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André-Ernest-Modeste Grétry
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André-Ernest-Modeste
Grétry (1741-1813), par Lambert Salme. |
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J.-B. Rongé,
Biographie nationale
publiée par l'Académie royale des sciences, des lettres et des Beaux-arts de
Belgique,
Bruxelles, 1897. |
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GRETRY (André - Ernest - Modeste) fut
baptisé, en l'église Notre-Dame aux Fonts, à Liège, le 11 février 1741,
ainsi qu'on peut le voir dans l'acte qui figure au bureau de l'état civil de
cette ville. Quant au jour de sa naissance, on ne saurait encore le fixer
d'une manière définitive. Son extrait baptistaire constate seulement qu'il
était fils de François Grétry et de Marie-Jeanne des Fossés.
La famille de Grétry est originaire d'un hameau qui porte son nom,
situé près de Boulan (Bolland), aux environs de Herve, à quelques lieues de
Liège. Les membres qui la composaient formaient entre eux un petit
orchestre, ine jowe, comme on dit en wallon, se produisant, le matin,
aux processions des fêtes patronales et le soir aux bals populaires.
«
Mon grand-père, dit Grétry (Mémoires, édit. 1789, p. 6), jouait
du violon pour faire danser les paysans qui venaient boire sa bière ou son
eau-de-vie, que des disgrâces multipliées l'avaient réduit à vendre. Mon
père, âgé de sept ans, râclait à ses côtés.
» On le voit, la
généalogie des Grétry est connue : ils sont musiciens de père en fils. Pour
unique héritage, ils se transmettaient, avec l'amour de l'art, un nom
honorable que devait un jour illustrer le jeune André.
Dans un. village obscur, un violoniste doit nécessairement végéter,
surtout s'il possède quelque talent ; aussi François Grétry, le père de
notre compositeur, se décida-t-il à s'établir à Liège, alors siège d'une
principauté épiscopale. Il y donna des leçons de musique et fut bientôt
attaché à la collégiale de Saint-Denis, en qualité de premier violon;
ensuite il obtint, au concours, la place de violon principal à la collégiale
de Saint-Martin.
Son second fils, celui qui fait l'objet de cette notice, montra
tout enfant de singulières dispositions pour la musique. Le bruit rythmé,
causé par le bouillonnement de l'eau dans un pot de fer, fixait déjà son
attention à l'âge de quatre ans. Deux ans plus tard, son père, lui trouvant
la voix belle et étendue, conçut l'idée de le faire entrer, comme enfant de
chœur, à la collégiale de Saint-Denis, où, nous venons de le voir, il avait
lui-même un emploi.
Autrefois, les maîtrises des principales églises donnaient à peu.
près tout l'enseignement musical; c'est là que
se formaient les chanteurs et les exécutants indispensables aux cérémonies
du culte, lesquelles devaient être pompeuses et brillantes, dans une cité où
se réunissaient sur une seule tête les pouvoirs temporels et spirituels. Or,
ces maîtrises, emportées par le souffle révolutionnaire de 1789 et
remplacées plus tard par nos excellents Conservatoires, avaient une
organisation défectueuse : leurs chefs étaient convaincus qu'on ne pouvait
rien enseigner aux enfants sans leur infliger des corrections corporelles,
et c'est malheureusement à un pédagogue de cette espèce,
«
le plus barbare qui fut jamais
»,
que l'on confia le jeune Grétry pour l'initier aux premiers principes de la
musique. «
Qu'on juge, dit-il, de ce que j'ai dû souffrir pendant les quatre ou cinq
années que j'ai passées dans cette horrible inquisition ; si, pendant ces
misérables années, je n'ai pas tout à fait perdu mon temps, si j'ai fait
quelques progrès dans la musique, je n'obtins point cet avantage par les
leçons de l'instituteur, mais malgré ses leçons (1).»
La timidité
naturelle de l'élève, augmentée encore par les mauvais traitements, le
mettant dans l'impossibilité de chanter convenablement au chœur, son père
fut contraint de le reprendre. On lui donna un autre maître de musique,
nommé Leclerc, qui n'avait rien de la brutalité du premier ; aussi
profita-t-il de ses leçons. Vers le milieu du XVIIIe siècle, Liège était un
centre artistique important ; ses rapports fréquents avec la ville éternelle
-- où les jeunes musiciens, peintres, sculpteurs, architectes, allaient se
perfectionner, grâce à la bourse Darchis -- y avaient entretenu et développé
le goût du beau. Indépendamment des compositions du pays, on y exécutait des
œuvres allemandes, françaises et surtout italiennes, pour la plupart
religieuses. Mais à côté du grand art, le chant populaire y avait aussi pris
un essor extraordinaire, et c'est par centaines que des mélodies, franches
d'allures, et d'une originalité réelle, appelées Crâmignons, se sont
transmises traditionnellement jusqu'à nous. On conçoit que ces différentes
manifestations musicales frappèrent l'imagination du ;jeune Grétry, qui ne
fut cependant tout à fait éveillée qu'eu 1753, à 1'arrivée dans sa ville
natale, d'une troupe de chanteurs italiens ; ceux-ci lui révélèrent la verve
comique, l'accent de vérité, le charme des opéras écrits dans une langue
sonore et très musicale, par des maîtres tels que Pergolèse, Buranello, etc.
Ce fut une initiation pour notre futur compositeur, qui entendit alors, pour
la première fois, de la musique telle qu'il la sentait, et telle qu'il
aurait désiré en produire.
Son père, qui faisait partie de l'orchestre du théâtre, obtint pour
André ses entrées aux représentations et aux répétitions ; aussi la
fréquentation des artistes italiens exerça-t-elle sur celui-ci une grande
influence. Après les avoir attentivement observés, il les imita, et réalisa
des progrès si rapides dans l'art du chant, que son père, émerveillé,
le conduisit à la collégiale de Saint-Denis, demandant à produire de nouveau
au chœur l' enfant qu'on avait jugé incapable peu de temps auparavant.
Cette fois la réussite du jeune chanteur fut complète ; et, après un succès
qui se répandit bientôt par toute la. ville, son ancien maître prédit qu'il
serait bon musicien, parole prophétique que Grétry se chargea de réaliser et
qui lui fit pardonner les cruautés dont on
avait empoisonné ses premières années.
Pendant deux on trois ans, i1 continua à se faire entendre tant
dans les salons qu'à l'église. Mais voici que survient le moment où sa voix
va se transformer : c'est l'époque de la mue, et pendant sa durée, il est
strictement défendu de chanter. Notre jeune homme n'en fit rien, mais un
jour qu'il avait dit un air de Galuppi, écrit fort haut, il vomit le sang on
sortant d'un concert. Cette maladie, dont le premier symptôme se révèle sur
le pont des Arches, à Liège, alors qu'il avait quinze ou seize ans, se
reproduisit jusqu'à la fin de sa longue existence, chaque fois qu'il
s'exposait à une grande fatigue et, notamment, quand il faisait représenter
un nouvel opéra. Grétry renonça forcément au chant et se livra à la
composition, sans règles ni. principes. Après avoir écrit une fugue à quatre
parties et un motet d'après des procédés ingénieux décrits par lui dans ses
Mémoires, il avoue que cette manière de composer en mosaïque
ne le satisfaisait point et il reconnaît lui-même qu'on ne peut écrire de la
musique sans avoir appris la composition.
Son. père fit choix de l'excellent organiste de Saint-Pierre,
Rennekin, pour lui enseigner le clavecin et l'harmonie ; ensuite Moreau,
maître de musique de Saint-Paul, fut chargé de lui apprendre le contre-point
et la fugue. Mais Grétry n'eut pas la patience de s'en tenir à leurs leçons.
«
J'avais mille; idées dans la tête, dit-il, et le besoin d'en faire usage
était trop vif pour que je puisse y résister.
»
Il négligea donc ses études scolastiques pour
écrire des symphonies qu'il fit entendre dans les salons du chanoine de
Harlez, littérateur et musicien distingué, véritable Mécène, encourageant
les artistes de ses conseils et même de sa bourse.
Le succès que ces œuvres juvéniles remportèrent fit naître chez
Grétry le désir de se rendre à Rome, comme l'avait fait Jean-Noël Hamal,
nommé maître de musique de la cathédrale Saint-Lambert à son retour à Liège.
Grétry aurait désiré suivre cet exemple et revenir occuper un jour, dans sa
ville natale, des fonctions importantes. Son. ambition ne devait pas aller
au delà, car nous ne supposons pas qu'il eût alors la prescience du rang
éminent qui lui était réservé.
D'après les conseils du bon chanoine de Harlez, il écrivit une
messe, dans laquelle il déclare qu'on pouvait trouver beaucoup de fautes de
composition, mais pas une seule contre l'expression. Cette œuvre lui valut
un subside pour se rendre à Rome, au collège Darchis, où les jeunes artistes
liégeois avaient la table et le logement pendant cinq ans, à la condition de
porter le costume d'abbé.
Bien que d'une constitution faible, Grétry partit à pied, au
printemps de 1759, c'est-à-dire âgé de dix-huit ans, accompagné d'un jeune
chirurgien. Un vieux messager, nominé Remacle, qui faisait; ce voyage chaque
année pour introduire frauduleusement en Italie les belles dentelles des
Flandres, leur servit de guide. A peine installé, Grétry se mit en quête
d'un maître de musique et s'adressa d'abord à un organiste, resté inconnu,
qui lui enseigna le clavecin et la composition pendant six ou huit mois ;
mais n'étant point satisfait de ses leçons, il le quitta pour se confier aux
soins de Casali, maître de chapelle de Saint-Jean de Latran, qui, pour la
troisième fois, lui fit recommencer les éléments de la composition. Il
écrivit sous sa direction des fugues à deux, trois ou quatre parties et
étudia les œuvres de Durante, dont les formes musicales sont si. pures et
si savantes. Il assista aux représentations des opéras de Jomelli, de
Galuppi, de Vinci, et surtout de Pergolèse, surnommé le Divin, dont les
productions, modèles de vérité et de déclamation lyrique, eurent la plus
grande influence sur sa destinée. Enfin, il entendit exécuter pour la
première fois, à Rome, un opéra qui allait être chanté sur toutes 1es
grandes scènes de l' Europe, la Buona Figliuola (la Bonne Pille)
de Piccini, compositeur qu'on. devait plus tard opposer à Gluck. Ce
chef-d'œuvre l'ayant vivement impressionné, il chercha à faire la
connaissance du célèbre maestro, mais n'en reçut point un accueil favorable.
Après deux ans d'étude, Casali, reconnaissant dans son disciple un
homme rempli d'imagination, mais incapable de se plier à la discipline
rigoureuse du contrepoint, le congédia, en l'exhortant à travailler seul (2).
Livré à lui-même, c'est vers la déclamation lyrique qu'il dirigea
son esprit. «
La vérité est 1e sublime de tout ouvrage, dit-il ; la mode ne peut rien
contre elle. »
Cette phrase résume et caractérise sa poétique. Toutefois, ce n'est
pas sans hésitation qu'il osa choisir la voie où il allait s'engager.
«
Je fis un travail si prodigieux et si obstiné, dit-il, pour me servir
à propos et avec sobriété des éléments dont ma tête était pleine, que je
faillis succomber... Je me mis au lit avec la fièvre ; mon crachement de
sang me reprit, je fus alité pendant six mois.
»
Il se rétablit
chez un ermite qui habitait les environs de Rome, et après trois mois de
retraite, il osa composer un air sur des paroles de Métastase.
«
Quel. fut mon ravissement, dit-il, lorsque je vis mes idées nettes et pures
se classer selon mes désirs!
»
Une révolution s'était faite en lui : il venait de trouver la voie qu'il
devait parcourir avec tant d'éclat.
Des symphonies et des scènes lyriques qu'il avait fait exécuter
avec succès, à Rome, lui valurent l'honneur d'être choisi., à. l'occasion du
carnaval, pour mettre en musique un intermède en deux parties, intitulé
Le Vendemiatrici (les Vendangeuses) qui obtint des
applaudissements et dont un. air fut bissé. Piccini, qui avait assisté à la
représentation, déclara publiquement qu'il était content de cet ouvrage,
parce que le compositeur ne suivait pas la route commune.
