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Léonard Defrance




 

 

 

   

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  Léonard Defrance, autoportrait 1785

 

 

 

 

Ad. Siret
Biographie nationale T. VII
publiée par l'Académie royale des sciences, des lettres et des Beaux-arts de Belgique, Bruxelles, 1897.

FRANCE (Léonard DE), artiste peintre, né à Liège en 1735, mort en 1805.

  
Le véritable nom de ce peintre est Defrance. C'est par erreur que les biographes donnèrent à son nom une particule qui ne doit pas y être.

   Defrance manifesta de bonne heure des dispositions pour le dessin. Ses parents chargés de famille (ils avaient onze enfants) le placèrent d'abord chez un orfèvre, puis chez le peintre Coclers, qui se l'attacha par contrat, pour un terme de sept ans. En 1753, il partit pour Rome avec le peintre liégeois Ernotte. Les deux amis firent ce voyage à pied; le trajet dura. six semaines, après quoi ils furent reçus à l'hospice Lambert Darchis, ouvert à tous les Liégeois. Léonard, dénué de ressources, se mit immédiatement au service d'un marchand de tableaux qui l'employa à faire de nombreuses copies. En 1759, Defrance quitta Rome, visita Naples, Florence, d'autres villes de l'Italie, puis repassa les Alpes et vint s'établir pour quelque temps à Montpellier, où il se mit en mesure d'assurer une existence qui, jusque-là s'était écoulée sans aucune prévoyance. Le hasard le mit en rapport avec les dignitaires ecclésiastiques du pays et il exécuta bon nombre de portraits qui. établirent sa réputation. Mais Defrance était d'humeur difficile et changeante, la compagnie du haut clergé de Montpellier lui déplut; i1 partit pour Toulouse, ensuite se rendit à Paris, puis rentra à Liège en 1764, où il épousa sa cousine. La nécessité dans laquelle il s'était trouvé de faire un peu de tout pour vivre, avait assoupli son talent, mais avait peut-être étouffé son génie : pour lui, la question d'art était devenue une affaire de métier. Il se mit à peindre des portraits, des tableaux de genre, des fleurs, des fruits, des panneaux décoratifs, des devants de cheminée. Bref il s'assimila tous les genres, s'y fit remarquer, mais ne put, dans aucun, acquérir une véritable célébrité. Les rapports affectueux qu'il eut avec Fassin relevèrent un instant sa verve . il brilla dans les genres créés par Teniers et Wouwermans. Il avait étudié en Hollande les petits maîtres de ce pays et il les imita, ce qui lui fut facile; car la souplesse de son pinceau était extrême. Il revint à Paris, y connut Fragonard, qu'il. avait déjà rencontré à Rome et qui l'aida à faire ses affaires jusqu'au jour où, par un concours public, il obtint la place de premier professeur de l'Académie à Liège, établissement fondé par le prince de Velbruck et qui fut supprimé par la révolution, en 1789.

   Defrance, esprit exalté, nourrissant, à l'égard du clergé (qui occupait alors le pouvoir), une haine profonde et d'autant plus ingrate qu'il lui devait sa position, Defrance revint à Paris aux premières rumeurs de la révolution et se mit à la tête du parti républicain qui demandait la réunion de la principauté à la France. Jusqu'alors tout lui souriait, mais, au moment où il faisait procéder à la démolition de la citadelle de Liège, l'armée française, défaite sur la Roer, laissait aux troupes impériales le temps de rentrer dans la ville du prince-évêque et d'y rétablir son autorité. Defrance se réfugia au plus vite à Paris avec ses fidèles, qu'il abandonna bientôt; pour cause de mésintelligence, puis alla se cacher à Charleville et ne revint à Liège qu'avec les Français en juillet 1794.

   C'est ici que se place l'épisode qui a flétri pour toujours l'artiste et le citoyen : Defrance désigna aux délégués du Comité de salut publie de Paris les objets d'art qui existaient dans la principauté. Il mit à en faire le dépouillement un zèle infernal et s'acharna particulièrement aux églises, aux établissements religieux. C'est par millions que peuvent se chiffrer les pertes résultant des spoliations effectuées, alors, par nos ennemis. Comme si ce n'était pas assez de tant d'infamie, Defrance y mit le comble en provoquant la démolition de la magnifique cathédrale de Saint-Lambert et en se faisant, lui-même, l'adjudicataire d'une démolition qui lui valut, de son propre aveu, un grand profit. Peu de temps après, les Liégeois, revenus au calme de la raison, regrettèrent leurs chefs-d'œuvre perdus, leur cathédrale anéantie. Defrance fut voué au mépris et il acheva dans une obscurité profonde une carrière qui aurait pu être glorieuse, tandis qu'elle engendra l'amertume et la honte. Notre artiste fut nommé, quelques années plus tard, professeur à l'école centrale; il. mourut dans l'exercice de ces fonctions et fut enterré à Huy, dans le jardin de son ami Henkart.

