amis se montrèrent indignés de sa conduite. Dès le 5 mai 1797, J. R. de Chestret, le bourgmestre de 1789 et dont Defrance a produit le portrait, faisant une allusion directe, dans un mémoire, en signalant "ces hommes qui, sous le masque de patriotes s'étaient souillés de vols et de brigandages" et en s'honorant de n'être point de ceux "qui, au dernier retour des Français, étaient venus s'emparer du gouvernement pour vandaliser la cathédrale et notamment la tour dont on exploite encore les débris".

   De Chestret connaissait le point faible de Defrance, lorsque, dans le même document, il rappelait "des comptes qui pouvaient être demandés". Plusieurs fois, en effet, des comptes ont été réclamés vainement à l'administrateur par le ministre des finances, surtout ceux concernant la démolition de la cathédrale (16).

   Mal renseigné sur Defrance, cependant, le préfet Desmousseaux le nomma, par arrêté du 7 thermidor an VIII (26 juillet 1800), conseiller municipal de Liège ; mais la vérité finit, sans doute, par apparaître aux yeux de Desmousseaux qui, dès lors, dut chercher une occasion de revenir sur sa décision. Defrance remplissait depuis le 19 fructidor an V (5 sept. 1797), la charge de professeur de dessin à l'Ecole centrale. Un jour, prétextant un asthme, qui minait sa santé, il demanda qu'on lui adjoignît, en vue de le suppléer à l'école, "le citoyen Dewandre, statuaire". Le préfet se rendit à son désir par un arrêté du 11 frimaire an X (2 décembre 1801) ; mais, peu de temps après, il faisait envoyer au maire de Liège la lettre suivante qui, sous une forme indirecte, contenait bel et bien la révocation du conseiller municipal. Elle est datée du 6 ventôse an X (25 février 1802), et signée du secrétaire général de la préfecture :

   "Le préfet me charge, citoyen  maire, de vous transmettre, expédition d'un arrêté qui suspend le citoyen Defrance, membre du Conseil municipal de Liège. Le préfet désire que cet arrêté soit notifié de suite et que vous annonciez au citoyen Defrance qu'à raison de l'altération qu'éprouve sa santé, le préfet pense qu'il lui serait avantageux de se tenir éloigné des affaires publiques.  Gaillard."

   La santé ici n'était évidemment qu'un prétexte ; l'arrêté préfectoral n'en fait pas même mention ; il est conçu en cette phrase laconique :

   "Le citoyen Defrance, membre du Conseil municipal de la ville de Liège, est suspendu de ses fonctions.     Desmousseaux".

   On conçoit dès lors cette conclusion de la Biographie nationale :

 
 "Defrance fut voué au mépris et il acheva dans une obscurité profonde une carrière qui aurait pu être glorieuse, tandis qu'elle engendra l'amertume et la honte".

   Ce peintre est mort le 6 ventôse an XIII (25 février 1805). Il fut enterré à Huy dans le jardin de son ami Henkart (17). Vers 1861, les restes de Defrance ont été transférés au cimetière de Huy.



(1)  Nous
l'avons publiée, en 1906, dans le BSBL, sous le titre Auto biographie d'un peintre liégeois..

(2) La collection du chanoine Henri Hamal renfermait un recueil de quatre-vingt-deux dessins à la sanguine et à la pierre noire de Léon Defrance, deux groupes d'hommes, de femmes et d'enfants dessinés à la sépia. Ils sont dans la CUC, numéros 771-853. 
   Le Musée des Beaux-Arts de Liège, pour sa part, possède les tableaux suivants de Defrance : La partie de cartes ;  Intérieur d'une fonderie ; Portrait du peintre ; Intérieur d'une usine ; Le militaire en permission ; Le Christ à la colonne ; Visite à la manufacture de tabac (de son ami Henkart).
   Ces deux tableaux rangés parmi les meilleurs de Defrance, dépendaient de la succession de J.-J. Fabry, chef des "patriotes" en 1789, et ancien bourgmestre de Liège. Ils avaient été adjugés le 20 juin 1882, lors de la vente générale opérée par les héritiers Fabry, à Mme Veuve Ghinet-Zimmerman, antiquaire, à Liège, et rachetés, quelque temps après, par M. Cralle, fils.
   Le Musée d'Ansembourg, de son côté, étale de Léonard Defrance :
Femmes buvant le café. 

(3) Le 23 novembre 1923, un de ses tableaux, le Charlatan, a été vendu à Bruxelles au prix de 19,057 fr. (Art et Critique, 1921, p. 3).   

(4) Au mois de février 1921, la Ville a acquis trois oeuvres de Defrance, deux portraits du maître, peints par lui-même. L'un portant une dédicace de sa main, à son ami P.-J. Henkart, représente Defrance en costume d'atelier et dans un âge avance (1789). Une troisième toile décrit un intérieur de houillère, avec un cheval traînant une berlaine chargée de houille.
   Un portrait de Léonard Defrance, peint par lui-même, figure aussi dans le Figaro artistique du 20 novembre 1924. 