Une place de maître de chapelle étant venue à vaquer à Liège,
Grétry y envoya, de Rome, le psaume Confitebor tibi, Domine,
qui lui. valut sa nomination à cet emploi important (3). Mais la musique
religieuse, composée sur des paroles d'une langue morte, ne disait rien à
son imagination ; rien ne faisait encore prévoir ce que le jeune maestro
deviendrait un jour.
En sollicitant mi emploi. qui devait lui. assurer une position
modeste, Grétry se rendait au vœu de ses parents ; niais, en homme
prévoyant, il se ménageait aussi une retraite pour le cas où les essais
qu'il se proposait in petto de faire sur les théâtres lyriques de
paris n'auraient pas répondu à son attente.
Une partition de Rose et Colas, de Monsigny, mise sons ses
yeux par un attaché d'ambassade, nommé Mélon, lui prouva que la langue
française était susceptible d'inspirer des mélodies naïves et touchantes.
Son parti fut vite pris et, le ler janvier 1767, il quitta Rome, où il avait
vécu près de huit ans. En se dirigeant vers la France, il se vit contraint
de s'arrêter en Suisse, son gousset étant vide ; il comprit la nécessité de
faire quelques épargnes avant de se rendre à Paris. Grâce à la
recommandation d'un ami, il trouva à donner des leçons bien rétribuées à
Genève ; il s'y établit donc pendant quelques mois.
Voltaire habitait alors Ferney, où se donnaient rendez-vous tous
les hommes illustres de France et de l'étranger. Grétry, désirant vivement
lui être présenté et ne connaissant personne qui pût lui rendre ce bon
office, lui adressa une lettre bien tournée : elle le fit accueillir de la
manière la plus sympathique. Après avoir causé de musique et surtout de
prosodie (car alors on croyait la langue française peu musicale), Voltaire
lui donna le conseil de ne pas tarder à se rendre à Paris.
«
C'est là, dit-il, que l'on vole à l'immortalité.
».Il
promit de lui envoyer un poème, engagement qu'il tint l'année suivante. Il
fit mieux, au lieu. d'un livret, il lui en envoya deux : le Baron
d'Otrante et les Deux Tonneaux. L'auteur ne s'étant pas fait
connaître, ils ne furent reçus qu'à correction, ce qui dut beaucoup
récréer le célèbre écrivain, mais non son protégé.
Pendant son séjour à Genève, Grétry, qui avait vu représenter pour
la première fois des opéras comiques de Philidor et de Monsigny, essaya ses
talents, comme on disait au siècle dernier, en remettant en musique une
pièce de Favart, intitulée Isabelle et Gertrude, que Blaise avait
déjà composée ou parodiée, en ajustant des chants connus sur les paroles.
Cet opéra, au ton égrillard, auquel, dit-on, Voltaire avait aussi quelque
peu collaboré, obtint six représentations sur la petite scène de Genève. Les
encouragements qu'y reçut l'auteur furent le présage de ses succès futurs.
Il prit congé de Voltaire et se dirigea vers Paris.
Je renonce à décrire la situation d'un jeune compositeur, perdu au
milieu de la grande ville, presque sans ressources, sans appui, sans
relations et, par conséquent, n'inspirant confiance ni aux auteurs, ni aux
directeurs de théâtre. Pendant près de deux ans,
«
j'eus à combattre l'hydre à cent têtes qui s'opposait partout à nies efforts »,
écrit-il dans son style imagé. Il se rendit seulement deux fois à l'Opéra de
Paris et quatre fois à la Comédie Italienne, non pour entendre les ouvrages
due l'on y représentait et qu'il ne désirait pas imiter, mais afin de juger
des talents des acteurs, pour lesquels il espérait bientôt écrire. Quant an
Théâtre-Français, il y assista fréquemment, la déclamation des grands
comédiens étant le seul guide qu'il avait résolu de prendre.
Dans l'espoir qu'on lui confierait un poème, il se lia avec les
auteurs dramatiques en vogue, mais sans rien obtenir; aussi, en désespoir de
cause, s'adressa-t-il, non à Durosoy, comme on l'a dit, mais à un jeune poète inconnu, appartenant au beau
monde, qui lui écrivit un livret intitulé les Mariages Samnites,
sujet emprunté aux œuvres de Marmontel. Dés que sa partition fut terminée,
il en donna une audition dans les salons du comte de Creutz, envoyé en Suède
et grand amateur de musique, en présence de Suard, de l'abbé Arnaud et du
peintre Joseph Vernet, qui lui donnèrent des encouragements. Les Mariages
Samnites, jugés d'un genre trop sérieux pour l'Opéra-comique, furent
arrangés en grand opéra et refusés, après avoir été interprétés d'une façon
déplorable chez le prince de Conti, où était conviée toute la cour.
L'impression générale de cette exécution fut que notre compositeur n'était
pas appelé à écrire pour le théâtre. Sa musique ne ressemblait en rien à
celle qu'on entendait alors à l'Opéra ; elle était d'un genre trop nouveau
pour être comprise par les exécutants et par les auditeurs.
Heureusement, le comte de Creutz ne partageait pas l'opinion
générale ; il s'était déclaré son protecteur, même après son désastre. Ses
déceptions allaient donc bientôt prendre fin. Marmontel tira pour lui d'un
conte de Voltaire, intitulé l'Ingénu, un livret en deux actes ;
Grétry en fit le Huron. Cet opéra, mis en musique en moins de six
semaines, fut représenté au Théâtre-Italien, le 26 août 1768. Grétry n'avait
alors que vingt-sept ans et son opéra obtint un succès d'autant plus grand
que l'on s'y attendait moins. L'auteur des paroles, étant académicien depuis
quatre ou cinq ans et craignant de compromettre sa réputation sur une petite
scène, avait gardé l'anonyme.
Les critiques du temps constatèrent le rare mérite de la musique.
Le célèbre baron Grimm, notamment, déclara dans sa correspondance littéraire
que
«
ce coup d'essai était le chef-d'œuvre d'un maître, et élevait l'auteur sans
contradiction au premier rang. »
La Harpe dit :
«
Grétry s'est chargé de démontrer que 1a. langue française est susceptible
d'une bonne musique, contrairement à ce qu'affirme la fameuse lettre
de J.-J. Rousseau.
»
D'emblée, notre compositeur est placé au niveau des maîtres du genre, les
Doni, les Philidor, les Monsigny, qu'il ne tardera. pas à éclipser.
La musique du Huron, ne ressemblant en rien a ce qu'on avait
entendu auparavant en France, méritait ces éloges. Les chants gracieux,
vivants, spirituels, y serrent de près les paroles et se confondent en
quelque sorte avec elles, ce qui. leur donne un caractère de vérité remarqué
par tout le monde dès la première audition.
Tout ce que chante le Huron est gracieux et expressif.
Guillotin, ténor comique bien dessiné, donne déjà l'idée de ce que sera un
jour l'emploi de trial. Les morceaux placés dans le rôle de Mlle de
Saint-Yves se distinguent par le charme et le sentiment.
L'air Dans quel canton est l'Huronie, est de la déclamation
spirituellement, entendue ; quant au récit de la bataille du Huron,
il fait deviner ce que notre jeune compositeur produira clans la peinture
des tableaux descriptifs quand sa main aura acquis plus de fermeté.
Un deuxième opéra., on le devine, fut attendu avec une certaine
impatience. De toutes parts on se demandait : Grétry tiendrait-il les
brillantes promesses de ses débuts? Marmontel lui fournit Lucile, en
un acte, qui fut représentée le 5 janvier 1769, moins de six mois après le
Huron, et affermit encore la réputation da. jeune maestro. Il y
déploya une sensibilité qui fit verser bien des larmes. A certains égards,
Lucile indique déjà un progrès sur le Huron. On y signale,
outre un grand nombre de mélodies finement dessinées, deux pages de maître.
L'une est le célèbre quatuor : Où peut-on être mieux qu'au sein de sa
famille? que l'on chante depuis plus d'un siècle et qu'on chantera tant
que la musique naturelle, noble et expressive, trouvera des admirateurs ;
l'autre est un monologue : Ah! ma femme, qu'avez-vous fait ? vrai
modèle de déclamation lyrique et de mélodie expressive, où l'art du
musicien, sans sortir des limites du genre, trouve les accents les plus
pathétiques. Lui-même fait l'analyse de ce morceau admirable ; il répondait,
quand on lui demandait s'il le préférait au quatuor :
«
Il faut un sentiment plus profond, une plus grande connaissance du cœur
humain pour faire ce monologue ; et un instant d'inspiration a suffi pour
produire le quatuor.
»
Forcés de constater le succès de ces deux opéras, les ennemis et
les envieux de Grétry avouèrent qu'il savait écrire de la musique sérieuse,
mais que le genre cornique lui était interdit.
Nous allons voir comment il répondit à ce défi.
Il eut la rare bonne fortune de trouver précisément un poème gai,
le Tableau parlant, qui 1ui fut offert par Anseaume, auteur
dramatique, remplissant les modestes fonctions de souffleur à la
Comédie-Italienne. En acceptant de mettre ce livret en musique, Grétry
commit une infidélité â Marmontel, le collaborateur qui lui avait facilité
ses débuts ; mais, pour notre jeune musicien revenant d'Italie, quelle
chance heureuse de pouvoir faire chanter quelques-uns des personnages de la
Commedia del Arte, de cette sémillante et endiablée famille, où l'on
retrouve 1e bellâtre amoureux Léandre, et son fripon de valet Pierrot ; la
douce et tendre Isabelle ; la futée Colombine ; sans oublier Cassandre, le
vieux tuteur soupçonneux et jaloux de sa pupille, qu'il veut épouser!
Quand la jeunesse et l'amour se liguent pour tromper un vieillard,
le public se met de la partie et la pièce réussit toujours : Beaumarchais et
Molière sont là pour en témoigner.
«
Le Tableau parlant fut représenté le 20 septembre: 1769, treize mois,
jour pour jour, après le Huron. C'est une musique absolument neuve et
dont il n'y a pas de modèle en France,
»
écrit Grimm dans sa célèbre; correspondance ;
«
c'est un modèle de musique comique et bouffonne ; cela est à tourner la
tête.
»
«
Cet opéra plaça Grétry au rang des meilleurs compositeurs français
»,
dit à son tour Fr. Fétis, dans sa Biographie des musiciens.
«
Cet ouvrage charmant, ajoute-t-il, a survécu aux diverses révolutions
que la musique a éprouvées.»
Il faut convenir que tout y est vivant, gracieux, adorable et que
la plupart des morceaux sont considérés comme des modèles du genre. Quoi de
plus spirituel que les couplets de Colombine Il est certain barbon!
Et l'air d'Isabelle Tiens, ma reine : saurait-on rendre les plaintes
amoureuses d'un vieux céladon avec plus de vérité ? Quelle malicieuse ironie
dans le morceau resté célèbre Vous étiez ce que
vous n'êtes plus. Jean-Jacques, qui faisait profession de copier de la
musique, le transcrivit au moins dix fois, et toujours avec un nouveau
plaisir ! Quant à la peinture d'une tempête, faite par Pierrot, n'est-ce pas
une page de tout premier ordre? Et Grétry, avec un orchestre primitif, ne
produit-il pas autant d'effet que s'il avait eu à. sa disposition toutes les
ressources de l'instrumentation moderne ? Notre compositeur, qui dit ne pas
aimer les tableaux de musique descriptive, y excelle pourtant. L'on n'a pas
fait mieux depuis.
Cette partition est encore considérée de nos jours comme un type
d'excellente musique bouffe, exempte de grossièreté et de vulgarité. Grétry
est parvenu à ennoblir le genre de la parade, si souvent tombé, chez
ses prédécesseurs des théâtres forains, dans la gravelure et l'immoralité.