   L'œuvre de Defrance est variée : portraits, genre, intérieurs, fleurs, fruits, décors, paysages, il a fait de tout, excepté de l'histoire religieuse. On lui doit nombre de sujets licencieux qui ont été surtout vendus à Paris. Nous ne connaissons aucun Musée public où on puisse analyser son mérite; tout ce que nous pouvons en dire, c'est que beaucoup de ses copies, d'après Terriers et d'autres maîtres, passent pour des originaux et furent vendus comme tels à Liége, où, cependant, quelques personnes possèdent de ses œuvres.

   Comme littérateur, il a laissé des pamphlets anonymes où s'étale avec crudité son rationalisme destructeur. Il a concouru pour des questions posées par la Société d'Emulation et par l'Académie royale des sciences de Paris. Celle-ci avait, entre autres, proposé la question suivante :
«  Rechercher les moyens par lesquels on pourrait garantir les broyeurs de couleurs des maladies qui les attaquent fréquemment et qui sont la suite de leur travail.. » Le premier prix fut décerné ex aequo à Defrance et à N.Pasquier, de l'Académie de peinture de Paris. Il a écrit aussi des Réflexions sur le dessin et un mémoire sur la nécessité d'établir une académie à Liège.

   Un journal local : le Troubadour liégeois, l'avait violemment attaqué au sujet de la spoliation des églises, des musées, et de la démolition de la cathédrale. Léonard essaya par une brochure de se justifier ; malheureusement pour lui ses actes publics et sa correspondance avec les délégués du Comité du salut publie le condamnaient.

   Defrance n'eut pas de manière individuelle : il s'assimilait tout ce qui lui plaisait. Pendant son voyage eu Hollande il s'habitua à esquisser seulement ses tableaux; cette action incomplète, hâtive fut recherchée et, dès lors, il la conserva. Il devint l'apôtre de l'à-peu-près en peinture, sans se douter qu'il répandait la semence qui, devait, cinquante ans après lui, germer et se répandre momentanément. 


 

 

 

 

 

Théodore Gobert
Liège à travers les âges : les rues de Liège.
Editions Culture et Civilisation,  pp.   et suiv.  :

   Léonard Defrance, qui vit le jour à Liège le 5 novembre 1735, est l'un des rares peintres liégeois, si pas l'unique dont une autobiographie soit parvenue jusqu'à nous (1) . Ainsi est-on abondamment renseigné sur les principales phases de la vie du personnage.

   Placé à l'âge de dix ans chez le peintre J. B. Coclers, pour y recevoir les premiers éléments de l'art, il ne quitta son maître qu'à l'âge de dix-sept ans.

   La majorité des peintres ou sculpteurs de notre région se rendaient en Italie pour s'y perfectionner dans leurs études artistiques. Defrance aussi, nonobstant les faibles ressources de la famille, partit courageusement en 1753 pour Rome, où cinq ans durant, il travailla spécialement dans l'atelier de Laurent Pêcheux. En quittant Rome, Defrance passa par Naples, puis abandonna l'Italie en 1759, s'arrêta forcément dans quelques villes de France, principalement à Paris, d'où il revint au sol natal en 1763.

   A Ferney, lors de sa visite à Voltaire, il peignit un tableau : Voltaire causant avec des paysans, qui figure maintenant au musée de Nantes sous le n° 807.

   De la partie de son autobiographie sur son long séjour à l'étranger, se dégage ce fait patent. Déjà, dans ses études, le jeune Léonard n'était point mû par un véritable amour de l'art. Animé par une vaine gloriole il visait uniquement, selon son affirmation écrite, à ne pas être dépassé par ses compagnons. Etait-il en présence des œuvres de Raphaël ou d'autres illustres princes du pinceau, son âme d'artiste demeurait. insensible, elle n'éprouvait aucune admiration. Ne déclare-t-il pas catégoriquement n'y avoir rien découvert de beau ? Ce qui justifie cette réflexion de Jules Helbig : "En développant son talent, Defrance ne se préoccupa jamais de la pensée de l'épurer et de le rendre plus élevé". Defrance lui-même qualifiait son esprit de "matériel et grossier".