(5) Ad. Siret, dans la Biographie nationale, fait également ressortir que "Defrance, esprit exalté, nourrissait à l'égard du clergé une haine profonde et d'autant plus ingrate qu'il lui devait sa position". (T. VII, p. 228). 

(6) L'un de ces exemplaires, qui a fait l'objet d'une notice dans la Chronique archéologique (1906, p. 22), a été envoyé en don à la BUL, par le docteur Alexandre, ainsi qu'un curieux portrait, même genre, de Velbruck, signé "L. Defrance, delin., c. de Graillet, fec., E. Basset, direxit". 

(7) Voir sa reproduction dans l'article intéressant consacré à cet artiste par J. Vallery-Radot dans le Figaro artistique du 20 novembre 1924. Cet auteur juge ainsi l'artiste : "Sa trivialité, qui perce çà et là, à travers les lignes de ses Mémoires le portait à retracer par le pinceau des scènes familières dont il était le témoin, et qu'il avive souvent d'une intention polissonne".

(8) V. liste incomplète des objets d'art envoyés en France dans Daris, Hist. (1724-1852), t. III, p. 14. 

(9) La brochure est intitulée : Léonard Defrance peintre, au Troubadour liégeois (14 pages in-8°, sans date ni nom d'imprimeur). 

(10)  Hist. de la Révolution liégeoise, t. Il, p. 517.  

(11)  Son biographe de la Biographie nationale est pleinement d'accord avec ce correspondant: "Defrance", écrit-il, "désigna aux délégués du Comité du salut public de Paris les objets d'art qui existaient dans la principauté. Il mit à en faire le dépouillement un zèle infernal et s'acharna particulièrement aux églises, aux établissements religieux. C'est par millions que peuvent se chiffrer les pertes résultant des spoliations effectuées alors par nos ennemis". (T. VII, pp. 228-229). 

(12) Dans la minute, Defrance avait d'abord écrit  : "que j'ai pu recueillir dans la ville de Liège". 

(13) Les pièces mentionnées dans cette étude et relatives soit à la distraction des oeuvres artistiques liégeoises, soit à la destruction de l'antique basilique Saint Lambert, sont extraites des liasses des archives de l'Administration centrale et de la Préfecture, intitulées les unes Beaux-Arts, les autres Démolition de la Cathédrale Saint-Lambert. 

(14) Léonard Defrance au Troubadour liégeois, p. 11. 

(15) Déjà membre de l'Administration d'arrondissement, Defrance, après l'annexion officielle de notre pays à la France, fut nommé administrateur du département de l'ourthe par arrêté des représentants du peuple Perès et Portiez de l'Oise, en date du 27 brumaire an IV (18 nov. 1795), installé le 3 frimaire (24 nov.). et démis par le corps électoral, cessa ses fonctions le 28 prairial an V (16 juin 1797). (AC, r. 130). 

(16) D'amples renseignements sur ce sujet ont été donnés par nous dans Autobiographie d'un peintre liégeois, pp. 74 et s.
   L'historiographe de Defrance en la Biographie nationale dit de son côté :
  "
Un journal local, le Troubadour liégeois, avait violemment attaqué Defrance au sujet de la spoliation des églises, des musées et de la démolition de la cathédrale. Léonard (Defrance) essaya par une brochure de se justifier; malheureusement pour lui, ses actes publics et sa correspondance avec les délégués du Comité du salut public le condamnaient". (T. VII, p. 230). 

(17) Defrance s'était marié en 1765. Après la mort de son mari, la veuve continua d'habiter la partie du couvent des Minimes que Defrance avait achetée comme "bien national". 


 

 

 

 

 

Jules Helbig
La peinture au pays de Liège et sur les bords de la Meuse.
Liège, Imprimerie liégeoise Henri Poncelet, 1903, pp. 460 et suiv.

LEONARD DEFRANCE

  Léonard Defrance a eu soin de transmettre à la postérité son image physique par une série de portraits peints aux différentes époques de sa vie ; en même temps que cette effigie corporelle, il a voulu aussi se peindre par la plume, et, de tous les artistes que nous avons étudiés, il n'en est aucun dont on puisse donner une biographie plus documentée, plus précise dans les détails. L'autobiographie que Defrance nous a laissée n'a pas été livrée à l'impression ; elle ne pouvait guère l'être, mais de larges extraits en ont passé dans la vie de l'artiste imprimée dans la Biographie liégeoise du comte de Becdelièvre (1) où elle figure comme ayant été « communiquée », ce qui semble indiquer que l'éditeur n'en accepte pas la responsabilité.

