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Léonard Defrance,
autoportrait 1785 |
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Ad. Siret
Biographie nationale T. VII
publiée par l'Académie royale des sciences, des lettres et des Beaux-arts de
Belgique,
Bruxelles, 1897. |
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FRANCE (Léonard DE), artiste peintre, né
à Liège en 1735, mort en 1805.
Le véritable nom de ce peintre est Defrance. C'est par erreur
que les biographes donnèrent à son nom une particule qui ne doit pas y être.
Defrance manifesta de bonne heure des dispositions pour le dessin.
Ses parents chargés de famille (ils avaient onze enfants) le placèrent
d'abord chez un orfèvre, puis chez le peintre Coclers, qui se l'attacha par
contrat, pour un terme de sept ans. En 1753, il partit pour
Rome avec le peintre liégeois Ernotte. Les deux amis firent ce voyage à
pied; le trajet dura. six semaines, après quoi ils furent reçus à l'hospice
Lambert Darchis, ouvert à tous les Liégeois. Léonard, dénué de ressources,
se mit immédiatement au service d'un marchand de tableaux qui l'employa à
faire de nombreuses copies. En 1759, Defrance quitta Rome, visita
Naples, Florence, d'autres villes de l'Italie, puis repassa les Alpes et
vint s'établir pour quelque temps à Montpellier, où il se mit en mesure
d'assurer une existence qui, jusque-là s'était écoulée sans aucune
prévoyance. Le hasard le mit en rapport avec les dignitaires ecclésiastiques
du pays et il exécuta bon nombre de portraits qui. établirent sa réputation.
Mais Defrance était d'humeur difficile et changeante, la compagnie du haut
clergé de Montpellier lui déplut; i1 partit pour Toulouse, ensuite se rendit
à Paris, puis rentra à Liège en 1764, où il épousa sa cousine. La nécessité
dans laquelle il s'était trouvé de faire un peu de tout pour vivre, avait
assoupli son talent, mais avait peut-être étouffé son génie : pour lui, la
question d'art était devenue une affaire de métier. Il se mit à peindre des
portraits, des tableaux de genre, des fleurs, des fruits, des panneaux
décoratifs, des devants de cheminée. Bref il s'assimila tous les genres, s'y
fit remarquer, mais ne put, dans aucun, acquérir une véritable célébrité.
Les rapports affectueux qu'il eut avec Fassin relevèrent un instant sa verve
. il brilla dans les genres créés par Teniers et Wouwermans. Il avait étudié
en Hollande les petits maîtres de ce pays et il les imita, ce qui lui fut
facile; car la souplesse de son pinceau était extrême. Il revint à Paris, y
connut Fragonard, qu'il. avait déjà rencontré à Rome et qui l'aida à faire
ses affaires jusqu'au jour où, par un concours public, il obtint la place de
premier professeur de l'Académie à Liège, établissement fondé par le prince
de Velbruck et qui fut supprimé par la révolution, en 1789.
Defrance, esprit exalté, nourrissant, à l'égard du clergé (qui
occupait alors le pouvoir), une haine profonde et d'autant plus ingrate
qu'il lui devait sa position, Defrance revint à Paris aux premières rumeurs
de la révolution et se mit à la tête du parti républicain qui demandait la
réunion de la principauté à la France. Jusqu'alors tout lui souriait, mais,
au moment où il faisait procéder à la démolition de la citadelle de Liège,
l'armée française, défaite sur la Roer, laissait aux troupes impériales le
temps de rentrer dans la ville du prince-évêque et d'y rétablir son
autorité. Defrance se réfugia au plus vite à Paris avec ses fidèles, qu'il
abandonna bientôt; pour cause de mésintelligence, puis alla se cacher à
Charleville et ne revint à Liège qu'avec les Français en juillet 1794.
C'est ici que se place l'épisode qui a flétri pour toujours
l'artiste et le citoyen : Defrance désigna aux délégués du Comité de salut
publie de Paris les objets d'art qui existaient dans la principauté. Il mit
à en faire le dépouillement un zèle infernal et s'acharna particulièrement
aux églises, aux établissements religieux. C'est par millions que peuvent se
chiffrer les pertes résultant des spoliations effectuées, alors, par nos
ennemis. Comme si ce n'était pas assez de tant d'infamie, Defrance y mit le
comble en provoquant la démolition de la magnifique cathédrale de
Saint-Lambert et en se faisant, lui-même, l'adjudicataire d'une démolition
qui lui valut, de son propre aveu, un grand profit. Peu de temps après, les
Liégeois, revenus au calme de la raison, regrettèrent leurs chefs-d'œuvre
perdus, leur cathédrale anéantie. Defrance fut voué au mépris et il acheva
dans une obscurité profonde une carrière qui aurait pu être glorieuse,
tandis qu'elle engendra l'amertume et la honte. Notre artiste fut nommé,
quelques années plus tard, professeur à l'école centrale; il. mourut dans
l'exercice de ces fonctions et fut enterré à Huy, dans le jardin de son ami
Henkart.
L'œuvre de Defrance est variée : portraits, genre, intérieurs,
fleurs, fruits, décors, paysages, il a fait de tout, excepté de l'histoire
religieuse. On lui doit nombre de sujets licencieux qui ont été surtout
vendus à Paris. Nous ne connaissons aucun Musée public où on puisse
analyser son mérite; tout ce que nous pouvons en dire, c'est que beaucoup de
ses copies, d'après Terriers et d'autres maîtres, passent pour des originaux
et furent vendus comme tels à Liége, où, cependant, quelques personnes
possèdent de ses œuvres.
Comme littérateur, il a laissé des pamphlets anonymes où s'étale
avec crudité son rationalisme destructeur. Il a concouru pour des questions
posées par la Société d'Emulation et par l'Académie royale des sciences de
Paris. Celle-ci avait, entre autres, proposé la question suivante :
«
Rechercher les moyens par lesquels on
pourrait garantir les broyeurs de couleurs des maladies qui les attaquent
fréquemment et qui sont la suite de leur travail..
»
Le premier prix fut décerné ex aequo à Defrance
et à N.Pasquier, de l'Académie de peinture de Paris. Il a écrit aussi des
Réflexions sur le dessin et un mémoire sur la nécessité d'établir une
académie à Liège.
Un journal local : le Troubadour liégeois, l'avait
violemment attaqué au sujet de la spoliation des églises, des musées, et de
la démolition de la cathédrale. Léonard essaya par une brochure de se
justifier ; malheureusement pour lui ses actes publics et sa correspondance
avec les délégués du Comité du salut publie le condamnaient.
Defrance n'eut pas de manière individuelle : il s'assimilait tout
ce qui lui plaisait. Pendant son voyage eu Hollande il s'habitua à esquisser
seulement ses tableaux; cette action incomplète, hâtive fut recherchée et,
dès lors, il la conserva. Il devint l'apôtre de l'à-peu-près en peinture,
sans se douter qu'il répandait la semence qui, devait, cinquante ans après
lui, germer et se répandre momentanément. |
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Théodore Gobert
Liège à travers les
âges : les rues de Liège.
Editions Culture et Civilisation, pp. et
suiv. : |
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Léonard
Defrance, qui vit le jour à Liège le 5 novembre 1735, est l'un
des rares peintres liégeois, si pas l'unique dont une autobiographie
soit parvenue jusqu'à nous (1) . Ainsi est-on abondamment renseigné
sur les principales phases de la vie du personnage.
Placé à
l'âge de dix ans chez le peintre J. B. Coclers, pour y recevoir les
premiers éléments de l'art, il ne quitta son maître qu'à l'âge de
dix-sept ans.
La
majorité des peintres ou sculpteurs de notre région se rendaient en
Italie pour s'y perfectionner dans leurs études artistiques. Defrance
aussi, nonobstant les faibles ressources de la famille, partit
courageusement en 1753 pour Rome, où cinq ans durant, il travailla
spécialement dans l'atelier de Laurent Pêcheux. En quittant Rome,
Defrance passa par Naples, puis abandonna l'Italie en 1759, s'arrêta
forcément dans quelques villes de France, principalement à Paris, d'où
il revint au sol natal en 1763.
A Ferney,
lors de sa visite à Voltaire, il peignit un tableau : Voltaire
causant avec des paysans, qui figure maintenant au musée de Nantes
sous le n° 807.
De la
partie de son autobiographie sur son long séjour à l'étranger, se
dégage ce fait patent. Déjà, dans ses études, le jeune Léonard n'était
point mû par un véritable amour de l'art. Animé par une vaine gloriole
il visait uniquement, selon son affirmation écrite, à ne pas être
dépassé par ses compagnons. Etait-il en présence des œuvres de
Raphaël ou d'autres illustres princes du pinceau, son âme d'artiste
demeurait. insensible, elle n'éprouvait aucune admiration. Ne déclare-t-il
pas catégoriquement n'y avoir rien découvert de beau ? Ce qui justifie
cette réflexion de Jules Helbig : "En développant son talent, Defrance
ne se préoccupa jamais de la pensée de l'épurer et de le rendre plus
élevé". Defrance lui-même qualifiait son esprit de "matériel et
grossier".
On ne
peut déduire de là qu'il ne s'est point signalé avantageusement dans
l'art pictural. Nombre de ses œuvres - et celles-ci sont nombreuses (2) - se trouvent marquées au coin, d'un réel cachet artistique et
continuent d'être très hautement appréciées (3).
Il
faut admirer souvent la coloration vive, l'aisance, la justesse, le
naturel dans la plupart de ses scènes de genre et de ses portraits.
Elles n'en font pas moins regretter, dans leur ensemble, l'absence
absolue d'idées élevées chez l'auteur.
Ce défaut
capital pour un artiste n'était aucunement racheté par un caractère
franc, ouvert, énergique. On peut en juger par le portrait peint
conservé au Musée archéologique, portrait pris au déclin de la vie de
Léonard (4) .
Dans des
cœurs de cette trempe, l'ingratitude germe en toute liberté. Ainsi en
fut-il chez Defrance. Bien que petit-fils d'un abbé apostat, le jeune
artiste, sur la recommandation de l'archidiacre de Trappé, parvint à
se faire loger, sustenter pour bonne part, cinq années durant, à Rome,
avec les revenus de la fondation pieuse de Lambert D'Archis. Par la
communication d'un jeune libertin, à l'en croire, il eut l'occasion de