Après avoir produit le Tableau parlant, qui est considéré comme son
premier chef-d'œuvre, le jeune maître marcha vers de nouveaux succès ; mais
avant de nous occuper de son quatrième ouvrage, intitulé Sylvain,
arrêtons-nous un instant pour examiner les morceaux symphoniques de ses
trois premiers opéras.
Les pièces instrumentales qui précèdent le Huron et
Lucile se composent de fragments peu développés, tels qu'on en écrivait
en Italie et en Allemagne, avant que Haydn eût élargi le cadre et fixé le
genre qui lui mérita le surnom de père de la symphonie.
Et ici, qu'on nous permette une supposition : les espèces de
suites d'orchestre que Grétry écrivit à Rome, où elles furent exécutées
avec succès, et dont jusqu'à ce jour on ne retrouve aucune trace,
n'ont-elles pas été utilisées par leur auteur; qui a dû les apporter avec
lui à Paris ? Les introductions de ses deux premiers opéras qui, suivant
l'usage du temps, n'ont aucun rapport avec les partitions, autorisent cette
hypothèse. Alors, les ouvertures proprement dites n'existaient pas encore :
c'est seulement quelques années plus tard, que Gluck leur donna la forme qui
les caractérise. En tous cas, si nous nous sommes trompé dans notre
conjecture, ces morceaux de musique nous donnent une idée de ce que devaient
être les symphonies écrites par Grétry pendant son séjour à Rome, et quel
que soit le mérite de ces compositions instrumentales comme imagination,
elles prouvent que leur auteur n'était pas assez habile contrepointiste pour
se créer un nom dans la. musique symphonique et qu'il a bien fait de diriger
toutes les forces de son esprit vers la musique de théâtre.
Ceci établi, reprenons l'étude de ses opéras. Après sa réussite
dans la musique bouffe tempérée, Grétry retourna à son premier
collaborateur. Marmontel lui fournit encore un livret de genre triste. Dans
cette partition, représentée le 19 février 1770, on remarqua quelques jolies
ariettes. On retrouva encore l'auteur du monologue de Blaise, de Lucile,
dans le bel air de basse aux accents dramatiques : Je puis braver les
coups du sort. Le célèbre duo : Dans le sein d'un père, brille
aussi par un beau caractère dramatique.
Sylvain est l'un des opéras que Grétry estimait le plus.
La future reine Marie-Antoinette félicita les auteurs de cet ouvrage. A
partir de ce moment, la réputation de notre compositeur s'étant complètement
affirmée, on lui demanda la primeur de la plupart de ses nouvelles
productions, pour être données à la cour.
Les Deux Avares, en deux actes (1770) suivirent de près
Sylvain. La pauvreté d'invention de la pièce nuisit d'abord à son succès
; mais bientôt, grâce à la musique, l'ouvrage se releva et fut souvent
représenté.
Signalons, au nombre des morceaux qui produisirent le plus d'effet,
un duo bouffe très scénique : Prendre ainsi cet or, ces bijoux, où
les deux scélérats s'excitent mutuellement à commettre un vol et une
profanation, ainsi qu'un trio de musique imitative : Tiens la corde,
prends bien garde, où l'orchestre imite, à deux reprises différentes, le
bruit de la poulie sur laquelle glisse la corde qui sert à descendre ou à
remonter le seau dans un puits. Grétry aimait à traiter ces petits tableaux
de genre et son orchestre fourmille d'intentions analogues, que l'on a
peut-être trouvées puériles, mais qui sont le point de départ de la musique
symphonique descriptive. Un autre tableau de genre délicieux est la
patrouille turque : La garde passe, il est minuit, dont le chant
lointain se fait entendre pianissimo d'abord, puis grandit, grandit jusqu'au
forte, pour diminuer insensiblement et s'éteindre tout à fait dans le
silence et l'obscurité.
Cet effet de sonorité a souvent été employé depuis Grétry, et
toujours avec un nouveau succès. Dés son apparition, les musiques militaires
se sont emparées de cette marche originale, que l'on joue encore
aujourd'hui. Les sociétés chorales la considèrent aussi comme l'un des
meilleurs morceaux de leur répertoire.
Le 13 novembre de la même année 1770, l'Amitié à l'épreuve
fut donnée à Fontainebleau. Le livret était de Favart, qui. avait aussi
écrit celui d'Isabelle et Gertrude. Cet opéra fut froidement
accueilli. à la cour. Rébel et Francoeur, les surintendants de la musique du
roi., regardaient notre jeune compositeur comme un novateur dangereux ; ils
lui. adressèrent des éloges qui furent considérés comme une critique. Aucun
opéra, ne donna cependant plus de mal à Grétry, relevant d'une longue
maladie, que celui-ci, dont il ne reste rien.
Rendu tout à fait à la santé, Grétry fut enchanté de recevoir de
Marmontel, son ancien collaborateur, 1c livret de Zémire et Azor.
Uni par le mariage depuis le 3 juillet 1771, à Jeanne-Marie Grandon, la
fille d'un artiste peintre de Lyon, après des contrariétés sans nombre, il
goûta enfin le bonheur ; ce fut, dans les meilleures conditions qu'il
écrivit con amore, cette partition qui fut représentée dès la tin de
1771. Grétry avoue, dans ses Mémoires
«
qu'il lui paraît difficile de réunir plus de vérité, de mélodie et
d'harmonie
».
Ce qui pour lui signifie, ajoute-t-il en note,
«
qu'il a tiré tout le parti possible de ses facultés.»
, Fétis père constate que
«
l'imagination de Grétry s'y montre dans toute sa fraîcheur ; jamais, ajoute
le savant critique, il n'avait été si riche de chants heureux que dans cet
opéra ; malgré les transformations de certaines parties de l'art, de
pareilles inspirations ne peuvent cesser d'être belles, ni d'intéresser les
artistes sans préjugés.
»
Le succès de Zémire et Azor rétablit les finances d'une
foule de directeurs de théâtre en France comme à l'étranger : il en parut
des traductions en italien, en. allemand et même en flamand. Tout devrait
être signalé dans cette partition d'une inspiration si soutenue. Le duo :
Le temps est beau, j'en suis fort aise, offre un modèle de musique
imitative ; le basson y rend le bâillement d'Ali avec beaucoup de naturel.
Le trio : Ah ! laissez-moi la pleurer, qui se chante dans la
coulisse, et que Grétry modifia d'après les conseils de Diderot, est une
belle page d'expression pathétique ; l'air : Du moment qu'on aime,
forme une mélodie d'un sentiment exquis. Comme contraste, citons les trois
ariettes comiques d'Ali ; L'orage va cesser ; Les esprits dont on nous
fait peur, et J'en suis encore tremblant, où le caractère
pusillanime du personnage est tracé d'une touche si fine et si spirituelle.
Les autres morceaux se distinguent par la fraîcheur, l'originalité ou
l'énergie. Les journaux et les mémoires du temps sont unanimes sur ce point
: il y a là un concert d'éloges dans lequel. pas une seule voix discordante
ne se fait entendre.
Marmontel lui fournit encore le livret de l'Ami de la maison,
comédie sérieuse, genre qui n'avait pas encore été traité sur la petite
scène des Italiens. Cet opéra fut joué le 14 mars 1772, avec un suces qui
augmenta à chacune des premières représentations. On y remarque nombre de
passages charmants, entre antres deux airs, l'un écrit pour soprano : Je
suis de vous très mécontente ; l'autre pour voix de basse :
Rien ne plait tant aux yeux des belles. Grétry en a donné l'analyse avec
un soin scrupuleux ; il .y compare la ponctuation musicale à celle de la
poésie, qui doivent toujours coïncider, sous peine de contre-sens. Le
troisième acte renferme deux morceaux scéniques, un duo : Tout ce qu'il
vous plaira, et un duetto : J'ai fait une grande folie, conçus
d'après le procédé syllabique, dans lequel la musique prend les accents des
paroles.
C'est à propos de cette partition que Grétry décrit l'emploi propre
à chacun des instruments de l'orchestre. Il fut probablement le premier, en
France, qui rédigea didactiquement ce que les autres compositeurs avaient
toujours fait d'instinct.
Depuis longtemps il désirait obtenir 1a collaboration de Sedaine,
cet auteur prosaïque, mais qui savait trouver les situations dramatiques les
plus émouvantes. Ils donnèrent ensemble 1e Magnifique, le 4 mars
1773. L'ouvrage n'eut jamais grand succès et ne s'établit pas au théâtre
sans opposition. Les critiques de l'époque regrettent dans le Magnifique
un style trop peu varié et une trop grande richesse harmonique. Nous
sommes loin encore du temps où l'on reprochera à Grétry la pauvreté de son
harmonie.
La Rosière de Salency fut représentée à Paris, le 28
février 1774. Pendant qu'il en écrivait la partition, Grétry, pour se
pénétrer du style pastoral, lut et relut les idylles de Gessner, alors à la
mode, et ne laissa pas échapper l'occasion qui s'offrait à lui de rechercher
la couleur locale pour sa musique. L'air : Ma barque légère,
charmante page, devint promptement populaire. Le duo de la dispute entre 1a
Rosière et l'une de ses rivales : Écoute, parle-moi franchement,
appartient au genre scénique qui réussit toujours au théâtre. L'air : J'ai
tout perdu, mon amant et ma rose, est fort expressif, et celui de
Colin : Et que me fait l'orage? d'une grande vigueur dramatique.
Grétry revint encore deux fois à Marmontel, qui lui donna les
poèmes de la Fausse Magie, et de Céphale et Procris. Le
premier ouvrage ne réussit que grâce à la musique ; le second eut la
malchance d'arriver peu de temps avant le début de Gluck à Paris et ne
parvint pas à se maintenir au répertoire, à cause de ce voisinage dangereux.
Aussi notre compositeur rompit-il complètement avec son ancien librettiste,
Marmontel. Celui-ci lui en garda rancune : il estimait que ses paroles, bien
coupées pour la musique, avaient excité maintes fois l'imagination de
Grétry, qui ne rencontrerait plus, selon lui, de succès comparable à celui
de Zémire et Azor.
Les Mariages Samnites, donnés deux ans plus tard, ne
réussirent point, et Matroco fit une lourde chute. Grétry ne rentra
dans la période de ses plus grands triomphes qu'avec le Jugement de Midas
et l'Amant jaloux, qui sont restés deux des joyaux de son merveilleux
écrin.
Examinons rapidement d'autres partitions.
La Fausse Magie, représentée en février 1775, était l'opéra
de prédilection de Grétry : le premier acte est ce qu'il trouvait de plus
estimable dans ses ouvrages. Le duo des Vieillards : Quoi ! c'est vous
qu'elle préfère, véritable chef-d'œuvre, défiera les atteintes du temps
et les caprices de la mode, tant il est vrai et original..
«
Ce morceau, dit Grétry (page 312), fit un effet extraordinaire à la
première représentation ; le citant en est si près de la déclamation, qu'on
le confond avec la parole. D'ailleurs, ce morceau est syllabique et d'un
mouvement continu ; cette sorte de musique a un empire prodigieux sur tous
les spectateurs.
»
Grétry signale un
trio : Vous aurez à faire à moi, qu'il dit être à trois sujets, mais
qui, en réalité, n'en. compte que deux, le chant et la basse ; le troisième
étant une partie intermédiaire sans mouvement, uniquement destinée à
compléter l'harmonie. Monsigny avait donné, dans le Déserteur, un
exemple de deux chants différents se réunissant et formant duo; Grétry nous
fera entendre plus tard, dans Colinette à la Cour, un double chœur,
très ingénieusement agencé.
Il regrettait de ne pouvoir utiliser la musique des Mariages
Samnites, qui lui avait cependant procuré un si. fâcheux mécompte.
Durosoy lui arrangea un nouveau poème sur sa partition, qui fut représentée
le 22 juin 1776, et ne réussit guère davantage :
«
les spectateurs ne voulurent pas s'habituer à voir sous le casque les
acteurs qu'ils voyaient chaque jour dans des rôles comiques.»