   Il eut mieux valu sans doute pour Defrance que son mémoire demeurât ignoré. Comme il ne l'a pas été nous sommes obligé à notre tour d'y faire des emprunts que nous chercherons à rendre aussi réservés que possible. Dans cet écrit on trouve en effet de trop nombreux passages qui rappellent le cynisme des Confessions de Jean-Jacques Rousseau, sans avoir rien de commun avec le style de l'auteur d'Émile. Nous chercherons à les utiliser en conciliant la vérité avec le respect dû au lecteur. Voici, dès le début ce que Defrance fait connaître de ses ascendants, et les renseignements qu'il donne sur son grand-père paternel et sur son père :

   « Monsieur Jean-Charles Defrance était un petit abbé qui devait vivre de son patrimoine ; selon la tradition celui-ci s'élevait à la somme de 1,400 à 1,500 florins. Le sort en décida autrement : Dans une course qu'il fit à Bombay, à trois quarts de lieue de Visé, une jeune fille le séduisit par ses charmes. Oubliant sa vocation ecclésiastique, il l'épousa, et de cette union naquirent douze enfants : cinq garçons et sept filles qui à la mort de la mère étaient tous en vie.

  » C'est de l'un d'eux que je suis issu, continue Defrance. Il s'appelait comme son père, Jean-Charles. »

   « Les désordres de l'abbé défroqué ayant réduit la famille à la misère, son fils quitta le toit paternel à l'âge de 12 ans. Il se rendit d'abord en Allemagne où il devint successivement valet de ferme, marmiton, cuisinier et enfin tailleur. Il continua ses voyages et après avoir parcouru en ces différentes qualités l'Italie et la France, il revint à Liége où il épousa Marie-Agnès Clermont. »

   Jean-Charles Defrance, père du peintre, eut onze enfants dont Léonard était le second.

   A l'âge de dix ans on le confiat au peintre J-B. Coclers, afin de lui enseigner un peu de dessin ; en même temps il fréquenta l'atelier d'un orfèvre ou argentier, son père le destinant à cet état. Cependant Coclers ayant reconnu à son élève des aptitudes pour la peinture, il engagea le père à laisser le jeune Léonard quelque temps sous sa discipline. Après neuf mois d'épreuve, celui-ci prit l'engagement de rester sept ans en apprentissage auprès du maître. Ce temps fut employé à dessiner, à broyer des couleurs et à préparer des toiles pour la peinture. L'élève y acquit aussi quelques notions de littérature, Coclers se faisant lire par ses disciples pendant son travail les Métamorphoses d'Ovide, la Bible et les Evangiles. Quant au dessin et à la peinture, Defrance avait appris à calquer proprement, à faire l'agrandissement des compositions du maître au moyen de carreaux et même à copier convenablement une peinture.

   Peu de mois après l'expiration de son engagement, Defrance croyant ne pouvoir plus faire de progrès à l'atelier de Coclers, l'inévitable question d'un voyage et d'un séjour en Italie se posa. Pour toute préparation le jeune homme s'était familiarisé dans une certaine mesure avec la langue italienne, en feuilletant pendant deux ans la grammaire de Veneroni. Le départ pour Rome fut fixé au 3 septembre 1753. Defrance avait donc atteint l'âge de 18 ans.

   Le voyage, comme c'était l'usage général alors, devait se faire à pied, le sac au dos. Defrance a soin de faire le relevé de sa garderobe et le compte de sa bourse. Celle-ci contenait : 5 pièces de 24 francs, 3 louis, 2 sequins dont l'un devait être remis à un compatriote, le peintre Leloup de Spa qui se trouvait à Rome, et un peu de monnaie blanche ; plus une tabatière en argent que Coclers lui avait donnée comme marque de sa satisfaction parce que Defrance était resté fidèle aux termes de son engagement. Quant au havresac, il renfermait 4 ou 5 chemises, plusieurs paires de bas avec d'excellents souliers, qui, au moyen de quelques raccommodages lui servirent pendant trois ans à Rome.

   Au moment de partir, le jeune homme eut le cœur gros ; il se jeta aux genoux de son père pour lui demander sa bénédiction. Tout le monde pleurait et les voisins témoins des adieux pleuraient aussi.

   Enfin, il fallut se mettre en route ; Defrance partait en compagnie d'un nommé Ernotte qui avait fait plusieurs fois le voyage de Rome et qui servait la messe à l'église de l'Anima. Leur route les conduisit à travers les Ardennes, la Lorraine, l'Alsace, la Suisse ; ils entrèrent en Lombardie par le Saint-Gothard, visitèrent successivement les villes de Parme, de Modène, Bologne et Lorette et arrivèrent enfin, non sans quelques aventures dont Defrance donne les détails, à Rome le 13 octobre. Ayant obtenu une bourse à la fondation Darchis, le voyageur fut reçu à l'hospice liégeois pour y faire un séjour de cinq ans.

