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BASSENGE (Jean-Nicolas), homme d'état et écrivain, naquit à
Liège, le 24 novembre 1758, de Marie-Gertrude Legrand et de Thomas
Bassenge, procureur. Cet estimable citoyen, dont nous allons essayer
de compléter la biographie, a marqué dans l'histoire de son pays à la
fin du XVIIIe siècle. Digne, par les qualités qui le distinguaient, de
l'affection et de l'estime de ses contemporains, il a, par son
patriotisme, son désintéressement, son courage, mérité d'occuper une
place honorable dans nos annales. Son père, homme instruit et
connaissant tout le prix d'une bonne éducation, veilla à lui en donner
une en rapport avec le rang qu'il occupait dans la bourgeoisie de sa
ville natale. Visé, l'une des vingt-deux petites villes de la
principauté liégeoise, possédait alors un collège dirigé par les
oratoriens et que recommandait le mérite de plusieurs de ses
professeurs. Bassenge y fit ses humanités et y rencontra Reynier et
Henkart, avec qui il noua des rapports d'amitié que la mort seule put
rompre. Plus tard Hyacinthe Fabry fut compris dans cette touchante
association, et c'est lui, dernier survivant de cette pléiade d'hommes
d'esprit et de cœur, qui s'imposa la pieuse tache de conserver les
titres poétiques de ses amis (1).
En 1781, Bassenge débuta dans la carrière
d'homme de lettres par une pièce de vers intitulée : La Nymphe de
Spa. Il avait alors vingt-deux ans. Cette pièce, qu'un juge
compétent (2) a qualifiée de « gracieuse épître, pleine de courtoisie
et de verve, » était adressée à l'auteur de l'Histoire
philosophique et politique des établissements et du commerce des
Européens dans les deux Indes. Œuvre d'un jeune homme ardent, et
imbu des idées dominantes, elle témoignait d'une grande admiration
pour un livre bien surfait alors et bien déchu aujourd'hui de cette
réputation imméritée. Il y avait là un vers contre les « clameurs des
vils cagots des bords de la Seine ; » mais, en définitive, le
seul reproche sérieux qu'on pût lui fane , c'était d'élever trop haut
l'historien à qui elle était adressée. Ce tort, Bassenge le partageait
avec la grande majorité du public, et la présence de Raynal,
qu'il rencontra à Spa, où son père malade l'avait emmené, avait
excité sa verve.
Au lieu de laisser passer inaperçue cette
saillie d'un jeune poète, des membres trop zélés d'un clergé, qui
cependant ne passait pas pour intolérant, la déférèrent au
consistoire qui en fit une grosse affaire. Invité à s'expliquer, Bassenge, au lieu de se rendre à l'injonction, s'adressa au prince-évêque Velbruck, dont les goûts littéraires sont connus,
qui lui-même avait reçu Raynal, fit bon accueil à la pétition : il ordonna
d'arrêter les poursuites. L'auteur, néanmoins, reçut encore deux sommations de comparaître, et, enfin, le 27 octobre, le synode publia
un mandement contre « une pièce de vers insultante pour tous les
genres d'autorité, » se réservant d'en
« punir l'auteur selon la
rigueur des lois. » Le vicaire général comte de Rougrave présidait
ordinairement : c'était un homme modéré qui probablement eût fait
entendre raison à ses collègues ; mais il était absent, et la
présidence appartenait en ce cas à De Ghisels, chanoine tréfoncier qui
devint bientôt après grand écolâtre, et qui céda imprudemment aux
sollicitations de quelques ardents du chapitre cathédral. L'affaire
prenait des proportions graves, et Velbruck dut intervenir de nouveau
pour étouffer des poursuites, qui certainement n'auraient pas tourné à
l'avantage de ceux qui les réclamaient.