   On ne peut déduire de là qu'il ne s'est point signalé avantageusement dans l'art pictural. Nombre de ses œuvres - et celles-ci sont nombreuses (2) - se trouvent marquées au coin, d'un réel cachet artistique et continuent d'être très hautement appréciées (3). Il faut admirer souvent la coloration vive, l'aisance, la justesse, le naturel dans la plupart de ses scènes de genre et de ses portraits. Elles n'en font pas moins regretter, dans leur ensemble, l'absence absolue d'idées élevées chez l'auteur.

   Ce défaut capital pour un artiste n'était aucunement racheté par un caractère franc, ouvert, énergique. On peut en juger par le portrait peint conservé au Musée archéologique, portrait pris au déclin de la vie de Léonard (4) .

   Dans des cœurs de cette trempe, l'ingratitude germe en toute liberté. Ainsi en fut-il chez Defrance. Bien que petit-fils d'un abbé apostat, le jeune artiste, sur la recommandation de l'archidiacre de Trappé, parvint à se faire loger, sustenter pour bonne part, cinq années durant, à Rome, avec les revenus de la fondation pieuse de Lambert D'Archis. Par la communication d'un jeune libertin, à l'en croire, il eut l'occasion de lire un ouvrage de philosophie voltairienne. C'en fut assez pour que Defrance qui jusqu'alors était demeuré - prétend-il - fidèle à sa foi, devînt désormais et jusqu'à la fin de sa vie, l'un des plus acharnés pourfendeurs de cette foi, l'un des plus véhéments ennemis de ses défenseurs (5) .

   Sa haine pour tous ceux qui professaient ses anciennes doctrines spiritualistes ne l'empêcha en rien de profiter de leurs bienfaits et de leurs générosités à son égard, ni même de vivre à leurs dépens. C'est là ce qui peut-être frappe le plus dans son autobiographie : à partir de son séjour à Rome, l'artiste liégeois a été d'une façon constante, encouragé, favorisé, hébergé, nourri, à l'occasion secouru dans la maladie par des gens d'église. Pendant les dernières années de sa vie, il tirera encore profit des établissements monastiques, qu'il aura contribué grandement à spolier.

   Qu'on le suive à son départ du religieux hospice liégeois de Rome. Il arrive dénué de ressources à Montpellier. Qui va le sauver ? Un chanoine, en lui fournissant tous les objets nécessaires à son travail, en lui obtenant une série d'ouvrages très rémunérateurs, en l'accueillant à sa table des mois durant, alors que la conduite privée de l'artiste, à Montpellier même, eût dû faire un devoir à ce dernier de s'en écarter.

   Plus loin, il rencontre l'évêque de Castres, Mgr Baral, qui lui commande son portrait, celui de son frère le grand vicaire et d'autres encore, plus de nombreux tableaux pour les églises de son évêché. "J'acceptai", déclare Defrance ; et pendant huit mois, il trouve chez ce prélat encore, avec une hospitalité généreuse et cordiale, une occupation très lucrative, sans qu'il émette un mot de gratitude pour son bienfaiteur.

   A Toulouse, un prélat, de nouveau, Mgr de Berthier, abbé commendataire de Saint-Séver, le comble d'attention, l'admet également à sa table, lui réserve un appartement, voire un atelier, dans son propre hôtel, en même temps que de précieuses commandes de tableaux, notamment pour la chapelle d'un couvent. Entretemps, par l'intermédiaire du même abbé, Mgr de Choiseul, archevêque d'Albi, puis de Cambrai, le chargea à son tour de fructueuses commandes de portraits.

   Malgré les faveurs multiples dont il jouit en France, par ces puissantes influences "cléricales", la nostalgie s'empara de l'artiste liégeois, et, de Toulouse il revint à Liège, non en 1772, comme on l'a écrit, mais en 1763.

   Aussitôt rentré sur le sol natal, Defrance va se recommander à l'archidiacre de Trappé, lequel lui manifesta des sentiments aussi bienveillants que jadis. Il le mit en rapport avec des familles seigneuriales, avec la famille d'Oultremont notamment, dont un des membres devait régner sur la principauté. Ainsi l'artiste eut-il à faire le portrait de Charles d'Oultremont en grandeur naturelle. Il le traça également sur petit format, en gravure dite à la sanguine, à l'imitation de Gilles Demarteau. On n'en connaît que deux exemplaires (6) . La suscription porte que cette représentation a été composée, peinte et gravée par L. Defrance. Ni l'un ni l'autre ne constituaient des chefs d'œuvre. L'artiste ne recueillit pas grand succès en ce genre. Par suite, pour subsister, son mode de vie ne lui ayant point permis d'économiser sur ses abondants revenus, il dut se faire décorateur de salons, quoiqu'il s'adonnât à d'autres genres de peinture. Il débitait ses toiles à n'importe quel prix. N'en arriva-t-il pas à se transformer en peintre d'enseignes d'auberge ?