   Assurément, l'atmosphère de Rome ne convenait guère à son tempérament d'artiste ; probablement il n'y était venu que pour jouir des avantages matériels attachés à la fondation liégeoise. Il se mit naturellement à visiter, sous la conduite des compatriotes, les commensaux de l'hospice, les monuments de Rome et les œuvres des grands maîtres qu'il ne comprenait guère ; en présence des peintures de Raphaël, il est surpris de ne rien trouver qui le frappe, cependant pour ne pas passer pour ignorant, « il admire du geste et des paroles avec ses conducteurs. »

   Enfin, après quelques jours de courses, force fut de songer aux études. Defrance alla trouver Charles-Joseph Natoire, directeur de l'Académie de France à Rome. Il avait aussi besoin de gagner quelqu'argent, la pension Darchis ne suffisant pas à son entretien ; pendant quelque temps il se mit aux gages d'un marchand de tableaux où il obtint un modeste salaire en copiant des tableaux de sainteté et les portraits de papes qui jouissaient d'un débit courant ; mais même en se livrant à cette industrie il s'aperçut combien le dessin laissait à désirer chez lui : cherchant à faire des progrès sous ce rapport, il se mit à dessiner des statues antiques. C'est en se livrant à cette étude qu'il rencontra dans les galeries de Rome le peintre Pécheur de Lyon qui dessinait admirablement et dont les conseils lui firent faire en peu de temps de notables progrès. Mais tout en dessinant les chefs-d'œuvre de la statuaire antique, il avoue n'éprouver nulle passion pour la peinture. « J'aurais préféré les lettres, écrit-il, mais je n'avais pas reçu l'instruction nécessaire pour les cultiver. » Cependant, ses compagnons lui ayant fait comprendre la nécessité d'étudier l'anatomie, il dirigea son travail de ce côté, tout en faisant des recherches comparatives sur les proportions des statues antiques les plus caractérisées.

   Les cinq années de la pension Darchis à Rome se passèrent ainsi, poursuivant ses études sans esprit de suite, ou devenant le jouet d'aventures équivoques, lorsqu'il se lia avec un compatriote, homme de mérite, le médecin Robert de Limbourg de Theux, avec lequel il se rendit â Naples, désirant voir cette capitale avant de regagner sa patrie. C'est en cheminant à pied qu'ils firent ce voyage, et c'est, par le même moyen de locomotion qu'ils regagnèrent Rome ; ils quittèrent enfin la ville éternelle au mois de mars I759 pour revenir au pays de Liège, cette fois en traversant la France.

   Arrivés à Montpellier, les finances des deux voyageurs étaient épuisées ; leur situation devint embarrassante. Cependant un ami que de Limbourg trouva à Montpellier, mit Defrance en rapport avec un chanoine du nom de Montesus, amateur d'art, et dessinant un peu lui-même. Le peintre liégeois lui ayant montré ses portefeuilles, le prêtre fut enchanté de son travail, l'accabla de prévenances, le reçut à sa table, et par ses recommandations, il lui obtint la commande de nombreux portraits, aussi bien par les chanoines que par les officiers de la garnison. Grâce à l'appui de ce mécène, Defrance sorti de peine, put continuer sa route ; arrivé à Castres, il fut reçu par l'évêque, nommé Barrat, dont il fit le portrait en pied de grandeur naturelle, ainsi que celui de son frère, vicaire général. On lui commanda également plusieurs tableaux d'église, et étant tombé malade de la fièvre tierce à Castres, Defrance fut soigné par la sœur de l'évêque.

   Rétabli de son indisposition, l'artiste se rend à Toulouse, où le portrait du frère d'un conseiller au parlement, exposé à l'Hôtel-de-ville, le jour de la fête de saint Louis, lui assure de nouveaux succès et lui attire de nombreuses commandes. Mais rien ne lui fut plus avantageux que l'accueil qu'il reçut de M. de Bertin, abbé commanditaire de Saint-Sever en Gascogne. Celui-ci, non seulement le reçut chez lui, à sa table, mais il lui offrit un appartement et une galerie pour atelier. Defrance continua à faire encore bon nombre de portraits à Toulouse ; sa réputation s'étendit au loin ; Mgr de Choiseul, archevêque d'Albi, le fit appeler pour faire son portrait et lui commanda également celui de sa sœur, abbesse de Saint-Pierre à Metz.

   Chose digne de remarque, parce qu'elle jette une triste lumière sur le développement de la carrière de l'artiste qui, à Rome, avait pendant cinq ans joui des bénéfices d'une fondation religieuse, et qui dans les jours de dénuement trouva dans le clergé de France, le même appui généreux qu'il devait bientôt rencontrer dans son propre pays. En rendant compte de ces faveurs, il ne le fait jamais sans amertume. Soit tradition de famille ou atavisme malsain, la haine du clergé semble, chez Defrance, progresser et se dilater à mesure des bienfaits qu'il reçoit.

   Après avoir fait encore un certain nombre de tableaux et de portraits, il se rendit à Paris, et revint enfin à Liège en 1764. Toutefois il ne se fixa définitivement dans sa ville natale que l'année suivante, où il épousa sa cousine Marie-Jeanne Joassin. Cherchant des protecteurs et du travail, il obtint l'appui de l'archidiacre de Trappé, qui le présenta à la famille d'Oultremont, dont un des membres, le prince-évêque Charles-Nicolas-Alexandre d'Oultremont, régnait alors. Defrance obtint la faveur de faire son portrait, mais il ne s'acquitta pas de sa tâche de façon à satisfaire le prélat. Defrance assure que c'est la fidélité de la ressemblance qui indisposa l'évêque.