Peu de temps après, Bassenge partit pour
Paris. Si les tracasseries que lui avait suscitées son épître à
Raynal ne furent pas complètement étrangères à ce voyage, il paraît
cependant que, pour lui, l'objet principal de ce séjour dans la
capitale de la France était de se former le goût. Les papiers du
bourgmestre Fabry, qu'il appelait son second père, renferment des
lettres où se trouvent de curieux renseignements à ce sujet. Il y est
notoirement question d'un ouvrage dont Bassenge préparait le
prospectus, et sans doute il était déjà parvenu à se créer des
ressources, car une de ces lettres renferme le passage suivant : « Si
vous voyez mon bon papa, ayez la bonté de lui dire qu'à présent je
vais me suffire à moi- même, et qu'il ne sera plus obligé de m'envoyer
de l'argent, je ne lui en demanderai plus. »
Bassenge arriva à Paris dans les
derniers jours de 1781, peut-être le 31 décembre (3). A Bruxelles, où
il s'arrêta quelques jours, il revit Raynal plusieurs fois, et ces
entrevues réitérées ne firent qu'accroître son admiration pour
celui-ci. Sa correspondance avec Fabry contient une lettre remplie de
curieux détails à ce sujet (4) , comme aussi par rapport à Grétry, qui
lui avait fait un accueil tout cordial. Le jour même ou le lendemain
de son arrivée à Paris, il avait assisté à la première représentation
de La Double Épreuve, opéra de son compatriote qui fut, dit-il,
«
porté aux nues. » Son séjour doit y avoir été
assez long, puisque sa dernière lettre à Fabry est du 24 septembre
1783, et, loin d'annoncer son départ, il écrit à son correspondant,
dont il. vient d'apprendre l'élection comme bourgmestre pour la
seconde fois : « Puissé-je bientôt vous dire de vive voix tout
ce que la nouvelle qui vient de nous arriver m'a fait éprouver de
sentiments délicieux ; mais je ne crois pas avoir cette satisfaction
de sitôt encore.
»
Il était certainement de retour en
1785, car il fut le promoteur de la Société patriotique , dont
l'idée remonte à cette époque, et il prît aussi, dès lors, une part
fort active à la polémique que détermina la querelle des jeux de Spa.
Toute personnelle au début, la question soulevée à ce propos avait
fini, grâce à la maladresse du successeur de Velbruck, par devenir une
question politique. L'ouvrage de l'avocat Piret : De la
souveraineté des prince-évêques de Liège, écrit en faveur du
pouvoir, avait causé une forte sensation, et Bassenge y répondit par
ses Lettres à l'abbé de P..... (le chanoine De Paix) , qu'on
croyait l'auteur du mémoire. Ces lettres, où ne manquent ni la
chaleur, ni le mouvement, sont diffuses et remplies de déclamations;
elles contiennent néanmoins, comme le dit le baron de Stassart,
« d'énergiques tableaux et des pages
éloquentes », et surtout elles attestent de nombreuses recherches dans
les documents historiques et diplomatiques du pays, recherches
d'autant plus méritoires qu'elles n'allaient guère à
l'esprit imaginatif de l'auteur.
Ce livre attira l'attention et
aussi 1'animadversiori du gouvernement sur un jeune homme que ses
rapports avec les patriotes les plus éminents : Fabry, Chestret,
Ransonnet, Donceel, Lesoinne, et d'autres, commençaient à mettre en
évidence. Déjà, lors de la terreur qu'avait répandue dans les rangs de
l'opposition le jugement rendu par l'échevinage de Liège contre
Redouté et ses coaccusés, en juillet 1787, Bassenge avait jugé prudent
de suivre à Cologne son ami Reynier, qui s'y était réfugié auprès de
son beau-père, le banquier Dumont. Toutefois, il en était revenu, lors
de la session des états, qui fut convoquée à la fin de cette année :
nous en trouvons la preuve dans une
requête relative à la saisie de ses dernières lettres, et qui ne
trouva auprès de l'assemblée qu'un accueil dédaigneux.
Cette attitude malveillante de l'échevinage et de
l'assemblée des représentants de la nation liégeoise força les
patriotes à réclamer l'intervention de la chambre impériale de Wetzlar,
et des députés furent chargés de solliciter en faveur des malheureux
que venait de frapper un jugement inique. Le tribunal des XXII,
impliqué dans la procédure ouverte à ce sujet, avait délégué un de ses
membres, Chestret. Bassenge lui fut adjoint, et l'activité de ses
démarches contribua à obtenir une sentence favorable. On était parvenu
à la session des états de 1789, et la roideur du gouvernement de
Hoensbroech n'avait cessé de fournir des armes nouvelles à
l'opposition, quand. l'éditeur de L'Esprit des Gazettes, Urban,
commença, à Tignée, la publication de l'Avant-Coureur
(février). Publié aux portes de Liège, mais sur terre impériale, ce
journal fut, pour le prince-évêque, une cause de cruels soucis.
