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Henri Joseph Delloye




 

 

 

 

 


 

 

 

H. Helbig.
Biographie nationale T. V,  pp. 436 et suiv.
publiée par l'Académie royale des sciences, des lettres et des Beaux-arts de Belgique
Bruxelles, 1897.

DELLOYE (Henri-Joseph), journaliste et publiciste, connu sous le surnom de Troubadour Liégeois, né à Huy le 13 septembre 1752, mort à Liège le 25 septembre 1810. Issu d'une famille ancienne et honorable, Delloye, après avoir fait ses humanités dans sa ville natale, alla étudier la pharmacie à Paris, puis vint s'établir à Liège. L'état qu'on lui avait imposé ne convenait guère à un tempérament aussi mobile et aussi ardent que le sien. Un beau jour, Delloye abandonna pilon, mortier et drogues, se saisit de son violon et partit pour Londres. Mais l'artiste improvisé avait trop compté sur son instrument : il fut forcé de travailler pendant deux ans dans des maisons de commerce. On le retrouve ensuite menant la vie errante d'un acteur de province. Il paraît que dans les villes de Bordeaux, Nantes, Arras et Reims, i1 occupa les premiers rôles, non-seulement dans l'opéra, mais dans le drame et la comédie.

En 1794, Delloye se trouvait à Paris, où il jouait sur les théâtres des Boulevards, et entretenait des relations avec les membres les plus ardents de la Convention nationale. Lié avec Hérault de Séchelles et avec Legendre, qui ralliait ses partisans pour résister aux tendances sanguinaires du tribunal révolutionnaire, il se rendit suspect à Robespierre, qui triomphait alors de ses adversaires. Le 16 germinal, les amis politiques de Delloye périrent sur l'échafaud, et lui-même déclaré suspect, fut traduit devant la Commune. Après une détention d'un mois dans la chambre d'arrêt de la mairie de Paris, on le transféra à Reims, où, après trois autres mois d'emprisonnement (1), on le rendit à la liberté par l'intervention d'un représentant du peuple. Pendant son emprisonnement, l'idée vint à Delloye de fonder un journal. Il eut le temps de mûrir ses projets et de se tracer une règle de conduite. Le 15 germinal (4 avril 1795), il fit paraître la «Feuille Rémoise », dont plus tard il changea le titre, qui devint : Le Troubadour républicain , feuille rémoise de Henri Delloye. Peu de temps après le journaliste songea, sans doute, à son pays, qu'il n'avait pas revu depuis tant d'années. Il y revint au mois d'août 1795 et dès le 22 septembre il publiait le ler numéro du Troubadour liégeois, ci-devant feuille rémoise. Ce journal eut tout d'abord un succès populaire. Quelques vieillards liégeois se souviennent encore d'avoir fait queue au bureau de la feuille, pour en avoir plus tôt les piquants numéros. Dans les cafés, même dans les familles, un lecteur désigné montait sur une table pour en faire la lecture à haute voix. On peut se faire une idée de l'intérêt qu'inspirait ce journal dans sa nouveauté, lorsque en le parcourant l'on s'aperçoit, aujourd'hui encore, que, contrairement à la règle générale applicable aux vieilles gazettes, il est bien loin de donner de l'ennui. L'auteur cependant n'était doué ni d'un goût bien épuré, ni de connaissances profondes, ni même d'un talent extraordinaire. Mais il avait non-seulement du bon sens, mais une verve intarissable. C'était enfin une vraie tiess' die hoïe ;  un franc wallon goguenard, fidèle à la devise : VÉRITÉ, GAIETE.  Républicain convaincu, il se montra toujours l'opposant acharné de tous les excès, de toutes les cruautés révolutionnaires. Il n'appartenait nullement à ce parti qui tout en se donnant, sans doute par antithèse, le nom de patriotes, avait préparé et soutenait la domination de l'étranger. S'il fut souvent par trop personnel dans ses attaques, du moins il ne versa le ridicule, comme il l'assure souvent, que sur les hommes publics qui se livraient à des abus ou à des persécutions. C'est là qu'est la supériorité de Delloye ; et il faut lui savoir gré de ses hardiesses, à une époque où elles étaient fort dangereuses. Grâce à ce caractère, son journal, aujourd'hui encore, ne serait pas sans utilité pour l'historien qui voudrait retracer non-seulement les faits, mais encore l'esprit de cette triste époque de la domination française, au temps de la république et au commencement de l'empire.

