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Jean-Pierre Ransonnet




 

 

 

 

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 Jean-Pierre Ransonnet (1744-1796), par un auteur inconnu

 

 

 

 

E. Jordens
Biographie nationale T. XVIII, pp 663 et suiv.
publiée par l'Académie royale des sciences, des lettres et des Beaux-arts de Belgique, Bruxelles, 1897.

RANSONNET-BOSFORT (Jean-Pierre DE), homme de guerre, né à Liège, le 13 octobre 1744, et décédé à Moutiers-en Tarentaise (Savoie), dans la nuit du 2 au 3 mars 1796. Il fit ses débuts sous les aigles impériales. Cadet dans Kleinholdt-cuirassiers autrichiens en 1768, après avoir sollicité vainement, à plusieurs reprises, l'autorisation de pouvoir négocier la cession en sa faveur d'une place d'officier au corps, et avoir vu la prohibition absolue de l'achat et de la vente des grades venir faire obstacle définitif à ses projets (1770), il fut enfin nommé lieutenant dans Modène-cuirassiers le 1er janvier 1772. Mais il n'exerça pas longtemps les fonctions de cet emploi. Les décès successifs et rapprochés de son père et de sa sœur, le règlement consécutif d'affaires de famille et la nécessité de suivre celles-ci sur place, le déterminèrent -- à s'en tenir à l'exposé de sa requête, -- à solliciter sa démission du service d'Autriche en avril 1773 : il l'obtint le 28 du même mois, par rescrit du Conseil Aulique des guerres, qui lui conserva le droit de porter l'uniforme impérial. A l'en croire, une autre raison l'aurait amené à se retirer du service : il aurait subi le contrecoup de l'antipathie que Joseph II, alors roi des Romains, aurait professé pour ses futurs sujets des Pays-Bas. Quoi qu'il en ait été, Ransonnet demeura désormais dans son pays d'origine, ne s'y occupant que de l'administration de sa fortune, relativement considérable.

   Quand la cause de l'indépendance américaine vint passionner l'Europe, Ransonnet, emporté par l'ardeur de ses sympathies pour les opprimés et peut-être aussi un peu las d'une existence calme à laquelle son passé l'avait peu préparé, abandonna sa jeune famille (il avait épousé, en l'église d'Engis, le 2 octobre 1775, sa cousine germaine, Anne-Marie-Joséphine Magnée), et s'en alla mettre son courage et son expérience au service du gouvernement insurrectionnel (1778).

   Rentré dans ses foyers, il vécut dans la retraite. Mais lorsque les dissensions politiques qui divisaient la principauté furent entrées dans la période aiguë et que l'opposition se fut transformée en révolution, Ransonnet, qui, dès 1787, s'était rangé bruyamment du côté des adversaires du prince-évêque, se mit à la tête des insurgés et s'empara de la citadelle de Liége (18 août 1789), exploit bientôt récompensé par le grade de lieutenant-colonel.