Bassenge en devint le principal rédacteur, et sa correspondance
liégeoise exaspéra ses adversaires. Dans la position qu'il avait
prise, il fit preuve d'une inébranlable fermeté, et sa Note aux
citoyens, publiée le 17 août, fut le tocsin de l'insurrection qui
éclata le lendemain.
Hoensbroech finit par accéder aux
vœux de la population liégeoise ; et quand, peu de jours après, il se
fut enfui de son château de Seraing, pour provoquer de la chambre
impériale une sentence contre la révolution, les patriotes furent
obligés d'envoyer de nouveau des députés à Wetzlar, pour combattre les
intrigues des agents du prince. Bassenge, élu membre du conseil
municipal, installé le 18 août, fit partie, avec Chestret et Lesoinne,
de la députation au nom du tiers état. Les démarches de cette
députation n'ayant pas réussi, et Hoensbroech persistant à réclamer
une intervention armée, on confia à Bassenge le soin de rédiger une
réponse au déhortatoire des commissaires préposés à l'exécution
des sentences de la chambre impériale. Il fut ensuite, toujours avec
Chestret, envoyé à Berlin pour déterminer le caractère de
l'intervention du cabinet prussien, qui venait de prendre possession
de Liège, en qualité de médiateur. Plus tard encore, lorsque les
soldats de Frédéric-Guillaume II eurent quitté le pays et qu'il fallut
se préparer à résister aux autres princes exécuteurs, Bassenge fut
adjoint à Lesoinne, pour négocier avec le congrès belge l'union des
deux révolutions, ou tout au moins pour en obtenir des secours
financiers. Ses compatriotes prouvèrent qu'ils appréciaient l'étendue
de ses services, en le portant le premier sur la liste des conseillers
de la cité élus en juillet 1790.
Un mois après, les Liégeois furent
invités à envoyer des députés à Francfort, où devait se réunir la
conférence des électeurs de l'Empire pour délibérer sur leur conflit
avec Hoensbroech, et Bassenge y fut envoyé avec Lesoinne, au nom de la
cité ; le comte Charles de Geloes y représentait le chapitre, le comte
de Berlaymont de la Chapelle l'état noble, et Chestret le tiers état.
Les efforts de cette députation échouèrent devant le revirement de la
Prusse, aprés la chute de Herzberg, et Bassenge fut renvoyé avec
Chestret à Berlin, pour empêcher le honteux abandon qui se préparait.
Leurs sollicitations furent inutiles : la Prusse s'était réconciliée
avec l'Autriche, et Bassenge, parti de Berlin, alla rejoindre, à
Wesel, son vieil ami Fabry, qui déjà avait dû quitter Liège.
La restauration eut lien sur ces
entrefaites, et, les patriotes, poursuivis par une réaction
impitoyable, n'eurent d'autre ressource que l'exil. Bassenge fut
naturellement porté sur la première liste des proscrits ; en compagnie
de Fabry dont il ne se sépara point, il se réfugia à Givet, puis â
Bouillon. Le gouvernement de Bruxelles avait promis son intervention
aux réfugiés, mais tous ses efforts vinrent se briser contre les
aveugles rancunes des conseillers de Hoensbroech, et Bassenge, dans
son Adresse à l'Empereur (septembre 1791), exposa les raisons
qui forçaient les patriotes liégeois à ne plus compter désormais que
sur eux-mêmes. Abandonnés par les deux puissances germaniques, qui
successivement les avaient leurrés par de trompeuses promesses
d'assistance, il ne leur restait d'espoir que du côté de la France, et
c'est de ce côté qu'ils se tournèrent.