   Des mains épiscopales encore, il obtint en 1778, après y avoir été nommé professeur, le poste de directeur de l'académie des beaux-arts que Velbruck avait fondée avec une portion des revenus des Jésuites wallons supprimés en 1773. De leur côté, les Jésuites anglais sécularisés l'admirent comme professeur de dessin au pensionnat réputé qu'ils continuaient de diriger sous le nom Académie anglaise.

   Cependant, Defrance avait noué des relations avec un artiste liégeois rentré depuis peu dans la capitale, le peintre Fassin. Ce dernier initia son ami à un genre particulier de peinture et l'emmena avec lui dans un voyage en Hollande. Defrance s'appliqua promptement à l'étude des écoles flamande et hollandaise. Il se transporta ensuite à Paris, muni de quelques-uns de ses nouveaux tableaux, au moyen desquels il s'aboucha avec Fragonard. Celui-ci se faisait une spécialité de produire des scènes très risquées. Defrance le dépassa dans la voie licencieuse. Il se complut à retracer à Liège, dans une série de petits tableaux qu'il expédiait souvent à Paris, les mœurs dissolues du temps, après les avoir émaillées de traits satiriques et méchants contre les moines et l'esprit religieux. Qui ne connaît son tableau intitulé Suppression des couvents par Joseph II en 1782 et gravé ensuite par Guttenberg en 1786, et cet autre tableau produit en 1791, sous le titre Liberté rendue aux Ordres monastiques (7). Bref, il mérita la qualification que l'avocat et historien Henoul se complut à lui décerner en 1811 pour glorifier sa mémoire, il devint le "peintre des philosophes" de ce temps de luxure et d'incrédulité.

   L'ardent Defrance crut devoir se lancer dans les lettres, bien que nullement préparé. Il conquit en 1789, de concert avec un Parisien, le prix mis au concours par l'Académie des Sciences de Paris, deux ans auparavant. Il s'agissait d'exposer "les moyens par lesquels on pourrait garantir les broyeurs de couleurs des maladies qui les attaquent et qui sont la suite de leur travail".

    Son ambition ne se borna pas à des travaux aussi utiles, aussi profitables à l'humanité! Il se mit à travailler de la plume énergiquement, mais parfois sous le voile de l'anonyme, au renversement du régime princier liégeois.

   La révolution rêvée par lui triompha le 18 août 1789. Dès lors, Defrance abandonne décidément pinceau et palette pour remplir un rôle politique en vue sous l'ère nouvelle. Il dut en subir les conséquences. Par deux fois, les troupes impériales firent rentrer le prince au pays. Par deux fois Defrance s'empressa de se soustraire à des représailles éventuelles en se rendant à Paris. Là il ne put vivre en harmonie avec ses compagnons d'émigration et dut chercher un abri dans une autre région de la France. A deux reprises, les troupes républicaines s'emparèrent de notre pays. L'ancien peintre les y suivit pour se livrer à des actes qui feront flétrir à jamais son nom dans les annales de notre patrie.

   L'histoire liégeoise lui reproche d'avoir été l'un de ceux qui s'attachèrent avec le plus d'opiniâtreté à supprimer notre indépendance nationale.

   Defrance ne se lavera pas davantage, devant la postérité, d'avoir, autant que possible, et contre la volonté de nombre de ses amis politiques, livré à l'étranger nos principales richesses artistiques (8) , d'avoir, en outre, anéanti sur notre sol même maints monuments de l'art, gages sacrés du patrimoine de nos aïeux. Il escomptait la disparition de la splendide basilique Saint-Jacques, comme de l'antique collégiale Saint-Denis.

   L'accusation d'être "un vandale" et le destructeur du somptueux temple de Saint-Lambert lui fut très sensible. Dans son autobiographie, il essaye de s'en disculper, comme il l'avait tenté, mais vainement, dans une brochure en réponse au Troubadour liégeois, de H. Delloye (9).