  Aussitôt après, stimulé par ce succès, il allait mettre son zèle révolutionnaire et son besoin d'action au service de l'opposition belge à la politique inconstitutionnelle de Joseph II. Lié de vieille amitié avec les frères van der Gracht, dont l'un avait été major dans Modène-cuirassiers, quand lui-même y servait, et dont l'autre, le comte de Rommerswael-Berlo, était membre des États de Brabant, Ransonnet, sous les auspices de ce dernier, vint s'offrir à ceux des membres de ces États qui se trouvaient réunis à Breda, où ils s'étaient constitués en comité insurrectionnel pour préparer la rentrée, à main armée, des patriotes dans les Pays-Bas et la chute du gouvernement autrichien (2 octobre 1789). Il leur soumit tout un plan d'opérations qu'il leur proposait d'exécuter, ne demandant pour récompense, en cas de succès, que d'être autorisé à lever pour leur service un régiment national liégeois de hussards, dont il serait le colonel-propriétaire. Le Comité, dans sa séance du 5 octobre, décida d'employer, à ces conditions, et avec le grade de lieutenant-colonel, Ransonnet, qui prêta sur-le-champ serment de fidélité au peuple de Brabant. Il partit ensuite organiser, dans le pays de Liége et à Maestricht, le recrutement de son futur régiment ; sa mission accomplie, il rentra à Breda le 14 octobre. Le même jour, eu même temps que Van der Meersch, il fut nommé membre du Comité de guerre, créé « ad latus » du Comité général. Le 23 octobre, tandis que le gros des troupes patriotes, conduites par Van der Meersch, se rapprochaient de la frontière, qu'elles devaient franchir le lendemain 24, date fixée pour l'invasion, Ransonnet s'en alla tenter une diversion sur leur droite, pour amener une division des forces autrichiennes et surtout pour frapper l'opinion par des succès remportés sur deux théâtres d'opérations différents et relativement éloignés l'un de l'autre. Parti de Breda à la tête de deux compagnies (250 hommes environ) dans la journée du 23, il exécuta, en partie pendant la nuit, une marche forcée de onze lieues ; avec cette troupe improvisée, il arriva le 24, à 8 heures du matin, à Ossendrecht, où elle devait être armée. Il y reçut de mauvais fusils de rebut (provenant de la réforme de la légion de Maillebois autrefois à la solde des États généraux), la plupart hors de service, et en nombre inférieur à son effectif, des cartouches en quantité insuffisante aussi. Sans se laisser décourager par cette pénurie de moyens, il harangua ses volontaires, les enleva et reprit avec eux sa marche. Le même soir, à cinq heures, Ransonnet pénétrait dans Santvliet, qu'il trouvait, par bonheur, démunie de garnison. L'épuisement de sa troupe ne lui permit pas de poursuivre l'exécution de son projet, d'aller tenter dans la nuit même un coup de main contre le fort de Lillo : il dut laisser aux siens une courte nuit de repos. Mais le lendemain, il pouvait dater de Lillo son rapport au Comité de Bréda : « Je me suis rendu maître de cette place ce matin aux portes ouvrantes, 6 heures et demie, par des marches forcées et de nuit. Je me suis rendu également maître du brigantin, qui mouillait dans la rivière ; je l'ai désarmé et fait apporter les huit canons dans ce fort, qui ont été aussitôt braqués sur les remparts. En cela consiste toute mon artillerie. Les 8 hommes de garnison ont été faits prisonniers. Je vais faire conduire mon brigantin plus bas, sur possession hollandaise..... ». Tandis qu'il s'acquittait lui-même de ce soin, le major Philippe Devaux, auquel il avait remis le commandement de la troupe et du fort, évacuait l'un et ramenait l'autre en territoire hollandais, sans même avoir avisé Ransonnet de son mouvement, anéantissant de la sorte tout l'effet moral des opérations hardies de ce dernier. Devaux s'était laissé alarmer, paraît-il, par la canonnade, dont il ignorait la cause, partant de la citadelle d'Anvers, dont l'artillerie célébrait de ses salves la nouvelle de la prise de Belgrade par l'armée impériale.

    Rentré à Breda, Ransonnet fut promu colonel le 29 octobre et renvoyé au pays de Liége pour y organiser définitivement le recrutement de son régiment. Mais les États de la principauté contrarièrent ses efforts. Il s'offrit alors à aller tenter un coup de main au profit des patriotes sur les provinces de Namur, de Limbourg et de Gueldre. Sur ces entrefaites, il apprit que le gouvernement autrichien avait fait ouvrir des poursuites contre lui, avait placé sous séquestre ses biens du Luxembourg, seuls débris de sa fortune, et avait réclamé son extradition des États de Liége, à titre de rebelle, le réputant déchu de sa nationalité liégeoise et devenu sujet impérial par la qualification de colonel brabançon qu'il avait prise. Il n'en continuait pas moins à s'épuiser en démarches stériles auprès du Comité de Breda pour obtenir de jouer un rôle actif dans les menées de celui-ci. Cependant, il en reçut l'ordre de suspendre la recrue de ses hussards, jusqu'à ce que quelques villes du Brabant fussent au pouvoir des États, pour alors la reprendre et établir son dépôt dans l'une d'elles. En attendant, les huit transports de recrues qu'il avait réunis à grands frais et de ses deniers personnels furent incorporés sans indemnité à l'effectif des compagnies brabançonnes en organisation à Breda et aux environs.