Il semblait possible de ménager cette intervention
sans sacrifier l'indépendance nationale, et cela en unissant, comme on
l'avait déjà essayé, le pays de Liège à la Belgique. Tel parait avoir
été le but que poursuivirent les hommes qui poussèrent à
l'établissement du comité révolutionnaire des Belges et Liégeois
unis (janvier 1792). Mais les opinions extrêmes ne tardèrent pas à
prévaloir, et Bassenge, qui était arrivé avec Lesoinne et Hyacinthe
Fabry, pour y représenter le parti modéré, fut obligé de se retirer
avec ses amis, après avoir assisté à deux séances. Bientôt survint, la
déclaration de guerre à l'Autriche (avril). Après deux tentatives
infructueuses pour pénétrer en Belgique, les Français, sous le
commandement de Dumouriez, gagnèrent la bataille de Jemmapes (6
novembre), que suivit la conquête de notre pays. Dés qu'ils eurent
pris possession de Liège, les vainqueurs s'occupèrent à en réorganiser
le gouvernement, et d'abord ils rétablirent le conseil municipal élu
en 1790 : Bassenge, qui en faisait partie, en devint le secrétaire. On
projeta ensuite la formation d'une convention nationale liégeoise ,
et parmi les quatre citoyens élus dans la cité au premier tour de
scrutin, Bassenge fut celui qui obtint le plus de suffrages. Il devint
ensuite le vice-président de cette convention transformée en
assemblée provinciale provisoire (février 1793) dont la présidence
fut conférée à Fabry. Ce fut encore Bassenge qui, toujours à la même
époque, fut chargé, par la Société des amis de la liberté et de
l'égalité, de rédiger un rapport sur la question importante et
délicate de la réunion à la France. Tout en se prononçant pour
l'affirmative, il y ajouta des réserves dont on se fit plus tard une
arme contre lui et ses amis. Chef réel de l'assemblée dont Fabry,
affaibli par l'âge et les fatigues d'une vie agitée, n'était guère que
le président nominal, il défendit avec vigueur les opinions du parti
modéré dans toutes les discussions publiques, dans le Manuel du
républicain, publié par son frère Lambert, dans sa réponse (5) à
l'ouvrage de Chaussard (6), et resta sur la brèche jusqu'au dernier
instant. Chargé de présider la dernière séance de l'assemblée
provinciale, il ne quitta Liège que lorsque l'évacuation en était déjà
commencée (4 mars). Avec un grand nombre de ses concitoyens, menacés
comme lui par un gouvernement implacable, il reprit le chemin de
l'exil, et fut chargé de rédiger, puis de présenter à la Convention,
le vœu de réunion à la France (avril).
Bientôt après survint la déplorable désunion
provoquée entre les réfugiés par les Franchimontois, et Bassenge se
trouva tout particulièrement signalé aux récriminations furibondes des
dissidents. Le ministre Lebrun qui, en sa qualité de rédacteur du
Journal général de l'Europe, publié à Liège en 1790, s'était
attaché aux patriotes et leur avait rendu des services après son
retour en France, avait été proscrit avec Vergniaud et ses amis.
Obéissant à un sentiment généreux, Henkart lui écrivit une lettre qui
fut publiée dans le Journal de Paris et que signèrent un
certain nombre de réfugiés parmi lesquels se trouvait Bassenge : à ce
titre, il fut enveloppé dans la proscription qui menaçait tous les
amis des girondins. Soutenus par la commune du 10 août, les
montagnards liégeois appelèrent a eux les Franchimontois, qui, sous
main, avaient suscité la division, et l'on vit alors s'établir
l'assemblée générale populaire des ci-devant pays de Liège,
Franchimont, Stavelot et Logne. La Gironde liégeoise eut à
soutenir une lutte très vive, dont le poids pesa particulièrement sur
Bassenge. On ne peut trop admirer le courage qu'il déploya dans ces
circonstances difficiles, comme aussi la fidélité qu'il ne cessa de
montrer a ses amis politiques. Lorsque les dissentiments, qui
éclatèrent entre les avancés, ouvrirent enfin les voies à une
réconciliation, Bassenge s'employa de la manière la plus active à
faire de nouveau prévaloir les idées de modération. Ses démarches
n'obtinrent pas un succès immédiat, et dans l'intervalle l'occasion se
présenta pour lui d'intervenir en faveur de Fyon qui, à la suite d'une
querelle avec quelques-uns de ses compatriotes franchimontois, avait
été arrêté. Un autre réfugié, Ransonnet, avait aussi été arrêté pour
une prétendue infraction à ses devoirs militaires, puis rendu à la
liberté par l'influence de Robespierre. Il mit son ami Bassenge en
rapport avec ce personnage important, et Bassenge s'attacha à éclairer
Robespierre sur les machinations des agents de la terrible commune à
l'égard de ses amis et de lui-même. Avec la générosité qui le
caractérisait, il voulut aussi profiter de l'occasion pour venir en
aide à Fyon, qui certes n'avait aucun droit à ce bon office et qui,
grâce à cette intervention, recouvra la liberté. La réconciliation, à
laquelle Bassenge n'avait cessé de travailler suivit bientôt après, et
il fut nommé président de l'assemblée régénérée, qui se constitua dès
que les montagnards les plus accentués en eurent été exclus (février
1794). Attribuant avec raison ce résultat à l'influence de Bassenge,
informés aussi de l'envoi au comité de salut public d'un mémoire où il
s'appliquait à ouvrir les yeux sur les trames et sur le motif réel des
dénonciations dont ils s'étaient rendus coupables envers leurs
compatriotes les plus honorables, les montagnards expulsés voulurent
se venger de l'homme qui les démasquait, et le firent arrêter sous les
prétextes les plus frivoles et les plus odieux. Il ne fut remis en
liberté que peu de jours avant le 9 thermidor, et les sollicitations
de la femme de son ami Ransonnet auprès de Robespierre contribuèrent
puissamment à ce résultat.