lire un ouvrage de philosophie voltairienne. C'en fut assez pour que
Defrance qui jusqu'alors était demeuré - prétend-il - fidèle à sa foi,
devînt désormais et jusqu'à la fin de sa vie, l'un des plus acharnés
pourfendeurs de cette foi, l'un des plus véhéments ennemis de ses
défenseurs (5) .
Sa haine
pour tous ceux qui professaient ses anciennes doctrines spiritualistes
ne l'empêcha en rien de profiter de leurs bienfaits et de leurs
générosités à son égard, ni même de vivre à leurs dépens. C'est là ce
qui peut-être frappe le plus dans son autobiographie : à partir de son
séjour à Rome, l'artiste liégeois a été d'une façon constante,
encouragé, favorisé, hébergé, nourri, à l'occasion secouru dans la
maladie par des gens d'église. Pendant les dernières années de sa vie,
il tirera encore profit des établissements monastiques, qu'il aura
contribué grandement à spolier.
Qu'on le
suive à son départ du religieux hospice liégeois de Rome. Il arrive
dénué de ressources à Montpellier. Qui va le sauver ? Un chanoine, en
lui fournissant tous les objets nécessaires à son travail, en lui
obtenant une série d'ouvrages très rémunérateurs, en l'accueillant à
sa table des mois durant, alors que la conduite privée de l'artiste, à
Montpellier même, eût dû faire un devoir à ce dernier de s'en écarter.
Plus
loin, il rencontre l'évêque de Castres, Mgr Baral, qui lui commande
son portrait, celui de son frère le grand vicaire et d'autres encore,
plus de nombreux tableaux pour les églises de son évêché.
"J'acceptai", déclare Defrance ; et pendant huit mois, il trouve chez
ce prélat encore, avec une hospitalité généreuse et cordiale, une
occupation très lucrative, sans qu'il émette un mot de gratitude pour
son bienfaiteur.
A
Toulouse, un prélat, de nouveau, Mgr de Berthier, abbé commendataire
de Saint-Séver, le comble d'attention, l'admet également à sa table,
lui réserve un appartement, voire un atelier, dans son propre hôtel,
en même temps que de précieuses commandes de tableaux, notamment pour
la chapelle d'un couvent. Entretemps, par l'intermédiaire du même
abbé, Mgr de Choiseul, archevêque d'Albi, puis de Cambrai, le chargea
à son tour de fructueuses commandes de portraits.
Malgré
les faveurs multiples dont il jouit en France, par ces puissantes
influences "cléricales", la nostalgie s'empara de l'artiste liégeois,
et, de Toulouse il revint à Liège, non en 1772, comme on l'a écrit,
mais en 1763.
Aussitôt
rentré sur le sol natal, Defrance va se recommander à l'archidiacre de
Trappé, lequel lui manifesta des sentiments aussi bienveillants que
jadis. Il le mit en rapport avec des familles seigneuriales, avec la
famille d'Oultremont notamment, dont un des membres devait régner sur
la principauté. Ainsi l'artiste eut-il à faire le portrait de Charles
d'Oultremont en grandeur naturelle. Il le traça également sur petit
format, en gravure dite à la sanguine, à l'imitation de Gilles
Demarteau. On n'en connaît que deux exemplaires (6)
. La suscription porte que cette représentation a été composée, peinte
et gravée par L. Defrance. Ni l'un ni l'autre ne constituaient des
chefs d'œuvre. L'artiste ne recueillit pas grand succès en ce genre.
Par suite, pour subsister, son mode de vie ne lui ayant point permis
d'économiser sur ses abondants revenus, il dut se faire décorateur de
salons, quoiqu'il s'adonnât à d'autres genres de peinture. Il débitait
ses toiles à n'importe quel prix. N'en arriva-t-il pas à se
transformer en peintre d'enseignes d'auberge ?
Des mains
épiscopales encore, il obtint en 1778, après y avoir été nommé
professeur, le poste de directeur de l'académie des beaux-arts que
Velbruck avait fondée avec une portion des revenus des Jésuites
wallons supprimés en 1773. De leur côté, les Jésuites anglais
sécularisés l'admirent comme professeur de dessin au pensionnat réputé
qu'ils continuaient de diriger sous le nom
Académie anglaise.
Cependant,
Defrance avait noué des relations avec un artiste liégeois rentré
depuis peu dans la capitale, le peintre Fassin. Ce dernier initia son
ami à un genre particulier de peinture et l'emmena avec lui dans un
voyage en Hollande. Defrance s'appliqua promptement à l'étude des
écoles flamande et hollandaise. Il se transporta ensuite à Paris, muni
de quelques-uns de ses nouveaux tableaux, au moyen desquels il
s'aboucha avec Fragonard. Celui-ci se faisait une spécialité de
produire des scènes très risquées. Defrance le dépassa dans la voie
licencieuse. Il se complut à retracer à Liège, dans une série de
petits tableaux qu'il expédiait souvent à Paris, les mœurs dissolues
du temps, après les avoir émaillées de traits satiriques et méchants
contre les moines et l'esprit religieux. Qui ne connaît son tableau
intitulé Suppression des couvents par Joseph II en 1782 et
gravé ensuite par Guttenberg en 1786, et cet autre tableau produit en
1791, sous le titre Liberté
rendue aux Ordres monastiques (7).
Bref, il mérita la qualification que l'avocat et historien Henoul se
complut à lui décerner en 1811 pour glorifier sa mémoire, il devint le
"peintre des philosophes" de ce temps de luxure et
d'incrédulité.
L'ardent Defrance crut
devoir se lancer dans les lettres, bien que nullement préparé. Il
conquit en 1789, de concert avec un Parisien, le prix mis au concours
par l'Académie des Sciences de Paris, deux ans auparavant. Il
s'agissait d'exposer "les moyens par lesquels on pourrait garantir les
broyeurs de couleurs des maladies qui les attaquent et qui sont la
suite de leur travail".
Son ambition ne se
borna pas à des travaux aussi utiles, aussi profitables à l'humanité!
Il se mit à travailler de la plume énergiquement, mais parfois sous le
voile de l'anonyme, au renversement du régime princier liégeois.
La révolution rêvée par
lui triompha le 18 août 1789. Dès lors, Defrance abandonne décidément
pinceau et palette pour remplir un rôle politique en vue sous l'ère
nouvelle. Il dut en subir les conséquences. Par deux fois, les troupes
impériales firent rentrer le prince au pays. Par deux fois Defrance
s'empressa de se soustraire à des représailles éventuelles en se
rendant à Paris. Là il ne put vivre en harmonie avec ses compagnons
d'émigration et dut chercher un abri dans une autre région de la
France. A deux reprises, les troupes républicaines s'emparèrent de
notre pays. L'ancien peintre les y suivit pour se livrer à des actes
qui feront flétrir à jamais son nom dans les annales de notre patrie.
L'histoire liégeoise lui
reproche d'avoir été l'un de ceux qui s'attachèrent avec le plus
d'opiniâtreté à supprimer notre indépendance nationale.
Defrance ne se lavera pas
davantage, devant la postérité, d'avoir, autant que possible, et
contre la volonté de nombre de ses amis politiques, livré à l'étranger
nos principales richesses artistiques (8)
, d'avoir, en outre, anéanti sur notre sol même maints monuments de
l'art, gages sacrés du patrimoine de nos aïeux. Il escomptait la
disparition de la splendide basilique Saint-Jacques, comme de
l'antique collégiale Saint-Denis.
L'accusation d'être "un
vandale" et le destructeur du somptueux temple de Saint-Lambert lui
fut très sensible. Dans son autobiographie, il essaye de s'en
disculper, comme il l'avait tenté, mais vainement, dans une brochure
en réponse au Troubadour liégeois, de H. Delloye (9).
Si, malgré les
restaurations effectuées depuis, à bon nombre de nos monuments, tant
d'édifices ou travaux d'art apparaissent défigurés, sont dépourvus
d'armoiries, leurs actes de naissance, de bas-reliefs ou d'autres
ornements artistiques, à Defrance revient la responsabilité d'avoir,
le 24 septembre 1794, provoqué ces destructions, par la proposition
ci-après, écrite entièrement de sa main :
"Je demande qu'il soit
arrêté que tous les signes féodaux et les armoiries, inscriptions
féodales dans toute l'étendue du ci-devant pays de Liège, soient
anéanties aux édifices publics, aux poteaux de juridiction, aux
maisons religieuses, aux châteaux et maisons particulières, le tout
sous l'inspection des municipaux des communes où ces signes sont
existants, à peine d'être traités comme suspects.
Quant à la démolition de
la cathédrale, c'est sur la proposition de Lambert Bassenge, sans
doute, qu'elle a été décrétée le 15 février 1793, par l'Administration
générale provisoire du pays de Liège ; mais Defrance en faisait partie
et il se prononça en faveur de cette motion. L'arrivée triomphante des
armées impériales trois semaines plus tard, ne permit point alors de
mettre la décision à exécution. Il fallut attendre la seconde invasion
des troupes républicaines qui se produisit le 28 juillet 1794.
A partir de ce moment,
Defrance, "n'écoutant que ses rancunes politiques", comme s'exprime
Adolphe Borgnet, se constitua le principal, on pourrait dire l'unique
ordonnateur de la destruction du monument national. C'est lui qui, le
11 brumaire an III (1er novembre 1794) poussa l'Administration
centrale provisoire à nommer "une commission prise dans son sein pour
s'occuper d'un plan général sur la démolition entière de l'édifice de
Saint-Lambert, trop longtemps", écrivit-il, "le repaire de nos
oppresseurs". Il en fit partie. Seul, Defrance dirigea les opérations
de destruction. Afin d'accomplir d'une façon plus assurée ce funeste
dessein, il se fit placer, le 18 décembre suivant, à la tête du bureau
des travaux publics de l'Administration centrale. Alors, il put
triomphalement s'écrier : "Ce monument de l'orgueil et de l'intérêt
va, j'espère, avec toutes ses appendices, rentrer bientôt dans le
néant d'où il n'aurait jamais dû sortir".
Tandis que l'ex-artiste
préparait un plan complet et méthodique de renversement de l'édifice,
les objets d'art et religieux, les plombs, le cuivre de la cathédrale
devenaient la proie d'un affreux pillage avec sa coopération.
En même temps qu'il
assumait la lourde tâche de présider à la destruction de la
cathédrale, il acceptait - nous citons encore Adolphe Borgnet - "la