   Peu satisfait, mais non découragé, il s'en alla chercher, sans succès au reste, de l'emploi à son activité près du comte de La Marck (d'Arenberg) à Paris (fin novembre). Puis il fit de nouvelles tentatives auprès du Comité pour obtenir de lui l'autorisation de reprendre la levée de son régiment (décembre) ; enfin, aigri par ces déconvenues successives, il rompit brusquement et définitivement avec les patriotes brabançons et rentra à Liège.

   En 1790, il prit une part active aux opérations des troupes nationales liégeoises contre celles des Cercles, faisant la campagne à ses frais, menant avec lui ses deux fils aînés, à peine âgés l'un de quatorze, l'autre de douze ans ; puis, en 1791, à la tête des chasseurs liégeois, il escorta jusqu'à Philippeville le corps municipal, qui passait en France s'y mettre à l'abri des sévérités du gouvernement restauré. Ensuite, Ransonnet alla se fixer à Paris, tandis que sa femme était jetée en prison, où elle devait rester six mois ; la peine de bannissement, avec confiscation des biens, fut prononcée contre lui-même et son fils aîné qui l'avait suivi en exil.

   Le 20 avril 1792, la guerre éclatait entre l'Autriche et la France. L'amitié du duc de La Rochefoucauld mit Ransonnet en relation avec La Fayette, alors commandant de l'armée du Centre. Celui-ci, par lettre du 16 mai 1792, transmit au ministre de la guerre, Servan, à effet d'être soumises au Comité militaire de l'Assemblée Nationale, les propositions que lui avaient faites Ransonnet pour l'organisation d'un corps franc à recruter parmi les Liégeois et les Belges réfugiés en France. Le 28 du même mois, l'Assemblée Nationale décréta la création de 3 légions et de 54 compagnies franches. Sans attendre d'avoir reçu officiellement connaissance de ce décret, La Fayette (lettre au ministre de la guerre, Servan, en date du ler juin) chargea Ransonnet de la formation d'une de ces compagnies qui se trouva ainsi être la première de celles formées en France en vertu du décret du 28 mai. Aux termes de sa capitulation, il devait, aussitôt cette première complétée à deux cents hommes, en organiser successivement trois autres de pareil effectif, pour être ensuite groupées en un bataillon franc sous son commandement : les événements ne lui permirent pas de réaliser cette seconde partie de son traité. Aussitôt commissionné, Ransonnet fit audacieusement afficher en territoire liégeois, sur les murs de la collégiale de Dinant, un « Avis à la belle jeunesse » daté du ler juin, l'invitant à venir « se ranger sous les drapeaux de la liberté » au dépôt de sa compagnie, à Givet. Puis il inonda les casernes de Namur d'avis analogues : il aurait de la sorte, affirme-t-il, déterminé en trois semaines la désertion d'environ sept cents soldats de la garnison de cette place, qui néanmoins ne prirent parti dans sa compagnie qu'en petit nombre étant entrés pour la plupart dans les autres corps stationnés à Givet.

   Dès fin juillet 1792, il recevait ordre de rejoindre avec sa troupe (dénommée tantôt lre compagnie franche de l'armée du Centre, tantôt chasseurs, ou tirailleurs, de la Meuse, tantôt, et plus simplement, les Ransonnets) l'avant-garde (maréchal de camp de Lallemand) des troupes actives de l'armée de La Fayette. Il fit, avec cette avant-garde, passée plus tard aux ordres du lieutenant général A. Dillon, la campagne de l'Argonne et prit part, avec distinction, aux affaires de Stenay (ler septembre), de la côte de Biesme (17 septembre), des Grandes-Islettes (20 septembre), de Clermont (ler octobre), d'Autry (2 octobre) ; puis, affecté à la droite de l'armée des Ardennes créée le 2 octobre (généraux Dillon et Chazot), il passa, le 6 du même mois, avec cette aile, aux ordres de Kellermann, commandant l'armée de la Moselle, chargé de poursuivre les Prussiens battant en retraite vers le pays de Trèves.