Nous l'avons dit,
Matroco, drame burlesque, échoua complètement à Fontainebleau, eu
1777, et à Paris, en 1778. Le compositeur détruisit sa partition, qu'il
trouva indigne de sa plume. L'insuccès de deux opéras corniques et d'un
grand opéra, précisément à l'époque où Gluck opérait, à Paris, sa révolution
dans le drame lyrique, avec des chefs-d'œuvre tels que Iphigénie en
Aulide, Orphée, Alceste, dut être fort sensible à Grétry,
qui, jusque-là, n'avait guère connu de défaite. Il lui fallait une revanche
: elle fut éclatante.
Suard l'avait mis en rapport avec un Anglais, connu sous le nom
d'Hèle. Cet auteur, qui écrivait fort bien en français, lui fournit
successivement trois poèmes, qui excitèrent de nouveau sa verve. Le premier,
intitulé le Jugement de Midas (1778), était conçu en vue de parodier
les chanteurs de l'Opéra, qui avaient été une des causes de l'insuccès de
Céphale et Procris.
Le mérite de la nouvelle partition, assurément l'une des plus
originales de Grétry, fut contesté à la cour. La ville la reçut
favorablement (4), ce qui inspira à Voltaire le
quatrain si connu :
|
|
La cour a dénigré tes chants,
Dont Paris a dit des merveilles
Grétry, les oreilles des grands
Sont souvent de grandes oreilles |
|
Les trois airs
d'Apollon : Doux charmes de la vie; Par une grâce touchante et
Du destin qui t'accable, sont nobles, distingués et expressifs, comme
tout ce que chante le dieu de la poésie. Quant à la partie confiée au
satyre Marsyas, elle est l'imitation des chants de Lulli, et devait
être interprétée avec des cadences perlées, des porte-voix, des
martellements, qui faisaient les délices de la cour et dont Gluck montra le
ridicule, en supprimant ces ornements si contraires à la vraie déclamation
Rien de plus spirituellement dialogué que le duo : D'abord, je te donne
de bons gages, et le trio : Non, ce n'est pas possible. Les
finales des deux premiers actes sont habilement traitées; enfin l'évocation
: Au dieu des arts, termine l'opéra, d'une façon très brillante.
Le
deuxième livret, dû à la plume de d'Hèle, l'
Amant jaloux, représenté à Versailles, le 20 novembre 1778, et à Paris,
le 23 décembre de la même année, obtint un succès brillant. Grétry trouva
dans le poème des caractères bien tracés et une action intéressante, qu'il
traita avec une grande sûreté de main. Tout est bien venu dans cette
remarquable partition. Nous voudrions l'analyser en détail; mais il faut
nous borner à signaler les jolis couplets de la soubrette : Qu'une fille
de quinze ans, dans lesquels se rencontre, vers la fin, une réminiscence
de la Serva Padrona, prouvant, une fois de plus, que Grétry avait
pris Pergolèse pour modèle ; un excellent trio : Victime infortunée ;
un chant spirituellement ajusté sur l'air des Folies d'Espagne , de
Corelli; enfin un duo dramatique, interrompu par la sérénade vraiment
délicieuse : Tandis que tout sommeille.
Le troisième livret de d'Hèle a pour titre : les Evénements
imprévus (1770). Encore un succès, moins grand cependant que le
précédent. C'est une comédie de mœurs qui a inspiré à notre musicien
quelques beaux morceaux, tels qu'un air à ta mélodie gracieuse : Qu'il
est cruel d'aimer ; des couplets charmants : Dans le siècle où nous
sommes et Je vais vous dire une nouvelle ; enfin et surtout un
duo, véritable chef-d'œuvre d'ingéniosité scénique : Serviteur à
monsieur Lafleur.
Grétry regretta beaucoup son collaborateur anglais, qui
mourut avant de lui avoir livré un poème entièrement conçu, mais non écrit,
qui devait être bien supérieur aux trois autres. Il revint à Sedaine, qui
lui offrit Aucassin et Nicolette d'abord ; ensuite, Richard Coeur
de Lion. Le premier de ces ouvrages, donné à Versailles, le 30 décembre
1779 et à Paris, 1e 3 janvier 1780, fit l'effet d'une parodie. Notre
compositeur avoue que l'on riait aux éclats dans les endroits qu'il croyait
les plus touchants. C'est à la naïveté de
la pièce, empruntée à un tableau du XIIe siècle, qu'il faut attribuer ce
résultat regrettable ; car la musique en est fort bonne et fait pressentir
celle de Richard.
L'ariette : Simple
et naïve Joliette, est une trouvaille mélodique, exquise à la chute :
Le joli péché d'amourette ; le duo, que les sentinelles chantent en se
promenant au pied de la tour de la prison où sont enfermés Aucassin et
Nicolette, est d'un effet pittoresque, et le chant du soldat : Pucelle
avec un cœur franc, très caractéristique. N'oubliions pas la douce
cantilène de Nicolette : Cher objet de ma tendresse, qui ouvre
le troisième acte, si riche en beautés de premier ordre.
Deux intrigues se croisaient dans la pièce intitulée : Théodore
et Paulin, l'une, relative à des personnages nobles, l'autre, à des
paysans. Or, Grétry ayant remarqué, à l'unique représentation qui en fut
donnée, que la partie pastorale était surtout goûtée du public, retira son
ouvrage, le remania, et produisit celte fraîche partition , intitulée L'Epreuve
villageoise, d'où s'exhale, depuis bientôt un siècle, un arome qui fait
penser au thym et au serpolet. Les caractères, bien tracés dès le début de
la pièce, se maintiennent jusqu'à la fin. M. de la France y chante un. air :
Adieu Marton, adieu Lisette, que l'on a souvent imité depuis ; les
couplets Bon Dieu, bon Dieu ! comme c'te fête, promptement devenus
populaires, furent chantés partout. L'entr'acte symphonique du second acte
est une espèce de rigodon, dont le mouvement augmente sans cesse
jusqu'au presto le plus rapide, et qu'on a toujours bissé au théâtre.
Richard Cœur de Lion marque l'apogée du talent de Grétry :
la première représentation eut lieu le 21 octobre 1784, selon Sedaine ; 1c
25 octobre 1785, d'après l'indication donnée dans les Mémoires. Ce
chef-d'œuvre, ce modèle de vérité et d'expression dramatique a fait époque :
c'est une date dans le répertoire de l'opéra comique de la seconde moitié du
XVIIIe siècle. Grétry compte quarante-quatre ans ; il a déjà écrit une
trentaine d'ouvrages qui presque tous ont réussi ; il est en pleine
possession de ses facultés créatrices. Son système de déclamation lyrique,
de l'étude des caractères et de la recherche de la couleur locale trouve ici
son application la plus complète. Une simple mélodie, rie modulant guère
qu'à la dominante et accompagnée d'accords parfaits : Une fièvre brûlante,
revient neuf fois dans des situations différentes et procure, à chaque
audition, un nouveau plaisir. Cette inspiration sublime est impérissable,
parce qu'elle a été vivement et profondément sentie. Elle sert de ressort à
l'intrigue de la pièce, et donne naissance à un duo qui a toujours excité
des transports d'enthousiasme. Une pareille inspiration suffirait à assurer
la renommée d'un opéra, si la partition entière n'était une merveille !
Depuis l'introduction jusqu'au finale, tout y est marqué du sceau du génie.
L'ouverture pastorale; le chœur des villageois; les couplets :
La danse n'est pas ce que j'aime, d'une naïveté adorable ; l'air : O
Richard, ô mon roi, dont la phrase initiale, noblement exprimée d'abord,
est reprise par un chant d'un élan qui n'a peut-être pas d'équivalent dans
tout ce qui a été écrit pour le théâtre ; l'ariette : Je crains de lui
parler la nuit, où l'amour timide s'épanche d'une façon si. touchante,
si ingénue ; les couplets Un bandeau couvre les yeux, si spirituels
et d'un effet si piquant lorsque la jeune fille reprend la mélodie syncopée
en sons détachés ; la chanson à boire : Que le sultan Saladin, d'une
originalité frappante, et dont le refrain en majeur a une verve si.
entraînante; l'air : Si l'univers entier m'oublie, superbe pensée où
les regrets du roi captif ont trouvé de si fiers accents ; le chœur brutal
des soldats... Je m'arrête ; il faudrait tout citer, car tout, dans
Richard, est d'une beauté saisissante. C'est l'œuvre maîtresse du
compositeur.
En entendant les airs si admirablement expressifs de Blondel et de
Richard, ainsi que leur duo : Une fièvre brûlante, qui donc oserait
soutenir que Grétry ne possédait pas la corde dramatique, bien qu'il n'ait
pas réussi dans le grand opéra ?
Son insuccès dans ce dernier genre tient à des causes que nous
allons essayer de faire connaître. Et d'abord, Grétry dit : (Mémoires 2e
édition, Paris, 1797, p. 116) «
La tragédie offre sans doute moins de variété aux musiciens que la comédie.
»
Et plus loin «
Le plus habile musicien, après avoir composé deux ou trois tragédies, sera
forcé, s'il veut varier ses chants, d'abandonner les formes larges et
nobles, qui s'épuisent rapidement dans la tragédie. La fureur .n'a qu'un
accent, le désespoir qu'un caractère, l'amour y est presque toujours
malheureux. »
Voilà la vraie
raison de l'infériorité relative de Grétry dans le drame lyrique : le manque
de variété dans la musique tragique Ce qu'il fallait avant tout pour
inspirer notre compositeur, c'était le contraste dans les caractères et les
situations, contraste qu'il ne trouvait pas dans le grand opéra au même
degré que dans l'opéra comique.
Si ses tragédies lyriques n'ont pu se maintenir à la scène, ce
n'est pas à dire qu'elles ne renferment des beautés d'un caractère élevé.
Son premier grand opéra : Céphale et Procris, représente à
Versailles, le 30 décembre 1773, à l'occasion du mariage du comte d'Artois
avec la princesse Marie-Thérèse de Savoie, est d'autant plus remarquable
qu'il a précédé au théâtre l'Iphigénie en Aulide, de Gluck, et que
l'on y trouve des passages d'une rare énergie, d'une grande puissance
dramatique. La tendresse, l'amour, la jalousie y rencontrent des
accents vrais et très musicaux. On y signale un duo resté célèbre :
Donne-la-moi, dans nos adieux, précédé d'un récitatif traité avec art
et un chœur délicieux, servant d'introduction au deuxième acte. Toute la
scène de la jalousie, du troisième acte, forme un tableau musical très
réussi ; en outre, les airs de ballets ont été jugés charmants.
Notre compositeur aurait désiré que Marmontel fît des changements à
son livret, pour les représentations qui eurent lieu à Paris, le 2 mai 1775
; mais le poète n'y consentit point et sa collaboration prit fin (5).
L'ouvrage n'eut qu'un nombre restreint de représentations. Grétry explique
sa chute « par l'esprit de
travers qui régnait alors parmi les premiers sujets de l'Opéra. »
Ceux-ci, d'après une ancienne tradition remontant à Lulli, interprétaient
sans aucune mesure, et comme des récitatifs, les morceaux de chant qui
exigeaient impérieusement de la régularité rythmique.
Andromaque, donnée en 1780, renferme des mélodies fort
expressives, des récitatifs bien déclamés, de beaux chœurs et des airs de
ballets aux motifs variés. Le poète Pitra a resserré, en trois actes,
l'œuvre de Racine, et, comme dans toute tragédie lyrique, les chœurs y
tiennent lieu. des confidents et sont rattachés à l'action. Grétry, pour
donner, au moyen de l'orchestre, un coloris spécial au personnage
d'Andromaque, accompagne ses récitatifs par trois flûtes traversières. Cet
opéra n'eut, en deux reprises, que vingt-cinq représentations. Aspasie,
représentée en 1789, n'obtint pas non plus grand succès à l'Académie de
musique Si Grétry ne fut pas heureux quand il donna des tragédies lyriques,
il réussit grandement quand il fit représenter des ouvrages de
demi-caractère, se rapprochant du genre de l'opéra comique et convenant
mieux à son tempérament. «
Dans le drame mêlé de comique, dit-il (De la Vérité, t. II, p. 20),
toutes les scènes, les divertissements peuvent être variés à l'infini ; le
genre dont je parle conduit naturellement à la variété ; cet avantage est
incalculable. »
Colinette à la Cour, l'Embarras des
richesses, la Caravane du Caire introduisirent à l'Opéra ce genre mixte
qui n'a pas été abandonné depuis.