   Si, malgré les restaurations effectuées depuis, à bon nombre de nos monuments, tant d'édifices ou travaux d'art apparaissent défigurés, sont dépourvus d'armoiries, leurs actes de naissance, de bas-reliefs ou d'autres ornements artistiques, à Defrance revient la responsabilité d'avoir, le 24 septembre 1794, provoqué ces destructions, par la proposition ci-après, écrite entièrement de sa main :

   "Je demande qu'il soit arrêté que tous les signes féodaux et les armoiries, inscriptions féodales dans toute l'étendue du ci-devant pays de Liège, soient anéanties aux édifices publics, aux poteaux de juridiction, aux maisons religieuses, aux châteaux et maisons particulières, le tout sous l'inspection des municipaux des communes où ces signes sont existants, à peine d'être traités comme suspects.

   Quant à la démolition de la cathédrale, c'est sur la proposition de Lambert Bassenge, sans doute, qu'elle a été décrétée le 15 février 1793, par l'Administration générale provisoire du pays de Liège ; mais Defrance en faisait partie et il se prononça en faveur de cette motion. L'arrivée triomphante des armées impériales trois semaines plus tard, ne permit point alors de mettre la décision à exécution. Il fallut attendre la seconde invasion des troupes républicaines qui se produisit le 28 juillet 1794.

   A partir de ce moment, Defrance, "n'écoutant que ses rancunes politiques", comme s'exprime Adolphe Borgnet, se constitua le principal, on pourrait dire l'unique ordonnateur de la destruction du monument national. C'est lui qui, le 11 brumaire an III (1er novembre 1794) poussa l'Administration centrale provisoire à nommer "une commission prise dans son sein pour s'occuper d'un plan général sur la démolition entière de l'édifice de Saint-Lambert, trop longtemps", écrivit-il, "le repaire de nos oppresseurs". Il en fit partie. Seul, Defrance dirigea les opérations de destruction. Afin d'accomplir d'une façon plus assurée ce funeste dessein, il se fit placer, le 18 décembre suivant, à la tête du bureau des travaux publics de l'Administration centrale. Alors, il put triomphalement s'écrier : "Ce monument de l'orgueil et de l'intérêt va, j'espère, avec toutes ses appendices, rentrer bientôt dans le néant d'où il n'aurait jamais dû sortir".

   Tandis que l'ex-artiste préparait un plan complet et méthodique de renversement de l'édifice, les objets d'art et religieux, les plombs, le cuivre de la cathédrale devenaient la proie d'un affreux pillage avec sa coopération.

   En même temps qu'il assumait la lourde tâche de présider à la destruction de la cathédrale, il acceptait - nous citons encore Adolphe Borgnet - "la mission non moins triste de surveiller le transport à Paris de tous les objets d'art que réclamait le Comité d'instruction récemment établi par la Convention (10). Il s'était fait décerner le titre d'agent préposé pour la surveillance et le transport des objets d'art à Paris.

   L'administrateur Defrance y apporta une complaisance plus que coupable. Lui-même, dans le moment, ne s'en cachait pas en écrivant à Wailly le 20 Frimaire an III (10 décembre 1794)

   "Je vous dirai que je suis particulièrement chargé de la démolition de la cathédrale et que je n'ai voulu jusqu'à présent y employer aucun ouvrier, crainte que la multitude ne donne du retard.

   "Je désirerais que vous voulussiez faire écrire à l'ordonnateur Ferès, par un représentant du peuple, sur la nécessité de procurer tout ce qui est nécessaire pour l'expédition des monuments des arts".

   Ainsi Defrance se posait en auxiliaire zélé de ceux qui venaient confisquer nos trésors de sculpture et de peinture, pour en enrichir les collections de nos voisins du midi. Le 22 février 1887, le correspondant bruxellois du Journal de Liège flétrissait l'homme dont nous parlons.

   "Les œuvres d'art si nombreuses à Liège", écrivait-il, "furent pillées. Le peintre Defrance, qui arborait le bonnet phrygien, eut l'indignité de révéler aux républicains celles que cachaient avec soin vos anciennes familles ; on en enleva des quantités. Les superbes bois de Cognoulle, vendus si cher il y a deux ans à la salle Drouot, avaient été enlevés dans les mêmes conditions. Les tableaux de votre cathédrale, le Saint-Jean-Baptiste de votre Carlier, les Pères de l Eglise ont été à Paris, de même que les deux belles colonnes de porphyre qui soutiennent le jubé de Saint-Paul. On peut citer de nombreux exemples de ces vols (11).

  La tâche assumée par Defrance lui devint d'autant plus aisée à accomplir qu'il s'était fait nommer commissaire le 2 germinal an III (22 mars 1795) avec la charge de se rendre dans les maisons des émigrés et d'y faire le départ des objets d'art. Defrance avait de la sorte toutes facilités pour dénoncer aux agents républicains les oeuvres que d'autres administrateurs auraient désiré cacher pour les conserver chez nous.