   Ne trouvant pas de travaux de quelque importance, Defrance se mit alors à peindre indifféremment tout ce qui se présentait : portraits, sujets de genre, paysages, nature morte, décors de théâtre ; il sut assouplir sa brosse aux genres les plus variés. A cette époque encore, comme nous l'avons vu, on ornait souvent les habitations au pays de Liége, de tapisseries peintes ; on encastrait dans les dessus de portes et les cheminées des compositions représentant des pastorales, des scènes de genre, ou des bouquets de fleurs ; Defrance s'adonna avec quelque succès à ces peintures décoratives, on a conservé des toiles qui témoignent de la facilité de son pinceau et de la variété de son savoir faire.

   Il en était à peindre de la sorte pour tout le monde, à tous prix, n'estimant pas plus son talent que ses œuvres n'étaient estimées de ses concitoyens, lorsque le chevalier de Fassin, revenant au pays natal après de longs et aventureux voyages, renoua, comme nous l'avons vu, connaissance avec Defrance. Plus âgé que lui, plus avancé dans la carrière de l'art, Fassin avait aussi un jugement plus sain sur les aptitudes naturelles de son confrère, et la direction qu'il convenait de leur donner. Il engagea Defrance à châtier son travail par de nouvelles études et à se consacrer à la peinture de chevalet. Il lui persuada d'entreprendre un voyage en Hollande : les deux artistes visitèrent ensemble ce pays si intéressant par les galeries qui s'y trouvent. Pendant le séjour qu'ils y firent eut lieu la vente de la collection du bourgmestre Van der Marck ; Defrance saisit avec empressement cette occasion d'étudier un certain nombre de tableaux de genre ; le résultat de ces nouvelles études fut, en lui offrant un nouveau but à poursuivre, de lui donner plus de confiance dans son propre talent.

   De retour à Liége, il s'engagea résolument dans cette voie ; il recopia d'abord trois petites copies faites par Fassin, d'après Teniers et Wouvermans ; la facilité avec laquelle il enleva ce travail lui suggéra la pensée de faire une série de petits tableaux peints du premier coup, sans se préoccuper du fini de l'exécution. Il y réussit assez bien, envoya ces essais en Hollande, où les marchands les acquirent à des prix rémunérateurs. Encouragé par l'accueil que trouvait à l'étranger le produit de son pinceau, il se rendit à Paris, où il rencontra le peintre Fragonard qu'il avait connu à Rome. Fragonard était dans toute sa réputation ; par son crédit, il aida le peintre liégeois à placer avantageusement ses petits panneaux à Paris. Aussi Defrance retourna-t-il souvent dans cette ville ; il ne manquait pas surtout de s'y rendre les années impaires, c'est-à-dire celles où s'ouvraient alors, à la fête de Saint-Louis, les expositions périodiques de peinture, devenues annuelles plus tard.

   Malheureusement, en développant son talent, Defrance ne se préoccupa jamais du soin de l'épurer et de le rendre plus élevé. A l'exemple de Fragonard et de Boucher, ses contemporains, il avait, au contraire, une prédilection pour les sujets licencieux. Inspiré du souffle de son siècle dans ce que ce siècle avait de plus mauvais, sceptique, d'ailleurs petit-fils d'un abbé défroqué, Defrance, nous l'avons vu, ressentit pour tout ce qui portait un caractère religieux ou moral une haine qui se faisait jour par son pinceau, en attendant qu'elle se manifestât par sa plume et les actes de sa vie publique. A l'époque de ses fréquents voyages à Paris, il fit le tableau représentant la suppression des couvents sous Joseph Il, composition assez médiocre, mais qui, en flattant les passions du temps, assura la notoriété et des succès à son auteur. En 1782, ce tableau fut gravé par Guttenberg.

   Vers ce temps aussi surgit, comme nous l'avons vu, la pensée de fonder à Liége une Académie de peinture. La culture de l'art semblait, en effet, se retirer de plus en plus de la vie populaire. Déviée de son but, tombée dans le maniérisme, la peinture ne trouvait plus dans les puissantes corporations religieuses ou laïques l'appui qui, pendant des siècles, l'avait associée aux mouvements de la foi comme aux manifestations de la vie publique. Moins que dans d'autres contrées peut-être, ses productions étaient devenues dans la principauté des objets de commerce et de luxe. Il semblait naturel aussi que, plus tard qu'ailleurs, l'art dut y recevoir, sous un patronage officiel, cette culture uniforme et artificielle que donne trop souvent l'enseignement des Académies. Ce fut Fassin qui, comme nous l'avons dit dans la biographie de ce peintre, reprit la pensée de créer celle de Liége. Pour atteindre ce but, il fit des démarches nombreuses et sut intéresser les artistes à leur succès. Cependant ce projet semblait abandonné lorsque François-Charles de Velbruck, monté sur le siège de la principauté en 1772, animé du désir d'encourager efficacement les lettres et les arts, en fondant quelques années plus tard la Société libre d'Emulation, voulut y annexer une Académie de dessin (2). A la suite d'un concours, Léonard Defrance fut nommé premier professeur de cet établissement, qui ne devait vivre que peu d'années et être, avec beaucoup d'autres institutions, emporté par la révolution (3).