mission non moins triste de surveiller le transport à Paris de tous
les objets d'art que réclamait le Comité d'instruction récemment
établi par la Convention (10). Il s'était fait décerner le titre d'agent
préposé pour la surveillance et le transport des objets d'art à Paris.
L'administrateur Defrance
y apporta une complaisance plus que coupable. Lui-même, dans le
moment, ne s'en cachait pas en écrivant à Wailly le 20 Frimaire an
III (10 décembre 1794)
"Je vous dirai que je
suis particulièrement chargé de la démolition de la cathédrale et que
je n'ai voulu jusqu'à présent y employer aucun ouvrier, crainte que la
multitude ne donne du retard.
"Je désirerais que vous
voulussiez faire écrire à l'ordonnateur Ferès, par un représentant du
peuple, sur la nécessité de procurer tout ce qui est nécessaire pour
l'expédition des monuments des arts".
Ainsi Defrance se posait
en auxiliaire zélé de ceux qui venaient confisquer nos trésors de
sculpture et de peinture, pour en enrichir les collections de nos
voisins du midi. Le 22 février 1887, le correspondant bruxellois du
Journal de Liège flétrissait l'homme dont nous parlons.
"Les
œuvres d'art si
nombreuses à Liège", écrivait-il, "furent pillées. Le peintre Defrance,
qui arborait le bonnet phrygien, eut l'indignité de révéler aux
républicains celles que cachaient avec soin vos anciennes familles ; on
en enleva des quantités. Les superbes bois de Cognoulle, vendus si
cher il y a deux ans à la salle Drouot, avaient été enlevés dans les
mêmes conditions. Les tableaux de votre cathédrale, le
Saint-Jean-Baptiste de votre Carlier, les Pères de l Eglise
ont été à Paris, de même que les deux belles colonnes de porphyre qui
soutiennent le jubé de Saint-Paul. On peut citer de nombreux exemples
de ces vols (11).
La tâche assumée par Defrance
lui devint d'autant plus aisée à accomplir qu'il s'était fait nommer
commissaire le 2 germinal an III (22 mars 1795) avec la charge
de se rendre dans les maisons des émigrés et d'y faire le départ des
objets d'art. Defrance avait de la sorte toutes facilités pour
dénoncer aux agents républicains les oeuvres que d'autres
administrateurs auraient désiré cacher pour les conserver chez nous.
On ne saura probablement
jamais la somme des richesses artistiques de notre principauté qui ont
pris alors le chemin de la France. En floréal an III (avril
1795) notamment, Defrance écrivait au comité d'instruction publique à
Paris :
"Représentants,
j'attendais depuis longtemps, avec impatience, le moment où je
pourrais faire parvenir à la convention les monuments de science et
d'art recueillis à Liège (12). Malheureusement, il était très
difficile de se procurer les moyens de transport".
En effet, comme l'ajoute
Defrance, "un grand nombre de nos bateaux avaient été emmenés par
l'ennemi, ceux qui restaient étaient presque tous employés au service
de la République". D'autre part, pas moyen d'obtenir des chevaux pour
cet usage. Leur nombre ne suffisait même plus, tant les réquisitions
avaient été considérables pour le besoin des transports journaliers de
l'armée. C'est évidemment grâce à ce défaut de moyens de transport
qu'un plus grand nombre de nos œuvres artistiques n'ont point été
volées.
Les obstacles au libre
envoi de nos chefs-d'œuvre en France contrariaient beaucoup les vues
de Defrance. Il mit tout en action pour les vaincre. Defrance se
montra plus acharné à nous dépouiller de nos joyaux que les agents de
l'Etat français. A un moment donné, en 1795, le Conseil de
gouvernement installé à Bruxelles, jugea que les Liégeois avaient été
suffisamment spoliés et il en fit part à l'Administration centrale de
Liège. Defrance protesta contre cet avis ; il voulait à tout prix
continuer à déverser nos œuvres artistiques "dans le sein de la
République" à Paris. Immédiatement, en sa qualité de chef du bureau
des travaux, il adresse à l'administration liégeoise un rapport écrit
de sa main, avec un projet d'arrêté qui, rédigé aussi par lui, fut
adopté en séance du 28 brumaire an IV (19 novembre 1795). Il
exigeait qu'on poursuivît l'envoi des monuments d'art liégeois au
cœur de la France. Le motif invoqué à l'appui de cette conduite
étrange était le nombre énorme de richesses artistiques déjà
transmises à pareille destination.
Toutes les
œuvres d'art
de la cathédrale n'arrivèrent pas en France, cela va sans dire. Ce qui
n'avait pas été reconnu digne d'exportation fut ou dérobé ou mis à
l'encan avec le mobilier et les vêtements sacerdotaux. Ainsi Defrance,
après avoir aidé à profaner la tombe et les ossements de son ancien
bienfaiteur, le prince Velbruck, livrera aux enchères son mausolée.
Pour lui-même, il se réservera ouvertement tous les lambris du chœur
de la cathédrale, moyennant la somme modeste de 265 livres, dont le
paiement pouvait s'effectuer avec facilité.
Emue cependant des
"dévastations scandaleuses journalières qui se commettent dans le
local de la ci-devant cathédrale", - ce sont les termes d'un arrêté du
18 fructidor an III (4 septembre 1795), adopté par
l'administration centrale, celle-ci se décida à prendre des mesures
pour achever la démolition du vénérable édifice. Cette question fut
mise au concours sur la proposition de Defrance. Ce dernier n'éprouva
pas de scrupule à participer à ce concours; il remporta un accessit.
La devise choisie par lui ne devait laisser aucun doute sur le nom de
l'auteur : "Le verrai-je anéanti ce monument de l'orgueil et de
l'hypocrisie ? " Nul n'obtint le prix. Ce qu'on exécuta, c'est le
programme conçu par cet administrateur longtemps avant l'examen de ce
concours (13) .
Il y eut plus. En juillet 1795,
la démolition de la grande tour ayant été mise en adjudication,
Defrance intervint avec les adjudicataires dans l'entreprise des
travaux ; on vit cet administrateur prendre part à une entreprise pour
en retirer un profit personnel. Lui-même en a fait l'aveu : "A
présent", écrit-il, "que l'on me dise que nous avons gagné beaucoup
d'argent, peu m'importe ; il eût été possible que cela fût, si le
citoyen Gilbert (un des entrepreneurs) ne se fût pas trompé sur la
valeur du bois, qui, en général, n'était bon qu'à brûler, étant vieux,
pour la plupart, de cinq à six siècles". Cela n'empêche que quelques
lignes plus loin, Defrance le déclare formellement : "Cette fois-ci je
devins démolisseur avec quelque intérêt" (14).
Personne, dans ces
conditions, ne s'étonnera que Defrance ait été relevé de son poste de
membre de l'Administration centrale par le corps électoral, trié
pourtant sur le volet, aux élections du 1er germinal an V (21
mars 1797 (15)). ce dont lui encore a
dû convenir : "Le public souverain ne m'en a plus trouvé capable ou
digne". A un autre passage de son autobiographie, il parle en ces
termes de ses concitoyens : "N'ont-ils pas accueilli comme une vérité
que je me suis, moi, exclusivement approprié le grand édifice de
Saint-Lambert, et pas un Liégeois n'a dit : Cela n'est pas possible".
Comment aurait-on cru à
son innocence ? Ses anciens amis se montrèrent indignés de sa conduite.
Dès le 5 mai 1797, J. R. de Chestret, le bourgmestre de 1789 et dont
Defrance a produit le portrait, faisant une allusion directe, dans un
mémoire, en signalant "ces hommes qui, sous le masque de patriotes
s'étaient souillés de vols et de brigandages" et en s'honorant de
n'être point de ceux "qui, au dernier retour des Français, étaient
venus s'emparer du gouvernement pour vandaliser la cathédrale et
notamment la tour dont on exploite encore les débris".
De Chestret connaissait
le point faible de Defrance, lorsque, dans le même document, il
rappelait "des comptes qui pouvaient être demandés". Plusieurs fois,
en effet, des comptes ont été réclamés vainement à l'administrateur
par le ministre des finances, surtout ceux concernant la démolition de
la cathédrale (16).
Mal renseigné sur Defrance, cependant, le préfet
Desmousseaux le nomma, par arrêté du 7 thermidor an VIII (26
juillet 1800), conseiller municipal de Liège ; mais la vérité finit,
sans doute, par apparaître aux yeux de Desmousseaux qui, dès lors, dut
chercher une occasion de revenir sur sa décision. Defrance remplissait
depuis le 19 fructidor an V (5 sept. 1797), la charge de
professeur de dessin à l'Ecole centrale. Un jour, prétextant un
asthme, qui minait sa santé, il demanda qu'on lui adjoignît, en vue de
le suppléer à l'école, "le citoyen Dewandre, statuaire". Le préfet se
rendit à son désir par un arrêté du 11 frimaire an X (2
décembre 1801) ; mais, peu de temps après, il faisait envoyer au maire
de Liège la lettre suivante qui, sous une forme indirecte, contenait
bel et bien la révocation du conseiller municipal. Elle est datée du 6
ventôse an X (25 février 1802), et signée du secrétaire général
de la préfecture :
"Le préfet me charge,
citoyen maire, de vous transmettre, expédition d'un arrêté qui
suspend le citoyen Defrance, membre du Conseil municipal de Liège. Le
préfet désire que cet arrêté soit notifié de suite et que vous
annonciez au citoyen Defrance qu'à raison de l'altération qu'éprouve
sa santé, le préfet pense qu'il lui serait avantageux
de se tenir éloigné des affaires
publiques.
Gaillard."
La santé ici n'était évidemment qu'un prétexte ; l'arrêté préfectoral
n'en fait pas même mention ; il est conçu en
cette phrase laconique :
"Le citoyen Defrance, membre du
Conseil municipal de la ville de Liège, est suspendu de ses fonctions. Desmousseaux".
On
conçoit dès lors cette conclusion de la
Biographie nationale :
"Defrance fut voué au mépris et il
acheva dans une obscurité profonde une carrière qui aurait pu être
glorieuse, tandis qu'elle engendra l'amertume et la honte".
Ce peintre est mort le 6 ventôse an XIII
(25 février 1805). Il fut enterré à Huy dans le jardin de son ami
Henkart (17). Vers 1861, les restes de Defrance
ont été transférés au cimetière de Huy.
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(1)
Nous l'avons publiée, en 1906,
dans le BSBL, sous le titre
Auto biographie d'un peintre
liégeois..