   Ransonnet, qui avait été promu colonel par Kellermann le 7 novembre 1792, passa l'hiver sur la lisière de ce pays. Le 7 mars 1793, il fut désigné avec sa compagnie pour repasser à l'armée des Ardennes. Il fit avec celle-ci toute la retraite de la Belgique jusqu'au camp de Bruille. Dampierre, qui avait remplacé Dumouriez dans le commandement des armées du Nord et des Ardennes réunies, éleva le 8 avril (le 10 ou le 15, d'après certains documents), Ransonnet au grade de général de brigade, à titre provisoire. Il le mit à la tête des flanqueurs de gauche de l'armée, puis il le chargea encore de suivre la partie secrète (service des renseignements) de l'état-major. Ransonnet assista aux affaires tentées par Dampierre pendant la première huitaine de mai 1793 pour débloquer Condé et se distingua particulièrement le ler mai en enlevant à l'ennemi le village d'Hasnon. Mais le 23 du même mois, lors du mouvement général opéré par les Autrichiens d'Orchies à Bavay pour tourner par la droite les défenseurs du camp de Famars, les troupes de Ransonnet, placées dans Orchies et les villages voisins, s'étant trouvées attaquées vigoureusement dès trois heures et demie du matin, se laissèrent déposter et refouler. Envoyé aux arrêts à Douai, par ordre de Lamarche, il les garda trois mois, sans que, de tout ce temps, on lui notifiât ou les motifs qui les justifiaient comme punition, ou les inculpations qui les légitimaient comme mesure de sûreté. Ransonnet aurait eu le tort - du moins il l'assure -- d'avoir été trop clairvoyant, en prévenant, le 22, Lamarche, qui n'en voulut rien croire, du mouvement du lendemain, et d'être ainsi, par le fait, devenu un sous-ordre gênant et un témoin dangereux. Enfin, sur ses réclamations, le ministre de la guerre, Audouin, le rendit à la liberté (20 août 1793). Il sollicita alors du ministre, mais inutilement, son changement d'armée, pour aller servir près de son ancien chef et ami Kellermann (21 août). Replacé aussitôt à la tête des troupes du camp d'Arleux, il se distingua à l'affaire générale du 14 septembre, tentée par Davaine avec les troupes qui défendaient la ligne de la Scarpe. Puis, le 21 octobre suivant, il prit Marchiennes d'assaut, faisant de nombreux prisonniers et enlevant plusieurs pièces de canon à l'ennemi : payant de sa personne sans compter, il eut ses vêtements criblés de coups de baïonnette et il fut blessé d'un coup de feu à la joue, en chargeant l'infanterie autrichienne, qui s'était ralliée sur la place. Mais le 29, les alliés, par une attaque brusquée, se remirent en possession de Marchiennes. Le 31, Ransonnet fut suspendu de ses fonctions par arrêté du représentant du peuple Isoré, en mission à l'armée du Nord, et mis en état d'arrestation. L'envie, à ce qu'affirme le représentant Laurent, n'aurait pas été étrangère à cette mesure de rigueur ; et cette assertion paraît fondée à s'en tenir aux termes des rapports d'Osten aux représentants et de Proteau à Isoré du 24, de Proteau encore à Jourdan, daté du 29. D'autre part, son chef direct, Maisonneuve-Neuhaus tout comme ses deux collègues, chercha, en l'accablant, à se soustraire aux conséquences éventuelles de l'insuccès - pour ce qui concernait sa sphère d'action - du mouvement général prescrit à l'armée du Nord et infructueusement essayé par elle du 21 au 29 octobre à fin de refouler les alliés au delà des frontières. On reprochait à Ransonnet de ne pas s'être trouvé à son poste au moment où ses troupes recédaient Marchiennes à l'ennemi. En vain établit-il que s'il était à Douai au moment du combat, c'est qu'il y avait été mandé par le général Maisonneuve pour lui rendre verbalement compte de ses opérations depuis le 21 : « il a été interrogé ; ses correspondances et ses réponses sont à son avantage », écrivait Laurent au Comité de Salut Public le 17 brumaire an II ; en vain Jourdan intéressa-t-il à Ransonnet le représentant Duquesnoy, qui en écrivait le ler novembre au Comité en ces termes : « Notre collègue Isoré l'a destitué ; je ne crois pas que l'on ait atteint le plus coupable, car celui qui l'est le plus à mes yeux, c'est le général de division Maisonneuve, qui, au lieu d'aller visiter Marchiennes et d'y donner ses ordres, fit venir à Douai le général Ransonnet et ce fut pendant qu'il y était que ses troupes furent surprises par les Autrichiens » ; en vain Jourdan, encore, essaya-t-il de faire partager à Isoré cette façon de voir (lettre du ler novembre) : le malheureux commandant des troupes françaises dans Marchiennes fut maintenu en prison. Et il le fut d'autant plus inexorablement que, coïncidence fâcheuse, les commissaires de la Trésorerie l'accusèrent, le 26 novembre, près le Comité de Salut public, d'avoir touché indûment deux fois seize cents livres en supplément de la gratification d'entrée en campagne allouée à son grade. Dirigé sur Paris, Ransonnet fut écroué au Luxembourg : il y subit soixante-neuf jours de détention. Après avoir, dans un mémoire énergique adressé au Comité des Finances de la Convention, établi non seulement qu'il n'était pas coupable de fraude vis-à-vis du Trésor public, mais encore qu'il restait créditeur de celui-ci pour plus de treize mille livres, dont il avait fait l'avance pour le recrutement et l'organisation de sa compagnie franche; que, loin de s'être enrichi au service de l'État, il y avait au contraire achevé sa ruine, il fut rendu à la liberté et réintégré. Le 6 février 1794, il recevait enfin le brevet définitif du grade, dont il était revêtu à titre provisoire depuis presque un an.