   Celle-ci, en effet, préludait par des agitations nombreuses à la catastrophe qui, en changeant la surface de l'Europe, devait aussi mettre fin à la principauté de Liége. En 1784, le prince-évêque François de Hoensbroech succéda à Velbruck ; son règne fut des plus agités. Dès sa cinquième année éclata la révolution française, et, au mois d'août de la même année, commença celle de Liége. Defrance, qui, ainsi que nous venons de le voir, avait été accueilli à son retour à Liége par le prince d'Oultremont, puis placé par Velbruck à la tête de la nouvelle Académie de dessin, fut l'un des premiers à entrer en lutte contre le régime existant. Remuant, doué d'une certaine habileté, maniant la plume comme il maniait le pinceau, dans le sens des passions de son temps, il avait, aux premiers signes précurseurs de l'orage, publié avec l'abbé Jehin différents écrits sous le titre de : Cris générale du peuple liégeois. Vox Populi, vox Dei. M.DCC.LXXXVI. A cette époque, il fit aussi partie d'une Société de sept à huit personnes qui, sous prétexte de patriotisme, s'étaient donné presque publiquement la mission de défendre tous ceux qui entraient en conflit avec le gouvernement du prince. Cette Société publia contre l'administration épiscopale différents pamphlets dont Defrance était parfois l'auteur, et dont il se fit toujours l'ardent propagateur.

   Il était à Paris avec son ami Henkart lorsqu'il apprit que la révolution ayant éclaté au pays de Liége, le gouvernement du prince avait été remplacé par une municipalité issue de l'insurrection. Il se hâta de revenir à Liége, d'où l'évêque Hoensbroech venait de s'enfuir. A la fin de l'année, la magistrature de la ville ayant été renouvelée, Defrance fut élu président de section et officier municipal. A partir de ce moment, il abandonna ses pinceaux, lia sa destinée à celle de la révolution et ne cessa d'être en évidence parmi le groupe d'hommes qui en précipitait le mouvement dans le sens d'une réunion de la principauté à la France. Cela s'appelait, dans le langage du temps être bon patriote.

   La municipalité dont il faisait partie confia à Defrance des missions nombreuses. C'est ainsi qu'il fut chargé, avec son collègue Cralle, de procéder à la démolition de la citadelle qui domine la ville de Liège ; ils se mirent à l'œuvre sans retard, mais la besogne n'était pas encore achevée lorsque, à la suite des échecs que subit l'armée française sur la Roer, les troupes impériales ramenèrent le prince-évêque à Liége. La municipalité révolutionnaire prit la fuite, et avec elle Defrance, qui n'était pas des moins compromis. Quittant Liége en toute bâte le 5 mars 1793, il se réfugia à Paris, où se trouvaient déjà un groupe de ses coreligionnaires politiques. Mais ces hommes qui avaient soufflé la haine et la discorde dans leur propre pays ne purent s'entendre entre eux dans l'exil. Defrance ne trouvant pas le séjour de Paris assez sûr, chercha un asile à Charleville, où il demeura près d'un an. Le retour offensif de l'armée française et son entrée à Liége permirent à Defrance d'y revenir également au mois de juillet 1794.

   Immédiatement après son retour, il fut de nouveau nommé à des fonctions publiques, et dès lors il se consacra avec une infatigable activité à l'œuvre de la spoliation au profit de l'étranger, à tous les actes dont le but était de priver sa patrie des monuments que les arts y avaient créés et réunis pendant une longue suite de siècles.

   Le Comité de salut public délégua à Liége une Commission composée de quatre membres : un architecte du nom de Wailly, un littérateur, un naturaliste et un botaniste, chargés de mettre en réquisition, c'est-à-dire de s'emparer de toutes les richesses artistiques, littéraires, scientifiques, de toutes les curiosités transportables, tableaux, statues, marbres, etc., pour les réunir au Muséum de Paris, au Cabinet d'histoire naturelle et au Jardin des plantes.

   Defrance fut désigné et devint le complaisant auxiliaire de ces délégués, qui venaient avec les assurances de la plus douce fraternité pour les habitants d'un pays où il y avait beaucoup à prendre. Le peintre liégeois, qui connaissait assez bien les œuvres d'art de sa patrie, mit le plus grand zèle à aider les délégués dans l'accomplissement de leur tâche. Non seulement il servit de principal instrument aux émissaires de la république pour l'expédition à Paris des tableaux et des autres objets d'art enlevés aux églises, aux communautés religieuses, aux monuments du pays de Liége et même aux émigrés, mais il leur servit encore de limier dans la recherche de ces objets.