Colinette à la Cour (1782) est imitée du Caprice
amoureux, de Favart. C'est là que l'on entend le fameux double chœur,
dont nous avons parlé plus haut, et qui produisit tant d'effet naguère, dans
les concerts de nos Conservatoires.
L'Embarras des richesses, exécuté la même année, est
l'adaptation au théâtre de la fable : le Savetier et le Financier ;
seulement, au lieu des personnages de Lafontaine, les auteurs ont emprunté
les leurs à la mythologie, afin que leur pièce eût le prestige d'une belle
mise en scène. Cet opéra, qui renferme nombre de belles pages, obtint les
suffrages du public. La Caravane du Caire, donnée à Fontainebleau, en
octobre 1783, et à Paris, eu 1784, compte parmi les plus grands succès de
Grétry. L'ouvrage très varié, d'un spectacle brillant, fut chaleureusement
applaudi et se maintint longtemps au répertoire. Plusieurs airs, notamment :
J'ai des beautés piquantes et Vainement Almaïde, ont été
chantés partout dans les concerts. L'ouverture .y- a été aussi
souvent exécutée : le principal thème de cette pièce symphonique, repris en
chœur à la fin de l'opéra, est réellement gracieux et original. On remarque
dans la partition de nombreux morceaux de caractères différents bien venus,
de jolis dessins de ballet et une belle marche; enfin, le compositeur a su
donner à son ouvrage, outre une certaine couleur orientale, un éclat qui en
a assuré la durée au théâtre.
Panurge dans l'île des Lanternes fut aussi représenté à
l'Académie de musique, en 1785. Le sujet, emprunté à Rabelais, est 1a
première œuvre de genre bouffe qui ait paru sur cette vaste scène.
L'ouverture, reprise à la fin de la partition pour servir de musique de
ballet, fut encore une innovation de Grétry.
Après avoir produit en moins d'un an la Caravane, l'Épreuve
et surtout Richard, point culminant de sa carrière, notre compositeur
mit encore en musique, de 1786 à 1790, le Comte d'Albert et sa Suite,
le Prisonnier anglais, le Rival confident, les Méprises par
ressemblance, Raoul Barbe-Bleue, autant d'ouvrages écrits en
pleine maturité de talent, sans valoir toutefois les chefs-d'œuvre déjà
signalés, ni comme musique, ni. surtout comme poèmes. En effet, quel parti
tirer de ce médiocre livret : les Méprises par ressemblance, bien
qu'il soit imité des Ménechmes de Plaute? Et de Barbe-Bleue,
ce sombre et ridicule mélodrame, imité d'un conte de Perrault ?
Il y a pourtant dans les Méprises un morceau bouffe du
meilleur comique, où le trial raconte, sur un motif de contredanse, avoir
reçu une volée de coups dans un bal champêtre. Quant à Barbe-Bleue,
on y rencontre un air de bonne facture : Venez régner en souveraine.
Le trio final : Ma sœur, ne vois-tu rien venir? qui excita une
émotion très vive à la représentation, appartient à la musique descriptive,
que Grétry aimait tant à traiter.
Nous arrivons à une époque critique.
Depuis quinze ans environ, Gluck avait révélé à l'Opéra une
musique d'une puissance dramatique incomparable. Son influence se fit sentir
sur ses contemporains, surtout sur Méhul et Cherubini, qui introduisirent
dans le genre de l'opéra comique même, où Grétry avait obtenu tant de
succès, des ouvrages sérieux, plus serrés d'harmonie et plus nourris
d'instrumentation. La Révolution française devenant tous les jours plus
féconde en événements tragiques, la musique, qui est toujours l'expression
de la société, devint aussi plus énergique. Aux pastorales, aux pièces
bouffes, aux comédies d'intrigue, succédèrent alors des ouvrages aux accents
violents, qui firent oublier bientôt les opéras de Grétry.
Frappé dans ses intérêts privés comme: dans ceux de sa réputation,
notre compositeur essaya de modifier sa manière, comme avaient fait ses
émules, devenus tout à coup ses maîtres. Musicien d'instinct, il dut
regretter alors de n'avoir pas poussé plus avant ses études, et de ne
pouvoir écrire des ouvrages mieux en rapport avec les exigences du moment.
Il essaya néanmoins de rendre son harmonie plus complexe ; mais, dit-il dans
ses Mémoires : « Il
ne faut pas croire que l'on puisse toujours étudier et rendre une harmonie
nombreuse ; il est un âge où notre cerveau ne rend plus que le reste des
idées anciennement conçues. »
Grétry allait bientôt compter un demi-siècle d'existence ;
il avait produit une quarantaine d'opéras, dans un style bien individuel ;
jusque-là tout le monde l'avait admiré, imité, et voici qu'il lui fallait
changer de manière pour aborder un genre nouveau. Cependant il ne se déclara
pas vaincu, mais rentra dans la lice et lutta avec énergie.
De 1790 à 1802, il écrivit successivement Pierre le Grand,
Guillaume Tell, Basile, les Deux Couvents, Denis le
Tyran, Callias ou Amour et Patrie, la Rosière républicaine,
Joseph Barra, Lisbeth, Anacréon, Elisca, Delphis
et Mopsa, etc.
Dans ces ouvrages - composés pendant l'époque que l'on pourrait
appeler peut-être celle de la décadence de l'artiste - l'homme de génie
perce parfois, et l'on y rencontre encore des pages admirables. Cependant
plus d'opéra complètement réussi comme Richard ; mais des
inspirations qui ne périront pas, telles que les couplets : A Roncevaux,
restés longtemps populaires et dont le refrain : Mourons pour la Patrie,
fut entonné sur les champs de bataille avec la Marseillaise ; la
poétique mélodie d'Anacréon : Songe enchanteur ; et la célèbre
chanson à boire : Laisse en paix le dieu des combats, qui font encore
partie du répertoire des concerts, de même que l'ouverture en mouvement de
marche, qui précède le second acte d'Elisca.
Ces différents ouvrages nous conduisent an commencement du XIXe
siècle.
A cette époque Grétry a soixante ans. Fatigué de la lutte, il
renonce à la composition pour se livrer à la littérature à laquelle il
s'était déjà consacré, puisque la publication du premier volume
de ses Mémoires ou Essais sur la Musique remonte à 1789.
Dans ce livre, véritable autobiographie, l'auteur raconte sa vie avec une
naïveté, un naturel charmants. Ses principaux ouvrages y sont analysés avec
une bonne foi qui n'exclut pas la haute opinion qu'il avait de son mérite et
du rôle que son œuvre avait joué dans le mouvement musical de la. seconde
moitié du siècle dernier ; enfin, il y touche à toutes les questions
musicales. La déclamation lyrique, la ponctuations phraséologique, le rythme
mélodique, l'harmonie et l'orchestration sont traités avec la minutie que
Grétry attache à toute chose. Ses idées personnelles, clairement exposées,
seront toujours étudiées par les musiciens avec le plus vif intérêt : elles
font connaître l'homme, aimer et apprécier le compositeur.
Laharpe, dans son Cours de Littérature (F. Didot, t. XIl),
résume ainsi. son opinion sur cet ouvrage : «
Je savais bien que l'auteur était, non seulement un grand artiste, mais un
homme de beaucoup d'esprit. Je ne savais pas qu'il fût écrivain, et il
l'est. Il m'avait toujours paru celui de nos compositeurs qui avait le plus
d'esprit en. musique ; mais j'ai vu, en le lisant, qu'il en a aussi
beaucoup dans son style, et je suis bien aise d'avoir cette occasion de l'en
féliciter. »
En 1797, le
gouvernement français, à la. demande des compositeurs les plus renommés,
Méhul, Dalayrac, Cherubini, Devienne, Lesueur, Gossec, Langlé, Lemoine,
Champein, et sur la proposition du représentant Lakanal, vota les fonds
nécessaires pour la réimpression des Mémoires, auxquels Grétry ajouta
deux volumes. Ces suppléments n'ont pas l'intérêt de l'œuvre
primitive ; les caractères, les mœurs, la philosophie, les institutions
nationales, etc., y sont cependant l'objet d'études que l'auteur rattache à
l'art auquel il s'est voué.
En 1801, i1 publia, à Paris, un autre ouvrage en trois volumes,
in-8°, intitulé : De la Vérité, ou Ce que nous fûmes, ce
que nous sommes et ce que nous devrions être. Celui-ci n'ajouta rien à
sa gloire si éclatante. Grétry avait acheté l'ermitage de J.J. Rousseau, à
Montmorency, aux environs de Paris ; il y vécut au milieu des souvenirs et
des livres du grand provocateur. Cette circonstance lui
suggéra-t-elle l'idée de s'improviser écrivain-philosophe? Suard, l'abbé
Arnaud, Marmontel, Beaumarchais avaient été ses intimes ; Montaigne était
son auteur favori ; et les œuvres de Voltaire, de Condillac, de d'Alembert,
de Diderot, des encyclopédistes, en un mot, ses livres préférés. Le succès
qu'il ne parvenait plus à obtenir par la composition, il le demanda à la
littérature. «
Sa prose devait même durer plus que sa musique
»,
lit-on dans la préface de son livre : De la Vérité.
Il nous est venu à l'esprit de rapprocher de ce livre un chapitre
autographe inédit, qui est en notre possession. Dans cette étude, que nous
avons adressée à la commission formée par le gouvernement belge, pour la
publication des écrits de Grétry, nous croyons avoir prouvé à l'évidence,
que notre célèbre compatriote est bien, quoi qu'on en ait dit, l'auteur de
l'ouvrage philosophique en question. Ce fait établi, on a le droit
d'affirmer, à plus forte raison, qu'il a écrit lui-même ses Mémoires,
et surtout le premier volume, où il ne s'occupe guère que de sa vie et de sa
musique. Qu'il ait fait revoir son style par un, littérateur, cela est
possible, probable même ; mais, comme nous le disons dans notre Lettre
(Liège, L, de Thier, 1882) : «
Grétry était trop amant de la vérité, à laquelle il a consacré
trois forts volumes, pour laisser imprimer son nom en tête d'ouvrages qu'il
n'aurait pas conçus et exécutés, en un mot qui ne seraient pas de lui.»
Il a aussi publié un opuscule didactique, intitulé : Méthode simple pour
apprendre à préluder, qui est tombé dans un juste oubli, et ses derniers
loisirs ont été consacrés à la rédaction d'un ouvrage en six volumes, qui
devait avoir pour titre : Réflexions d'un solitaire ; le manuscrit
n'en. a pas été retrouvé à sa mort. En revanche, grand nombre de lettres,
que la commission belge rassemble en ce moment, paraîtront dans ses œuvres
complètes.
On a prétendu que l'auteur de Richard n'avait pas
orchestré lui-même ses vingt derniers opéras. Nous ne pouvons vérifier le
bien-fondé de cette assertion, n'ayant pu nous procurer jusqu'à ce jour les
partitions manuscrites du maître liégeois. Castil-Blaze déclare cependant
dans la préface de son recueil intitulé : Grétry des Concerts, publié
en 1827, «
qu'il possède des fragments manuscrits
AUTHENTIQUES de Richard, d'Aspasie, d'Anacréon,
ainsi que la partition entière des Deux Couvents. »
Pourquoi donc, notre
compositeur, qui aimait tant à écrire, aurait-il confié à un musicien
l'orchestration de ses derniers ouvrages, où la personnalité de l'auteur se
manifeste tout autant que dans la. conception des mélodies et de leurs
harmonies? Du reste, il suffit d'ouvrir ses partitions d'orchestre pour voir
qu'elles sont toutes conçues d'après le même procédé, depuis le Huron
jusqu'à Elisca. Un reproche qu'on pourrait même lui adresser, c'est
de ne pas avoir suivi les progrès réalisés en France dans 1'instrumentation,
depuis l'exécution des œuvres de Gluck et des symphonies de Haydn à Paris.