   On ne saura probablement jamais la somme des richesses artistiques de notre principauté qui ont pris alors le chemin de la France. En floréal an III (avril 1795) notamment, Defrance écrivait au comité d'instruction publique à Paris :

   "Représentants, j'attendais depuis longtemps, avec impatience, le moment où je pourrais faire parvenir à la convention les monuments de science et d'art recueillis à Liège (12). Malheureusement, il était très difficile de se procurer les moyens de transport".

   En effet, comme l'ajoute Defrance, "un grand nombre de nos bateaux avaient été emmenés par l'ennemi, ceux qui restaient étaient presque tous employés au service de la République". D'autre part, pas moyen d'obtenir des chevaux pour cet usage. Leur nombre ne suffisait même plus, tant les réquisitions avaient été considérables pour le besoin des transports journaliers de l'armée. C'est évidemment grâce à ce défaut de moyens de transport qu'un plus grand nombre de nos œuvres artistiques n'ont point été volées.

   Les obstacles au libre envoi de nos chefs-d'œuvre en France contrariaient beaucoup les vues de Defrance. Il mit tout en action pour les vaincre. Defrance se montra plus acharné à nous dépouiller de nos joyaux que les agents de l'Etat français. A un moment donné, en 1795, le Conseil de gouvernement installé à Bruxelles, jugea que les Liégeois avaient été suffisamment spoliés et il en fit part à l'Administration centrale de Liège. Defrance protesta contre cet avis ; il voulait à tout prix continuer à déverser nos œuvres artistiques "dans le sein de la République" à Paris. Immédiatement, en sa qualité de chef du bureau des travaux, il adresse à l'administration liégeoise un rapport écrit de sa main, avec un projet d'arrêté qui, rédigé aussi par lui, fut adopté en séance du 28 brumaire an IV (19 novembre 1795). Il exigeait qu'on poursuivît l'envoi des monuments d'art liégeois au cœur de la France. Le motif invoqué à l'appui de cette conduite étrange était le nombre énorme de richesses artistiques déjà transmises à pareille destination.

   Toutes les œuvres d'art de la cathédrale n'arrivèrent pas en France, cela va sans dire. Ce qui n'avait pas été reconnu digne d'exportation fut ou dérobé ou mis à l'encan avec le mobilier et les vêtements sacerdotaux. Ainsi Defrance, après avoir aidé à profaner la tombe et les ossements de son ancien bienfaiteur, le prince Velbruck, livrera aux enchères son mausolée. Pour lui-même, il se réservera ouvertement tous les lambris du chœur de la cathédrale, moyennant la somme modeste de 265 livres, dont le paiement pouvait s'effectuer avec facilité.

   Emue cependant des "dévastations scandaleuses journalières qui se commettent dans le local de la ci-devant cathédrale", - ce sont les termes d'un arrêté du 18 fructidor an III (4 septembre 1795), adopté par l'administration centrale, celle-ci se décida à prendre des mesures pour achever la démolition du vénérable édifice. Cette question fut mise au concours sur la proposition de Defrance. Ce dernier n'éprouva pas de scrupule à participer à ce concours; il remporta un accessit. La devise choisie par lui ne devait laisser aucun doute sur le nom de l'auteur : "Le verrai-je anéanti ce monument de l'orgueil et de l'hypocrisie ? " Nul n'obtint le prix. Ce qu'on exécuta, c'est le programme conçu par cet administrateur longtemps avant l'examen de ce concours (13) .

   Il y eut plus. En juillet 1795, la démolition de la grande tour ayant été mise en adjudication, Defrance intervint avec les adjudicataires dans l'entreprise des travaux ; on vit cet administrateur prendre part à une entreprise pour en retirer un profit personnel. Lui-même en a fait l'aveu : "A présent", écrit-il, "que l'on me dise que nous avons gagné beaucoup d'argent, peu m'importe ; il eût été possible que cela fût, si le citoyen Gilbert (un des entrepreneurs) ne se fût pas trompé sur la valeur du bois, qui, en général, n'était bon qu'à brûler, étant vieux, pour la plupart, de cinq à six siècles". Cela n'empêche que quelques lignes plus loin, Defrance le déclare formellement : "Cette fois-ci je devins démolisseur avec quelque intérêt" (14).