   Il était l'un de ces patriotes qui, dans leur aversion pour tout ce qui rappelait le régime passé, dans leur animosité contre les monuments de la religion et de l'histoire, ont conçu la pensée sinistre de s'en prendre à l'édifice le plus historique et le plus auguste de la cité de Liège. Ils avaient osé émettre la proposition de démolir la cathédrale de Saint-Lambert, alors encore tout ornée de peintures et des richesses de l'art national. Cette pensée flattait trop les passions les plus mauvaises de ces temps profondément troublés pour ne pas prévaloir. La cathédrale de Saint-Lambert fut dépouillée d'abord au profit de l'étranger ; elle fut dévastée et démolie ensuite. Defrance fut chargé officiellement de cette tâche (4). Il l'accepta, et lorsque, l'église démolie, il ne se trouva pas d'entrepreneurs pour abattre aussi la grande tour élevée par Jean de Bavière, seule encore debout au milieu des ruines, Defrance, mandataire de la commune, se fit l'entrepreneur de cette dernière démolition, et, de son aveu, retira quelque profit de cette besogne (5).

   Lorsqu'il ne restait plus du monument que des décombres, l'édilité liégeoise proposa un concours pour le plan rectifiant la place restée vide à la suite de la démolition de la cathédrale, de ses cloîtres, de ses chapelles et bâtiments de service. Une douzaine de projets furent présentés. Defrance obtint un second prix et un de ses subordonnés dans l'œuvre de spoliation, le peintre Dreppe, que nous avons fait connaître, reçut le premier. C'est son travail qui a servi de base au parallélogramme qui forme la place Saint-Lambert telle qu'on la voit aujourd'hui.

   Ces choses, toutefois, ne s'accomplirent pas sans opposition. Defrance fut parfois l'objet de vives attaques dont les écrits du temps ont gardé le témoignage. Une réaction se fit et, lors des élections populaires de l'an V, Defrance ne fut plus réélu conseiller ni fonctionnaire. Il rentra dans la vie privée et reprit ses pinceaux. Lors de la création des écoles centrales, il sollicita et obtint la place de professeur de dessin. Au nombre des élèves qui fréquentaient son cours se trouvait alors le jeune Ruxthiel, qui devait plus tard se faire un nom dans l'art du statuaire. Defrance cependant ne put exercer longtemps les fonctions de l'enseignement. L'âge était survenu et les souffrances qui d'ordinaire l'accompagnent. Le peintre prit sa retraite, et, après avoir souffert plusieurs années d'un asthme, il mourut le 5 ventôse de l'an XIII (24 février 1805). A la demande de sa famille, le corps de Defrance fut enterré à Huy, dans le jardin de son ami Henkart.

   Defrance, indépendamment de ses écrits anonymes et des pamphlets relatifs aux questions politiques de son temps, a laissé quelques travaux littéraires. En 1779, la Société d'Emulation avait mis au concours la question suivante :

   « Pourquoi le pays de Liège, qui a produit un si grand nombre de savans et d'artistes célèbres, n'a-t-il  vu naître que rarement dans son sein des hommes également distingués dans la littérature Française, et quel seroit le moyen d'exciter et de perfectionner le goût dans une langue qui doit être celle du pays et que toutes les nations de l'Europe ont adoptée pour se communiquer leurs découvertes dans les arts et les sciences, ainsi que leurs progrès dans la morale et la politique? »

   Defrance répondit à cette question par un mémoire étendu qui ne fut, à la vérité, ni imprimé ni couronné.

   Le prix fut donné au travail de Legay, écrivain français. Cependant le mémoire de Defrance, par les critiques vives qu'il contenait des œuvres de deux artistes renommés du pays, Delcour et Carlier, par les attaques dirigées contre ses contemporains, causa une certaine sensation. Il fut beaucoup répandu en manuscrit et lu même à la cour du prince Velbruck (6).

   L'Académie royale des sciences de Paris, ayant proposé pour le concours de 1787 une question dans les termes suivants : « La recherche des moyens par lesquels on pourrait garantir les broyeurs de couleurs des maladies qui les attaquent fréquemment et qui sont la suite de leur travail », Defrance prit également part à ce concours ; le prix ne fut pas décerné, bien que le mémoire envoyé par le peintre liégeois ait été distingué par l'Académie : la même question ayant été remise au concours de 1789, Defrance fut plus heureux, cette fois : le prix fut partagé entre lui et N. Pasquier, de l'Académie de peinture de Paris.

   Defrance a écrit d'autres mémoires sous les titres suivants : Réflexions sur le dessin. Sur la nécessité d'établir une Académie à Liège.

   L'un de ses pamphlets les plus vifs est le fragment d'une sorte d'autobiographie écrite pour se défendre des attaques dirigées contre lui par une feuille liégeoise paraissant sous le titre de Troubadour liégeois. La réponse est intitulée : Léonard Defrance, peintre, au Troubadour liégeois. Dans cette brochure de quelques pages, l'auteur cherche à se disculper d'avoir été l'un des promoteurs de la démolition de la cathédrale Saint-Lambert ; il nie avoir donné un concours trop empressé à la spoliation des monuments liégeois. Mais son plaidoyer confirme, plus qu'il ne détruit, les accusations formulées contre lui. Celles-ci, d'ailleurs, sont justifiées par le témoignage des lettres, inconnues alors, de Defrance adressées aux délégués de la république française, notamment à l'architecte Wailly.