Ces deux points étant mis hors de doute, à savoir que Grétry est
bien l'auteur de ses ouvrages littéraires et qu'il a dû orchestrer lui-même
ses derniers opéras, revenons aux premières années du XIXe siècle, à
l'époque où notre compositeur, découragé par l'abandon dans lequel étaient
tombés ses opéras, se livra, presque exclusivement à. la. littérature.
De même que les événements politiques de la république avaient
engendré une musique pour ainsi dire violente, de même le calme succédant à
la tourmente fit naître le désir d'entendre des accents moins véhéments.
Sous le Consulat, on recherchait des émotions plus douces, moins agitées ;
les anciens opéras de Grétry répondirent à ce besoin. nouveau.
Un artiste aimé du public, le ténor Elleviou reprit le Tableau
parlant, Zémire et Azor, Richard, etc., qui, obtinrent un
succès plus grand peut-être qu'à leur apparition. Lucile, la
Fausse Magie, le Jugement de Midas, l'Amant jaloux, l'Epreuve
villageoise, les Evénements imprévus, furent successivement remis
à la scène et accueillis avec une faveur extraordinaire.
Le Grand-Opéra de Paris, suivant l'exemple de l'Opéra-comique,
reprit, de son côté, l'Embarras des richesses, Colinette à la Cour,
la Caravane, etc., Ces ouvrages se maintinrent à la scène à peu près
jusqu'en 1830, époque où Rossini, avec son style brillant et son
orchestration colorée, envahit tous les théâtres de France et même de
l'étranger. Néanmoins le Tableau parlant, Zémire et Azor,
l'Epreuve villageoise et Richard, ne quittèrent jamais le
répertoire de l'Opéra-comique.
Il nous reste à caractériser le style, la manière de Grétry et à
examiner l'influence qu'il exerça sur ses contemporains, ainsi que sur ses
successeurs. Il fut l'un des fondateurs, en France, sinon le premier du
moins le principal, de l'opéra comique. On sait que les artistes italiens
produisirent une véritable révolution sur la scène même de l'Opéra, de 1752
à 1754, en y exécutant des chefs-d'œuvre de Pergolèse, de Leo, de Jomelli,
de Rinaldo ; ils révélèrent 1a musique chantante, harmonieuse et vivante, à
un public habitué à la psalmodie française. Les auteurs de l'époque se
divisèrent alors en deux partis hostiles, le coin du roi et le
coin de la reine, qui échangèrent uni nombre considérable de brochures,
dont il ne reste plus guère que la célèbre Lettre de J.J. Rousseau, «
qui déclarait que les Français n'auraient
jamais de musique ».
Ce conflit d'opinions n'amena pas, tout d'abord, de modifications, mais
donna naissance à l'Opéra-comique, où brillaient déjà Duni, Philidor et
Monsigny ; Grétry survint en 1768 et écrivit cinquante-cinq opéras, dans
lesquels i1 exprima tous les sentiments, depuis la gaîté souriante jusqu'à
l'expression la plus passionnée.. C'est lui qui a le mieux transformé en
mélodies les paroles françaises. Celles-ci, malgré leurs coupes souvent
irrégulières, n'ont pas entravé sou inspiration ; sa musique chantée a la
même facilité d'allure que s'il l'avait composée, d'une façon idéale, sans
le concours de la poésie ; elle est si vraie comme déclamation, que l'on ne
pourrait même y signaler de contre-sens.
Ses airs, tour à tour tendres ou spirituels, gracieux ou
énergiques, et formés de membres de phrase ordinairement courts,
s'impriment; dans la mémoire à une seule audition. Aussi Grétry est-il te
compositeur populaire par excellence. Personne n'a été chanté autant que
lui, au théâtre ou dans concerts, au salon ou à l'atelier.
Sa musique, remplie de traits heureux, de thèmes variés à l'infini,
n'est jamais triviale ! Et cependant que de motifs en sont devenus des
espèces de proverbes, dont on fait des applications à chaque instant : Où,
peut-on être mieux qu'au sein de sa famille ; Mais enfin, après l'orage,
on voit revenir le beau temps ; La victoire est à nous ; Quand les bœufs
vont deux à deux, le labourage en va mieux, et cent antres refrains, que
tout le monde a retenus; grâce à la musique! C'est que sa mélodie,
franchement originale, caractérise jusqu'aux paroles les plus vulgaires et
les rend pour ainsi dire impérissables.
Doué d'un rare instinct dramatique, notre musicien a aussi créé un
grand nombre de types : Pierrot, Colombine, Ali, M. de la France,
Antonio, Laurette, Blondel et bien d'autres. Ses personnages, dont; il
exprime les moindres intentions, sont rendus avec une vérité qui depuis n'a
pas été dépassée ou même atteinte. C'est, du reste, l'opinion qu'il avait
lui-même de sa musique, quand il écrivit ces mots : «
Je la crois la plus vraie de toutes les conceptions dramatiques ; elle dit
juste les paroles suivant leur déclamation locale »
(De la, Vérité, t. II).
Ses contemporains et ses successeurs admirent son système de
déclamation lyrique, quitte à le modifier suivant leur nature, mais sans
trouver toujours le charme, l'originalité, l'esprit de ses mélodies
immortelles.
Dalayrac, Méhul, Cherubini ont imité sa manière ; cependant ces
deux derniers relèvent aussi de Gluck par le côté dramatique de leurs
œuvres. Le divin Mozart lui-même s'est souvenu de Grétry quand il écrivit de
la musique villageoise ; Berton, Nicolo, Boiëldieu sont ses véritables
adeptes ; Auber, Hérold, Adam, Halévy, etc., ont aussi adopté ses procédés
dans leurs opéras comiques, tout en faisant usage des conquêtes harmoniques
et orchestrales qui ont toujours été grandissants depuis la fin du siècle
dernier. J'en dirai autant de deux Belges qui se sont distingués sur la
scène de l'Opéra-comique de Paris Albert Grisar, le spirituel auteur de
Gilles ravisseur, et Gevaert, le savant compositeur de Quentin
Durward et du Capitaine Henriot, qui, soit dit en passant, est un
des plus grands admirateurs de son illustre compatriote. C'est sur
l'initiative du directeur du Conservatoire de Bruxelles, que le gouvernement
belge vient de décréter la publication des œuvres de Grétry, tant musicales
que littéraires, comme un monument élevé à la mémoire de son plus grand
compositeur.
Après avoir fait la part de l'éloge, abordons, franchement, celle
de la critique.
La perfection n'étant pas de ce monde, Grétry, le mélodiste
inspiré, a un côté faible, celui de l'harmonie. Bien qu'à l'origine ou la
trouvât excellente, trop savante même pour l'époque où il se produisit à
Paris, on s'aperçut pourtant qu'elle n'était pas toujours écrite purement.
Son éducation classique ayant été incomplète, la technique musicale lui fit
défaut. Cependant son harmonie, tout imparfaite qu'elle puisse être, n'est
jamais nue ; elle a même souvent un piquant qui augmente la saveur de sa
musique ; car il est des trouvailles d'harmonie comme de mélodie, et Grétry
en a fait plus d'une.
Castil-Blaze a essayé de corriger un certain nombre de passages de
ses ouvrages, dans son Grétry des Concerts ; mais en modifiant sa
musique, il. l'a dénaturée.
On a aussi réorchestré, sans grand succès, quelques-uns de ses
opéras. Berton a réinstrumenté Guillaume Tell ; Auber, l'Epreuve
villageoise ; Adam, Richard Cœur de Lion. Nous avouons préférer
l'orchestration simple de Grétry, qui ne vise. qu'à soutenir les voix, en
colorant à sa manière ses chants si pénétrants, si caractéristiques. Si on
la trouve trop maigre, comparée aux sonorités excessives auxquelles nos
oreilles sont habituées, on peut la renforcer, sans lui ôter sa couleur
archaïque, en augmentant le nombre des instruments à archet et en doublant
les instruments de cuivre, dans les passages qui exigent de la force et de
l'éclat.
On regrette encore que notre compositeur n'ait pas donné à ses
morceaux d'ensemble les développements dont ils étaient susceptibles,
développements que l'on ne soupçonnait du reste pas, en France, lors de ses
débuts, et qui ne privent une certaine importance que beaucoup plus tard.
Enfin, on lui reproche de n'avoir pas toujours écrit sa musique suivant les
règles de la carrure de la phrase. Il serait facile de faire disparaître ces
irrégularités ; mais, selon nous, on aurait tort de le tenter. L'auteur du
Tableau parlant et de Richard doit rester tel qu'il est, avec
ses immenses qualités et ses légers défauts. C'est à cause de ces légères
taches dans son soleil que des esprits chagrins ont attaqué la mémoire de
Grétry, qui, dans ses œuvres musicales ou littéraires, se montre avant tout
homme d'imagination, se préoccupant bien plus du fond que de la forme, de la
nature des idées que de 1a façon de les exprimer.
En résumé, Grétry se distingue par des inspirations mélodiques de
premier ordre, une sensibilité exquise, une vérité de déclamation et
d'expression qui n'a pas été égalée, un instinct scénique remarquable, un
esprit d'observation d'une rare finesse et d'une fécondité étonnante.
Musicien incomplet, il a cependant créé des formes nouvelles pour
un grand. nombre de morceaux d'opéra, et obtenu des effets prodigieux avec
des procédés primitifs d'harmonie et d'orchestration. Et ces qualités
précieuses, il les doit, non à la science qui ne lui avait presque rien
appris, mais à son génie qui lui a tout fait deviner. Si Grétry n'est pas le
plus grand compositeur qui ait existé, on peut le considérer comme le plus
vrai, et sa part est assez belle.
Ses dernières années s'écoulèrent dans l'aisance, à Montmorency,
grâce à une pension de quatre mille francs que le gouvernement de l'Empire
lui accorda, et qui, ajoutée aux droits d'auteur que ses ouvrages repris
partout lui rapportèrent, rétablit sa fortune compromise par la Révolution.
Il vécut à l'Ermitage, au milieu de sa famille, entouré de ses amis et de
quelques-uns de ses compatriotes, qui le visitaient souvent. On le vit
accueillir aussi avec la plus grande bienveillance les jeunes compositeurs ;
il les aidait de ses conseils, et quand le découragement les prenait, il se
plaisait à leur raconter les luttes qu'il avait eu à soutenir.
Autant Grétry était accessible aux petits, autant il se montrait
fier vis-à-vis des grands, comme le prouve la réponse laconique qu'il fit à
Napoléon. Un jour que le héros, qui devait le bien connaître, lui demanda
son nom : «
Toujours Grétry »,
lui répondit l'illustre musicien.
D'après la Biographie universelle de Michaud, «
la conversation de Grétry était attachante ; elle offrait un mélange de
réflexions philosophiques et d'aperçus pleins de finesse. »
Dans ses nombreux écrits, on ne trouve que des éloges pour ses
prédécesseurs ou ses contemporains : il exalte le mérite de Pergolèse, de
Jomelli, de Piccini, Sacchirii, Cimarosa, Paisiello, qui l'ont précédé à l'Opéra-comique
; Duni, Philidor, Monsigny sont aussi jugés par lui avec une impartialité
qui n'exclut pas la bienveillance. «
Gluck a failli m'étouffer »,
dit-il, tant sa musique était puissante et énergique. De Méhul, il cite un
duo, celui d'Euphrosine et Coradin, «
le plus beau morceau d'expression
qui se trouve au théâtre ».
Après avoir partagé
ses triomphes comme ses revers , Jeanne-Marie , sa compagne vénérée, fut
témoin du regain de succès qu'obtinrent ses opéras au commencement du
siècle. Elle ne mourut qu'en 1807, après avoir laissé trois filles, qui
s'éteignirent à la fleur de l'âge. L'une d'elles, Lucile, était l'auteur de
deux opéras comiques, dont le premier, le Mariage d'Antonio, fut seul
goûté du public.