   La feuille de Delloye, dès les quatre premières années de sa carrière à à Liége, ne fut pas interdite moins de sept fois. L'acharné journaliste se faisait même emprisonner et traduire devant le jury ; c'est ce qu'il demandait : cela lui donnait l'occasion de publier des défenses, des messages, des pétitions au Directoire exécutif, dans lesquels il déversait plus encore sa bile que dans son journal. Au milieu des tracasseries qu'on lui suscitait sans cesse, Delloye fit preuve d'un caractère invincible, d'une rare fermeté ; on le croyait abattu, dès le lendemain il se redressait plus acharné et ses saillies, au lieu d'être atténuées, devenaient plus vives.

   D'un autre côté, c'était en vain que Delloye, lorsque son journal était interdit ou menacé d'une nouvelle saisie, en changeait le titre et le format. Les procès et les interdictions continuaient à pleuvoir sur lui. Il résista cependant sous le Directoire ; mais le Consulat se montra plus implacable, et l'empire mit fin à son activité comme journaliste : la résistance alors était devenue impossible. Son journal fut frappé d'un décret d'interdiction définitive le 16 juin 1809.

   Le travail resta cependant pour Delloye une habitude et un besoin. L'ex-journaliste se mit à coordonner les matériaux qu'il avait recueillis pendant son séjour en Angleterre sur l'industrie, le commerce et l'économie politique. Mais à peine eut-il lancé ses Recherches sur la calamine comme ballon d'essai, que la mort vint lui arracher la plume des mains. Usé avant l'âge par tant d'agitations, tant de luttes, Delloye s'éteignit le 25 septembre 1810. Il ne survécut ainsi guère plus d'un an à la suppression définitive de son Troubadour.

Voici quelques-unes des principales publications de Delloye :

   1. Journal publié, sous différents titres, à Reims puis à Liége, de 1795 à 1809, en différents formats. La nomenclature de ces variations innombrables, dont plusieurs n'ont duré que pendant quelques jours, entraînerait dans de fastidieux détails bibliographiques. - Ce Journal est devenu très-rare ; on n'en connaît même plus un seul exemplaire entièrement complet. L'Histoire de l'an VI, la Fin du XVIIIe siècle et le Trouvère en tournée, doivent être considérés comme faisant partie de cette collection. - 2. Résistance à l'oppression. Delloye, comédien au séminaire, sur de faux motifs d'arrestation, pour servir à l'histoire des Robespierre. Reims, an III, in-8° de 68 pages. - 3. Quelques mots au citoyen Defrance, peintre. Liége (1797), in-8° de 8 pages. - C'est une réponse à une brochure curieuse intitulée : Léonard Defrance, peintre, au Troubadour liégeois. - 4. Message au Directoire exécutif, an VI, in-8°. - 5. Pétition au Directoire. Liège, 1798, in-8°. - 6. Le procès du Troubadour Henri Delloye, en jugement au tribunal criminel de l'Ourthe. Liége, Bollen, an VII, in-8° de 320 pages. - 7. Almanach du Troubadour H. Delloye, ans VI et VII. Liège, in-12 de 108 pages. - 8. Recherches sur l'industrie nationale et spécialement sur les exploitations et manufactures de la sénatorerie de Liége. Cet ouvrage devait paraître par cahiers et former un volume de 500 pages in-8°. La première livraison seule a paru sous ce titre : Recherches sur la calamine, le zinc et leurs divers emplois. Liège, Dauvrin, 1810, in-8° de 96 et 16 pages, brochure devenue très-rare. - 9. Moyens à employer pour augmenter la prospérité commerciale et industrielle du pays. Ce travail est resté manuscrit.

  H. Helbig

Notice sur Henri Delloye de Huy, par le baron de Reiffenberg, Bulletins de l'Académie royale de Belgique, t. XIII, n° 7. - Notice sur Henri Delloye, Troubadour liégeois (par U. Capitaine), Liège, 1849, in-18. - Le Troubadour liégeois, Henri Delloye, par J. Petit. Extrait du Messager des sciences historiques de Belgique, Gand, 1849, in-8° - François Couplet et Henri Delloye, journalistes à Reims, par U. Capitaine, extrait du tome XIII du Bulletin du Bibliophile belge (1857, p. 37- 43).


(1) Un jour Delloye, mal gardé sans doute, parvint à s'évader et alla se promener aux environs de la ville. La gendarmerie fut mise inutilement à ses trousses et put lire cet avis dans un journal de Reims :
   « Celui qui découvrira quatre maréchaussées à Reims ou dans les environs est prié de les ramener à la Conciergerie. 
»  

 

22/01/2013