(2)
La collection du chanoine Henri
Hamal renfermait un recueil de quatre-vingt-deux dessins à la sanguine
et à la pierre noire de Léon Defrance, deux groupes d'hommes, de
femmes et d'enfants dessinés à la sépia. Ils sont dans la
CUC,
numéros
771-853.
Le Musée des
Beaux-Arts de Liège, pour sa part, possède les tableaux suivants de
Defrance : La partie de cartes ; Intérieur d'une fonderie ; Portrait
du peintre ; Intérieur d'une usine ; Le militaire en permission ; Le
Christ à la colonne ; Visite à la manufacture de tabac (de son ami
Henkart).
Ces deux tableaux rangés
parmi les meilleurs de Defrance, dépendaient de la succession de J.-J.
Fabry, chef des "patriotes" en 1789, et ancien bourgmestre
de Liège. Ils avaient été adjugés le 20 juin 1882,
lors de la vente générale opérée par les héritiers Fabry, à Mme
Veuve Ghinet-Zimmerman, antiquaire, à Liège, et rachetés, quelque
temps après, par M. Cralle, fils.
Le Musée d'Ansembourg,
de son côté, étale de Léonard Defrance :
Femmes buvant le café.

(3)
Le 23 novembre 1923, un
de ses tableaux, le Charlatan, a été vendu à Bruxelles au prix
de 19,057 fr.
(Art et Critique,
1921, p. 3).
(4)
Au mois
de février 1921, la Ville a acquis trois oeuvres de Defrance,
deux portraits du maître, peints par lui-même. L'un portant une
dédicace de sa main, à son ami P.-J. Henkart, représente Defrance en
costume d'atelier et dans un âge avance (1789). Une troisième
toile décrit un intérieur de houillère, avec un cheval traînant une
berlaine chargée de houille.
Un portrait de Léonard Defrance, peint par lui-même, figure aussi
dans le Figaro artistique du 20 novembre 1924.
(5)
Ad. Siret, dans
la Biographie nationale, fait également ressortir que "Defrance,
esprit exalté, nourrissait à l'égard du clergé une haine profonde et
d'autant plus ingrate qu'il lui devait sa position". (T.
VII, p. 228).