Grétry avait accueilli sons son
toit, du vivant même de sa femme, les sept enfants de son frère aîné,
Jean-Joseph ; il s'occupa d'eux avec la sollicitude d'un père et ils
devinrent ses légataires universels. Notre grand artiste était un homme de
cœur ; au milieu de ses plus beaux succès, il n'oublia jamais sa vieille
cité de Liège, où il avait conservé de nombreuses relations.
Il y revint après dix-sept
années d'absence, au mois d'août 1776, et y fut reçu avec la plus vive
sympathie. Le 21 décembre 1782, il reprit la même route pour la seconde et
dernière fois et assista, dans la loge des autorités, aux représentations de
l'Amant Jaloux, du Jugement de Midas et de la Fausse Magie.
Aucun artiste n'obtint, pendant sa vie, plus d'honneurs que Grétry. Une rue
de Paris, située près du théâtre Favart (aujourd'hui. l'Opéra-comique) porte
son nom. Nantes, Liège et Bruxelles ont aussi leur rue Grétry. Il
appartenait à l'Académie des Philharmoniques de Bologne ; il fut conseiller
intime du prince-évêque Velbruck de Liège, en 1776 ; membre de la Société
d'Émulation de cette dernière ville et de l'Académie de Stockholm ;
inspecteur de musique du Conservatoire de Paris , en 1795 ; membre de
l'Institut de France, en 1796 ; chevalier de la Légion d'honneur à la
création de cet ordre, etc., etc.
Le 24 janvier 1780, le conseil
de la cité de Liège décida que le buste de Grétry serait placé sur
l'avant-scène de son théâtre. Semblable honneur lui fut rendu, à Paris, cinq
ans plus tard : son buste, en marbre blanc, fut sculpté par le célèbre
Houdon et destiné au foyer de l'Opéra. En 1809, le comte de Livry fit
ériger, sous le vestibule de l'Opéra-comique, sa statue en marbre blanc. Il
existe, à Liège, un buste de Grétry, dû au ciseau de son ami et compatriote
Ruxthiel, dont la reproduction doit figurer à la. façade du nouveau
conservatoire de cette ville.
Le peintre Robert Lefèvre l'a
reproduit en pied, pour la salle d'assemblée de l'Opéra-comique. Mme
Vigée-Lebrun a aussi fixé ses traits sur la toile, et l'on doit à Isabey le
portrait qui se trouve actuellement au musée de Liège.
Grétry mourut le 24 septembre
1813, à l'Ermitage de Montmorency, «
avec la sérénité d'un sage ».
Il était entré dans sa soixante-treizième année. Son corps fut exposé dans
une chapelle ardente, où des milliers de ses admirateurs se rendirent en
pieux pèlerinage. Pendant la cérémonie religieuse, célébrée le 28 septembre
à Saint-Roch, dans l'église même où quarante-deux ans auparavant il
s'unissait à sa femme, Jeanne-Marie Grandon, on exécuta le Dies irae
de Mozart. Plus de trente mille personnes assistèrent à ses funérailles ; le
cortège immense, qui s'était mis en route à midi, s'arrêta devant les
théâtres de l'Opéra et de l'Opéra-comique où, entre autres morceaux, on
chanta le trio de Zémire et Azor : Ah! laissez-moi la pleurer.
Les compositeurs Méhul, Berton, les écrivains Bouilly et Marsollier tenaient
les quatre coins du poêle. Cherubini, Gossec, Paër, Boieldieu, Catel, Nicolo,
Persuis, suivirent ses restes mortels, pendant que les meilleurs musiciens
de Paris exécutaient la marche écrite par son compatriote Gossec pour les
funérailles de Mirabeau. Plusieurs discours furent prononcés sur la fosse
entr'ouverte : par Flamand-Grétry, son neveu, représentant la famille ; par
Gavaudan, l'un de ses meilleurs interprètes, envoyé par l'Opéra-comique ;
par Bouilly, son collaborateur, délégué des auteurs dramatiques ; et enfin
par Méhul, son collègue, parlant au nom de l'Institut.
Nous regrettons de ne pouvoir
transcrire ces oraisons funèbres si flatteuses pour notre illustre
compatriote ; nous aurions voulu faire connaître surtout les jugements
portés par l'auteur de Joseph sur le chantre de Richard. Le
surnom de MOLIERE de la comédie lyrique, que lui donne un tel maître, est
resté attaché au nom de Grétry : la postérité l'a confirmé.
La France, théâtre de ses
succès, a conservé son corps, qui repose au Père-Lachaise, à côté de Delille
et de Méhul ; mais il a voué son cœur à la ville qui lui donna le jour.
Après un long procès, resté fameux, ce cœur, d'où sortirent tant de chants
immortels, fut transporté en 1829 à Liège, et depuis, scellé dans le
piédestal de la statue en bronze, de Guillaume Geefs, qui fut érigée
d'abord, en 1842, près de l'Université, et transférée plus tard place du
Théâtre Royal, en face de 1a scène où ses chefs-d'œuvre ont été interprétés
maintes fois au bruit des applaudissements de ses concitoyens.
Œuvres de Grétry (6) :
OPERAS : 1. 1765. Le
Vendemiatrice, intermède italien au théâtre Alberti, à Ronce. - 2. 1767.
Isabelle et Gertrude, à Genève. -- 3. 1768. Le Huron, 2 actes.
- 4. 1769. Lucile, 1 acte. - 5. 1769. Le Tableau partant, 1
acte. - 6. 1770. Sylvain, 1 acte. - 7. 1770. Les Deux Avares.
- 8. 1770. L'Amitié à l'épreuve, 3 actes; réduit en 1 acte, 1776 ;
remis en 3 actes, 1786. - 9. 1771. Zémire et Azor, 3 actes.
--10. 1772. L'Ami de la maison, 3 actes. - 11. Le Magnifique,
3 actes. - 12. 1773. La Rosière de Salency, 4 actes ; remis en 3
actes, 1774. -- 13. 1773. Céphale et Procris, 3 actes. - 14. 1775.
La Fausse Magie, 2 actes. - 15. 1776. Les Mariages samnites, 3
actes. - 16. 1777. Les divertissements d'Amour pour amour, comédie de
Lachaussée, sur des paroles de Laujon, pour la cour. - 17. 1777. Matroco,
4 actes. -- 18. 1777. Les Filles pourvues, compliment de clôture pour
la Comédie italienne. - 19. 1777. Momus sur la terre, prologue donné
au château de la Rocheguyon. - 20. 1778. Les Trois Ages de l'Opéra,
prologue dramatique. - 21. 1778. Le Jugement de Midas, 3 actes. -
22. 1778. L'Amant jaloux, 3 actes. - 23. 1779. Les Evénements
imprévus, 3 actes. - 24. 1780. Aucassin et Nicolette, 3 actes. -
25. 1780. Andromaque, 3 actes. - 26. 1781. Emilie, 1 acte. -
27. 1782. Colinette à la cour ou la Double Epreuve, 3 actes. -- 28.
1782. L'Embarras des richesses, 3 actes. -- 29. 1783. La Caravane
du Caire, 3 actes. - 30. 1783. La Jeune Thalie ou Thalie au nouveau
théâtre, prologue. -- 31. 1781. L'Epreuve villageoise, 2 actes ;
joué d'abord sons le titre de Théodore et Paulin, 1783. - 32. 1784.
Richard Cœur de Lion, 3 actes. - 33. 1785. Panurge dans l'île des
Lanternes, 3 actes. - 34. 1786. Le Comte d'Albert, 2 actes. - 35.
1786. Les Méprises par ressemblance, 3 actes. - 36. 1787. La Suite
du Comte d'Albert, 1 acte. -- 37. 1787. Le Prisonnier anglais, 3
actes ; remis au théâtre en 1793, avec des changements, sons le titre de
Clarice et Belton. - 38. 1787. Aspasie, 3 actes. - 39. 1788.
Amphitryon, 3 actes. - 40. 1788. Le Rival confident, 2 actes. -
41. 1789. Raoul Barbe-Bleue, 3 actes. - 42. 1790. Pierre le Grand,
3 actes. -- 43. 1791. Guillaume Tell, 3 actes. -- 44. 1792. Basile,
1. acte. - 45. 1792. Les Deux Couvents, 2 actes. - 46. 1794.
Denys le Tyran, 3 actes. - 47. 1794. La Rosière républicaine, 3
actes. - 48. 1794. Joseph Barra, 1 acte. - 49. 1794. Callias, ou
Amour et Patrie, 1 acte. - 50. 1797. Lisbeth, 3 actes.- 51. 1797.
Anacréon, 3 actes. -- 52. 1797. Le Barbier de village, 1 acte.
- 53. 1799. Elisca, 1 acte. -- 54. 1801. Le Casque et les colombes,
1 acte. -- 55. 1803. Delphis et Mopsa, 3 actes.
OPÉRAS ET MANUSCRITS NON
REPRESENTES : 56. Alcindor et Zaïde, 3 actes. - 57. Ziméo,
3 actes. -- 58. Zelmar ou l'Asile, 1 acte. - 59. Diogène et
Alexandre, 3 actes. - 60. Electre, 3 actes. - 61. Les Maures
d'Espagne, 3 actes.
MUSIQUE RELIGIEUSE : 1. Messe solennelle
à 4 voix, à Liège, 1759 - 2. Confiteor, à 4 voix et orchestre, à
Rome, 1762. -- 3. Six motets à 2 et 3 voix, à Rome, 1763. - 4. De
Profundis. - 5. Musique du psaume : Confitebor tibi, Domine
(1765), qui remporta le prix au concours pour la place de maître de chapelle
vacante à Liège.
MUSIQUE INSTRUMENTALE : 1. Six symphonies
pour orchestre, à Liège, en 1758. - 2. Deux quatuors pour clavecin,
flûte, violon et basse, gravés à Paris, 1768, et à Offenbach comme
œuvre première. - 3. Six sonates pour le clavecin, Paris, 1768. - 4.
Six quatuors pour deux violons, viole et basse, œuvre troisième.
Paris, 1769.
PUBLICATIONS LITTERAIRES : 1. Mémoires ou Essais sur la
musique, Paris, 1789, 1 vol. in-8°. - 2. Le même ouvrage, avec deux
volumes additionnels, de l'imprimerie de la République, 3 vol. in-8°, 1797.
Une traduction abrégée a été faite en allemand de cet ouvrage, titre :
Gretry's Versuche über die Musik. Im Auszuge und mit kritischen und
historischen Zusätzen herausgegeben von D. Karl Spazier, Leipzig,
Breitkopf und Härtel, 1800, 1 vol. in-8°. Cet ouvrage a été réimprimé en
1829. - 3. Bruxelles, Académie de musique, 3 vol.. in-16, édition.
augmentée de notes et publiée par J.-H. Mees, directeur de l'Académie de
musique de Bruxelles (avec portrait). - 3. La Vérité ou Ce que nous
fûmes, ce que nous sommes, ce que nous devrions être. Paris, 1801, 3
vol. in-8°. - 4. Méthode pour apprendre à préluder en peu de temps avec
toutes les ressources de l'harmonie. Paris, 1802.
OUVRAGES SUR GRETRY , OU A PROPOS DE GRETRY : 1. Le Triomphe de
Grétry, poème prononcé au théâtre de Liège, le 29 septembre 1780, pour
l'installation du buste de ce célèbre musicien, par Fabre d'Eglantine.