   Personne, dans ces conditions, ne s'étonnera que Defrance ait été relevé de son poste de membre de l'Administration centrale par le corps électoral, trié pourtant sur le volet, aux élections du 1er germinal an V (21 mars 1797 (15)).  ce dont lui encore a dû convenir : "Le public souverain ne m'en a plus trouvé capable ou digne". A un autre passage de son autobiographie, il parle en ces termes de ses concitoyens : "N'ont-ils pas accueilli comme une vérité que je me suis, moi, exclusivement approprié le grand édifice de Saint-Lambert, et pas un Liégeois n'a dit : Cela n'est pas possible".

   Comment aurait-on cru à son innocence ? Ses anciens amis se montrèrent indignés de sa conduite. Dès le 5 mai 1797, J. R. de Chestret, le bourgmestre de 1789 et dont Defrance a produit le portrait, faisant une allusion directe, dans un mémoire, en signalant "ces hommes qui, sous le masque de patriotes s'étaient souillés de vols et de brigandages" et en s'honorant de n'être point de ceux "qui, au dernier retour des Français, étaient venus s'emparer du gouvernement pour vandaliser la cathédrale et notamment la tour dont on exploite encore les débris".

   De Chestret connaissait le point faible de Defrance, lorsque, dans le même document, il rappelait "des comptes qui pouvaient être demandés". Plusieurs fois, en effet, des comptes ont été réclamés vainement à l'administrateur par le ministre des finances, surtout ceux concernant la démolition de la cathédrale (16).

   Mal renseigné sur Defrance, cependant, le préfet Desmousseaux le nomma, par arrêté du 7 thermidor an VIII (26 juillet 1800), conseiller municipal de Liège ; mais la vérité finit, sans doute, par apparaître aux yeux de Desmousseaux qui, dès lors, dut chercher une occasion de revenir sur sa décision. Defrance remplissait depuis le 19 fructidor an V (5 sept. 1797), la charge de professeur de dessin à l'Ecole centrale. Un jour, prétextant un asthme, qui minait sa santé, il demanda qu'on lui adjoignît, en vue de le suppléer à l'école, "le citoyen Dewandre, statuaire". Le préfet se rendit à son désir par un arrêté du 11 frimaire an X (2 décembre 1801) ; mais, peu de temps après, il faisait envoyer au maire de Liège la lettre suivante qui, sous une forme indirecte, contenait bel et bien la révocation du conseiller municipal. Elle est datée du 6 ventôse an X (25 février 1802), et signée du secrétaire général de la préfecture :

   "Le préfet me charge, citoyen  maire, de vous transmettre, expédition d'un arrêté qui suspend le citoyen Defrance, membre du Conseil municipal de Liège. Le préfet désire que cet arrêté soit notifié de suite et que vous annonciez au citoyen Defrance qu'à raison de l'altération qu'éprouve sa santé, le préfet pense qu'il lui serait avantageux de se tenir éloigné des affaires publiques.  Gaillard."

   La santé ici n'était évidemment qu'un prétexte ; l'arrêté préfectoral n'en fait pas même mention ; il est conçu en cette phrase laconique :

   "Le citoyen Defrance, membre du Conseil municipal de la ville de Liège, est suspendu de ses fonctions.     Desmousseaux".

   On conçoit dès lors cette conclusion de la Biographie nationale :

 
 "Defrance fut voué au mépris et il acheva dans une obscurité profonde une carrière qui aurait pu être glorieuse, tandis qu'elle engendra l'amertume et la honte".

   Ce peintre est mort le 6 ventôse an XIII (25 février 1805). Il fut enterré à Huy dans le jardin de son ami Henkart (17). Vers 1861, les restes de Defrance ont été transférés au cimetière de Huy.
 



(1)  Nous
l'avons publiée, en 1906, dans le BSBL, sous le titre Auto biographie d'un peintre liégeois..

(2) La collection du chanoine Henri Hamal renfermait un recueil de quatre-vingt-deux dessins à la sanguine et à la pierre noire de Léon Defrance, deux groupes d'hommes, de femmes et d'enfants dessinés à la sépia. Ils sont dans la CUC, numéros 771-853. 
   Le Musée des Beaux-Arts de Liège, pour sa part, possède les tableaux suivants de Defrance : La partie de cartes ;  Intérieur d'une fonderie ; Portrait du peintre ; Intérieur d'une usine ; Le militaire en permission ; Le Christ à la colonne ; Visite à la manufacture de tabac (de son ami Henkart).
   Ces deux tableaux rangés parmi les meilleurs de Defrance, dépendaient de la succession de J.-J. Fabry, chef des "patriotes" en 1789, et ancien bourgmestre de Liège. Ils avaient été adjugés le 20 juin 1882, lors de la vente générale opérée par les héritiers Fabry, à Mme Veuve Ghinet-Zimmerman, antiquaire, à Liège, et rachetés, quelque temps après, par M. Cralle, fils.
   Le Musée d'Ansembourg, de son côté, étale de Léonard Defrance :
Femmes buvant le café. 