(6)
L'un de ces exemplaires, qui a fait l'objet d'une notice dans la
Chronique archéologique (1906, p. 22), a été envoyé en don à la
BUL, par le docteur Alexandre, ainsi qu'un curieux portrait, même
genre, de Velbruck, signé "L. Defrance, delin., c. de Graillet,
fec., E. Basset,
direxit".

(7)
Voir sa reproduction dans l'article intéressant consacré à cet
artiste par J. Vallery-Radot dans le Figaro artistique du 20
novembre 1924. Cet auteur juge ainsi l'artiste : "Sa trivialité, qui
perce çà et là, à travers les lignes de ses Mémoires le portait à
retracer par le pinceau des scènes familières dont il était le témoin,
et qu'il avive souvent d'une intention polissonne".

(8) V. liste incomplète des objets d'art envoyés en
France dans Daris, Hist. (1724-1852), t. III, p. 14.

(9)
La brochure est intitulée : Léonard Defrance peintre, au Troubadour
liégeois (14 pages in-8°, sans date ni nom d'imprimeur).

(10) Hist.
de la Révolution liégeoise,
t. Il, p. 517.
 (11)
Son biographe de la Biographie nationale
est pleinement d'accord avec ce correspondant: "Defrance",
écrit-il, "désigna aux délégués du Comité du salut public de Paris les
objets d'art qui existaient dans la principauté. Il mit à en faire le
dépouillement un zèle infernal et s'acharna particulièrement aux
églises, aux établissements religieux. C'est par millions que peuvent
se chiffrer les pertes résultant des spoliations effectuées alors par
nos ennemis". (T. VII, pp. 228-229).

(12) Dans la minute, Defrance avait
d'abord écrit : "que j'ai pu recueillir dans la ville de
Liège".

(13) Les pièces mentionnées dans cette
étude et relatives soit à la distraction des oeuvres artistiques
liégeoises, soit à la destruction de l'antique basilique Saint Lambert,
sont extraites des liasses des archives de l'Administration centrale et
de la Préfecture, intitulées les unes Beaux-Arts, les autres
Démolition de la Cathédrale Saint-Lambert.

(14) Léonard Defrance au Troubadour
liégeois, p. 11.

(15) Déjà membre de l'Administration
d'arrondissement, Defrance, après l'annexion officielle de notre pays
à la France, fut nommé administrateur du département de l'ourthe par
arrêté des représentants du peuple Perès et Portiez de l'Oise, en date
du 27 brumaire an IV (18 nov. 1795), installé le 3 frimaire
(24 nov.). et démis par le corps électoral, cessa ses fonctions le 28
prairial an V (16 juin 1797). (AC, r. 130).

(16) D'amples renseignements sur ce
sujet ont été donnés par nous dans Autobiographie d'un peintre
liégeois, pp. 74 et s.
L'historiographe de Defrance en la
Biographie nationale dit de son côté :
"Un journal local, le Troubadour
liégeois, avait violemment attaqué Defrance au sujet de la spoliation
des églises, des musées et de la démolition de la cathédrale. Léonard
(Defrance) essaya par une brochure de se justifier; malheureusement
pour lui, ses actes publics et sa correspondance avec les délégués du
Comité du salut public le condamnaient". (T. VII, p. 230).

(17) Defrance s'était marié en 1765. Après la mort de son mari,
la veuve continua d'habiter la partie du couvent des Minimes que
Defrance avait achetée comme "bien national".