    Renvoyé à l'armée du Nord, il prit 1e 3 mars 1794 le commandement provisoire de la division dite de la Basse-Sambre (sous Maubeuge) et celui de la lre brigade de cette division, exerça quelques jours le commandement du camp retranché de Maubeuge (22-30 mars 1794), passa à la division Lemaire, prit part, avec les troupes aux ordres du général Desjardins, aux opérations exécutées, de concert avec l'armée des Ardennes (Charbonnier), sur la Sambre, commandant une brigade de la division Muller, et assista aux différentes tentatives essayées du 10 mai au 12 juin pour franchir la rivière. Il se distingua à Grand-Reng, où il rallia la cavalerie française, surprise par les Autrichiens tandis qu'elle avait mis pied à terre, et, avec elle, ramena vigoureusement l'ennemi ; au siège de Charleroi, où il reconnut la place en ballon (25 juin) ; puis, après la bataille de Fleurus (26 juin), devant Mons, où, chargé par Scherer, lors de l'attaque du Mont-Parisel, de prendre Saint- Symphorien, deux fois il enleva ce village et deux fois il fut obligé de le recéder à l'ennemi jusqu'à ce qu'une troisième attaque le lui donna définitivement, découvrant ainsi le flanc gauche des Autrichiens, bientôt en retraite, et sur les talons desquels il pénétra dans Mons (ler juillet). Il se signala à la prise de Hal (6juillet) ; à celle de Louvain (15 juillet), où il soutint un moment dans un combat de rues, avec un petit nombre de tirailleurs et un peloton de hussards, tout l'effort des Autrichiens ; à celle de Liège (27 juillet), où il se mit à la tête des habitants du quartier d'Outre-Meuse, qui s'étaient joints aux Français pour combattre les troupes impériales. Le 14 août, il fut suspendu à nouveau par la Commission du mouvement des armées de terre et de mer. Dans une lettre du 7 août, adressée à ses collègues à l'armée, le représentant du peuple, Gillet, motivait cette suspension, qu'il avait prononcée à titre provisoire, par l'incapacité qu'il reprochait à Ransonnet (celui-ci avait, d'après lui, laissé égorger ses postes à Marchiennes) ; « par le voisinage du pays qui l'a vu naître » (!), et enfin par l'arrestation arbitraire d'un paysan, qu'il aurait fait appréhender pour complaire à son concitoyen de Borchgrave, avec lequel le paysan était en procès. Néanmoins, quand Schérer sollicita Frécine et Gillet de mettre à sa disposition Ransonnet, dont les connaissances locales devaient lui être précieuses pour organiser le détail de la marche pénible par laquelle il allait porter ses troupes de Namur sur l'Amblève, Gillet ne crut pas devoir refuser de satisfaire à cette requête, et Ransonnet prit une part active aux opérations qui aboutirent à la bataille de Sprimont.