A ce moment les Français,
vainqueurs à Fleurus, reprenaient possession de nos provinces, et
Bassenge fut un des premiers réfugiés qui revinrent à Liège à leur
suite. Comme cela s'était fait à l'époque de la première invasion, on
rappela (août) le dernier conseil municipal établi par les patriotes :
celui qui avait été élu en janvier 1793 ; il remplaça un comité
d'urgence qui avait pris possession de l'administration de la cité
le lendemain de l'arrivée des Français. Il fallait aussi une
administration générale, qui fut organisée par le conventionnel
Frécine (septembre) : elle s'intitula administration centrale
provisoire du ci-devant pays de Liège et fut composée des membres
envoyés à l'assemblée provinciale de 1793. Bassenge y reprit son
poste, et resta dans celle qui lui succéda à l'époque où la
Convention, fidèle à son système d'étouffer les idées de
provincialisme, bien plus puissantes encore chez nous qu'en France,
commença le démembrement de la principauté liégeoise (octobre). Malgré
leurs sympathies pour la France et ses idées, les patriotes liégeois
ne furent pas traités avec plus de ménagement que les patriotes
belges, et Bassenge se distingua par sa résistance énergique à un
système d'exploitation, aussi honteux pour ceux qui l'avaient ordonné
que désastreux pour ceux qui en soufraient. ll n'existait qu'un seul
moyen d'y échapper : obtenir de la Convention qu'elle décrétât la
réunion définitive du pays de Liége à la France. Le vœu émis dans les
assemblées primaires pendant la première invasion avait été accepté,
puis l'exécution suspendue jusqu'à ce que la conquête eût produit les
résultats financiers qu'on en attendait. Une députation dont Bassenge
était le chef fut envoyée aux représentants du peuple établis à
Bruxelles, et comme ces derniers n'avaient pas qualité pour décider la
question, Bassenge se mit en route pour Paris (octobre).
Dans le mois suivant, fut décrétée l'organisation
générale des pays conquis : une administration centrale à
Bruxelles, une administration d'arrondissement dans chacune de nos
provinces. A cette organisation était jointe une série de dispositions
ruineuses, contre lesquelles l'assemblée provinciale encore en
fonctions résolut de réclamer ; des instructions dans ce sens furent
envoyées â Bassenge. L'organisation nouvelle froissait surtout les
patriotes liégeois, en les soumettant à l'autorité d'une assemblée
établie à Bruxelles. Tout résignés qu'ils étaient à la perte de leur
indépendance, ils tenaient à conserver l'intégrité territoriale de
leur patrie et à la voir incorporée tout entière dans la France.
Quatre mois durant, Bassenge ne discontinua pas ses démarches auprès
de la Convention, luttant avec persévérance contre la montagne
liégeoise, qui, expulsée des postes occupés par elle dans un premier
moment de surprise, cherchait à se venger, et n'en trouvait que trop
les moyens dans les intelligences qu'elle conservait à Paris. La
Convention ne voulait pas décréter la réunion définitive du pays de
Liège avant celle des autres provinces belges. Cependant, pour donner
quelque satisfaction aux Liégeois, elle consentit à leur envoyer un
représentant particulier. L'administration d'arrondissement s'était
installée dans l'intervalle, et les représentants du peuple en
Belgique avaient déclaré maintenir pour les pays conquis le
maximum dont la Convention venait de délivrer 1a France. Bien plus, en
faisant quelques concessions à ce sujet, ils avaient voulu se les
faire payer, et une contribution d'un million de livres payable en
numéraires dans les six semaines, avait été imposée à
l'arrondissement de Liége (janvier 1795). Dés que Bassenge, qui se
trouvait encore à Paris, apprit cette nouvelle exaction, il envoya à
deux journaux français une lettre où il flétrissait avec raison la
mesure, et qui fut accueillie à Liège avec une satisfaction facile à
concevoir.