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Jules Helbig
La
peinture au pays de Liège et sur les bords de la Meuse.
Liège, Imprimerie liégeoise Henri Poncelet, 1903, pp. 460 et suiv.
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LEONARD DEFRANCE |
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Léonard
Defrance a eu soin de transmettre à la postérité son image physique par une
série de portraits peints aux différentes époques de sa vie ; en même temps
que cette effigie corporelle, il a voulu aussi se peindre par la plume, et,
de tous les artistes que nous avons étudiés, il n'en est aucun dont on
puisse donner une biographie plus documentée, plus précise dans les détails.
L'autobiographie que Defrance nous a laissée n'a pas été livrée à
l'impression ; elle ne pouvait guère l'être, mais de larges extraits en ont
passé dans la vie de l'artiste imprimée dans la Biographie liégeoise
du comte de Becdelièvre (1) où elle figure comme ayant été
« communiquée »,
ce qui semble indiquer que l'éditeur n'en accepte pas la responsabilité.
Il eut mieux valu sans doute pour Defrance
que son mémoire demeurât ignoré. Comme il ne l'a pas été nous sommes obligé à notre tour d'y
faire des emprunts que nous chercherons à rendre aussi réservés que
possible. Dans cet écrit on trouve en effet de trop nombreux passages qui
rappellent le cynisme des Confessions de Jean-Jacques Rousseau, sans
avoir rien de commun avec le style de l'auteur d'Émile. Nous chercherons à
les utiliser en conciliant la vérité avec le respect dû au lecteur. Voici,
dès le début ce que Defrance fait connaître de ses ascendants, et les
renseignements qu'il donne sur son grand-père paternel et sur son père :
« Monsieur Jean-Charles Defrance était un petit abbé
qui devait vivre de son patrimoine ; selon la tradition celui-ci s'élevait à
la somme de 1,400 à 1,500 florins. Le sort en décida autrement : Dans une
course qu'il fit à Bombay, à trois quarts de lieue de Visé, une jeune fille
le séduisit par ses charmes. Oubliant sa vocation ecclésiastique, il
l'épousa, et de cette union naquirent douze enfants : cinq garçons et sept
filles qui à la mort de la mère étaient tous en vie.
» C'est de l'un d'eux que je suis issu, continue Defrance.
Il s'appelait comme son père, Jean-Charles. »
« Les désordres de l'abbé
défroqué ayant réduit la famille à la misère, son fils quitta le toit
paternel à l'âge de 12 ans. Il se rendit d'abord en Allemagne où il devint
successivement valet de ferme, marmiton, cuisinier et enfin tailleur. Il
continua ses voyages et après avoir parcouru en ces différentes qualités
l'Italie et la France, il revint à Liége où il épousa Marie-Agnès Clermont. »
Jean-Charles Defrance, père du peintre, eut onze enfants
dont Léonard était le second.
A l'âge de dix ans on le confiat au peintre
J-B. Coclers, afin de lui enseigner un peu de dessin ; en même temps il
fréquenta l'atelier d'un orfèvre ou argentier, son père le destinant à cet
état. Cependant Coclers ayant reconnu à son élève des
aptitudes pour la peinture, il engagea le père à laisser le jeune Léonard
quelque temps sous sa discipline. Après neuf mois d'épreuve, celui-ci prit
l'engagement de rester sept ans en apprentissage auprès du maître. Ce temps
fut employé à dessiner, à broyer des couleurs et à préparer des toiles pour
la peinture. L'élève y acquit aussi quelques notions de littérature, Coclers
se faisant lire par ses disciples pendant son travail les Métamorphoses
d'Ovide, la Bible et les Evangiles. Quant au dessin et à la peinture,
Defrance avait appris à calquer proprement, à faire l'agrandissement des
compositions du maître au moyen de carreaux et même à copier convenablement
une peinture.
Peu de mois après l'expiration de son
engagement, Defrance croyant ne pouvoir plus faire de progrès à l'atelier de
Coclers, l'inévitable question d'un voyage et d'un séjour en Italie se posa.
Pour toute préparation le jeune homme s'était familiarisé dans une certaine
mesure avec la langue italienne, en feuilletant pendant deux ans la
grammaire de Veneroni. Le départ pour Rome fut fixé au 3 septembre 1753.
Defrance avait donc atteint l'âge de 18 ans.
Le voyage, comme c'était l'usage général
alors, devait se faire à pied, le sac au dos. Defrance a soin de faire le
relevé de sa garderobe et le compte de sa bourse. Celle-ci contenait : 5
pièces de 24 francs, 3 louis, 2 sequins dont l'un devait être remis à un
compatriote, le peintre Leloup de Spa qui se trouvait à Rome, et un peu de
monnaie blanche ; plus une tabatière en argent que Coclers lui avait donnée
comme marque de sa satisfaction parce que Defrance était resté fidèle aux
termes de son engagement. Quant au havresac, il renfermait 4
ou 5 chemises, plusieurs paires de bas avec d'excellents souliers,
qui, au moyen de quelques raccommodages lui servirent pendant trois ans à
Rome.
Au moment de partir, le jeune homme eut le cœur gros ; il
se jeta aux genoux de son père pour lui demander sa bénédiction. Tout le
monde pleurait et les voisins témoins des adieux pleuraient aussi.
Enfin, il fallut se mettre en route ; Defrance partait en
compagnie d'un nommé Ernotte qui avait fait plusieurs fois le voyage de
Rome et qui servait la messe à l'église de l'Anima. Leur route les
conduisit à travers les Ardennes, la Lorraine, l'Alsace, la Suisse ; ils
entrèrent en Lombardie par le Saint-Gothard, visitèrent successivement les
villes de Parme, de Modène, Bologne et Lorette et arrivèrent enfin, non
sans quelques aventures dont Defrance donne les détails, à Rome le 13
octobre. Ayant obtenu une bourse à la fondation Darchis, le voyageur fut
reçu à l'hospice liégeois pour y faire un séjour de cinq ans.
Assurément, l'atmosphère de Rome ne convenait guère à son
tempérament d'artiste ; probablement il n'y était venu que pour jouir des
avantages matériels attachés à la fondation liégeoise. Il se mit
naturellement à visiter, sous la conduite des compatriotes, les commensaux
de l'hospice, les monuments de Rome et les œuvres des grands maîtres qu'il
ne comprenait guère ; en présence des peintures de Raphaël, il est surpris
de ne rien trouver qui le frappe, cependant pour ne pas passer pour
ignorant, « il admire du geste et des paroles avec ses conducteurs. »
Enfin, après quelques jours de courses, force
fut de songer aux études. Defrance alla trouver Charles-Joseph Natoire,
directeur de l'Académie de France à Rome. Il avait aussi besoin de gagner
quelqu'argent, la pension Darchis ne suffisant pas à son entretien ; pendant
quelque temps il se mit aux gages d'un marchand de tableaux où il obtint un
modeste salaire en copiant des tableaux de sainteté et les portraits de
papes qui jouissaient d'un débit courant ; mais même en se livrant à cette
industrie il s'aperçut combien le dessin laissait à désirer chez lui : cherchant à faire des
progrès sous ce rapport, il se mit à dessiner des statues antiques. C'est en
se livrant à cette étude qu'il rencontra dans les galeries de Rome le
peintre Pécheur de Lyon qui dessinait admirablement et dont les conseils lui
firent faire en peu de temps de notables progrès. Mais tout en dessinant
les chefs-d'œuvre de la statuaire antique, il avoue n'éprouver nulle passion
pour la peinture. « J'aurais préféré les lettres, écrit-il, mais je n'avais
pas reçu l'instruction nécessaire pour les cultiver. » Cependant, ses
compagnons lui ayant fait comprendre la nécessité d'étudier l'anatomie, il
dirigea son travail de ce côté, tout en faisant des recherches comparatives
sur les proportions des statues antiques les plus caractérisées.
Les cinq années de la pension Darchis à Rome
se passèrent ainsi, poursuivant ses études sans esprit de suite, ou devenant
le jouet d'aventures équivoques, lorsqu'il se lia avec un compatriote, homme
de mérite, le médecin Robert de Limbourg de Theux, avec lequel il se rendit
â Naples, désirant voir cette capitale avant de regagner sa patrie. C'est en
cheminant à pied qu'ils firent ce voyage, et c'est, par le même moyen de
locomotion qu'ils regagnèrent Rome ; ils quittèrent enfin la ville éternelle
au mois de mars I759 pour revenir au pays de Liège, cette fois en traversant
la France.
Arrivés à Montpellier, les finances des deux
voyageurs étaient épuisées ; leur situation devint embarrassante. Cependant
un ami que de Limbourg trouva à Montpellier, mit Defrance en rapport avec un
chanoine du nom de Montesus, amateur d'art, et dessinant un peu lui-même. Le
peintre liégeois lui ayant montré ses portefeuilles, le prêtre fut enchanté
de son travail, l'accabla de prévenances, le reçut à sa table, et par ses
recommandations, il lui obtint la commande de nombreux portraits, aussi bien
par les chanoines que par les officiers de la garnison. Grâce à l'appui de
ce mécène, Defrance sorti de peine, put continuer sa route ; arrivé
à Castres, il fut reçu par l'évêque, nommé Barrat, dont il fit le portrait
en pied de grandeur naturelle, ainsi que celui de son frère, vicaire
général. On lui commanda également plusieurs tableaux d'église, et étant
tombé malade de la fièvre tierce à Castres, Defrance fut soigné par la sœur
de l'évêque.
Rétabli de son indisposition, l'artiste se rend à
Toulouse, où le portrait du frère d'un conseiller au parlement, exposé à
l'Hôtel-de-ville, le jour de la fête de saint Louis, lui assure de nouveaux
succès et lui attire de nombreuses commandes. Mais rien ne lui fut plus
avantageux que l'accueil qu'il reçut de M. de Bertin, abbé commanditaire de
Saint-Sever en Gascogne. Celui-ci, non seulement le reçut chez lui, à sa
table, mais il lui offrit un appartement et une galerie pour atelier.
Defrance continua à faire encore bon nombre de portraits à Toulouse ; sa
réputation s'étendit au loin ; Mgr de Choiseul, archevêque d'Albi, le fit
appeler pour faire son portrait et lui commanda également celui de sa sœur,
abbesse de Saint-Pierre à Metz.
Chose digne de remarque, parce qu'elle jette une triste
lumière sur le développement de la carrière de l'artiste qui, à Rome, avait
pendant cinq ans joui des bénéfices d'une fondation religieuse, et qui dans
les jours de dénuement trouva dans le clergé de France, le même appui
généreux qu'il devait bientôt rencontrer dans son propre pays. En rendant
compte de ces faveurs, il ne le fait jamais sans amertume. Soit tradition de
famille ou atavisme malsain, la haine du clergé semble, chez Defrance,
progresser et se dilater à mesure des bienfaits qu'il reçoit.
Après avoir fait encore un certain nombre de
tableaux et de portraits, il se rendit à Paris, et revint enfin à Liège en
1764. Toutefois il ne se fixa définitivement dans sa ville natale que
l'année suivante, où il épousa sa cousine Marie-Jeanne Joassin. Cherchant
des
protecteurs et du travail, il obtint l'appui de l'archidiacre de Trappé, qui
le présenta à la famille d'Oultremont, dont un des membres, le prince-évêque
Charles-Nicolas-Alexandre d'Oultremont, régnait alors. Defrance obtint la
faveur de faire son portrait, mais il ne s'acquitta pas de sa tâche de façon
à satisfaire le prélat. Defrance assure que c'est la fidélité de la
ressemblance qui indisposa l'évêque. Ne trouvant pas de travaux de quelque
importance, Defrance se mit alors à peindre indifféremment tout ce qui se
présentait : portraits, sujets de genre, paysages, nature morte, décors de
théâtre ; il sut assouplir sa brosse aux genres les plus variés. A cette
époque encore, comme nous l'avons vu, on ornait souvent les habitations au
pays de Liége, de tapisseries peintes ; on encastrait dans les dessus de
portes et les cheminées des compositions représentant des pastorales, des
scènes de genre, ou des bouquets de fleurs ; Defrance s'adonna avec quelque
succès à ces peintures décoratives, on a conservé des toiles qui témoignent
de la facilité de son pinceau et de la variété de son savoir faire.
Il en était à peindre de la sorte pour tout
le monde, à tous prix, n'estimant pas plus son talent que ses œuvres n'étaient
estimées de ses concitoyens, lorsque le chevalier de Fassin, revenant au
pays natal après de longs et aventureux voyages, renoua, comme nous l'avons
vu, connaissance avec Defrance. Plus âgé que lui, plus avancé dans la
carrière de l'art, Fassin avait aussi un jugement plus sain sur les
aptitudes naturelles de son confrère, et la direction qu'il convenait de
leur donner. Il engagea Defrance à châtier son travail par de nouvelles
études et à se consacrer à la peinture de chevalet. Il lui persuada
d'entreprendre un voyage en Hollande : les deux artistes visitèrent ensemble
ce pays si intéressant par les galeries qui s'y trouvent. Pendant le séjour
qu'ils y firent eut lieu la vente de la collection du bourgmestre Van der
Marck ; Defrance saisit avec empressement cette occasion
d'étudier un certain nombre de tableaux de genre ; le résultat de ces
nouvelles études fut, en lui offrant un nouveau but à poursuivre, de lui
donner plus de confiance dans son propre talent.
De retour à Liége, il s'engagea résolument
dans cette voie ; il recopia d'abord trois petites copies faites par Fassin,
d'après Teniers et Wouvermans ; la facilité avec laquelle il enleva ce
travail lui suggéra la pensée de faire une série de petits tableaux peints
du premier coup, sans se préoccuper du fini de l'exécution. Il y réussit
assez bien, envoya ces essais en Hollande, où les marchands les acquirent à
des prix rémunérateurs. Encouragé par l'accueil que trouvait à l'étranger le
produit de son pinceau, il se rendit à Paris, où il rencontra le peintre
Fragonard qu'il avait connu à Rome. Fragonard était dans toute sa réputation
; par son crédit, il aida le peintre liégeois à placer avantageusement ses
petits panneaux à Paris. Aussi Defrance retourna-t-il souvent dans cette
ville ; il ne manquait pas surtout de s'y rendre les années impaires,
c'est-à-dire celles où s'ouvraient alors, à la fête de Saint-Louis, les
expositions périodiques de peinture, devenues annuelles plus tard.
Malheureusement, en développant son talent,
Defrance ne se préoccupa jamais du soin de l'épurer et de le rendre plus
élevé. A l'exemple de Fragonard et de Boucher, ses contemporains, il avait,
au contraire, une prédilection pour les sujets licencieux. Inspiré du
souffle de son siècle dans ce que ce siècle avait de plus mauvais,