   L'administration centrale provisoire du pays de Liége protesta, aussitôt constituée, contre la destitution de son compatriote (septembre 1794). Sa famille, ses amis, nommément Bassenge, le représentant du peuple Laurent, Schérer, multiplièrent leurs efforts pour le faire réintégrer, tandis que lui-même songeait un moment à aller défendre la cause polonaise. Leurs démarches aboutirent enfin, en décembre 1794, grâce à l'intervention de Carnot : Ransonnet fut remis en activité, pour être affecté à un emploi sédentaire. Le 20 janvier 1795, la Commission aux secours publics de la Convention, de son côté, lui accorda « le droit de porter toute sa vie, sur le côté gauche de son habit, à la hauteur de la troisième boutonnière, le médaillon de [vétérance)] de deux épées en sautoir », pour trente années de services effectifs et quinze campagnes. Après avoir sollicité les bureaux de la guerre de l'employer près de Kellermann, si celui-ci était remis à la tête d'une armée, puis près de Schérer, à l'armée d'Italie, il fut désigné par le Comité de Salut public pour aller servir à cette dernière (11 février 1795). Il la rejoignit à la fin du mois suivant. Il fut d'abord employé sur les derrières, à l'organisation de la cavalerie ; puis Kellermann, qui réunissait sous son commandement les deux armées des Alpes et d'Italie, le fit passer dans les troupes actives. Il fut affecté à la Ire subdivision de la lre division de l'aile droite (généraux Freytag et Masséna), employé à la défense de la position de Borghetto, après le mouvement rétrograde de la droite de l'armée vers cette position (28-30 juin) et se distingua, sous les ordres de Masséna, à la bataille de Loano (28 juillet). Il passa ensuite (1er août) sous les ordres du général Macquart (4e division du Centre), fut employé par lui au camp de Sabion, à la gauche du Col de Tende, et prit part aux différentes affaires, que la persévérance des Austro-Sardes multipliait sur le front de l'armée française. Lors de la séparation des deux armées d'Italie et des Alpes, il demeura dans les rangs de cette dernière, près de Kellermann, et fut placé à Moutiers en Tarentaise ; après la réorganisation des divisions et des secteurs de défense de l'armée des Alpes, le 10 décembre 1795, il fut chargé de la défense de cette vallée ainsi que de celles de Beaufort (Ire division de la droite).

   Frappé d'apoplexie (dans la nuit du 2 au 3 mars 1796), il décéda, au siège de son commandement, entre minuit et 1 heure du matin.

   D'une bravoure éclatante, d'une audace qui ignorait l'obstacle et le danger, doué de plus d'imagination que de jugement et même d'une certaine jactance, Ransonnet fut surtout un général d'avant-garde et un partisan : pour mieux dire, il ne fut que cela. Et si Kellermann, son ami, pouvait écrire de lui aux représentants du peuple près les armées des Alpes et d'Italie : « Le général Ransonnet... est un des meilleurs officiers que je connaisse et d'une bravoure distinguée » (27 mai 1795), il définissait ainsi la portée de ses moyens, dans une note sur les généraux employés à l'armée des Alpes : « Ransonnet, général de brigade, bon partisan pour commander un corps détaché ou défendre un poste » (ler février 1796). Et Schérer l'appréciait en termes analogues, mais plus durs : « Quant au général Ransonnet que le Comité de Salut public vient de réintégrer dans ses fonctions de général de brigade, cet officier n'est pas doué de grands talents militaires, mais sa grande bonne volonté et son activité méritent des égards, et il peut être employé très utilement aux postes avancés d'une armée » (Schérer à Pille, 28 ventôse an III). Quelque jugement que l'on porte sur le rôle qu'il joua et le personnage de paladin des révolutions auquel il se voua, on ne peut que rendre hommage à la sincérité de ses convictions, qui apparaît absolue dans sa correspondance et dans ses actes, et à son désintéressement, qui le fit se ruiner au service des causes qu'il défendit. Dans toute sa carrière, il demeura l'homme de la devise qu'il s'était choisie : Potius rumpi quam flecti.