Bassenge revint quelque temps après ; il n'avait
pas été placé, nous ne savons trop pourquoi, dans l'administration
d'arrondissement. Le représentant particulier envoyé à Liège, où il
arriva en mai, voulut réparer ce qui semble n'avoir pas été un oubli,
en instituant dans le sein de la municipalité un tribunal de police
d'après les bases adoptées en France, et il y plaça les trois
victimes de la tyrannie : Bassenge en qualité de procureur de la
commune, Hyacinthe Fabry et Henkart comme substituts. Ce représentant
ayant ensuite été rappelé, Bassenge retourna à Paris, pour combattre
les menées du parti montagnard, qu'on soupçonnait avec raison d'avoir
provoqué la mesure. Quand il revint, au bout de quatre mois, 1a
réunion définitive du pays de Liège à la Franco était décidée.
Réclamée comme le seul moyen d'échapper à l'odieux régime de la
conquête, cette réunion allait au moins diminuer les souffrances d'une
population aux abois. Le décret da 9 vendémiaire an IV parvint à Liège
le 13 et y fut publié le 15. Le 20 fut célébrée la fêle de la
réunion. Bassenge, qui y avait présidé, fut chargé avec Hauzeur,
Soleure et Danthine de retourner à Paris, pour présenter à la
Convention une adresse de remercîments, au nom de l'administration
d'arrondissement et de la municipalité. Il fut ensuite l'un des cinq
administrateurs que l'arrêté du 27 brumaire donna au département de
l'Ourthe. Dans sa nouvelle position, Bassenge continua, par la
générosité de son cœur, par sa bienveillance inaltérable, à mériter
l'affection et la confiance de ses concitoyens, qui le lui
témoignèrent en le choisissant, en l'an VI, pour leur représentant au conseil des cinq-cents.
Il fit ensuite
partie du corps législatif, d'où il fut écarté, en 1802, par un gouvernement ombrageux qu'irritait toute opposition. Lié
d'amitié avec Ginguené et Amauri Duval, il avait coopéré à la
rédaction de la Décade philosophique
: cette honorable amitié devint pour lui un titre
de proscription. Et cependant avec beaucoup de républicains modérés,
il avait applaudi, favorisé même le coup d'État du 18 brumaire, ne
prévoyant sans doute pas le despotisme qui devait en sortir. Après
cette exclusion imméritée, Bassenge rentra dans la vie privée et
exerça les modestes fonctions de bibliothécaire jusqu'à l'époque de sa
mort, survenue le 16 juillet 1811, à l'âge de cinquante-deux ans. Un
article de Henkart, et une fable de Rouveroy, dans le Journal de
Liège, une phrase assez pâle dans un rapport du secrétaire général
de la Société d'Émulation sont à peu prés les seuls honneurs rendus à
sa mémoire.
Un fait encore pour achever son éloge : cet homme, qui avait occupé une haute position, qui avait été pendant dix ans une
puissance parmi ses concitoyens, mourut dans un état voisin de
dénuement. Ce ne fut pas, comme on pourrait le croire, le résultat de
l'inconduite, car, ainsi que l'a dit un de ses biographes (7),
«
s'il
paya son tribut à l'humaine imperfection, ses faiblesses furent
toujours du nombre de celles que l'amitié seule a le droit de
reprendre.
»
Ajoutons que Bassenge
était une de ces natures d'élite qui se préoccupent fort peu
des intérêts positifs, et que la gêne dont il souffrait parfois était
uniquement le résultat du désintéressement propre aux natures
poétiques. Car, en esquissant cette existence si active, si bien
remplie, nous devons ajouter que Bassenge fut aussi un poète qui ne
manqua ni de verve ni d'originalité. Nous avons dit plus haut comment
Hyacinthe Fabry, aidé du docteur Ansiaux et du professeur Destriveaux,
réunit ses titres littéraires avec ceux de Reynier et de Henkart.
Dans les deux volumes qui renferment leurs œuvres principales, les
trois amis ont chacun leur notice, et celle de Bassenge, qui nous a
servi dans ce travail, est de Destriveaux ; on y trouve plusieurs
anecdotes qui confirment ce que nous avons dit des qualités de
l'homme à qui cet article est consacré. La Société d'Émulation, dont
il était membre honoraire, lui décerna, en 1812, les honneurs de
l'inscription dans la grande salle des séances publiques.
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