sceptique, d'ailleurs petit-fils d'un abbé défroqué, Defrance, nous l'avons
vu, ressentit pour tout ce qui portait un caractère religieux ou moral une
haine qui se faisait jour par son pinceau, en attendant qu'elle se
manifestât par sa plume et les actes de sa vie publique. A l'époque de ses
fréquents voyages à Paris, il fit le tableau représentant la suppression des
couvents sous Joseph Il, composition assez médiocre, mais
qui, en flattant les passions du temps, assura la notoriété et des succès à
son auteur. En 1782, ce tableau fut gravé par Guttenberg.
Vers ce temps aussi surgit, comme nous
l'avons vu, la pensée de fonder à Liége une Académie de peinture. La culture
de l'art semblait, en effet, se retirer de plus en plus de la vie populaire.
Déviée de son but, tombée dans le maniérisme, la peinture ne trouvait plus
dans les puissantes corporations religieuses ou laïques l'appui qui, pendant
des siècles, l'avait associée aux mouvements de la foi comme aux
manifestations de la vie publique. Moins que dans d'autres contrées
peut-être, ses productions étaient devenues dans la principauté des objets
de commerce et de luxe. Il semblait naturel aussi que, plus tard
qu'ailleurs, l'art dut y recevoir, sous un patronage officiel, cette culture
uniforme et artificielle que donne trop souvent l'enseignement des
Académies. Ce fut Fassin qui, comme nous l'avons dit dans la biographie de
ce peintre, reprit la pensée de créer celle de Liége. Pour atteindre ce but,
il fit des démarches nombreuses et sut intéresser les artistes à leur
succès. Cependant ce projet semblait abandonné lorsque François-Charles de Velbruck, monté sur le siège de la principauté en 1772, animé du désir
d'encourager efficacement les lettres et les arts, en fondant quelques
années plus tard la Société libre d'Emulation, voulut y annexer une Académie
de dessin (2). A la suite d'un concours, Léonard Defrance fut nommé premier professeur de cet établissement, qui ne devait vivre que
peu d'années et être, avec beaucoup d'autres institutions, emporté par la
révolution (3).
Celle-ci, en effet, préludait par des
agitations nombreuses à la catastrophe qui, en changeant la surface de
l'Europe, devait aussi mettre fin à la principauté de Liége. En 1784, le
prince-évêque François de Hoensbroech succéda à Velbruck ; son règne fut des
plus agités. Dès sa cinquième année éclata la révolution française, et, au
mois d'août de la même année, commença celle de Liége. Defrance, qui, ainsi
que nous venons de le voir, avait été accueilli à son retour à Liége par le
prince d'Oultremont, puis placé par Velbruck à la tête de la nouvelle
Académie de dessin, fut l'un des premiers à entrer en lutte contre le
régime existant. Remuant, doué d'une certaine habileté, maniant la plume comme il maniait le pinceau, dans le sens des
passions de son temps, il avait, aux premiers signes précurseurs de l'orage,
publié avec l'abbé Jehin différents écrits sous le titre de : Cris
générale du peuple liégeois. Vox Populi, vox Dei. M.DCC.LXXXVI. A cette
époque, il fit aussi partie d'une Société de sept à huit personnes qui, sous
prétexte de patriotisme, s'étaient donné presque publiquement la mission de
défendre tous ceux qui entraient en conflit avec le gouvernement du prince.
Cette Société publia contre l'administration épiscopale différents pamphlets
dont Defrance était parfois l'auteur, et dont il se fit toujours l'ardent
propagateur. Il était à Paris avec son ami Henkart
lorsqu'il apprit que la révolution ayant éclaté au pays de Liége, le
gouvernement du prince avait été remplacé par une municipalité issue de
l'insurrection. Il se hâta de revenir à Liége, d'où l'évêque Hoensbroech
venait de s'enfuir. A la fin de l'année, la magistrature de la ville ayant été
renouvelée, Defrance fut élu président de section et officier municipal. A
partir de ce moment, il abandonna ses pinceaux, lia sa destinée à celle de
la révolution et ne cessa d'être en évidence parmi le groupe d'hommes qui en
précipitait le mouvement dans le sens d'une réunion de la principauté à la
France. Cela s'appelait, dans le langage du temps être bon patriote.
La municipalité dont il faisait partie confia
à Defrance des missions nombreuses. C'est ainsi qu'il fut chargé, avec son
collègue Cralle, de procéder à la démolition de la citadelle qui domine la
ville de Liège ; ils se mirent à l'œuvre sans retard, mais la besogne n'était
pas encore achevée lorsque, à la suite des échecs que subit l'armée
française sur la Roer, les troupes impériales ramenèrent le prince-évêque à
Liége. La municipalité révolutionnaire prit la fuite, et avec elle Defrance,
qui n'était pas des moins compromis. Quittant Liége en toute bâte le 5 mars
1793, il se réfugia à Paris, où se trouvaient déjà un groupe de ses
coreligionnaires politiques. Mais ces hommes qui avaient soufflé la haine et
la discorde dans leur propre pays ne purent s'entendre entre eux dans
l'exil. Defrance ne trouvant pas le séjour de Paris assez sûr, chercha un
asile à Charleville, où il demeura près d'un an. Le retour offensif de
l'armée française et son entrée à Liége permirent à Defrance d'y revenir
également au mois de juillet 1794.
Immédiatement après son retour, il fut de nouveau nommé à
des fonctions publiques, et dès lors il se consacra avec une infatigable
activité à l'œuvre de la spoliation au profit de l'étranger, à tous les
actes dont le but était de priver sa patrie des monuments que les arts y
avaient créés et réunis pendant une longue suite de siècles.
Le Comité de salut public délégua à Liége une Commission
composée de quatre membres : un architecte du nom de Wailly, un littérateur,
un naturaliste et un botaniste, chargés de mettre en réquisition,
c'est-à-dire de s'emparer de toutes les richesses artistiques, littéraires,
scientifiques, de toutes les curiosités transportables, tableaux, statues,
marbres, etc., pour les réunir au Muséum de Paris, au Cabinet d'histoire
naturelle et au Jardin des plantes.
Defrance fut désigné et devint le complaisant auxiliaire
de ces délégués, qui venaient avec les assurances de la plus douce
fraternité pour les habitants d'un pays où il y avait beaucoup à prendre. Le
peintre liégeois, qui connaissait assez bien les œuvres d'art de sa patrie,
mit le plus grand zèle à aider les délégués dans l'accomplissement de leur
tâche. Non seulement il servit de principal instrument aux émissaires de la
république pour l'expédition à Paris des tableaux et des autres objets d'art
enlevés aux églises, aux communautés religieuses, aux monuments du pays de
Liége et même aux émigrés, mais il leur servit encore de limier dans la
recherche de ces objets.
Il était l'un de ces patriotes qui, dans leur
aversion pour tout ce qui rappelait le régime passé, dans leur animosité
contre les monuments de la religion et de l'histoire, ont conçu la pensée
sinistre de s'en prendre à l'édifice le plus historique et le plus auguste
de la cité de Liège. Ils avaient osé émettre la proposition de démolir la
cathédrale de Saint-Lambert, alors encore tout ornée de peintures et des
richesses de l'art national. Cette pensée flattait trop les passions les
plus mauvaises de ces temps profondément troublés pour ne pas prévaloir. La
cathédrale de Saint-Lambert fut dépouillée d'abord au profit de l'étranger ;
elle fut dévastée et démolie ensuite. Defrance fut chargé officiellement de
cette tâche (4). Il l'accepta, et lorsque, l'église démolie, il ne se trouva
pas d'entrepreneurs pour abattre aussi la grande tour élevée par Jean de
Bavière, seule encore debout au milieu des ruines, Defrance, mandataire de
la commune, se fit l'entrepreneur de cette dernière démolition, et, de son
aveu, retira quelque profit de cette besogne (5).
Lorsqu'il ne restait plus du monument que des
décombres, l'édilité liégeoise proposa un concours pour le plan rectifiant
la place restée vide à la suite de la démolition de la cathédrale, de ses
cloîtres, de ses chapelles et bâtiments de service. Une douzaine de projets
furent présentés. Defrance obtint un second prix et un de ses subordonnés dans l'œuvre de spoliation, le peintre
Dreppe, que nous avons fait connaître, reçut le premier. C'est son travail
qui a servi de base au parallélogramme qui forme la place Saint-Lambert
telle qu'on la voit aujourd'hui.
Ces choses, toutefois, ne s'accomplirent pas sans
opposition. Defrance fut parfois l'objet de vives attaques dont les écrits
du temps ont gardé le témoignage. Une réaction se fit et, lors des élections
populaires de l'an V, Defrance ne fut plus réélu conseiller ni
fonctionnaire. Il rentra dans la vie privée et reprit ses pinceaux. Lors de
la création des écoles centrales, il sollicita et obtint la place de
professeur de dessin. Au nombre des élèves qui fréquentaient son cours se
trouvait alors le jeune Ruxthiel, qui devait plus tard se faire un nom dans
l'art du statuaire. Defrance cependant ne put exercer longtemps les
fonctions de l'enseignement. L'âge était survenu et les souffrances qui
d'ordinaire l'accompagnent. Le peintre prit sa retraite, et, après avoir
souffert plusieurs années d'un asthme, il mourut le 5 ventôse de l'an XIII
(24 février 1805). A la demande de sa famille, le corps de Defrance fut
enterré à Huy, dans le jardin de son ami Henkart.
Defrance, indépendamment de ses écrits anonymes et des
pamphlets relatifs aux questions politiques de son temps, a laissé quelques
travaux littéraires. En 1779, la Société d'Emulation avait mis au concours
la question suivante :
« Pourquoi le pays de Liège, qui a produit un si grand
nombre de savans et d'artistes célèbres, n'a-t-il vu naître que rarement
dans son sein des hommes également distingués dans la littérature Française, et
quel seroit le moyen d'exciter et de perfectionner le goût
dans une langue qui doit être celle du pays et que toutes les nations de
l'Europe ont adoptée pour se communiquer leurs découvertes dans les arts
et les sciences, ainsi que leurs progrès dans la morale et la politique? »
Defrance répondit à cette question par un mémoire étendu
qui ne fut, à la vérité, ni imprimé ni couronné.
Le prix fut donné au
travail de Legay, écrivain français. Cependant le mémoire de Defrance, par
les critiques vives qu'il contenait des œuvres de deux artistes renommés du
pays, Delcour et Carlier, par les attaques dirigées contre ses
contemporains, causa une certaine sensation. Il fut beaucoup répandu en
manuscrit et lu même à la cour du prince Velbruck (6).
L'Académie royale des sciences de Paris, ayant proposé
pour le concours de 1787 une question dans les termes suivants : « La
recherche des moyens par lesquels on pourrait garantir les broyeurs de couleurs
des maladies qui les attaquent fréquemment et qui sont la suite de leur
travail », Defrance prit également part à ce concours ; le prix ne fut pas
décerné, bien que le mémoire envoyé par le peintre liégeois ait été
distingué par l'Académie : la même question ayant été remise au concours de
1789, Defrance fut plus heureux, cette fois : le prix fut partagé entre lui
et N. Pasquier, de l'Académie de peinture de Paris.
Defrance a écrit d'autres mémoires sous les titres
suivants : Réflexions sur le dessin. Sur la nécessité d'établir
une Académie à Liège.
L'un de ses pamphlets les plus vifs est le
fragment d'une sorte d'autobiographie écrite pour se défendre des attaques
dirigées contre lui par une feuille liégeoise paraissant sous le titre de
Troubadour liégeois. La réponse est intitulée : Léonard Defrance,
peintre, au Troubadour liégeois. Dans cette brochure de quelques pages,
l'auteur cherche à se disculper d'avoir été l'un des promoteurs de la
démolition de la cathédrale Saint-Lambert ; il nie avoir donné un concours
trop empressé à la spoliation des monuments liégeois. Mais son plaidoyer confirme, plus qu'il ne
détruit, les accusations formulées contre lui. Celles-ci, d'ailleurs, sont
justifiées par le témoignage des lettres, inconnues alors, de Defrance
adressées aux délégués de la république française, notamment à l'architecte
Wailly.
Tel fut Defrance dont la vie mérite d'être
mise dans son jour véritable, parce qu'ici l'homme apparaît comme une
incarnation de l'idée révolutionnaire dans le domaine de l'art, comme une
réaction contre les travaux de cette longue lignée d'artistes dont nous
avons cherché à faire l'histoire. Doué de talents acquis par un travail
persévérant, possédant des aptitudes variées et une énergie véritable, Defrance, qui se qualifiait de patriote, a, en réalité, usé toute son
activité à dépouiller sa patrie et à la livrer à l'étranger. Artiste, il
n'a pas su mettre son pinceau au service d'une idée élevée, d'un sentiment
moral ; malheureusement beaucoup de ses toiles portent l'empreinte du
cynisme le plus bas. Ecrivain, sa plume a traité quelques sujets utiles,
mais le plus souvent elle n'a été que l'instrument de la révolte, et elle a
aplani les voies à l'invasion. Magistrat, il fut le complaisant des
spoliateurs de son pays et ses actes resteront à jamais la flétrissure de
son nom. Il s'est employé avec ardeur à détruire et à disperser les
monuments les plus glorieux élevés par les artistes, ses prédécesseurs, sur
le sol sacré de la patrie. Les passions excessives, déchaînées dans toute
leur violence aux temps malheureux où vivait Defrance, des défaillances et
des torts trop réels chez quelques-uns des hommes qu'il combattait, ont pu
le faire exalter par plusieurs de ses contemporains ; ils pourront l'excuser
encore aux yeux des révolutionnaires de tous les temps, mais ils ne
sauraient suffire à le justifier aux yeux de l'ami de l'art, ni au jugement
de l'historien. |
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(1) Biographie Liégeoise, t.
II, p. 570-592.
 (2) La Société d'Emulation
ayant organisé des Expositions d'objets d'art, Defrance y contribua par des
envois nombreux. En 1779, il exposa un Cabaret, une Retraite de
Voleurs, une Vente de Poissons, l'Apprêt du Goûter, le Liseur
de Gazettes, un Militaire racontant en famille ses exploits. En
1771, il exposa six tableaux dont voici les titres : Un Charlatan, un
Marchand de Chansons, des Voleurs avec des Femmes dans une caverne
surpris par la maréchaussée, un Savetier qui bat sa Femme, une
Boutique de Cordonnier, une Boutique de Barbier.