(3) Le 23 novembre 1923, un de ses tableaux, le Charlatan, a été vendu à Bruxelles au prix de 19,057 fr. (Art et Critique, 1921, p. 3).   

(4) Au mois de février 1921, la Ville a acquis trois oeuvres de Defrance, deux portraits du maître, peints par lui-même. L'un portant une dédicace de sa main, à son ami P.-J. Henkart, représente Defrance en costume d'atelier et dans un âge avance (1789). Une troisième toile décrit un intérieur de houillère, avec un cheval traînant une berlaine chargée de houille.
   Un portrait de Léonard Defrance, peint par lui-même, figure aussi dans le Figaro artistique du 20 novembre 1924. 

(5) Ad. Siret, dans la Biographie nationale, fait également ressortir que "Defrance, esprit exalté, nourrissait à l'égard du clergé une haine profonde et d'autant plus ingrate qu'il lui devait sa position". (T. VII, p. 228). 

(6) L'un de ces exemplaires, qui a fait l'objet d'une notice dans la Chronique archéologique (1906, p. 22), a été envoyé en don à la BUL, par le docteur Alexandre, ainsi qu'un curieux portrait, même genre, de Velbruck, signé "L. Defrance, delin., c. de Graillet, fec., E. Basset, direxit". 

(7) Voir sa reproduction dans l'article intéressant consacré à cet artiste par J. Vallery-Radot dans le Figaro artistique du 20 novembre 1924. Cet auteur juge ainsi l'artiste : "Sa trivialité, qui perce çà et là, à travers les lignes de ses Mémoires le portait à retracer par le pinceau des scènes familières dont il était le témoin, et qu'il avive souvent d'une intention polissonne".

(8) V. liste incomplète des objets d'art envoyés en France dans Daris, Hist. (1724-1852), t. III, p. 14. 

(9) La brochure est intitulée : Léonard Defrance peintre, au Troubadour liégeois (14 pages in-8°, sans date ni nom d'imprimeur). 

(10)  Hist. de la Révolution liégeoise, t. Il, p. 517.  

(11)  Son biographe de la Biographie nationale est pleinement d'accord avec ce correspondant: "Defrance", écrit-il, "désigna aux délégués du Comité du salut public de Paris les objets d'art qui existaient dans la principauté. Il mit à en faire le dépouillement un zèle infernal et s'acharna particulièrement aux églises, aux établissements religieux. C'est par millions que peuvent se chiffrer les pertes résultant des spoliations effectuées alors par nos ennemis". (T. VII, pp. 228-229). 

(12) Dans la minute, Defrance avait d'abord écrit  : "que j'ai pu recueillir dans la ville de Liège". 

(13) Les pièces mentionnées dans cette étude et relatives soit à la distraction des oeuvres artistiques liégeoises, soit à la destruction de l'antique basilique Saint Lambert, sont extraites des liasses des archives de l'Administration centrale et de la Préfecture, intitulées les unes Beaux-Arts, les autres Démolition de la Cathédrale Saint-Lambert. 

(14) Léonard Defrance au Troubadour liégeois, p. 11. 

(15) Déjà membre de l'Administration d'arrondissement, Defrance, après l'annexion officielle de notre pays à la France, fut nommé administrateur du département de l'ourthe par arrêté des représentants du peuple Perès et Portiez de l'Oise, en date du 27 brumaire an IV (18 nov. 1795), installé le 3 frimaire (24 nov.). et démis par le corps électoral, cessa ses fonctions le 28 prairial an V (16 juin 1797). (AC, r. 130). 

(16) D'amples renseignements sur ce sujet ont été donnés par nous dans Autobiographie d'un peintre liégeois, pp. 74 et s.
   L'historiographe de Defrance en la Biographie nationale dit de son côté :
  "
Un journal local, le Troubadour liégeois, avait violemment attaqué Defrance au sujet de la spoliation des églises, des musées et de la démolition de la cathédrale. Léonard (Defrance) essaya par une brochure de se justifier; malheureusement pour lui, ses actes publics et sa correspondance avec les délégués du Comité du salut public le condamnaient". (T. VII, p. 230). 

(17) Defrance s'était marié en 1765. Après la mort de son mari, la veuve continua d'habiter la partie du couvent des Minimes que Defrance avait achetée comme "bien national". 


 

 

 

01/10/2008