   Ses quatre fils suivirent l'exemple paternel et entrèrent au service de France ; deux d'entre eux firent leur carrière dans l'armée de terre : l'aîné (dont la notice précède) et le cadet. Celui-ci (Louis-Joseph, né à Liège et y baptisé en l'église St-Jean-Baptiste, le 28 juin 1785), après avoir été élève à l'institution de Liancourt pour les fils de militaires, puis à l'École spéciale militaire, alors à Fontainebleau, fut nommé sous-lieutenant au 95e de ligne le 23 octobre 1804, puis lieutenant au corps le 3 mars 1807 et décéda à Neurapin, le 27 juin de la même année des suites de la blessure qu'il avait reçue le 14 à la bataille de Friedland, où il avait eu une jambe emportée par un obus. Il avait fait quatre campagnes : celles de Hanovre (1804), d'Allemagne (1805), de Prusse (1806) et de Pologne (1807).

   Les deux puînés entrèrent dans la marine. L'un, Jacques-Joseph né à Liège le 18 avril 1778, après avoir été nommé sous-lieutenant dans la garde nationale liégeoise le 20 août 1789 (à moins de 12 ans !) et avoir fait la campagne de 1790 contre l'armée du Cercle de Westphalie aux côtés de son père, fut admis le 8 juillet 1794, en qualité d'élève de la ville de Paris, à l'école de Mars nouvellement créée et, après le licenciement de celle-ci (5 novembre 1794), fut attaché à l'état-major de son père, près duquel il remplit les fonctions d'aide de camp provisoire, en attendant que le titulaire (son frère aîné) l'eût rejoint : il fit ainsi la campagne de 1795 à l'armée des Alpes et rentra dans ses foyers après le décès du général, ayant promesse d'être nommé à la première sous-lieutenance vacante à pourvoir au choix du gouvernement (arrêté du Comité de Salut publie du 12 ventôse an III). En attendant, il sollicita et obtint l'autorisation de suivre les cours de l'École Polytechnique en qualité d'auditeur libre (1797), et, après une année d'études, fut nommé aspirant de marine de 1re classe (15 novembre 1798), affecté au port de Cherbourg et embarqué sur la flotte commandée par l'amiral Bruix à bord de « la Précieuse » (15 décembre 1798), puis ensuite de « la Bravoure » (du 29 mars 1799 au 4 août 1800). Enseigne de vaisseau le 4 août, il passa sur la corvette « le Naturaliste » le 1er octobre 1800, puis, sur « le Géographe » (du 30 octobre 1801 au 6 avril 1804), à titre de membre de l'expédition Baudin, dirigée vers les terres australes. Embarqué ensuite comme second à bord du brick « le Phaëton » (23 septembre 1804), il fut, au cours d'une croisière aux Antilles, blessé de deux coups de feu, fait prisonnier le 27 mars 1806, puis échangé le 28 novembre suivant. Rentré en France, il fut rembarqué comme second sur le brick « Le Cygne », 14 mai 1807 , et fit brillamment à son bord la campagne de l'année jusqu'au 23 mars 1808. Promu lieutenant de vaisseau (23 mars 1808), il fut désigné pour servir sur « le César » de la flotte de l'Escaut du 25 août 1808 au 27 janvier 1809. Après un congé de courte durée, il alla, le 3 novembre 1809, prendre le commandement du brick « l'Alcyon »qu'il garda pendant environ une année jusqu'au 21 octobre 1810 ; puis il reçut celui de la corvette « La Diane » de la flotte de l'Escaut (12 janvier 1811). Débarqué le 14 novembre 1813, il fut distingué par Carnot, alors général de division-gouverneur d'Anvers, devint aide de camp de ce dernier (5 mars 1814), et prit part à ses côtés à la belle défense de la place contre les alliés. Il fut attaché ensuite au port de Dunkerque. Pendant les Cent-jours, Carnot, alors ministre de l'intérieur et chargé comme tel de l'organisation de la garde nationale, le rappela près de lui en qualité de chef de bataillon aide de camp (2 avril 1815). La Restauration le fit se retirer dans son pays natal (démission du 5 février 1816), où il demeura en non-activité. Après la chute des Bourbons de la branche aînée (1830), il fut réintégré dans le personnel de la marine en qualité de capitaine de frégate (23 août 1830), et attaché au général Sébastiani pendant la période où celui-ci dirigea le département de la marine. Promu capitaine de vaisseau de 2e classe le 12 février 1831, il fut désigné pour un terme de commandement à la mer, au cours duquel il participa avec son bâtiment (corvette « le Rhône » ) à l'expédition d'Ancône (division navale du capitaine Gallois, partie de Toulon le 7 février 1832). Débarqué le 16 avril 1833, il fut employé à terre jusqu'au 1er août 1841, ayant été admis, par ordonnance royale du 31 juillet, à faire valoir ses droits à une pension de retraite.