   Tel fut Defrance dont la vie mérite d'être mise dans son jour véritable, parce qu'ici l'homme apparaît comme une incarnation de l'idée révolutionnaire dans le domaine de l'art, comme une réaction contre les travaux de cette longue lignée d'artistes dont nous avons cherché à faire l'histoire. Doué de talents acquis par un travail persévérant, possédant des aptitudes variées et une énergie véritable, Defrance, qui se qualifiait de patriote, a, en réalité, usé toute son activité à dépouiller sa patrie et à la livrer à l'étranger. Artiste, il n'a pas su mettre son pinceau au service d'une idée élevée, d'un sentiment moral ; malheureusement beaucoup de ses toiles portent l'empreinte du cynisme le plus bas. Ecrivain, sa plume a traité quelques sujets utiles, mais le plus souvent elle n'a été que l'instrument de la révolte, et elle a aplani les voies à l'invasion. Magistrat, il fut le complaisant des spoliateurs de son pays et ses actes resteront à jamais la flétrissure de son nom. Il s'est employé avec ardeur à détruire et à disperser les monuments les plus glorieux élevés par les artistes, ses prédécesseurs, sur le sol sacré de la patrie. Les passions excessives, déchaînées dans toute leur violence aux temps malheureux où vivait Defrance, des défaillances et des torts trop réels chez quelques-uns des hommes qu'il combattait, ont pu le faire exalter par plusieurs de ses contemporains ; ils pourront l'excuser encore aux yeux des révolutionnaires de tous les temps, mais ils ne sauraient suffire à le justifier aux yeux de l'ami de l'art, ni au jugement de l'historien.


(1) Biographie Liégeoise, t. II, p. 570-592. 

(2) La Société d'Emulation ayant organisé des Expositions d'objets d'art, Defrance y contribua par des envois nombreux. En 1779, il exposa un Cabaret, une Retraite de Voleurs, une Vente de Poissons, l'Apprêt du Goûter, le Liseur de Gazettes, un Militaire racontant en famille ses exploits. En 1771, il exposa six tableaux dont voici les titres : Un Charlatan, un Marchand de Chansons, des Voleurs avec des Femmes dans une caverne surpris par la maréchaussée, un Savetier qui bat sa Femme, une Boutique de Cordonnier, une Boutique de Barbier. 

(3) Voici le diplôme par lequel Defrance fut nommé directeur de l'Académie nouvellement fondée :

   François-Charles des comtes de Velbruck, par la grâce de Dieu évêque-prince de Liège, prince du saint-empire romain, duc de Bouillon, marquis de Franchimont, comte de Looz et de Horn, baron de Herstal, etc., etc.

   A tous ceux qui les présentes verront, salut, etc.

   Le désir que Nous avons de contribuer par tout ce qui est en notre pouvoir à inspirer l'émulation aux artistes et de protéger les arts, dont la perfection est d'une utilité si intéressante pour tout ce qui y a rapport, et voulant reconnaître et récompenser le mérite et le talent de Léonard Defrance, que nous avons cy-devant nommé professeur de notre Académie de peinture, lors de son institution, à la direction de laquelle il a toujours donné tous les soins que Nous devions attendre de son intelligence et de son exactitude, Nous l'avons nommé comme nous le nommons par ces présentes notre premier peintre et directeur de notre Académie, avec tous les droits et toutes les prérogatives qui y sont attachés. En foi de quoi Nous avons signé ces présentes que Nous avons fait contresigner par notre secrétaire et munies du grand sceau de nos armes. Donné au château de Hex, le 16 octobre 1700 soixante et dix-huit.

                   François-Charles
                                                                                                                                    
DE CHESTRET. 

   Ce document nous a été communiqué par feu Epiphane Martial, qui possédait l'original du diplôme. 

(4) « Je vous dirai que je suis particulièrement chargé de la démolition de la cathédrale, et que je n'ai voulu jusqu'à présent y employer aucun ouvrier, crainte que la multitude ne donne du retard. Je désirerais que vous voulussiez faire écrire à l'ordonnateur Ferès, par un représentant du peuple, sur la nécessité de procurer tout ce qui est nécessaire pour l'expédition des monuments des arts. » Lettre de Defrance à Wailly du 20 frimaire an III (10 décembre 1794). 

(5) « La tour fut adjugée, mais les entrepreneurs ne voulurent commencer les travaux de la démolition qu'après avoir engagé mes amis qui avançoient les fonds, et moi-même à prendre part à l'entreprise. Et cette fois-ci, je devins démolisseur avec quelque intérêt. » Léonard Defrance, peintre, p. 11, au Troubadour liégeois. 

(6) V. Mélanges pour servir à l'histoire civile, politique et littéraire du pays de Liége, par M. DE VILLENFAGNE p. 58 et suiv. 1810. 

 

 

 

23/01/2013