(3) Voici le diplôme par lequel Defrance fut
nommé directeur de l'Académie nouvellement fondée :
François-Charles des comtes de Velbruck, par
la grâce de Dieu évêque-prince de Liège, prince du saint-empire romain, duc
de Bouillon, marquis de Franchimont, comte de Looz et de Horn, baron de
Herstal, etc., etc. |
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A tous ceux qui les présentes verront, salut,
etc.
Le désir que Nous avons de contribuer par
tout ce qui est en notre pouvoir à inspirer l'émulation aux artistes et de
protéger les arts, dont la perfection est d'une utilité si intéressante pour
tout ce qui y a rapport, et voulant reconnaître et récompenser le mérite et
le talent de Léonard Defrance, que nous avons cy-devant nommé professeur de
notre Académie de peinture, lors de son institution, à la direction de
laquelle il a toujours donné tous les soins que Nous devions attendre de son
intelligence et de son exactitude, Nous l'avons nommé comme nous le nommons
par ces présentes notre premier peintre et directeur de notre Académie, avec
tous les droits et toutes les prérogatives qui y sont attachés. En foi de
quoi Nous avons signé ces présentes que Nous avons fait contresigner par
notre secrétaire et munies du grand sceau de nos armes. Donné au château de Hex, le 16 octobre 1700 soixante et dix-huit.
François-Charles
DE CHESTRET. |
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Ce document nous a été communiqué par feu
Epiphane Martial, qui possédait l'original du diplôme.

(4) « Je vous dirai que je suis
particulièrement chargé de la démolition de la cathédrale, et que je n'ai
voulu jusqu'à présent y employer aucun ouvrier, crainte que la multitude ne
donne du retard. Je désirerais que vous voulussiez faire écrire à
l'ordonnateur Ferès, par un représentant du peuple, sur la nécessité de
procurer tout ce qui est nécessaire pour l'expédition des monuments des
arts. » Lettre de Defrance à Wailly du 20 frimaire an III (10 décembre
1794). 
(5) « La tour fut adjugée, mais les
entrepreneurs ne voulurent commencer les travaux de la démolition qu'après
avoir engagé mes amis qui avançoient les fonds, et moi-même à prendre part à
l'entreprise. Et cette fois-ci, je devins démolisseur avec quelque intérêt.
» Léonard Defrance, peintre, p. 11, au Troubadour liégeois.

(6) V. Mélanges pour servir à
l'histoire civile, politique et littéraire du pays de Liége, par
M.
DE VILLENFAGNE
p. 58 et suiv. 1810.
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