   Enfin, Baptiste-Barthélemy-Gustave Ransonnet, né à Liège, le 18 juin 1782, après avoir été admis, en qualité d'élève, à l'École polytechnique (promotion de 1799), en sortit dans la marine. Envoyé à Brest pour y faire provisoirement les fonctions d'aspirant de lre classe par disposition ministérielle du 12 février 1801 , il fut aussitôt embarqué à bord du vaisseau « le Duquesne » (l9 mars 1801), d'où il passa sur le vaisseau « le Gaulois » (18 septembre 1801), pour remonter sur « le Duquesne » le 4 novembre suivant, avec lequel il prit part à l'expédition de Saint-Domingue. Promu enseigne à titre provisoire, le 23 avril 1803, il passa comme second sur la goélette « l'Océan » le 28 du même trois et, au désarmement de celle-ci, rejoignit encore une fois « le Duquesne », à bord duquel il décéda le 5 juillet 1803, étant prisonnier de guerre avec ce bâtiment. Une dépêche du ministre de la marine, signée, le 9 octobre 1803, avant que la nouvelle de son décès ne fût parvenue en France, vint lui reconnaître à titre définitif son dernier grade, en le faisant passer aux enseignes entretenus du port de Toulon, pour y prendre rang du 4 octobre.

   Le général Jean-Pierre de Ransonnet-Bosfort eut deux frères qui comme lui, suivirent la carrière des armes, et servirent honorablement mais sans éclat, en France, en Prusse, en Autriche et au pays de Liége : l'aîné, Clément-Auguste, fut, major du régiment d'infanterie du comte de Linden, à la solde de l'insurrection liégeoise ; l'autre, François-Joseph, devint capitaine au corps franc de Servansky von Roth à la solde impériale, levé lors de la guerre de la succession de Bavière (1778), fut licencié avec son corps à la paix et depuis vécut à Liége dans la retraite.

E. Jordens.

Archives de la guerre à Vienne. - Papiers Vander Noot, aux Archives du Royaume, à Brux. - Papiers Ghysels, à Liége. - Dossier Ransonnet, aux archives administratives de la guerre, à Paris. - Armées du Nord et des Ardennes, de la Moselle, de Sambre et Meuse, d'Italie et des Alpes (passim), aux archives historiques de la guerre, à Paris. -- D. XV, 6, et T. 281, aux Archives Nationales à Paris. - Correspondance Bouteville, c. 18, aux Archives du Royaume, à Bruxelles. - Babié et Saint-Sauveur, Archives de l'Honneur. 1805, t. I, p. 83 et s. - Jay et Arnault, Biographies des Contemporains, R. - Victoires et conquêtes, t. XXVI, p. 156. - Dictionn. univ. d'hist. et de géogr. - Delvenne, Biographie des Pays-Bas. - Van Hulst, le général Ransonnet et ses quatre fils, dans la Revue belge, 1836, t. III, et Vies de quelques Belges, Liége, 1841. [Copié ou résumé depuis par. Becdelièvre, Biog. liégeoise, 1836, t. II, p. 528 et s. ; Pauwels, Dict. biogr. des Belges, 1842 ; Piron, Levensbeschrijving ; Vigneron, Belgique militaire, t. 1 ; Gérard, Rapedius de Berg, t. Il, p. 337 ; Bernaert, Fastes militaires des Belges, p. 197 et s.]  - Guillaume, Hist. des rég. nat. (1877), p. 213, note 2 (d'après Babié). - Ministère de la marine à Paris (archives).


 

 

23/01/2013