Liège, de Bassompierre, in-8°. - 2. Analyse du talent de M. Grétry,
citoyen de la ville de Liège, adressée à la Société d'Emulation, à
l'occasion de l'érection du buste de Grétry sur l'avant-scène du théâtre, le
28 janvier 1780, par Clairville, entrepreneur des spectacles de la
principauté de Liège. Liège, De Boubers, in-8°. - 3. Le second Apollon,
comédie lyrique en un acte et en vers. Les paroles adaptées à des morceaux
de musique du célèbre Grétry sont de M. Alexandre, comédien ordinaire de la
principauté de Liège, à l'occasion du buste du célèbre Grétry, placé au
théâtre le 28 janvier 1780. Liège, B.-J. Collette, in-8°.- 4. Séance
publique tenue par la Société d'Emulation, le lundi 23 décembre 1782, à
l'occasion de M. Grétry, l'un de ses associés honoraires. Liège, 'l'utot,
1783, in-12°, par Reynier, Henkart, Bassenge. - 5. Le retour de Grétry
dans sa. patrie, par Saint-Peravi. Liège, Bollen, 1783, in-8°. -
6. Vers à M. Grétry, de l'Académie philharmonique de Boulogne,
conseiller de S. A. C. évêque et prince de Liège. 1 feuillet in-fol., gravé
par Mlle Andrez. - 7. Recueil de lettres écrites à
Grétry ou à son sujet, par Hippolyte de Livry, Paris, Ogier, s. d.
(1806), in-8°. - 8. Société académique. des enfants d'Apollon. Hommage
rendu à M. Grétry, séance du 5 février 1809. Paris, Plassan, 1809, 1
vol. in-4°. - 9. Grétry chez Mme Du Bocage, vaudeville en un acte,
par M. Fougas. Paris, 1815. - 10. Hymne pour l'inauguration de la place
Grétry dans la ville de Liège, sa patrie, le 3 juin 1811, paroles de
Henkart, musique de B.-E. Dumont. Parodie du quatuor de Lucile, par
F. Rouveroy. Couplets par M. Bassenge. Liège, Latour, 1811, in-8°. - 11.
Institut impérial de France. Discours de Méhul aux funérailles de M.
Grétry, le 27 décembre 1813. Paris, s. d. in-4°. - 12. Notice historique
sur la vie et les ouvrages d'André-Ernest Grétry, lue à la séance publique
de la classe des beaux-arts de l'Institut royal de France, le 15 octobre
1814, par Joachim Le Breton. Paris, Didot, 1814, 1 vol. in-4°. - 13.
Grétry en famille, par A. Grétry, neveu. Paris, Chamerot, 1814, 1
vol. in-12°. - 14. L'Apothéose de Grétry, intermède pour
l'inauguration de la salle de spectacle de Liège, représenté le 4 novembre
1820, paroles de Latour, musique de J.-H.-J. Ansiaux, Liège, Collardin,
1820 , in-8°. - 15. L'Ermitage de J.-J. .Rousseau et de Grétry, poème
par Flamand-Grétry. Paris, 1820, in-8°. - 16. Prologue sur l'inauguration
de la nouvelle salle de Liège, suivi de l'apothéose de Grétry, terminé par
des danses et des chants, par M*** (Jean-Georges Modave). Liège, Latour,
1820, in-8° - 17. Plaidoyer pour les bourgmestres de la ville de Liège
contre le sieur Flamand, par Hennequin. Paris, Pillot, 1823., in-4°. -
18. Les Commissaires de la ville de Liège démasqués aux yeux de la France
ou Réfutation succincte des faits énoncés dans les différents mémoires
qu'ils ont publiés lors du procès relatif au cœur de Grétry. - 19. Mémoire
pour les bourgmestres de la ville de Liège, contre le sieur Flamand, par
Hennequin. Paris, Egron, 1823, in-4°. - 20. Cause célèbre relative à la
consécration du cœur de Grétry, etc., par Flamand-Grétry. Paris, 1825,
1 vol. in-4°. - 21. Grétry au Parnasse, tableau mythologique en
action, par Chatelain. Le Havre, 1825, in-8°. - 22. Eloge académique de
Grétry, par Lesueur-Destourets. Bruxelles, 1826, in-8° - 23. Hommage
aux mânes de Grétry, par Frémolle. Bruxelles, Versé, 1828, in-8°. - 24.
Orphée et Grétry, idylle patriotique par M. D... , de Liège.
Liège, Desoer, 1828, in-8°. - 25. Remise solennelle du cœur de Grétry à
la ville de Liège. Liège, Collardin, 1829, in-8° - 26. Vie, ouvres,
éloge de Grétry, poème en 408 vers, par .J.-J. Kersch. Liège, 1842,
in-8°. - 27. I;a Statue de Grétry, par Et. Henaux. Liège, Desoer,
1842. - 28. André Grétry, par Ernest Buschmann. Anvers,
1842. - 29. L'inauguration de la statue de Grétry sur la place de
l'Université de Liège, cantate par J.-G. Modave. Liège, Dudart, 1842,
in-8°. - 30. L'Anniversaire de la naissance de Grétry, par Modave,
musique de Lefebvre, s. 1. ni d. in-4°. - 31. Grétry, par F. Van
Hulst. Liège, Oudart, 1842, in-8°, portrait. - 32.
Hommage à Grétry, scène lyrique, paroles de Desessarts,
musique de Hanssens. Liège, Rosa, 1842, in-8°. - 33. Grétry aux Liégeois,
par Charles Marcellis. Liège, Collardin, 1842, in-8°. - 34. A toutes
les gloires de l'ancien pays de Liège. Inauguration de la statue de Grétry,
18 juillet 1842, par Polain, Liège, Oudart, in-8°. - 35. Essai sur
Grétry, par E.-C. de Gerlache, s. 1. ni d. Bruxelles, Hayez, 1844 in-8°,
2e éd. - 36. Zémire et Azor, par Grétry, quelques questions à propos
de la nouvelle falsification de cet opéra, par Lardin. Paris, 1846, in-8°. -
37. Grétry à Versailles, opéra comique, 1 acte, de Cl. Michaëls,
musique de J. Camaüer. Liège, Charron, 1856, in-12°. - 38. Grétry,
poème par Adolphe Stappers. Hommage à Grétry, cantate par Ad.
Stappers, musique de J.-B. Rongé. Liège, De Thier et Lovinfosse, 1860, 1
vol. in-8°. - 39. Inauguration de la statue de Grétry, due au ciseau
de G. Braekeleer, à la société de la Grande Harmonie d'Anvers, le 19 août
1860, par Lardin, in-8° (vers). - 40. Grétry, drama in vier tydvakken
door Sleeckx. Gent., 1862, in-12°. - 41. Quelques mots sur Grétry, à
propos de la notice que lui consacre la Biographie universelle des
musiciens (de Fétis), brochure signée : E. Regnard, ancien maire de
Montmorency et publiée dans le Bulletin de l'Institut archéologique
liégeois, t. IX, 1869. Tirée à part, Liège, Carmanne, 1869, in-8° de 11
p. Reproduite par le Guide musical de Bruxelles, et tirée à part.
Bruxelles, Sannes, in-8° de 8 p. - 42. Notice biographique sur A.-E.
Grétry, par L. D. S. (Louis De Sagher, capitaine d'infanterie).
Bruxelles, 1869, in-16°. - 43. Quelques lettres de la correspondance de
Grétry avec Vitzthumb, notice par Charles Piot, correspondant de
l'Académie royale de Belgique:. (Extrait des Bulletins de l'Académie
royale de Belgique, 2e série, t. XL, nos 9 et 10, 1875. Tirée à part,
Bruxelles, Hayez, 1875, in-8°, de 30 p. - 44. Mémoires de L. V. Flamand
Grétry, suivi de l'histoire complète du procès relatif au coeur
de Grétry. Paris, Delloye, 1826, in-8°, en 2 parties. - 45. La
Jeunesse de Grétry, opéra-comique en 2 actes, paroles de M*** (Emile
Lhoest), musique de M. Félix Pardon. Bruxelles, Ad.. Mertens, 1871, in-8°.
Représenté pour la première fois à Bruxelles, au théâtre de la Monnaie, le
10 avril 1871. - 46. Portefeuille de la jeunesse de Grétry,
par A.-J. Grétry. Paris, Flexhet, 1810, 2v. in-12°. - 47. Hommage
rendu à la mémoire de Grétry, par les artistes du Grand-Théâtre de
Bruxelles, une feuille de quatre pages. Vers composés par M. Bourson,
artiste dramatique, qui les a récités sur le théâtre de cette ville, le 17
octobre 1813. - 48. Hommage à Molière et à Grétry, vaudeville
en un acte, représenté à Liège, le 13 octobre 1822. - 49. Grétry,
opéra comique en un acte, de Fulgence (de Bury), Ledoux et Ramond (de la
Croizette), avec des airs choisis dans les meilleures œuvres de Grétry,
joué sur le théâtre du Vaudeville, à Paris. Paris, Martinet, 1824, in-8°. -
50. Mémoires de L.-T. Flamand Grétry, suivi de l'histoire complète du
procès relatif au cœur de Grétry. Paris, Delloye, 1826, in-8°, en deux
parties. - 51. André Grétry, comédie en deux actes. Tournai,
Casterman, 1863, in-8° - 52. Grétry (André-Ernest-Modeste), par
Edouard G.-J. Grégoir Bruxelles, Schott, frères, 1883, grand in-8°, avec
portrait. - 53. Grétry (1741-1813), par Emile Dujon, étude,
publiée, en dix articles, dans l'Union artistique et littéraire, de
Nice, 1882-1883.
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(1) A ces
années pénibles se rattache un épisode que nous ne pouvons passer sous
silence. On lit dans les Mémoires de Grétry, édition de Bruxelles,
1829, t. 1er, p. 34 : « Je dois ici parler d'un accident qui, je crois, a influé
sur mes organes, relativement à la musique. Je puis être dans l'erreur; mais
il est sûr que nul homme n'oserait affirmer le contraire Dans mon pays,
c'est un usage de dire aux enfants, que Dieu ne leur refuse jamais ce qu'ils
lui demandent le jour de leur première communion. J'avais résolu depuis
longtemps de lui demander qu'il me fit mourir le jour de cette auguste
cérémonie, si je n'étais destiné à être honnête homme et un homme distingué
dans mon état : le jour même, je vis la mort de près. Étant allé
l'après-dîner sur les tours pour voir frapper les cloches de bois (a), dont je n'avais nulle idée, il me tomba sur la tète une
solive qui pesait .300 ou 400 livres. Je fus renversé sans connaissance.
« Le marguillier courut à l'église chercher l'extrême-onction. Je
revins à moi pendant ce temps, et j'eus peine à reconnaître le lieu où
j'étais; on me montra le fardeau que j'avais reçu sur la tête. Allons,
dis-je en y portant la main, puisque je ne suis pas mort, je serai donc
honnête homme et bon musicien. On crut que mes paroles étaient une suite de
mon étourdissement. Je parus ne pas avoir de blessure dangereuse; mais en
revenant à moi, je m'étais trouvé la bouche pleine de sang. Le lendemain je
remarquai que le crâne était enfoncé; et cette cavité subsiste encore.
J'étais peut-être arrivé à l'époque où le caractère change; mais il est certain que je devins tout à coup rêveur d'habitude :
ma gaieté dégénéra en mélancolie; la musique devint un baume qui
charmait ma tristesse; mes idées furent plus nettes, et ma vivacité ne me
reprit plus que par accès.
Lorsque je travaille longtemps, il me semble que ma tête a conservé
quelque chose de l'étourdissement que je sentis après le coup dont j'ai
parlé. »

(a) Espèce de bruit que l'on substitue à
celui des cloches ordinaires, pendant la semaine sainte, et qui n'a rien de
commun avec tes crécelles en usage à Paris et ailleurs. (Note de Grétry)

(2) Bien que son éducation technique
fut ainsi restée incomplète, l'Académie des Philharmoniques de Bologne
l'admit plus tard au nombre de ses membres, après une épreuve dont il sortit
heureusement, grâce aux conseils du savant Père
Martini.
(3) Cette
œuvre parait s'être promptement répandue
dans les provinces belges ; elle resta au répertoire de nos églises jusque
vers le milieu de ce siècle.

(4) Le lecteur trouvera des détails très intéressants
concernant Grétry, d'Hète et le Jugement de Midas, dans la Lettre
de S. Van de Weyer sur les Anglais qui ont écrit en
français (Œuvres de Van de Weyer, t. 1er).

(5) Voir plus haut.

(6)
La
mort n'a pas permis à M. Rongé de rédiger la bibliographie de Grétry ; M. Félix Delhasse a bien voulu se charger de ce soin.
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